‹ Le mystère de l'EucharistieChapitre 18 sur 44 · Cant. xiii · texte numérisé non relu

Cant. xiii

Oï'y si je ne puis être en grâce avec quelqu'un, être bien avec lui, être l'objet de sa faveur, lui agréer, lui complaire, à moins de lui ressembler, dans une mesure ou dans une autre, et si cette ressemblance est l'unique raison de l'amitié ou de l'amour, il est encore plus nécessaire que, pour être en grâce avec Dieu, pour être l'objet de la faveur divine, pour lui agréer, pour lui complaire, j'aie avec cet Etre souverain des similitudes, des conformités réelles. Dieu est tellement beau, tellement parfait, qu'il se suffit à Lui-même, et qu'il trouve dans la contemplation de sa propre essence les éléments de son bonheur éternel. Et si Dieu regarde hors de Lui, ce ne peut être que pour contempler encore des traits épars de sa face, des vestiges de sa beauté. Absolument rien ne peut l'attirer, que ce qui reproduit, fût-ce de façon lointaine, son image adorable. L'âme humaine n'a la chance de fixer son attention, que si quelque rayon de son éclat infini s'y reflète. Nous ne pouvons mériter la faveur de Dieu, être agréable à Dieu, qu'à

la condition de présenter avec Lui quelque ressemblance.

Eh ! bien, quoi de plus efficace que l'Eucharistie pour opérer avec Dieu pareille similitude ? Quoi d'autre pourrait plus complètement nous faire entrer en grâce avec l'Eternel ? Dans l'Eucharistie, nous recevons son Fils, son Verbe, la parole qu'il se dit à lui-même de toute éternité, le cachet de sa gloire, la figure de sa substance. Jésus s'incorpore notre âme, nous assimile à sa substance. Il opère comme notre transformation en son Etre.

Et cela n'aurait pas pour effet de nous rendre agréable à son Père ? Mais non, non ; il est impossible que cette union de notre âme avec celle de Notre Seigneur ne nous procure pas la pleine grâce divine, ne nous rende pas l'objet de la faveur infinie. Car Dieu se méconnaîtrait lui-même en refusant, après un tel mystère, de nous admettre à ses embrassements. Son Fils nous possède. Il vit en nous et par nous. Son cœur bat à la place du nôtre, son âme s'est substituée à la nôtre. Artiste suprême, en

quelques touches, Il a modelé notre physionomie à la ressemblance de la sienne. Ah ! quelle œuvre ! et comme II agrée à son Père, nous lui agréons également ; comme II est en grâce, en faveur auprès de son Père, nous le sommes également ; comme son Père se complaît en Lui, Il se complaît en nous, en nous en qui Jésus parle, en qui Jésus se meut, en qui Jésus opère. Source de grâce, fontaine de vie, mystère ineffable qui nous transfigure et qui nous divinise, et qui nous rend conformes à Dieu, et qui scelle notre âme dans l'amour infini, comment parler de toutes les merveilles que vous accomplissez en nous ? J'adore, j'adore, j'adore ^ !

1. Effectus hujus sacramenti débet considerari, primo quidem et principaliter, ex eo quod in hoc sacramento continetur, quod est Christus ; qui sicut in mundum visibiliter veniens contulit mundo v^itam gratiae ; ita in hominem sacramentaliter veniens vitam gratias operatur, secundum illud : Joan. vi, 58: «qui manducat me, vivet propter me. « III Pars. qu. Ixxix, art. 1.

En second lieu, l'Eucharistie confère la grâce, elle est source de grâce, à cause de ce qu'elle représente. Et le mot représen^ ter doit être pris ici dans son sens étymologique le plus précis et le plus absolu. Il ne signifie pas un rappel, un souvenir, un mémorial. Le protestantisme lui donne cette interprétation, et la conception protestante est basée sur le vide, elle aboutit au néant, elle est en contradiction formelle avec la pensée catholique, qui seule a le droit de révéler les mystères cachés sous la lettre des Ecritures. Représenter veut donc dire présenter à nouveau^ reproduire, renouveler. Et l'Eucharistie confère la grâce, parce qu'elle reproduit, dans toute la réalité de son essence, parce qu'elle renouvelle, dans toute la vertu de son efficacité, le sacrifice du Calvaire.

Au sommet de l'histoire humaine, il y a une Croix, et sur cette croix souffre et expire l'Homme-Dieu. La faute mystérieuse, commise par notre premier père,

qui portait dans ses flancs les destinées dc^ générations à venir, jusqu'à la fin des siècles, faute commise en pleine lumière de son intelligence, et par un libre mouvement de sa volonté, impliquait une offense infinie au Créateur. Car une faute se mesure, non pas à son point de départ, mais à son point d'arrivée ; une insulte est d'autant plus grande que celui qui en est l'objet est plus auguste. Et comme, ici, la désobéissance s'adressait à un ordre direct de Dieu, et que Dieu est Infini, le péché de notre premier père revêtait, de ce chef, un caractère infini. Or, pour l'effacer, pour rétablir l'équilibre entre la Majesté Divine outragée, et l'humanité de laquelle était venu l'outrage, pour apaiser la justice éternelle et l'empêcher de briser, de réduire à néant l'œuvre de ses mains, l'homme, couronnement de sa création, un sacrifice infini était nécessaire. C'est alors que l'idée de l'Incarnation apparaît ; c'est alors que la grande image du Rédempteur commence à projeter son reflet sur le monde et à éclairer d'un rayon d'espérance la marche

de l'Humanité. A côté de l'homme tombé, se dresse la figure de l' Homme-Dieu, qui doit relever et réparer sa ruine. La Rédemption sera comme une création nouvelle. Cette Rédemption se fera dans le sang. Ce n'est qu'après une longue suite de siècles, dans « la plénitude des temps », que le Christ-Jésus, Messie attendu et promis, viendra s'immoler à la justice de son Père, et régénérer, par cette oblation sanglante, l'humanité coupable. Mais, en attendant l'heure, marquée par les décrets providentiels, pour la réalisation des oracles et des espérances messianiques, le monde ne devra son salut qu'à la foi en cette oblation future. L'immolation de l'Homme-Dieu aura donc une vertu salutaire anticipatrice : elle sera comme un crédit ouvert par la charité infinie, et sur lequel vivra l'humanité, jusqu'à ce que ses dettes soient toutes payées, et comme noyées dans les flots d'un sang divin. Et, comme l'humanité ancienne a dû son salut à la foi et à l'espérance en un sacrifice à venir, l'humanité nouvelle doit son salut à la foi en un

sacrifice passé et réalisé \ Le Calvair domine donc les deux versants de l'histoire : la Croix qui s'y dresse est également rédemptrice des multitudes humaines qui s'agitent à ses pieds ; les uns l'ont adorée dans la lumière de l'avenir, les autres l'adorent dans les lointains des siècles passés ; pour les uns comme pour les autres, elle est le seul signe par lequel soit venu ou viendra le salut.

Or, et c'est là le grand mystère enfermé dans l'Eucharistie, le sacrifice du calvaire dure toujours, et non pas seulement en ce sens, que son effet est perpétuel, et participe à l'éternité de celui qui l'a offert ; il dure toujours, en ce sens qu'il est renouvelé chaque matin, sur nos autels, dans toute la vérité de sa substance. La forme seule diffère, en ce qu'elle est non sanglante, mais le fond est le même.

1. Antiqui patres habebant fidem de passione Christi futura, quae secundum quod erat in apprehensione animae, poterat justificare ; sed nos habemus fidem de passione Christi praecedenti, quae potest justificare etiam secundum realem usum sacramentalium rerum. III" p. qu. Ixii, art. 5, ad P.

C'est le même prêtre, le même sacrificateur et la même victime. C'est la même personne divine, unie à la même nature humaine, qui s'offre en oblation constante pour les péchés du monde. Puisque le sacrifice eucharistique est la représentation intégrale, dans toute la réalité de son essence infinie, du sacrifice du calvaire, il faut que la grâce et le salut dérivent de l'Eucharistie. La passion de Jésus sur la croix est source de vie spirituelle pour l'humanité ; la passion de Jésus, renouvelée dans l'Eucharistie, est source de vie spirituelle pour l'âme qui la reçoit, qui vient s'abreuver au sang répandu pour elle, coller ses lèvres à la plaie ouverte dans le flanc sacré du Christ, et aspirer le principe d'éternelle régénération qui en découle K

1. Effectus hujus sacramenti consideratur, secundo, ex eo quod per hoc sacramentum repraesentatur, quod est passio Christi : et ideo effectum, quem passio Christi fecit in mundo, hoc sacramentum facit in homine. III, p. qu. Ixxix, art. 1.

Et enfin, l'Eucharistie confère la grâce, elle est source de grâce et de vie, comme cela ressort de la façon même dont ce sacrement est administré, du mode sous lequel il nous est servi.

Ou'est-ce en effet qu'un sacrement ?

C'est le signe sensible d'une grâce suprasensible, l'instrument extérieur d'une opération intérieure, l'agent visible d'une sanctification invisible. Et la grâce, que le sacrement produit dans l'âme, correspond toujours à la manifestation sensible, et parlante aux yeux, qui en est donnée. Le propre d'un signe, c'est de signifier. Et ces signes, que l'on appelle des sacrements, signifient des opérations surnaturelles qui sont en harmonie avec l'image matérielle que l'on nous en présente. Ainsi, dans le sacrement du baptême, le signe sensible c'est l'eau ; et le propre de l'eau est de laver, de blanchir. Et ainsi le baptême lave l'âme de la tache originelle, il lui enlève la souillure

qu'elle apporte en naissant, et lui rend la robe d'innocence qu'elle avait perdue par le péché. Dans l'Eucharistie, quel est le signe sensible ? Le pain et le vin, la nourriture et le breuvage. Manifestement, cette matière est la base de l'alimentation humaine ; c'est par elle que la vie corporelle s'entretient, se répare et s'accroît.

Ce signe extérieur du sacrement eucharistique témoigne donc de l'opération invisible qui s'accomplit par sa vertu.

Comme la nourriture et le breuvage sont la condition essentielle de la prolongation en nous de la vie physique, la cause de son développement, la source où nous trouvons de quoi compenser et réparer les énergies que nous perdons dans le travail quotidien, la lutte pour l'existence, ainsi l'Eucharistie perpétue en nous la grâce initiale, c'est-à-dire la vie divine ; et cet aliment mystérieux est tellement riche et tellement substantiel que l'âme y puise les principes d'une croissance surnaturelle, qui lui permettent de parvenir à la

(( plénitude de l'âge du Christ » \ selon le mot de l'apôtre saint Paul, à l'entière maturité de la vertu ^.

Source de grâce et de vie, à cause de ce qu'elle contient essentiellement, et qui est le Christ Jésus, source de grâce et de vie, à cause de ce qu'elle représente, de ce qu'elle renouvelle dans sa réalité, la passion du Christ, ce que notre grand penseur Pascal appelle d'une parole profonde, (( le mystère de Jésus », passion, mystère d'où le salut coule sur l'humanité, source de grâce et de vie, ainsi qu'il apparaît dans le signe matériel qui nous en est donné, telle est la céleste, la divine Eucharistie.

Décrivant l'Eden, le Paradis terrestre, tel qu'il avait été préparé par l'Eternel

1. « In mensuram aetatis plenitudinis Christi. m Eph. iv. 13.

2. Tertio consideratur effectus hujus sacramenti ex modo quo traditur hoc sacramentum, scilicet per modum cibi et potus. Et ideo omnem efFectum quem cibus et potus materialis facit quantum ad vitam corporalem, hoc totum facit hoc sacramentum quantum ad vitam spiritualem. III, p. qu. Ixxix, art. 1.

pour recevoir l'homme, le chef-d'œuvre de sa création, l'auteur du livre de la Genèse nous dit « qu'une source montait de la terre et arrosait toute la surface du sol ^ )), entretenant partout, dans le jardin de délices, la fraîcheur et la fécondité. L'Eden était la figure de l'Eglise catholique, œuvre d'amour au sein de laquelle habite éternellement l'Homme-Nouveau, Réparateur, Rédempteur, Notre Seigneur Jésus-Christ. Au milieu de ce paradis surnaturel, pour l'embellir, pour y faire s'épanouir les fleurs divines, y faire éclater les merveilleuses efiiorescences, une source jaillit à flots abondants et limpides, source qui naît des entrailles mêmes du Christ, de son cœur, de son âme, de son essence divine, et cette source est l'Eucharistie. Omnes sitientes^ ve7iite ad aquas ^. Ames qui voulez vivre, qni voulez croître en vertus, qui voulez éteindre la flamme de vos passions, qui

1. « Fons ascendebat e terra, irrigans universam superfîciem terrae. )> Gen. ii, 6.

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