‹ Le mystère de l'EucharistieChapitre 35 sur 44 · SIXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIEME PARTIE

Veniie, comedite panent^ et bibite vinum quod tmscui nobis.

Venez, mangez de mon pain, et buvez dn vin qne j'ai mêlé. Prov. IX. 5.

Nous avons étudié la question de l'Eucharistie et du péché. Et voici la synthèse de renseignement que nous y avons donné.

Encore que l'Eucharistie soit assez riche et assez généreuse pour remettre tous les péchés, puisqu'elle renouvelle la passion du Christ, qui est « la source et le principe du pardon de nos fautes ^ )), elle demeure cependant sans effet sur

1. Ex passione Christi, quae est fons et causa remissionis peccatorum. III Pars. qu. Ixxix,

art. 3, c.

rame chargée d'un péché grave. La raison en est que cette âme est privée par là de la vie spirituelle et qu'elle est morte devant Dieu. Or, les soins les plus habiles, la rosée, l'air et la lumière, donnés à une plante qu'un ver a rongée dans sa racine, sont vains et superflus. Les aliments les plus exquis, les médicaments les plus énergiques, administrés à un corps d'où le souffle vital s'est envolé, restent absolument inopérants. Et de même, la manne céleste, le pain des anges, servi à une âme qui est dans cet état déplorable que l'on appelle le péché, est dépourvu de la moindre efficacité. Les facultés de cette âme, qui a ainsi péché gravement, en plus de la faute qu'elles traînent comme un poids de mort, sont dans ce que S. Thomas appelle « in affectu peccandz y)y c'est-à-dire qu'elles ont une affection actuelle et directe pour le péché, elles sont en amitié avec le péché. Et donc elles repoussent la lumière et la vie, contenues dans le mystère eucharistique ; elles s'opposent avec vigueur à l'incorporation avec Jésus, qui est le terme magni-

fique et radieux de ce mystère. Puisque cette âme est la proie du mal, il n'y a pas d'alliance possible entre elle et le Bien Souverain, caché sous les espèces de ce sacrement. Oue si l'âme s'obstinait à s'approcher, dans une pareille condition, de la table sainte, loin d'y trouver sa g"uérison, elle ajouterait à sa faute le plus g*rand des crimes, le sacrilège, crime de lèse-majesté divine, crime puni d'un effroyable châtiment.

Quant au péché véniel, qui est seulement une déperdition relative de la vie divine en nous, et qui, loin d'en éteindre le germe, le laisse au contraire fleurir et fructifier, l'Eucharistie exerce sur lui l'action la plus heureuse. De même que la nourriture corporelle répare les forces que nous dépensons dans le travail quotidien, la lutte pour l'existence, et rétablit ainsi l'équilibre entre la recette et la consommation, l'aliment surnaturel, préparé par l'amour de Notre Seigneur, comble les lacunes qui se produisent en nous, par l'effet de causes auxquelles notre nature déchue n'échappe jamais

complètement. C'est une force qui restaure nos défaillances et nous réinstalle dans une belle santé morale. C'est un feu qui détruit les impuretés qui s'étaient mêlées à l'or de notre âme, et lui rend sa finesse souple et fluide, son éclat. Et puisque ce feu incite l'âme à faire des actes d'amour divin, et la liquéfie en quelque sorte dans la charité infinie, il n'y a plus place en elle pour l'affection au péché, toutes ses puissances étant prises et conquises par le bien idéal. — Et enfin, rien d'excellent comme l'Eucharistie pour nous prémunir contre la maladie et la mort spirituelle, qu'est le péché. Si, dans l'ordre physique, l'on se prémunit d'autant plus efficacement contre les accidents de santé et la désag"régation corporelle, que l'on se donne une alimentation mieux en harmonie avec ses besoins, que l'on est plus prompt à détruire dans leur germe les maux qui nous menacent, il n'en va pas autrement dans l'ordre moral. Or, surnaturellement parlant, la grâce eucharistique est si abondante qu'elle constitue un préventif merveilleux contre les mi-

sères spirituelles, et même contre la mort. Revêtue de la force même du Christ, informée par sa vertu essentielle, l'âme peut affronter sans crainte les assauts de son éternel ennemi, qu'est le démon. La passion de Jésus rappelle à Satan sa honte et sa défaite ; et le mystère de cette passion se renouvelant dans l'Eucharistie, il s'en suit que l'âme qui en recueille les fruits, et qui apparaît teinte du sang de « l'Agneau sans tache )), devient un épouvantail pour le tentateur. Celui-ci n'ose s'approcher de ce temple, consacré par la présence divine, et à la porte duquel se tient un chérubin, armé d'une épée flamboyante, et qui lui en défend l'entrée.

Nous traiterons maintenant du sujet si pratique de la communion fréquente. La doctrine de S. Thomas sur ce point, ratifiée par la sainte Eglise, se tient à égale distance de toute exagération, soit dans un sens soit dans un autre, dans ce juste milieu où gît la vérité. Le saint Docteur pose des principes éternels, auxquels reviennent tous les auteurs qui ont parlé

sagement de la communion fréquente :

son enseignement continuera d'inspirer tout ce qui s'écrira jamais de sensé et de modéré sur la question. Il est d'autant plus important de s'y tenir qu'il reflète et qu'il incarne la pensée catholique, et qu'il garde de deux excès également regrettables, soit l'abstention prolongée de la communion, soit l'abus de la communion.

Angélique Docteur saint Thomas, notre maître et toujours notre frère, obteneznous un peu de cette grâce dont rayonnait votre génie, afin que nous puissions bien comprendre votre doctrine, et la communiquer intégralement à ceux qui nous lisent î

La communion fréquente s'entend d'abord et surtout de la communion quotidienne, et c'est de cette dernière que traite saint Thomas. Mais, par extension, communion fréquente se dit aussi de la communion bi-hebdomadaire ou même hebdomadaire. Une personne qui communie une ou deux fois la semaine est admise à la grâce de la communion fréquente. Le grand Docteur se pose donc la question comme suit : Ultru7n liceat quotidie hoc sacrenientuni suscipere ? Estce qu il est pei'mis de recevoir quotidiennement le sacrement de la sainte Eucharistie ? Le problème est nettement formulé. Avant de le résoudre théologiquement, saint Thomas, comme d'habitude, fait appel à l'argument d'autorité ; et cet argument tiré de S. Augustin, le grand Docteur de la grâce, dans son sermon 28® sur les Paroles du Seigneur^

laisse assez prévoir la nature de la réponse qui va être faite : « L'Eucharistie est le pain quotidien : recevez-le donc quotidiennement, afin qu'il vous soit quotidiennement profitable. )) Et maintenant, reprend S. Thomas, pour ce qui est de l'usage, de la réception de ce sacrement, il y a deux chose à considérer, il faut se placer à un double point de vue : pr entier eTuent^ au point de vue du sacrement eucharistique en soi, ex parte ipsius sacrajnentz ; et de ce chef, la réponse à notre question s'impose pour l'affirmation absolue '. Car la vertu de ce mystère est éminemment salutaire aux hommes ; et par conséquent il leur est utile de le recevoir quotidiennement, afin de bénéficier chaque jour des fruits qu'il renferme. Et c'est bien l'opinion de saint Ambroise, quand il dit, dans son traité des sacre-

1. (( Circa usum hujus sacramenti, duo possunt considerari : unum quidem ex parte ipsius sacramenti, cujus virtus est hominibus salutaris, et ideo utile est quotidie ipsum sumere, ut homo quotidie ejus fructum percipiat. « IIP Pars, quaest. Ixxx, art 10, corp.

ments : a Puisque le sang* de Jésus est versé chaque jour en rémission des péchés, je dois chaque jour le recevoir, moi qui pèche chaque jour ; quotidiennement je dois absorber ce remède de guérison, moi qui suis sujet à des faiblesses et à des infirmités quotidiennes )).

Ainsi considéré en soi^ le mystère eucharistique a été institué pour être l'aliment quotidien de nos âmes. Considéré en soi, c'est-à-dire dans ses figures, ses symboles, ses annonces lointaines, considéré dans les miracles évangéliques qui en furent la préparation directe, dans la pensée et l'intention de Notre Seigneur, considéré dans sa vertu et ses effets, dans ses profondeurs essentielles, le sacrement ineffable de l'Eucharistie est destiné à être notre ineffable nourriture de chaque jour. Ce mystère est le point culminant de la religion, la consommation de l'œuvre du Christ, la perfection et l'achèvement de la Loi Nouvelle. Son image se reflète donc à l'avance sous la Loi Ancienne, dont l'unique objet était de préparer aux augustes réalités de l'avenir.

Or, voyez sous quelle forme s'est produite l'une des anciennes images où l'Eucharistie était figurée en traits les plus clairs. Je veux parler de la manne qui tombait dans le désert ^ Ecoutez le récit de la Bible. (( Jéhovah dit à Moïse : Je vais faire pleuvoir pour vous du pain du haut du ciel. Le peuple sortira et en ramassera jour par jour la provision nécessaire... Au matin, vous vous rassasierez de pain, et vous saurez que je suis Jéhovah, votre Dieu. . . Et le matin, il y avait à la surface du désert, quelque chose de menu comme des grains, pareil au givre sur le sol ... Et Moïse dit aux enfants d'Israël : c'est le pain que Jéhovah vous donne en nourriture. Que chacun de vous en ramasse ce qu'il faut pour sa journée. . . Et tous les matins, les enfants d'Israël ramassaient de la manne, chacun selon sa

1. « In hoc sacramento, traditur nobis memoriale passionis Christi per modum cibi, qui quotidie sumitur ; et ideo quantum ad hoc significabatur per manna, quod quotidie dabatur populo in deserto». IIP P. quaest Ixxx, ad. 2"", art. 10.

consommation ^ » La manne immaculée et délicieuse, symbole de l'Eucharistie, tombait donc chaque jour sur la surface du désert ; et le peuple de Dieu avait l'ordre d'en prendre ce qui lui fallait pour le besoin de chaque jour. Quelle est la signification de ce miracle, si ce n'est que le vrai pain des anges germera chaque jour sur les saints autels, et que chaque jour les fidèles seront invités à venir le rompre et bénéficier de sa vertu ? Ailleurs, au livre des Proverbes, la Sagesse Eternelle se représente comme préparant un banquet auquel tous sont conviés :

« La Sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes. Elle a immolé ses victimes, mêlé son vin, et dressé sa table. Elle a envoyé ses servantes, elle appelle sur les hauteurs de la ville : Venez, mangez de mon pain, et buvez du vin que j'ai mêlé ^ )). La maison, c'est l'Eglise Catholique, les sept colonnes qui la soutiennent, et qui sont taillées dans

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