Luc. xxii
aimer, c'est donner sa vie à ceux qu'on aime. Jésus peut obéir enfin à la loi de son essence, qui est tout amour ; enfin, il effectuera ce don de lui-même qui lui est toujours apparu comme la suprême nécessité de son cœur.
La Passion est proche : demain, ce sera la trahison, les opprobres, la condamnation, le sang" versé, le dernier soupir sur la croix. Cette effroyable perspective, dont les réalités sont si voisines, n'enlève pas au Maître son calme : il y a seulement dans son regard, qui n'a jamais autant souri de tendresse, comme un arrière-fond de mélancolie ; dans ses paroles je ne sais quel accent qui les rend plus solennelles, et les grave en traits de feu dans l'âme de ceux qui le contemplent et qui l'écoutent.
Enfin, sur un morceau de pain, sur un peu de vin, le Verbe de Dieu fait chair prononce la formule éternelle et souveraine : (( Ceci est mon corps. Ceci est mon sang. » C'en est fait. L'Eucharistie existe. O merveille de l'amour !
Pourquoi faut-il que ma voix vienne
troubler le recueillement de cette heure où le monde adore le souvenir de votre divine institution? Tibi silentiuni laus ! Mes lèvres indignes devraient se taire, et laisser l'hommage des âmes chrétiennes monter silencieusement dans les espaces, et se dérouler comme les flots d'un encens immatériel. La parole humaine fait un vain bruit, quand la majesté de ce mystère nous écrase de son poids, et que nos cœurs ne trouvent pas d'expression pour peindre les sentiments divers qui les agitent. O soir de la cène, aussi grand dans l'histoire, aussi fécond pour l'humanité, aussi riche de salut que le soir même de la Passion, non, je n'ai jamais mieux senti la disproportion de ma pensée et de mon langage avec vos révélations magnifiques et ardentes ! Puisqu'il me faut parler, hélas ! ce ne sera pas sans demander d'abord aux anges du sanctuaire, gardiens de l'Eucharistie, de purifier mes lèvres avec un charbon enflammé ; ce ne sera pas sans implorer Notre Seigneur de vouloir bien m'entr'ouvrir un peu les abîmes de son cœur, afin que je puisse
soupçonner ce qu'il a mis d'amour, de vie, et de tendresse, dans son Très Saint, Très auguste, et Très adorable Sacrement.
C'est au soir de la Cène, à la veille de sa Passion, que Notre Seigneur Jésus- Christ a institué la Sainte Eucharistie. Et nous allons précisément essayer de montrer les convenances de l'institution de l'Eucharistie à une pareille heure ; nous alons voir les raisons que le Divin Maître a eues d'attendre ainsi au dernier moment, (( avant de souffrir )), pour nous léguer le don infiniment précieux de son corps et de son sang, sous les espèces eucharistiques.
Jésus est donc à la veille de quitter les siens. Dans quelques heures, il aura consommé sa mission messianique. Tout ce que les Prophètes ont annoncé de lui est rempli. Tout ce que la justice de son Père attendait de son rôle de médiateur et de victime pour les péchés des hommes, sera bientôt réalisé dans sa plénitude. Le cycle de ses jours va finir ; malgré toutes les apparences du contraire, il va finir dans un triomphe, comme l'avenir le montrera. La mort ignominieuse qui l'attend va mettre le sceau à son œuvre rédemptrice ; de cette mort va germer notre vie. Cette mort lui ouvrira à lui-même la récompense éternelle dans le sein de son Père, en même temps qu'elle assurera notre salut. Ah ! le Fils de l'Homme aura bien gagné sa gloire. Par combien de larmes, de souffrances physiques, de tortures morales, il l'aura achetée. Cette
gloire ! Mais il lui faudra verser tout son sang pour la conquérir. Les oracles l'ont mise à ce prix. Dans son agonie, Jésus aura un instant de défaillance. Mais il se reprendra, il acceptera de boire tout le calice, jusqu'à la lie, afin de ne pas faire faillite à nos espérances de rachat, afin de ne pas se frustrer lui-même des joies de la victoire, de la gloire qui lui est promise, comme terme de ses travaux. Jésus va quitter ceux qu'il aime, et son départ sera éternel ^
C'est toujours une heure grave que celle du départ, celle où il faut dire adieu à ceux avec qui on a longtemps vécu, ceux qu'on aime et qui font en quelque sorte partie de notre être. Que d'attaches
1. Convenienter hoc sacramentum institutum fuit in cœna, in qua scilicet Christus ultimo cum suis discipulis fuit conversatus : Primo^ quidem ratione continentiae hujus sacramenti : continetur enim ipse Christus in Eucharistia sicut in sacramento. Et ideo quando ipse Christus in propria specie a discipulis discessurus erat, in sacramentali specie seipsum eis reliquit ; sicut in absentia Tmperatoris exhibetur veneranda ejus imago. III* Pars, qu. Ixxiii, art. 5, corp.
insoupçonnées l'on se sent avec eux !
C'est à ce moment que l'on voit toute la force des liens qui nous unissent à de chères âmes dont l'existence s'était mêlée à la nôtre, identifiée avec la nôtre. Oue de choses l'on ne remarque pas dans le cours ordinaire de la vie affective, de l'amitié, et qui se découvrent, qui éclatent avec force, quand cette vie s'oriente vers des destinées nouvelles et va se déraciner dans un départ. Alors, les bien-aimés qu'on se prépare à laisser nous apparaissent dans une lumière attendrie ; ils prennent à nos yeux un charme et une grâce imprévus. Et tout le désir de notre cœur, à ce moment où ses battements s'affolent, est de prolonger son souvenir en ceux qu'il faut abandonner, de garantir notre nom et notre mémoire contre les puissances d'oubli, d'empêcher que l'absence n'entame un sentiment très pur qui faisait la beauté de nos jours. Quand un enfant quitte sa mère ou qu'une mère quitte son enfant, quelles effusions précèdent l'heure inévitable et douloureuse ! On ne se souvient plus de rien, sinon que
l'on s'est toujours aimé ; on n'a qu'une aspiration, continuer à se chérir, malgré la séparation peut-être éternelle. Et ce sont des baisers, des étreintes, où il semble que ces deux âmes cherchent à s'échanger, et à se prémunir l'une l'autre contre les atteintes de la distance qui va tout à l'heure s'interposer entre elles.
Or, même l'amour maternel est une faible image de la tendresse que Notre Seigneur éprouvait pour les siens, pour les disciples qu'il s'était choisis, pour l'humanité tout entière. Ce sentiment était à la mesure de son essence infinie, c'est-à-dire sans mesure. Notre esprit ne peut donc pas le comprendre. Il nous est impossible de deviner ce qui se passait dans son cœur, à la veille d'adresser un éternel adieu à ceux qui l'avaient suivi et adoré, prémices des nations qui devaient embrasser la foi en lui et proclamer son nom par toute la terre. Quel désir de cristalliser en eux sa mémoire, sa pensée, de leur communiquer sa vie même, de leur être toujours présent par un signe réel ! Ce que l'amour humain est inca-
pable de produire, l'amour du Fils de l'Homme l'a fait. Cette chose invraisemblable, la présence réelle du Christ avec nous, en dépit de la séparation, de la mort, de son envol dans les sphères glorieuses de l'éternité, l'Eucharistie l'opère. L'Eucharistie est donc le miracle de la tendresse divine. C'est une force de résistance, supérieure et magnifique, que le Maître oppose à la loi qui nécessite son départ de parmi nous. Le soir de sa Passion est proche. Mais il ne s'en inquiète plus, maintenant qu'il est assuré de vivre avec nous, réellement et substantiellement, dans son mystère eucharistique, où, comme les disciples d'Emmaiis, les siens le reconnaîtront toujours « à la fraction du pain » ^
1. « Mane nobiscum, quoniam advesperascit, et inclinata est jam dies. Et intravit cum illis. Et factum est, dum recumberet cum eis, accepit panem, et benedixit, ac fregit, et porrig-ebat illis. Et aperti sunt oculi eorum, et cognoverunt eum. . . » Luc xxiv, 29-31, Ce délicieux épisode de Jésus et des disciples d'Emmaûs est le reflet du tableau de la Cène.
La Passion de Jésus est le point culminant de l'histoire religieuse. Le Calvaire et la Croix dominent le monde ; il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de salut que par la foi au mystère d'un Dieu fait Homme souffrant pour nous. De tout temps, il y a eu un signe représentatif de cette Passion d'où devait découler le salut. Quand elle était contenue dans les puissances de l'avenir, le sacrement qui la figurait était l'agneau pascal. Les rites qui accompagnaient l'immolation de cette victime matérielle symbolisaient l'oblation future du Christ. Tous les enfants d'Israël devaient partager les fruits de ce sacrifice et être aspergés du sang de la victime : à ce prix seulement ils méritaient d'être épargnés par Dieu et échapper à sa justice. Ce n'était pas que ce sang eût par lui-même quelque vertu. Sa valeur propitiatoire lui venait du sacrifice Infini qu'il figurait à l'avance et auquel il empruntait toute sa signification.
Mais voici l'heure où l'oblation du Christ, ainsi symbolisée par l'oblation de l'agneau sans tâche, doit avoir lieu.
Voici que les semaines marquées par les Prophètes sont révolues. Les temps sont mûrs. Jésus s'offre enfin à son Père, en lui disant : (( Ecce venio ! Je viens ! » Vous avez assez longtemps attendu.
Assez longtemps vous vous êtes laissé apaiser par la fumée des sacrifices matériels. Assez longtemps vous avez accueilli leur encens en gage d'un autre plus pur et plus parfait. Ecce venio ! O mon Père, votre patience, votre longanimité est rendue à son extrême limite, elle a atteint sa plénitude. Les oracles ont également atteint leur apogée ; l'ère des visions est complète. Les espérances ont fini de fermenter au cœur de l'humanité. Le ciel et la terre réclament l'accomplissement des promesses messianiques.
(( Ecce venio ^ je viens / )) Oui, demain, en expirant sur la croix, le Christ-Jésus va clore le passé ; sa mort va sceller les longs siècles d'attente, de préparation et de soupirs. Le sacrifice de l'Homme-Dieu
va devenir un fait éternel. C'est l'histoire qui recommence, un nouvel avenir s'ouvre devant l'humanité. Mais quel sera le signe qui soutiendra, jusqu'à la fin des temps, la foi des hommes en l'oblation rédemptrice ? Une figure la représentait, alors qu'elle était renfermée dans les mystères de l'avenir. Il faut qu'un sacrement la représente, maintenant qu'elle va plonger dans les lointains du passé. Oui, il faut à notre foi, un signe, un point d'appui, quelque chose de tangible d'où elle parte pour s'élever jusqu'au calvaire, adorer le sang précieux qui y a été répandu pour nous. Et ce signe, c'est la Sainte Eucharistie. Avec quel tact admirable, quel sens des choses Notre Seigneur Jésus-Christ nous l'a donné à la veille même de consommer son Immolation ! Et quelle supériorité comporte ce signe sur l'image ancienne ! Ce n'est pas un symbole, ce n'est pas une figure, car on ne symbolise pas ce qui est devenu une réalité. Ce n'est pas non plus un simple souvenir. Le terme de « mémorial » s'applique à l'Eucharistie, mais à la con-
dition d'être entendu dans le sens fixé par l'Eglise catholique, qui seule possède la vérité, seule détient le mystère des Ecritures. Oui, ce sacrement est un mémorial chargé de toute la vertu de la Passion ; oui, l'Eucharistie est un mémorial, mais un mémorial où tout ce qui s'est passé sur le calvaire se reproduit, se renouvelle. Quel aliment pour notre foi qu'un tel don M
Et enfin, en instituant la Sainte Eucharistie au soir de la Cène, quand sa mort était si prochaine. Notre Seigneur a voulu imprimer plus profondément dans
1. Secundo^ quia sine fîde passionis Christi nunquam potuit esse salus. Et ideo oportuit omni tempore esse apud homines aliquid repraesentativum dominicae passionis ; cujus in veteri quidem Testamento praecipuum sacramentum erat agnus paschalis. Successit autem ei in novo Testamento Eucharistiae sacramentum, quod est rememorativum prœteritœ passionis, sicut et illud fuit praefigurativum futurae. Et ideo conveniens fuit ut, imminente passione, celebrato priori sacramento, sacramentum novum institueret. III*, Pars. qu. Ixxiii, art. 5.
l'esprit de ses disciples la vénération, le respect envers ce mystère. Le moment était solennel pour lui et pour eux. C'était leur dernière rencontre. Car il était écrit : (( Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées ^ » Encore quelques instants, et Jésus va être frappé, et ses apôtres s'enfuiront, ils l'abandonneront aux mains de ses bourreaux après l'avoir trahi et renié. Mais, à cette heure, le Père et ses enfants sont réunis dans le cénacle pour des effusions suprêmes.
Notre Seigneur sait bien ce qui l'attend ; mais il détourne son regard de ces visions navrantes, et il se donne au plaisir de converser une dernière fois avec les siens. Oui, l'heure est solennelle, et elle est admirablement choisie pour exposer les grandeurs et les sublimités du mystère eucharistique. C'est comme un testament que le Maître dicte à ses apôtres ; il leur déroule les profondeurs d'amour contenues dans la Nouvelle Alliance. Ce qu'un père, ce qu'une mère nous dit, avant de