Cant. xiii
Or, si je ne puis être en grâce avec quelqu'un, être bien avec lui, être l'objet de sa faveur, lui agréer, lui complaire, à moins de lui ressembler, dans une mesure ou dans une autre, et si cette ressemblance est l'unique raison de l'amitié ou de l'amour, il est encore plus nécessaire que, pour être en grâce avec Dieu, pour être l'objet de la faveur divine, pour lui agréer, pour lui complaire, j'aie avec cet Etre souverain des similitudes, des conformités réelles. Dieu est tellement beau, tellement parfait, qu’Il se suffit à Lui-même, et qu’Il trouve dans la contemplation de sa propre essence les éléments de son bonheur éternel. Et si Dieu regarde hors de Lui, ce ne peut être que pour contempler encore des traits épars de sa face, des vestiges de sa beauté.
Absolument rien ne peut l’attirer, que ce qui reproduit, fût-ce de façon lointaine, son image adorable. L'âme humaine n’a la chance de fixer son attention, que si quelque rayon de son éclat infini s’y reflète. Nous ne pouvons mériter la faveur de Dieu, être agréable à Dieu, qu’à
la condition de présenter avec Lui quelque ressemblance.
Eh ! bien, quoi de plus efficace que l’Eu- Charistie pour opérer avec Dieu pareille similitude ? Quoi d'autre pourrait plus complètement nous faire entrer en grâce avec l’Eternel ? Dans l'Eucharistie, nous recevons son Fils, son Verbe, la parole qu'Il se dit à lui-même de toute éternité, le cachet de sa gloire, la figure de sa substance. Jésus s'incorpore notre âme, | nous assimile à sa substance, I] opère comme notre transformation en son Etre.
Et cela n'aurait pas pour effet de nous rendre agréable à son Père? Mais non, non ; il est impossible que cette union de notre âme avec celle de Notre Seigneur ne nous procure pas la pleine grâce divine, ne nous rende pas l'objet de la faveur infinie. Car Dieu se méconnaîtrait lui-même en refusant, après un tel mystère, de nous admettre à ses embrassements. Son Fils nous possède, Il vit en nous et par nous. Son cœur bat à la place du nôtre, son âme s’est substituée à la nôtre. Artiste suprême, en
quelques touches, Il a modelé notre physionomie à la ressemblance de la sienne.
Ah ! quelle œuvre! et comme II agrée à son Père, nous lui agréons également ; comme Il est en grâce, en faveur auprès de son Père, nous le sommes également ; comme son Père se complaît en Lui, Il se complaît en nous, en nous en qui Jésus parle, en qui Jésus se meut, en qui Jésus opère. Source de grâce, fontaine de vie, mystère ineffable qui nous transfigure et qui nous divinise, et qui nous rend conformes à Dieu, et qui scelle notre âme dans l’amour infini, comment parler de toutes les merveilles que vous accomplissez en nous? J'adore, j'adore, j'adore i!
———— 1. Effectus hujus sacramenti debet considerari, primo quidem et principaliter, ex eo quod in hoc Sacramento continetur, quod est Christus; qui sicut in mundum visibiliter veniens contulit mundo vitam gratiæ; ita in hominem sacramentaliter veniens vitam gratiæ operatur, secundum illud :
Joan. vi, 58: «qui manducat me, vivet propter me. » III Pars. qu. Ixxix, art. 1.
En second lieu, l'Eucharistie confère la grâce, elle est source de grâce, à cause de ce qu'elle représente. Et le mot représenter doit être pris ici dans son sens étymologique le plus précis et le plus absolu. II ne signifie pas un rappel, un souvenir, un mémorial. Le protestantisme lui donne cette interprétation, et la conception protestante est basée sur le vide, elle aboutit au néant, elle est en contradiction formelle avec la pensée catholique, qui seule a Je droit de révéler les mystères cachés sous la lettre des Ecritures. Représenter veut donc dire présenter à nouveau, reproduire, renouveler. Et l'Eucharistie confère la grâce, parce qu'elle reproduit, dans toute la réalité de son essence, parce qu'elle renouvelle, dans toute la vertu de son efficacité, le sacrifice du Calvaire.
Au sommet de l’histoire humaine, il y a une Croix, et sur cette croix souffre et expire l’'Homme-Dieu. La faute mystérieuse, commise par notre premier père,
qui portait dans ses flancs les destinées des générations à venir, jusqu’à la fin des siècles, faute commise en pleine lumière de son intelligence, et par un libre mouvement de sa volonté, impliquait une offense infinie au Créateur. Car une faute se mesure, non pas à son point de départ, mais à son point d'arrivée; une insulte est d'autant plus grande que celui qui en est l’objet est plus auguste. Et comme, ici, la désobéissance s’adressait à un ordre direct de Dieu, et que Dieu est Infini, le péché de notre premier père revêtait, de ce chef, un caractère infini.
Or, pour l’effacer, pour rétablir l’équilibre entre la Majesté Divine outragée, et l'humanité de laquelle était venu l’outrage, pour apaiser la justice éternelle et l'empêcher de briser, de réduire à néant l'œuvre de ses mains, l’homme, couronnement de sa création, un sacrifice infini était nécessaire. C’est alors que l’idée de l'Incarnation apparaît ; c’est alors que la grande image du Rédempteur commence à projeter son reflet sur le monde et à éclairer d'un rayon d’espérance la marche
de l'Humanité. A côté de l'homme tombé, se dresse la figure de l'Homme-Dieu, qui | doit relever et réparer sa ruine. La Rédemption sera comme une création nouvelle. Cette Rédemption se fera dans le sang. Ce n’est qu'après une longue suite de siècles, dans «la plénitude des temps », que le Christ-Jésus, Messie attendu et promis, viendra s’immoler à la justice de son Père, et régénérer, par cette oblation sanglante, l'humanité coupable. Mais, en attendant l’heure, marquée par les décrets providentiels, pour la réalisation des oracles et des espérances messianiques, le monde ne devra son salut qu’à la foi en cette oblation future. L'immolation de l'Homme-Dieu aura donc une vertu salutaire anticipatrice: elle sera comme un crédit ouvert par la charité infinie, et sur lequel vivra l'humanité, jusqu'à ce que ses dettes soient toutes payées, et comme noyées dans les flots d'un sang divin. Et, comme l'humanité ancienne a dû son salut à la foi et à l’espérance en un sacrifice à venir, l’humanité nouvelle doit son salut à la foi en un
sacrifice passé et réalisé !, Le Calvair
domine donc les deux versants de l’histoire : la Croix qui s’y dresse est également rédemptrice des multitudes humaines qui s’agitent à ses pieds ; les uns l'ont adorée dans la lumière de l'avenir, les autres l’adorent dans les lointains des siècles passés ; pour les uns comme pour les autres, elle est le seul signe par lequel soit venu ou viendra le salut.
Or, et c'est là le grand mystère enfermé dans l’Eucharistie, le sacrifice du calvaire dure toujours, et non pas seulement en ce sens, que son effet est perpétuel, et participe à l'éternité de celui qui l’a offert ; il dure toujours, en ce sens qu'il est renouvelé chaque matin, sur nos autels, dans toute la vérité de sa substance. La forme seule diffère, en ce qu’elle est non sanglante, mais le fond est le même.
1. Antiqui patres habebant fidem de passione Christi futura, quæ secundum quod erat in apprehensione animæ, poterat justificare ; sed nos habemus fidem de passione Christi præcedenti, quæ potest justificare etiam secundum realem usum sacramentalium rerum. III° p. qu. Ixii, art. 5, ad I",
C'est le même prêtre, le même sacrificateur et la même victime. C’est la même personne divine, unie à la même nature humaine, qui s'offre en oblation con.
Stante pour les péchés du monde. Puisque le sacrifice eucharistique est la représentation intégrale, dans toute la réalité de Son essence infinie, du sacrifice du calvaire, il faut que la grâce et le salut dérivent de l’Eucharistie. La passion de Jésus sur la croix est source de vie spirituelle pour l'humanité; la passion de Jésus, renouvelée dans l’'Eucharistie, est Source de vie spirituelle pour l'âme qui la reçoit, qui vient s’abreuver au sang répandu pour elle, coller ses lèvres à la plaie ouverte dans le flanc sacré du Christ, et aspirer le principe d'éternelle régénération qui en découle !.
1. Effectus hujus sacramenti consideratur, secundo, ex eo quod per hoc sacramentum repræsentatur, quod est passio Christi: et ides effectum, quem passio Christi fecit in mundo, hoc ‘Sacramentum facit in homine. III, p. qu. Ixxix, art. 1.