QUATRIÈME PARTIE
Ego sum panis vitæ. Patres vestr: manducaverunt manna in deserto, et mortui sunt, Hicest panis de cœlo descendens, ut Siquis ex ipso manducaverit, non moriatur. St quis manducaverit ex hoc pane, vivet 1n æternum.
Je suis le pain de vie. Vos
res ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Voici le pain descendu du ciel, afin qu'on en mange et qu’on ne meure point. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Jean. VI. 48-52.
Dans notre dernière partie, nous nous sommes demandé si la sainte Eucharistie confère ia grâce, wfrwm conferat, ainsi que saint Thomas se pose la question, c'est-à-dire: est-ce qu’elle porte avec soi cette entité précieuse qu’on appelle « grâce », et qui n’est autre qu’une participation de la vie divine ? La réponse ne
souffre pas de doute. L'Eucharistie confère la grâce en manière de source, d’abord à raison de ce qu’elle contient, de ce qu'elle renferme, à savoir le Christ Jésus.
Etre en grâce avec Dieu signifiant être en faveur avec Dieu, être en faveur avec Dieu signifiant avoir avec Dieu quelque rapport, une similitude, une ressemblance—car il est absolumnnt impossible que Dieu, souverainement parfait, se complaise en autre chose qu’en la contemplation de sa propre essence, en Luimême, ou répandue, mystérieusement participée dans les créatures — rien d’excellent comme l’Eucharistie pour opérer, entre l’âme humaine et son Dieu, cette affinité, cettc concordance, de laquelle seule peut nous venir la faveur Infinie.
Par ce sacrement, l’âme prend la figure du Christ. Et comme Dieu se reconnaît en son Fils, il faut bien qu’il se reconnaisse en l’âme que son Fils a pour ainsi dire absorbée, qu’Il a modelée à son image, et comme changée en Lui. L’Eucharistie confère encore la grâce, à raison de ce qu’elle représente, c’est-à-dire de ce
qu’elle reproduit, de ce qu'elle renouvelle dans toute la réalité de sa substance, bien que de façon non sanglante, à savoir le sacrifice du calvaire. De même que l’immolation de l'Homme-Dieu sur la croix a opéré la Rédemption de l'humanité ancienne et nouvelle, et que son sang, qu'Il a versé jusqu’à la dernière goutte, est cause de salut pour le monde entier, ainsi le sacrifice eucharistique offert sur nos autels, et dans lequel le même Christ- Jésus est à la fois sacrificateur et victime, apporte à l'âme qui vient manger la chair de l'agneau sans tache et s'abreuver à son sang divin, la même vertu expiatoire, le même effet de propitiation, la même abondance surnaturelle qui découlent du Golgotha. Et enfin, l’Eucharistie confère la grâce à raison du sens enveloppé dans son signe extérieur. Ce signe est la nourriture et le breuvage, base de l’alimentation corporelle. Et le choix que Notre Seigneur a fait de cette matière sensible, dans l'institution du sacrement eucharistique, est l'indice infaillible de l'opération invisible que ce sacrement produit
dans l’âme. Comme notre corps trouve dans la nourriture et le breuvage de quoi conserver sa vie, de quoi l’accroître et la réparer, nous puisons au banquet sacré préparé par la charité du Divin Maître, et là seulement, la force de grâce qui prolonge notre existence surnaturelle, qui fait monter, et parvenir à son efflorescence de vertus, le germe divin déposé dans notre sein au jour du baptême, restaure nos facultés spirituelles, qui se dépensent et s'affaiblissent plus ou moins dans la lutte pour le salut.
L'autre question qui nous reste À examiner est intimement liée à la précédente. Après avoir établi que l’Eucharistie confère la grâce, le Docteur angélique se demande si elle procure la gloire: uérum Eucharistia sit adeptio gloriæ ? Est-ce que ce sacrement nous mérite, nous achète la gloire éternelle ?
Cette question, avons-nous dit, est connexe à la précédente. Entre les deux il \ a un parallélisme rigoureux et absolu.
La solution de la seconde dépend des principes, posés et développés dans la
réponse à la première, en sorte que l’une est comme le reflet, ou plutôt le terme dernier, l'aboutissement de l’autre; elle est la suprême conclusion des raisons théologiques auparavant données.
Et donc la vérité de foi que nous voulons essayer d'établir et de prouver, à l'aide des spéculations de la science sacrée, est celle-ci et se formule dans les termes suivants : /'Eucharistie est Le principe de notre gloire éternelle.
Les textes évangéliques ne manquent pas à l'appui de cette assertion. Les plus clairs, les plus définitifs, se trouvent dans l'Evangile de saint Jean. L'on peut dire de saint Jean qu’il est l'évangéliste de l'Eucharistie ; c’est lui qui a le mieux parlé, le plus au long, le plus profondément, de ce mystère. On l'appelle l’apôtre de l'amour divin, précisément à cause des considérations qu’il consacre au sacrement dans lequel cet amour éclate avec le plus de force. Il était « celui que Jésus aimait»! Au soir de la cène, il avait reposé sa tête, charmante de virginité et d'adolescence, sur Ja poitrine du Divin Maïtre ?; là, dans ce contact intirue, il a orme
1. « Cum vidisset ergo Jesus matrem, et discipulum stantem, quem diligebat,., .» Joan. xix, 26.
2. « Cum recubuisset ille Supra pectus Jesu...» Joan. xiii, 25.
eu l'intuition, en entendant battre le cœur du Fils de l'Homme, de tout ce que ce dernier mettait d'amour et de vie éternelle dans le mystère eucharistique. Et ce sont ces souvenirs, ces révélations et ces extases, que saint Jean nous raconte :
il nous rapporte sur ce sacrement des paroles, des confidences, qu'il semble avoir été le seul à entendre de la bouche du Christ; et son évangile est souvent un chant sublime à l'Eucharistie. Dans saint Jean, en particulier, il y a des affirmations positives que l’Eucharistie nous assure la gloire. Nous en avons donné quelques-unes dans notre texte : « Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts.
Voici le pain descendu du ciel, afin qu’on en mange et qu'on ne meure point. » Impossible de se tromper sur le sens de ces paroles. Et il y en a bien d’autres. La sainte Eglise, interprète et dépositaire de la vérité divine, dit explicitement, par exemple dans le sublime © Sacrum convéviuMm, que nous, prêtres, devons avoir en quelque sorte toujours sur nos lèvres :
par l'Eucharistie, « mens émpletur gratia, et future gloriæ nobis Pignus datur, l'esprit est comblé de grâce, e/ sn gage de gloire à venir nous est donné. » « Gage de gloire »... comme ce mot est superbe ! et de quelle image il enveloppe l'ineffable réalité ! Chaque fois que nous recevons ce sacrement, Notre Seigneur, invisible, mais présent dans tout le rayonnement de son essence glorieuse, dans tout l'éclat de sa lumiere inaccessible, nous passe au doigt l’anneau des fiançailles avec cette gloire même qu’Il a acquise pour les siècles des siècles ; comme gage de cette vocation, de la certitude qui nous appelle à partager dans l’éternité sa vie céleste et radieuse, 11 nous donne son corps, son sang, son âme et sa divinité, voilés sous des espèces, mais absoluments réels, et dont toute la tendance, toute la fin, la destinée nécessaire, est de nous porter làhaut, d’un mouvement invincible, là-haut, dans les splendeurs des saints, et de se découvrir, de se révéler à nos regards, assez forts enfin pour envisager la transcendante grandeur, l’infinie majesté d'un
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tel don. Il n'y a donc pas à douter, d'après l'Ecriture, et d'après l’enseignement de l'Eglise, que la fin de l'Eucharistie soit de faire entrer l'âme dans la lumière de gloire, de la conduire à Ja vision béatifique, dans la Possession et dans l'amour de Dieu.
Or, c’est ici que la raison théologique intervient, pour nous montrer qu’une telle destinée, si auguste et si brillante qu'elle soit, n’a rien qui doive surprendre, étant donnée l'essence du mystère eucharistique, à savoir ce qu'il renferme, ce qu'il représente, et ce qu'il signifie. La gloire éternelle, promise comme gage à l'âme qui communie dignement, est parfaitement en harmonie avec la substance de ce Sacrement ; elle en est l'effet nécessaire et adéquat.
La grâce — émanation, participation de la vie divine — contient virtuellement la gloire. De même qu'une plante est tout entière enfermée dans son germe, dans sa semence, la vie éternelle est tout entière contenue dans l'entité infinie qui s'appelle la grâce. Mais la plante, à l’état
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de germe, est en puissance ÿ Pour passer à l'acte, il lui faudra croître, s'épanouir en fleurs merveilleuses, porter son fruit. Et la gloire, dans l'âme qui possède la grâce, qui est informée par la grâce, est également en puissance : elle éclatera, elle jettera tout son rayonnement, j'allais dire elle épandra tous ses parfums célestes, manifestera toutes ses couleurs éblouissantes, à l'heure marquée par le jardinier divin, quand la croissance de l'âme sera complète ; et puisqu'il s’agit d’une gloire éternelle, c’est donc au delà du temps et de l’espace, dans la région mystérieuse qui se nomme l'éternité, que cette manifestation, ce rayonnement doit se produire !, Entre une plante dans son germe et cette plante dans toute sa beauté de sa floraison, il n'y a qu’une différence de
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1. « Gratia Spiritus Sancti, quam in præsenti habemus, etsi non sit æqualis gloriæ in actu, est tamen æqualis in virtute, sicut semen arboris, in quo est virtus ad totam arborem. Et similiter per gratiam inhabitat hominem Spiritus Sanctus, qui est sufficiens causa vitæ æternæ ; unde et dicitur esse « pignus hæreditatis nostræ. » Il, cor. 1, 22, Sum, Théol. qu. exiv, art. 3, ad 3.
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