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CHAPITRE PREMIER La divinité dans l'Incarnation

SI LES TROIS PERSONNES DIVINES PEUVENT S'i'^'C.^ R vER A LA FOIS OU l'une SANS LES AUTRES?

La possibilité pour la personne divine de s'incarne/ vient de son infinité. Si la personnalité humaine s'épuise tout entière dans sa propre nature, la personne divine, elle, dont l'efficacité est aussi grande que son amour, peut se communiquer et faire subsister une ou plusieurs substances sans aller jamais AU bout de sa vertu (2). Puisque l'infinité convient également aux trois personnes, puisqu'elles sont également puissantes, actives, fécondes au dehors, elles

(1) Cf. s. Thomas, III F , q. 3; et ses commentateurs In h. J. • •Cajctan. Sylvius, Goooy. Goxet. Salmanticenses, BiLLUART, card Billot. Pom L. Janssens. Lêpicier, etc.

(2) Voir plus haut, pp 58 60.

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pourraient prendre toutes les trois une nature créée et l'associer à leur vie.

Elle aurait donc pu exister cette merveille de trois personnes divines revêtant trois humanités distinctes et vivant avec les hommes! On aurait alors trois incarnés, attendu qu'il y aurait trois suppôts distincts dans trois natures distinctes. Ce serait toujours un seul et mime Dieu, notre Dieu d'amour, mais, avec trois personnes divines et trois humanités, il y aurait trois Hommes-Dieu parmi nous, car il serait vrai que chaque personne incarnée est un Homme-Dieu. Cette conception, bien loin de choquer, repose et ravit : trois Hommes-Dieu à nous aimerl

H est plus certain encore qu'une personne divine peut s'incarner sans les autres.

L'Incarnation peut être considérée d'un double point dp, vue et se prendre en deux sens : d'abord pour l'union active, c'est-à-dire pour l'action même de créer la nature humaine, de l'orner de toutes les perfections et de toutes gloires de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel et de l'unir efficacement à ia personne divine; ensuite, pour l'union formelle, l'union hypostatique elle-même, ce don singulier par lequel une personne divine se communique à l'humanité, s'approprie cette humanité avec tout ce qui lui appartient.

Du premier chef, l'Incarnation est commune à la Trinité entière, comme toutes les opérations au de-hors (i), et, par suite, une personne divine ne peut contracter des noces avec notre humanité sans que

^1) Cf. Le Mystère de la Très Sainte Trinité, liv partie, ch. i. Incarnation „

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les deux autres personnes soient avec elle pour produire, embellir et unir la nature qui est épousée.

Du second point de vue, la personne s'unit et se donne à raison de sa personnalité propre, et, de même que cliaque personne est distincte des autres, ainsi a-t-elle une personnalité distincte, qui peut être communiquée sans que la personnalité des autres le soit d'aucune manière; et, partant, l'humanité pourra être unie substantiellement à une personne sans l'être aux deux autres : il sera vrai, par exemple, que le Verbe se fait homme sans que cela se puisse jamais dire du Père ou du Saint-Esprit.

Voilà une vérité première dans le traité de l'Incarnation et qui, bien comprise, aurait suffi à rendre vaines toutes les tentatives des patripassiens et des sabelliens (i).

81 LES TROIS PERSONNES POURRAIENT PRENDRE LA MEMU NATURE ET SI LA MÊME PERSONNE POURRAIT PRENDRE PLUSIEURS NATURES A LA FOIS?

Bien que l'accord ne soit pas complet entre les théologiens, l'école thomiste, à la suite de son Maître, maintient que les trois personnes pourraient s'incarner dans une seule et même humanité.

Dans les merveilles de l'ordre surnaturel, ce qu'il

(1) Le Uyilère de la Ttès Sainte Trinité, pp. 97-101.

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faut considérer ce n'est pas la condition de la créature, mais bien la puissance et l'infinité du Créateur. Nous avons expliqué déjà que la possibilité pour Dieu de s'incarner vient de ce que sa subsistance est inépuisable et peut terminer et couronner une nature créée. Mais la puissance, l'infinité, conviennent également à chacune des trois personnes et par rapport au même objet; ce que l'une d'elles réalise dans la créature, les autres peuvent le réaliser aussi bien. Pourquoi donc la personne du Père et la personne du Saint-Esprit ne pourraient-elles donner encore à l'humanité sainte ce que la personne du Verbe lui a donné déjà, c'est-à-dire la faire subsister et la couronner .i> Vivant dans une seule et même nature diyme, les trois personnes devraient-elles s'exclure de la même nature humaine?

Une grave objection, cependant, semblerait infirmer ce raisonnement. Le même effet ne peut pas dépendre de plusieurs causes totales : si l'une d'elles est adéquate, l'action des autres est superflue et impossible. Donc, si l'humanité est perfectionnée totalement par le Verbe, le Père et le Saint-Esprit ne peuvent plus la faire subsister.

On peut répondre : Bien qu'une seule personne suffise à donner tout le perfectionnement dont la nature humaine est capable, il ne répugne pas que cette humanité soit couronnée encore et d'une manière nouvelle par une autre personne qui est infinie comme la première et qui ne doit pas être exclue par la première de la même nature créée, pas plus qu'elle n'est exclue de la même essence divine.

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, il est reconnu

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par tous les théologiens que la même personne peut prendre plusieurs natures à la fois.

Cette possibilité ne fera point de doute pour quiconque considère soit le principe, soit le terme de l'assomption divine. Le principe c'est la puissance infinie, qui jamais ne s'épuisera et qui peut renouveler et continuer sans cesse l'action unitive aussi bien que l'action créatrice. Le terme c'est la personne, infinie aussi et qui, après avoir perfectionné une nature humaine, peut en faire subsister d'autres indéfiniment, sans jamais amoindrir sa vertu.

Elle aurait donc pu exister aussi cette autre merveille d'une personne divine incarnée plusieurs fois, se montrant à nous sous plusieurs humanités, pour nous aimer davantage!

Dans cette double supposition, de plusieurs personnes divines prenant la même humanité ou de plusieurs humanités prises par la même personne divine, y aurait-il plusieurs Hommes-Dieu ou un seul Homme-Dieu?

Les scolastiques ne sont pas unanimes sur la réponse à donner; nous pensons avec saint Thomas et bon nombre de ses disciples qu'il n'y aurait qu'un seul Homme-Dieu (i).

Nul besoin d'être expert dans les subtilités de la logique pour savoir que les substarfifs concrets. Dieu, homme, etc., impliquent à la fois la nature et la personne, et, donc, pour multiplier ces noms, il faut qu'il y ait multiplication de la personne avec multiplication de la nature, et réciproquement : deux

n) Cf. s. Thom., m p., q. 3, a. 6, ad 1 et a. 7, ad 2; Gonet. dii|i. VIII, a. V.

hommes ne signifient pas deux humanités, mais deux natures et deux personnes à la fois, en d'autres termes, deux personnes subsistant dans deux natures humaines.

Dans le premier cas, il y aurait seulement pluralité des personnes, sans multiplication des natures : donc trois" personnes divines prenant une seule nature humaine ne seraient pas trois Hommes-Dieu, mais un seul Homme-Dieu.

Dans le second cas, la multiplication des natures ne modifierait en rien l'unité de personne : donc une seule personne divine revêtant plusieurs humanités ne serait qu'un seul Homme-Dieu. De même, en effet, — pour nous servir de l'exemple de saint Thomas — qu'un homme paré de plusieurs vêtements n'est pas deux vêtus mais un seul, ainsi une personne divine unie à plusieurs natures humaines n'est pas plusieurs hommes mais un seul homme (i).

On pourrait dire seulement que Dieu s'est incarné plusieurs fois, comme le même homme peut être plusieurs fois paré et le même roi plusieurs fois couronné.

n n'était pas inutile de signaler ces diverses hypothèses, parce que, si elles ne doivent jamais devenir des réalités, elles nous aident à mieux comprendre l'Incarnation actuelle et elles rendent plus tangible une vérité rappelée tant de fois, qu'il a fallu à Dieu pour venir habiter parmi nous un amour infini disposant d'une puissance infinie...

(1) s. Thom.. III p., q. 3, a. 7. ad 2.

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POURQUOI LA SECONDE PERSONNE s'eST-ELLE INCARNÉE?

Nous avons hâte, cependant, de sortir de ces spéculations, pour retrouver Jésus Rédempteur.

La révélation désormais n'est plus muette : c'est bien la seconde personne qui s'est revêtue de notre humanité.

Les saintes Lettres rappellent avec insistance que l'Incarné est le Fils de Dieu ou le Verbe. L'ange qui annonce à Marie le mystère lui déclare que celui qui naîtra d'elle est le Fils de Dieu (i). Saint Jean raconte l'Incarnation en ce divin langage que la foi ne se lasse pas de méditer : « Le Verbe s'est fait ciiair; nous avons vu la gloire du Fils Monogène... Le Fils, qui est dans le sein du Père nous a révélé ces secrets. — Nous savons que le Fils de Dieu est venu pou': nous donner l'intelligence et nous faire connaître le vrai Dieu (2). » — Le Dieu Incarné, Jésus, se désigne sous le nom de Fils : « Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique (3). »

Le Père, à son tour, nous le présente ainsi : « Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le (Zi). »

(1) Luc, I, 35.

(2) Evnng. Joan., i, 14, 18; I Epist., v, 5.

(3) JOAN., m, 16.

(4) Matth., XVI, 16. — Cf. ce que nous avons dit des noms du Père et des noms du Fils dans le Mystère de la Très Sainte Trinité , pp. I8O, ss., 102, ss.

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Saint Paul l'appelle le Fils de Dieu, né de la femme dans le temps (i), le propre Fils de Dieu (2), le Fils de l'amour de Dieu (3).

L'Eglise a parlé de même par sa pratique, par sa vie entière, par ses déclarations les plus solennelles.

Lorsque les patripassiens et les modalistes osèrent prêcher que le Père a souffert et nier toute distinction réelle entre les trois termes de l'adorable Trinité, les docteurs, avec Tertullien et Hippolyte, les évêques, avec saint Denys d'Alexandrie, les papes, comme saint Zéphyrin et saint Calliste, se dressèrent contre l'hérésie pour affirmer à la fois la distinction des personnes et l'Incarnation de la seconde pour notre salut.

Plus tard, le deuxième concile de Constantinople définit expressément que celui qui s'est incarné et a souffert pour nous est le Dieu Verbe, un de la Trinité (4).

Le onzième concile de Tolède expose la croyance catholique avec toutes les précisions et toutes les distinctions opportunes : « La Trinité tout entière a opéré l'Incarnation, parce que les œuvres de la Trinité sont inséparables; le Fils seul, toutefois, a pris la forme de l'esclave, dans la singularité de sa personne et non dans l'unité de la nature divine, en ce qui est propre au Fils et non en ce qui est commun à la Trinité (5). »

(t) Gai., IV, i.

(2) Rom., vin, 32.

f3) Col., I. 13.

<.i) Can. IV et can. V; Denzinoer, 216-217. — Sur la formule : Dnus de Trlnilate passus est, voir plus bas, lU' partie. {5^ Dknzincer, 284.

Déclaration analogue et très explicite dans la profession de foi imposée par Innocent III aux sectes vaudoises : « Nous croyons que l'Incarnation de la divinité s'est faite, non dans le Père ni dans le Saint- Esprit, mais dans le Fils seulement, afin que celui qui était dans la divinité Fils de Dieu le Père, vrai Dieu né du Père, fût dans l'humanité fils de l'homme, vrai homme né d'une mère (i). »

Parmi les plus belles pages que la tradition patristique nous a laissées sur ce thème, il faut signaler ce passage de saint Fulgence : « De même que selon la divinité, dans laquelle sont un le Père et le Fils et le Saint-Esprit, c'est le Fils seul qui est né et non le Père ou l'Esprit; ainsi la foi enseigne-t-elle que le Fils seul est né selon la chair... Le Fils unique de Dieu est né une fois du Père, une fois de sa Mère : du Père il est né Dieu Verbe, de sa Mère il est né Verbe fait chair (2). »

Les raisons de convenance ont été exposées par les saints Docteurs avec une complaisance marquée.

L'union est d'autant plus parfaite, plus harmonieuse, que ceux qui s'unissent se ressemblent davantage, s'appellent, pour ainsi dire, par certains rapports; et, donc, si une des personnes divines daigne venir habiter au sein de la création et s'incarner parmi nous, ce devra être, semble-t-il, celle

(1) DENZINCBR, 422.

(2) S. FL'LCENT.. De Fide ad Petrum, c. 11, nn. 7-i0; P. LXV, 675, ss — Sur la portée de tout le passage de saint Fulgence, cf card FnvNZKUN, thés. XXXXII; L. Jansskns, t. IV, pp. 244-216.

qui offre le plus d'affinité avec la création en général et avec l'homme en particulier. Le Verbe est l'idéal, l'exemplaire, le type immaculé de tous les êtres; c'est lui que toutes les créatures doivent imiter, comme toutes les œuvres d'art traduisent au dehors la conception de l'artiste. Les rapports sont plus étroits avec la nature humaine. Notre perfection propre, celle qui nous grandit, nous achève, nous fait rois, c'est la connaissance intellectuelle, la science, la sagesse. Terme de la connaissance paternelle, Sagesse engendrée de toute éternité, le Verbe a, pour ainsi dire, des affinités spéciales avec nous, et dès lors, combien elles seront harmonieuses les noces immortelles qu'il contractera avec notre humanité!

Ces convenances ont plus de valeur encore dans l'hypothèse de la chute.

Lorsqu'un chef-d'œuvre a été brisé, l'artiste, pour le réparer, le ramène à son idéal, le jette de nouveau dans le moule primitif; car c'est le même moule qui sert à faire l'œuvre et à la refaire, à la former et à la réformer, à la préparer et à la réparer après sa ruine.

L'homme, merveille divine, ayant été brisé par la malice du démon. Dieu, pour le rétablir va le jeter une fois encore dans son moule éternel : le Verbe qui avait contribué à nous former dans la création, va maintenant nous réparer par l'Incarnation. L'admirable économie I Elle apparaît si touchante la pensée de saint Thomas : Artifex per -formant artis conceptam qua artificiatum condidit, ipsum, si colîapsum fuerit restaurât (i)l

(1) s. THOM., III p., q. 3, a. 8.

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Elle nous sollicite à l'amour de ce Modèle adorable qui nous a créés et nous a restaurés 1

Une autre analogie nous est dès lors suggérée. La fin de l'Incarnation c'est de réintégrer l'homme dans son premier état, c'est-à-dire dans cette filiation surnaturelle dont le péché nous avait fait déchoir. Ne convenait-il pas que la filiation adoptive et gratuite nous fût rendue par Celui qui est Fils naturellement et nécessairement? Nous serons, de cette manière, héritiers par grâce avec Celui qui est héritier par nature et nous aurons pour frère aîné le Fils même de l'Eternel!

Enfin, l'homme était tombé pour avoir cherché indûment la science divine et avoir aspiré à une sacrilège et chimérique égalité avec Dieu. Sublime revanche de l'amour 1 Nous voici relevés par Celui qui est à la fois la science infaillible, infinie, et l'image substantielle, adéquate, du Père.

Les docteurs, les théologiens, les ascètes, les mystiques, ont fait valoir d'autres convenances qui se ramènent plus ou moins à celles que nous venons d'exposer et qu'il suffira de signaler.

Le plan de Dieu sera plus harmonieux si Celui qui dans la Trinité est intermédiaire entre le Père et l'Esprit-Saint (i) se fait intermédiaire aussi entre Dieu et l'homme par l'Incarnation, reliant l'un et l'autre dans la même personne; si le Verbe par lequel Dieu se dit lui-même et tout ce qu'il connaît (2) vient nous raconter les secrets de l'infini; si celui qui

(1) Sur le sens de cette expression, voir le Mystère de la Très Sainte Trinité, pp. 234-239.

(2) Ibld., pp. 198-199.

dans l'éternité est né sans mère, d'un Père vierge, naît un jour dans le temps sans père, d'une mère vierge, pour racheter et glorifier le genre humain (i).

Cette personne divine, que nous venons de contempler et d'adorer dans l'Incarnation, nous ne la quitterons plus désormais, car c'est elle qui embaume toute la vie et tous les mystères du Sauveur.

Il nous reste maintenant à pénétrer quelques instants dans les saintes profondeurs de l'humanité de Jésus.

(1) Cf. s. FULGENT., loc. Cit.; S. Anselm.. De Fldc Trinitatis et Cur Deus homo-, P. L.. CLVIII, 276, ss., 407, ss.; S. Thom., loc. cit.

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