CHAPITRE II L'humanité dans rincarnation (i
LA FIN DE L INCARNATION EXIGE QUE LA NATURE ASSUMEE PAR LE VERBE SOIT UNE SUBSTANCE R.\ISONNABLE COM- POSEE d'une AME ET d'uN CORPS.
De sa toute-puissance absolue, le Verbe pourrait s'unir toute nature substantielle; l'accident seul est incapable d'être assumé immédiatement par la personne divine (2). L'hypothèse se détruit d'elle-même quand il s'agit de cet être fragile, débile, précaire qui a toujours besoin d'un support étranger et ne peut jamais subsister. Nous lui reconnaissons bien une existence propre (3), que le Verbe pourrait sup-
(1) Cf. s. TnoM., III p., q. 4, et ses commentateurs.
(2) Cf. GONET, dtsp. IX.
(3) Voir notre Cursus PhtlosophtaB Thomisticse, t. VI, pp. 19, ss
pléer d'une manière supérieure; mais le Verbe no pourra jamais lui communiquer une subsistance qui répugne à la notion même d'accident : il cesserait d'être accident s'il était uni substantiellement, c'est de toute évidence.
La nature substantielle, même incomplète, de ce chef qu'elle est dans l'ordre de la substance, peut, au moins par miracle, exister en elle-même et être unie substsntiellement à un Dieu. Le Verbe aurait donc pu faire ce don inénarrable de l'union hypostatique à une créature sans pensée, sans vie, sans mouvement. Ce serait toujours admirable, mais parfaitement inutile pour la rédemption.
Que demande la rédemption dans le sens plénier? Des satisfactions capables d'égaler la réparation à l'offense. Condition donc indispensable : la nature assumée par le Verbe doit être capable de mériter et d'expier et doit, par conséquent, posséder l'intelligence et la liberté, qui sont les principes de l'acte moral, méritoire ou satisfactoire.
Avec une substance angélique ou avec une âme séparée, la satisfaction ne serait pas impossible, parce que de ces deux natures pourraient jaillir des actes libres; mais d'autres raisons réclament que le Verbe prenne notre humanité tout entière, âme et corps (i).
Pour que la revanche divine soit plus éclatante. Dieu devra épouser une humanité soumise à la douleur, descendue d'Adam, et faire sortir la satisfaction et la réparation de la nature jadis tombée et désormais élevée jusqu'au faîte (2).
ft) Cf. Le Mystère de la Rédemption, pp. 45, ss. (2) Cf. S. Thom. III P., q. 4.
Les Pères ont donc répété avec insistance un axiome qui est devenu le résumé authentique de toute la tradition. « Le Christ, disent les docteurs de l'Eglise Grecque, a pris tout ce qui appartient à la nature humaine, sauf le péché (i). » — « Rien de ce qui convient à l'intégrité de l'homme, ajoute saint Augustin, ne lui a manqué (2). »
La raison, pour nos saints docteurs, c'est que le Verbe devait guérir notre nature tout entière : donc il a dû repenser tout entière. De là cet autre principe : ce qui n'a pas été pris n'a pas été guéri (3). Le céleste Médecin, venu pour guérir tout ce qu'il a mis en nous, a daigné prendre tout ce qui est en nous.
Saint Thomas a traduit l'axiome en une formule pittorescpie : « La nature assumée par le Verbe devait avoir tout ce que Dieu a planté lui-même dans notre humanité : Nihil eorum quœ Deus in nostra natura plantavit defuit humanœ naturœ assumptœ a Dei Verbo (4). »
Ce qu'il a mis en nous, c'est un vrai corps, non point fantastique, impalpable, ou d'une matière astrale, mais réel, capable de souffrir, un corps de chair; et avec la chair une âme, principe de vie. Voilà ce que le Verbe a daigné s'unir : Verbum caro factum est, il a pris un corps et une âme.
(1) Cont. Anthropomorph., c. xvi; P. G., LXXVI, 1003.
(2) S. AucrsT., Enchirid., cap. xxiv; P. !.. XL, 249.
(3) S. GREfiOR. Nazunz., Epist. 101 ad Cledon., n. 7; P. O., XXXVII, 182; S. AMBR08., EpUt. 48, ad Sabtn., n. 5; P. !.. XVI. 1-153.
(4) S. Thou., III P., q. 9, a. 4. — Le saint docteur est Ici l'écho de saint Jean Damascène : De Fide Orlhod., Ub. III, c. vi; P G.. XCIV. 1005.
Aussi bien les premiers représentants de la Tradition, Ignace, Polycarpe, etc., prêcheront-ils avec énergie la réalité de la chair en Jésus-Christ (i); et une antique formule de foi appellera-t-elle ce corps solidum atque verum (2), réel et palpable.
Le deuxième concile de Constantinople adore en Jésus-Christ une chair vraie animée d'une âme raisonnable ou intellectuelle (3); le concile de Florence redit enfin que le Fils de Dieu a pris dans le sein immaculé de Marie la vraie nature de l'homme tout entière : veram hominis întegramque naturam (4).
Puisque le Verbe a planté au sommet de notre âme l'intelligence et la liberté, il a dû prendre une âme intellectuelle.
L'Evangile, comme pour réfuter d'avance l'erreur d'Arius et d'Apollinaire, nous rapporte ces paroles du Sauveur : « Mon âme est triste jusqu'à la mort (5);^ mon Père, je remets mon esprit entre vos mains (6). »
Voilà donc en Jésus l'âme humaine, principe des émotions sensibles et des émotions spirituelles, telles que la tristesse à la vue de nos fautes, l'âme véritable esprit qui s'en retourne vers Dieu.
Les conciles déjà cités ont affirmé expressément l'existence en Jésus-Christ d'une âme spirituelle, « Nous confessons, dit le deuxième concile de ConS' tantinople (680), que le Christ est parfait, doué d'une âme raisonnable et intellectuelle (7). » — Un
(1) Voir plus haut, pp. 33-34.
(2) Denzinger, 20.
(4) Décret, pro JacoMtis, Denzinger, 708.