‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 3 sur 97 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Lïxistetîce du Jiystère

de riîieafûation

L'existence de l'Incarnation, comme celle de la Trinité, ne se prouve efficacement que par le témoignage divin, Ecriture et Tradition.

Quand on sait ce que la foi a dit, on peut s'expliquer les divagations de l'erreur et on comprend mieux jusqu'où va la raison et ce qu'elle peut dire sur le mystère.

Enfin, l'existence d'une réalité évoque l'idée de ses causes, et c'est ainsi que ce premier traité s'achève par l'étude du motif et des autres causes de l'Incarnation.

La notion de rincarnation (1)

LES DIVERS NOMS PAR LESQUELS ON EXPRIME CE MiSTERi:

Le mystère dont le souvenir a toujours fait tressaillir les saints, l'ineffable union de la nature divine et de la nature humaine en l'unique personne du Verbe, a reçu divers noms dans la tradition chrétienne, selon les divers points de vue qu'on voulait mettre plus directement en relief : Incarnation, Incorporation, Humanation, Assomption, Economie, Dispensation, Abaissement, Descente, Anéantissement, Mission, Epiphanie, Théophanie.

Quand on considère le mystère en lui-même et

(1) Cf. Petau. De Incam.. 11b. II, c. i; Leorand. dans le Cursiia de MiGNE. t. IX: dom L. Janssens, t. IV; P. villard, O. p.. Linviirnatlon. Paris, Lecoflre.

l'union intime des natures, on l'appelle Incarnation, Incorporation, Humanation; lorsqu'on a surtout en vue l'action efficace du Verbe qui prend l'humanité et l'élève à son niveau, on recourt au terme Assomption, «vaX-ri'i/tç ou 7rpo>Y)|/iç; pour faire mieux ressortir le plan admirable de la sagesse et de la providence de Dieu, on parlera de l'Economie, de la Dispensation; pour montrer la condescendance infinie du Verbe et l'extrême petitesse du terme qu'il s'unit, on dira Descente, Abaissement, Anéantissement; enfin, comme nous avons ici la plus excellente des missions divines, la plus éloquente, la plus tangible, la plus sublime des apparitions de Dieu, on la nommera Mission par antonomase, Théophanie, Epiphanie.

Passons en revue rapidement chacune de ces expressions. Le mot Incarnation, ffapxwTtç, dérivé du texte de saint Jean : « le Verbe s'est fait chair, cr-ip; lyiveTo », remonte à une haute antiquité, puisque saint Irénée emploie comme des termes déjà courants incarnation et incarné, (rapxwdtv, TapxwOsvta (i).

Le concile de Nicée, en 325, et celui de Constantinople, en 38i, ayant consacré ce langage (2), il est devenu d'un usage universel chez les Pères et chez les théologiens, au point d'éclipser les autres expressions.

Par lui-même, le terme incarnation est assez imparfait, il est débordé par les richesses qu'il doit signifier; il ne traduit pas toute la plénitude du mystère, la chair ne comportant littéralement qu'une

(1) s. IREN., m Cont. Hseres., c. xxx; P. G., VII, 939.

(2) DENZINCEK-BANNWART, 54, 86.

partie de la nature humaine, le corps sans l'esprit. L'abus du mot était possible, l'erreur y recourut, et Apollinaire prélendit qu'incarné veut dire seulement que le Verbe a pris la chair sans l'âme raisonnable.

Mais l'usage de l'Ecriture est assez universel pour réfuter cette interprétation; la chair, dans le style biblique, désigne le composé humain tout entier : {( Toute chair avait corrompu sa voie, toute chair viendra vers vous, toute chair verra le salut de Dieu (i). »

D'autre part, l'image est vive, pittoresque, expressive, fait comprendre à merveille l'humiliation et la condescendance du Verbe qui daigne s'unir, non pas seulement la partie noble de l'homme, mais la partie chétive, infirme, à se dire et à se faire chair : Verbum caro factum est (2).

C'est dans le même sens qu'a été employé le mot incorporation. Le Verbe s'est incorporé, ou s'est fait corps; nous devons croire à la sublime économie de l'incorporation de Dieu au sein de l'humanité (3). Moins expressif qu'incarnation, n'éveillant aucune image nouvelle, le terme devait avoir moins de fortune, et il a fini par disparaître à peu près complètement du vocabulaire théologique (4).

fl) Gen., VI. 12, PS., lxiv. 2; Lrc, m, 6.

(2) cr. S. ATHANAS.. De Incarnat.. 3; e Cont. ApolUn., lib. Il, n. 18; P. G., XXVI. 989, 1164; S. ACCUSTW.. De CtV. Dei, lib. XIV, C. n; P. L., XLII. 889.

(3) Cf. Tertlll., De Carne ChrisU, c. vi; P. L., H, 809 : « SI nunqu.Tm ejusmodl fuit causa angelorum corporandum. » — S. BASIL., nom. In Pt. XXIX; P. G., XXIX, 305 : ÈvTOJUcxTWffiv tou

(k) La séquence Lmtabundus du Jour de Noël (cf. Missel dominicain) conserve encore cette expression : « Verbum ens Altlssiml corporari passum eet, carne sumpta. »

D'autres docteurs, pour atteindre plus directement l'erreur d'Apollinaire, qui mettait dans le Christ une chair sans âme, ont choisi de préférence humanation, marquant par là que le Verbe s'est uni l'humanité complète, vivante et raisonnable (i).

L'expression, cependant, pourrait se prêter à l'équivoque et laisser entendre que le Verbe a pris Vhomme, c'est-à-dire, non pas la nature humaine seule, mais Ja personne même, ce qui aboutirait à l'hérésie nestorienne de deux personnes en Jésus- Christ. Aussi bien le terme n'a pas survécu.

L'assomption désigne l'acte par lequel le Verbe prend la nature humaine (2); et les Pères aiment à dire que l'humanité est un avec Dieu par l'assomption. D'autres fois, ce mot est employé au sens concret pour la nature assumée (3) : on appellera l'humanité sainte une assomption embaumée par l'onction de la divinité.

Cette formule « l 'assomption de l'homme par le Verbe », entendue ainsi que le Verbe a revêtu une nature humaine complète, est louée par saint Epiphane (4); et elle fait comprendre également que le Verbe en s'incarnant ne s'est pas changé en chair, mais a pris seulement une chair véritable, une vraie nature humaine, comme l'explique fort bien saint Chrysosîome (5). Elle ne serait donc à rejeter et

(1) Cf. s. EPIPHAN., Hxres., 30, n. XXVII; P. G., XLI, 452 : gvav-

(2) Cf. S. GRECOR. Nyssen.. Serm. Antirrhet.. vn, ss.; P. G., XLV. 1136, ss.

(3) Cf. S. GREGOR. N.AZUNZ.. Orat., XLV, n. IX; P. G.. XXXVI,

(4) S. EPIPHAN., Hxres., 77, n. XIX; P. G., XLII, 668, G69.

(5) S. Chrysost., Homil. xi in Joan., 2; P. G., LIX. 79.

n'a été rejetée par les adversaires du nestorianisme que dans ce sens détourné que l'homme, c'est-àdire k personne humaine, aurait été assumé par Dieu.

Une des expressions les plus anciennes, comme des plus profondes, des plus mystiques, est celle qu'emploie déjà saint Ignace d'Antioche : Economie, Dispensation (i). Le P. Schwalm, 0. P., a écrit sur ce sujet de belles considérations dont nous tenons à donner quelques extraits : « Economie fut chez les Grecs un terme populaire que les lettrés et les philosophes rendirent classique. Xénophon, dans son Economique, Platon dans son Apologie de Socrate, Aristote dans sa Politique, Ignace d'Antioche dans sa lettre aux Ephésiens, usent pareillement de ce mot. Ils y désignent l'administration privée de chaque foyer domestique : c'est le gouvernement actif du père de famille sur ses gens et ses biens; c'est la situation de ces sujets et de ces objets sous la puissance paternelle. Mais l'évèque d'Antioche, témoin de la tradition quant à la charge épiscopale, assimile son collègue dans chaque église particulière au chef d'une maison. Une âme de religion commence à transformer le vieux terme de ménage, de morale, de sociologie que les chrétiens emploient familièrement...

<( Mais, pour la foi méditative, le Christ lui-même est un monde au milieu du monde. Le Verbe fit de l'âme et de la chair de Jésus plus que sa demeure et plus que son bien : quelque chose de sa parole et de son action pour le salut des hommes.

11) s. lONAT., Bphei.. XVII, j.

Une disposition providentielle à part gouverne ce chef-d'œuvre des pensées divines : au-dessus de l'économie familiale^ ecclésiaSitique, mondiale, la foi découvre enfin l'Economie par excellence. Elle régit l'individualité humaine de Jésus...

« Dans ce sens appliqué au Christ, le mot s'emploie sans épithète chez les Pères. C'est le sens plénier vers lequel, au travers des autres, s'acheminent les inductions de la foi chercheuse. D'une seule vue synthétique il embrasse tout le régime providentiel particulier à l 'Homme-Dieu : l'Economie des lois de l'humanité, l'Economie des privilèges surnaturels, l'Economie des renoncements volontaires au service des hommes...

« Quelle simple et belle histoire de piété catholique et de théologie intime dans ce mot! Il est né avant l'heure de la théologie savante.... La doctrine de l'Economie s'accrédite chez les maîtres de la science. Tatien l'exprime vers le milieu du deuxième siècle, Clément d'Alexandrie et saint Hippolyte la développent dans le commencement du troisième. Durant le quatrième, saint Athanase la popularise et l'approfondit par des usages multipliés (i). »

Cette économie comporte de la part du Verbe un amour immense qui le pousse à s'anéantir à cause de nous, et c'est pourquoi ce mystère est appelé une Kénose, c'est-à-dire un Abaissement, une Descente, un Anéantissement, qui le met en quelque sorte à notre niveau (a). Ainsi l'Incarnation, selon les divers

(1) p. SCHWALM, 0. P., Revue Thomiste, 1904, pp. 262-264.

(2) Cf. S. J. DAMA8C., De Ftde Orthod., lib. III, c. i; P. G., \CIV, 981, ss.

points de vue, est à la foi^une assomption qui élève la nature humaine à la hauteur de Dieu et une descente qui abaisse Dieu à notre rang.

Saint Jean et saint Paul se servent encore du terme de Mission : « Le Père a envoyé son Fils dans le monde pour sauver le monde (i). » C'est la Mission visible substantielle, unique et incomparable dans tout l'ordre du surnaturel (2).

Comme elle est la grande manifestation, la grande révélation de Dieu aux hommes, elle devient une Epiphanie, une Théophanie. L'idée est suggérée par saint Jean : « Nous vous annonçons la Vie qui était auprès du Père et qui nous est apparue (3) »; ci par saint Paul : « Elle est apparue à tous les hommes la grâce du Sauveur notre Dieu; elle est apparue la bénignité, l'humanité du Sauveur notre Dieu (A). »

Aussi bien les théologiens et les orateurs du quatrième siècle célébreront-ils avec enthousiasme la Théophanie, la Révélation, l'Apparition du Seigneur dans la chair (5).

Le plus humble des chrétiens leur fait écho pour redire que c'est l'apparition de la grâce, de la beauté, que Jésus, en un mot, est l'amabilité de Dieu, le charme de Dieu mis à la portée des hommes...

(1) Evang. JOAN.. m, 17. v. 23. vi, 29, 39. 40, 58; Gai., IV, 46.

(2) Cf. notre livre : Le Mystère de la Très Sainte Trinité. pp. 287-208.

(3) Epist. JOAN., I. 2.

(4) Tit., Il, 11, III. 4.

(5) Cf. S. GRECOR. NAZIANZ.. Orat., XXXVIII; p. G.. XXXVI. 313, ss.

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