LA GRACE SUBSTANTIELLE
Nous avons vu que l'union hypostatique, la plus intime, la plus surnaturelle qui se conçoive, est le plus parfait des dons que Dieu puisse octroyer à une créature et nous l'avons appelée une onction d'allégresse, qui a pénétré toutes les profondeurs de la nature humaine pour l'embaumer et la consacrer.
Dans quel sens est-elle une grâce sanctifiante?
Durand et l'école scotiste ont pensé qu'elle est seulement la racine et la source de la sainteté en Jésus : elle n'est point par elle-même la justice,
(1) s. Thomas, III P., q. 7; cajetan, Jean de Salnt-Tuomas. Go-
OOT, CONTENSON, SUAREZ, GONET, SAL.MANT., BILLUABT, FaA.<iZELIN, BILLOT, L. JANSSKN8. PESCn, LÊPICIER. elC.
disent-ils, mais elle produit comme nécessairement et naturellement la grâce habituelle créée, qui devient, elle, la forme même de la sanctification.
Ce n'est point dire assez, ce n'est point estimer à sa valeur la grâce d'union. Pour la grande majorité des théologiens, l'union hypostatique est un sacre substantiel qui sanctifie le Messie et le rend juste, si bien que Jésus, antérieurement à la grâce créée, est saint déjà d'une sainteté substantielle (i).
On fonde cette pieuse croyance sur divers témoignages des Livres saints. D'abord, sur le psaume xliv: « Dieu vous a oint de l'huile d'allégresse entre tous vos frères », texte que l'épître aux Hébreux applique directement à Jésus-Christ; ensuite sur Isaïe, ' Lxi, I : « L'esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a oint »; enfin, sur Daniel, ix, 24 : « Le Saint des saints recevra l'onction. »
D'après ces prophéties, le Christ a reçu une onction merveilleuse, excellente, toute singulière, qui le met à part, au-dessus de tous les élus de la race humaine. On pourrait, à la rigueur, entendre ce sacre' de la grâce sanctifiante, mais nos textes alors n'auraient pas toute leur plénitude de signification, car ils comportent une différence radicale, essentielle, entre l'onction du Christ et celle des autres justes, tandis que, avec la grâce créée, il n'y a qu'un£ diffé-
(1) Il ne s'agit, évidemment, que d'une priorité de nature et selon notre manière de concevoir, car la grâce créée fut infusée aa premier Instant de l'union.
Les Salmanticenses disent de cette doctrine : « Estque adeocommunis hœc sententia ut, Scotlstis exceptis, raro reperiatur qui oppositam tueatur. » Disp. xii, dub. 1, n. 2. — Hurter parle de même : « Tuentur theologl unanimes Christum fuisse sanctum sanctltate substantlall. » N. 584. — CI. Fk.inzelin, tbes xu.
Incaiiiaiion
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rence accidentelle et de degré. Le Chrîst sera vraiment l'Oint par excellence, le Saint des saints, s'il reçoit dès le premier instant une grâce substantielle qui le rend l'objet des complaisances divines, le plus beau des enfants des bommes.
La tradition patristique s'affirme ici en un lan::q3 ricbe de doctrine et de poésie. On explique parfois que Fonction a été faite par les trois personnes : le Père oint le Fils en lui communiquant la nature divine, le Fils est l'oint et il est lui-même Fonction par le don qu'il fait de sa personne à l'humanité; on attribue aussi Fonction au Saint-Esprit, parce qu'il est la cause qui unit activement la nature humaine au Verbe et parce qu'il habite dans l'âme de Jésus en ve; ;-.! de la grâce sanctifiante dérivée de Fonction subslaulielle (i).
D'autres fois, on insiste sur la consécration ou la sar-tification produite par le Verbe lui-même. « Le Christ, dit saint Grégoire de Nazianze, est appelé l'Oint à cause de la divinité, car c'est par elle que l'humanité est sacrée : les autres oints sont sacrés par une simple opération, lui par la présence du Consécrateur (2) ». Saint Jean Damascène fait ressortir excellemment cette grâce de l'union : « Le Clnist est oint par lui-même : il est consécrateur en taii! que Dieu et par sa divinité, il est oint en tant qu'liomme; il est à la fois le consécrateur et le consacré, parce que la divinité est Fonction de l'humanité (3). »
'1) Ci s 1RES., Adv. Exres., III, c. xviu. n. 3; P. G., VII. 934; S CYRiî.L. ALLXANDR., iTX Joan.. llb. XI, c. X; P. G.. LXXn. 54». '2; s GRECOR. Nazianz.. Oral. 30, n. 21; P. C XXXM, 131. (3) S. JOA.N. DAMASC. III De Fid. Orthod.. c. lii; P. G., CXI\. MO.
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L'Eglise Latine rend le même hommage à la sainteté substantielle du Messie : « Le Christ a été oint, observe saint Augustin, quand le Verbe de Dieu s'est fait chair, c'est-à-dire quand la nature humaine, sans aucun mérite préalable, a été unie au Dieu Verbe pour être une seule personne avec lui (i), » — « Il n'a pas été conçu d'abord et oint ensuite, explique saint Grégoire; mais, pour lui, être conçu du Sainî-L^^.rit dans le sein de la Vierge c'est être oint par le Saint- Esprit (2). »
Très expressive la déclaration du concile de Francfort (786) : « Le Christ est oint par nature et non seulement par grâce, attendu qu'en lui habite la divinité (3). »
De tous ces témoignages de la tradition se dégage une conclusion doctrinale dont il est utile de faire ressortir l'importance. Le Sauveur est oint par l'union hypostatique, par le don même de la personne du Verbe. Or, dans le langage sacré, oint et christ désignent celui qui est l'objet des complaisances divines, qui possldo la vraie sainteté, cette justice intérieure, seule beauté qui plaît à Dieu. Telle est donc la portée de nos textes : les autres justes sont agréables au Seigneur, saints, par la consécration accidentelle de la grâce créée, le Christ, p-r la consécration substantielle de la divinité. Pour nos dcclcurs, en effet, la sainteté consiste dans l'union avec Dieu : les justes n'ont qu'une sainteté accidentelle, parce que leur union avec la divinité reste toujours accidentelle
(1) s. AUGUSTIN.. De Trinit., llb. XV. c xxvi- Pi xtit
1093-1094. ■ " ^v^ii.
(2) S. Gregor. m., Eplst. LXVI; P. L., LXXVII 1208
(3) Evist. ad Episc. Hispanise; P. L., XCVIII, 377.
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et participée; le Christ, au contraire, parce qu'il est Dieu substantiellement, est saint d'une sainteté sub stantielle et infime. En nous la sainteté est la grâce sanctifiante accidentelle, en Jésus elle est la grâce sanctifiante substantielle.
Pour montrer que cette meneilleuse union est une véritable grâce de sanctification, il suffira de rappeler qu'elle produit en Notre-Seigneur, d'une manière infiniment supérieure, tout ce que réalise la grâce habituelle dans les justes.
Sanctifier une âme c'est l'élever, l'attacher à Dieu, lui conférer avec une participation de la nature divine, l'adoption des enfants, la soustraire au péché. « L'union hypostatique, écrivions-nous ailleurs (i), fait tout cela et plus que tout cela. Elle rive l'humanité à Dieu par une étreinte si forte qu'il en résulte une seule personne. C'est l'être divin que le Christ reçoit et non plus une participation créée. En vertu de ce lien, Jésus mérite le titre d'enfant bien mieux que tous les justes par la grâce habituelle : il est le Fils propre de Dieu, la grâce ne fait que des fils adoplifs. Enfin, l'union hypostatique exclut et le péché et la puissance même de pécher, car elle exige que toutes les actions appartiennent à la personne du Verbe, selon le principe : Actiones sunt suppositorum. Le péché, dès lors, serait imuptable au suppôt divin. Il répugne absolument que l'ombre du mal effleure cette humanité radieuse et immaculée que le Verbe vient gouverner. Ainsi, la grâce d'union est à elle seule un pouvoir éminent de sanctification,
(1) Mère de Grâce, pp 72-73, Paris, Lethlelleux.
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elle embaume le Christ tout entier, elle atteint toutes les profondeurs de sa nature humaine, les pénètre de cette onction joyeuse qui fait de Jésus le plus beau des enfants des hommes. »
Concluons avec le P. Monsabré : « Le Christ est donc saint par cela même qu'il est le Christ, et un Père de l'Eglise le comparant avec celui qui fut appelé le plus grand des hommes, a pu dire : « Jean est- une œuvre de sainteté, Jésus est la sainteté même. » Il ne la reçoit pas, il se la donne lui-même; cette sainteté n'est pas accidentelle, elle est substantielle; elle ne gravite pas vers sa perfection, elle est parfaite dès le premier instant; elle ne peut pas disparaître, elle est inamissible; car le Christ ne peut pas cesser d'être le Christ, il est toujours : in œternum (i). M
EXISTENCE d'une GRACE CRÉÉE EN JÉSUS-CHRIST DÈS LE PREMIER INSTANT DE L 'INCARNATION
Outre la grâce d'union, qui constitue sa sainteté substantielle, Jésus-Christ a possédé la grâce habituelle, qui est la sainteté accidentelle et créée. L'existence de cette grâce en Jésus serait, au dire de Suarez, une vérité de foi; elle est regardée par les autres docteurs comme une vérité théologiquement certaine
(DP. MONSABRÉ, 40' conférence. - Voir aussi les belles considérations du P. Schwalm sur la grâce d-unlon. op c« pp. 60^5.
ou voisine de la foi et qu'on ne saurait nier sans témérité ni sans erreur, parce qu'elle ressort nécessairement de nombreux témoignages de la sainte Ecriture et de la Tradition.
Le prophète Isaïe contemple l'Esprit de Dieu qui repose sur le Messie et le remplit de ses dons (i). Ce qui est affirmé directement c'est l'existence des dons créés, produits par cet Esprit; nous en déduisons l'existence de la grâce créée, principe des dons et des vertus. Si Dieu se complaît dans l'âme du Messie, il a dû l'embellir, l'orner, la parer de tous les attraits de la grâce créée. La grâce d'union n'est pas l'effet du Saint-Esprit, mais le don même de la personne infinie : ce que l'Esprit verse dans l'âme de Jésus, et qui lui permet de prendre en elle ses délices c'est donc bien la grâce accidentelle.
Le texte de saint Luc : « Jésus croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes (i) », affirme plus nettement encore l'existence d'une grâce créée dont les manifestations visibles sont coEfiparées avec le développement physique du corps et avec le progrès extérieur de la sagesse.
Les théologiens ont insisté aussi sur le témoignage de saint Jean (2). Notre-Seigneur doit être plein de la grâce qu'il vient produire et répandre dans l'humanité à flots pressés; il porte en lui, comme en un réservoir immense, cette vie surnaturelle qui dérive de lui et dont la plénitude nous a tous enrichis : Plénum gratiœ... et de pleniiudine ejus nos omnes
(1) ISVi.. XI, 2 <2) JOAN., I, l'.-17.
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accepîmus... graiia per Jesum Chrislum fada est
Les Pères recourent à diverses comparaisons poiir nous donner une idée de cette divine réalité.
Saint Ambroise exalte dans le Christ une grâce merveilleuse communiquée par le Saint-Esprit et qui. semblable à une onction d'allégresse, descend du Chef à tous les membres du corps mystique (i).
Saint Athanase fait parler Jésus en ces termes : « Moi qui suis le Verbe du Père, je me donne, à moi fait homme, le Saint-Esprit, et je me sanctifie mol fait homme dans cet Esprit (2). » En d'autres termes^ le Verbe déverse dans l'Humanité assumée une sainteté ou une grâce créée qui fait de celte âme le temple auguste de l 'Esprit-Saint.
Ecoutons les belles réflexions de saint Augustin : « Le Seigneur Jésus ne donne pas seulement le Saint- Esprit comme Dieu, il le reçoit comme homme : il est dit plein de grâce parce que Dieu l'a oint par l 'Esprit-Saint, non point d'une huile visible, mais du don de la grâce, signifiée par l'onction visible dont l'Eglise marque les baptisés (3). »
Il s'agit, à n'en pas douter, de la grâce habituelle, car par la grâce d'union le Christ Verbe donne l'Esprit-Saint et ne le reçoit pas.
C'est avec non moins de charme que s'exprime saint Bernard : « Ce qui naîtra de toi sera Saint et sera appelé le Fils du Très-Haut. L'ange emploie ce terme « Saint » d'une manière indéterminée, sans le
(1) s. AMBROS., De Spîrit. Sancto, llb. I. ce. vm et ix; P. t., XVI. 755-7M.
(9> s. Athan., Orat. i cont. Arian., n. 46; P. G., XXVI, 107.
i3. S. .\UCDSTIN.. Ds Trlnit., llb. XV, c. XXVI, n. 4; P. L., XLH,
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définir : ce qui naît de la Vierge, quoi que ce puisse être, est Saint et singulièrement Saint, et par la sanctification de l'Esprit et par l'assomption du Verbe (i). » Donc, deux grâces en Jésus-Christ : l'une accidentelle produite par l'Esprit sanctificateur, l'autre substantielle, celle de lassomption et de l'union hypostatique.
L'Eglise n'a pas eu à définir expressément ce point particulier, mais le concile de Sens (ii4o), en condamnant la proposition d'Abélard : « Le Christ n'avait pas l'esprit de crainte du Seigneur (a) », affirme l'existence des dons créés en Jésus-Christ : d'où nous concluons l'existence d'une grâce habituelle soutien des vertus et des dons surnaturels.
Les raisons théologiques ont été exposées magnifiquement par saint Thomas et son école (3).
Ce qui touche à l'océan doit recevoir en premier lieu les flots dont seront abreuvées les plages lointaines, ce qui est le plus près du foyer doit ressentir tout d'abord les effets de sa chaleur et de sa lumière. La source de la grâce, le foyer de la sainteté c'est Dieu. Est-il possible de toucher à Dieu de plus près que l'âme de Jésus, qui a été créée, individualisée, embellie, en vue du Verbe et qui lui est rivée par la plus forte, la plus tendre, la plus intime des unions (4)?
La divinité devait déverser l'océan des grâces dans l'âme du Sauveur et remplir toutes ses capacités.
fi) s. FîERNAHD., nomii. IV SupcT Miiius est, n. 5; P. !..