‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 53 sur 97 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

(2) l'roiios. 11; DENZINCKR, 378.

(3) Cf S. THO.M.. III P., q 7; GONCT. dlsp xn, a. 2

(4) Voir plus h.'iut, pp 184, ss.

Autre raison efficace, îa noblesse même de celte âme adorable. Parce qu'elle appartient au Verbe, parce qu'elle a été faite en vue de lui, nous pouvons croire que la munificence divine s'est plu à l'orner de toutes les prérogatives que peut porter une âme humaine et qui, par ailleurs, ne contrarient point la fin de l'Incarnation, c'est-à-dire le salut du genre humain par le sacrifice. La grâce habituelle est une de ces perfections qui, bien loin de gêner le plan rédempteur, servent, au contraire, à le réaliser, parce qu'elle devient en Jésus le principe du mérite et de la satisfaction pour l'humanité tout entière.

De là une troisième raison. Jésus-Christ est le chef du genre humain, le médiateur nécessaire entre Dieu et les hommes. Comme la tête doit posséder en elle des énergies propres pour imprimer aux membres le mouvement et l'activité, ainsi faut-il que le Christ porte en lui-même et au suprême degré cette vie intense du surnaturel qu'il vient donner aux autres : ut vitam habeant et ahundantius haheant (i).

On voit que la grâce habituelle est exigée en Jésus à des titres multiples.

D'abord, pour que l'âme du Sauveur ait une sainteté consommée. Bien que la grâce substantielle suffise déjà à la sanctifier, cette âme n'a pas toute sa parure, toute sa perfection, toute la sainteté qui lui convient, si elle ne possède une grâce créée comme elle, qui réside en elle, s'adapte à elle comme la forme au sujet qu'elle doit vivifier, comme l'acte .à la puissance qu'il pénètre, élève et ennoblit.

Ensuite, pour que les opérations surnaturelles s'accomplissent avec spontanéité, facilité et suavité. Il faut un principe permanent pour agir avec cette aisance : vivre ne consiste pas à faire quelques mouvements, vivre suppose un principe radical et habituel des opérations vitales. Il doit en être ainsi dans l'ordre surnaturel. « La grâce habituelle est la racine des qualités actives et permanentes en vertu desquelles nos puissances agissent et méritent surnaturellement. Nous pouvons concevoir, je le sais, une succession de grâces actuelles qui donnent à l'humanité du Sauveur, déjà sanctifiée par l'union, le pouvoir d'agir et de mériter surnaturellement; mais il est plus conforme à l'unité du plan de Dieu de voir se dérouler l'ordre surnaturel dans l'âme du Christ comme il se déroule dans nos âmes (i). » — « Il fallait donc qu'elle eût la vitalité divine que la grâce sanctifiante donne aux principes prochains de ces opérations (2). »

C'est dès le premier instant de l'Incarnation que Nofre-Seigneur reçoit dans sa plénitude la grâce habituelle. Celle-ci découle de l'union hypostatique, non pas, il est vrai, comme une propriété, à la manière dont nos facultés sortent de notre âme et les rameaux du tronc qui les nourrit — la grâce incréée ne pouvant être la racine ou le support des dons créés — , mais par voie de conséquence morale, par une de ces obligations d'honneur que la souveraine Sagesse se plaît toujours à respecter. Une âme qui est unie à l'océan des grâces doit s'abreuver de la grâce aussitôt

(1) p. M0NS4BRÊ, 40* conférence.

(2) P. SCHWAL.M, Le Christ d'après saint Thomas d'AQuin. p. 59.

que runion est faite, c'est-à-diie dès le premier instant. « Nous recevons, mais il faut attendre; il faut s'humilier sous des signes infirmes que le Christ a pénétrés de sa vertu, et porter avec crainte, dans des vases fragiles, le précieux trésor de la vie divine. L'Homme-Dieu possède toujours et à jamais; la grâce est innée en lui, comme la sainteté substantielle, dont elle est le magnifique écoulement (i). »

ni

LA PLÉNITUDE DE LA GRACE CRÉÉE EN jÉSUS-CHRIST

L'Evangile attribue la plénitude des grâces au Verbe Incarné : « Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité (2). » D'autre part, certains saints sont loués en des termes semblables. L'ange salue Marie pleine de grâce (3); saint Luc dit de saint Etienne : « Il était plein de grâce et de force et faisait des prodiges et de grands miracles devant le peuple (A) «; et de saint Barnabe : « C'était un homme de bien, plein du Saint-Esprit et plein de foi (5). »

On se rend compte bien vite que ces plénitudes appartiennent à des ordres tout différents. La plénitude du Christ est celle de l'abîme, auquel rien

(1) p. MONSABR*. lOC. CU.

m LUC, I, 28.

f4) Act.. VI, 8.

(5| Act.. XI. 84.

ne peut être ajouté, car elle dérive de l'union hypostatique : le Verbe s'est fait chair et en vertu de celte donation le Christ est plein de grâce et de vérité. La plénitude de Marie est celle du fleuve immense, débordant, qui fait arriver jusqu'à nous les flots de l'insondable océan (i). La plénitude des autres saints est celle du ruisseau qui coule à pleins bords, mais qui a reçu son abondance du fleuve et de l'océan et qui reste toujours limité en longueur et en étendue, comme en profondeur.

Saint Chrysostome fait bien ressortir celte admirable économie : « Toute la grâce s'est répandue dans ce temple auguste, car Dieu ne lui donne pas le Saint-Esprit avec mesure. Nous recevons de sa plénitude, mais lui, sanctuaire divin, il reçoit la grâce dans son intégrité et dans son universalité. C'est ce que déclarait Isaïe : Sur lui reposera l'Esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, et l'Esprit de la crainte du Seigneur le remplira. En lui, c'est la grâce tout entière; dans les hommes c'est, pour ainsi dire, une goutte dérivée de cette grâce (2). »

La plénitude se présente sous deux aspects : Vintensité, lorsqu'elle atteint la limite suprême, le dernier degré de la perfection, sans possibilité d'augmentation ou d'accroissement; Vélendue, lorsque sa vertu et son efficacité embrassent tous les effets qui peuvent être réalisés.

La grâce de Notre-Seigneur comporte ces deux plé-

(1) Sur la plénitude de la grâce en Marie, voir notre livre llère de Grdie.

(2) S. CURYSOST., In ps. XLIV, 2. 3; P. G.. LV, 188.

nitudes, n'étant limitée ni dans son intensité ou ses profondeurs ni dans son étendue.

Reprenons les raisons de saint Thomas. Le degré de grâce répondant au degré de l'union, la grâce est au sommet lorsque l'union est à son apogée. Non seulement l'âme du Christ touche à l'océan, mais elle est au dernier terme de l'union, et nous avons vu qu'il est impossible de concevoir une intimité plus étroite que l'union hypostatique. La grâce est donc au sommet dans cette âme bénie, elle est portée jusqu'au faîte, elle ne peut pas aller plus loin; elle condense en elle tout ce qu'il y a de perfection dans l'ordre de la grâce, comme l'union hypostatique inclut tout ce qu'il peut y avoir d'excellent dans tout contact de la créature avec Dieu.

Une autre preuve se tire du rôle que Notre-Seigneur exerce à l'égard des hommes. Il doit posséder en lui toute la grâce Celui qui la répand dans l'humanité, comme le soleil contient toute la chaleur qu'il déverse dans le monde, comme le réservoir avait déjà toutes les eaux qui en partent et y retournent. Telle est l'efficacité de notre adorable Rédempteur : océan auquel doit puiser l'humanité pour avoir la vie, soleil de toute sainteté, de tout bonheur, de toute existence, à la lumière duquel s'abreuve sans cesse notre siècle ingrat, sa fécondité ne tarit point, son abondance ne diminue jamais.

Ces considérations montrent aussi qu'il y a plénitude dans l'étendue non moins que dans l'intensité. Si Jésus est le soleil, le foyer, l'océan, tout doit dériver de lui; sa grâce est le principe universel qui applique sa vertu à tous les effets de l'ordre surnaturel;

grâce sanctifiante, vertus infuses, dons qui enfantent l'héroïsme, illuminations qui élèvent et transforment l'intelligence, inspirations qui produisent le sublime dans les saints, élans de la volonté, divins enthousiasmes, grandioses entreprises, men'eilles de l'apostolat et de la charité qui ont transformé le monde : tout cela est une aumône de l'Incarnation, un écoulement de cette plénitude. De plenitudine ejus nos omnes accepimus.

CETTE PLÉNITUDE EST-ELLE l'iNFINI?

La grâce d'union, à coup sllr, est infinie, puisqu'elle est le don sans mesure de la personne incréée.

Quant à la grâce habituelle, il faut lui reconnaître une certaine infinité de l'ordre moral, en ce sens que toutes les opérations de la grâce dans le Christ sont la propriété d'un suppôt divin et possèdent par là une dignité et une valeur infinies (i).

Si on considi'^re la grâce dans son être réel et comme qualité physique, elle est finie aussi bien que le sujet où elle est reçue, parce que toute substance et tout accident créés sont limités à un genre et à une espèce déterminés, sans jamais épuiser en eux la plénitude de l'être ou de la vie.

On peut cependant, en un sens large, appeler infini

(1) Sur cette Inflalté morale, voir Je Myttire de la Rédemption, pp. 88, ss.

ce qui est donné sans mesure, ce à quoi rien ne fait défaut dans sa propre sphère, ce qui réalise son idéal, ce dont l'efficacité s'étend à tous les effets de cet ordre. La grâce de Jésus-Christ est bien cela : rien ne lui manque, elle réalise l'idéal de la grâce créée : il n'y a rien et il n'y aura rien désormais dans ce rayon qui ne se retrouve déjà supérieurement dans la grâce du Christ, il ne se produit aucun effet surnaturel qui ne sorte d'elle et qu'elle n'ait mérité. Efficacité universelle à laquelle rien n'échappe, terme achevé dans cet ordre des communications divines, c'est bien là une sorte d'infinité; de même qu'on pourrait appeler infini un abîme qui réunirait en lui les eaux de tous les fleuves et de toutes les mers CO-

Nous pouvons, d'après ces données, résoudre une question connexe : si la grâce du Christ est susceptible d'accroissement?

Il va sans dire que la grâce d'union est immuable comme la divinité. Pareillement, la valeur de la grâce habituelle en Jésus ne saurait jamais s'accroître, même par la toute-puissance de Dieu, car il est impossible de concevoir une dignité supérieure à celle du Verbe lui-même.

Il s'agit donc de la réalité physique de la grâce. Vu le plan actuel de la Providence, elle ne saurait aller plus loin. Dieu, en effet, produit la grâce, comme il crée l'âme, en vue de l'union hypostatique : l'âme est individualisée et constituée telle, avons-nous dit, parce qu'elle est épousée par le Fils

(i) Cf. s. TnOM., m p., q. 7, a. 11; QQ. dispp.. De Verit., q. 29, a. 3; P. SCHWALM, op. cit., pp. 84, ss.

de Dieu, la grâce créée aussi est donnée dans telle perfection à cause de son rapport avec la grâce d'union. Il n'existera jamais de terme plus excellent que la personne divine à laquelle l'âme est unie, et voilà pourquoi cette âme doit être au sommet de la perfection réalisable, pourquoi Dieu ne créera jamais rien de plus excellent; pareillement, puisqu'il n'y a rien de meilleur que la grâce d'union, qui règle la grâce créée, celle-ci doit atteindre le maximum, et aucune autre désormais ne pourra ni la dépasser ni l'égaler.

Tous les théologiens conviennent donc que la grâce créée en Jésus-Christ ne peut être augmentée dans le plan actuel et de la puissance ordinaire de Dieu. Mais la toute-puissance absolue ne pourraitelle aller plus loin et ajouter encore à ces abîmes? Les avis se partagent. Il faut citer pour la négative des docteurs de grand renom, tels Richard de saint Victor, saint Bonaventure, Scot, Durand, et quelques thomistes, comme Cajétan et Nazario (i); mais le plus grand nombre des thomistes, avec Jean de saint Thomas, Gonet, Billuart, enseignent que la vertu infinie n'est pas restreinte à cette mesure et qu'elle pourrait, à la rigueur, faire toujours mieux encore.

Voilà le sentiment que nous embrassons, et nous sommes persuadé que c'est celui de saint Thomas. Il faut raisonner pour la grâce habituelle du Christ comme pour la vision béatifique, attendu que la vision est proportionnée à la grâce. Or, absolument parlant et selon l'infinité de la puissance divine, il

(1) Voir, pour lexposé de cette controverse, le P. Schwalm, op CU. no. 90-98.

pourrait, dit saint Thomas, y avoir un degré encore plus haut et plus sublime dans la vision c Licet ahsolute loquendo possit esse aliqiiis gradus altior sublimiorque secundum injinitatem divinœ potentiœ (i). Nous avons le droit de conclure : de même pourrait-il y avoir un degré plus haut de grâce selon l'infinité de la puissance divine.

Bien que le terme auquel est ordonnée l'âme du Christ soit exquis et ne puisse devenir jamais plus noble, il ne fait pas sortir l'âme de sa condition de créature bornée; et, donc, entre cette excellence de la grâce et l'infinité de la puissance divine, il restera toujours une distance infranchissable, on pourra concevoir sans cesse des degrés intermédiaires encore plus parfaits, et la vertu créatrice pourra toujours faire mieux sans jamais s'épuiser. Le Tout- Puissant aurait donc pu, absolument parlant, et pourrait encore créer une âme plus merveilleuse que celle du Christ, élargir indéfiniment ses capacités, produire en elle des qualités, des vertus, des dons toujours plus intenses, plus sublimes, sans arriver jamais au bout de son pouvoir.

Mais ces hypothèses et ces controverses sont d'un intérêt médiocre; il suffit à notre piété de savoir que l'âme de Jésus possède le suprême degré qui sera réalisé dans l'ordre de la perfection naturelle et dans l'ordre de la grâce divine.

Si la vue d'une âme en état de grâce serait déjà suffisante pour produire une extase, que sera-ce de contempler pour toujours l'âme bénie qui condense

(1) s. THOM.. III p., q. 10, a. 4, ad 3.

— 2aC»

en elle toutes les richesses du surnaturel, tous les tre'sors de la sagesse et de la grâce!

Dès le premier instant de l'Incarnation, tous les abîmes ont été comblés : la grâce est restée immuable parce que dès l'origine elle était au sommet. Ce qui règle la mesure de la grâce créée c'est la grâce d'union : celle-ci étant invariable et ne recevant rien de la durée, l'autre non plus n'a rien acquis avec le temps.

Ce qui augmentait en elle c'étaient les effets extérieurs. « Le Christ, dit saint Thomas, croissait en sagesse et en grâce, comme en taille, dans ce sens qu'il faisait des oeuvres plus parfaites selon le progrès de son âge, pour se montrer homme véritable, el dans ce qui a rapport à Dieu et dans ce qui a rapport aux hommes (i). »

Ainsi se trouve justifiée à nouveau la reflexion que nous avons suggérée plus d'une fois : l'humanité de Jésus est l'océan toujours plein auquel tous les hommes doivent aller puiser pour avoir le salut, le bonheur, la vie.

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