‹ Le Mystère de l'IncarnationChapitre 56 sur 97 · MATTH.. XI · texte numérisé non relu

MATTH.. XI

L'Evangile affirme fréquemment son esprit de prière (i); l'épître aux Hébreux admire dans sa passion la grande et universelle vertu d'obéissance : didicit ex iis quœ passas est ohedientiam (2).

La charité éclate si merveilleusement dans toute cette existence que saint Thomas a pu dire : « L'iniquité des bourreaux, si grande qu'elle fût, n'était pas de taille avec la charité sublime du Christ souffrant pour nous (3). »

Tout chrétien qui s'est mis un peu en contact avec l'âme de Jésus dira avec le P. Monsabré : « Vous ne pouvez pas lire l'Evangile sans rencontrer à chaque page une vertu de Jésus (/i)- »

Inutile d'insister ici sur des considérations que les orateurs, les ascètes, les mystiques, ont su rendre familières (5).

Envisageons le sujet sous l'unique point de vue de la théologie. Que nous dit-elle? Que le Christ a dû posséder dès l'origine et au degré parfait toutes les vertus qui n'impliquent pas d'imperfection. Les vertus, en effet, dérivent de la grâce sanctifiante, comme la lumière du soleil, comme la chaleur du foyer, comme les propriétés de la nature, comme les facultés de l'essence; elles doivent donc se trouver au niveau de la grâce, et, quand celle-ci est à son apogée,

(1) MARC, I, 35, vu, 34; Luc, VI, 12-13, IX, 18, XI, 1.

(2) Ilebr., V, S.

(3) S. Tiio-M., III P., Q. 49, a. 4, ad 3.

(4) P. MONSAiiRf, 40* conférence.

(5) Cf. LfooLPHE le Chartreux, Vita Chrtstl; P. Monsabré, toc. cit.; P. SCHWALU, op. Cit.; Mgr Chollet, La Psychologie du Clirlst. c. VIII; Ch. SAUVÉ, Jésus Inlime; S. Lecubu, La Sainte numanlté de Nôtre-Seigneur; Fouard, Mgr LE Camus, La Vtc de Nolre-Setgneur Jésus-Christ; P. Diuos. Jésus-ChrUt.

les vertus sont au suprême degré, qui est l'héroïsme et le sublime.

Celles que nous acquérons par un pénible exercice, il a dû les recevoir par infusion et dès le premier instant. Sa perfection, qui est une conséquence de l'union hypostatique, a dû être réalisée aussitôt que celle-ci. Il a donc possédé à l'origine tout ce qui a rapport à l'excellence d'un Homme-Dieu et, partant, nos vertus morales, sans lesquelles on ne conçoit pas l'homme parfait (i).

Quoique infusées surnaturellement, elles ne demeurent pas stériles ou oisives en lui; car il jouit, dès le début, d'une science complète qui permet aux vertus de s'épanouir en pleine lumière et à tout l'organisme surnaturel de déployer son entière activité. Voilà donc cette admirable germination des vertus dans la terre embaumée qui est l'humanité de Jésus : aucune n'est gênée dans son développement; et, comme une virginité féconde, toutes donnent leur fruit sans cesser d'être fleurs. Elles sont toujours héroïques, mais surtout dans les actes suprêmes de la passion rédemptrice qui comblèrent la mesure des mérites et des satisfactions (2).

Nous excluons de cette âme les vertus incompatibles avec son état de perfection (3).

D'abord la foi, dont l'objet est l'invisible, n'est pas possible dans un esprit pour qui rien n'est caché et qui, dès le premier instant, entièrement ouvert sur

(1) Cf. GONET, cli.çp. XII, aa. 3 et 4.

(2) Cf. Le Mystère de la Rédemption, pp. 95-96.

(3) Cf. S. THOM., III P.. q. 7, aa. 3 et 4; SAtMANTICENSEf lisp XIV. dub. II, n. 32.

Dieu, a vu en lui tout le réel, passé, présent ou futur.

Cependant, sans avoir la foi elle-même, Notre- Seigneur en gardait tout le mérite, parce que son obéissance contenait éminemment l'obéissance de l'esprit qui fait le mérite de notre assentiment surnaturel.

Ensuite, l'espérance, qui va de pair avec la foi, ne peut subsister où la foi fait défaut. Son objet est la béatitude dans l'avenir, ni possédée ni vue; car espère-t-on ce que l'on voit.!* Quod videl quis quid sperat {i)? Or, pour le Christ la béatitude n'est pas dans l'avenir, elle ne reste pas invisible : elle est vue, elle est possédée, inamissible, en Celui qui a joui, à son aurore, de la vision et de l'amour béatifiques.

Il est vrai que dès le premier instant il ne possédait pas tout aussi bien qu'il voyait tout; car, s'il n'ignorait rien, il attendait encore la gloire de son corps, son exaltation définitive. Mais ces actes procédaient de la vertu de charité et non de l'espérance. La charité, principe de la jouissance béatifique, fait vouloir, aimer, attendre, ce qui manque encore au bonheur; et c'est ainsi que les bienheureux au ciel attendent la gloire de leur corps sans avoir la vertu d'espérance, disparue avec la foi dès qu'a lieu la vision.

Xous écartons aussi de l'âme de Notre- Seigneur la vertu de pénitence (2). Elle suppose une imperfection radicale et intrinsèque dans son acte propre,

(1) nom., MU, 55.

(2) Cf JEAN DE S»IXT-TnOM., dJsp. VIII, D. 15; GONBT, (lîSp. XII, n. 53; SiLMA.NTICE?iSï9, D. 38.

qui est la détestation et la douleur du péché personnel avec le ferme propos de l'expier pour le passé et de l'éviter dans l'avenir. Incapable de pécher, le Christ est par là même à l'abri de notre repentir et de nos larmes amères.

Un petit nombre de théologiens, à la suite de Scot et de Suarez, prétendent que le Sauveur a pu avoir la pénitence, non pas à notre manière, mais sous un autre point de vue et pour une double raison. D'abord, il gardait une horreur invincible du péché, et ses dispositions étaient telles que dans l'hypothèse, d'ailleurs chimérique, où il serait venu à faillir, il aurait conçu aussitôt la douleur de sa faute et l'aurait expiée avec une extrême rigueur. En second lieu, la pénitence a pour objet aussi la satisfaction. Or, si Jésus n'a pas eu à satisfaire pour lui, il a payé pour l'humanité; et, par suite, il a pu être pénitent au nom des hommes, dont il était le représentant et le chef.

Ces raisons sont fragiles et vaines. La première se heurte à une impossibilité. L'acte hypothétique d'une vertu n'est concevable que si l'acte principal et fondamental n'est pas intrinsèquement irréalisable. Or, l'acte du repentir est impossible dans le Christ aussi bien que l'acte du péché. A ce compte, d'ailleurs, on pourrait dire que le Sauveur avait les vertus de foi et d'espérance, parce qu'il aurait été disposé à croire et à espérer s'il n'avait joui déjà de la vision béatifique et de la gloire de l'âme.

La seconde raison est par là même réfutée. L'accessoire suivant le principal et manquant avec lui, l'acte secondaire d'une vertu n'existe aue là où est possible

Inccrnation H

l'acte principal. Nous venons de voir que l'acte premier de la pénitence, la douleur de la faute personnelle, est inconcevable dans le Saint des saints. La satisfaction pour les hommes n'a pu être en lui un acte secondaire de la vertu de pénitence. C'est par sa charité immense, sa justice parfaite, ses autres vertus, qu'il a satisfait au nom du genre humain. Jésus nous aime, Jésus souffre pour nous, Jésus mérite pour nous et expie nos fautes, mais il n'est pas pénitent pour nous. Cette expression est à proscrire du langage de la piété comme de celui de la théologie (i).

Il faut, enfin, exclure du Sauveur cette continence inférieure qui doit flageller les appétits désordonnés, .réprimer les incessantes rébellions de la chair. Le foyer maudit n'ayant jamais existé en lui, aucun mouvement déréglé n'a pu se produire : c'est la chasteté parfaite, l'idéale virginité.

Tout est harmonie dans les vertus de Jésus, et il réalise en lui cette paix complète qui est la tranquillité de l'ordre.

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