LES DIVERSES EXPLICATIONS DU TEXTE DE SAINT M.\RC, XIII
On peut ramener à cinq les interprétations catholiques.
Première interprétation : le texte s'entend du Verbe lui-même et signifie que le Père est la source de cette connaissance dans le Fils. De même que Notre-Seigneur déclarait : Siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de vous le donner, mais cela est réservé à ceux à qui le Père l'a destiné (2), ainsi peut-il dire : Je ne connais pas ce jour, mais le Père
.'!) Cf SALMANTrCENSES, dlsp. xviil, dub. II, nn. 24. 39, 37. 46. — Nos auteurs appeUent catholique la théorie qui exclue de l'ame du Sauveur l'Ignorance du dernier jour. n. 38.
l-r MATTIX.. XX. 23; MARC. X. 40.
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seul. Le Christ donne bien la gloire à ses apôtres, mais par la vertu reçue du Père; pareillement, il connaît le dernier jour, mais il tient cette science du Père, comme il reçoit de lui la nature divine.
Cette explication est fournie en substance par saint Basile (i), saint Grégoire de Nazianze (2), Amphiloque (3), Didyme (A), etc.
Seconde interprétation : le texte s'entend du Verbe, et le Verbe, qui sait tout, déclare ne pas savoir ce jour, parce qu'il ne devait pas le révéler aux apôtres, auxquels cette connaissance n'était pas opportune. Ainsi parlent saint Chrysostome (5), saint Jérôme (6), etc.
Troisième interprétation : le texte s'entend de la nature humaine. Le Christ dit ignorer ce jour comme homme, non point que son âme l'ignore absolument, mais parce qu'elle ne le connaît point par les forces de la nature : elle le sait uniquement par des lumières surnaturelles, en sorte que cette science ne doit pas être communiquée aux hommes. Telle est la théorie que l'on prête à nombre de Pères grecs du quatrième siècle et qui plus tard sera mise au point par Euloge et saint Grégoire le Grand (7).
Quatrième interprétation : le texte s'entend du Fils tout entier, soit comme homme soit comme Verbe, et le Fils dit ne pas savoir, parce qu'il ne manifeste pas cette connaissance à d'autres; le Père, au con-
(1) s. BASIL., EpiSt. 236; P. G.. XXXII, 80.
(2) S. Grecor. NAZIANZ., Orat. Theol., iv, 16; P. G., XXXVI. 124.
(3) AMPHIL., Fragm., 6; P. G., XXXIX, 104.
(4) DiDYM., De Trlntt., ni, 22; P. G.. XXXIX, 920.
(5) S. ChrysOST., nomil. LXXVII, l; P. G., LVIII. 703.
(6) S. HIERON., In Matth., XXIV, 36; p. L., XXVI, 188-189.
(7) et A. VACANT, lOC. Cit.; SALMA.NTICENSES, lOC. CU , n. 39.
traire, sait, parce qu'il commuDique cette science au Fils. Ainsi saint Augustin (i), saint Thomas (2) et de nombreux théologiens à leur suite.
Cinquième interprétation : Notre-Seigneur, en déclarant qu'il ignore, ne parle point en son nom personnel, mais au nom de son corps mystique, au nom des hommes, dont il est le représentant. Ainsi Euloge d'Alexandrie et saint Grégoire le Grand, qui admettent aussi la théorie de l'ignorance purement économique (3).
Ces diverses explications ne s'excluent pas, elles se complètent plutôt les unes les autres, et voilà pourquoi plusieurs Pères en ont proposé plusieurs à la fois.
La solution qui interprète le texte du Fils dans son sens plénier, et non pas seulement à raison de la nature humaine, apparaît très plausible si on rapproche ces paroles de la réponse faite par Jésus soit aux fils de Zébédée soit à ses apôtres avant l'Ascension, et d'autres passages analogues, par exemple; le Fils ne fait rien de lui-même, mais seulement ce qu'il voit faire par le Père (A). Il a, sans aucun doute, la toute-puissance, mais elle vient du Père; de même, il possède l'omniscience, mais elle est reçue du Père, principe de la Trinité.
Remarquons enfin que les paroles du Sauveur tendent à faire comprendre aux apôtres que le\jr question est indiscrète, qu'ils demandent une chose dont
(1) s. AUGUSTIN., Enarret. In Ps. x, 36; P. L., XXXVl. 355; 11b. I, De Trinit.. c. xii; P. L., XLII. 180.
(2) S. TiiOM.. m p., q. 10, a. 2. ad 1.
(3) Voir plus haut, p. 265.
(4) .TOAN.. V, 10.
la connaissance est tout à fait surnaturelle et divine, sur laquelle des disciples n'interrogent pas leur maître et sur laquelle le maître ne répond pas. Le Docteur du genre humain a le droit de dire qu'il ne sait point ce qu'il n'a pas mission d'apprendre aux hommes.
Ainsi entendue, l'explication de saint Augustin et de saint Thomas complète les autres et devient entièrement 'satisfaisante.
CERTITUDE DE LA CROYANCE QUI EXCLUT TOUTE IGNORANCE PROPREMENT DITE DE l'aME DU CHRIST
L'exposé que nous venons de faire nous amène à conclure qu'il faut rejeter désormais toute théorie qui attrihuerait à l'âme de Notre-Seigneur une ignorance véritable, notamment en ce qui concerne le jour et l'heure du jugement dernier.
Nous ne dirons pas que ce serait une hérésie ou une témérité voisine de l'hérésie, parce que la condamnation de Léporius et celle des agnaoètes pouvaient viser aussi des erreurs nestoriennes ou monophysites manifestement opposées à la foi. Mais, à notre sens, le sentiment qui exclut toute ignorance de l'âme du Sauveur dès le premier instant de l'Incarnation est théologiquement certain, comme expression de la
croyance universelle de l'Eglise, au moins à partii du cinquième siècle.
Il n'est pas absolument prouvé que saint Athanase et les Pères de son école aient enseigné le contraire, puisque de graves auteurs entendent ce langage dans le sens précédemftient expliqué : l'âme humaine ignore par les seules forces de la nature, mais elle sait tout par sa science surnaturelle. Si l'on démontre qu'ils ont bien admis une certaine ignorance dans l'humanité de Jésus, il est manifeste, par ailleurs, qu'ils parlent comme docteurs particuliers, par tactique provisoire, pour se débarrasser des importunités des ariens et concentrer leurs forces à défendre l'omniscience et la divinité du Verbe.
Au contraire, à partir du cinquième siècle, c'est le sentiment de l'Eglise elle-même qui s'affirme par la voix des évêques, ainsi que nous l'avons vu à propos de Léporius. Euloge et saint Grégoire le Grand sont ensuite les témoins de la croyance commune. Grégoire ne fait pas de définition dogmatique, c'est entendu; mais c'est bien comme chef de l'Eglise qu'il est consulté, et sa réponse, sans être un document ex cathedra, traduit bien ce que pensait Rome à cette époque.
C'est pourquoi cette doctrine est professée universellement au moyen âge. Les divergences portent, nous l'avons remarqué, sur des points secondaires, par exemple, si cette science est habituelle ou actuelle. D'ailleurs, si quelques écrivains, soit dans le passé soit de nos jours, ont cru pouvoir attribuer au Christ une ignorance sans erreur, leur opinion est trop isolée pour prévaloir contre la croyance commune et ce
qu'on peut appeler le torrent de la tradition (i).
Nous avons montré que le principe christologique invoqué par les Pères ne s'applique point ici. Le Sauveur a dû prendre les infirmités physiques, parce qu'elles pouvaient contribuer à la fin de l'Incarnation, servir au mérite et à la satisfaction vicaire; mais il n'en est pas ainsi de l'ignorance : tout au contraire, satisfaction et mérite parfaits répondent à la charité et à la. connaissance parfaites.
Le principe de saint Jean Damascène et de saint Thomas d'Aquin est inattaquable : le Verbe devait accorder à son humanité toutes les perfections qu'elle peut porter et qui par ailleurs ne sont pas incompatibles avec la fin de l'Incarnation rédemptrice. La science universelle sert plutôt cette fin, puisque, nous venons de le voir, elle concourt avec la charité à /a satisfaction et au mérite parfaits. « En définitive, à cause de lui-même et à cause de sa vocation, le Verbe fait chair pour notre salut devait immédiatement combler son âme humaine de la gloire divine (2). »
Ce n'est point là une construction arbitraire. Les données historiques de l'Evangile nous certifient que le Christ est plein de grâce et de vérité; qu'il a décrit d'avance le jugement dernier avec toutes les scènes, toutes les circonstances, tous les détails (3); que le Père Eternel a mis en lui toutes ses complaisances. Les données historiques impliquent en elles-mêmes
(1) Nous avons déjà remarqué que, pour les Salmanticenses, la théorie qui exclut de l'âme du Christ l'ignorance du dernier jour est la croyance catholique, nostram et catholicam sententlam, disp. xvm, n. 38.
(2) P. SCHWALM, Le Christ d'après saint Thomas d'Aquin, pp. 182-183.