MARC, XVI, 15; MATTH., XXVIII
• — aSa —
l'univers et, partant, qu'elle eût une assez longue durée sur la terre.
Les passages qu'on objecte ne peuvent pas contredire ceux-ci. Comme la ruine de Jérusalem devait être 1 image de la fin du monde, les deux événements sont unis dans le plan divin, et les textes peuvent parfois les associer ensemble, de même que dans les prophéties des faits très éloignés l'un de l'autre sont souvent représentés sous la même perspective. Il appartient à l'exégète de démêler ce qui appartient à chacun d'eux.
Dans le cas présent, la prédiction : « Cette génération ne passera pas avant que tout cela arrive (i) » peut s'entendre de la destruction de Jérusalem. La difficulté s'évanouit aussi dans l'interprétation du P. Rnabenbauer : cette génération désignerait la race juive, qui doit, en effet, subsister jusqu'aux derniers temps (2).
Quant au texte où il est dit que les auditeurs du Christ verront la gloire de son règne (3), il peut s'expliquer de la manifestation du Sauveur par les miracles qui ont accompagné sa résurrection et de la propagation de son Eglise, qui est déjà le commencement des triomphes du grand Roi (l^).
tx" C'est une doctrine aujourd'hui commune dans
(1) Luc, XXI, 24.
(2) Knabenbauer, In Matth., t. II, p. 349.
(3) Matth., xvi, 28.
(4) Pour une étude complète de cette question au point de vue scripturaire, on peut consulter : Maldonat, Knabenbai^er, in h 1 ; P. Lagrance, L'Avèneiitent du Fils de l'IIomnic. dans la Itcvite Biblique, 1906, pp. 382, ss., 561, ss.; DRASSAC, Manuel Bihlhiue, Les Evanjr , pp. 286-461; Lepln, Jésus Messie et Filt de Dieu: BATiFFOL. L'Enseignement de Jésus, pp. 251-296.
l'Eglise et regardée comme certaine par de nombreux théologiens que Notre-Seigneur comme homme n'a jamais rien ignoré durant sa vie mortelle et qu'il a connu même le jour et l'heure du jugement.
Il y a, sans doute, un abîme entre l'hérésie qm attribue 'l'erreur à l'âme du Christ et le sentiment qui lui attribue une simple ignorance par rapport à certains objets, comme la date de la fin du monde; mais, si nous ne jetons pas l'anathème sur cette opinion, nous estimons qu'elle n'est plus recevable
en théologie.
Essayons donc de résumer la question avec toute
la netteté désirable.
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LA SCIENCE DU CHRIST TOUCHANT LE JOUR ET l'hEURE DU JUGEMENT DERNIER
M. Lebreton résume ainsi l'exégèse patristique jusqu'au cinquième siècle : « On pourra du moins retenir comme ayant reconnu une ignorance réelle dans l 'humanité du Christ, saint Irénée, saint Eutathe d'Antioche, saint Âthanase (au moins dans la lettre à Sérapion), saint Grégoire de Nysse, saint Cyrille d'Alexandrie, Théodoret, saint Ambroise (dans le De Incanat. sacram.), saint Fulgence (i). «
Ces conclusions du savant professeur n'ont pas été regardées comme définitives et irréformables.
(1) LEBRETON. Les Origines du Dogme de la Trinité, p. 456.
Pour ce qui est de saint Cyrille, un de ses récents historiens l'interprète dans un autre sens. « Cyrille reconnaît la réalité de la croissance corporelle, des fatigues, des souffrances, etc., mais il ne veut admettre qu'une augmentation apparente de science et de sagesse (i). »
Quant aux autres Pères, on fait d'abord observer, avec Petau, que leurs réponses sont plutôt une concession provisoire qu'une affirmation définitive : il leur suffisait, pour le moment, de montrer, contre les ariens, que l'ignorance du dernier jour dans le Christ ne peut convenir qu'à la nature humaine et que, dès lors, le texte de saint Marc ne saurait fournir une objection contre la divinité du Verbe (2).
Cette explication ne satisfait pas tout le monde, et des théologiens de marque donnent des textes des Pères une interprétation qui sauvegarde l'omniscience de l'âme. Cette âme ignorait selon les conditions de la chair et selon les forces naturelles, mais par les lumières surnaturelles qui lui venaient de son union avec Dieu elle savait tout.
M. Vacant soutient que ce sens était dans l'esprit des Pères. « Nous avons la preuve que ces Pères n'entendaient parler d'ignorance dans le Christ que par rapport à sa science purement humaine et naturelle. Cette preuve se trouve dans d'autres affirmations où ces mêmes Pères et leurs contemporains enseignent clairement que le Sauveur a connu le jour du jugement comme homme et que les progrès en sagesse
(1) J. Mahé, art. Satnt Cyrille, dans le Diction, de Théol. cathol., col. 2113. — Cf. P. Scuwalm, Revue Thomiste, mars et Juillet 1904.
(2) Cf. PETAV.. llb. X, c. II, n. 8.
que lui attribuent l'Evangile étaient apparents et non réels. Montrons-le. Saint Athanase, Contra Arianos, orat. m, n. 5i sq., P. G., t. XXVI, col. 412, dit que le progrès de Jésus en sagesse consistait dans une manifestation de plus en plus complète de sa divinité; saint Grégoire de Nazianze, Orat., xlih, n. 38, P. G., t. XXXVI, col. 5A8, cf. Ep. ad Cledon; P. G., t. XXXVII, col. 182, que la sagesse que le Christ' possédait se manifesta peu à peu; saint Cyrille d'Alexandrie, qu'il mesurait à son âge la manifestation de ses prérogatives, Cont. Nestoriiim, t. III, c. iv; P. G., t. LXXVI, col. i53, ou qu'il montrait plus de sagesse à mesure qu'il grandissait, pour se conformer à la manière d'être des hommes, Thesaur., assert, xxvin; P. G., t. LXXV, col. 422, ou encore que ce n'était pas lui qui progressait, mais l'admiration de ceux qui le voyaient. In Joan, I, iZ|, c. ix, n. 98; P. G., t. LXXIII, col. i6Zf, i65; saint Ambroise, De Fide, lib. V, c. iv, 54; P. L., XVI, 46o, qu'il a feint d'ignorer ce qu'il savait; saint Fulgence démontre longuement que son âme humaine avait une pleine connaissance de la divinité. Epist., xiv, n. 26; P. L., t. LXXV, col. 4i6. Saint Epiphane enseigne que le Christ avait la connaissance du jour du jugement, bien qu'il n'eût pas encore exécuté ce qu'il doit y faire. Ancorat., xxi; P. G., t. XLIII, col. 57.
« Il résulte de ces textes que les mêmes Pères à qui nous avons entendu reconnaître l'ignorance du Christ pour l'attribuer à ce qu'il y avait d'humain en lui, ont affirmé dans d'autres passages que l'âme du Christ était exempte de cette ignorance. Y a-t-il contradiction? Qui oserait porter une semblable accu-
sation contre tous ces Pères de l'Eglise? Evidemment, malgré une contradiction apparente, il y a accord et unité dans leur doctrine. Pour que cet accord soit complet, il suffit d'entendre, comme nous l'avons fait, les textes que nous avons cités en premier lieu. Ces Pères ont donc admis, d'une part, que le Christ devait ignorer bien des choses, par ses lumières purement humaines et naturelles; et, d'autre part, qu'il les connaissait par les lumières surnaturelles et divines, auxquelles participait sa sainte humanité (i). »
C'est aussi l'interprétation qu'adopte M. Labauche (2).
Si des critiques croient pouvoir la rejeter, ils n'ont pas prouvé encore qu'elle soit fausse et que la leur s'impose absolument. On ne peut donc pas dire qu'il soit démontré désormais que les Pères du quatrième et du cinquième siècle ont exclu de l'âme du Christ une connaissance surnaturelle par rapport au jugement final.
Le principe christologique et sotéréologique invoqué par nos docteurs, à savoir que le Christ a pris toutes nos infirmités sauf le péché, afin de guérir notre humanité tout entière, prouve seulement que le Sauveur devait revêtir une nature sujette à l'ignorance et qu'il devait ignorer par ses seules forces humaines, non pas qu'il devait n'avoir ni science infuse ni science béatifique ou que ces sciences devaient être bornées.
D'autres écrivains et surtout saint Thomas feront
(1) A. VACANT., Dict. Theol., « Agnoètes », t. I, col. 591.
(2) L. LABAUCHE, Leçons de Théologie dogmatique, t. I, pp. 2ôfi- 2j8.
valoir un autre principe non moins certain : c'est que le Verbe devait accorder à l'humanité son épouse toute prérogative qui n'est pas incompatible avec la fin de l'Incarnation. Les infirmités physiques, la souffrance, devaient servir à l'œuvre de la rédemption, et le Christ a daigné les subir entièrement; mais l'ignorance, par elle-même, ne saurait contribuer ni au mérite ni à la satisfaction, et, donc, si le Sauveur l'accepte selon les conditions de sa nature humaine, il doit en être délivré par les lumières surnaturelles et la science bienheureuse que vaut à son âme l'union avec le Verbe omniscient.
Quoi qu'il en soit du sentiment des Pères précédemment cités, il est certain qu'un grand nombre d'autres Pères de la même époque affirment que le Christ n'a pas ignoré le jour du jugement et que son progrès en sagesse n'était qu'extérieur.
Il faut nommer parmi les Grecs saint Basile et saint Chrysostome. Le Christ, d'après saint Basile, dit ignorer ce jour parce qu'il a voulu le taire, et il devait le taire parce qu'il n'était pas utile aux hommes de l'entendre (i). Saint Chrysostome montre que Celui qui a fait les siècles ne pouvait ignorer le' dernier jour et que, s'il déclare l'ignorer, c'est pour empêcher les apôtres, non seulement de l'apprendre,m.ais même de le demander (2).
Quant aux Pères latins, saint Ambroise et saint Fulgence parlent comme saint Athanase et leur langage, inspiré par les mêmes préoccupations, doit s'expliquer de la même manière. Les autres Pères
(1) s. BASIL., Cont. Eunom., 11b. IV; P. G., XXIX, 696.
(2) S. ChrïSOST.. Eom. LXXVII. 1; P. G., LVIII, 703.
Incarnation 12
et, en particulier, saint Jérôme et saint Augustin, excluent de Notre-Seigneur toute ignorance véritable.
Suivant saint Jérôme, le Fils n'ignore rien, mais il n'a pas voulu révéler ce jour, parce qu'il n'était pas expédient pour les apôtres de le connaître, de même qu'il leur dira après sa résurrection (Act., i, 7) : « Ce n'est pas à vous à connaître les temps gue le Père a mis dans son pouvoir (i). »
« Je ne saurais admettre, dit saint Augustin, qu'il y ait eu ignorance en cet enfant dans lequel le Verbe s'est fait chair pour habiter parmi nous (2). — Quand le Christ déclare qu'il ne sait pas le jour, cela signifie qu'il ne le sait pas pour l'indiquer aux apôtres (3). »
Au cinquième siècle, le sens catholique s'affirme solennellement. Le moine gaulois Léporius avait enseigné plusieurs erreurs christologiques, entre autres, que Jésus était un homme parfait agissant par luimême sans le secours de la divinité et qu'il avait été sujet à l'ignorance.
Saint Augustin, auprès duquel s'était réfugié le moine repentant, lui fit signer une rétractation où il est affirmé que Jésus-Christ même comme homme n'a rien ignoré.
L'importance de ce document n'a pas été appréciée toujours à sa juste valeur.
On a objecté que, Léporius étant nestorien, sa condamnation ne saurait être invoquée comme une
(1) s. HiERONYM., In ^fatth.. XXIV, 36; p. L.. XXVI, 188-189.
(2) S. ALCUSTiN., De Peccal. merit., Ub. II. 48; P. L., XLIV, 180.
(3) S. AUGUSTIN., De Trinll., Ub. I, c. XII; P. L.. XLII, 837. — Cf. lib. XIII, c. XIX; P. L., XLII, 1034; De divers, question.. q LX-LXV; p. L., XL, 48-60
preuve en faveur de l'omniscience de l'àme du ?rtuveur. — Il y a ici plus qu'une condamnation, une véritable et très catégorique profession de foi, où sont proclamés deux points bien distincts, dont le second est plus que la négation du nestorianisme. Anathématisant tout ce qu'il avait enseigné, Léporius confesse d'abord que le Christ n'est pas un pur homme dans lequel la divinité serait étrangère à l'humanité, mais un Homme-Dieu; ensuite que même comme homme il n'ignore pas (i).
Que la négation de ce second point n'ait pas été le motif déterminant de la condamnation, d'accord; mais il est prouvé que Léporius en se rétractant va jusqu'à rejeter toute ignorance dans le Christ. Une manière très efficace de combattre le nestorianisme et d'affirmer l'union hypostatique c'est de confesser la science universelle du Sauveur; on montre ainsi d'une manière tangible l'intimité de l'union, puisqu'elle vaut à l'humanité de tels privilèges : le Christ, en vertu de cette union, est le Seigneur des prophètes, donc, même comme homme il ne doit rien ignorer : Quia dici non licet etiam secunâum hominem ignorasse Dominum prophetarum.
La rétractation n'est donc pas une simple négation du nestorianisme, elle pousse jusqu'au bout les conséquences de l'union hypostatique.
Composée vraisemblablement par saint Augustin, ^ette profession de foi fut approuvée par d'autres évêques de l'Afrique ou des Gaules.
Il ressort de cet ensemble de faits que l'Eglise
(1) Cf. Llbell. EmendationiS: P- L.. XXXI, 1223-1229.
catholique, au cinquième siècle, croyait à la science universelle de Notre-Seigneur et excluait toute ignorance de cette âme parfaite.
Autre témoignage non moins explicite, vers la fin du sixième siècle et au début du septième, la réfutation des agnoètes par Euloge, patriarche d'Alexandrie, et par saint Grégoire le Grand.
La condamnation toute seule ne prouverait pas notre thèse, car les agnoètes étaient par ailleurs des monophvsites déclarés, mais Euloge et Grégoire ne se contentent pas de combattre l'adversaire; ils exposent la doctrine elle-même, ils font voir toutes les conséquences de l'erreur et ils proclament que c'est une témérité dangereuse d'attribuer l'ignorance à la ,, divinité ou à l'humanité de Jésus-Christ.
Euloge explique, contre les agnoètes, que si l'igno-^ rance convient à la nature humaine considérée toute, seule, — attendu que le propre de l'humanité est d'ignorer —, le Christ, par ailleurs, en vertu de ses lumières surnaturelles, devait tout savoir, et le passé et le présent et l'avenir. Quand il dit ne pas connaître': le dernier jour, cela doit s'entendre d'une ignorance économique, parce qu'il ne devait pas le révéler à ses disciples, ou d'une ignorance anaphorique, c'està-dire qu'il pariait, non point en son nom personnel, mais au nom des hommes dont il était le représentant et le chef (i).
Le pape saint Grégoire le Grand, à qui Euloge avait soumis son écrit, approuve complètement cette doctrine et la déclare conforme à la tradition des Latins :
(11 Le traité (I'Eiloge est perdu, mais 11 est résumé par PUOTIUS, Bmtoth., cod. ccxxx; P. G., cm. 1080-1084.
Le Fils unique de Dieu, incarné pour nous, connaît dans sa nature humaine le jour du jugement, non point par les forces de la nature humaine, mais par les lumières que lui communique la divinité (i).
Nous ne chercherons pas là, assurément, une définition dogmatique, mais qui peut se refuser à y voir un éclatant témoignage de l'antique croyance de l'Eglise Grecque et de l'Eglise Latine?
Cette croyance restera désormais commune dans les deux Eglises, ainsi que l'attestent saint Jean Damascène (2), le Vénérable Bède (3), Alcuin (4), Raban Maur (5), Valafrid Strabon (6), saint Anselme (7).
Saint Thomas et les scolastiques donnent des textes une explication plus profonde, en distinguant une triple science dans le Christ. Selon la science acquise, le Sauveur ignorait certaines choses; selon la science béatifique et la science infuse, il savait tout. Le progrès en lui était possible selon un mode de connaissance, c'est-à-dire selon la science acquise ou expérimentale, mais non quant au nombre des objets à connaître, car ses deux sciences surnaturelles lui avaient tout révélé dès l'origine (8).
L'ensemble des théologiens a suivi saint Thomas, au moins pour le fond de la doctrine. Quelques-uns cependant se demandent si le Christ a connu toutes
(1) s GREGOR. M., Epist. XXXIX; P. L., LXXVII, 1097-1098.
(2) S. JOAN. Damasc, De Hœres., 85, et De Fid. Orthod., lib. III, C XXII: p. G.. XCIV, 756, 1088.
(3) BEDA, In Marc, IV. 13; P. L.. XCII, 265.
(i) Alcuin., De Fide Trinit.. ii, 12; P. L., CI, 13.
(5) RABAN Maur.. In Matth., xxiv, 36; P. L., CVII, 1077.
(6) Vauf. Strab., In Matth., xxiv. 36; P. L., CXIV, 162.
(7) S. Anselm., Cur Deus Homo, n, 13; P. L., CLXVIII, 413.
(8) S. THO.M., III P.. qq. 9 et ss.
choses à la fois et en acte, ou bien d'une manière habituelle et successivement, tels Scot, saint Bonaveature, Testât; d'autres, comme Lugo, excluent de la science bienheureuse et immédiate certains objets particuliers, que Dieu connaît de la science de vision et que l'âme du Christ connaîtrait d'une manière
réflexe (i).
Mais ces divergences sont purement accidentelles, les sçolastiques restant, par ailleurs, unanimes à écarter de l'âme du Christ l'ignorance proprement dite et à lui reconnaître la science précise du dernier leur.