I PET.. II
« Croire à la réalité de ce corps et nier la passivité de l'àrne qui l'animait ce serait méconnaître les lois de la nature humaine et accuser l'Evangile d'une ridicule erreur ou d'un long mensonge. Simplement et sans explication, il nous montre, l'une après l'autre, les infirmités de son héros; il recueille ses gémissements, ses plaintes, ses prières, résignées : Jésus s'émeut, Jésus se trouble, Jésus pleure, Jésus s'attriste, Jésus a peur, Jésus souffre, Jésus expire... L'Evangile est encadré par des témoignages concordants qui ne nous laissent aucun moyen d'échapper à la nécessité d'admettre simplement les infirmités dont notre courte raison s'étonne. Les prophètes ont appelé Jésus-Christ l'homme de douleurs, connaissant par expérience l'infirmité. Saint Paul .nous affirme qu'il a pris notre chair de péché avec ses imperfections, qu'il a dû nous ressembler en toute chose et que pour mieux nous ressembler, il a voulu passer par toutes nos épreuves (i). »
Le concile romain de 38o, sous le pape saint Damase, définit que le Christ a souffert, non point dans sa divinité et comme Fils de Dieu, mais dans sa chair et dans son âme, parce qu'il avait pris la forme de l'esclave (2).
Saint Ignace d'Antioche avait vigoureusement défendu ce dogme contre les docètes, et la pensée des souffrances du Sauveur le soutenait dans son martyre. <( Je souffrirai avec Jésus-Christ, parce qu'il me fortifiera lui qui est vraiment homme (3). » —
(1) p. MONSABRÊ, 41' conférence.
(2) DENZINOEK, 72.
(3) s. l'oN.VT., Smyrn., i. iv.
« A-t-il éprouvé le besoin de la faim? interroge saint Âthanase. Assurément : le corps selon sa condition naturelle avait faim, mais, parce qu'il appartenait au Seigneur, il ne devait pas périr de faim (i). » — « Dieu, qui était impassible, ajoute saint Léon, a daigné se faire homme passible et l'Immortel a voulu se soumettre aux lois de la mort (a). »
Saint Fulgence a su donner à ce dogme un relief tout particulier. « Il n'est pas incorruptible le corps dans lequel les coups font pénétrer la douleur. Jusqu'à sa passion et jusqu'à sa mort il avait manifestement un corps mortel; c'est dans ce corps qu'il a éprouvé pour nous une faim et une soif véritables, une vraie fatigue, les réelles blessures de la lance et des clous, de réelles douleurs, non par nécessité, mais volontairement, par sa libre acceptation; il a sacrifié sa vie de son propre gré et par son propre pouvoir (3). »
Telles sont les conclusions de nos docteurs : les infirmités, les souffrances, sont bien naturelles dans le Christ, c'est-à-dire qu'elles dérivent de la condition de sa chair, mais elles sont aussi voulues librement, en ce sens qu'il aurait pu, par sa vertu divine, s'y soustraire dès le début : en n'usant pas de son pouvoir, il les accepte et les rend volontaires.
Les Pères expliquent, d'autre part, que Jésus n'a pas subi les infirmités humiliantes ni la maladie, mais seulement les défauts communs de la nature et qui ne peuvent pas être considérés comme une
(1) s. Athan., Orat., De Incam. VerM. 21; P. G., XXV. 134.
(2) S. LEO M., Serm. xxii in Nativ. Dominl, 2, c. U; P. £., LIV. 105.
(3) S. FULCENT., Ad neginum, epist. xviii, 8; P. L., LXV, 496.
tare. « Il ne convenait pas, dit saint Athanase, que celui qui devait guérir les maladies des autres portât lui-même un instrument brisé par la maladie. Croirait-on qu'il peut chasser les infirmités si le temple qu'il s'est uni était lui-même chancelant et infirme (i)? »
Saint Jean Damascène établit le principe qui doit nous guider dans la présente étude : le Christ a pris les infirmités communes, mais non point celles qui seraient une sorte de déshonneur pour la nature, qui accuseraient ou l'ignorance ou un manque de grâce et de sainteté (2).
l'enseignement théologique
Les théologiens se sont désormais attachés à la doctrine de saint Jean Damascène comme à l'expression définitive du sentiment catholique (3).
Le Christ devait prendre nos infirmités et souffrir la douleur pour une triple raison.
D'abord, pour expier au nom des hommes. Satisfaire pour les autres c'est subir la peine qui leur est réservée : s'il consent à prendre notre place, il doit accepter les infirmités et les souffrances auxquelles nos fautes nous ont assujettis.
(t) s. Athanas., loc. cit., n. 22; P. G., XXV. 135.
(2) Cf. S. JO.AN. DAMASC, De Fia. Orthod., lib. III. c XX; P. G., XCIV, 1082.
(3) Cf. S. Thom., III P., q. 14. et ses commentateurs déjà cités.
Ensuite, pour affermir notre foi en l'Incarnation. S'il n'avait revêtu qu'une chair impassible, on aurait pu douter de la réalité de sa nature humaine, tandis que le spectacle de ses infirmités et de ses douleurs a une éloquence invincible pour nous convaincre qu'il est homme véritable comme nous : on ne résiste pas au témoignage de tels faits, et c'est ainsi que l'apôtre Thomas fut persuadé de la résurrection à la \Me des blessures de son Maître.
Enfin, pour nous donner l'exemple de la patience : il a accepté de la part des pécheurs la contradiction, l'outrage, la mort, afin que nous ne succombions pas à l'heure de l'épreuve (i).
Achevant de préciser la doctrine, les théologiens distinguent deux sortes de défauts dans l'humanité : ceux qui sont personnels et proviennent d'une cause particulière, comme la lèpre, la phtisie, la fièvre, les troubles nerveux; ceux qui sont communs à tous les hommes et accompagnent partout la nature humaine. Ici encore deux catégories : certaines de ces infirmités ne comportent par elles-mêmes ni tare ni déshonneur, comme la faim, la soif, la fatigue, la mort pour une grande cause; d'autres sont humiliantes, comme l'ignorance et la concupiscence, ou elles accusent un désordre dans l'organisme, inclinent et poussent au mal.
H est manifeste que le Sauveur était exempt des tares et des défauts particuliers : la nature en lui était parfaitement saine et son corps, formé par miracle, restait à l'abri de tout germe morbide.
(1) Hebr., xii, 3.
L'union hypostatique excluait aussi les défauts humiliants, puisqu'ils ne servent pas à la fin de l'Incarnation rédemptrice, ne pouvant concourir par euxmêmes ni au mérite ni à la satisfaction.
Les défauts qu'il a pris sont donc les infirmités communes de la première catégorie, qui lui ont permis de nous ressembler, de se mettre à notre niveau, de souffrir pour nous.
S'il les a acceptées, il ne les a point contractées, comme les autres mortels. Contracter c'est porter en soi la cause de ces misères, c'est-à-dire le péché originel, et nous avons vu que jamais l'ombre de la faute n'a pu effleurer la nature vierge de Jésus.
Les théologiens expliquent enfin, à la suite des Pères, dans quel sens ces défauts étaient naturels, dans quel sens, volontaires.
Ils étaient naturels parce que, le corps en Jésus étant de la même condition que la nôtre et ne jouissant pas encore de la gloire de l'âme, à cause du plan rédempteur, les infirmités dérivaient de la nature même de l'organisme (i), tels" la faim, la soif, la fatigue après une longue marche.
Ils étaient d'autre part volontaires et libres : d'abord, parce que Notre-Seigneur avait consenti à ce que la gloire de l'âme ne rejaillît pas tout de suite sur le corps; ensuite, parce qu'il posait librement les causes prochaines, comme le jeûne amenait la faim et les travaux apostoliques, la fatigue; enfin, pour assigner une autre raison fondamentale, parce qu'il a renoncé à faire usage de la puisance qui l'au-
(i) Cf. s. THOM., III P., g. 14, a. 2.
rait soustrait à la souffrance et à la mort. Instrument conjoint et inséparable du Verbe de vie pour tous les effets de l'ordre surnaturel, l'humanité sainte aurait pu écarter d'elle toute infirmité; mais notre Rédempteur accepte de grand cœur tout cela, voulant par sa passion aller jusqu'au bout du sacrifice — il est consolant de le redire — pour aller jusqu'au bout de l'amour.
« 0 Christ infirme, sanglant et immolé, recevez l'hommage de notre profonde admiration, et daignez écouter notre humble prière! Faites-nous comprendre la merveilleuse puissance de l'infirmité, afin que toute douleur de notre vie soit sanctifiée et transfigurée par vos propres douleurs (i). »
(1) p. MONSABRÊ, 41' conférence.