MATTH., VIU
(2) S. THOM., III P , qq. 43-44.
(3) La Causalité instrumentale en Théologie, ch. in.
Le principe sotériologique qui régit la question a été rappelé bien des fois : la fin de l'Incarnation demande que le Sauveur prenne une humanité passible pour satisfaire à notre place.
Cette admirable économie a été méconnue par de nombreux hérétiques. D'abord, par les docètes, qui niaient la réalité de la chair en Jésus-Christ ou qui imaginaient, avec Basilide, que Jésus, sur le Calvaire, échangea son corps avec celui de Simon le Cyrénéen, lequel souffrit la passion; ensuite, par la secte monophysite des aphthartodocètes, suivant lesquels le corps de Jésus aurait eu l'incorruptibilité dès le premier instant de l'Incarnation (i).
Certains catholiques, au témoignage de Léonce de Byzance, auraient enseigné que l'union avec le Verbe avait rendu la chair impassible et incorruptible et que c'est par miracle seulement que cette propriété avait été suspendue pour permettre au Christ de souffrir et de mourir pour nous (a).
Philippe, abbé de Bonne-Espérance, de l'ordre des Prémontrés, prétendit que les souffrances du Sauveur, quoique réelles, procédaient, non de la nature, mais de la volonté impérative : c'est en vertu d'un miracle positif que le Christ a pu subir la faim, la soif, la douleur; et, par contre, le miracle cessait quand Jésus marchait sur les eaux et laissait rayonner la gloire de l'âme sur le corps au jour de la Transfiguration (3).
Quant aux Pères de l'Eglise, on a trouvé des ex-
(1) Voir plus haut, p. 46.
(2) Cf. LEONT. BIZANT.; P. G., LXXXVI, 1325, SS.; PETAV., IID.' I,
c. xviii, lib. X, c. ni.
(3) Cf. P. L.. CCIII. 40, SS.
— Jl!} —
pressions inexactes cliez Clément d'Alexandrie et chez saint Hilaire de Poitiers.
Clément déclare qu'il ne faut pas chercher dans le corps du Sauveur les fonctions du corps humain : s'il mangeait, ce n'était point pour soutenir sa chair, que sustentait la vertu divine, mais pour ne pas induire en erreur ceux qui vivaient avec lui (i). Personne n'a songé à excuser ce langage.
Le texte de saint Hilaire est celui-ci : « Les coups et les blessures sont tombés sur lui, il a été suspendu en croix, la 'souffrance a fondu sur lui; mais tout cela ne pouvait lui infliger la douleur : c'était comme un trait qui traverse l'eau, le feu ou l'air (2). ))
Ce passage a été jugé erroné par Claudien Mamert, Baronius et plusieurs théologiens soit anciens soit modernes (3); à leur sens, Hilaire enseignerait que le corps du Sauveur, né d'une Vierge, conçu par l'opération du Saint-Esprit, est d'une nature supérieure à la nôtre et, de ce chef, à l'abri de nos infirmités.
La plupart des théologiens, cependant, donnent à ces paroles une interprétation orthodoxe et croient que le saint docteur a voulu seulement affirmer l'impassibilité du Verbe lui-même. H avait affaire aux ariens et il s'attachait à leur montrer que la passion n'est pas un argument contre la divinité du Verbe; car, si les coups tombaient sur l'organisme, le Verbe ou la Vertu divine qui habitait dans le corps restait à l'abri de toute atteinte. La raison de cette interpré-
(1) Clem. Alexandr., Strom., VI, c. IX; P. G., IX. 232.
(2) s. HiLAR.. De Trin., lib. X. 13; P. L., X, 3G2. ss.
(3) Cf. L. JANSSENS. t. IV. pp. 542-552.
tation favorable c'est de ne pas mettre l'auteur en contradiction avec lui-même. Hilaire n'a pu nier ici ce qu'il avait écrit ailleurs des infirmités et des souffrances de Jésus : « Né d'une Vierge, il est allé du berceau jusqu'à l'âge parfait; il a passé par le sommeil, par la faim et la soif, par la fatigue, par les larmes; maintenant il va être tourné en dérision, flagellé, crucifié (i). »
M. Tixeront résume ainsi la doctrine de l'évêque de Poitiers : « Cela n'empêche pas son humanité d'être passible; mais Hilaire enseigne et répète qu'elle ne l'est que par miracle et par une volonté positive du Verbe. Par suite de son union avec le Verbe, de son impeccabilité, de sa naissance virginale, l'homme en Jésus devait être normalement impassible, affranchi des nécessités qui s'imposent aux autres hommes, auss^ bien que des affections et des passions qui les émeuvent et qui les troublent. Si donc, comme Hilaire l'admet ailleurs, Jésus a souffert, s'il a eu faim et soif, s'il a gémi et pleuré, c'est parce qu'il l'a voulu librement, soit que nous entendions par là un ordre réglé dès le principe et une fois pour toutes qui assujettit, malgré ses prérogatives, l'humanité du Christ aux lois communes à tous les hommes, soit que nous supposions une série d'actes de volonté sans cesse renouvelés et s'opposant à l'action du privilège initial. En tout cas, les souffrances et les faiblesses du Christ, loin d'être un argument contre sa divinité, en sont au contraire la preuve, étant un effet de sa puissance. I^es
(1) s. HiLAR., De Trtn., lib. III, 10; P. L., X, 31.
objections qu'en tirent les ariens sont absolument vaines (i). »
Quoi qu'il en soit de l'opinion personnelle de quelques écrivains ecclésiastiques, la doctrine de l'Eglise se résume ainsi : le Christ a pris volontairement, mais n'a pas contracté, les infirmités communes à la nature humaine et qui par elles-mêmes ne sont pas une tare et ne nuisent en rien à la perfection de sa science et de sa grâce ni à la fin de l'Incarnation.
Les considérations qui suivent vont prouver et mettre en lumière cette vérité.
LES ENSEIGNEMENTS DE l'ÉCRITu'rE ET DE LA TRADITIOr»
Les défauts communs à la nature humaine sont la faim, la soif, la fatigue, la souffrance, la douleur, la mort : l'Ecriture nous atteste que Jésus a subi tout cela. Il a eu faim (2); il a dit sur la croix : J'ai soif ''3\ il a voulu passer par toutes nos épreuves, sauf par le péché, apprendre l'obéissance par ses douleurs, afin de compatir à nos infirmités, de nous porter secours (/«) et de nous donner l'exemple (5).
(i) J. TixERONT, Histoire des Dogmes, II. pp. 287-288.
(2) Matth., IV, 2.
(4) Hehr., II, 18, 19, iv, 15, v, 8, 9.