CHAPITRE PREMIER Le culte dû au Sauveur et à son humanité (i
iÊTAT DE LA QUESTION
Le culte désigne l'hommage rendu à quelqu'un en signe de son excellence et de sa supériorité. Tandis que l'honneur peut être dû aussi à des égaux, le culte proprement dit s'adresse à un supérieur, c'està-dire à quelqu'un qui nous dépasse et nous domine par l'éminence de certaines qualités. Comme nous remarquons trois sortes d'excellences, nous distinguons pareillement trois sortes de cultes. Il y a d'abord l'excellence incréée, devant laquelle toute perfection des créatures est comme un néant : Dieu seul est grand! Elle a droit à des hommages souve-
(1) Cf. s. THOM., m p., q 25, et ses commentateurs.
rains : il faudra un culte unique pour reconnaître le Principe premier et la Fin dernière de toutes choses : c'est le culte de latrie ou d'adoration. Il y a, ensuite, l'excellence créée qui consiste dans les qualités éminentes de la grâce et de la gloire; nous lui devons le culte de dulie. Si cette excellence du surnaturel est tout à fait à part et qu'elle surpasse sans comparaison toutes les autres dignités créées, on désignera par un terme singulier, hyperdulie, le culte qui lui correspond. Tel est le culte que mérite la Mère de Dieu. La sainteté, la gloire, la dignité de Marie, dominent tellement la création commune que les perfections réunies de tous les anges et de tous les hommes n'atteignent pas même la base ou les fondements de sa perfection (i) : nous lui devons un culte à part, infiniment distant de celui qui s'adresse à Dieu, incomparablement supérieur à celui qui pourra jamais être dû aux autres créatures.
Il y a, enfin, l'excellence créée de l'ordre naturel dans toute personne revêtue d'une supériorité légitime; le culte qui lui convient est celui du respect et de l'obéissance.
Quoique cette dernière acception soit légitime, le terme de culte cependant reste réservé et se prend, en théologie, pour l'honneur rendu à Dieu ou aux saints à cause de leur excellence surnaturelle.
Le culte est absolu, lorsque l'être est honoré pour lui-même, c'est-à-dire à cause d'une excellence qui lui est propre et intrinsèque, telle la plénitude qui est en Dieu, la dignité surnaturelle qui est en Marie
(1) Nous avons exposé ces exceUences (iap« Mère de Grâce, I" partie.
et dans les saints. On dit que le culte est relatif, quand l'être est honoré non pour lui-même, mais à cause de l'excellence d'un autre être gui est représenté en lui et auquel il se réfère lui-même tout entier : ainsi l'image est vénérée uniquement à cause de la réalité qu'elle traduit et dont elle n'est que le vicaire.
Ces notions rappelées, voyons quel culte est dû à Jésus-Christ.
Il est manifeste qu'il a droit comme Verbe éternel au culte suprême d'adoration, ainsi que la Trinité tout entière. Comme Verbe Incarné ou subsistant dans la nature humaine, il ne perd rien de sa divine excellence et reste toujours adorable.
Il s'agit donc de savoir si l'humanité assumée par le Verbe mérite le culte d'adoration.
Ici encore, de nombreuses erreurs ont essayé d'obscurcir le dogme catholique.
Les monophysites pervertissent la notion du culte de Jésus-Christ. Ne reconnaissant en lui qu'une seule nature, ils lui attribuent une adoration unique, parce qu'elle porte sur un seul et unique objet.
Suivant les nestoriens, qui voient deux personnes dans le Christ, l'homme est honoré parce qu'il est le temple du Verbe, à cause de son union morale avec Dieu, non point de la même adoration que la divinité : il peut être coadoré, non point adoré.
Wicleff n'accordait à l'humanité sainte que le culte relatif, comme celui qu'elle mériterait dans l'hypothèse où elle viendrait à être séparée du Verbe.
Parmi les sociniens, négateurs de la divinité du Christ, les uns refusent au Sauveur toute adoration,
les autres admettent qu'elle lui est due comme à l'envoyé de Dieu.
La doctrine catholique se résume en ces quelques mots : L'humanité unie au Verbe hypostatiqiiement doit être adorée de la même adoration que la divinité, non pas séparément, mais dans ce Toiit divin que nous avons pu appeler l'Incarnation (i).
PREUVES DE l'Écriture et de la tradition
Parlant de lui-même comme homme, Noire-Seigneur affirme qu'il a droit aux honneurs divins : « Le Père a donné le jugement au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père (2). » Le Fils ici désigne le Verbe Incarné non pas seulement avec la nature divine, mais encore avec la nature humaine, le Verbe rendu visible, réfutant les Juifs, instruisant les apôtres. Donc, le Fils même comme homme doit être honoré avec le Père, c'est-à-dire du culte d'adoration.
Le célèbre texte christologique de l'épître aux Philippiens enseigne à la fois et que Jésus-Christ a la forme ou la nature divine et qu'il mérite l'adoration de toutes les créatures : a II s'est humilié, renciu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix,
(1) Voir p. 15.
Incamalxon 15
et c'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin que tout genou fléchisse devant lui au ciel, sur la terre et dans les enfers (i). » — Celui au nom de qui tout genou fléchit, par conséquent celui qui est adoré, c'est bien le Christ tout entier et même selon la nature humaine, le Christ humilié, obéissant et mourant pour nous.
Non moins énergique le passage de l'épître aux Hébreux. « Lorsque Dieu introduit de nouveau son Fils dans le monde, il dit : que les anges l'adorent (2). » — Ici encore, celui qui reçoit les adorations c'est le Verbe fait homme, le Fils rendu visible et présenté à la terre.
Tous ces témoignages donnent à entendre que l'humanité est adorable dans le Tout divin auquel elle appartient : celui qu'on doit adorer, auquel se termine l'honneur, c'est lui, le Fils, le Christ, en un mot ce terme qui est à la fois Dieu et homme, Jésus tout entier.
Ecoutons quelques échos des Pères. Saint Athanase met déjà la doctrine bien au point, avec toutes les distinctions opportunes. « Nous n'adorons pas la créature; c'était l'erreur des gentils et des ariens. Nous adorons le Maître de la créature, le Verbe Dieu Incarné. Quoique la chair considérée en elle-même fasse partie des créatures, elle est par ailleurs devenue la chair d'un Dieu. Toutefois, nous n'adorons pas le corps séparé du Verbe ni le Verbe séparé de la chair; mais, nous rappelant la parole évangélique :
(1) Phtltpp., II, 8-10
(2) Hcbr., I. 6.
« Le Verbe s'est fait chair », nous l'adorons comme Dieu dans la chair (i). » — Voilà toute la théologie du culte : la chair est adorée, non point à part, mais dans le Tout adorable.
Saint Ambroise, commentant le verset du psaume 98 : « Adorez l'escabeau de ses pieds », donne cette interprétation mystique : « L'escabeau désigne la terre et cette terre c'est la chair du Christ, que nous adorons encore dans les saints mystères et que les apôtres ont adorée dans le Seigneur Jésus. Le Christ n'est pas divisé, mais il est un, et, quand on l'adore comme Fils de Dieu, on ne refuse pas de le reconnaître comme né de la Vierge (2). » — Toujours la même affirmation : la chair et la divinité sont adorées ensemble dans une seule et unique personne, Jésus est adoré tout entier.
C'est avec toute la rigueur de la théologie que s'exprime saint Jean Damascène. « Le Christ est un, il est le Dieu parfait et l'homme parfait, que nous adorons avec le Père et le Fils d'une seule adoration avec sa chair immaculée. Nous ne voulons pas que l'adoration soit refusée à la chair : oui, la chair est adorée dans l'imique hypostase qui est aussi à elle. Ce n'est pas à la créature que va notre culte 'de latrie, car nous n'adorons pas la chair toute seule mais en tant qu'unie à la divinité et parce que les deux natures sont unies dans une seule personne et une seule hypostase, qui est celle du Verbe de Dieu. Si je crains de toucher le charbon, c'est à cause du'
(1) s. Athan.. Epist. ad Adelph., 3; P. G., XXVI 1074
(2) S. AMBROS.. De Spirit. Sanct., lib. III. c xi' n 79- P r XVI, 794. ' ' • ^•'
feu qui est uni au bois; de même, si j'adore la chair, c'est à cause de la divinité unie à la chair (i). »
Le concile d'Ephèse frappe d'anathème quiconque soutient que l'homme pris par le Verbe est seulement coadoré et cogloriûé avec le Dieu Verbe, au lieu de rendre une seule adoration et une seule gloire à l'Emmanuel tout entier (2).
(( Anathème, répète le deuxième concile de Constanlinople (553), à qui refuse d'adorer d'une seule adoration le Dieu Verbe Incarné avec sa propre
chair (3). »
Pie VI condamne cette proposition du synode de Pistoie : « Adorer directement l'humanité du Christ et spécialement une partie de cette humanité, c'est rendre à la créature l'honneur divin. » — « Si par ce terme directement, explique le pape, on entend réprouver le culte d'adoration que les fidèles adressent à l'humanité du Christ, comme si cette adoration — par laquelle est adorée l'humanité et la chair vivifiante du Christ, non pas par elle-même et comme chair toute seule, mais parce qu'elle est unie à la divinité — était l'honneur rendu à la créature; au lieu de reconnaître que le Verbe Incarné est adoré d'une seule adoration avec sa propre chair : la proposition est fausse, captieuse, nuisible et injurieuse envers le culte pieux et légitime que les fidèles rendent et doivent rendre à l'humanité du Christ (Zi). »
(1) s. JOAN. DAMASC, De Fid. Orthoa., Ub. III. c. viii; P. 0., XCIV, 1014.
(2) Can. 8. DENZIOER. 120.