LE TITRE DE CHEF
Il faut lui reconnaître le titre de Chef ou de Tête mystique. Saint Paul revient à maintes re-
(1) s. THOM-, III. P., q. 26, a. 1.
(2) Voir le chapitre cinquième, nos II et 88.
(3) Cf. chapitre quatrième, n. V-I4 chapitre cinquième nos VII et VIII.
prises et avec une particulière complaisance sur cet attribut du Rédempteur : Dieu a institué le Christ Chef de toute son Eglise, qui est son corps mystique ; le Christ est la Tête de l'Eglise, et c'est par lui que le corps tout entier s'édifie et s'achève dans la charité ; il est le Chef de l'Eglise, le Sauveur de son corps mystique ; il est avant toutes choses et tout repose en lui, qui est la Tête de l'Eglise ^1).
Les Pères ont commenté longuement ce titre de gloire. « Le Christ, dit saint Augustin, a voulu être notre Tête et la Tête d'un corps véritable. On ne peut, en effet, appeler tête celui qui n'aurait pas un corps dont il serait la tête. Si donc le Christ est Tête, il est la Tête d'un corps : ce corps c'est la sainte Eglise, et nous serons parmi ses membres si nous aimons notre Tête le Christ (2). »
Il y a trois choses, remarque saint Thomas (3), à considérer dans la tête : le rang, puisqu'elle occupe la première place et qu'elle est le sommet ; la perfection, car dans la tête aboutissent tous les sens soit internes soit externes, tandis que le toucher seul est répandu dans les autres membres ; l'influence, parce que la tête commande aux autres membres et gouverne leurs actes, à cause de la vertu motrice qui réside chez elle. Ces qua-
(1) Ephe?.. I, 2?. IV, 15-16, V, 23 ; ColoK.. I, 17-18.
(2) S. AUGUSTIN., Enarrat. in Ps. 139. 2 ; P. L.. XXXVII. 1803
(3) S. TnOM.. III. P., q. 8, a. 1.
lités conviennent au Christ dans l'ordre spirituel : il occupe le sommet, il est plus près de Dieu, attendu que sa grâce est plus élevée que celle de tous les autres hommes ; en second lieu, il possède la perfection, car il a la plénitude des grâces, comme un océan toujours rempli, selon la parole de saint Jean : « Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité (1") » ; enfin, il exerce l'influence universelle sur tous les membres de l'Eglise, conformément à ce que dit le même Evangéliste : « Nous avons tous reçu de sa plénitude 2). »
C'est ce troisième rôle, le principal, qui se rapporte spécialement à la Rédemption. La grâce capitale, en effet, est pour le bien et le salut des hommes : elle constitue Jésus-Christ notre représentant dans l'ordre spirituel et lui permet de mériter et de satisfaire pour nous ; c'est par elle que nous devenons une seule personne avec lui et que ses œuvres nous profit-ent comme aux membres de son corps. Ainsi, l'office spécial de la tête, qui est de communiquer aux membres le mouvement et la vie, c'est-à-dire aux âmes sa grâce, ses mérites et ses satisfactions, lui convient surtout à raison de la RédempTion.
C'est pourquoi il est le Chef des hommes dans la mesure où ils bénéficient de cette Rédemption
(1) Evang. Jo.Aîf. I, 14.
(2) Ilid.. 16.
universelle. Premièrement donc et principalement, dit saint Thomas (1), il est la Tête de ceux qui lui sont unis actuellement par la gloire ; en second lieu, de ceux qui lui sont unis actuellement par la charité ; en troisième lieu, de ceux qui lui sont unis actuellement par la foi ; en quatrième lieu, de ceux qui lui sont unis seulement en puissance, c'est-à-dire qui peuvent recevoir un jour son influence et profiter de ses trésors méritoires et satisfactoires.
Quant aux damnés, parce qu'ils se sont soustraits à la Rédemption et se sont séparés de lui, ils ont cessé d'être ses membres. •
Comme il doit y avoir une certaine homogénéité entre le corps et la tête et que le rôle de celle-ci est visible, il convient à Notre-Seigneur à raison de son Humanité, semblable à la nôtre et dont l'action est apparente ; tandis que l'Esprit-Saint, qui vivifie intérieurement et exerce une influence secrète et mystérieuse, est appelé, à juste titre, le CœuT' de l'Eglise (2).
Le Christ n'est pas au même degré que pour nous le Chef des anges, et parce qu'il n'a pas communauté de nature avec eux et parce qu'il ne leur a pas mérite la grâce sanctifiante ni la gloire es-
(1) s. THOM., III. P., q. 8, a. 3.
(2) Cf. S. THOMAS, III. P., q. 8, a. 1, ad 3. « Cor habet influentiam occultam. Et ideo cordi comparatur spiritus 8anctu3, qui invisibiliter Ecclesiam vivifipat : capiti autem comparatur ipse Ohriatus secundum visil)ilem natnram, secundum quam homo hominibus praefertur. >■
sentielle. Il est pourtant leur Tête dans un sens véritable (l). D'abord, parce que tous les élus, appelés à une même fin, réunis dans une seule et même béatitude, constituent une seule et grande famille dans la sublime parenté de la grâce et de la gloire, en vertu de laquelle ils sont tous fils adoptifs de Dieu, et de la même manière, attendu qu'il n'y a pas eT qu'il ne peut pas y avoir plusieurs espèces de grâce ou de gloire. Cette immense société doit avoir un chef unique, c'est-àdire celui qui est fils de Dieu par nature, le Christ Jésus.
En» second lieu, parce que, sans être la source de leur béatitude essentielle ou de leur sanctification, il exerce à l'égard des anges le multiple rôle de la tête, comme nous l'avons montré dans notre livre sur Marie pleine de grâce (2i : « Il a sur eux la primauté ; il les dépasse en perfection ; il leur communique une vèrilable influence vitale. Il leur a octroyé, en effet, de nombreuses grâces accidentelles : accroissement de science par rap port aux mystères du salut ; accroissement de joie en réparant les vides que la rébellion avait laissés dans les rangs des célestes hiérarchies ; accroissement de gloire et d'honneur par suite des triomphes du Christ et de l'Eglise. Ce sera seulement dans la pleine lumière de l'éternité que
(1) Ihid., a. 4.
(2) Pp. 284-285. — Paris, LETHIELLEUX.
nous comprendrons bien tout ce que les anges doivent de bonheur et de gloire à l'Incarnation et à la Rédemption. »