‹ Le mystère de Platon: Aglaophamos (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · AVANT LE MYSTÈRE · texte numérisé non relu

AVANT LE MYSTÈRE

EUDOXOS DB K.MDE — KALLIKLKS d'Athènbs

EL'DOXOS

Par PoUux, vénérable Kalliklès, j'ai cru un moment que je ne pourrais te rattraper; ta démarche n'est pas d'un philosophe î\gé mais d'un jeune homme !

KALLIKLÈS

C'est que je suis pressé, Eudoxos.

Serais-je importun?

KALLIKLÈS

Non, mon ami. Mais, de grâce, ne prenons pas l'attitude de l'Hermès de bronze qui semble prêt à s'envoler et qui reste immobile. J'ai affaire au jardin d'Akadémos. Sois mon compagnon de route; tu me diras, chemin faisant, ce que tu veux me dire, et tu prêteras à ma main l'appui de ton épaule robuste.

EUDOXOS

Je voulais t'offrir mes bons souhaits d'abord, et, ensuite, te demander ton avis sur un dogme de Platon que j'ai étudié dernièrement. Connais-tu le Phédon^ les arguments de Sokratès en faveur de l'immortalité de l'àme ?

KALLIRLÈS

Comment ne les connaîtrais-je pas?

EUDOXOS

Ils me semblent absurdes.

KALLIRLÈS

Absurdes ?

EUDOXOS

Oui, et je le démontrerai.

KALLIRLÈS

C'est que les dieux, mon ami, t'ont doué d'une âme peu commune et hardie, et ton audace est noble. Platon, tu ne rignores pas, a toujours été pour mes pensées un adversaire irréconciliable; mais nous disputons depuis si longtemps que nous avons fini par nous aimer. Les dieux me sont témoins que je suis, le plus possible, éloigné de son dogme, mais je suis contraint d'avouer qu'il a hérité du génie de son maître Sokratès, et qu'il a vaincu Protagoras et Gorgias, pour ne citer que les plus habiles au combat des idées. Prends garde ! Convaincre Platon d'absurdité est une rude tâche et qui n'est pas sans péril. C'est un beau danger que tu vas courir.

EUDOXOS

Pourquoi te moquer, Kalliklès? Platon est à Syracuse hors de portée de mes arguments.

KALLIRLÈS

Par le Chien ! j'affirme que Platon est à^l' Académie. C'est pour le visiter que je me suis mis en route. Comment ne sais-tu pas que, depuis quinze jours, Platon est revenu de Sicile?

EUDOXOS

C'est que je suis étranger.

KALLIKLÈS

Certes, tu es étranger, et de Knide. Eh bien ! homme de Knide, apprends que je me rends, de ce pas, à la réunion de philosophes instituée par Platon afin d'honorer la mémoire de Sokratès. Nous devons même nous hâter, si nous ne voulons pas arriver après la présentation.

EUDOXOS

La présentation ?

KALLIKLÈS

C*est juste ; tu ne peux pas comprendre. Apprends encore que nous avons décerné à Platon, comme aii plus digne, le titre de chorège. C'est lui qui dirige nos discussions, et c'est à lui que revient l'honneur de faire connaître aux anciens les nouveaux venus et de dire s'ils sont amis de Sokratès ou adversaires. C'est là la présentation. Si tu veux te joindre à nous, nous serons cinq, cette année, h prendre part au mystère, peut-être six.

EUDOXOS

Et si Ptaton allait m'interdire l'accès au mystère?

KALLIKLÈS

Rassure-toi, Platon est accueillant et doux. Il est plus aimable pour ses adversaires que pour ses amis ; d'ailleurs, tu n'es pas un inconnu pour lui. N'aie aucune crainte, rejouis-toi, au contraire ; j'ai quelque idée que le mystère sera amusant.

EUDOXOS

Amusant? — Jç ne pensais pas qu'un mystère fût amusant, qui est célébré par des philosophes.

KALLIKLÈS

Entendons-nous. On s'arpuse où l'on peut et comme l'on peut. Il n'est pas interdit à un vieux philosophe de s'amuser,

ni même à un vieux sophiste, comme dirait Platon pour désigner Kalliklès, d'être sensible à la savante harmonie des phrases, à Télégante disposition d'arguments qui provoquent chez l'adversaire l'étonnement ou l'inquiétude. N'estce pas le droit d'un vieillard de se distraire de cette façon ?

EUDOXOS

Certes, vénérable Kalliklès ; continue, je te prie.

KALUKLÈS

Platon a ramené de Sicile un prêtre d'Orpheus qne nous devons écouter aujourd'hui. Cela ne te paraît-il pas étonnant qu'un de ces pauvres Orphiques errants soit devenu l'hôte de Platon? — Il ne m'a pas encore été donné de le voir, mais, si j'en crois Speusippos, cet Orphique est un étrange et rare personnage, barbe inculte, cheveux non peignés qui s'étalent sur le front et descendent en désordre sur les épaules. Il est très vieux et son manteau est plus troué que celui d'Antisthénès. Il est, paraît-il, très éloquent et, de plus, particulièrement habile dans l'art d'interpréter les songes. Il prédit l'avenir par des procédés singuliers et qui diffèrent de ceux de nos devins. On ne sait ni qui il est, ni d'où il vient. N'est-ce pas là, Eudoxos, un homme très mystérieux et très redoutable et ne dirons-nous pas que la Fortune nous favorise, qui nous permet de le voir et de l'entendre ?

EUDOXOS

Nous le dirons, Kalliklès. Mais si c'était un imposteur?

KALLIKLÈS

Ce n'est pas, en tout cas, un imposteur vulgaire; Platon ne l'eût pas conduit à l'assemblée.

J'aperçois, d'ici, les premiers arbres du jardin ; bientôt nous verrons le personnage.

i2 LE MYSTÈRE DE PLATON

EUDOXOS

N'as-tu pas dit que nous serions cinq h participer au mystère etpeut-(^lre six?

KALL1KLÈS

Je l'ai (lit. Le vieil Antisthénès sera des nôtres. C'est un raisonneur vigoureux et puissant, quand il veut bien, dans le mystère, ne pas jouer le rôle du personnage muet. Il est le seul philosophe que je connaisse capable de passer un jour entier à écouler les autres sans parler. On ne sait même pas s'il écoute. C'est un sage.

EUDOXOS

Et le sixième, Kalliklès, tu n'as pas dit quel était le sixième?

KALLIKLÈS

Le sixième est une femme, mais je ne peux pas Rassurer qu'elle viendra.

EUDOXOS

Une femme !

KALLIKLÈS

Pourquoi non ? Penses-tu que les femmes ne sachent pas trouver des arguments qui embarrassent les hommes, même les philosophes?

EUDOXOS

Je n'ai jamais discuté avec une femme.

KALLIKLÈS

Tu dois le regretter. Connais-tu Aristippos ?

EUDOXOS

Si tu veux parler du Cyrénaïque, je ne l'ai jamais vii, mais je connais ses œuvres.

KALLIKLÈS

Tu ne connais pas la plus belle.

A mon avis, les Entretiens sur Laïs surpassent en beauté ses autres livres.

KALLIKLÈS

Et sa fille Aréta surpasse en beauté Laïs elle-même. Comment ce débauché d'Aristippos a-t-il pu façonner pour sa fille une âme curieuse de sagesse, c'est un problème que je te laisse à résoudre. Par la pureté de ses traits et la noblesse de ses attitudes, elle ressemble à l'Athéna de notre Phidias. Elle daigne, parfois, se rendre à l'Académie pour disputer avec nous. Peut-être viendra-t-elle aujourd'hui, et ce sera, pour mes yeux, une joie de la contempler. Dans l'ardeur de la discussion, la déesse s'anime et redevient femme. Son visage trahit ses émotions intimes et son âme se dévoile. Je ne connais pas de spectacle plus ravissant et plus rare.

EUDOXOS

Quel enthousiasme! vénérable Kalliklès. Ce ne sont pas seulement les discours qui t'attirent chez Platon, et je crains que tu ne sois une victime d'Éros.

KALLIKLÈS

La beauté, mon ami, est peut-être la seule des choses dont on doit parler sérieusement, avec respect. Vous autres, jeunes gens, vous ne savez pas en jouir. Vous vous jetez sur elle comme des loups de Thrace sur la proie ; votre impatience vous défend d'admirer. — Eudoxos, on n'est plus amoureux à mon âge. Je sais bien que je ressemble davantage au vénérable nourricier d'Iacchos qu'à Apollon portelyre. Est-ce une raison pour rester insensible devant la beauté ?

ElDOXOS

Je ne voulais pas t'offenser, Kalliklès.

KALL1KLÈS

Tu ne m'as pas offensé. Tu m'as rappelé que j'étais vieux et, mon ami, je ne le sais que trop. M'aurais-tu offensé, d'ailleurs, que je te pardonnerais de grand cœur en souvenir du service que tu viens de me rendre. Grâce au secours de ton épaule je suis arrivé, sans trop de fatigue, au terme de la route.

Voici l'entrée du jardin. Regarde au fond de la première allée ; ne reconnais-tu pas les larges épaules de Platon ?

EUDOXOS

Je vois trois hommes assis au pied d'un platane. Le plus grand tient le milieu. Il porte une robe blanche. Mais, Kalliklès, je n'aperçois aucune femme.

KALLIKLÈS

Aréta n'est pas encore arrivée ; peut-être ne viendra-t-elle pas.

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