DISCIPLES DE PLATON
PLATON
Que les dieux te protègent, Eudoxos, et nous conservent ton beau génie! Et toi, Kalliklès, qui es resté le plus cher de mes ennemis, c'est avec joie que je te retrouve, après une longue absence, toujours fidèle à honorer la mémoire du maître que tu as combattu et que tu as aimé. Soyez les bienvenus tous deux, entrez dans la Couronne, et qu'Athéna inspire vos discours.
. EUDOXOS
Je te salue, Platon.
KALLIKLÈS
Je ne sais, Platon, si je dois accepter tes bons souhaits. Peut-être que Tombre de Sokratès ne se réjouit pas de la venue d'Eudoxos. Ce n'est pas un ami que j'amène; ton disciple d'autrefois est, maintenant, un adversaire. Il veut, non
pas décerner Téloge mais disputer, et la vigueur de ses jeunes ans sera redoutable pour la vieillesse. Tu en jugeras bientôt,
{A Antisihénès.) Antisthénès, tu restes là, devant moi, immobile comme un terme. Serais-tu entré, depuis que je ne t'ai vu, dans le bienheureux état d'ataraxie? Je te salue, mon cher ami ; que les Moires te soient propices ! {Se tournant vers Aglaophamos.) Et toi aussi, noble étranger, je te salue!
ANTISTHÉNÈS
Que les dieux soient bienfaisants à notre vieillesse, Kalliklèsl
AGLAOPUAMOS
Que le Divin te soutienne, Kalliklès!
KALLIKLÈS
11 me soutiendra certainement puisque c'est ton souhait. (A Eudoxos qui semble discuter avec Platon,) Mon ami, laisse un peu de répit à Platon. Le moment de la discussion viendra bientôt et tu argumenteras à loisir. [A Platon.) Ce jeune homme, Platon, est courageux et toujours prêt à combattre.
PLATON
Le courage, mon cher Kalliklès, est une vertu essentielle au philosophe, et je vois bien qu'Eudoxos est courageux, quoiqu'il ne m'ait pas livré combat. Il me disait que, depuis le jour où, adolescent encore, il quitta l'Académie, il a voyagé dans les îles et surtout en Egypte. En Egypte, dans la société des prêtres, il a étudié des cosmogonies anciennes qui ne sont, s'il faut l'en croire, que des fables grossières; pas plus grossières, toutefois, ajoute-t-il, ni plus puériles, que la cosmogonie de notre Hésiodos. Un homme de bon sens doit mépriser de telles puérilités. 11 a conclu, en me
disant qu'il étendait son mépris à la philosophie tout entière, selon lui la plus futile des sciences, et qu'il se trouvait heureux depuis qu'il avait pu se délivrer des erreurs apprises à mon école.
KALLIKLÈS
C'est une belle chose que d'être heureux. Et que répondais-tu, Platon?
PLATON
Tu ne m'as pas laissé le temps de répondre. Voici ma réponse : Mon jeune ami, nous sommes d'accord aussi peu que possible. Pour moi, je ne saurais mépriser les vieilles croyances, et les plus anciennes me semblent les plus vénérables. Celle-ci, que je vais te dire, m'a été transmise, il y a bien longtemps, je ne sais plus par qui; elle me semble belle : Les dieux immortels autorisent parfois l'âme des sages, qui vivent de l'éternelle vie, à quitter leur compagnie pour revenir sur la terre et porter secours à ceux qu'ils ont aimés, à ceux qui les aiment. Si cette croyance est fondée, il n'y a pas de doute que l'àme de Sokratès ne plane, invisible, au-dessus de nos têtes. C'est elle, Eudoxos, qui conduira le Discours et, dès lors, nous n'aurons rien à craindre de la discussion. Si c'est la vérité que tu nous apportes, elle s'imposera d'elle-même ; si c'est l'erreur, Tàme de Sokratès est là, gardienne vigilante, qui, avec l'aide des dieux, nous préservera de tout enchantement.
Telle est ma réponse, Kalliklès. Le Discours, en se développant, nous apprendra si j'ai raison de compter sur la protection du maître. Auparavant, je dois, pour remplir la fonction de chorège que vous m'avez confiée, vous dire ce que je sais du philosophe que vous voyez assis à ma droite et qui vous est inconnu. La règle exige, mon cher hôte, qu'avant de discuter avec eux, tu sois présenté à nos amis. M'autorises-tu à leur dire tout ce que je sais de toi?
Pbat. — Le Mystère» 2
Qu'il soit fait selon ton désir, Platon.
PLATON
Ne dresse pas loreille, Kalliklès; ton attente sera déçue, si tu attends des choses merveilleuses. L'hôte qui est près de moi, puisse-t-il, mes amis, vous être cher comme il Test à moi-même! est un inconnu parmi nous. Qui est son père, quelle est sa patrie? je Tignore. Je Tai rencontré, tel que vous le voyez, sur le port, quelques heures avant de faire voile vers Athènes. Du haut d'une borne, il haranguait des matelots, des pêcheurs, des ouvriers de la mer. Tous Técoutaient religieusement et semblaient enchaînés par son éloquence. Comme j'étais de loisir, le vaisseau attendant, pour lever l'ancre, que soufflât la brise du soir, je me mêlai à la foule et j'écoutai. Je fus étonné, puis ravi. L'orateur déclamait des paroles étranges et prodigieuses ; mais l'harmonie coulait de sa bouche et il y avait tant d'autorité dans sa voix, tant de persuasion dans ses gestes, que ses auditeurs pensaient à coup sûr que, seule, une divinité pouvait inspirer son discours. Il révélait le dieu inconnu. La foule admirait sans comprendre ; je ne comprenais pas davantage et j'admirais. Peut-être l'orateur entendait -il lui-même ses belles et ténébreuses paroles? Sa harangue finie, je le pris à part, et, entre nous, la discussion commença. Elle dure encore. Il m'exprima le désir de visiter Athènes; j'avais moi-même le désir de connaître à fond l'homme qui révélait un dieu et, depuis lors, il est mon hôte. Il m'a appris que l'âme du divin Orpheus habitait son corps et qu'il était le véritable Aglaophamos. C'est tout ce que je sais.
Et c'est tout ce que je sais moi-même. Je ne me connais pas d'autre père que le Divin, ni d'autre patrie que réternelle
demeure. Depuis que mes yeux se sont ouverts à la lumière véritable, les choses qui passent n'intéressent pas mon esprit. Et je vais, remplissant ma mission. Aux ignorants et aux savants chargés de fausse science, je révèle le Dieu. Je suis celui qui vient de Dieu et qui retourne à Dieu.
KALLIKLÈS
J'éprouve, en ta présence, un respect mêlé de crainte. Dismoi, Agiaophamos, cela serait-il vrai, qu'on m'a rapporté hier, que tu étais dans le secret des dieux, au point de pouvoir prédire aux mortels qui consultaient ta sagesse le sort qui leur était réservé dans l'avenir?
Oui, si je le veux.
Ce n'est pas que je désire, pour mon compte, t'interroger. J'estime que si beau que soit l'avenir que les dieux lui réservent, mieux vaut, pour l'homme, ne pas le connaître. Nous jouissons mieux du bonheur quand il vient nous surprendre, et c'est souffrir par avance du mal que de savoir qu'il nous attend.
Tu es comme la plupart des hommes; tu voudrais savoir et tu crains de savoir : esprit audacieux, âme pusillanime.
KALLIKLÈS
Peut-être dis-tu vrai, Agiaophamos.
Je dis certainement la vérité.
PLATON
Mes amis, voilà que le Discours s'enfuit. Nous oublions
Sokratès, et cela n'est ni beau ni permis. mon doux maître! plus d'une fois, je t'ai vu, à cette même place, appuyé, comme je le suis maintenant, contre le tronc de ce platane que, selon la légende, Akadémos a planté. C'est ici que, devant moi, le démon familier parlait dans ton cœur, quand tu étais prêt à prendre de toi-même quelque résolulion, ou à donner un conseil à un ami : c'est ici que ton âme ailée est revenue sans doute. Elle vole au-dessus de nos têtes, afin de nous protéger. Qu'elle nous conduise vers la justice et vers Téternelle l>eautéî
(Se tournant vers Eudoxos.) Tu es le plus jeune d'entre nous, mon cher Eudoxos; c'est à toi que revient Thonneur de poser le problème que nous devons discuter aujourd'hui pour honorer la mémoire de Sokratès.
EUDOXUS
Je voudrais, Platon, pouvoir encore t'appeler mon maître; la vérité me le défend. C'est au nom de cette vérité, que j'aime plus que tout, que je me propose de réfuter ta doctrine. Je n'irai pas chercher loin le sujet du discours. Tu viens d'invoquer l'àme de Sokratès, la suppliant de nous assister; j'affirme que l'ûme de ton maître ne répondra pas à l'appel. Sokratès a bu la ciguë; Sokratès est mort, Platon. Rien ne reste de lui, maintenant, sinon l'enseignement qu'il a laissé et que tu fais revivre. Son corps n'est plus, ni son inlelligence; ses os ne sont qu'un peu de poussière confondue avec lu terre; le Sokratès que vous avez connu, que vous avez aimé, éprouve, en ce moment, la joie immense de n'être nulle pari. Voili\ ce que je crois, Platon. Prétendre (lu'uno vie nouvelle commence au delà de la tombe, c'est se iiercer Tespril par des coules de nourrice, c'est imaginer (|U(i c(»la (It)il êlre (jue Ton voudrait qui fût. Prenons la vie (elle <iu\»lh^ (\st. L(\h auinmux et les plantes que nous pouvons ol)servt»r naissent , S(^ déveUippent, atteignent la perfec-
AGLAOPHAMOS îl
tion qui leur est propre, puis déclinent et meurent. De même nous mourrons, nous qui sommes nés ; nous entrerons dans Téternel repos, après nous être agités un instant sur cette scène du monde où nous ne paraissons que pour bientôt après disparaître. Sokratès est mort, Platon, et tous tes arguments ne le feront pas revivre.
KALLIKLÈS
Nous sommes vieux, nous n'avons plus loiigtemps à rester sur la terre, et ta parole audacieuse veut nous enlever la suprême consolation. Peut-être aurais-tu parlé autrement si tu avais mon âge? Pour moi, je ne sais si je suis immortel, mais cela ne me déplaît pas, par moments, de le croire un peu. J'aurais du chagrin si, dès maintenant, je restais convaincu qu'un jour viendra où Kalliklès aura la joie, comme tu dis, de n'être nulle part. Kalliklès te demande des preuves, Eudoxos.
Je donnerai des preuves, Kalliklès, et de convaincantes, si Platon m'autorise à parler.
PLATON
Parle, mon enfant, en toute liberté; oppose à mes raisons de croire tes raisons de ne pas croire. Hélas! je suis arrivé à l'âge où le temps n'est plus laissé à l'homme d'adopter des opinions nouvelles. J'écouterai avec attention tes arguments et tes preuves; j'y répondrai, si je le puis. Accepte d'abord cet éloge : le problème que tu proposes à notre discussion est le plus intéressant des problèmes et le plus beau. Vois, comme ta parole a secoué notre vieillesse ! Depuis un moment, Aglaophamos t'épie curieusement, le regard caché
sous ses éiKiis sourcils, et notre Antisthénès qui se fait gloire de demeurer si longtemps immobile, a remué un bras : c'est, chez lui, le signe d'une profonde émotion.
AiNTISTUÉNÈS
Comment ne serais-je pas ému, Platon? (A Eudoxos.) Jeune homme, mieux eût valu ne pas agiter cette question redoutable.
AGLAOPllAMOS
Trop tard ! Quand le combat est décidé, il est honteux de battre en retraite.
El'DOXOS
En ce cas, Platon, puisque Aglaophamos m'encourage, je monterai à Tassant de ta doctrine.
Dans le Phédon, dans le Phèdre, dans quelques autres de tes dialogues, tu soutiens, par des raisons qui tantôt semblent se déduire les unes des autres, et tantôt s'ajoutent les unes aux autres afin de se prêter un mutuel appui, cette thèse qui me paraît étrange : que Tame de Thomme ne peut mourir. Je dois, pour la commodité du discours, prendre, une i\ une, les plus importantes des preuves que tu donnes; la réfutation viendra après si, comme je le crois, je les ai exactement comprises. Je me propose, en concluant, d'expliquer ce qu'est, à mon sens, la condition de l'homme sur la terre.
KALLIKLÈS
Tu emporteras un beau succès, Eudoxos, si toutefois tu es vainqueur.
EUDOXOS
Il faut d'abord combattre. — L'àme est immortelle : tel est, Platon, comme disent les géomètres, le théorème à démontrer. Tu découvres un commencement de preuve dans ce fait qu'il existe des philosophes, des hommes qui
sont à la poursuite de la science véritable. La vraie science, dis-tu, ne peut naître de la sensation. Les sens ne sont que des témoins trompeurs et variables, ils ne peuvent produire que l'opinion ; tandis que la science est la pensée, pure de tout alliage : l'intuition de l'intelligible par l'intelligence. Pour rechercher la vérité, le philosophe doit, autant qu'il est possible, s'affranchir de son corps, le supprimer, l'anéantir; car les souillures de son corps l'empêchent de distinguer la vérité de l'erreur. Ainsi la philosophie habitue le philosophe à penser que la mort, loin d'être une chute dans le néant, est une délivrance du corps, une délivrance définitive de l'erreur. La vérité, que le philosophe cherche si péniblement sur la terre, lui apparaîtra dans sa pureté et dans sa majesté éclatantes quand, après la nuit du tombeau, une aube nouvelle se lèvera pour lui. Est-ce bien là ton argument, Platon?
Il me semble le reconnaître, Eudoxos.
EUDOXOS
En voici un autre que tu déclares plus digne d'être remarqué. — Les contraires, dis-tu, dans le Phédon, je crois, naissent des contraires. Le grand naît du petit, le beau du laid, le réveil du sommeil : les contraires tournent en cercle. Cela doit être: sinon, un moment viendrait, où les choses cesseraient de naître. Or, la vie et la mort sont des contraires; elles naissent donc l'une de l'autre et, si la mort naît de la vie, il faut bien que la vie naisse de la mort. En quittant ce monde, les âmes de ceux qui sont morts s'en vont dans l'Hadès, puis retournent à la vie après avoir passé par la mort. Cet argument est-il le tien, Platon ?
PLATON
Je reconnais aussi celui-là.
EUDOXOS
Et celui-ci qui te semble plus précieux encore : la preuve pîir la réminiscence?
PLATON
C'est de tous le plus précieux, Eudoxos; du moins je le juge tel.
EUDOXOS
Voici donc le précieux argument : la science humaine, s'il faut t'en croire, n'est que réminiscence. Si le principe est vrai, ajoutes-tu, il faut de toute nécessité que nous ayons appris, dans un autre temps, les choses dont nous nous souvenons aujourd'hui. Il suit de là que notre âme a existé avant d'avoir revêtu cette forme mortelle, et que c'est dans cette vie antérieure, avant sa chute sur la terre, qu'elle a contemplé ce qui est beau et juste, et toutes ces essences éternelles, et tous ces types auxquels, dans le monde sensible, elle rapporte les perceptions des sens.
Cet argument démontre que notre âme a existé avant la naissance, mais non pas, tu le reconnais toi-même, qu'elle doit survivre au corps. Il n'est qu'une moitié de preuve. — Voici l'autre moitié : S'il est vrai que notre âme existe avant que nous soyons nés, il faut, nécessairement, qu'en venant à la vie, elle sorte, pour ainsi dire, du sein de la mort : un enfant, dis-tu, conclurait immédiatement de là que l'âme survit au corps. — Peut-être qu'un enfant admettrait la conséquence, Platon, mais non pas un honmie. L'argument, d'ailleurs, ne doit pas te paraître à ce point convaincant, puisque, pour le soutenir, tu proposes immédiatement une autre preuve, si forte, si nous te croyons, et si claire, celle-ci, qu'elle 'entraîne l'assentiment de tous.
— J'admire ton habileté, Platon. Quelle belle chose que l'art de persuader, et quel artiste incomparable tu es pour
arranger des mots et tendre des embûches à ceux qui t'écoutent ! Dans tes dialogues, Sokratès paraît jouer avec les personnages que tu lui opposes. Ils discutent d'abord, mais, bientôt, éblouis, fascinés, pris de vertige et ne sachant plus où se prendre, ils se résignent, bouche bée, à admirer tout ce que dit ton maître. Comme les écoliers du célèbre pédagogue Théodoros, les comparses de tes dialogues, Simmias, Kébès, Kriton et tant d'autres, répondent toujours : oui. Ils acceptent tous les arguments et, vers la fin du dialogue, ils ont l'air très fatigués. Moi, au moment où je lis, je me demande pourquoi l'éblouissante clarté de ces preuves ne saisit pas mon intelligence, pourquoi je reste, tâtonnant dans le vide, comme un aveugle auquel on voudrait persuader d'ouvrir les yeux pour admirer un paysage.
La dissolution, dis-tu, n'est pas à craindre pour les choses simples, qui sont toujours identiques à elles-mêmes ; or, les êtres intelligibles sont des choses simples, et l'on ne saurait nier que l'âme ne soit de la nature des intelligibles, puisque, naturellement et d'elle-même, elle se porte vers ce qui est pur, éternel, immuable, à moins que le corps n'intervienne et ne l'en détourne. Le corps, en effet, la trouble, l'entraîne, lui donne des vertiges; elle s'égare et chancelle. Mais, délivrée du corps, elle tend vers l'intelligible et participe de sa nature. Il en résulte que la mort atteint] le corps mais non l'âme : au contraire, elle brise ses chaînes. Voilà ton argument, Platon, le reconnais-tu ?
PLATON
Comment ne pas le reconnaître? il se plaindrait certainement, Eudoxos, si je ne le reconnaissais pas.
EUDOXOS
Il me paraît absurde, Platon.
PLATON
C'est peut-être, mon ami, que tu ne Tentends pas.
ElDOXOS
A moins i\\w t'e ne soit parce que je comprends qu'on ne peut raisonnablement l'entendre. Je Texaminerai tout à l'heure : nous verrons s'il est inintelligible ou si je suis inintelligent. Auparavant, je dois, pour obéir au Discours, présenter tes dernières preuves.
Simmias, dans le Phédon^ risque timidement une objection contre les démonstrations qui ont précédé. On pourrait, dit-il, comparer Tàme à l'harmonie d'une lyre ; or, de même que rharmonie s'évanouit aussitôt que sont rompues les cordes de la lyre, de même l'âme s'évanouit, aussitôt que la vie est enlevée au corps dont l'îhne est l'harmonie. — L'argument est sans force, répond Sokratès, car la comparaison est inexacte. Si l'harmonie est produite par la lyre et en résulte, l'Ame, au contraire, est indépendante du corps. Elle existe antérieurement au corps, puisque apprendre n'est que se souvenir, et puis, encore, que l'âme commande au corps Le vieil aède ne dit-il pas, dans VOdijssée, qu'Odusseus se frappe la poitrine et gourmande son cœur par ces paroles : « Supporte encore ceci, mon cœur, tu as supporté des choses plus dures » ? C'est donc que l'âme est supérieure au corps, si elle veut être obéie, ce qui ne se pourrait si l'âme résultait du corps. Elle dépendrait de lui, en ce cas, et serait sa servante. Il serait plus vrai de dire que le corps dépend de l'âme, puisque c'est elle qui apporte la vie partout où elle entre : elle anime le corps, elle est principe de vie. Comment, dès lors, ne repousserait-elle pas la mort? Comment pourrait-elle recevoir ce qui est contraire à ce qu'elle apporte? Sans son intervention, le corps ne peut ni vivre, ni se mouvoir. C'est parce qu'elle est l'être qui se meut lui-même qu'elle peut imprimer le mouvement
au corps, et, d'une autre part, étant par essence cet être qui se meut lui-même, elle ne saurait faillir à elle-même en cessant de se mouvoir.
KALLIKLÈS
A moins que mon souvenir ne me trompe, c'est au Phèdre^ Eudoxos, que tu as emprunté cet argument?
EUDOXOS
Ta mémoire est fidèle, Kalliklès.
En voici un autre que je prends dans la République. Je le veux exposer aussi afin que Platon ne m'accuse pas de laisser de côté la moindre de ses preuves.
Je ne pense pas à t'accuser, mon cher Eudoxos ; je songe plutôt à me défendre, car ton attaque est rude et je suis vieux.
EUDOXÔS
Eh bien ! Platon, tu te défendras. Je te sais l'esprit assez subtil pour ne pas rester court devant mes critiques, et Kalliklès, j'en suis sûr, ne me contredira pas.
KALLIKLÈS
Non, certes, Eudoxos, et j'ai des raisons pour ne pas te contredire. Nous sommes, depuis si longtemps, Platon et moi, adversaires et amis, nous avons si souvent et si longtemps discuté l'un contre l'autre que je crois bien le connaître. Je t'engage à ne pas le ménager à cause de sa vieillesse. Sois assuré que son intelligence est toujours aussi alerte et aussi vigoureuse. Va, jeune athlète, frappe des pieds et des mains, combats de toutes tes forces, et méfietoi des ruses de l'ennemi; je les connais, j'en ai souffert.
28 I.E MYSTKRE DE PLATON
ElDOXOS
Je combattrai do mon mieux, Kalliklès.
Voici rargim^Mil : chaque «'liose, dis-tu, Platon, a son mal et son bien propres. (Juand elle est détruite, c'est par le principe» corrupteur qu'elle porte en elle et non par une cause étrangère ù sa nature. Quel serait le mal spécial de Tâme, sinon le vice et l'injustice ?
Or, nous voyons que les vices de l'Ame ne parviennent pas d ranéantir; c'est donc que l'dme est immortelle et qu'elle échappe î\ toute destruction possible.
Kn résumé, l'àme, Platon, t'apparait comme une essence siin|)le, distincte du cor|)s et commandant au corps ; elle (»xiste avant lui, |>uisque connaître n'est que se souvenir; elle existera a|)rès lui, puisque les contraires naissent des contraires ; elle (»st immortelle, de la nature de ces êtres intelligibles qui lui apparaissent immuables et éternels; elle est principe de vit» et principe de mouvement et ne peut ni cesser de vivre, ni cesser de se mouvoir; enfin, puisque le vi<'e lui-ménie ne peut la détruire, elle est indestructible. Ce sont lt\ tes preuves, Platon. Autant d'arguments, autant de sophismes !
PLATON
II ne le reste plus, Eudoxos, qu'à faire la démonstration promise.
EUDOXOS
Et par Pollux, je la ferai, Platon. Laisse-moi signaler, avant le plus adroit de tes artilices, celui grâce auquel tu séduis le plus souvent et tu persuades ceux qui t'écoutent. — Chienne de tes preuves, examinée en elle-même, n'a pas grande valeur, et tu le reconnaîtrais toi-même pour peu qu'on te pressât ; mais tu as soin de ne pas la séparer des autres et tu fais en sorte qu'elles se prêtent toutes assistance et appui. La première proposition, tu la démontres par la seconde, la
seconde par la troisième ; puis tu remontes jusqu'à la première pour expliquer la troisième, et ainsi de suite jusqu'au moment où tes auditeurs sont persuadés. En réalité, tu ne prouves rien, mais tu changes prestigieusement, à chaque instant, le point de vue de la discussion, et l'auditeur oublie, quand tu démontres, par exemple, le troisième argument par le premier, que le premier lui-même n'est pas démontré et qu'il a besoin de demander aide au second, qui s'appuie contre le troisième pour ne pas tomber. Et cet habile groupement de faiblesses produit l'illusion de la force. De loin, on dirait un faisceau de preuves contre lequel la logique ne peut mordre ; dès qu'on approche et qu'on regarde de près, les preuves s'évanouissent les unes après les autres, et que reste-t-il? rien, ou si peu de chose, que cela ne suffirait pas à persuader un enfant intelligent. Cette hypothèse, que l'àme existe séparée du corps, règne sur l'ensemble de tes arguments, qui ne démontrent que l'âme est immortelle que parce qu'ils supposent une essence à laquelle on peut attribuer telles ou telles qualité qui la font immortelle. Cela s'appelle jouer avec les mots, Platon, mais non pas démontrer. La science et la vérité réclament davantage.
KALLIKLÈS
Et il faut leur donner ce qu'elles réclament, Eudoxos.
EUDOXOS
Je vais essayer, Kalliklès.
— Qu'entends-tu, Platon, par cette formule : l'âme commande au corps? Je ne le sais pas au juste. J'ai vu que les instincts, les passions et les intérêts conduisaient les hommes plus souvent que l'intelligence. Si tu consultais ton ami Aristippos, il te dirait que l'attrait de la A^olupté est le seul mobile des actions humaines. Rien ne prouve donc
que ce que tu appelles TAmo soit supérieur au corps. II ne Test pas toujours du moins, ni quand il veut Tétre.
— Il faudra cependant t'accordor, dis-tu, qu'elle préexiste au corps, puisque connaître n'est que se souvenir. — Je conq)rends moins encore, s'il est possible, cet argument que le précédent. Comment ! te \oï\h en présence d'un redoutable problème et, au lieu de l'étudier directement, tu remplaces la difficulté première par une autre plus inextricable encore! Et tu raisonnes de li façon suivante : mise, autrefois, en présence des vérités éternelles, l'àme a pu les contempler ; elle a été unie à elles, elle s'est, pour ainsi dire, imprégnée de leur essence intelligible et de leur beauté. C'est pourquoi, dans le monde sensible où elle vit maintenant, à travers les opinions trompeuses que les sens lui suggèrent, elle peut, guidée comme par une lumière intérieure, retrouver les vérités qu'elle a connues autrefois et aimées, et distinguer, des apparences qui pass(*nt, la vérité qui ne passe pas.
— Mais que l'âme a été, une première fois, mise en communication avec ces prétendus êtres intelligibles, cela, tu le supposes, Platon, mais tu ne l'expliques pas. Tu n'expliques donc pas ce que c'est que connaitre, et non plus ce que c'est que se souvenir. Ce n'est pas expliquer qu'expliquer un terme par un autre quand on n'explique pas le premier.
Il y a deux ans, à Memphis, j'ai eu l'occasion de voir un barbare qui venait, disait-on, des rives de l'Indus. Cet homme étrange, aux traits bronzés, était d'une habileté prodigieuse. Une petite table, disposée devant lui, était recouverte des objets les plus communs et les plus vulgaires : quelques cailloux et quelques herbes cueillies sur le chemin, des pois chiches, que sais-je encore? De la main droite, l'Indien tenait une baguette noire. Il frappait sur la table à trois reprises et, aussitôt, comme par enchantement, les cailloux, les herbes et les pois chiches disparaissaient : à leur place, surgissaient, de la table elle-même, des couronnes
de poète et une gerbe de roses d'où s'envolaient deux colombes amoureuses. La foule, ravie, applaudissait; la foule applaudit toujours. Eh bien, Platon, ton habileté est aussi prodigieuse que celle de l'Indien, et du même genre. Alors que, sur ton chemin, tu rencontres une difficulté, tu frappes trois coups sur la table et la difficulté s'évanouit : à la place surgissent des roses odorantes et des tourterelles. Au lieu d'enseigner à tes auditeurs comment l'âme connaît et comment elle se souvient, tu affirmes qu'elle a connu et qu'elle se souvient parce qu'elle est immortelle. On te tient quitte et tu es applaudi : l'on oublie même que tu avais promis d'apporter une preuve.
Si, du moins, de cette âme que tu déclares immortelle, tu donnais une définition précise? Mais, comme ce fils de Poséidon, gardien des troupeaux de la mer, qui, pour échapper aux poursuivants, revêtait de trompeuses apparences, l'âme humaine, s'il faut t'en croire, serait tant de choses différentes qu'on ne peut plus savoir au juste ce qu'elle est. C'est une essence, dis-tu, toujours identique à elle-même ; elle est de la nature des êtres intelligibles ; elle est le lieu des idées : moyen terme, grâce auquel le monde sensible et le monde intelligible sont mis en rapport ; elle est autre chose encore : principe de vie, principe de mouvement et, enfin, le siège des passions puisqu'elles la portent au mal. — Elle est à la fois trop de choses différentes, Platon.
Raisonnons : l'âme, selon toi, est de la nature des êtres intelligibles. Ces intelligibles, où sont-ils? J'entends que tu affirmes qu'ils existent en dehors de nous, et que tu leur donnes une réalité de beaucoup supérieure à celle de nos idées. 11 se peut même que tu comprennes ce qu'ils sont, puisque tu les déclares intelligibles, mais tu ne dis pas ce qu'ils sont. Ce n'est pas assez de prétendre que ce sont des essences. Je ne sais, moi, définir un objet que par ses qualités et ses propriétés sensibles, et tes essences, Platon,
n'ont aucune qualité sensible par où je puisse les saisir et m'emparer d'elles. Enchaînés dans la caverne, où ils tournent le dosa la lumière, les hommes, s'il faut t'en croire, ne voient que des ombres, el, au delà, existe la réalité. Mais celle réalité tu devrais nous la montrer; tu ne le fais pas, tu ne le peux pas. Ce qui parait, je le vois et je le comprends; je puis, en l'analysant, le connaître. Pourquoi donc imaginer au delà de l'être qui parait, et pour l'expliquer, un autre être qui ne parait pas, que nous ne pouvons pas connaître? C'est ce qui pfiraît, Platon, qui existe, et non ce qui ne paraît pas. Les êtres que nous voyons et que tu appelles des fantômes et des ombres sont la seule réalité; nous ne pouvons en atteindre, ni même en imaginer d'autres.
Le Discours, sur ce point, me conduit à conclure que rame, si elle est, comme tu l'affirmes, de la nature des essences éternelles, est un être de fantaisie, comme sont ces intelligibles auxquels elle ressemble.
— Mais elle existe, reprends-tu, el comment n'existeraitelle pas puisqu'elle apporte au corps la vie et le mouvement? Elle existe et elle est immortelle : principe de vie elle ne peut recevoir le contraire de ce qu'elle apporte. Tu prétends d'une autre part, que la vie vient de la mort et que la mort vient de la vie, el si un adversaire en disait autant, tu ne manquerais pas de lui faire des reproches. Comment se peut-il, dirais-tu, que la vie vienne de la mort si l'âme ne peut rien tenir de ce qui est contraire à la vie? Ce reproche, Platon, je n'entends pas te l'adresser. Ta pensée, si j'ai su la comprendre, serait que l'âme seule est cause, qu'elle seule apporte la vie, que c'est elle, alors qu'elle change de corps, qui passe par les contraires, allant de la vie à la mort, de la mort à la vie. Mais, par PoUux, je maintiens à bon droit que cet argument, par lequel tu prétends démontrer que l'âme existe et qu'elle est immortelle, suppose cela, que l'âme existe ; et, en effet, tu appelles l'âme la source de la vie.
Comment peux-tu dire, d'ailleurs, que les contraires engendrent les contraires, que le grand naît du petit, que la vie procède de la mort? Si le Sphinx, sur la route de Thèbes, eût posé de telles énigmes au malheureux Oïdipous, il ne les eût certes pas résolues. Le grand et le petit, d'abord, ne sont pas des contraires, ou, plus exactement, ni le grand n'existe, ni le petit. Ils existent par comparaison l'un avec l'autre. Les choses grandes ne sont grandes que par rapport à d'autres plus petites : elles seraient petites, rapprochées d'autres plus grandes. Pour un homme qui observe les choses avec précision, il me semble que cette affirmation, que les contraires naissent des contraires, est vide de tout sens. Réfléchis, je te prie, qu'on ne peut comparer que des choses semblables entre elles par quelques points, dissemblables par d'autres, mais non pas des choses entièrement dissemblables. Or, rien n'est plus dissemblable que des contraires, et, s'ils naissent les uns des autres, rien ne pourrait désormais provoquer l'étonnement ; non, pas même cette fable qu'on nous enseigne dès l'enfance, que Poséidon, en frappant de son trident le sol de l'Attique, en a fait surgir un cheval fougueux.
Nous écarterons, si tu le veux bien, la preuve par les contraires, et nous conserverons, pour l'examiner, cet autre argument, que c'est l'âme qui apporte la vie au corps et qui le meut : l'âme est principe de vie. Elle fait circuler le sang dans les veines, jouer les articulations; elle comprime ou détend les muscles. Grâce à elle, nous pouvons respirer, marcher, courir, vivre enfin. Qu'est-ce que le mouvement, sinon le signe de la vie ? Je vois toujours que tu affirmes que l'âme existe ; et, afin de mieux persuader les autres de son existence tu ajoutes qu'elle est la vie. Mais ce n'est pas là définir l'âme ni prouver son existence : tu déclares seulement qu'elle est, et tu le déclares si souvent, que tu finis par convaincre de son existence ceux qui t'écoutent et
Prat. — Le Mystère. 3
3t LE MYSTKIIE DE PLATON
peiit-ôtrc aussi loi qui ItMir parU's. Pourtant, si Y Ame n'existait pas, Platon? P<nil-èln» i'àuie n'existe-t-elle pas?
Quand je m'observe afin de surprendre en moi les secrets de la vie, je vois (|ue mes organes, les uns à mon gré, d'autres sans que j'inlervienne, fonctionnent naturellement. C'est ce fonctionnement que j'appelle la vie. J'en conclus que mon corps est constitué pour se mouvoir et pour agir. Je constate ainsi que je vis, mais je n'explique pas la vie, je ne me rends même pfis exactement compte des fonctions ellesmêmes. Comment les aliments introduits dans nos organes se transforment-ils de manière à faire du sang et à entretenir l(»s tissus? je l'ignore. En quoi serai-je plus savant si j'affirnu' que c'est l'àme qui est la cause de la vie? D'où vient la vie? nos descendants l'apprendront peut-être. La science, comme un enfant dans les langes, balbutie encore; il faut attendre qu'elle se développe et qu'elle grandisse. J'entends la vraie sciences Platon, et non la tienne qui n'est qu'un tissu d'imaginations.
Disciple d(? Sokratès, tu professes, d'après ton maître, que la connaissance de soi est le point de départ de la science véritable et h» commencement de la sagesse. C'est chercher la science et la sag(»sse où (»lles ne peuvent être. Les prêtres d'Apollon ont inscrit un mensonge sur le fronton du temple de Delphes. 11 n'est pas possible» à l'homme de se connaître, du moins dans le sens où tu entends la connaissance de soi, ni les autres choses d'après cette connaissance qu'il aurait prise de lui-même. Elle est une source intarissable de sophismes, cette antique et célèbre maxime. Ces hommes, tes amis, Platon, auxquels je donnerais volontiers le nom de psychologues, qui se font gloire de connaître leur i\me et l'àme des autres hommes, ne sont que des rêveurs et des conteurs de fables, des hommes dangereux pour la cité, et que, si j'étais le maître, je reconduirais jusqu'au delà des portes — sans les couronner de tleurs. Si tu n'étais pas
dupe de rarrangement des mots, tu reconnaîtrais qu'il nous est impossible de tourner nos yeux en dedans afin de contempler cette âme que tu appelles la cause de la vie et de la pensée. Certes, c'est un fait, que je suis vivant, et c'est encore un fait, que je pense, puisque je suis ici, au milieu de vous, à discourir, à discuter...
KALLIKLÈS
Tu pourrais ajouter : à combattre.
EUDOXOS
J'ajouterai : à combattre, pour t'être agréable, Kalliklès. Mais de ce fait que je vis et que je pense, il ressort que je vis et que je pense, et non pas autre chose. Par l'observation je pourrai analyser et décrire les mouvements du corps, je pourrai encore grouper mes pensées et les classer selon qu'elles se ressemblent ou selon qu'elles diffèrent, distinguer la mémoire de la fantaisie, la fantaisie du désir et de la volonté, retrouver en un mot les éléments de mon être sensible que je puis connaître; mais une âme distincte de cet être, comment pourrais-je la découvrir? Je suis formé d'un ensemble d'organes d'où résultent mes pensées, qui restent acquises pour la pensée future : c'est la mémoire ; il n'existe pas en moi quelque autre chose, par quoi je puisse penser tantôt une pensée tantôt une autre, et qui, en outre, aurait pour fonction d'ordonner toutes ces pensées et de leur assigner un rang. Et il n'y a pas de science de l'àme puisqu'il n'y a pas d'âme, si par ce mot on entend désigner autre chose que l'ensemble harmonique des organes. Car tu as beau la décrire, cette âme, elle n'existe pas, Platon; tu as beau dire que l'âme du sage a des ailes, grâce auxquelles elle peut regagner le monde intelligible, sa vraie patrie, tu as beau affirmer qu'elle est principe de vie et qu'elle est immortelle, tu ne peux ni l'observer ni la connaître, et tu
:iO LE MYSTHUE DE PLATON
n'as pas h» droit di» diri» qu'elle existe. Ce que tu peux observer, ee sont des pensives parlieulières, des émotions, des passions, telle qualité (»ueore ou tel vice : ce sont là des choses qui paraissent, qui se montrent et qu'on peut saisir; tu ne peux i)as connaître» autre chose, Platon, parce qu'il n'y a pas autre chose. Un secoud homme n'existe pas qui regarderait l'autre ])enser, sentir, vouloir, et qui s'identifierait avec le premier dans ses difFérentes opérations. Est-il possible de se regarder penser? Pourrais-tu te mettre sur la porte pour te regarder ])asser dans le chemin? Et si telle chose qu(î rdme n'existe même pas, rien d'étonnant à ce que tes preuves soient si faibles qui tendent à démontrer qu'elle est innnortelle.
La vérité est ailleurs et il faut la chercher autrement. Au lieu de fermer les yeux afin d'étudier les vaines opérations de l'àme, il faut les ouvrir grandement sur le dehors, observer, analyser tout ce que nous pouvons voir, en faire un minutieux catalogue, travailler enfin à acquérir des connaissances exactes et précises qui nous donneront un pouvoir sur la nature, qui nous rendront mieux instruits et plus puissants. Apprenons <\ connaître la nature, avant de prétendre nous connaître ; ce n'est qu'après l'avoir connue que nous pourrons savoir ce que nous sommes nous-mêmes. De grâce, Platon, abandonnons aux vieilles femmes, aux nourrices et aux poètes ces fables qui enchantent les enfants. La philosophie est une science austère et non pas un amusement. Elle doit envelopper tout le savoir acquis.
Quand Eudoxos eut fini de parler^ il y eut un silence. Les interlocuteurs^ pendant quelques instants^ se regardèrent avec inquiétude. Il y avait de la provocation et quelque fierté dans les regards d' Eudoxos, Aglaophamos tournait ses
yeuXf tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s'il eût cherché quelque chose et attendu quelqu'un, Antisthénès caressait de sa main ridée sa longue barbe blanche, et Kalliklès, avec un élonnement joyeux, observait le jeune homme, dont le discours lavait surpris. Quelques disciples de Platon, des éphèbes qui, peu à peu, s'étaient rapprochés et écoutaient debout, dissimulaient mal leur colère contre Eudoxos. Ils semblaient craindre que leur maître aimé ne pût facilement répondre à la violence de ces arguments qui sapaient tant de belles croyances. Cependant, sa belle et puissante tête inclinée légèrement sur son épaule droite, Platon souriait d'un beau sourire. Puis, d'un geste noble, il releva le front, regarda son adversaire et le discours reprit.
PLATON
Mon cher ami, j'éprouve un grand embarras à te répondre. Ce n'est pas que tes arguments m'aient complètement persuadé de la fausseté de ma doctrine; mais tu es très jeune et je suis très vieux, trop vieux pour accepter, au sujet des problèmes que nous discutons, des solutions nouvelles; à peine, s'il plaît aux dieux, le temps me sera-t-il laissé d'approfondir encore et d'examiner sous d'autres faces les thèses que j'ai posées moi-même, ou celles que je tiens de mon maître. Ces thèses, Eudoxos, tu les as combattues avec une violence telle que tout espoir m'est interdit de te persuader ou de te convaincre. Mieux vaudrait peut-être en rester là, et nous séparer bons amis, que de continuer un discours inutile pour toi, et pour moi dangereux. Regarde-moi : je suis un vieillard, l'âge a alourdi Tintelligence que les dieux m'ont donnée ; si je puis combattre encore, ce n'est pas, tu dois en convenir, à armes
égales. Si, de plus, notre discours doit se départir du ton aimable en usage parmi les philosophes qui discutent, pour tomber dans la violence, sinon dans Tinjure, il me paraît préférable de Tarréler dès à présent : mes habitudes et mon âge m'empêcheraient de te suivre dans cette voie, et aussi mon respect pour Sokratès, que notre discours voudrait honorer.
Peut-être, Platon, que mon amour pour la vérité ma entraîné plus loin que je n'aurais voulu; mais je n'oublie pas que tu as été mon maître et que, le premier, tu m'as appris à respecter les vieillards.
PLATON
Ta réponse me rassure.
AGLAOPflAMOS
Elle me rassure aussi, Platon. Si jamais Eudoxos était le maître à Athènes, sans aucun doute il te condamnerait à Fexil. Peut-être ne te refuserait-il pas, quoi qu'il dise, la couronne du poète?
PLATON
Et toi aussi, mon cher hôte, tu m'exilerais, si tu étais un jour tout-puissant à Athènes.
Eudoxos, j'ai beaucoup vécu; je connais quelque peu les hommes et je sais combien est glissante cette pente qui nous entraîne, de l'attrait de la lutte la plus courtoise et la plus noble telle que la nôtre, à l'emportement et parfois à l'injure. Souvent, quand nous nous apercevons que le discours nous a conduits trop loin, il est trop tard pour rebrousser chemin. Ce que je dis est vrai, surtout pour les jeunes gens dont le sang est plus chaud et court plus rapidement dans les veines ; cela est vrai aussi, parfois, pour les vieillards, et notre Aglaophamos, si j'en juge par son visage qui semble irrité,
ne demanderait pas mieux que de combattre : il est très vieux pourtant. C'est que Thomme, qu'il soit jeune ou vieux, n'aime pas qu'on le contredise. Être d'une autre opinion que la sienne, c'est avoir tort; il veut être vainqueur dans toutes les luttes qu'il soutient, même si c'est pour s'amuser ou pour s'instruire qu'il combat. Ecoute : hier, dans la soirée, avant qu'Hélios s'abaissât derrière la colline, Aglaophamos et moi, selon notre habitude, nous discutions dans le jardin ce redoutable problème que les philosophes aiment à agiter, quand le moment est venu pour eux de songer à la mort : quel est pour l'homme le Souverain Bien? Et nous ne parvenions pas à nous persuader mutuellement. Notre discussion fut interrompue par l'arrivée de deux éphèbes. Ils avaient franchi en riant le large fossé qui sépare, de notre jardin, la route qui conduit à Athènes, et, toujours riant, ils se poursuivaient le long des allées. Ils étaient beaux tous deux. C'était une joie pour moi de les regarder courir. Dès qu'ils se furent rejoints, tout près d'ici, à deux pas de la statue d'Éros, ils enlevèrent prestement leur chlamyde et se prirent à lutter. Quelle élégance et quelle souplesse dans leurs mouvements! Ils semblaient être également vigoureux, et, du tertre où nous étions, nous pouvions voir très exactement les muscles tendus se dessiner sous la peau. Les membres enlacés, poitrine contre poitrine, chacun semblait faire un effort surhumain pour renverser l'autre. Mais en vain. Ni l'un ni l'autre ne fléchissait. Leurs pieds semblaient avoir pris racine dans le sol. Cette lutte, pourtant, n'était qu'un jeu. Quand les deux enfants, reprenant haleine, se regardaient, un sourire de bonté éclairait leur regard. Bientôt ils s'avisèrent que nous les observions. Excités par notre présence, la lutte entre eux recommença, plus ardente. Chacun, maintenant, voulait montrer qu'il était plus fort que l'autre, et plu^ agile. Les cœurs étaient pénétrés du désir de la victoire. Les visages avaient pris une expression sérieuse,
prosqiK» irritéi». Ils ne souriaionl plus : c'étaient des adversaires qui eoinhatlaient. Si je n'étais intervenu, à ce moment, il est à craindre, mon cher Eudoxos, que le jeu des deux enfants ne se fiU terminé (mi un combat cruel.
KIDOXOS
IVnserais-lu vraiment, Platon, que mon désir fût de combattre autrement qxw pardesarpjuments?
VLATON
Je ne le pense pas; mais, à vrai dire, je le crains un peu. C'est que le Discours me conduira peut-être, Eudoxos, à te dire d(»s paroles qui ne seront pas toujours agréables à entendre.
EUDOXOS
Je les entendrai tout de même, Platon.
PLATON
Scms te fAcber?
EUDOXOS
Sans me fAclier.
PLATON
Puiscjue tu consens îi ne pas le fâclier, mon jeune ami, je t'interrogerai à mon tour, et, ensuite, je m'appliquerai à te répondre.
11 se peut que je me trompe; ma mémoire n'est plus, comme autrefois, fidèle et prompte; il me semble, cependant, qu'il ne s'en faut pas de beaucoup que huit années se soient écoulées depuis que tu as quitté l'Académie.
EUDOXOS
Il s'en faut de quelques jours îi peine.
AGLAOPHAMOS ^.l
PLATON
Voici que mes souvenirs reviennent comme des oiseaux évadés qui rentreraient dans la cage dès qu'on les appelle. Je te revois tel que tu étais, adolescent à peine. La barbe n'avait pas encore allongé ton visage, et, déjà, il y avait je ne sais quelle fierté dans tes yeux. Tu m'as dit que tu quittais Athènes pour courir le monde et t'instruire, afin de pouvoir être, un jour, utile à ta patrie.
EUDOXOS
Je n'étais qu'un adolescent, Platon, tu viens de le dire toimême.
PLATON
Mais je ne t'adresse aucun reproche. Ton enthousiasme, ce jour-là, m'avait amusé. L'enthousiasme convient à la jeunesse. D'ailleurs, beaucoup plus que d'autres, tu as tenu les promesses que tu t'étais faites à toi-même, et Knide te regarde aujourd'hui comme le meilleur de ses fils. Tu es un de ces êtres privilégiés que les immortels comblent de leurs dons ; ton nom est un de ceux que les vieillards eux-mêmes, à Athènes, prononcent avec respect.
EUDOXOS
Platon, je t'en prie, ne te joue pas de moi. Je sais maintenant que l'univers est plus vaste que je ne le croyais autrefois, et je sais encore que si j'ai quelque réputation à Knide, je suis inconnu à Athènes. Je puis, du moins, me rendre cette justice, que je n'ai pas perdu mon temps. Partout, selon qu'il m'a été donné de le faire, j'ai observé la nature, j'ai médité et, de plus en plus, je me suis éloigné de la philosophie que tu m'avais apprise.
PLATON
Tu as interrogé les hommes et observé les choses. A l'en-
siMfçnoniont de lVM*(»h» tu as comparé les enseignements de rcxpérioiice, et c'est après avoir ouvert tes yeux tout grands sur le dehors ijue tu as méprisé Platon, ne reconnaissant (ju'un seul maître : la grande Nature.
C/esl à peu prrs cela, sauf que je n'ai pas méprisé Platon.
PLATON
Pas lui, pcMit-ètre, mais sa doctrine; peu importe, d'ailleurs. l)is-m(»i, maintenant : «juand tu interrogeais les hommes, dans h»s i1es, ou en Kgypte, n'as-tu pas remarqué qu'ils n(* répondaient pas tous exactement à tes questions? que les uns répondaient <'omme il fallait répondre, d'autres d'une façon obscure? que d'autres, enfin, ne répondaient pas parce qu'ils n'avaient pas compris?
EUDOXOS
Comment ne l'aurais-je pas remarqué? Il est des hommes (|ui entendent immédiatement une démonstration géomé- Iricjue (4 d'autres qui ne l'entendront jamais, quelles que soient les exidications qu'on leur donne.
PLATON
Eh bien! nous dirons des premiers, si tu le veux, qu'ils ont l'esprit géométri((ue, de même que nous dirions de ceux ((ui, plus facilement (|ue d'autres, apprennent à jouer de la lyre, qu'ils ont l'esprit musical.
KUDf>X0S
Nous le dirons pour te faire plaisir; mais, Platon, pourquoi le dirons-nous et où veux-tu en venir?
PLATON
Attends un peu, le Discours nous conduira. Il nous a appris
déjà qu'il y a des intelligences d'ordre différent, les unes comprenant mieux, d'autres moins bien, les unes comprenant certaines choses que d'autres ne comprennent pas.
Je le reconnais. Mais je voudrais savoir, Platon, à quelle fin tend le Discours. Je suis comme un aveugle qui avance à tâtons dans les ténèbres.
PLATON
Comme tu es impatient et méfiant ! Tu crains déjà que le vieux Platon ne te tende un piège, et tu l'obliges à satisfaire ta curiosité plus tôt que ne le voudrait le Discours. Le Discours se propose de démontrer à Eudoxos que, s'il est excellent géomètre, il n'est pas encore philosophe.
EUDOXOS
Mais je me fais gloire, Platon, de n'être et de ne vouloir être qu'un géomètre, qu'un astronome, qu'un observateur exact des choses que je vois. La géométrie n'est pas méprisable et tu ne l'as pas toujours méprisée.
PLATON
Apollon joueur de lyre m'est téAioin que je ne la méprise pas.
EUDOXOS
N'as-tu pas dit, autrefois, que nul ne devait entrer dans ton école s'il n'était géomètre ?
PLATON
Et je le redis souvent, mon ami, en ajoutant, toutefois, que nul n'y restera s'il n'est que géomètre. Car j'ai pu observer — j'observe aussi, moi, Eudoxos — que ceux qui ne sont que géomètres font peu de cas de la philosophie et
4i 1-E MYSTÈRE DE PLATON
lies pliilosoplit's. Us appliquent aux questions philosophiques la uiétliodi» que leur a enseignée cotte science qu'ils aiment, et, couinie ri»s questions sont telles, qu'on ne peut les aborder l't les pên»'»trer |var l'observation des choses sensibles, leur esprit, se tmuvant siuis point d'appui, perd Téquilibre et n'a plus d'autre ressource que la négation et le mépris. C'est parn» que tu n'es que géomètre, Eudoxos, que tu n'entends |kis les souvi»i*ains problèmes qu'agitent les philosophes, et c'est jmrce que tu n'entends pas que tu essiiies de rêfutiM* et (|u»» tu nies.
Kl'DOXOS
Ht si j'avouais, Platon, qu'en ce moment, malgré mon attention, je m» puis trouver un sens <\ tes paroles, peutêtre se rai s- tu étonné?
PLATON
Non, mon ami, le cimtraire m'étonnerait davantage; je ne voudrais maintenant que te faire comprendre pourquoi tu ne peux pas comprendre.
EL'DOXOS
Essaie toujours, IMaton. Je suis de loisir et j'écoule.
PLATON
Une fois qu'il eût établi le plan de la création, le Démiurge se réjouit dans son cœur. Le monde dont il avait combiné les éléments était harmonieux et beau, un, à la fois, et divers. Deux choses n'existaient, ni deux êtres, absolument identiques l'un à l'autre ; mais ni deux choses, ni deux êtres, n'étaient absolument différents. Êtres et choses avaient entre eux comme un air de parenté. Chaque chose et chaque être conservaient leur individualité propre, mais s'harmonisaient avec les autres êtres et les autres choses d'une façon si exacte que les uns devenaient les compléments des autres.
Ainsi l'ensemble des êtres et des choses formait un harmonieux concert. Mais seule une intelligence divine est de nature à saisir tous les rapports dont les combinaisons savantes fondent la subtile harmonie qui s'élève de la création. Et cela est juste, Eudoxos; les mortels ne sauraient prétendre à l'intelligence des dieux. Mais c'est aussi parce que l'intelligence des hommes est une et diverse à la fois, comme tout ce qui a été créé, qu'elle est capable de comprendre quelque chose si elle ne peut tout comprendre. Aucun de nous n'entend l'harmonie tout entière qui enveloppe et soutient l'Univers. Nos intelligences sont semblables entre elles, non pas identiques. Les uns comprennent mieux, d'autres moins bien; les uns comprennent certaines choses que d'autres ne comprennent pas ; et ce que nous ne savons pas comprendre, nous le méprisons quelque peu. C'est la source de nombreuses querelles entre les hommes; elles sont futiles et vaines et récréent les dieux sans les réjouir.
Voilà pourquoi, Eudoxos, il existe des intelligences de plusieurs ordres. Peut-être pourrions-nous les distinguer et les classer?
EUDOXOS
Peut-être? Mais tu parles par énigmes, Platon, et je persiste à ne pas te comprendre.
PLATON
Attends un peu. L'énigme bientôt s'éclaircira d'elle-même, et, je l'espère, tu comprendras.
En laissant de côté les différences nombreuses qui séparent les esprits, et dont je ne méconnais pas l'importance, j'établis deux catégories fondamentales d'intelligences distinctes. Elles se complètent l'une par l'autre afin d'obéir au plan du Démiurge. Je ne dirai pas de ces deux intelligences que l'une est supérieure , l'autre inférieure ; puisqu'elles
'tù LE MYSTÈRE J)E PLATON
font toutes deux partie, au même titre, de Tœuvre divine; je ne veux que montrer qu'elles ne se proposent pas le même objet. J'appellerai, si tu le permets, Tune géométrique, Tautre critique.
L'esprit gt'»ométrique a pour fonction de tirer les conséquences de principes, quels qu'ils soient, tantôt fournis par Tintelligence elle-même, comme sont les axiomes de la géométrie, tantôt par l'observation des phénomènes naturels. Ou bien il conclut du général au particulier, ou bien il s'élève du particulier au général, de Tobservation des phénomènes à la conception de l'harmonie générale des phénomènes. Tout le temps qu'il déduit ou qu'il généralise, l'esprit géométrique se développe sûrement et à son aise; à chaque instant, nous sommes témoins qu'il fait des découvertes utiles pour les hommes. Mais ces principes, sur lesquels il édifie la science, l'esprit géométrique ne les discute pas.
Tout autre est l'esprit critique, Eudoxos, cet esprit que tu crois opposé à l'esprit d'observation. Il n'est pas opposé à la science, mais, en un sens, il est supérieur k toute science, à la dialectique elle-même, en dehors, toutefois, de cette soumission qui est due aux lois du raisonnement, parce que le raisonnement s'applique à tous les principes et les met en question, tandis que l'esprit géométrique suppose toujours des principes qu'il n'éprouve pas le besoin d'examiner. Et c'est là une différence qui distingue profondément les intelligences, et fait que les unes tendent naturellement à la connaissance empirique des choses, les autres s'élèvent h la raison des choses, à la philosophie. La philosophie, c'est un reproche que tu lui adresses, cherche partout des raisons : celles qui s'avouent, pour les contrôler, celles qui se dissimulent, pour les faire ressortir. Elle étend partout son investigation; elle veut pénétrer jusqu'à l'âme même de la vérité et ne se déclare satisfaite qu'alors seulendent qu'elle tient
en ces mains cette âme captive et dans l'impossibilité de s'évader. C'est qu'elle aime la vérité de toutes ses forces, Eudoxos, non pas les vérités particulières seulement, celles que l'on peut voir ou toucher, mais la vérité première et fondamentale, à laquelle toutes les autres sont suspendues et qui est comme la vérité de la vérité.
Tandis que le philosophe applique son intelligence à la conquête de la vériié première, toi, Eudoxos, tu te refuses à remonter au delà de ces vérités secondes qu'on peut démontrer ou directement observer, et quand tu entends dire, par exemple, que l'âme est le principe de la vie ou du mouvement, au lieu d'étudier cette parole avec bienveillance, te demandant si, considérée d'un point de vue supérieur, elle ne pourrait te paraître utile ou belle, tu exiges immédiatement que l'on t'apporte une démonstration géométrique ou une preuve expérimentale. Une telle preuve ne peut être donnée : il n'est pas possible de faire comparaître une âme pour que tu la voies et que tu la touches. C'est pourquoi tu triomphes aisément d'un vieillard et tu dis : « Platon 1 quelle prétention est la tienne de vouloir démontrer que l'âme est immortelle, puisque tu ne peux seulement montrer que l'âme existe ! » Elle existe pourtant, Eudoxos, elle existe pour les philosophes que la dialectique sait persuader, non pour un géomètre qui ne veut pas, en dehors du monde sensible, admettre de cause.
EUDOXOS
J'ai dit mes raisons de ne pas croire à l'existence de l'âme, et j'attends encore que tu opposes des arguments à mes arguments; tant que tu n'opposeras à mes objections que des fictions poétiques et vagues, je ne serai pas persuadé. Démontre comme tu le voudras, en philosophe, s'il est vrai qu'il existe une démonstration philosophique, mais démontre. Tu as parlé beaucoup jusqu'à présent, tu n'as rien démontré.
J'essaierai de démontrer en philosophe. Hudoxos, si ti consens à faire un effort pour meolenilre. Cp n'est pas d'ailleurs à Platon, ou du moins h Platon seul, que tes objections s'adressent; entends dont- d'abord te que peut te' dire i'àme de Sokratès qui plane au-dessus de nos tètes
'c Eudoxos, tu nies que j'existe parce que je ne pui» t'apparaitre, et tu contestes toutes les preuves que j'ai fait valoir autrefois en faveur de mon existence. Tu ne t'aperçois pas, qu'au momen t même oti, pour démontrer que je n'exista pas, tu m'accables sous tes arguments de géomètre, démontres que j'existe. Rentre en toi-même et réfléchis. Demande-toi si ce n'est pas ton intelligence qui raisonne, et si ton intelligence n'est piis distincte de tout ce qui n'est poa elle et dont elle a mission de juger. C'est ton intelligence qui est ton âme, Eudoxos. Le fait seul que tes arguments-; contestent l'existence de l'îlme, ou la nient, prouve que tu as une âme. Quant aux raisons que j'ai présentées en faveur de l'immortalité de l'âme, je pourrais te les abandonner, ô géomètre! Tu peux les mépriser : ce ne sont pas des démonstrations apodictiques. Je ferai, toutefois, si tu le mets, nue exception en faveur de la preuve par la cence : celle-là est belle, mon ami, et je crains que tu n'aies pas su en pénétrer le sens. Les autres, je l'avoue, ne sont que des symboles de la vérité. Elles s'adressent, non pas la raison, mais à l'imagination de ceux qu'on veut persuader. Les ignorants, qui ne peuvent atteindre aux vérités fondamentales, parce que leur in telli genre est obstruée, fermée aux raisonnements, ont droit cependant à la vérité les philosophes la leur doivent présenter sous forme de symboles. C'est ce que j'ai fait durant ma vie, et mém< dans la prison, quelques heures avant de mourir. Aux philosophes, toutes les fois que je l'ai pu, j'ai apporté la preuve
aux hommes de la cité et aux enfants qui faisaient crédit à mon ardent amour de la vérité, j'ai représenté des images de la vérité qui suffisaient à les persuader et à les convaincre, alors que des raisonnements sur les idées n'y auraient pas réussi. C'est contre ces symboles, Eudoxos, que tu t'es lancé avec violence ; tu les as pressés dans tes mains robustes et tout leur éclat s'est terni. Je t'abandonne donc ces malheureux symboles que tes arguments ont violenté, et, à leur place, Platon, qui les connaît, te donnera, s'il le juge à propos, les preuves véritables. »
Voilà ce que l'âme de Sokratès m'ordonne de te dire, Eudoxos. Sa réponse te satisfait-elle?
Elle nae satisfait, Platon, puisqu'elle revient à dire, si j'ai bien compris, que les arguments du Phédon, sauf un, sont dépourvus de valeur. J'attends, pour la réfuter, que tu exposes de nouveau la preuve par la réminiscence. Je réfuterai aussi les autres preuves, s'il s'en présente.
PLATON
Et si, par hasard, elles te persuadaient?
EUDOXOS
Elles ne me persuaderont pas.
PLATON
Quel habile homme tu es, mon cher ami, de décider qu'un argument est sans force que tu ne connais pas. encore! As-tu seulement réfuté les preuves du Phédon? Remarque que l'âme de Sokratès n'a pas déclaré qu'elles fussent méprisables. Cependant, à l'exemple de mon maître, j'abandonne ces preuves et, si les dieux me viennent en aide, j'en proposerai de nouvelles.
Prat. — Le Mystère. 4
50 I.E MYSTÈUE DE PLATON
Veux-tu que je prouve d'abord, Eudoxos, que cette chose existe que nous appelons une âme?
EUUOXOS
Mais, Platon, c'est ce que je désire, et depuis longtemps.
PLATON
Ton désir sera satisfait. Je voudrais auparavant te poser une question.
Quelle question ?
PLATON
Elle est simple, mais méfie-toi, elle cache un piège. Écoute : Si un laboureur aux pieds poudreux s'approchait de toi au moment où tu traces sur le tableau des figures géométriques et te disait, riant dans son ignorance : « Homme, pourquoi famuses-tu à de pareils enfantillages, pourquoi, au lieu de faire une œuvre utile, dessines-tu des barres et des ronds ? »
Que lui répondrais-tu, Eudoxos?
EUDOXOS
Qu'il est un sot,
PLATON
Et la réponse serait méritée. Maintenant, dans le cas où ce serait une vérité, que l'àme existe, si tu ne niais son existence que parce que tu n'as su découvrir ni sa nature, ni son essence...
EUDOXOS
Voudrais-tu dire, Platon, que j'ai fait preuve de sottise?