PLAT
L*' «i*>ir •!•- lriir«i n«*^. I^?< cinquante fiJIes de Danaoségor- ^rivnt l»'urs t:iD*|uaDt»* êpou\. El Zeus. afin <iiie Fexpiation fût é^alr au fi.»rfait. l^s coodamoa à remplir un tonneau qui n'a pas d*f f^Dii. Chacune d>lle>. à lour de rùle, et sans répit auciiu. :?Vn va puiser au Slyx Teau qu'elle verse ensuite, et qui s>nfuil aii>>ili»l p«:»ur retourner au fleuve. La condition dr \'\u*mmK' sur la terre se peut comparer au supplice d».':* Danaiiles. Nous aussi, ni'kus avons à remplir un tonneau sanrr fonil. Quel crime avons-nous commis, en ces temps dont nul homme ne garde la mémoire, je ne veux pas le dire maintenant. Je dirai seulement que le dieu nous tient rigueur et que, tant que notre crime n'aura pas été expié, nous resterons sur la terre, cherchant, sans être sûrs de jamais la découvrir, la solution de ce problème : pourquoi vivonsnous? Est-ce donc que notre àme ne doit pas s'appliquera le résoudre? Qu'im[»orte que nos efforts soient vains, si d eux-mêmes ils sont, pour nous, une consolation et une espérance? Ils sont, du moins, une preuve de la noblesse de notre nature première. Et pourquoi serait-il interdit à notre nme de croire qu'avec laide des dieux un jour viendra où elle pourra retrouver ses ailes et s'élever au-dessus du sol où elle reste attachée? Quelle que soit la faiblesse de l'intelligence des hommes, il ne convient pas de la décourager. Comme les filles de Danaos, travaillons sans relâche et peutêtre un jour viendra où les dieux miséricordieux, touchés de nos elFortS; nous donneront la vie bienheureuse.
Que l'homme recherche la vérité, Aglaophamos, et quil évite l'erreur par tous les moyens à sa disposition ; qu'il fasse sa joie de cette recherche î II est d'une belle âme et courageuse de vouloir pénétrer jusqu'à l'impénétrable. Ce n'est qu'après avoir mis à l'essai toutes nos énergies, que nous pourrons savoir quels obstacles elles peuvent surmonter^
et quels sont insurmontables. Travaille, Eudoxos, applique ton pénétrant génie à la découverte des lois qui régissent les phénomènes naturels, et si la science, plus tard, t'apprend à te défier des arrêts d'une fausse science, nous dirons que tu es devenu un véritable savant. Etudie la nature, mon cher géomètre, observe et analyse, et qu'Athéna te soit bienfaisante. Mais ne méprise pas la philosophie. Elle aussi peut rendre aux hommes d'inappréciables services. Ce qui touche à Torigine de la vie et à ses fins est le domaine du philosophe. Et c'est au philosophe encore qu'il appartient d'examiner, et non pa^ au savant, quel est, pour l'homme, le souverain bien.
Telle que je la comprends, Eudoxos, cette science que tu veux édifier ne devrait pas être une ennemie de la philosophie, mais son alliée la plus naturelle. Ne sont-elles pas issues l'une et l'autre de la souche commune? Toutes deux sont également capables d'erreur et de vérité : elles sont de l'homme, elles sont sœurs. L'une est l'aînée, l'autre la plus jeune. N'est-il pas naturel qu'elles s'avancent confiantes vers l'avenir, la main dans la main, se prêtant l'une à l'autre un mutuel appui?
EUDOXOS
Platon ! si la Science et la philosophie sont sœurs, ce sont des sœurs ennemies I
A moins que l'une et l'autre ne se liguent contre la vérité, contre le culte des dieux! La Science n'existe pas encore, et tu es tombé d'accord, Platon, que ni ses méthodes, ni ses analyses, ni ses découvertes ne pourront devenir un enseignement de vie morale. C'est à la philosophie que tu réserves une telle prérogative. Pas plus que la Science, la philosophie n^auira l'autorité nécessaire pour révéler aux hommes la
vérité, la véritable vie. Il n'y a qu'une théologie qui puisse assumer une pareille U\che. La théologie seule peut avoir, sur les sentiments des hommes, une action capable de dominer les mauvaises passions nées de Texpérience du mal, et de balancer la poussée des instincts égoïstes. A elle, il appartitMil de préparer les esprits et les cœurs et de parler asst»z haut pour donner des ordres qui soient obéis.
KALLIKLÈS
iNMinpioi la Science, vénérable Aglaophamos, ne pourraitrlh' ronlribuer au bonheur des hommes?
AGLAueUAMOS
Our ce rêve ail hanté l'esprit d'Eudoxos, je le comprends, il est jeune ; mais eojnmenl se peut-il, Kalliklès, que loi qui «onnais les lioiiiiiies, lu aies pris, du bonheur, une idée si mes(iuine et si fausse?
KALLIKLKS
E\W \w nu' paraît ni nies([uine, ni fausse. étranger! le dieu dont lu es le porte-paroles ne décerne pas souvent les élog<»sî
AGLAOeilAMOS
Ce ne sont pas des éloges ([ue tu dois attendre du Dieu, mais des vérités. Appli(|ue ton esprit à les comprendre.
Je t'accorde, je le réi)èle, ([ue toutes les découvertes se réaliseront, i[\w lu as iuiaginées, et d'autres encore que tu n'es pas eu état de i)révoir. J'admets qu'un démiurge naîtra lilus subtil (prikaros, qui, mieux que lui, attachera des ailes aux épaules des tils d'ilellen. Elles permettront à l'homme de gouverner la pesanteur, mais non les passions brutales qui les portent à se haïr et à se faire soufFrir les uns les autres. Vois quelles concessions je te veux faire : des chars seront inventés que des chevaux ne traîneront pas, des
chars dont le mécanisme savant obéira à Tintelligence. Ils amèneront nos descendants d'Athènes à Ekbatane, ou à Suzes, en moins d'une journée ; des navires sillonneront la mer, si rapides, qu'entre les parties de l'univers les distances seront comme supprimées ; des mondes nouveaux seront découverts et des hommes vivant sous d'autres lois et adorant d'autres dieux. Le commerce s'étendra, les échanges seront plus faciles, et les Athéniens, plus riches que les satrapes d'Orient, connaîtront des joies que vous ne pouvez même pas imaginer à présent.
Voilà ton rêve, Kalliklès, ton rêve agrandi et plus beau, n'est-ce pas, que tu ne l'as rêvé! Il est réalisé : tout ce que tu désires t'est accordé par la toute-puissance de la divinité.
KALLIKLÈS
Le dieu ne m'a encore rien accordé.
Le moment n'est pas de plaisanter, mon ami. Si le Dieu réalisait ton rêve, les hommes seraient les plus malheureux des êtres que sa bonté a animés.
Écoute : dans l'Attique, comme en Sicile, comme en Egypte, partout où m'a conduit la sainte mission que m'a confiée le Dieu, j'ai vu les pauvres excités contre les riches. Par la violence et par la ruse, ils se veulent emparer des biens que les riches ont injustement amassés. Si le Dieu t'accordait cette science que tu lui demandes, ô Kalliklès, la guerre ne ferait que s'étendre plus terrible que jamais et sans merci. Dès qu'elles auraient cessé d'être lointaines, ces joies que tu réclames pour les hommes, toutes les convoitises seraient allumées : rien ne pourrait réfréner les appétits déchaînés, ni les menaces, ni les châtiments! Quelle épouvantable mêlée, quelle guerre fratricide 1 Entends-tu les pRAT. — Le Mystère. 8
cris. 1*?» hla^phifines el les râles des mourants î El ce serait là le bonheur?
KALLIKLÊ<
Non, certes, vénérable Aglaophamos; mais pourquoi la Science serait-elle, néc»*ssairement , rou\Tière de tant de maux?
Parce qu'elle détruirait la tranquillité de TàmeL Les géomores à l'esprit oblus, que vous méprisez à Athènes sont, phis que vous, rapprochés de ce bonheur que vous cherchez où il n'est pas.
KALLIRLÈS
Toi si grave, Aglaophamos, peux-tu dire une telle chose?
Pourquoi no l^i dirais-je pas, si elle est vraie? Ils vivent, dans la crainte des dieux, heureux et résignés. Leur vie est frugale; (;t leurs joies sont saines. Ils savent rire et la campagne retenlit de leurs chants. Ils ignorent ce bien-être et ces jouissances que vous attendez de la Science. Peu leur importent les festins où les convives sont couronnés de roses, (»t l(»s joueuses de ilûte, et les danseuses, et les courtisanes. Que feront, ô Kalliklès, de ces géomores au cœur simple, les savants de l'avenir? Un émule d'Eudoxos, qui p(»ns(M*a qu(», décidément, la Hellas est trop petite, viendra U's persuader par d'insinuants discours, d'abandonner la charrue pour conquérir le monde. Les pieds poudreux de la plaine et les pAtros des monts deviendront des hoplites déhanchés, paresseux, vaniteux et cruels, qui, conscients de huir force, ne tarderont pas à se révolter contre leurs maîtres. Tu rêves, o Kalliklès, une grande gloire pour les Athéniens, tu voudrais qu'on dît d'eux qu'ils ont conquis
le monde. Que les dieux détournent un tel malheur de la cité d'Athéna!
KALLIKLÈS
Peut-être dis-tu vrai, Aglaophamos. Les dieux ne m ont pas donné de prévoir l'avenir. Je sais cependant que ces géomores dont tu vantes la simplicité des mœurs, travaillent sans répit à l'égal de leurs bêtes de somme. Je sais que, du matin au soir, les artisans sont courbés sur une tâche ingrate, forgeant le fer ou assemblant des pierres. Ce seraient de belles inventions des savants, celles qui rendraient le labeur des hommes plus facile et moins dur.
Et c'est une. nouvelle erreur I Quelles que soient les inventions de la Science, le travail des artisans ne sera pas diminué, ni leur vie plus heureuse. A chaque instant, ils seront menacés de terribles dangers. Les forces naturelles, que la Science peut capter, n'obéissent pas comme des enfants : un moment arrive où elles secouent le joug et écrasent l'homme, comme si elles voulaient lui signifier la faiblesse de sa nature. Souviens-toi de la chute d'Ikaros I Le nombre des artisans et des esclaves sera accru, dans cette société selon la Science, parce que l'homme, qui n'a plus la crainte des dieux, devient insatiable dans ses désirs. Les savants se lasseront plutôt d'inventer, que de nouveaux désirs et des passions nouvelles d'éclore dans le cœur de ces hommes. Que de manœuvres et combien d'esclaves seront nécessaires afin de procurer à quelques-uns une vie de paresse, de jouissance et de luxe I Crois-tu que ces îlotes accepteront avec joie cette condition qui leur sera faite ?
Veux-tu que je te dise, ô Kalliklès, ce qui résulterait de la Science, si, un jour, elle était constituée ?
KALURLÈS
Dis-le, Aglaophamos ; mais, je t'en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je vais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des hommes : en un mot, elle rendra infiniment plus précaire et plus dure la vie de Thomme sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite ! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Tinjuste tyran sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
11 ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souffrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur I Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — imagine que les hommes, vivant alors selon la Science et malheureux par elle, aillent trouver un autre Kalliklès, qui sera un des savants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
KALLIKLÈS
11 y aura donc encore un Kalliklès ?
Il y aura toujours des Kalliklès. Et le Kalliklès qui sera vivant à cette époque écoutera en souriant les plaintes de ces hommes, de même que tu m'écoutes en souriant.
Ils diront : « Cette vie artificielle n'est pas la vie ; nous avons désappris la résignation, nous ne savons plus vivre. Et pourtant nous voulons vivre, nous avons besoin de vivre. Enseigne-nous cette science de vie qui nous rendra plus heureux. Tu nous as appris à rechercher les plaisirs, et la chasse aux plaisirs est cause que nous passons la vie à nous faire souffrir les uns les autres. N'y a-t-il pas d'autre but à la vie ? »
Kalliklès, que répondra Kalliklès à ce discours?
KALLIKLÈS
Tu le sais mieux que moi, vénérable Âglaophamps.
Voici sa réponse : « Pourquoi vous plaignez-vous, mes amis? La Science est puissante et belle et les savants ont fait de grandes choses. Ils vous diront exactement le nombre de stades qui séparent la terre de la lune : la plupart de leurs inventions sont merveilleuses. N'est-ce pas la Science qui a permis à tous les arts de se développer, grâce auxquels il est donné aux hommes d'à présent de vivre une vie compliquée de mille besoins à satisfaire que ne connaissaient pas leurs ancêtres? Nous savons aussi à peu près maintenant le comment et le pourquoi de beaucoup de choses qui nous étaient cachées autrefois. Quand le médecin ne nous guérit pas, il nous dit du moins très exactement pour quelles raisons il ne peut pas nous guérir. Il ne faut pas, mes amis, vous plaindre de la Science. Admirez l'étendue de sa puissance : elle nous a appris, cette Science merveilleuse, qu'il
n'y avait rien à craindre pour Thoinme, non plus qu'à espérer après cette vie. »
— (( Mais, diront-ils, c'est de ne plus espérer que nous mourons. Votre science a tout détruit : la crainte et l'espérance, et nous ne savons plus comment vivre. »
— « En ce cas, mes amis, répondra Kalliklès, je ne sais au juste ce que vous demandez. J'ignore cette science que vous réclamez à grands cris. Je crains qu'elle ne soit pas scientifique. J'ai entendu dire qu'il existe, loin d'ici, au delà des colonnes d'Héraklès, une île dont on m'a vanté la beauté et le climat délicieux. Ceux qui l'habitent se proclament heureux. Dans cette île vit un sage qui leur a appris le bonheur. C'est là du moins ce que certains navigateurs racontent. Allez le trouver. »
— « Et quel est ce sage ? »
— « On le nomme Aglaophamos. »
KALLIKLÈS
Par Athéna, la bonne déesse, penses-tu, hôte de Platon, que tu seras encore vivant dans trois siècles d'ici ?
Aglaophamos est immortel comme le Dieu qu'il représente. Il doit vivre pour enseigner aux hommes la Vérité, la Vie et le Bonheur.
KALLIKLÈS
Tu parles avec une assurance telle que je n'ose plus rien opposer à ton discours. Dis-moi : cette île merveilleuse, dont tu viens de parler, existe-t-elle du moins ?
Elle existe, ou plutôt elles existent, car elles sont trois : ce sont les îles Fortunées.
AGLAOPHAMOS ii9
KALLIRLÉS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier.
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres honames. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais' le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous diras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
i20 LE MYSTÈRE DE PLATON
AGLAOFHAMOS
C'ost pour le dire que je suis venu jusqu'à vous.
Il ne faut pas chercher le bonheur dans une vie de plaisirs ^ph(^mèros, ni dans cet espoir que la Grande Nature, devenue Tesclave et la servante de Thomme, réalise jamais tous ses souhaits. Elle est d'essence divine, elle garde jalousement les secrets qui font sa puissance : elle commande, elle n'obéit pas. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher le bonheur. La science qui importe est celle qui vient du Dieu, toutes les autres sont vaines. Il faut aimer le Dieu. Dans l'amour du Divin réside la joie véritable, la joie qui ne finit pas. C'est cette joie que je vous apporte.
Hommes d'Athènes, je suis venu afin de vous révéler le Dieu !
PLATON
Et nous t'écouterons avec attention, mon cher hôte.
Je te dois avertir, toutefois, avant que tu ne t'engages dans ce nouveau sujet, qu'il ne faut pas oublier le Discours. Ce ne serait ni bon, ni beau. Le dieu de l'harmonie se regarderait comme offensé, si nous méprisions les règles qu'il impose.
Vous êtes témoins, mes amis, que je n'ai pas abusé des privilèges que me donne ma fonction de chorège. J'ai laissé le Discours courir à sa fantaisie. C'est ainsi qu'il me plaît et que je l'aime. Tantôt il va en avant, comme pour explorer l'horizon, puis il retourne; parfois il s'attarde et joue, comme font les enfants avant d'entrer à l'école. Tout cela lui est permis, à la condition qu'il n'oublie pas qu'il est le Discours, c'est-à-dire qu'il tend à un but.
Nous sommes assemblés en ce lieu pour résoudre le
redoutable problème qu*Eudoxos nous a proposé : l'âme de l'homme est-elle, ou non, immortelle?
Révèle-nous ton dieu, Aglaophamos, et nous te serons reconnaissants; mais, je t'en prie, n'oublie pas à quelle question doit répondre le Discours.
Je démontrerai, Platon, ou, pour mieux dire, je montrerai que l'âme de l'homme est immortelle.
PLATON
Et ta démonstration réjouira l'âme de Sokratès. Nous t'écoutons.
KALLCKLÉS
Attends encore un peu, Aglaophamos. Je voudrais interroger Antisthénès. {A Antisthénès.) Voyons, mon ami très cher, secoue cette bienheureuse ataraxie où tu te complais depuis que la discussion est engagée et réponds-moi : n'as-tu pas une opinion à émettre sur ce qui a été dit jusqu'à ce moment?
ANTISTHÉNÈS
Aucune, ô Kalliklès. Ce qu'affirment les hommes ou ce qu'ils nient est également nécessaire : ce qui doit être sera. Les discours, qui font eux-mêmes partie du cours nécessaire des choses, sont impuissants à y changer quoi que ce soit. C'est folie de croire que l'avis d'un homme prévaudra sur ce que les dieux ont décidé de toute éternité. Appliquonsnous à pénétrer la raison des choses, à les voir sous leur forme éternelle : le reste est inutile et vain. La solution des autres problèmes dépend de la solution donnée au problème fondamental : l'homme est-il libre? J'affirme qu'il ne l'est pas. Rien n'est libre dans l'Univers, ni les choses, ni l'homme. Tout ce qui est est nécessaire et ne peut pas être
autre, ou autrement qu'il est. Si roccasion m*est oflFerte de soutenir cette doctrine, j'interviendrai dans la discussion; jusqu'alors je dois me taire, 6 Kalliklès.
KALLIKLÈS
Rentre dans la béatitude, mon cher Antisthénès; peut-être as- tu déjà atteint ce bonheur que nous attendons?
PLATON
Peut-être? Le Discours, Antisthénès, nous conduira, tôt ou tard, à Texamen du redoutable problème ; il nous invite, à présent, à écouter Aglaophamos et à discuter sa doctrine.
La vérité, Platon, se révèle, mais ne se discute pas. Elle ordonne à tous, dès qu'elle est connue, de lui rendre hommage et dé s'incliner humblement.
Hommes d'Athènes, les dieux que vous adorez ne sont pas de faux dieux; ils sont dignes des honneurs prescrits par la loi, et cependant ils ne sont pas le Dieu.
KALLIKLÈS
Tu nous laisses nos dieux, ô étranger ; je te rends grâces. Je craignais que ton éloquence ne s'attaquât aux dieux que nos ancêtres nous ont appris à honorer et à aimer : Zeus- Père et sa fille, qui nous protège, la sage Athéna, et encore Aphrodita, la déesse à jamais vénérable, et son fils Éros, l'enfant-dieu dont la victorieuse image se dresse devant nous si élégante dans sa beauté!
Honore encore les autres, Kalliklès, ainsi qu'il est ordonné.
AGLAOPHAMOS i23
Us sont des dieux! Honore Apollon porte-lyre et Poséidon le maître de la mer profonde, et Ares, et Héra, mèr^ d'Héphaïstos, et Héphaïstos fils de Héra, et Hermès, et Artémis, et Hestia, et Démeter! Dieux et déesses ont également droit à un culte. Mais ce que j'exige, et de toi et des autres, et de tous les hommes, c'est que vous connaissiez exactement Tessence, la nature et la fonction des dieux. Il faut les connaître pour les aimer comme il convient et les honorer dans son cœur.
KALLIRLÉS
Nous les connaissons, Aglaophamos, comment ne les connaîtrions-nous pas?
Vous ne les connaissez pas. Vous n'avez su ni pénétrer leur essence, ni remonter à leur cause. Hommes, vous avez jugé des dieux comme vous auriez jugé des hommes : vous vous représentez les dieux et les déesses comme des hommes et des femmes surhumains. Vos passions honteuses, vos turpitudes, vos jalousies, vos colères et vos haines, vous les attribuez aux dieux! Vous les concevez méchants, semblables à vous, et d'autant plus redoutables qu'ils sont plus puissants. Vous n'avez pas compris les dieux! Les dieux ne sont ni méchants, ni cruels, ni parjures, ni débauchés : ils ont des perfections, non des vices.
KALLIKLÈS
Continue, étranger, nous t'écoutons avec la plus grande attention.
Quelle est la véritable nature des dieux? Ils sont les images inaltérables de la cause qui les a créés. Les dieux immortels sont semblables au Dieu, mais ne sont pas le Dieu. Le Dieu est la Cause première : il existe avant toutes
choses, il est unique, il esl caclié. Existant avant les chosns qui ne sont qiie par lui, il ne peut rcL-ovoir aucune figure. Cause de tout ce qui esl, il est Jans tout ce qui parait et ac peut lui-même ni changer, ni se corrompre : il est immuable, il est éternel. 11 est Tcsprit invisible qui pénètre toutes les parties de l'Univers et qui, par sa présence, anime et meut la nature. Le définir est impossible. La seule idée approchante, et pourtant si éloignée encore, qu'un homme puisse donner de la puissance et de la majesté du Dieu, sera de dire : il a pour corps la Lumière et pour 4me la Vérité I
Tel est, hommes d'Athènes, le Dieu véritable, le Dieu inconnu, le Dieu qu'on ne peut pas nommer, Celui dont la pensée et la volonté ont créé toutes choses, j
Et nos dieux, ô étranger, ces dieux que tu nous a permis d'aimer, que sont-ils et quel est leur office, si ton Dieu inconnu suffit à créer le monde et h le diriger?
AGI.A0PHAMOS
Je l'ai dit : ils sont les images inaltérables du Dieu,.] symboles intelligibles de sa majesté et de i C'est en connaissant les dieux que nous pouvons nous r procher du Dieu. Sa nature, il est vrai, reste toujours, poï nous qui sommes imparfaits, incomprébensible. Le I seul peut prendre du Dieu une idée adéquate. Mais, r pouvons juger de la majesté, de la puissance et de la beant^ de la Cause par la majesté, la puissance et la beauté dM efTets qu'elle produit. Les dieux sont les premiers effets A la première Cause qui est le Dieu!
L'Éther lumineux, la chaleur bienfaisante d'Hélios qui fàà croître, sur la terre, les plantes, les animaux et les hommeé nous signifient la toute-puissance du Dieu : c'est pourquoj
nous honorons Zeus et Apollon porte-lyre, l'harmonie souveraine et rharmonie qui crée.
Tout-puissant dans le ciel, il est aussi tout-puissant dans les mers. Elle éclate, la puissance souveraine du Dieu, dans la violence des vagues, qui se dressent, comme de blanches cavales, pour escalader les rochers. Poséidon ébranle les terres et gouverne la mer!
Il est encore, le Dieu des dieux, Fintelligence qui sait tout, qui connaît tout, qui prévoit tout, et nous aimons Athéna, la bonne déesse, et nous admirons l'éloquence et la subtilité d'Hermès!
Il représente, dans Héra, les puissances mystérieuses de la génération ; dans Artémis, la vie obscure des animaux et des arbres; dans Hestia, la joie calme du foyer, la vie chaste et tranquille du sage.
La flamme ardente, qui se tord le long des métaux, grâce à laquelle le démiurge forgera des épées ou des socs de charrue, nous est un signe que le Dieu est artiste, et nous vouons un culte à Héphaïstos, le boiteux sublime I
Et la beauté du Dieu est telle qji'elle a provoqué de tout • temps l'adoration des hommes. Aphrodita, mère des Grâces, est vénérable entre les déesses. Elle transparaît, la beauté du Divin, dans la noblesse de la stature et dans l'harmonie des traits du visage, et, encore, dans le sourire qui éclôt aux lèvres de la femme : ce sourire qui attire, qui fascine les hommes, qui appelle l'amour. Et les races se propagent, obscurément obéissantes aux séductions de la beauté!
KALURLÈS
Tu nous a révélé, Aglaophamos, le dieu inconnu qui préexiste aux dieux. Je crains qu'il ne ressemble un peu à l'Être que chantait le vieux Xénophanès. N'a-t-il pas dit, cet ancien redoutable, que l'Être est tout ce qui est, et qu'il sait tout, qu'il connaît tout, qu'il est dieu ! Peut-être encore
i: WTfTîmr k fiatox
r.* \i :• «""r-i»- f;iT v L^'t a^rex-a <•? pc^airait comparera . . •^.-T^r -^* r'Lr::ri»:r^ i ^:<tt6ê à nos profondes médita- • -ir r>: •- :i. -«s-: *<:. ^zr* l><r^ «st Un. identique à lui- - -c.*^. T. .- -V. — * C'-rr -^ fAKàît. qu'il D admet aucun
\ ^--■- :•■--'. >i *-* î»ri?^- AfUophjunos^ ou bien ma ;.'= .rr^ .iV-.-x-iv' L V-:-rlI-r po* >a la o^mprendre?
T : L i p.j- • -ciprf. ïiilliklrs. Ton iotelligeDce est préoc- • .p-^ :- • ' v:ipr*=^n»iry^ au:r? ch»>?^ que ce qu'il faut comjr-r. :r- . J- r^v-îr > Pi-i-u. non pas la nature du Dieu. Je r-vr!»- -j . .1 •--:. r*«''n fiA-^ v. qu'il rst. II n>st pas donné aux inoTXi-U «ie p-'n^^'r^-r >a nature. II n'e>t pas l'Être qui est, il •rrt 1 Étr*:- qui fait. II est la Cause qui réalise, non Teffet n'-ali-»^. <> qui i^st »->♦. et ne fait pas. Si l'œuvre ressemblée 1 artiste, *^!1»' nest p»a> l'artiste. L'artiste peut contempler son tf-uvT*.'. il se «Jistinu'ue de son tpuvre par sa contemplation m»'me : il se connaît. Nous, nous connaissons Fœuvre, iriais nous ijrnorons l'artiste. Nous savons seulement cela de lui. qu'il est le créateur tout-puissant, source de toute iutelligenc**. Nous connaissons sa beauté, ses perfections, mais sa nature, son êtr»^, nous ne le pouvons atteindre. Pourquoi est-il l'éternelle raison d'être, la puissance créatrice sans antécédents et sans matière? C'est là ce que Tesprit d'un homme ne pourra jamais sonder!
KALLIKLÈS
Il me semble, étranger vénérable, qu'en ce moment je pénètre plus avant dans ta pensée. Ta révélation consiste à affirmer l'existence d'un être, que tu déclares ne pouvoir cxplifpier. Tu attribues à ton dieu les qualités les plus hautes : il est la puissance souveraine, il est créateur, et tu ne, peux me dire; ni d'où lui vient cette toute-puissance, ni
ni comment il la possède. Me parler de ce dont Texistence est invériflable d'une part, et de l'autre incompréhensible, c'est exactement me parler de ce qui n'existe pas. Quand je déclare que Platon existe, je suis prêt à dire ce qu'est Platon, et, si Ton veut, je dirai qu'il est assis près de moi, et qu'il est vieux, et encore, qu'il est éloquent, et enfin, qu'il est mon ami, quoi qu'il m'ait souvent pris pour un ennemi, les jours où nous discutions sur la vérité et sur la justice, Mais si je disais, ô hôte de Platon, qu'un certain Platon existe et qu'il est un grand philosophe, cependant qu'on ne sait où il est ni d'où il vient, ni même s'il est homme ou poisson, je ne serais pas plus avancé en connaissances réelles, que si je niais l'existence de Platon. On ne peut pas séparer l'être des conditions qui le font connaître.
Kalliklès d'Athènes, tous tes sophismes ne prévaudront pas contre la vérité. Le moment n'est pas d'aiguiser des arguments subtils : il faut écouter et entendre. Applique ton esprit à recevoir la vérité, accepte-la sans orgueil. Il ne s'agit pas de savoir qui l'emportera dans la discussion, du vieux Kalliklès ou du vieil Aglaophamos, et, le discours fini, une couronne de lauriers ne sera pas décernée au vainqueur. Tu comprendras mes paroles dès que tu ne feras plus effort pour ne pas les comprendre.
KALLIKLÈS
Comment comprendre, mon cher ami, et quelle chose comprendre? Tu avoues toi-même que tu ne peux pas expliquer.
Il faut comprendre cela même, Kalliklès, qu'il y a quelque chose qui ne se peut pas comprendre et expliquer. Écoute :