PLA I ON
Les dieux me gardent, mon ami, de porter sur toi un tel jugement. Je parlerais contre ma pensée. Je garderai tou-
jours envers Eudoxos les égards qui sont dus au citoyen d'une cité libre. Je ne veux dire qu'une chose, c'est que, de même qu'il est une physiologie, il est une psychologie, une science de l'âme à laquelle j'attribue autant d'importance et de valeur que tu en attribues toi-même à la géométrie. N'est-ce pas là un droit?
Ce sera un droit seulement alors que tu auras démontré que l'âme existe aussi invinciblement que j'ai démontré la mesure de la pyramide et du cône.
PLATON
Je m'avance pas à pas vers la démonstration. Dis-moi : crois-tu qu'une telle chose existe qu'on appelle une sensation ?
EUDOXOS
Comment ne le croirais-je pas?
PLATON
Regarde : devant toi, toute blanche, s'élève la statue d'Êros. Le jeune dieu s'appuie sur son arc déjà tendu, et semble chercher du regard, dans son carquois, la flèche qu'il se dispose à lancer. Cette œuvre d'un artiste divin est digne de représenter le plus ancien, le plus puissant des dieux. Vois comme la grâce et la force, attributs de la divinité, se dégagent naturellement de la précieuse image* Vois-tu cette image, Eudoxos, telle que je la décris?
EUDOXOS
Je la vois et je l'admire, Platon.
PLATON
Et, la voyant, tu éprouves une sensation.
ElDOXOS
Pourquoi refuserais-je d>n coovenir?
Ht si je te deinaDde, maintenant, comment il arrive que tu puisses en voir Timagc, que répondras-tu?
ElDOXOS
Je dirai que rimage qui se dégage de Tobjet vient s'imprimer dans mon œil, qui est constitué de manière à ce que je puisse voir.
PLATON
Lst-ce à dire que c'est ton œil qui se représente Timage? n'est-ce pas plutôt par l'intermédiaire de ton œil que tu te la représentes?
EUDOXOS
Je ne sais pas au Juste ; il me semble que c'est par l'œil que nous voyons. Je ne dis pas que c'est Tœil qui voit.
PLATON
Quelle est donc la chose qui voit en nous quand Torgane de la vision est affecté par la présence de la statue alors qu'Hélios nous éclaire?
EUDOXOS
Mais, Platon, je ne veux pas répondre que ce soit notre âme ; je dirai seulement que nous sommes capables de voir puisque nous voyons.
PLATON
Et je dirai, moi, qu'au moment même où tu te représentes rimage, c'est ton âme qui se la représente, ou, si tu le préfères, que tu es une âme qui se la représente. Qu'est-ce, en effet, que se représenter un objet, sinon comparer une repré-
sentation actuelle à d'autres perçues auparavant? Percevoir, c'est comparer, assimiler, distinguer ; en un mot, c'est penser. Ce n'est que parce que tu te rends compte, soit en l'assimilant à d'autres, soit en la distinguant d'autres, de ta représentation, que tu peux dire exactement que tu te représentes un objet. Si ta représentation n'était, par toi, comparée à d'autres, tu ne percevrais pas, Eudoxos, parce que tu ne saurais pas que tu perçois. Se représenter un objet, c'est donc savoir qu'on se le représente, c'est connaître, et ce n'est que parce qu'on a connu une image que l'on pourra plus tard la reconnaître. Écoute encore ceci : n'est-il pas vrai qu'au moment où tu viens d'éprouver une sensation, c'est-à-dire aussitôt que tu as perçu, cette sensation te cause tantôt de la joie, tantôt de la douleur, et que tu éprouves pour elle de l'amour ou de l'aversion? N'est-il pas vrai, en un mot, qu'elle reparaît en toi sous la forme d'un sentiment ou d'une passion? Conviendrais-tu de cela, Eudoxos?
EUDOXOS
J'en conviens et il me semble que ce que tu dis est vrai, mais je ne conviens pas de l'existence de l'âme.
PLATON
Tu reconnais du moins que l'homme a des représentations, et qu'il pense, et qu'à l'occasion de ses représentations et de ses pensées, il éprouve du plaisir ou de la douleur; et encore, qu'à l'occasion de ses représentations, des sentiments s élèvent en lui, et des passions. Mais ce n'est pas tout. La pensée n'est vraiment la pensée qu'à la condition de pouvoir se penser. Elle fait un retour sur elle-même, elle se dédouble, elle s'observe; elle se regarde pour s'apprécier et se juger. C'est ce que nous appelons réfléchir. Tu reconnaîtras ce fait s'il t'est arrivé, comme à moi, comme à bien d'autres, de te demander quelle pouvait être la valeur de
la pons(!'»e qiio tu pensais, ou encore, de porter un jugement sur une passion quand (»11(» étail sur le point de t'envahir, t(» demandant s'il n'y aurait pas un réel danger pour toi à le laisser maîtriser par elle.
Eunoxos Je reconnais encore ce fait, Platon.
PLATON
Kt le terme d(» l'opération que tu diriges, alors que tu juges soit tes pensées, soit tes passions, quand tu t'appliques, avant d'aj^ir, ù prévoir ce qui pourra résulter d'avantageux ou de préjudiciable pour toi de ton action, ne Fappelleronsnous pas prendre une décision et vouloir?
EUDOXOS
Nous rappellerons vouloir, c'est le nom qui convient le mieux.
PLATON
Nous dirons donc de l'homme qu'il perçoit, qu'il pense, qu'il éprouve du plaisir ou de la douleur, qu'il peut subir des passions de toute sorte, mais que, d'autre part, il peut s'étudier et réfléchir avant de prendre une décision.
EUDOXOS
Nous le dirons.
PLATON
Ne dirons-nous pas encore que cette fonction de percevoir et de penser qui est nôtre et qui s'étend jusqu'à juger de la valeur de nos perceptions et de nos pensées, qui nous permet quelquefois d'imposer silence aux passions qui grondent en nous, ne dirons-nous pas, Eudoxos, que cette fonction est singulière, remarquable et propre à l'homme?
EUDOXOS
Je l'accorde.
Et tu accordes donc que l'âme existe, mon cher ami. Quand je la veux définir en philosophe devant des philosophes, je dis de Tâme qu'elle n'est pas autre chose que la fonction de connaître en jugeant, et de se connaître en se jugeant. Ton âme, Eudoxos, c'est une substance qui embrasse l'ensemble de tes pensées, de tes sentiments, de tes passions, de tes désirs, de tes volitions, mais ordonnés et classés. Toutes ces choses sont ta propriété et tu es toutes ces choses. Elles sont ta substance et ton essence; c'est parce que tu j)enses que tu sais que tu existes, et tu existes véritablement en te distinguant, de ce qui n'est pas toi, par des pensées et par des actes qui te sont propres. C'est par ton âme, ' Eudoxos, que tu vis, que tu te meus et que tu sens : elle est la vie, elle est ta vie, puisqu'elle est ta pensée qui se pense.
EUDOXOS
Tu es, Platon, le plus adroit des magiciens. Il faut se défier de tes artifices et de tes prestiges. Il me semble entrevoir le précipice vers lequel, depuis quelque temps, tu conduis ma doctrine. On croirait que je viens d'accorder que l'âme existe, quand j'ai accordé seulement — et il faudrait être fou pour se refuser à cet aveu — que l'homme est capable de penser et de connaître. Je connais, c'est là un fait. Ce fait, je le constate, je ne l'explique pas. Quand tu affirmes que c'est l'âme qui connaît, tu ne l'expliques pas davantage. Je sais que le monde extérieur me fournit des impressions, que ces impressions, quand je me souviens, reparaissent en moi dans l'ordre même où je les ai perçues, dans un ordre nouveau quand j'associe des images, en désordre dans le rêve ou pendant le délire de la fièvre. Tout cela, je le sais parce que je le constate ; mais que l'âme existe, je ne le constate pas. Ce que tu appelles l'âme me paraît être
ro pouvoir, qui esl nôtre, do n»nrter le dehors. Si tu veux que jp toinlx' d'accord que TAuie existe, ce sera à la condition que tu me pemn^ttras de la définir comme un miroir.
Tu ni(» rappelles, mou ami, ces enfants de Lacédémone qui ne donnent qu(»lque chose d'une main que pour le reprendre de l'autre. Si l'Ame existe», elle n'est, selon toi, que le reflet d'une réalité. Sais-tu qu'en ce cas, son existence serait bien précaire? Ce n'est pas te compromettre, Eudoxos, que de dire de l'Ann» qu'elle n'est qu'un miroir qui reflète le deliors. Je suis f(»rcé de reconnaître avec Kalliklès que tu es un homme habih» et un adversaire prudent. M'autorises-tu pourtant à t'interrop;(»r encore?
EUDOXOS
N'ai-je point dit, Platon, que j'étais de loisir?
PLATON
El j'aime h t'entendre redire cette parole qui est d'un philosophe, alors surtout que le Discours s'applique à te conduire jus(|u'au sanctuaire de la philosophie. Répondsmoi avec la précision du f^éomèlre. Penses-tu qu'on puisse dire d'un miroir qu'il a conscience de Timage qu'il reflète?
EUDOXOS
Non.
PLATON
Par Dionysos, il est impossible de répondre avec plus de brièveté! Maintenant, n'as-tu pas avoué tout à l'heure, qu'au moment même où tu pensais, tu savais que tu pensais? Tu savais, quand tu prenais une résolution, que c'était cette résolution-là que tu prenais et non pas une autre.
EUDOXOS
J'ai fait cet aveu; peut-être eût-il mieux valu ne rien raccorder?
Pourquoi donc, mon ami?
EUDOXOS
Parce que je sais que, quand on t'accorde quelque chose, si peu que ce soit, tu as l'habitude de tout prendre.
PLATON
Je ne prendrai pas tout, Eudoxos, mais seulement ceci qui résulte de l'aveu que tu viens de faire : l'âme est un miroir d'une espèce particulière puisqu'elle reflète le dehors et qu'elle sait qu'elle le reflète. Si elle était semblable à ces miroirs d'acier poli où les courtisanes de ta ville natale se plaisent, à ce qu'on dit, à contempler l'image de leur beauté, nous ne saurions pas même cela de notre âme qu elle n'est qu'un miroir. C'est donc qu'elle est autre chose, et le rôle qu'elle joue dans nos sensations, d'où, selon toi, dérivent toutes nos connaissances, n'est pas méprisable.
Elle est la maison disposée pour recevoir l'hôte et lui faire, selon son mérite, l'accueil qui convient. Sitôt qu'il est mis en présence de l'âme, chaque objet prend la place qui lui est préparée. Il est rangé par elle, classé, dès lors connu. Et ceci, Eudoxos, est un singulier mystère. Au contact de tous ces objets que lui fournit le monde extérieur, l'âme s'éveille à la vie, elle connaît et se connaît, elle juge et se juge. Avant de connaître, elle était ce qui peut connaître ; elle ne s'est connue qu'en connaissant. Que l'âme, avant d'avoir connu, se connaisse comme étant la fonction du connaître, c'est ce que je n'oserais pas affirmer, car la connaissance implique toujours la distinction du non-soi d'avec le soi. Ce n'est que par l'acte
ns Ï.E MYSTÈRE DE PLATON
do la perreplion qu^ello so rend compte de ce fait quelle existait avant de percevoir, puisqu'elle n'a pu connaître et se eonnaîlre qu'en s'opposant <\ autre chose qui n'était pas elle et qu'elle a eonnu en se connaissant. Ta définition de r«\me, Kudoxos, est exacte mais incomplète. L'dme est un miroir, mais un miroir (|ui voit et qui se voit.
As-tu suivi le Discours, mon cher ami, et puis-je espérer qu'il te persuadera?
ElDOXOS
Platon! jamais je n'ai été plus loin d'être persuadé. Tu joues, depuis un moment, avec des formules et des mots que tu parais enteudn» et qui, pour moi, sont vides de sens. Laisse-moi, je te prie, réfléchir un moment et chercher le fil qui me conduira hors du labyrinthe où tu me veux enfermer. Avec quel art tu as compliqué un problème qui est simple, que de subtilités tu as entremêlées!
KALLTKLÈS
Sois prudent, mon ami, (^t méfie-toi des ruses de Platon. Sache que sa difilecticjue est comme le vin de Chio. Elle étourdit, elhi enivre, elle paralyse rintelligence. Un moment arrive où Tadversaire ne sait plus où se prendre. Il est comme hébété et n a que la ressource de répondre par oui ou par non aux questions qui lui sont posées. Je connais cet effet, Eudoxos, pour l'avoir éprouvé. N'avance que pas à pas dans ton discours, prends garde aux pièges!
PLATON
Tu n'es pas juste, mon cher Kalliklès, tu oublies qu'Eudoxos est jeune et fort et qu'il lutte contre un vieillard.
KALLIKLÈS
Mais ce vieillard est Platon !
AGLAOPHAMOS Fi9
EUDOXOS
Le conseil est bon mais inutile, vénérable Kalliklès, je suis sur mes gardes, et ni mon intelligence, ni ma doctrine ne craignent rien de la dialectique de Platon. Tous ces sophismes, présentés avec art, embarrassent Tesprit au premier abord, mais une bonne méthode suffit à les faire ressortir.
Je reprends ton argument, Platon, et voici ma réponse : L'âme, dis-tu, ne se connaît qu'après avoir connu; avant de connaître, elle ne. se connaît pas. Je te demande alors comment Fâme pourra connaître. L'objet qu'elle doit connaître, avant qu'elle le connaisse, lui est inconnu ; elle-même, avant de connaître, est inconnue pour elle-même : c'est donc du rapprochement de ces deux inconnus que tu fais surgir la connaissance. Etrange doctrine! Tu expliques que l'âme ne peut se connaître qu'en connaissant, et tu n'expliques pas comment l'âme connaît. Tu dis, sans doute, que la connaissance résulte du rapport établi entre l'âme qui peut connaître et l'objet qui peut être connu. Mais ce rapport, qui l'établira? Comment se fera ce rapprochement de deux choses inconnues l'une à l'autre et qui se connaîtront dès qu'elles seront rapprochées? Voilà, Platon, à quelle absurdité conduit ta doctrine. Elle a pour objet de tout expliquer et elle est incapable de s'expliquer elle-même. Voyons! réponds-moi à ton tour : Comment s'établit entre l'âme et l'objet de sa connaissance le premier rapport qui fonde la connaissance?
PLATON
Je l'ignore.
EUDOXOS
Mais, en ce cas, ta doctrine est sans fondement.
KALLIKLÈS
Oui, sans fondement, Platon. Cette difficulté est grave que
vient di» soulever noire géomètre, ce ne serait pas le moment de faire aveu d'ignorance. Il faut répondre; sinon, la doctrine sVvanouil.
PLATON
(ju'Atliéna protège la doctrine, Kallikiès, et que la bonne déesse réponde à ma place! Pour moi, je ne puis que répéter ce que j'ai dit : je l'ignore. Pourquoi dirais-je que je sais alors que j'ignore? Voyons, mon cher Kallikiès, répondsmoi î\ ton tour, comme dit Kudoxos : si Antisthénès, qui est \h devant toi, sortait tout à coup de son redoutable mutisme et t'adressait la parole en ces termes : « Kallikiès, toi dont les Athéniens vantent l'esprit subtil, trouve un moyen pour t'élever jusqu'à celle constellation du Grand Chien que nous voyons, quand vient la nuit, briller d'un éclat incomparable », que lui répondrais-tu?
KALLIKLÈS
A Antisthénès qui ne m'interroge pas, je ne répondrai rien ; h Platon qui m'interroge, je répondrai : ô Platon! procure-moi les ailes d'ikaros et je te promets, dès cette nuit, de prendre mon vol et d'atteindre l'éclatante constellation. J'apporterai au Grand Chien des nouvelles d Athènes. Mais je réclame des ailes; sinon, je dois me résigner à ne pas quitter le sol de l'Attique où me retient ma lourdeur naturelle qui, hélas! s'est accrue avec Tûge.
PLATON
Noble réponse et belle, mon ami ; je n'en veux pas chercher une autre. Je dirai à Eudoxos : tu veux que je m'élève audessus de cette fonction de connaître qu'est notre âme, pour voir et pour dire ensuite, non pas comment elle connaît, mais comment s'établit entre elle et l'objet à connaître le rapport grâce auquel elle connaît; en un mot tu exiges que je m'échappe de moi-même ; c'est exiger trop d'un homme.
Où sont les ailes divines qui me permettront de m'élever audessus de mon àme, pour l'observer du dehors et la surprendre au premier instant où elle remplit sa fonction? Si tu me refuses ces ailes, je dirai, comme Kalliklès, que ma pesanteur naturelle me retient sur le sol.
Je perçois les choses en les distinguant les unes des autres, et je me connais en me distinguant d'elles. Cette vérité, je la saisis, par intuition : la nier, ce serait me nier. Je sais que je connais et comment je connais, mais j'ignore le comment de ce comment, et vous l'ignorez, et tous les hommes l'ignorent. Ce secret appartient au dieu. 11 a décrété que des lois régiraient notre âme et la tiendraient prisonnière ; il est impossible de désobéir à ces lois. L'âme est, par sa constitution intellectuelle, en rapport avec le cosmos intelligible. Voilà la grande loi, fondamentale, de la connaissçince et de l'existence. Elle fut ordonnée par un antique serment divin. La constater est possible mais l'expliquer non pas. Notre condition d'êtres créés nous l'interdit. Méditez cette parole que je tiens de Sokratès : « Comment, disait-il, notre connaissance pourrait-elle s'élever au-dessus d'ellemême? Quelle chose, pour nous connaissable, existerait, qui ne soutiendrait avec notre âme aucun rapport puisqu'elle devrait servir à expliquer l'établissement de ces rapports avec toute chose connaissable? » Si j'avais eu l'audace, pour expliquer comment, entre l'âme et tel objet qu'elle a à connaître, s'établit le rapport grâce auquel elle connaîtra, d'affirmer qu'il existe, en dehors de l'âme qui connaît, un moyen terme inconnu qui rapproche de l'âme l'objet qu'elle a à connaître, vous vous seriez l'un et l'autre élevés à bon droit contre ma doctrine : « Platon, quelle absurdité est la tienne, auriez-vous dit; tu affirmes qu'une chose existe et que nous ne savons ce qu'elle est. »
Cette absurdité, mes amis, j'ai voulu 'éviter, et je l'évite, si vous avez compris le sens de mes paroles. Je déclare que
l'àine connaît et se connaît, et qu'elle obéit toujours, afin de connaître, à la loi du connaître toile qu'elle a été primitivement diMTÔtée. Comment, entre elle et Fobjet à connaître, s'établit le rapport qui lui permet de connaître? je Tignore. Pour expliquer comment s'établit ce rapport, il faudrait pouvoir échapper à la contrainte de cette loi grâce à laquelle nous connaissons, sortir des bornes imposées à la connaissance pour expliquer la connaissance. Notre âme est un logis qu'on ne peut pas quitter; c'est en vain que nous essayons de nous fuir et d'échapper à la contrainte qui nous est imposée ])ar le serment divin. Le dieu ne permet pas qu'on lui désobéisse.
Il nous a créés tels que l'âme se peut adapter au inonde et le monde à l'âme : ils existent l'un pour l'autre ; ni l'un ni l'autre ne se peuvent concevoir séparés de l'autre. Ainsi l'a voulu le dieu.
EUDOXOS
De quel dieu veux-tu parler, Platon?
PLATON
Du démiurge !
C'est lui qui a créé notre âme et qui nous a créés, nous obligeant à vivre notre vie sans qu'il soit permis à notre âme de nous séparer du monde. C'est pourquoi, quand elle connaît, nous connaissons, et, quand elle se connaît, nous nous connaissons. C'est afin de connaître et de se connaître que l'âme embrasse des rapports d'ordre et d'espèce différents, qu'elle assimile, qu'elle distingue, qu'elle compare. Dans les diverses opérations qui sont les siennes, quand elle éprouve des sensations ou qu'elle associe des images, quand elle se souvient ou qu'elle s'applique à prévoir, c'est toujours parce qu'elle assimile ou qu'elle distingue des idées qu'elle peut remplir ses fonctions naturelles. Et si, d'une autre part, le désir surgit en elle d'accroître son être, si elle vise à con-
quérir tel objet qui la doit agrandir et parfaire, c'est encore — du moins tant que la passion ne Ta pas séduite et maitrisée — après avoir réfléchi, calculé, pris ses mesures, qu'elle se décide. Elle va de l'avant, ou bien reste en suspens ;• d'autres fois, prise de peur, elle fait effort pour échapper à la séduction de certaines images ; mais toujours, notre âme, afin de les connaître et de les apprécier, rapporte les choses aux choses ou les choses à elle-même. Elle est essentiellement géomètre, Eudoxos. Dès qu'elle s'est éveillée au contact des objets, elle revient de nouveau vers eux et les examine de plus près et plus curieusement. Alors, elle les situe dans l'espace, elle mesure leur durée dans le temps, elle les groupe par espèces et par genres, elle se demande d'où ils viennent et à quelle fin ils tendent. C'est que toutes ses connaissances, elle peut les ordonner, elle peut adapter à la diversité des impressions que lui fournit le dehors cette harmonie qui convient à sa nature, et qui, de toutes les notions éparses, forme la science. En un mot, tantôt elle descend de la loi générale à un cas particulier que la loi enveloppe, tantôt elle remonte du cas particulier à la loi.
Voilà ce dont est capable notre âme, Eudoxos, pour obéir au dieu. Elle est capable d'autre chose encore.
KALLIKLÈS
De quoi, Platon?
PLATON
Je vais le dire, mon cher ami.
Cette fonction que je viens d'analyser et de décrire constitue la vie extérieure de l'âme, sa vie la plus commune. Audessus de cette vie, il en est une autre plus intime et plus profonde ; mais toutes les âmes n'en sont pas capables. Le dieu a voulu dans sa sagesse que les âmes formassent une hiérarchie. Il en est qui sont plus savantes et plus sages que d'autres. Celles-là ne se contentent pas de connaître et de se
connaître, elles jugent et se jugent. Elles se retournent sur elles-mùmes, si je puis ainsi parler, et s'examinent avec attention et scrupule, appréciant ce qu'elles contiennent de défectuosités et d'imperfections pour les corriger, s'appliquant, en outre, par tous les moyens à leur disposition, à remédier aux vices et aux défauts qu'elles découvrent en d'autres âmes. A l'Ame du sage la vie n'apparaît pas uniquement comme un spectacle à contempler. Il ne lui suffit pas de connaître et de savoir, elle tend vers une fin qu'elle entrevoit au delà d'elle-même et vers laquelle elle voudrait aussi guider toutes les âmes. Cette iin est l'idée la plus élevée que l'àme du sage peut prendre d'elle-même quand elle réfléchit et qu'elle considère non plus seulement l'être qu'elle est mais l'être qu'elle voudrait devenir. Cette âme précieuse dont je parle, mon cher ami, se complaît dans l'espoir d'être l'ouvrière d'elle-même ; elle se propose de collaborer à l'œuvre du dieu autant que le dieu le permet; elle veut, dans ce but, pénétrer les intentions du dieu. C'est ainsi que chacune des âmes supérieures s'assigne dans le monde une fonction; chacune veut devenir ce qu'elle a décidé de se faire et aider les autres à devenir aussi ce qu'elles peuvent, ce qu'elles doivent devenir. Psyché n'est pas seulement géomètre, elle est en plus psychologue; elle s'analyse pour s'apprécier et se juger, elle apprécie encore et juge les autres âmes, et aussitôt lui apparaissent la noblesse et la grandeur du rôle que le dieu Fa appelée à jouer. Elle s'attribue la plus belle des dignités, elle se nomme et elle exige qu'on la nomme une âme libre.
Ainsi à cette loi universelle ordonnée par le décret divin, grâce à laquelle l'âme connaît et se connaît, correspond cette autre loi, loi vivante, par laquelle certaines âmes, conscientes de leur puissance, s'érigent en arbitres d'elles-mêmes et, pour obéir au dieu, poussent les autres et se poussent elles-mêmes vers l'Idée sainte qu'elles veulent réaliser.
Mais toutes les dmes, Kalliklès, ne sont pas psychologues.
KALLIKLÈS
De quelle idée veux-tu parler, Platon ?
PLATON
De la Justice !
J'ai dit ce qu'était Tâme de Thomme, sa nature, sa fonction. Comment se pourrait-il qu'elle n'existât pas, puisque c'est d'elle que toutes les choses qui sont tiennent leur être? Eudoxos, notre âme est la raison d'être de tout ce qui est.
(A Kalliklès,) Ton ami, Kalliklès, qui fut aussi ton maître vénéré, et que tu mettais au-dessus de Gorgias lui-même, Protagoras d'Abdère, a été sur la voie d'une découverte dont l'importance ne l'eût cédé en rien aux plus belles de Sokratès. Cette formule lui était familière, que l'homme est la mesure de toutes choses, que lui seul connaît comment ce qui est, est, et comment ce qui n'est pas, n'est pas. Il en déduisait que nos connaissances, relatives chacune à chacun, ne pouvaient être également vraies, ni au même titre, pour l'ensemble des hommes. De là la Sophistique. Toutes les thèses, selon lui, se pouvaient soutenir et tous les systèmes se démontrer.
Cette formule est fausse, Kalliklès, que ton maître avait adoptée, mais très voisine de la vérité. Ce n'est pas l'homme simplement qui est la mesure de toutes choses, c'est l'homme arbitre. L'homme a des passions et se trompe, l'homme arbitre ne se trompe pas, dès que, rentrant en lui-même, il juge ce qui est du point de vue de ce qui doit être. C'est, en effet, la justice que recherchent et désirent toutes les âmes qui veulent être aimées du dieu ; c'est de l'injustice que proviennent les égarements et les erreurs des hommes. Ils se trompent parce qu'ils veulent que cela soit qui ne doit pas être I
pRAT. •— • Le Mi/slère. :i
Le Discours m'entraîne et s'éloigne de plus en plus de l'objet de la discussion. Le moment n'est pas venu d'étudier ce nouveau problème, et je ne m'étais proposé que de démontrer à Eudoxos l'existence de l'âme.
Notre àme existe, Eudoxos. Je répète qu'elle connaît et se connaît, qu'elle juge et se juge, qu'elle est géomètre et psychologue.
On peut, à un autre point de vue, la comparer à une lyre : non pas à cette lyre dont parle Simmias dans mon Phédon, mais à une lyre immortelle ou d'essence divine. Dès que ses cordes sont ébranlées, elle vibre harmonieusement et elle entend l'harmonie qui se dégage d'elle. L'Ame du sage est musicienne. Parfois cependant, une note discordante s'élève et vient troubler l'harmonie essentielle, mais cette discordance est perçue aussitôt et, si elle veut, l'âme la corrige; car toutes les âmes ont été créées par le dieu de telle nature qu'elles puissent se développer en harmonie les unes avec les autres : il leur suffit de le vouloir. A elles de se corriger, de se parfaire, d'achever en elles la création commencée par le dieu ; en un mot, de tendre à cette fin qu'elles entrevoient quand, descendant jusqu'au fond d'elles-mêmes et scrutant le mystère de la vie, elles s'interrogent sur le rôle qu'elles sont appelées à jouer. Et c'est là, Eudoxos, le grand problème, j'oserai dire le seul problème philosophique. Bon gré mal gré, le philosophe doit résoudre l'énigme qui se dresse devant lui : Quel est le sens de la vie? Pourquoi vivons-nous? Cette énigme, depuis que je sais penser, je l'étudié. Je m'applique à pénétrer les intentions du dieu créateur et j'affirme non seulement que notre âme existe, mais qu'elle est d'essence divine et qu'elle est immortelle.
EUDOXOS
Mais ce dieu, ce démiurge qui crée, je ne sais comment, un monde qu'il nous a laissé le soin de parfaire, à nous qu'il
a créés imparfaits, où est-il, Platon, et de quel droit affirmes-tu qu'il existe ?
PLATON
Mon ami, regarde : la statue d'Éros se dresse devant tes yeux. L'image du plus ancien et du plus puissant des dieux est l'image pour nous la plus accessible de celui qui, bon et exempt d'envie^ a voulu que tout dans le Cosmos fût autant que possible semblable à lui-même. L'amour rapproche les êtres; il inspire à toute âme consciente de ses imperfections et de sa pauvreté le désir de se perfectionner et de s'accroître, soit par la conquête, soit par le sacrifice. C'est afin que nous puissions nous faire ce que nous sommes capables de devenir, que le démiurge nous a donné une âme qui juge et qui se juge, avide de vérité, amoureuse de tout ce qui est juste et beau. Réaliser la justice afin de conquérir la beauté, telle est la solution de l'énigme que le dieu nous propose, et, cette énigme, chacun de nous peut la résoudre : il suffit de s'interroger et de comprendre que notre intelligence et notre volonté doivent être mises au service du véritable amour, de l'amour pour la justice. La justice est la beauté souveraine, elle est si belle qu'aucune beauté terrestre ne saurait lui être comparée 1
EUDOXOS
Le dieu ! encore le dieu ! Le démiurge...
KALUKLÈS
Veux-tu, Eudoxos, autoriser un vieillard à t'interrompre ? Je dois adresser une critique à Platon et je tiens de mon maître Protagoras, dont Platon vient de faire un demi-éloge, cette sentence que je veux suivre scrupuleusement : Ne remets janaais au lendemain un reproche que tu veux faire*
Et maintenant, mon cher Platon, écoute^moi :
Voilà que lu viens de nous donner plus que nous ne demandions. Tu as voulu démontrer que Tâme existait. Je ne siiis si ta démonstration a convaincu Eudoxos, et j'en doute; mais, pourquoi, une fois tes arguments présentés, ne t'es-tu pas arrêté? La difficulté quon te signalait, tu Tas pcMit-élre résolue, mais c'est en en soulevant d'autres plus graves encore. Il ne s'agit plus maintenant de notre dme, mais de la création du dieu, qui est imparfaite et qu'il dépendrait de nous de parfaire. Comment es-tu parvenu à résoudre cette énigme nouvelle? nous n'en savons rien. Comment espères-tu que d'autres seront amenés à accepter ta solution? nous ne le savons pas davantage. Tu ne nous as encore rien dit au sujet de ces questions qui me semblent dépasser la portée de Tintelligence des hommes. J'en conclus qu'un nouveau discours te sera nécessaire, plus long et plus ardu à suivre que celui que tu viens d'achever. Je suppose qu'il servira de fondement à ces preuves de l'immortalité que tu nous as promis d'exposer, pour remplacer celles que tu as habilement, avant de les rejeter, attribuées à ton maître. Eh bien, mou ami, j'aime tes discours, mais je voudrais discourir un peu moi-même, et ton hôte Aglaophamos, dont tu nous as vanté l'éloquence, et qui me semble s'indigner en silence de la plupart des paroles qu'il écoute, ne demanderait pas mieux, j'imagine, que de discuter. Quant à Antisthénès, peut-être préfère-t-il ne rien dire ? Mais, moi, je ne suis pas venu d'Athènes pour jouer dans le Mystère un rôle de muet. Aie un peu égard à mon âge, Platon, et souviens-toi que les vieillards, comme les femmes, aiment à parler. Pourquoi nous priverais-tu de l'un des rares plaisirs qui nous restent? Remets à plus tard ce (lue tu veux nous dire touchant le démiurge et sa création, et autorise-nous à prendre une part plus directe à la discussion, ne serait-ce que pour honorer, à notre tour, la mémoire de Sokratès.
PLATON
Tu m'accuses, mon vieil ami, contre toute justice. Le dieu m'est témoin que j'eusse préféré vous abandonner le soin de conduire le Discours. Mais tu sais, toi qui m'as invité à me défendre, avec quelle vigueur Eudoxos m'a attaqué. Je devais répondre, j'ai répondu. Si, à l'occasion de cette réplique, des difficultés nouvelles se sont élevées, n'accuse pas Platon, mais le problème, si complexe, que nous voulons résoudre.
D'ailleurs, je n'ai pas de raisons pour m'opposer à ce que nous remettions à plus tard l'examen du grand problème, comme tu l'appelles, de la création. Il suffira de se souvenir qu'il est étroitement lié à la question de l'immortalité de l'âme pour le reconnaître quand le Discours le rencontrera de nouveau sur son chemin.
Et maintenant je t'écoute, dis-nous ces belles choses que tu veux nous dire.
KALLIKLÈS
Il serait plus conforme à la bienséance qu'Aglaophamos prît le premier la parole. Il est ton hôte.
Mais je t'ai interrompu, Eudoxos, et il convient cependant que tu répondes à Platon. Défends-toi; sinon, nous serons obligés de décerner au chorège la couronne de chêne.
Peu importe, Kalliklès, que je sols vaincu. Ma défaite prouverait que je suis moins habile que Platon, mais non pas que les idées sont fausses, que je voudrais défendre.
Quel que soit le génie qu'on te doive attribuer, Platon, j'affirme que tu n'as rien démontré. Je connais tes ruses maintenant. Lorsque tu te vois poussé jusqu'à tes derniers retranchements, tu prends un air inspiré et tu lèves la main droite, suppliant le dieu d'intervenir pour dénouer les diffi-
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En-Mi-s
p.- .•— Tr. M<:.- •• . ! LL- rîu:^'- -br-f^. Platon, que je dirai j/.'jf !-î [.r-:;-.-r-f -*. E' ':>-h aTro attention, je la crois inï\/jr'hu\^' 'i ::.* îi «Ji^:i:sri»>n qu*? je s«>utien$ contre la
ECDOXOS
In lioffjffK* qui >f' d».'rnanJ»? >ans parti pris et sans idée \tr^'(:(}U(:\U'. qijf'IIff a »'l»' la marche de la pensée depuis qij^'xist'î la r:u'(t des Hell^'n^'S. ne peut manquer de reconnailT^î quf; ci? d«'*veloppement comporte trois périodes qu'il «•ht UuWn drî rlistin^'ier. La première est celle où règne la do^îtrifKî (h*s (lieux; dans la seconde on se voue à la rerlMfrche d^'s causes : et la troisième peut se nommer la p/'piode scientifique. De nos jours, il nest plus guère de pliihtsryplies qui attribuent aux dieux une influence directe
sur Tapparition des phénomènes naturels; la théogonie et la mythologie ont fait leur temps; elles sont maintenant séparées de la philosophie. Les dieux ont été remplacés par les raisons hyperphysiques\, les phénomènes sont expliqués par des causes occultes, ou obscures et vagues, toutes d'imagination, et les philosophes, depuis Thaïes et Pythagoras jusqu'à toi-même, Platon, peuvent être regardés comme les illustrateurs de cette période qui est un progrès sur la précédente. Mais déjà, il est possible d'apercevoir les signes avant-coureurs d'une période nouvelle qui remplacera VHyperphysique. L'ère de la science va s'ouvrir. Le monde des hommes libres apparaît, envisagé sous ce jour, comme régi par une loi progressive de développement qui conduit l'homme, de l'état d'imperfection native, à l'état de perfection relative où l'explication scientifique des phénomènes lui permettra d'atteindre.
Comment l'intelligence a-t-elle pendant si longtemps erré dans les ténèbres? c'est ce qu'il est facile de comprendre, quand on se rend compte de ce que pouvaient être les conditions d'existence des premiers hoi^mes.
L'expérience leur apprit combien ils étaient faibles en présence des forces de la nature qui, sans cesse, les menaçaient. Ignorants, incapables de réflexion, ils furent pris d'épouvante et tombèrent en adoration, essayant de fléchir par des prières et par des dons ces puissances inconnues et souvent malfaisantes qu'ils appelèrent des dieux. Peu à peu les causes physiques furent personnifiées. Chaque fonction naturelle reçut un nom de dieu avec des attributs particuliers en rapport avec les phénomènes ; ensuite l'imagination des hommes sépara les dieux de ces phénomènes dans lesquels tout d'abord on croyait les voir agir; elle en fît des personnes. Des autels furent dressés, des temples élevés, des sacrifices offerts à la divinité. Les prêtres affirmèrent que les dieux vivent dans la gloire et jouissent d'un
l>onlieur qui iit» linit jamais. Ces immortels peuplent les demeures du v'wl et conservent la haute main sur la destinée des homuK'S, (ju'iLs surveillent. Tantôt ils les récompensent, tantôt ils les punissent, toujours arbitrairement. Larbitrain» divin conduit le monde. Ainsi les premiers hommes ont cru, en les divinisant, expliquer les forces de la nature. De l'ignorance primitive est née cette terreur qu'ont inspirée les dieux.
PLATON
Continue, Eudoxos. Pourquoi ta pensée reste-t-elle en suspens comme si elle cherchait sa voie?
KALLIKLÈS
Les jeunes gens, Platon, demandent à être encouragés. Eudoxos, j'admire Ion courage et ta belle audace.
AGLAOPUAMOS
r/<»sl un libertinage de pensée que devraient réprimer les
lois.
la'DOxos
Etranger, je suis le citoyen d'une libre cité et je pense en homme libre.
Dans la suih^ des temps, un moment arriva où Tobservation, quoique imparfaite encore, suffit à convaincre les hommes (jue la constance des phénomènes, dans leur suc- <'<'ssion, ne pouvait s'accorder avec l'arbitraire d'une volonté. Ccîtte première vérité fondamentale se fit jour, que la nature, dans son développement, est uniforme et présente partout les mém(^s liaisons à qui sait le? observer. Mais à peine l'eut-il aperçue, que l'esprit des hommes dévia de la vérité. Au lieu de rechercher quelles étaient ces liaisons naturelles, et d'établir, aidé par l'expérience, leur portée et leur étendue, l'homme força son intelligence à remonter jusqu'à la cause
impénétrable des phéQomènes. TantAt il déclara que la cause était unique, tantôt qu'elle était multiple, mais toujours il la regarda comme une essence qui produit parce qu'elle a la vertu de produire et sans que nous puissions savoir de quelle façon elle produit. Et le mystère des dieux fut remplacé par l'action tout aussi mystérieuse des causes : tantôt essences physiques qui, en se transformant, produisent la diversité des phénomènes sensibles, tantôt causes hyperphysiques dont nous ne pouvons connaître que les effets.
Thaïes le Milésien s'éloigne le premier, tant pour la lettre que pour l'esprit, de la théogonie d'Hésiodos. A la place de ces personnages qui animaient l'ancien monde de la mythologie, il introduit une suljstance génératrice de l'Univers. Il dépouille de leur personnalité Okéanos et Téthys, ces premiers parents des dieux, et regarde l'eau, la substance fluide, comme l'élément originel d'où sort toute chose, où toute chose rentre. Puis vient Hippon, qui substitue à l'eau de Thaïes l'humidité commune à l'air et à l'eau ; ensuite, Anaximandros, qui suppose, au lieu du fluide primitif, un principe sans aucune qualité déterminante, mais qui les renferme toutes en substance et qui, parce que sa nature se modifie elle-même continuellement, les manifeste avec une variété infinie. Et d'autres dont je ne veux pas parler, pour arriver plus tôt à ceux qui vécurent plus près de nous.
Je dois toutefois mentionner le ténébreux Hérakleïtos, qui prend le feu comme principe des choses : élément mobile qui, tour à tour, s'éteint et se rallume et passe dans l'intervalle par toutes les métamorphoses possibles, symbole du mouvement éternel; et le magicien Empédoklès, celui qui évoquait les morts et apaisait les tempêtes, et qui regardait l'eau, l'air, le feu et la terre comme les éléments constitutifs de tout ce qui existe ; et les deux qu'on ne sépare jamais, les deux Abdéritains, Leukippos et Démokritès, qui
«uil consfniil Ir mondo par des combinaisons d'atomes «l.ins II» vi(ii': fulin, Anaxagoras de Klazoménès, qui, le |>nMui«'r, l'ai! inlt»rvtMur une intelligence surnaturelle afin dt' imuivoir ci do disposer les éléments du chaos prinntil.
KALLIKLÈS
Kt les Rléafi's, mon ami; tu n'as pas le droit d'oublier les
Kléali's.
Kl'DOXOS
Leur doiirin*' vi(»nl (»nroro î\ lappui des affirmations que j'avjuHM». Xénophanrs do Kolophon conçoit la Nature comme un fout invariahl*» of indivisible, sphérique, animé, doué do raison, ol qui t»sl, ou pônolré par le dieu, ou identique au dit»u. S«»s suooossours, Parménidès, Zenon et Mélissos n'udonl plus vaiuo onoore cl plus creuse cette même thèse du fondalcMir do Tôcolo ol aboutissent à cette courte for-
niulc» : ri:irr rst. Ils rogardonl lo monde sensible comme un onsouiMo dapparonoos ou do fantômes qui n'ont aucune l)art à Iji rojililo iW l'otro uniquo, de telle sorte que le monde (ju(î nous oon naissons n'ost pas, et que c'est une autre chose (juo nous no pouvons pas connaître qui existe.
KALLIKLÈS
So peut-il, mon cher Kudoxos, que tu sois si savant? Où donc as-tu pris cetto bollc^ science?
EUDOXOS
A Técole de Platon. — Tu as tort, Kalliklès, de plaisanter
sur mon savoir. Je ne veux pas, ici, faire étalage de ce que
ai appris autrefois ; ce que je dis est nécessaire et me rap-
'oche du but. Je poursuis : Pythagoras, le fondateur célèbre
>i la célèbre confrérie, a fait faire quelques progrès à la
cience des nombres, mais son erreur — il n'en est pas de
plus grossière — a été de prendre le nombre pour une réalité, alors que la science des nombres ne pouvait être qu'une méthode pour la découverte de la vérité. Je laisse de côté les sophistes et j'arrive à Sokratès. Que dirai-je, moi qui ne Tai pas entendu, de cet homme que vous honorez à régal d'un dieu, et que vous appelez le père de la philosophie? A-t-il eu une doctrine ou plusieurs, ou bien tous ses disciples n'ont-ils pas également compris son enseignement? je ne sais. Mais, n'est-ce pas une chose merveilleuse que des philosophes dont la doctrine est opposée, Aristippos de Kyrèné et notre Antisthénès, puissent se déclarer tous deux les disciples de Sokratès? Et ce stratège qui a écrit un petit traité sur les entretiens de ton maître, pourquoi nous le montre-t-il si différent du portrait que, dans tes dialogues, tu dessines de Sokratès?
PLATON
C'est que mon maître, Eudoxos, ne formait pas de disciples. La fin qu'il se proposait, suivant une belle parole, était d'accoucher les esprits.
EUDOXOS
En tout cas, il a accouché des esprits fort différents et d'inégale valeur : les enfants sont des frères ennemis. Je n'approuve pas que les Athéniens l'aient condamné à boire la ciguë; c'était un vieillard inoffensif et doux; il était, m'a-t-on dit, de bon conseil, et savait sb faire aimer des jeunes gens qui l'écoutaient discourir : mais, cette science de l'àme et des vertus, comme sciences, qu'il a voulu établir, me paraît aussi vaine, Platon, que la doctrine des Idées dont tu es le créateur et le père, et que tu regardes comme le couronnement de la dialectique.
J'espérais voir comparaître tes Idées, Platon, au moment où tu répondais à mes arguments. Je les attends encore et je
ne doute pas que tu n'imagines, afin d'établir qu'elles existent, une belle fable.
PLATON
Elles dorment, maintenant, par ordre de Kalliklès; laissons-les dormir. Prends garde qu'elles ne t'étonnent, mon cher ami, au moment où elles se réveilleront.
EUDOXOS
Je vais parler d'elles, Platon, au risque de les réveiller. J'en parlerai d'après les Dialogues et selon que j'ai su les comprendre.
Tu reproches à Hérakleïtos d'avoir donné le nom d'être à ce qui change, à ce qui passe ; à Parménidès d'avoir nié le multiple et refusé aux choses sensibles toute existence. Les objets de nos sens ne sont, selon toi, que des ombres et des illusions, mais ils ont pourtant une existence parce qu'ils participent de l'être. Comment se fait cette participation? Je n'en sais rien, et c'est sur cette question que tu devras t'expliquer ; mais ce que je sais, c'est que les Idées sont pour toi la réalité véritable que les choses et les êtres d'ici-bas ne représentent qu'imparfaitement. Tes Idées, Platon, sont, si j'ai bien compris, des types, des modèles intelligibles des choses sensibles, dont les âmes des hommes, les plus parfaites des âmes d'ici-bas, se peuvent plus ou moins rapprocher. Avant d'être unies à des corps, les âmes, si nous devons te croire, portées sur un char que deux coursiers traînaient, parcouraient en tous sens le monde des Idées, Elles vivaient heureuses, contemplant la beauté souveraine, la beauté éternelle, incréée, impérissable, exempte d'accroissement et de diminution. Les âmes pourtant, après avoir péché, devenues criminelles, furent précipitées sur la terre. Elles ont, par suite de leurs souillures, perdu tout souvenir de la beauté qu'autrefois elles ont aimée. Et maintenant, l'objet de
la philosophie sera de faire revivre en elles le souvenir de cette patrie où elles ont vécu, où elles ne sont plus dignes de vivre, à moins que, purifiées, elles puissent de nouveau déployer leurs ailes et s'élancer au ciel alin de reconquérir la vie immortelle qui est leur véritable vie.
Telle est ta doctrine, Platon, si j'ai su l'entendre, ce dont je ne suis pas assuré, car ta pensée se dérobe souvent sous des mythes ou des allégories. Je comprends que le monde des phénomènes, où nous vivons, ce monde d'apparences qui ne font que passer, ne t'ait pas semblé avoir une existence suffisamment stable. Tu en as créé un autre, immuable et parfait, dont le nôtre participe quelque peu, sans quoi son existence serait purement illusoire comme le monde phénoménal des Éléates. Mais le tien aussi, Platon, est imaginaire : il a toutes les qualités désirables, sauf celle d'exister. Ta fantaisie de poète t'a enlevé jusqu'au ciel, qui est vide? elle Ta peuplé I Tes Idées pures ne sont que des mots. Tu as beau affirmer le contraire, nous resterons enchaînés dans la caverne des ombres, et ce n'est pas ta dialectique qui nous aidera à briser nos chaînes. Seule, la Science pourra nous délivrer. Appliquons-nous à connaître d'abord les liaisons naturelles des phénomènes, à découvrir celles qui sont cachées, pour apprendre à mettre en action les puissances des éléments, afin que, plus instruits, nous devenions les maîtres de la nature qui, captive et soumise, deviendra pour nos descendants la source de tous les biens qu'elle renferme à leur portée. Platon ! de tous les abstracteurs d'essence, tu es sans doute le plus grand, mais de tous aussi, tu es celui qui s'écarte le plus de la réalité.
De nos jours, personne n'ajoute foi aux explications des mythologues. L'esprit des hommes ne se représente plus les phénomènes comme produits par l'action directe de ces agents doués de passion et de volonté, dont l'intervention arbitraire expliquait, pour nos anciens, toutes les anomalies
apparentes de l'Univers. Demain, les explications que formulent les philosophes discordants seront, à Tégal des précédentes, regardées comme dénuées de fondement. hyperphysiciens! qu'avez-vous fait? Vous avez remplacé par des mots vides les agents naturels personnifiés de la mythologie et vous avez cru expliquer les phénomènes dès que vous avez assigné, pour chaque classe, un agent fictif qui lui correspondait. Soit que vous imaginiez une cause unique d'où tout émane, où tout retourne, et par laquelle vous prétendez expliquer la diversité des phénomènes, ou que vous établissiez — et c'est ce que tu voudrais faire, Platon — une multiplicité de principes idéaux, vous aboutissez tous à la plus vaine des affirmations : la cause produit son effet parce qu'elle a cette propriété de le produire, ou l'idée communique son essence parce qu'elle a la vertu de la communiquer. Mais comment la cause produit l'effet ou comment le phénomène participe de l'idée, ni toi, ni les autres, vous ne l'expliquez.
Ainsi l'Eau de Thaïes, l'Infini d'Anaximandros, le Feu d'Hérakleïtos, les Eléments d'Empédoklès, les Atomes et le Vide de Leukippos et de Démokritès, le Tout de Xénophanès, les Nombres de Pythagoras, et tes Idées, ô Platon, ont été les fictions diverses, physiques ou hyperphysiques sur lesquelles des doctrines diverses, inégalement intéressantes, se sont édifiées; mais, toutes ont dirigé l'intelligence des hommes hors de la voie véritable.
Les dogmes déclinent. Bientôt l'hyperphysique, comme la mythologie, aura disparu. Peut-être ôtes-vous ses derniers représentants. Un esprit nouveau souffle sur la Hellas. Déjà beaucoup, parmi les jeunes gens, accordent qu'il n'existe de connaissances réelles que celles qui reposent sur des choses observées. Ils reconnaissent l'impossibilité d'atteindre ce qui est inaccessible à l'expérience, ils renoncent à chercher ce que l'expérience n'atteint pas ; ils ne se
préoccupent plus de connaître les causes intimes des phénomènes; ils ne s'attachent qu'à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs liaisons constantes, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. Expliquer des faits, ce sera désormais établir une liaison entre les divers phénomènes observés et quelques faits généraux, dont la Science, dans sa marche en avant, tendra de plus en plus à diminuer le nombre, ainsi que fait la géométrie pour ses définitions auxquelles elle rattache des théorèmes sans fin.
Ainsi l'intelligence des hommes, mythique dans leur enfance, aura été hyper physique pendant l'adolescence et deviendra physique après avoir atteint l'âge de la virilité. Certes, cette physique que nous voulons fonder n'aura de commun que le nom avec la physique des Ioniens. Ce qu'elle sera, je ne puis le dire dès maintenant. La science balbutie encore. Nous ne savons pas regarder les choses avec soin; nous ne savons pas étudier-leurs modes réguliers de liaison; mais des sciences existent, la géométrie par exemple, et l'astronomie ; elles nous serviront de modèles pour en instituer d'autres. La géométrie nous apprend la manière de trouver et d'enchaîner les raisons des choses, au lieu de divaguer en assemblant des mots sonores comme font les sophistes ; l'astronomie nous offre la théorie des sphères célestes, selon que les phénomènes observent des uniformités et obéissent à des lois dans leurs figures et leurs mouvements. L'étude des éléments physiques ne nous refusera peut-être pas toujours la connaissance réelle de leurs rapports et de leurs changements de qualité, que les philosophes remplacent par des transformations imaginaires des uns dans les autres, ou par la fiction pure des solides impénétrables qui ne voient et n'entendent rien et nous font tout voir et tout entendre. Mais en attendant, il faudra se préoccuper d'étudier le monde des vivants : les plantes, les animaux, l'homme, la cité.
L'homme connaissant la nature et ses secrets pourra seulement alors déterminer quelles sont, pour lui, les conditions les meilleures d'existence. Considère, Platon, combien est vaste le champ à parcourir et quel préjudice vous avez porté à la Science, vous tous qui vous êtes attardés à une recherche qui ne conduit à rien, à une exploration des dessous invisibles et des causes impénétrables des choses. Compare ce que vous avez fait à ce que nous voulons faire. Nous voulons étudier dans quelles circonstances les phénomènes apparaissent, de manière à reconnaître des liaisons fondamentales qui nous donnent un pouvoir sur la nature, relier on un corps de doctrine, après les avoir groupées pour chaque catégorie d'objets, les lois qui commandent à leur apparition et à leur développement. Nous constituerons ainsi la Science qui deviendra de plus en plus compréhensive, à mesure qu'entre les lois les plus générales, en lesquelles se résume chaque science, d'autres lois seront découvertes, plus générales encore. La philosophie, que ton maître appelait la science de l'àme, et que tu nommes la science des Idées, sera, dès que l'intelligence aura pris conscience de ce dont elle est capable et de ce dont elle n'est pas capable, le recueil de toutes les vérités générales, l'ensemble et le résumé de toutes les sciences. Elle est proche, cette révolution qui changera la face du monde. Les jeunes gens observent plus volontiers et laissent les vieillards jouir en paix de la vie intérieure. Dans la plupart des écoles, on décrit, on analyse. Même à l'Académie, Platon, il est de tes disciples qui chercheront bientôt, par l'observation et des expériences appropriées, à déterminer les conditions de l'apparition des phénomènes.
De quels disciples veux-tu parler, Eudoxos, si toutefois cette question ne te paraît pas indiscrète ?
EUDOXOS
Leurs noms me sont peu familiers. Il me souvient pourtant que le flls du médecin d'Amyntas m'a été signalé comme un ardent partisan de la doctrine nouvelle. Ce jeune homme, dont tu fais le plus grand cas, et qui t'aime aussi, deviendra, sois-en sûr, Tadversaire le plus redoutable de la théorie des Idées.
PLATON
Il se nomme Aristotélès.
EUDOXOS
Je reconnais le nom. Aristotélès est ton disciple aujourd'hui, il ne sera plus ton ami demain.
ANTISTHÉNÈS
J'incline aussi à le croire, Platon. Ce n'est pas sans raisons que je t'ai averti de te méfier du Liseur.
PLATON
Je n'ai de défiance contre personne ; pourquoi me défieraisje d'Aristotélès que j'aime. Il est l'intelligence de l'école. Son esprit si éveillé, qui s'intéresse à tout, ne suivra pas toujours le petit sillon que j'ai tracé. Peut-être s'appliquerat-il à renverser mon système? Qu'importe, s'il approche plus que son maître de la vérité. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais que, devenus forts, les enfants battent leur nourrice. Pour moi, dès maintenant, je lui pardonne à cause de son beau génie. Qu'il fasse à son gré son apprentissage. Sa puissante raison lui permettra d'éviter tous les pièges, son génie n'en deviendra que plus robuste quand il rentrera dans le droit chemin.
Cette science que tu cherches, Eudoxos, c'est peut-être lui, je le veux bien, qui la constituera. Mais sois assuré que
PRAT. — Le Mystère, 6
son esprit nr s«» contentera pas de coUigerdes faits; il ira an d»»là d»» la Srionrr. il remontera aux sources, c'est-à-dire jusqu'à la cause : il fouillera jusqu'aux racines de la Science, et c*»'sl alors, après les avoir combattues peut-être, qu'il rétablira, sous un autre nom, ces Idées de Platon que tu dédaignes, Endoxos. faute de les connaître. Sois bien sûr de ceci encore, mon cher ami, c'est que jamais Aristotélès ne méprisera la divinité. Je sais son cœur religieux. Celui-là n'est pas seulement un géomètre et un physicien, il est un philosophe. Peut-être sera-t-il l'un des plus grands parmi les philosoplies.
M*aulorises-tu à défendre les Idées, Kalliklès, ou bien f.iut-il que j'attende encore?
KALLIKLÈS
Tu attendras, Platon.
PLATON
Tu m'interdis de me défendre?
KALLIKLÈS
Tu te défendras plus tard. Songe qu'Eudoxos n'a pas attaqué seulement ta doctrine. Rien ne resterait debout si nous voulions le suivre, des choses qu'à présent tous les hommes révèrent et respectent : son audace veut détrôner les dieux. jeune homme, tu es courageux, trop peut-être! Si j'admire ton courage, je le redoute.
Dans ton discours apparaissent de séduisantes images. Cette science nouvelle que tu veux fonder présentera à l'esprit humain une figure inattendue de la vérité et qui ne saurait être beaucoup plus trompeuse que la vérité multiple et changeante qu'ont prétendu mettre en lumière les systèmes des philosophes. Marche droit à ton but, réfute les doctrines anciennes, mais, je t'en prie, ne te révolte pas contre les dieux, ne trouble pas leur vie bienheureuse. Nous les aimons
à Athènes, ils n'inspirent que peu de crainte à l'honnête homme, et si les autres, les ignorants, les adorent parce qu'ils les craignent, songe que, de cette crainte, naît la joie la plus subtile qu'un homme puisse éprouver, celle d'être en communication avec des êtres surnaturels et tout-puissants. Si j'étais le maître à Athènes, j'interdirais toutes les discussions sur la divinité. C'est un grand bien que la plupart des hommes aient la crainte des dieux. Laissons les dieux en paix, Eudoxos; il est plus facile d'affirmer qu'ils sont que de prouver qu'ils ne sont pas : c'est plus facile et aussi plus prudent.
Et pourquoi les dieux ne pourraient-ils exister? Qui donc t'a renseigné sur ce qui peut être et sur ce qui ne peut pas être? Tout est possible, même les dieux! Nous connaissons si peu les choses et si mal, qu'aucune hypothèse ne doit nous paraître invraisemblable. Les dieux ont existé autrefois et ils existent encore. Peut-être, qu'en ce moment, il en est qui se forment et qui aspirent à l'Être, dans les demeures éthérées? Une preuve du moins qu'ils ont existé, une preuve que tu n'oseras pas contester, c'est qu'ici-bas, parmi nous se trouvent quelques-uns de leurs descendants. Ignores-tu qu'Apollon porte-lyre est le premier des ancêtres de Platon? Moi-même, si je voulais chercher, en remontant jusqu'à la souche mère de la race dont je suis le dernier rejeton, je trouverais un dieu, de moindre importance sans doute, comme géniteur. As-tu oublié enfin que le Vénérable Aglaophamos affirmait tantôt que l'esprit d'un dieu inspirait ses paroles? Comment, s'il n'existait pas, pourrait-il l'inspirer? Crois-en un vieillard, Eudoxos, réfute les philosophes, mais ne touche pas aux dieux.
Je te croyais un esprit plus libre, Kalliklès.
KALLIRLÈS
Et je t'aurais voulu, moi, d'un esprit mieux avisé.
Platon, mon vieil ami, je comprends que tu sois impatient de répondre, et je ne doute pas que ta nouvelle théorie sur les Idées ne soit d'un grand intérêt. Tu nous la montreras plus tard et nous l'examinerons avec joie. Pour ma part, je te féliciterai, comme il convient, de ce que tu as su, à ton dge, te renouveler en renouvelant ta doctrine. Si je suis trop vieux pour qu'elle me persuade, je ne le suis p€LS assez pour ne pas Tadmirer, si elle est, comme je le présume, admirable. Mais rien ne presse : nous sommes de loisir, la mère des jours n'est pas morle : lu reprendras demain les thèses dont tu n'auras pu aujourd'hui achever l'exposition. Maintenant, c'est à Aglaophamos, ton hôte vénérable, que tu dois confier le soin de conduire le Discours. Sur sa physionomie, si vivante et si mobile, transparaît le désir de descendre dans l'arène, et tu nous a vanté son éloquence, ô Platon î
PLATON
Qu'Eudoxos consente à la substitution, et c'est avec joie que je me reposerai.
EUDOXOS
Comment ne consentirais-je pas? Aglaophamos est ton hôte, Platon, et c'est Kalliklès qui le convie à prendre ta place.
PLATON
Et c'est aimable à toi de consentir, sans déclarer, comme ne manqueraient pas de faire, d'autres jeunes gens que je connais, et qui sont facilement injustes à l'égard des vieillards, que c'est, réduit au silence et vaincu, que le vieux Platon se retire du combat.
A, Aglaophamos,) Et toi, mon cher hôte, entre en scène
puisque tel est ton désir. Il ne m'appartient pas de faire l'éloge de ton adversaire : tu Tas entendu.
A6LA0PUAM0S
Ce n'est pas moi qui vaincrai, mais le Dieu qui parle en moi. A sa voix l'athée prendra la fuite.
PLATON
Vénérable Aglaophamos, tu es très vieux et très sage; voudrais-tu, cependant, m'autoriser à te donner un conseil?
Je suivrai le conseil, s'il plaît au Dieu.
PLATON
Il ne déplairait pas du moins à Pythagoras, ton maître. Cest un de ses préceptes que je veux rappeler au moment où tu le prépares à combattre la doctrine d'un jeune homme dont tu as pu apprécier la généreuse ardeur : prends garde d'attiser le feu avec une épée 1
Je prendrai garde, Platon.
(A Eudoxos,) Mon cher enfant — mon âge autorise cette appellation familière — tu as blasphémé, tu as nié l'existence du Divin. Je ne suis qu'un étranger à Athènes et tout le monde me regarderait avec mépris, si je n'étais l'hôte de Platon. Que ne suis-je, ici, tout-puissant, ou bien tyran, ou seulement archonte! Immédiatement, je te ferais saisir et enfermer dans la cellule la plus obscure de la prison. A tes pieds, je déposerais une grande amphore pleine d'eau pure pour la soif, un pain d'orge pour la faim, et je te laisserais seul, trois jours, livré à tes réflexions. Pendant ce même temps, je prierais le Divin de t'assister, lui demandant
Hô I E MYSTÈRE DE PLATON
d"»''<!ain^r ton inl*-llijcence, et si. les trois jours écoulés, lu iif m'avais fait a|»i»eler, désireux d'abjurer tes erreurs et de priK'lauier devant ie i>euple assemblé que lu te repens d'avoir méconnu la vérité, ni leau de Tamphore ne serait renouvelée, ni le pain d'urge.
EL'DOXOS
Étranger, si tu désires que je réponde, discute mais ne menace piis. Q*sse surtout de me r^arder avec ces yeux aigus dont j ai peine à soutenir l'éclat.
KALUKLÈS
11 est vrai que léclat de ton regard, vénérable Aglaophamos, est insoutenable. Un frisson de peur a secoué mes vieilles épaules pendant que tu fixais ton adversaire. Étrange contradiction entre le regard et la i>arole! Ta parole est caressante et douce comnie un chant lydien, et en même temps, elle menace. Tes yeux, éclatants sous les sourcils, semblent chargés de haine. (Juel est donc ce mystère, homme redoutable et sacré?
AGLAOPUAMOS
Ce n'est pas un mystère, mais une méthode de persuasion. Je n'ai rencontré personne qui puisse résister à Téclat de mon regard. Par les yeux je commande aux hommes et je dompte les volontés rebelles. Dès que je fixe mon regard sur le regard d'un homme, un étrange sommeil envahit son âme. Ses yeux restent ouverts et pourtant il est endormi. Dès ce moment il m'appartient; il fera ce que je veux qu'il fasse, il voudra ce que je veux qu'il veuille : son âme est mon esclave.»Déjà le charme opérait sur Eudoxos, et bientôt, devant vous, il eût abjuré ses erreurs; car cette puissance que je tiens du Divin ne connaît point de bornes : je ne (îonnais personne qui résiste à l'éclat de mon regard.
KALLIRLÈS
Pourquoi tournes-tu vers moi tes yeux maintenant, vénérable Aglaophamos? Voudrais-tu expérimenter sur mon âme la puissance de ton regard? Détourne, je t'en prie, tes yeux de mes yeux. Que le dieu qui s'agite en toi fasse à un vieillard cette grâce de le laisser vivre en paix les derniers jours de sa vie. Tu ne voudrais pas m'obliger à me voiler la tête comme ont coutume de faire les femmes et les enfants qui ont peur.
PLATON
Qu'as-tu affaire d'effrayer notre Kalliklès, mon cher h<5te? Au nom de Sokratès, dont nous vooilons ici honorer la mémoire, je te prie de discuter en homme avec des hommes. Il ne se peut pas que les sortilèges aient un rôle à jouer dans notre discussion. Argumente et démontre. Nous nous efforcerons de suivre ta pensée, cl, si tu ne parviens pas à nous convaincre, nous nous appliquerons à te répondre. Ce n'est pas que je mette en doute ton pouvoir surnaturel, mais, je t'en prie, laisse-le sommeiller aujourd'hui. C'est assez qu'un dieu dicte tes paroles, il ne serait pas juste qu'il abusât de son pouvoir à l'égard de simples mortels.
Platon, je suis ton hôte et je dois t'obéir. Ne voyez plus en moi qu'un étranger qui, malheureusement, n'est pas toutpuissant à Athènes.
EUDOXOS
C'est un bonheur pour moi, étranger, que tu ne sois pas tout-puissant.
C'est un malheur, mon cher enfant! Si j'étais archonte ou tyran, je purgerais ton âme des erreurs qui la souillent : il
n'est d'âme plus misérable que celle qui s'est écartée, par orgueil, de hi Voie. Ecoute-moi, je te prie, et tâche de m'entendre. Voisî mon regard ne menace plus et ma parole est suppliante. Qu'as-tu fait de ces qualités sublimes, que, dans sa bonté, t'a données le divin créateur? Tu te sers de ton intelligence et de ton génie pour blasphémer, pour entrer (mi révolte contre les dieux. Tu veux prendre leur place, et ton esprit, qui vacille, plein d'incertitude et d'er- HMirs, <|ui chercfie dans les ténèbres, tu le mets au-dessus de la Pensée souveraine qui prévoit tout et qui sait tout, qui connaît l'avenir à l'égal du présent et du passé. C'est le démon d'orgueil, mon enfant, (jui souffle en ton âme celte folie. Kl le Dieu m'a amené vers toi pour que mes paroles te fassent toucher du doigt celte vanité qui est la tienne, de pens(Tque Tètre créé, séparé du Dieu créateur, est quelque chose de plus qu'un fétu de paille, qcele moindre vent soulève et emporte.
EUDOXOS
Montre» ou démontre, vénérable étranger : j'exige que tu démontres.
KALLIKLÈS
Kssaie de nous persuader, Aglaophamos.
AGLAOPIIAMOS
,1(5 démontrerai, et, avec l'aide du Dieu, je persuaderai ceux qui seront en état d'entendre la parole du Dieu.
Je dirai, d'abord, que ta méthode est puérile, Eudoxos, et que ce- système que tu appelles la Science véritable est la plus chimérique et la plus vainc des philosophies.
EUDOXOS
Dis cela, étranger, et tu me paraîtras plus vénérable encore.
AGLAOPUAMOS
Aie la bonté, mon ami, de prendre garde à cette remarque que je propose à ton attention. La science nouvelle que tu veux édifier n'est pas faite encore. Comment pourrais-tu déjà savoir quelle figure sera la sienne, une fois construite? Peut-être sera-t-elle souriante, peut-être morose? Es-tu assuré que ce soit la fin à poursuivre pour l'homme de savoir comment pe qui est, est? Qui donc te permet d'espérer que cette vérité que tu cherches sera belle pour les hommes et bonne? Tu le supposes, sans doute, et j'entends bien que tu l'espères, mais ton droit n'est pas de l'assurer. Dès lors, d'où vient que tu méprises ceux qui t'ont précédé et que tu dis : ceux-là ont radoté comme de vieilles femmes, c'est moi que les hommes doivent suivre qui cherchent le vrai? Trouve la vérité d'abord, ô jeune homme, tu nous la feras admirer ensuite. Si tu étais, comme moi, chargé d'ans...
KALLIKLÈS
Serais-je indiscret, ô très noble Aglaophamos, en te demandant quel est ton âge?
Je l'ignore. Je suis très vieux, mon ami : bien des fois dix années ont passé sur ma tête. Depuis que le Dieu vit en moi, comme le Dieu, j'existe en dehors du temps.
KALLIKLÈS
Je proclame, ô étranger, que tu es un être prodigieux et sacré.
Et c'est avec raison que tu le proclames.
Je suis très vieux, Eudoxos. J'ai vu éclore, se répandre et s'évanouir bien des doctrines. Ce n'est pas la première fois
que je me trouve en présence de celle folie d'un jeune liomme qui veul opposer à la Iradilion unedoclrine nouvelle qu'il appelle la Science. Avant toi, les deux inséparables, comme lu les nommes, Leukippos et Démokritès, ont prétendu au titre de savant. Eux aussi afûrmaient qu'ils avaient surpris les secrets de la nature, et leur doctrine, du moins lu Tas dit, est dénuée de valeur.
EUDOXOS
Je n ai pas dit qu'elle fût sans valeur; mais elle n*est ni la science entière, ni la vraie science.
AGLAOPHiMOS
Mon maître Pylhagoras a voulu lui aussi constituer la vraie science. Frappé de Tharmonie qui règne entre les choses et qui les distribue en plusieurs ordres, il entendait Texprimer par des nombres. Longtemps il se demanda si les choses étaient semblables aux nombres ou si les nombres étaient les principes des choses. Mais dès qu'il eût pénétré le Mystère d'Orpheus, il comprit combien était vain ce savoir que, si péniblement, il avait amassé le long de ses années de jeunesse. Avec l'aide des dieux il se voua au culte du vrai savoir, de celui qui conduit les hommes à la félicité.
Pourtant, maintenant encore, ces savantes erreurs de Pythagoras sont enseignées dans son école prétendue. Il est des disciples qui rabaissent les maîtres à leur taille, et ceux-là leur sont plus redoutables que des adversaires avoués.
PLATON
Je ne sais si tu entends désigner Philolaos ou Archytas. Leurs écrits, à mon avis, sont loin d'être méprisables.
Comment Platon appellerait-il méprisables des œuvres
qu'il a achetées au prix de quarante mines d'Alexandrie! Cet achat prouve que tu es riche, Platon, mais non pas que tu n'as pas fait, en achetant, un marché de dupe.
PLATON
Et ta conclusion est fausse, Aglaophamos, de même que sont fausses les prémisses dont elle découle. C'est Dion le Sicilien, autrefois mon ami, qui m'a offert les traités de Philolaos. Je ne sais quel prix il les a payés. Pour moi, qui n'ai jamais vendu la sagesse, d'où me seraient venues les quarante mines? Quant à Archytas, je l'ai connu en Sicile et, par Athéna, c'était un savant.
Je veux en convenir pour t'étre agréable, Platon, mais c'est à condition que tu reconnaîtras aussi que cette science qu'Archytas avait acquise différait beaucoup de celle qu'Eudoxos prétend constituer. Réponds-moi, mon cher hôte. Si Archytas eût entendu, comme nous, discourir Eudoxos, es-tu d'avis qu'il eût approuvé son discours?
PLATON
Non, par Zeus-Père!
EUDOXOS
C'est que toutes ces sciences dont tu parles, Aglaophamos, ne sont pas la Science, et Archytas est plutôt encore un nyperphysicien qu'un véritable savant.
C'est pour faire plaisir à Platon que j'ai reconnu à Archytas le titre de savant. Le Discours voulait uniquement établir que tu n'étais pas le premier qui eût pensé à remplacer par d'exactes et précises démonstrations — n'est-ce pas la prétention des savants de démontrer, sans qu'on les
puisse mrlln» eu doute, les thèses qu'ils proposent? — les fanlaisi(»s, eoinuie lu les appelles, et les rêves des philosophes. La Science (|ue tu veux établir, mon ami, je Texaniinerai tout à l'heure et je dirai ce qu'elle vaut, quelle est sa portée, (juelles eu seraient les conséquences. Mais je désin», auparavant, te donner, moi qui te menaçais, à ce que tu dis, tout à rh(»ure, une preuve de Tamitié que je te porte. (Jue le Divin m'assiste et me dicte les paroles qui te délivreront de l'erreur I
EUDOXOS
(Comment douterai-je de ton amitié, vénérable Aglaophamos? Ne m'as-lu pas déjà donné des preuves que tu étais mon ami?
AGLAOPnAHOS
Voici qui mieux encore le prouvera. Écoute-moi, Eudoxos : c'est la confession de mes erreurs d'autrefois que je v(îux te faire. Moi aussi, avant que l'esprit du Dieu eût visité mon àm(% j'ai rêvé ce rêve fou de constituer la Science et de changer la face de TUnivers. Avant toi, j'ai été négateur et blasphémateur, et, pourquoi hésiterai-je à l'avouer, — n'est-ce pas un devoir de confesser ses erreurs et ses fautes? — j'ai nié Dieu. Je disais dans mon orgueil : la terre ai»ptu*tient h l'homme, les dieux sont des usurpateurs qu'il faut chasser. Que les plus intelligents, parmi les hommes, (ît l(»s plus habiles, se réunissent, afin [de décréter ce qu'il convient aux autres d'apprendre et de savoir. Et je poursuivais dans ma folie : « la Science existe, mais morcelée; il suflira pour la constituer d'en rapprocher les morceaux épars; il suffira de charger les savants de procéder à l'élaboration d'un système général delà Science. Trois géomètres seront choisis parmi ceux qu'on répute les meilleurs, et trois physiciens, trois poètes, trois sculpteurs, trois musiciens, trois gymnastes, trois hommes politiques. Ils se réu-
niront en assemblée, et après qu'ils seront bien convenus entre eux de la parfaite science et l'auront décrétée, ils seront facilement en état de calculer et de prévoir à quelles lois, en tant qu'ils apparaissent et se succèdent, obéissent les phénomènes. » Et des hommes ainsi investis du savoir infaillible devenaient, dans ma pensée, les souverains du monde ! Chacun devait les^ aimer et les vénérer comme de parfaits ouvriers du bonheur commun. La Science ainsi se substituait au culte des dieux, les savants remplaçaient les prêtres. Mais comme, d'autre part, le culte du Divin est nécessaire pour les âmes simples, les poètes étaient chargés d'inventer des mythes et des symboles pour donner satisfaction à ces besoins de la basse humanité. Mon âme en était arrivée à ce point de perversité, que le lien sacré qui rattache l'homme aux dieux qui l'ont créé, n'était plus, à mes yeux, qu'une invention humaine, une institution politique et un expédient pour l'organisation d'une cité où il faut Qu'une place soit ménagée à l'ignorance et à l'erreur. Telle était ma folie.
KALLIKLÈS
Tu me semblés, vénérable étranger, beaucoup trop sévère à l'égard de ces opinions qui durant ta jeunesse égayèrent ton intelligence. Je ne vois pas en quoi elles sont opposées à la raison ; et rien ne prouve qile ton expérience n'eût pas réussi. N'est-il pas tout simple de s'adresser aux savants pour constituer la Science? S'ils avaient pu tomber d'accord sur ce qu'il convient d'appeler la Science, ils n'auraient pas manqué d'organiser une cité très belle, et si, ce qui ne m'eût pas étonné outre mesure, ils ne se fussent pas entendus, la Science et les savants auraient été ce que nous les voyons aujourd'hui. Tes géomètres, ainsi que font les nôtres, auraient proclamé que la géométrie était la plus belle et la plus utile des sciences. Ils auraient été démentis par les
91 (-E MYSTÈRE DE PLATOK
pliysiriens, qui, de loul temps, ont prétendu qu'il n'esL rien qui >'-li''ve plus rtDlelligence de l'homme que la tonnaissoDCe de la nature. Tes sculpteurs et les musiciens, très jaloux du leur art, n'auraient pas hésitt' à prendre en pitié la plupart des hommes, et les poètes les auraient tous méprisés sans exception. Quant aux gymnastes el aux hommes politiques, personne n'ignore qu'ils ont pris depuis longtemps l'habitude de se considérer comme des demi-<iieux. Ta révolution, je le crains, Aglaophamos. n'edt pas changé grand'chose.
AGLAOPOAHOS
Je l'ai dit, j'étais fou. Et ma folie dura hwglemps, Jusqu'au jour oCi, par la volonté des dieux, les maximes de Pythagoras tombèrent sous ma main. La divinité dénoua le bandeau qui recouvrait mes yeux. Pour la première fois, je compris la vérité et la beauté du précepte : « Honore premièrement les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés par la loi ». Depuis ce temps, j'ai relégué à jamais parmi les prestigeâ des songes ces images qui m'avaient séduit, une vie nouvelle a commencé pour moi : la vie véritable. J'ai compris que la fin de la vie de l'homme n'était pas la Science mais la conquête du bonheur, et cette vérité m'est apparue dans sa clarté invincible, que, seul, le culte du Divin peut apporter à l'homme une joie durable. Mais cette science du Divin que j'avais méprisée, il fallait l'étudier et en pénétrer tous les secrets, si je voulais être utile aux hommes. Krotûn était alors la grande cité où vivaient des prêtres d'Orpheus el que Pythagoras avait régénérée. C'est vers les prêtres que j'arrivai un jour, suppliant, désireux de subir les épreuves de l'initiation. Et ces épreuves sont dures. Pendant cinq années j'ai gardé le silence, j'ai écouté.
I ce cas, mon cher Aglaophai
, je puis dire que lu
n'es pas un fils de la Hellas. Un Hellène, j'en atteste les dieux immortels, ne reste pas cinq années sans parler. Pour moi, j'aimerais mieux être condamné à boire la ciguë comme le divin Sokratès que de subir l'épreuve du silence.
La parole des sages doit être écoutée dans le silence : il faut se taire tant qu'on n'a pas à dire des choses qui valent mieux que le silence.
KALLIKLÈS
Comment ne pas t'admirer, toi qui es resté cinq ans bouche close !
C'est ainsi que fut instruite mon âme dans la musique sacrée, la méditation et la prière.
KALLIKLÈS
Et c'est là un nouveau prodige : des prières sans paroles!
C'est alors que le Dieu qui est la cause universelle daigna me visiter et se révéler à moi. Je suis son instrument et son organe ; c'est lui qui m'a confié cette mission que je remplis. J'ai entendu qui s'élevait de mon cœur sa voix redoutable : Tu es, a dit la Voix, le continuateur du divin Orpheus, le véritable Aglaophamos !
Je t'ai fait ma confession, Eudoxos, mon cher enfant, et je t'ai dit quelles épreuves j'ai traversées avant de me livrer au Dieu. Écoute maintenant ce que pense le Dieu dont je suis le porte-parole, de cette science que tu veux construire et qui ne serait, si ton entreprise venait à réussir, qu'une source intarissable de maux pour l'espèce des hommes.
J :.r: ; .-■ :-: • :;•>-* .— ^^l-nc^ef rllr ^>* la plus exacleel
' '- , . - ',' . . *: -' rr, . r, • r-- 1 - ni i- *: \ .
aî:a r saxos
Bi<-rj r<'[K^rjO«j. m'-n » rifant. Mais si la Science, et lu Tas 'lir ''Xf/r*r-s*'rrfj^-rj». a j-.ijr ni»-rhr»de unique robsenralion et \'i'\\f*TU'U* i'. t'j »'- C'ri'Jîii* ;i dt^clarer que c'est par l'observ;jf.iori qu" la ?:♦''•• rn^'-t ri <:■ s^ constitue. Hésileraîs-lu devant
EL'fiOXOS
Non. par Pollijx. *'t j'affirme que la géométrie est une -îci^'HCo UtTKif'ic sur 1 "expérience.
AGLAOPflAMOS
Fort bien. Dis-moi maintenant : la géométrie ne lepermet- (',\Ui pas (Je définir la lign** droite, le cercle, le plan, le solide et heaneoiip d'autres figures encore?
EUDOXOS
Sans doule.
l/expérienc(% cependant, ne nous présente ni des lignes ahsoluHHînt droites ni des circonférences également distantes en tous leurs i)oints d'un point intérieur que Ton
appelle le centre. De^même, les lignes que nous voyons ne sont pas sans largeur, ni les surfaces sans épaisseur. — Ignores-tu la coutume qui est, je crois, celle des géomètres quand ils donnent des démonstrations sur les figures? Elle consiste à ne pas tenir compte, dans une ligne, de sa largeur, dans une surface, de sa profondeur. N'est-il pas vrai encore qu'ils ont convenu d'accepter sans démonstration certaines propositions qu'il serait impossible de vérifier par les sens et qui sont indispensables pour en démontrer d'autres? On les appelle des axiomes. Ou bien la géométrie, telle que tu la conçois, serait-elle une science nouvelle? Voudrais-tu changer ses définitions et ses notions communes?
EUDOXOS
Non certes, les définitions sont bonnes et j'accepte les axiomes. Écoute ma réponse à la difficulté que tu soulèves. Ce pouvoir appartient à notre esprit de faire attention à une partie seulement de nos perceptions, à l'exclusion de toutes les autres, et, grâce à ce pouvoir, nous pouvons affirmer que les lignes sont sans largeur et les surfaces sans épaisseur. Ainsi s'obtiennent les éléments des figures. Nous avons remarqué, par exemple, qu'il existe dans la nature des courbes dont les rayons sont à peu près égaux et des droites qui sont à peu près parallèles, et nous appelons des cercles les courbes dont tous les rayons seraient égaux, et parallèles les droites qui seraient équidistantes dans tous leurs points.
AGLAOPDAMOS
Et c'est ce qui s'appelle parler d'une chose et conclure sur une autre qui n'existe même pas, car, pour les sens, il y ace qu'il y a, et non pas des à peu près ! Tu entends fort bien conclure sur la figure, dans la supposition où les lignes seraient vraiment sans largeur et les surfaces sans profondeur. C'est là ce que supposent tes raisonnements géométriques. Le
Prat. — Le Ml/stère. 7
OH LE MYSTÈRE DE PLaTÛ»^
hi<*u ti* défend de rne dire le contraire. — Ainsi les figures i|iif* If* Kroriiètn; iHiidie diffèrent de ces figures que la nature iioiiM olfrr : l(*s unes sont idéales et con«nies comme parriiilcH, los autres sont grossières. Cest à propos de la nature (|iir Tosprit gromtMrise, mais c'est en lui qu'il faut chercher, rt non pas dans la nature, les éléments des figures et les nipporis (|u*ollos soutiennent entre elles. Comparées à ces ti^ui^^s quo roxpôrioncc nous montre, celles que le géomètre \ oulouqOo sont dos enfilions de Tesprit, et des symboles. s\\\ k\\\\{>' \\o »vu\, Kudoxos, que tu as reproché aux philo- NopIx^N t «'H noniltrfs aussi sont dos créations de l'esprit et «1rs s\ml»olr>. J'irai môiiH' jus(|u a dire que ces faits que tu ol»sor\t's. .iiissilt»! (pn» tu les as ()l)servés, deviennent tes « iValioiis.
EUDOXOS
O vieillard, je m'efforce à comprendre et je ne comprends pas.
A(îLA0PHAM0S
l'ais comme si tu comprenais, mon cher enfant, et, plus tard, lu comprendras. Peut-être ne comprends-tu pas parce ijuo tu ne veux pas comprendre? Ce que j'ai dit ne difiere pas sensiblement de ce que disait Platon, alors qu'il te th^montrait que nous avons une àme et qu'elle est géomètre. Voici une autre difliculté qui menace plus directement ta doctrine.
EUDOXOS
Est-ce toujours le Dieu qui parle?
Sans aucun doute. Écoute ce reproche qu'il t'adresse :
Tu regardes la philosophie comme devant se réduire à
©semble systématique des connaissances scientifiques;
*i8 c'est arbitrairement que tu poses une telle affirma-
t>nvOu bien tu dois la fonder sur une investigation supé^
rieure. En elîet, quelle que soit la science que tu considères, ce n'est pas elle qui te renseignera sur les raisons d'être de son existence ; elle ne contient pas le principe qui la légitime. Il faudra s'élever au delà de la Science pour lui trouver un fondement, soit dans l'âme que tu as niée, soit dans des principes supérieurs à l'àme. C'est donc arbitrairement que tu supprimes les études sur l'âme et sur les autres objets qui échappent aux sens. Je viens de te montrer que la géométrie elle-même porte sur des idées supérieures à l'expérience. Ce n'est pas un droit qu'on te puisse accorder de rejeter l'hyperphysique parce que l'hyperphysique ne te plaît pas. C'est une obligation de l'examiner, et, en tant qu'on l'examine pour l'apprécier et la juger, on devient soimême hyperphysicien.
Ce n'est pas le seul vice de ta méthode. En voici un autre, que ta jeunessse explique, et ton inexpérience des hommes : tu interdis à ceux qui voudront te suivre d'élever leurs vues au-dessus de ces vérités que la géométrie ou la physique leur permettent d'atteindre. Ainsi, dès que je ne puis pas démontrer conme le géomètre, ou observer comme le physicien, tu m'interdis de croire I Toutes les hypothèses et toutes les croyances dont l'objet est invérifiable par l'expérience ^ seraient, selon toi, dépourvues de valeur. Comment as-tu pu oublier que la plupart des actes de la plupart des hommes résultent, non pas de vérités qu'ils ont conquises, mais de croyances qu'ils acceptent de leurs guides, soient qu'ils ne puissent pas les contrôler, parce que leur intelligence est infirme, soit qu'il n'existe ni par la raison, ni par l'expé* rience, aucun moyen de les contrôler?
EUDOXOS
C*est justement afin que les hommes ne prennent dan^ l'avenir d'autre guide que la Science que je veux fonder la Science.
Mais quelle science fonderas-tu qui ne soit hypothétique |)ar quelque c(Hé? A la racine de toute science est une hypothèse. E\iste-t-il quelque chose, dans le savoir humain, qu'on ne puisse, en partie, ou en des antécédents qu'on n'examinera pas, appeler hypothétique? Est-il possible (réviler Thypothèse? L'évites-tu, toi qui interdis aux autres d'en user?
Certes, je Tévile. Je me demande, o étranger, en présence de la contradiction que tu me prêtes, si ton désir n'est pas que je me mette» en colère?
Ta colère serait sans motif. Je ne suis pas un ennemi pour toi, mais un ami.
EUDOXOS
Continue, je te prie, vénérable Aglaophamos : tu ne me verras pas en colère. Je respecte ton grand âge et tu es Thôte de Platon.
AGLAOPUAMOS
Si tu me veux injurier, mon enfant, injurie-moi; je suis habitué à supporter l'injure, mais écoute mes [paroles. Je ne veux que délivrer ton dme de Terreur.
Examine cette question : au moment où tu poses cette loi des états successifs de l'esprit hellénique, loi qui sert de fondement à ta doctrine, et selon laquelle tu prévois un état futur où les hommes ne dresseront plus des autels pour les dieux, ne fais-tu pas la plus arbitraire et la moins plausible des hypothèses? Cette nécessité, d'où la déduis-tu? Je vois bien que c'est de l'observation de notre histoire : l'hyperphysique ayant succédé à la mythologie, la physique succédera à l'hyperphysique, et cela te paraît
démonstratif. Mais l'hyperphysique n'a pas succé^'à la mythologie. L'hyperphysique et la mythologie, d'aprési^.i)n dire, dérivent d'un même esprit. Que l'homme prenne. dé^ mythes pour des vérités et les phénomènes eux-mêmes pour , des personnes divines, ou, qu'à la place des dieux adorai"' blés, il mette ses imaginations et ses idées pour principes \^\\ du monde, l'intention est la même. Dans ses applications V-'.'. erronées, il témoigne du même besoin : le besoin de reconnaître des dieux. L'hyperphysique est contemporaine de l'homme sur la terre. Elle durera tant que l'homme durera. Comment peux-tu croire que ce jour viendra bientôt où l'homme saura vivre sans croire aux dieux, sans la foi dans les vérités souveraines? Vous êtes quelques-uns à affirmer qu'une ère nouvelle va commencer pour la Hellas. Quelle naïveté! Et de quel droit, toi qui prétends fonder la Science et ne raisonner que d'après les données exactes et précises que fournit l'expérience, de quel droit affirmes-tu que les hommes, dans l'avenir, ne révéreront plus les dioux immortels, que ce qui a toujours été ne sera plus?
Voici ce que le Dieu m'ordonne de répondre à tes folles prétentions : des siècles passeront et des siècles, à des générations d'autres générations succéderont, et les temples s'élèveront toujours pour honorer la divinité : elle est le soutien de l'homme sur la terre et toute son espérance?
EUDOXOS
Remarque, je te prie, étranger, que j'ai écouté le dieu sans me mettre en colère.
Mon enfant, plus tard, quand la réflexion viendra plus profonde avec les années, tu comprendras la vanité ou l'orgueil des pensées où tu te complais maintenant. Ton cœur s'insurgera contre ton esprit ; il te fera découvrir que
ramôiU* est la seule source normale de Taclivité des héfllmes : l'amour doit dominer rintelligence. Toutes les fn(^gies dont l'homme dispose doivent être dirigées par
•.. lamour vers Tharmonie universelle, vers la divinité : tu
.. '«reviendras au culte des dieux!
ElDOXOS
Agiaophamos, je t'ai promis de ne pas me mettre en colère. Je fais tout mon possible pour me contenir, mais tes paroles sont telles que je ne vois qu'un moyen de tenir ma promesse : c'est d'imiter Antisthénès. Parle et j'écouterai, mais je ne répondrai pas. Je prends l'engagement, Platon, de ne pas répondre <\ ton hôte.
PLATON
Par Athéna, mon cher ami, permets que je te félicite pour cette excellente résolution : il est prudent de séparer le feu de Tépée, quand, imprudemment, on les avait rapprochés.
KALLIKLÉS
Voilà que ton éloquence, Aglaophamos, a réduit au silence notre géomètre. 11 préfère ne pas répondre que de courir le risque d'offenser le dieu inconnu qui parle par ta bouche. Pour moi, je n'ai pas la même crainte et, si tu le permets, je répondrai à sa place. J'ai été élevé par des prêtres pour être prêtre, et si la rencontre que je fis de Gorgias me dissuada de donner suite à ce désir de me vouer au culte d'Apollon, que ma mère, dès ma plus tendre enfance, avait su éveiller en mon îlme, je n'en garde pas moins une profonde reconnaissance à mes éducateurs. Ils ont modelé mon caractère et m'ont appris à parler aux dieux le langage qui convient. J'espère que ni le dieu ni toi ne serez offensés par mes paroles.
Je Tespère aussi et j'attends la réponse.
KALLIKLÈS
Tu n'attendras pas longtemps. J'ai écouté avec attention les belles choses que tu viens de nous dire et je crois que ta connaissance est profonde du cœur des hommes. Je ne serais pas étonné que cette prédiction, que tu viens de faire à Eudoxos, se réalisât un jour. Il n'est pas impossible que notre géomètre comprenne plus tard qu'il est utile de croire à l'existence des dieux. Ce jour-là, il ne blasphémera plus. Mais de ce fait que les dieux existent et que les mortels doivent honorer leur toute-puissance, résulte-t-il que cette science, que veut édifier Eudoxos, soit futile et dangereuse? Futile, pourquoi? Dangereuse, pour qui? Si les hommes devenaient plus savants, en quoi la majesté divine serait-elle amoindrie? Il me paraît, noble étranger, qu'il y a nne part de vérité dans ce reproche que nous adresse le géomètre. Nous sommes préoccupés de regarder ce qui se passe au dedans de nous, au point que nous ne prenons plus garde à tous ces phénomènes que la nature nous présente. Nous spéculons sur des principes et sur des hypothèses : nous oublions d'observer. Ouvrons les yeux tout grands sur le dehors, ainsi qu'Eudoxos nous le conseille, et peut-être verrons-nous des choses inattendues, sinon toujours belles, du moins intéressantes et curieuses. Observons les faits aussi scrupuleusement que possible, rattachons-les les uns aux autres de manière que nous en puissions dresser le catalogue; appliquons-nous à édifier cette science pure et solide; étudions et conquérons la nature, afin que, devenus plus savants, nous devenions aussi plus heureux!
C'est une erreur, Kalliklès, et une impiété.
KALURLÈS
Tu \o cléinontrt»ras tout à l'heure.
AGLAOPHAIIOS
Le l>ieu le ilt*uu>iitrera î
KALLIKLÈS
Ou'il me fasse auivjiravaut cette grâce, Aglaophamos, de me laisser expliquer ma pensée. Il me semble que si Thomme était le maître de la nature, s'il connaissait mieux les secrets qu'ell»» cache jalousement, il pourrait être, ici-bas, plus heureux.
Que ton dieu daigne écouter mes paroles : je suis alourdi par TAgt», nn»s vieilles jambes ne portent plus qu'avec difficulté mon vieux corps. Si Eudoxos ne m'avait prêté le secours d(» son épaule, j'aurais eu beaucoup de peine à venir dt» ma maison d'Athènes jusqu'au jardin d'Akadémos. Imagine qu'un démiurge, de ceux qui travaillent les métaux, se fût rencontré assez adroit pour organiser un char autociné- ['ui\u\ et tel, que, bien dirigé, il fût en état de me transporl(M* rapidement et sans fatigue jusqu'au pied de notre platane ! Crois-tu ([ue je ne devrais pas à ce démiurge une grande reconnaissance? Que nos descendants, à Tesprit plus délié que le notre, linissent par capter le mouvement et en fassent un serviteur fidèle, cela ne me paraît pas impossible. J'affirme qu'ils ne seront pas aidés, dans cette recherche, par les discussions des philosophes, si ce secret d'Ikaros, dont nous parlions naguère, était quelque jour retrouvé. Quelle joie ce serait pour l'homme d'avoir des ailes, d'être délivré de la pesanteur ! Compare encore, si tu le veux bien, nos solides trirèmes qui bravent la tempête, aux barques fragiles des premiers habitants de la Hellas. Pourrais-tu soutenir que la science de la navigation n'a pas
fait de grands progrès ? Sans doute, elle en fera d'autres encore. Si notre monde est très vieux, l'esprit hellénique est toujours jeune et plein de ressources. Essaie, maintenant, de prévoir les conséquences de ces découvertes que l'esprit ingénieux des hommes fera dans l'avenir. Les voyages seront rendus plus faciles, nos descendants connaîtront des pays que nous ignorons et des hommes dont nous pouvons à peine soupçonner l'existence : des hommes vivant sous d'autres lois, adorant d'autres divinités. Le commerce s'étendra, les échanges deviendront plus faciles, la richesse augmentera, et le bien-être, et le bonheur. Je me complais dans mon rêve, Aglaophamos.
Et tu semblés oublier que ce n'est qu'un rêve.
Je ne l'oublie pas, mon ami, je me demande seulement si ce rêve n'est pas un de ceux dont le génie des hommes peut faire une réalité. Écoute encore. Nous avons des armes pour les combats, des arcs pour lancer des flèches, des épieux et des lances, des boucliers et des glaives, d'autres engins encore. Est-il impossible de prévoir que l'ingéniosité de nos descendants créera des armes nouvelles et plus meurtrières ? Qui inventera ces armes, sinon un fils d'Athèna, la déesse guerrière qui nous protège et qui nous aime ? Quelle gloire pour notre race ! Elle conquerra de grands empires, elle deviendra l'arbitre de l'univers ! L'égide de Pallas planera sur le monde! Elle guérira, la bonne déesse, les blessures qu'elle aura faites et notre conquête assurera au monde le bonheur et la paix.
AGLAOPflAMOS
Tu ne feras qu'étendre la guerre.
L£ M\rTERE DE PL%TOX
4 âi.:.-^-. -W' i- pr.Mi.*'^, tu rv:|w:*Qdras tout à l'heure.
liLi.^ i'-- 'i .--l'î i*r=-an^ .J^ DOr> descendants traTailleront h f>-rfr:* -.i-.'DLrr Ir-? .ostruiiient^ de mort, d'autres viendront, irr tilr 'i A.-a.lrpi'>s. «jui •:hrn:h«e'r»>nt des remèdes aux mala- «li'-î «Jr-? ti'iriim-- -t •|ii! > appliqueront à prolonger leur vie. Aiij'/'ini tiiii. Irr» plu^ ivputéîi parmi Ie< médecins, Polykratès i'ji-rfirrfi»-- oni«.»nDent «irs r»-m^desau hasard. Quand Tenflure 'p:;i;rru- rn»fi jambes, jt- pr»?nds du sylphion. et l'enflure ne 'Ji-panit fM-. EIK* lii^parait plus tard d'elle-même, etPolykrîit»^:! afiirrii».' nu».' U- sylphion m'a ^êri. Ceux qui viendront aprê-î rioijîî >*tmdI plus heureux. On connaîtra plus exactement les pr«»priêlés des herbes et des sucs végétaux, et la maladie seni vaineue. Si tous les maux sont sortis de la lK>ite de Fandura. eetle Ixjite recèle aussi tous les remèdes que (Jes observations précises, des analyses patientes et des expériences minutieuses fen>nl découvrir. Il faut imaginer moins, rêver moins, observer davantage; ce n'est qu'à ce prix que nous pourrons mieux connaître les choses et mieux nous connaître nous-mêmes, devenir plus savants à la fois et plus heureux, ijui sait même si, allant plus avant dans la voie des découvertes, les hommes de demain n'arriveront pas jusqu'à pénétrer ce principe premier de l'être, au sujet duquel maintenant divaguent les philosophes ?
T(;ls sont, si j'ai bien compris sa pensée, les bienfaits rju'Kudoxos attend de la science irréfutable qu'il veut fonder.
EUDOXOS
(leux-là et bien d'autres encore, mon cher Kalliklès.
Autant de rêves, autant d'erreurs ! Tu n'as examiné cette prétendue science d'Eudoxos qu'au point de vue des services
que vous la ditefe appelée à rendre à Tespèce des hommes. Je veux, avant de juger de la valeur de ces services, te démontrer que l'espérance est vaine de vous les assurer. La grande Nature garde bien ses secrets ; aux seuls initiés elle laisse entrevoir son auguste visage. Je veux démontrer ensuite que les biens que vous poursuivez, dans le cas même oii votre science en expectative pourrait vous les offrir, seraient pour les sociétés humaines de véritables causes de désagrégation et de ruine. Ces joies que vous convoitez sont de celles qui tuent et non de celles qui font vivre. Votre fausse science n'enfantera que de faux biens. Que les dieux immortels détournent de tels maux de la race des hommes !
Quelle prétention est la vôtre ! Vous remettez à la Science le soin de tout découvrir et vous espérez que de ses découvertes se dégagera le bonheur? Comment voulez-vous, tout d'abord, que la Science existe au sens universel dont Eudoxos nous a parlé? Des sciences pourront s'édifier, non pas la Science. Et chacune de ces sciences aura nécessairement sa méthode d'investigation, et non pas toutes une méthode unique. Les principes qui guident le géomètre ne sont pas ceux du commerçant qui suppute quels bénéfices il pourra retirer de la vente des olives. Il s'ensuit que ces sciences seront limitées. Elles ne pourront s'élever qu'à la condition de n'examiner pas sur quoi elles reposent, se construire, qu'en renonçant au contrôle des principes : des plus généraux auxquels elles sont toutes soumises, et des leurs propres, puisqu'il n'en est aucune qui ne soit forcée d'en recevoir qu'elle ne démontre pas. L'étude de l'universel, soit dans l'esprit, soit dans la nature, leur est interdite. Elles ne pourront jamais descendre au fond des choses, et elles resteront naturellement étrangères à la connaissance des vrais biens et des vrais maux, qui est la condition essentielle du bonheur des hommes.
jamais se contenter. Et je conclus que cette science est inutile qui ne peut pénétrer jusqu'au fond des choses.
PLATON
Et cette conclusion, mon cher hôte, est injuste. L'esprit scientifique a rendu des services aux hommes ; il en rendra d'autres, plus grands encore, à ceux qui vivront après nous. Je ne dirai pas avec Eudoxos et Kalliklès, que la Science doit apporter le bonheur, mais je veux croire que l'ardeur de la découverte, la curiosité, celle dont l'objet est sérieux, et l'empire conquis sur quelques-unes des forces de la nature, seront la gloire des fils d'Hellen. La science sert déjà et servira davantage encore, en s'étendant, à combattre les superstitions, la crédulité, les hypothèses arbitraires et passionnées des ignorants ; elle deviendra, de plus en plus, le correctif de tous ces préjugés et de ces imaginations vicieuses que nous transmet la tradition. Sans doute, ni Eudoxos, ni ses successeurs, ne résoudront toutes les énigmes ; il se peut aussi que la solution des premiers problèmes fasse surgir d'autres problèmes plus difficiles encore, et cela, sans que nous puissions espérer que l'esprit, s'élevant de difficultés en difficultés, surmonte jamais la difficulté dernière. Et qu'importe que la Science ne nous permette de constater que cette chose : l'agrandissement du mystère ? Ce sera une conquête de l'esprit humain, et non la moindre, que d'arriver à ne plus s'en faire accroire sur la valeur et la portée de ce qu'il sait. L'exercice de la pensée pour la pensée elle-même est déjà un grand bien, Aglaophamos.
Je te veux dire une belle fable : la légende des filles de Danaos. Tu l'as déjà entendue, peut-être?
Je ne l'ai pas entendue.
M> LE MYSTERE DE PLiTOX