PRÉFACE
Il faut que le dialogue philosophique soit un genre bien difficile pour n'avoir produit que rarement de ces chefs-d'œuvre dans lesquels le génie littéraire s'associe à l'explication et à la défense d'une forte thèse dont l'auteur n'entend abandonner aucun de ses avantages, ni prêtera ses adversaires des arguments trop spécieux, ou une vivante attitude de combat, capable d'intéresser le lecteur. C'est qu'à la difficulté déjà grande d'unir au raisonnement le sentiment indispensable à une œuvre d'art, et à l'argumentation la passion, il s'en ajoute une autre, très insidieuse pour le philosophe, et qu'il ne surmonte à peu près jamais, parce qu'il est toujours d'humeur trop dogmatique. L'auteur d'un dialogue philosophique, c'est-à-dire de l'imitation et de la fiction d'une controverse, s'il laisse voir son dogmatisme en ne sachant pas s'empêcher de dissimuler ou d'affaiblir les objections qu'il met dans la bouche d'un interlocuteur pour les combattre, manque à la première condidition de l'œuvre d'art, le désintéressement. Il ne nous touche plus autrement qu'il ferait par l'exposition toute
pRAT. — IjB Mystère. i
W PHÉFACE
simple de ses pensées, son dialogue n'a plus le caractère esthétique.
Au fond, c'est même contre la philosophie, et non pas seulement contre une règle de l'art, que pèchent les dialogues dont les interlocuteurs ne présentent pas sincèrement et ne défendent pas dans leurs parties spécieuses, dans celles qui leur ont valu des adh*^rents, les doctrines dont l'auteur les prend pour les représentimls. Il y aurait un grand avantage pour la mélhode, pour le progrès des systèmes en précision et en exactitude, pour Tt^claircissement réciproque des principes dont dépendent les plus sérieuses opinions contondantes en philosophie, à ce que des tcuvres de polémique philosophique, — et tels sont hien les dialogues, — eussent pour loi la plus franche présentation et la défense la plus intelligente possible dos idées des adversaires auxquels l'auteur prête la parole. Il est vrai que le dogmatisme, ni celui qui se réclame de la révélation, ni celui qui prétend à l'évidence, ne peuvent aisément subir cette exigence esthétique, parce qu'il se mêle toujours une certaine mauvaise foi, de celle qu'on appelle intellectuelle, pour ne risquer pas de la calomnier, dans la manière dont un philosophe a coutume de traduire ou d'interpréter toute opinion qui n'est pas la sienne. Il y a une philosophie seulement, une seule, ù laquelle il est possible, et qui peut du moins essayer, avec une bonne volonté parfaite, de pénétrer profondément, jusqu'à sa raison d'être, et de formuler dans ce qu'elle peut offrir de plus fort à un esprit en quête de vérité, chacune de ces doctrines principales qui ont régné ou qui régnent encore, plus