‹ Le mystère de Platon: AglaophamosChapitre 15 sur 23 · LE MANUSCRIT · texte numérisé non relu

LE MANUSCRIT

ARKÉSILAOS — TIMON le SILLOGRAPHE

(au jardin d'Akadémos),

TIMON

Quel dieu, mon cher Arkésilaos, t'a envoyé le bonheur? Ton visage respire la joie. Aurais- tu gagné cette gageure que tu fis, la semaine dernière, devant tes disciples, de convertir à la morale du Portique la courtisane Théodéta? As-tu persuadé le vieil Epikouros de la nécessité d'étudier les sciences? ou bien, admire jusqu'où peuvent aller mes suppositions quand j'ai devant les yeux un philosophe qui sourit, as-tu découvert le puits fameux où, si l'on en croit Démokritès d'Abdère, la Vérité demeure cachée?

ARKÉSILAOS

Non, Timon, et tu t'éloignes de la vraie cause le plus possible. Théodéta est retournée à Elée. Elle a moins de goût

pRAT. — Le Mystère. 1

pour la philosophie que pour les philosophes, et ma gageure est perdue; Epikouros reste convaincu que le soleil est de beaucoup plus petit que le Péloponèse; enfin, tranquillise ton esprit : je n'ai pas rencontré la Vérité. Elle se dérobe à toutes nos recherche^, mon cher ami, et pour moi, je me console en me persuadant que c'est chose plus agréable de chercher la Vérité que de la tenir. Serais-tu d'un avis opposé?

TIMON

Je me refuse à toute discussion, Arkésilaos, tant que tu t'obstineras à laisser en suspens l'esprit curieux d'un philosophe zététique. Je veux savoir la cause de ta joie, et je vais faire des suppositions de plus en plus étranges jusqu'au moment où tu m'arrêteras pour me dire : à toi le gage!

ARKÉSILAOS

Tu chercherais trop longtemps; je préfère te donner de suite le mot de l'énigme. Je suis heureux parce que j'ai découvert l'esprit de Platon.

TIMON

L'esprit de Platon?

ARKÉSILAOS

L'esprit de Platon. Ma découverte t'étonne?

TIMON

Rien ne m'étonne. Je ne suis pas surpris mais un peu inquiet, et je me demande si, au moment où tu trouvais l'esprit de ton maître, tu ne perdais pas le tien.

ARKÉSILAOS

Toujours plaisant, mon cher. Sois rassuré ; il est probable que j'ai encore aujourd'hui le peu de raison que j'avais hier. Ecoute : connais-tu Poséidon?

TIMON

Le dieu armé du trident?

ARKÉSILAOS

Non, le scribe qui demeure sur le chemin du Pirée.

TIMON

Je le connais très certainement; il a fait trois copies de mes Silles. C'est le scribe le plus exact que jamais ait enfanté Athènes. Il est stupide comme un bœuf, et si attentif, quand il est à son ouvrage, qu'il ne commet jamais de fautes.

ARKÉSILAOS

C'est bien le personnage. Tu sauras donc, mon cher Timon, que notre Poséidon, le successeur et l'héritier du scribe Polémon qui mourut l'année dernière, est, présentement, possesseur de quelques manuscrits des anciens philosophes. Je suis allé, avant-hier, dans sa maison, pour acheter le traité du Ciel et le traité de l'Ame d'Aristotélès. Pour les deux manuscrits, il m'a réclamé trois mines. Je ne suis point avare, mais j'estimai le prix exagéré, et comme je me récriais : « Tu as raison, me dit-il; je ne donnerais pas, moi, trois drachmes pour les deux traités; mais de son vivant, mon maître Polémon en avait ri\é la valeur à trois mines, et Zeus m'est témoin qu'à moins que tu ne paies trois mines les manuscrits ne quitteront pas les tablettes. Au demeurant, examine. Ce ne sont pas les traités des philosophes qui manquent dans la bibliothèque. Tu peux choisir; je te donne par-dessus le marché celui que tu voudras emporter, et fassent les dieux que tu trouves un trésor parmi ces grimoires. Mais, j'en doute. Polémon, qui avait le nez creux, m'a assuré qu'ils étaient méprisables. »

TIMON

Aurais- tu trouvé ce trésor, Arkésilaos?

ARKÉSILAOS

Sois-en juge, mon cher ami. Je commençais à craindre d'avoir perdu mon temps. Quel fatras! Il y a là toutes sortes de volumes, des grands et des petits, tous traitant des problèmes philosophiques. Je déroulais, je lisais quelques lignes et j'enroulais aussitôt. Une courte expérience suffisait à me renseigner sur la sottise de Fauteur. J'allais abandonner toute recherche quand j'avisai, sur la tablette des livres de rebut, un volume assez gros que de plus gros cachaient. Le titre qui, sur le dos du livre se détachait en grandes lettres, m'étonna :

Page 1