L'ÉGLISE SOCRATIQUE — LE MYSTÈRE DE PLATON
Je le pris avec les deux petits traités du Stagyrite et je payai Poséidon, qui me regarda partir avec un air plus hébété que de coutume.
J'ai lu le Mystère, Timon ; il m'a révélé la pensée du maitre. Cette pensée, j'en soupçonnais l'existence et je l'avais comme entrevue sous les symboles et les mythes des dialogues. Mais combien mon attente a été surpassée ! La doctrine de Platon prend là son essor et s'élève tellement audessus de la commune mesure de l'intelligence des hommes qu'il n'est qu'une parole qui la puisse caractériser : elle est digne d'un dieu.
TlMON
Je ne saurais dire mon étonnement, Arkésilaos; tu me parais, à présent, plus religieux que le portefaix Kléanthès alors qu'il explique à ses auditeurs la raison séminale des choses.
ARKÉSlLÂOS
C'est qu'il faut être religieux. Timon, en présence d'un sanctuaire.
TIMON
Voilà qui m'étonne encore davantage s'il est possible. Toi,
AGLAOPHAMOS r,
Arkésilaos, comme moi disciple de Pyrrhon, que tu dis honorer à Tégal de Platon lui-même, tu te déclares le prêtre d'un nouveau dieu ! Je me demande anxieusement, mon cher ami, si tu ne veux pas te jouer de ma crédulité.
Ce manuscrit existe-t-il d'abord, et, s'il existe, qui pourra me persuader que ton vrai Paton n'est pas un pseudo-Platon?
ARKÉSILAOS
Le manuscrit existe. Timon, et je puis te le montrer. Quant à te persuader qu'il renferme la doctrine véritable de mon maître, je ne le saurais, puisque tu es déjà persuadé de l'impossibilité que tu sois jamais persuadé.
TIMON
Essaie tout de môme. — Platon, n'est-il pas vrai, n'est point l'auteur de ce volume ? Quelle que soit la sottise des scribes, un manuscrit de Platon ne serait pas resté si longtemps ignoré.
ARKÉSILAOS
Platon n'est pas l'auteur. C'est un disciple et aussi un admirateur de Platon qui a écrit le dialogue. On voit qu'il s'applique à imiter la grâce aimable et étudiée, l'art délicat et si subtil du maître incomparable. Ais-je besoin d'ajouter qu'il n'y réussit qu'assez mal? Mais l'auteur, et c'est là ce qui fait à mes yeux l'intérêt du Mystère^ décrit ce qu'il a vu, répète ce qu'il a entendu ; c'est un témoin de bonne foi et qui comprend la portée des thèses qu'il expose. Qui est-il? je l'ignore. C'est le porteur de la bonne nouvelle qui dit son mot et disparaît à jamais. Il a été initié à la doctrine cachée de Platon et, malgré Platon peut-être, il nous initie au Mystère,
TIMON
Se pourrait-il qu'un Platon existât, inconnu de nous?
ARRÉSILAOS
11 existe, mon ami, et sa doctrine plus que celle que nous avons jusqu'à ce jour acceptée comme la sienne, serre de près la vérité. Elle ne se contente pas de discuter les problèmes, elle les résout. Si la vérité est quelque part. Timon, la vérité que peut atteindre l'intelligence des hommes est là. Le Mystère de Platon, d'ailleurs, n'est assimilable en rien aux mystères sacrés.
Durant des années, chaque fois que revenait le jour anniversaire de la mort de Sokratès, la plupart de ceux qui avaient écouté ses sages discours, des disciples, quelquefois des adversaires, se rencontraient dans le jardin d'Akadémos afin d'honorer la mémoire du père de la philosophie. Ils s'asseyaient sur un tertre, à l'ombre d'un platane, tout près de la statue d'Éros. Ils disputaient entre eux, s'interrogeant et répondant selon la méthode de recherche qu'ils tenaient du maître. Ils s'appliquaient, en ces réunions, à résoudre quelqu'un des problèmes où, de tout temps, s'est complu le génie des philosophes. Leurs idées paraissant étranges et nouvelles aux quelques Athéniens que la curiosité avait attirés, on disait d'eux qu'ils .célébraient le Mystère de Platon. Tu vois, mon cher Timon, que le Mystère de Platon n'est pas un mystère.
TIMON
Et je m'en réjouis, Arkésilaos. Je suis trop vieux maintenant pour être initié.
ARKÉSILAOS
Es-rtu de loisir?
TlMON
Toujours quand je veux l'être; ne suis-je pas philosophe?
ARKÉSILAOS
Plus que tu ne voudrais le paraître. Tu ressembles, Timon,
à des amants que je connais, qui se vantent de commander à la beauté dont ils sont les esclaves les plus soumis.
"V ois-tu, au fond de la première allée, ce platane majestueux? C'est le plus beau du jardin. Bien des fois, à son ombre, nos anciens philosophes se sont réunis pour discuter et discourir. C'est au pied du platane d'Akadémos, puisque ce beau jour t'appartient, que nous irons nous asseoir et lire le précieux manuscrit. Nous ne saurions choisir un endroit plus commode. Le Képhysès, qui coule tout proche, enverra jusqu'à nous la fraîcheur de ses eaux avec le délicat parfum des lauriers-roses, et, bercés par le doux chant des cigales, nous essaierons, en vrais philosophes, de pénétrer jusqu'à Tàme de la doctrine du vrai Platon.