PLA'I ON
Les dieux me gardent, mon ami, de porter sur toi un tel jugement. Je parlerais contre ma pensée. Je garderai tou-
jours envers Eudoxos les égards qui sont dus au citoyen d'une cité libre. Je ne veux dire qu'une chose, c'est que, de même qu'il est une physiologie, il est une psychologie, une science de l'âme à laquelle j'attribue autant d'importance et de valeur que tu en attribues toi-même à la géométrie. N'est-ce pas là un droit?
EUDOXOS
Ce sera un droit seulement alors que tu auras démontré que l'âme existe aussi invinciblement que j'ai démontré la mesure de la pyramide et du cône.
PLATON
Je m'avance pas à pas vers la démonstration. Dis-moi : crois-tu qu'une telle chose existe qu'on appelle une sensation ?
EUDOXOS
Comment ne le croirais-je pas?
Regarde : devant toi, toute blanche, s'élève la statue d'Éros. Le jeune dieu s'appuie sur son arc déjà tendu, et semble chercher du regard, dans son carquois, la flèche qu'il se dispose à lancer. Cette œuvre d'un artiste divin est digne de représenter le plus ancien, le plus puissant des dieux. Vois comme la grâce et la force, attributs de la divinité, se dégagent naturellement de la précieuse image» Vois-tu cette image, Eudoxos, telle que je la décris?
EUDOXOS
Je la vois et je l'admire, Platon.
PLATON
Et, la voyant, tu éprouves une sensation.
b2 LE MYSTÈRE DE PLATON
EUDOXOS
Pourquoi refuserais-je d'en convenir?
PLATON
Et si je te demande, maintenant, comment il arrive que tu puisses en voir Timage, que répondras-tu?
EUDOXOS
Je dirai que Timage qui se dégage de l'objet vient s'imprimer dans mon œil, qui est constitué de manière à ce que je puisse voir.
PLATON
Est-ce à dire que c'est ton œil qui se représente l'image ? n'est-ce pas plutôt par l'intermédiaire de ton œil que tu te la représentes?
Je ne sais pas au juste ; il me semble que c'est par l'œil que nous voyons. Je ne dis pas que c'est l'œil qui voit.
PLATON
Quelle est donc la chose qui voit en nous quand l'organe de la vision est aflFecté par la présence de la statue alors qu'Hélios nous éclaire?
EUDOXOS
Mais, Platon, je ne veux pas répondre que ce soit notre âme ; je dirai seulement que nous sommes capables de voir puisque nous voyons.
PLATON
Et je dirai, moi, qu'au moment même où tu te représentes l'image, c'est ton âme qui se la représente, ou, si tu le préfères, que tu es une âme qui se la représente. Qu'est-ce, en effet, que se représenter un objet, sinon comparer une repré-
sentation actuelle à d'autres perçues auparavant? Percevoir, c'est comparer, assimiler, distinguer ; en un mot, c'est penser. Ce n'est que parce que tu te rends compte, soit en l'assimilant à d'autres, soit en la distinguant d'autres, de ta représentation, que tu peux dire exactement que tu te représentes un objet. Si ta représentation n'était, par toi, comparée à d'autres, tu ne percevrais pas, Eudoxos, parce que tu ne saurais pas que tu perçois. Se représenter un objet, c'est donc savoir qu'on se le représente, c'est connaître, et ce n'est que parce qu'on a connu une image que l'on pourra plus tard la reconnaître. Écoute encore ceci : n'est-il pas vrai qu'au moment où tu viens d'éprouver une sensation, c'est-à-dire aussitôt que tu as perçu, cette sensation te cause wintôt de la joie, tantôt de la douleur, et que tu éprouves pour elle de l'amour ou de l'aversion? N'est-il pas vrai, en un mot, qu'elle reparaît en toi sous la forme d'un sentiment ou d'une passion? Conviendrais-tu de cela, Eudoxos?
J'en conviens et il me semble que ce que tu dis est vrai, mais je ne conviens pas de l'existence de l'âme.
PLATON
Tu reconnais du moins que l'homme a des représentations, et qu'il pense, et qu'à l'occasion de ses représentations et de ses pensées, il éprouve du plaisir ou de la douleur ; et encore, qu'à l'occasion de ses représentations, des sentiments s élèvent en lui, et des passions. Mais ce n'est pas tout. La pensée n'est vraiment la pensée qu'à la condition de pouvoir se penser. Elle fait un retour sur elle-même, elle se dédouble, elle s'observe; elle se regarde pour s'apprécier et se juger. C'est ce que nous appelons réfléchir. Tu reconnaîtras ce fait s'il t'est arrivé, comme à moi, comme à bien d'autres, de te demander quelle pouvait être la valeur de
la pensée que tu pensais, ou encore, de porter un jugement sur une passion quand elle était sur le point de l'envahir, te demandant s'il n'y aurait pas un réel danger pour loi à te laisser maîtriser par elle,
EUDOXOS
Je reconnais encore ce fait, Platon,
El le terme de l'opération que tu diriges, alors que tu jugessoit tes pensées, soit tes passions, quand tu t'appliques, avant d'agir, à prévoir ce qui pourra résulter d'avantageux ou de préjudiciable pour loi de ton action, ne l'appelleronsnous pas prendre une décision et vouloir?
Nous l'appellerons vouloir, c'est le nom qui convient te mieux.
PLATON
Nous dirons donc de l'homme qu'il perçoit, qu'il pense, qu'il éprouve du plaisir ou de ta douleur, qu'il peut subir des passions de toute sorte, mais que, d'autre part, il peut s'étudier et réfléchir avant de prendre une décision.
EUDOXOS
Nous le dirons.
PLATON
Ne (lirons-nous pas encore que celle fonction de percevoir l'i lii' penser qui est nôtre et qui s'étend jusqu'à juger de la vali'ucde nos perceptions et de nos pensées, qui nous permet quelquefois d'imposer silence aux passions qui grondent en nous, ne dirons-nous pas, Eudoxos, que cette fonction est sLnpulii'fe, remarquable et propre à l'homme?
EUDOXOS
Je l'accorde.
PLATON
Et tu accordes donc que Tâme existe, mon cher ami. Quand je la veux définir en philosophe devant des philosophes, je dis de Téme qu'elle n'est pas autre chose que la fonction de connaître en jugeant, et de se connaître en se jugeant. Ton âme, Eudoxos, c'est une substance qui embrasse l'ensemble de tes pensées, de tes sentiments, de tes passions, de tes désirs, de tes volitions, mais ordonnés et classés. Toutes ces choses sont ta propriété et tu es toutes ces choses. Elles sont ta substance et ton essence; c'est parce que tu penses que tu sais que tu existes, et tu existes véritablement en te distinguant, de ce qui n'est pas toi, par des pensées et par des actes qui te sont propres. C'est par ton âme, Eudoxos, que tu vis, que tu te meus et que tu sens : elle est la vie, elle est ta vie, puisqu'elle est ta pensée qui se pense.
EUDOXOS
Tu es, Platon, le plus adroit des magiciens. Il faut se défier de tes artifices et de tes prestiges. Il me semble entrevoir le précipice vers lequel, depuis quelque temps, tu conduis ma doctrine. On croirait que je viens d'accorder que l'âme existe, quand j'ai accordé seulement — et il faudrait être fou pour se refuser à cet aveu — que l'homme est capable de penser et de connaître. Je connais, c'est là un fait. Ce fait, je le constate, je ne l'explique pas. Quand tu affirmes que c'est l'âme qui connaît, tu ne Texpliques pas davantage. Je sais que le monde extérieur me fournit des impressions, que ces impressions, quand je me souviens, reparaissent en moi dans l'ordre même où je les ai perçues, dans un ordre nouveau quand j'associe des images, en désordre dans le rêve ou pendant le délire de la fièvre. Tout cela, je le sais parce que je le constate ; mais que l'âme existe, je ne le constate pas. Ce que tu appelles l'âme me paraît être
ce pouvoir, qui est nôtre, de refléter le dehors. Si tu veux que je tombe d'accord que Tâme existe, ce sera à la condition que tu me permettras de la déflnir comme un miroir.
PLATON
Tu me rappelles, mon ami, ces enfants de Lacédémone qui ne donnent quelque chose d'une main que pour le reprendre de l'autre. Si l'âme existe, elle n'est, selon toi, que le reflet d'une réalité. Sais-tu qu'en ce cas, son existence serait bien précaire? Ce n'est pas te compromettre, Eudoxos, que de dire de l'âme qu'elle n'est qu'un miroir qui reflète le dehors. Je suis forcé de reconnaître avec Kalliklès que tu es un homme habile et un adversaire prudent. M'autorises-tu pourtant à t'interroger encore?
N'ai-je point dit, Platon, que j'étais de loisir?
PLATON
Et j'aime à t'entendre redire cette parole qui est d'un philosophe, alors surtout que le Discours s'applique à te conduire jusqu'au sanctuaire de la philosophie. Répondsmoi avec la précision du géomètre. Penses-tu qu'on puisse dire d'un miroir qu'il a conscience de l'image qu'il reflète?
EUDOXOS
Non.
PLATON
Par Dionysos, il est impossible de répondre avec plus de brièveté! Maintenant, n'as-tu pas avoué tout à l'heure, qu'au moment même où tu pensais, tu savais que tu pensais? Tu savais, quand tu prenais une résolution, que c'était cette résolution-là que tu prenais et non pas une autre.
EUDOXOS
J'ai fait cet aveu; peut-être eût-il mieux valu ne rien t'accorder?
PLATON
Pourquoi donc, mon ami?
EUDOXOS
Parce que je sais que, quand on t'accorde quelque chose, si peu que ce soit, tu as Thabitude de tout prendre.
PLATON
Je ne prendrai pas tout, Eudoxos, mais seulement ceci qui résulte de Taveu que tu viens de faire : Tâme est un miroir d'une espèce particulière puisqu'elle reflète le dehors et qu'elle sait qu'elle le reflète. Si elle était semblable à ces miroirs d'acier poli où les courtisanes de ta ville natale se plaisent, à ce qu'on dit, à contempler l'image de leur beauté, nous ne saurions pas même cela de notre âme qu'elle n'est qu'un miroir. C'est donc qu'elle est autre chose, et le rôle qu'elle joue dans nos sensations, d'où, selon toi, dérivent toutes nos connaissances, n'est pas méprisable.
Elle est la maison disposée pour recevoir l'hôte et lui faire, selon son mérite, l'accueil qui convient. Sitôt qu'il est mis en présence de l'âme, chaque objet prend la place qui lui est préparée. Il est rangé par elle, classé, dès lors connu. Et ceci, Eudoxos, est un singulier mystère. Au contact de tous ces objets que lui fournit le monde extérieur, l'âme s'éveille à la vie, elle connaît et se connaît, elle juge et se juge. Avant de connaître, elle était ce qui peut connaître ; elle ne s'est connue qu'en connaissant. Que l'âme, avant d'avoir connu, se connaisse comme étant la fonction du connaître, c'est ce que je n'oserais pas affirmer, car la connaissance implique toujours la distinction du non-soi d'avec le soi. Ce n'est que par l'acte
de la perception qu'elle se rend compte de ce fait qu elle existait avant de percevoir, puisqu'elle n'a pu conoaitre et se connaître qu'en s'oppo.sant à autre chose qui n'était pas elle et qu'elle a connu en se connaissant. Ta définltioD de l'âme, Eudoxos, est exacte mais incomplète. L'àme est un miroir, mais un miroir qui voit et qui se voit.
As-tu suivi le Discours, mon cher ami, et puis-je e qu'il te persuadera?
Platon ! jamais je n'ai été plus loin d'être persuadé. Tu joues, depuis un moment, avec des formules et des mots que tu parais entendre et qui, pour moi, sont vides de sens. Laisse-moi, je te prie, rtifléchir un moment et chercher le fil qui me conduira hors du labyrinthe où tu me veux enfermer. Avec quel art tu as compliqué un problème qui est simple, que de subtilités tu as entremêlées!
KALLIKLËS
Sois prudent, mon ami, et méfie-toi des ruses de Platon. Sache que sa dialectique est comme le vin de Chio, Elle étourdit, elle enivre, elle paralyse l'intelligence. Un moment arrive où l'adversaire ne sait plus où se prendre. 11 est comme hébété et n'a que la ressource de répondre par oui ou par non aux questions qui lui sont posées. Je connais cet effet, Eudoxos, pour l'avoir éprouvé. N'avance que pas à pas dans Ion discours, prends garde aux pièges!
Il n'es pas juste, mon cher Kalliklès, tu oublies qu'Eudoxos iciine et fort et qu'il lutle contre un vieillard.
KALLIKLÈS
;iis ce vieillard est Platon!
AGLAOPHAMOS Fî9
EUDOXOS
Le conseil est bon mais inutile, vénérable Kalliklès, je suis sur mes gardes, et ni mon intelligence, ni ma doctrine ne craignent rien de la dialectique de Platon. Tous ces sophismes, présentés avec art, embarrassent l'esprit au. premier abord, mais une bonne méthode suffit à les faire ressortir.
Je reprends ton argument, Platon, et voici ma réponse : L'âme, dis-tu, ne se connaît qu'après avoir connu ; avant de connaître, elle ne se connaît pas. Je te demande alors comment l'âme pourra connaître. L'objet qu'elle doit connaître, avant qu'elle le connaisse, lui est inconnu ; elle-même, avant de connaître, est inconnue pour elle-même : c'est donc du rapprochement de ces deux inconnus que tu fais surgir la connaissance. Etrange doctrine! Tu expliques que l'âme ne peut se connaître qu'en connaissant, et tu n'expliques pas comment l'âme connaît. Tu dis, sans doute, que la connaissance résulte du rapport établi entre l'âme qui peut connaître et l'objet qui peut être connu. Mais ce rapport, qui l'établira? Comment se fera ce rapprochement de deux choses inconnues l'une à l'autre et qui se connaîtront dès qu'elles seront rapprochées? Voilà, Platon, à quelle absurdité conduit ta doctrine. Elle a pour objet de tout expliquer et elle est incapable de s'expliquer elle-même. Voyons! réponds-moi à ton tour : Comment s'établit entre l'âme et l'objet de sa connaissance le premier rapport qui fonde la connaissance?
PLATON
Je l'ignore.
EUDOXOS
Mais, en ce cas, ta doctrine est sans fondement.
KALLIKLÈS
Oui, sans fondement, Platon. Cette difficulté est grave que
vient de soulever notre géomètre, ce ne serait pas le moment de faire aveu d'ignorance. Il faut répondre; sinon, la doctrine s'évanouit.
PLATON
Qu'Athéna protège la doctrine, Kalliklès, et que la bonne déesse réponde à ma place ! Pour moi, je ne puis que répéter ce que j'ai dit : je l'ignore. Pourquoi dirais-je que je sais alors que j'ignore? Voyons, mon cher Kalliklès, répondsmoi à ton tour, comme dit Eudoxos : si Antisthénès, qui est là devant toi, sortait tout à coup de son redoutable mutisme et t'adressait la parole en ces termes : « Kalliklès, toi dont les Athéniens vantent l'esprit subtil, trouve un moyen pour t'élever jusqu'à cette constellation du Grand Chien que nous voyons, quand vient la nuit, briller d'un éclat incomparable », que lui répondrais-tu?
KALLIKLÈS
A Antisthénès qui ne m'interroge pas, je ne répondrai rien ; à Platon qui m'interroge, je répondrai : ô Platon! procure-moi les ailes d'Ikaros et je te promets, dès cette nuit, de prendre mon vol et d'atteindre l'éclatante constellation. J'apporterai au Grand Chien des nouvelles d Athènes. Mais je réclame des ailes; sinon, je dois me résigner à ne pas quitter le sol de l'Attique où me retient ma lourdeur naturelle qui, hélas! s'est accrue avec l'âge.
PLATON
Noble réponse et belle, mon ami ; je n'en veux pas chercher une autre. Je dirai à Eudoxos : tu veux que je m'élève audessus de cette fonction de connaître qu'est notre âme, pour voir et pour dire ensuite, non pas comment elle connaît, mais comment s'établit entre elle et l'objet à connaître le rapport grâce auquel elle connaît; en un mot tu exiges que je m'échappe de moi-même; c'est exiger trop d'un homme.
Où sont les ailes divines qui me permettront de m'élever audessus de mon âme, pour Tobserver du dehors et la surprendre au premier instant où elle remplit sa fonction? Si tu me refuses ces ailes, je dirai, comme Kalliklès, que ma pesanteur naturelle me retient sur le sol.
Je perçois les choses en les distinguant les unes des autres, et je me connais en me distinguant d'elles. Cette vérité, je la saisis, par intuition : la nier, ce serait me nier. Je sais que je connais et comment je connais, mais j'ignore le comment de ce comment, et vous l'ignorez, et tous les hommes l'ignorent. Ce secret appartient au dieu. Il a décrété que des lois .régiraient notre âme et la tiendraient prisonnière; il est impossible de désobéir à ces lois. L'âme est, par sa constitution intellectuelle, en rapport avec le cosmos intelligible. Voilà la grande loi, fondamentale, de la connaissance et de l'existence. Elle fut ordonnée par un antique serment divin. La constater est possible mais l'expliquer non pas. Notre condition d'êtres créés nous l'interdit. Méditez cette parole que je tiens de Sokratès : « Comment, disait-il, notre connaissance pourrait-elle s'élever au-dessus d'ellemême? Quelle chose, pour nous connaissable, existerait, qui ne soutiendrait avec notre âme aucun rapport puisqu'elle devrait servir à expliquer l'établissement de ces rapports avec toute chose connaissable? » Si j'avais eu l'audace, pour expliquer comment, entre l'âme et tel objet qu'elle a à connaître, s'établit le rapport grâce auquel elle connaîtra, d'afjQrmer qu'il existe, en dehors de l'âme qui connaît, un moyen terme inconnu qui rapproche de l'âme l'objet qu'elle a à connaître, vous vous seriez l'un et l'autre élevés à bon droit contre ma doctrine : « Platon, quelle absurdité est la tienne, auriez-vous dit; tu affirmes qu'une chose existe et que nous ne savons ce qu'elle est. »
Cette absurdité, mes amis, j'ai voulu "éviter, et je l'évite, si vous avez compris le sens de mes paroles. Je déclare que
lame connaît et se connaît, et qu'elle obéit toujours, afin de connaître, à la loi du connaître telle qu'elle a été primitivement décrétée. Comment» entre elle et Tobjet à connaître, s'établit le rapport qui lui permet de connaître? je Tignore. Pour expliquer comment s'établit ce rapport, il faudrait pouvoir échapper à la contrainte de cette loi grâce à laquelle nous connaissons , sortir des bornes imposées à la connaissance pour expliquer la connaissance. Notre àmeest un logis qu'on ne peut pas quitter ; c'est en vain que nous essayons de nous fuir et d'échapper à la contrainte qui nous est imposée par le serment divin. Le dieu ne permet pas qu'on lui désobéisse.
Il nous a créés tels que l'àme se peut adapter au monde et le monde à l'âme : ils existent l'un pour l'autre ; ni l'un ni l'autre ne se peuvent concevoir séparés de l'autre. Ainsi l'a voulu le dieu.
EUDOXOS
De quel dieu veux-tu parler, Platon?
Du démiurge ! '
C'est lui qui a créé notre âme et qui nous a créés, nous obligeant à vivre notre vie sans qu'il soit permis à notre âme de nous séparer du monde. C'est pourquoi, quand elle connaît, nous connaissons, et, quand elle se connaît, nous nous connaissons. C'est afin de connaître et de se connaître que l'âme embrasse des rapports d'ordre et d'espèce différents, qu'elle assimile, qu'elle distingue, qu'elle compare. Dans les diverses opérations qui sont les siennes, quand elle éprouve des sensations ou qu'elle associe des images, quand elle se souvient ou qu'elle s'applique à prévoir, c'est toujours parce qu'elle assimile ou qu'elle distingue des idées qu'elle peut remplir ses fonctions naturelles. Et si, d'une autre part, le désir surgit en elle d'accroître son être, si elle vise à con-
quérir tel objet qui la doit agrandir et parfaire, c'est encore — du moins tant que la passion ne Fa pas séduite et maitrisée — après avoir réfléchi, calculé, pris ses mesures, qu'elle se décide. Elle va de l'avant, ou bien reste en suspens ; d'autres fois, prise de peur, elle fait eflFort pour échapper à la séduction de certaines images ; mais toujours, notre âme, afin de les connaître et de les apprécier, rapporte les choses aux choses ou les choses à elle-même. Elle est essentiellement géomètre, Eudoxos. Dès qu'elle s'est éveillée au contact des objets, elle revient de nouveau vers eux et les examine de plus près et plus curieusement. Alors, elle les situe dans l'espace, elle mesure leur durée dans le temps, elle les groupe par espèces et par genres, elle se demande d'où ils viennent et à quelle fin ils tendent. C'est que toutes ses connaissances, elle peut les ordonner, elle peut adapter à la diversité des impressions que lui fournit le dehors cette harmonie qui convient à sa nature, et qui, de toutes les notions éparses, forme la science. En un mot, tantôt elle descend de la loi générale à un cas particulier que la loi enveloppe, tantôt elle remonte du cas particulier à la loi.
Voilà ce dont est capable notre âme, Eudoxos, pour obéir au dieu. Elle est capable d'autre chose encore.
KALLIRLÈS
De quoi, Platon?
PLATON
Je vais le dire, mon cher ami.
Cette fonction que je viens d'analyser et de décrire constitue la vie extérieure de l'âme, sa vie la plus commune. Audessus de cette vie, il en est une autre plus intime et plus profonde ; mais toutes les âmes n'en sont pas capables. Le dieu a voulu dans sa sagesse que les âmes formassent une hiérarchie. Il en est qui sont plus savantes et plus sages que d'autres. Celles-là ne se contentent pas de connaître et de se
connaître, elles jugent et se jugent. Elles se retournent sur elles-mêmes, si je puis ainsi parler, et s'examinent avec attention et scrupule, appréciant ce qu'elles contiennent de défectuosités et d'imperfections pour les corriger, s'appliquant, en outre, par tous les moyens à leur disposition, à remédier aux vices et aux défauts qu'elles découvrent en d'autres âmes. A Tàme du sage la vie n'apparaît pas uniquement comme un spectacle à contempler. Il ne lui suffit pas de connaître et de savoir, elle tend vers une fin qu'elle entrevoit au delà d'elle-même et vers laquelle elle voudrait aussi guider toutes les âmes. Cette fin est l'idée la plus élevée que l'àme du sage peut prendre d'elle-même quand elle réfléchit et qu'elle considère non plus seulement l'être qu'elle est mais l'être qu'elle voudrait devenir. Cette âme précieuse dont je parle, mon cher ami, se complaît dans l'espoir d'être l'ouvrière d'elle-même ; elle se propose de collaborer à l'œuvre du dieu autant que le dieu le permet ; elle veut, dans ce but, pénétrer les intentions du dieu. C'est ainsi que chacune des âmes supérieures s'assigne dans le monde une fonction; chacune veut devenir ce qu'elle a décidé de se faire et aider les autres à devenir aussi ce qu'elles peuvent, ce qu'elles doivent devenir. Psyché n'est pas seulement géomètre, elle est en plus psychologue; elle s'analyse pour s'apprécier et se juger, elle apprécie encore et juge les autres âmes, et aussitôt lui apparaissent la noblesse et la grandeur du rôle que le dieu l'a appelée à jouer. Elle s'attribue la plus belle des dignités, elle se nomme et elle exige qu'on la nomme une âme libre.
Ainsi à cette loi universelle ordonnée par le décret divin, grâce à laquelle l'âme connaît et se connaît, correspond cette autre loi, loi vivante, par laquelle certaines âmes, conscientes de leur puissance, s'érigent en arbitres d'elles-mêmes et, pour obéir au dieu, poussent les autres et se poussent elles-mêmes vers l'Idée sainte qu'elles veulent réaliser.
Mais toutes les âmes, Kalliklès, ne sont pas psychologues.
KALLIKLÉS
De quelle idée veux-tu parler, Platon ?
PLATON
De la Justice !
J'ai dit ce qu'était l'âme de l'homme, sa nature, sa fonction. Comment se pourrait-il qu'elle n'existât pas, puisque c'est d'elle que toutes les choses qui sont tiennent leur être? Eudoxos, notre âme est la raison d'être de tout ce qui est.
(A Kalliklès,) Ton ami, Kalliklès, qui fut aussi ton maître vénéré, et que tu mettais au-dessus de Gorgias lui-même, Protagoras d'Abdère, a été sur la voie d'une découverte dont l'importance ne l'eût cédé en rien aux plus belles de Sokratès. Cette formule lui était familière, que l'homme est la mesure de toutes choses, que lui seul connaît comment ce qui est, est, et comment ce qui n'est pas, n'est pas. Il en déduisait que nos connaissances, relatives chacune à chacun, ne pouvaient être également vraies, ni au même titre, pour l'ensemble des hommes. De là la Sophistique. Toutes les thèses, selon lui, se pouvaient soutenir et tous les systèmes se démontrer.
Cette formule est fausse, Kalliklès, que ton maître avait adoptée, mais très voisine de la vérité. Ce n'est pas l'homme simplement qui est la mesure de toutes choses, c'est l'homme arbitre. L'homme a des passions et se trompe, l'homme arbitre ne se trompe pas, dès que, rentrant en lui-même, il juge ce qui est du point de vue de ce qui doit être. C'est, en effet, la justice que recherchent et désirent toutes les âmes qui veulent être aimées du dieu ; c'est de l'injustice que proviennent les égarements et les erreurs des hommes. Ils se trompent parce qu'ils veulent que cela soit qui ne doit pas être I
PuAT. — Le Mystère. 5
ç^ LE MYSTÈRE DE PLATON
Le Discours m entraîne el s'éloigne de plus en plus de l'objet de la discussion. Le moment n'est pas venu d'étudier ce nouveau problème, et je ne m'étais proposé que de démontrer à Eudoxos l'existence de l'àme.
Notre âme existe, Eudoxos. Je répète qu'elle connaît et se connaît, qu'eUe juge et se juge, qu'eUe est géomètre et
psychologue.
On peut, à un autre point de vue, la comparer à une lyre : non pas à cette lyre dont parle Simmias dans mon Phédon, mais à une lyre immorteUe ou d'essence divine. Dès que ses cordes sont ébranlées, elle vibre harmonieusement et elle entend l'harmonie qui se dégage d'elle. L'àme du sage est musicienne. Parfois cependant, une note discordante s'élève et vient troubler Tharmonie essentielle, mais cette discordance est perçue aussitôt et, si eUe veut, l'âme là corrige; car toutes les âmes ont été créées par le dieu de telle nature qu'eUes puissent se développer en harmonie les unes avec les autres : il leur suffit de le vouloir. A elles de se corriger, de se parfaire, d'achever en elles la création commencée par le dieu; en un mot, de tendre à cette fin qu'eUes entrevoient quand, descendant jusqu'au fond d'eUes-mêmes et scrutant le mystère de la vie, elles s'interrogent sur le rôle qu'elles sont appelées à jouer. Et c'est là, Eudoxos, le grand problème, j'oserai dire le seul problème philosophique. Bon gré mal gré, le philosophe doit résoudre l'énigme qui se dresse devant lui : Quel est le sens de la vie ? Pourquoi vivons-nous? Cette énigme, depuis que je sais penser, je l'étudié. Je m'applique à pénétrer les intentions du dieu créateur et j'affirme non seulement que notre àme existe, mais qu'elle est d'essence divine et qu'elle est immortelle.
EUDOXOS
Mais ce dieu, ce démiurge qui crée, je ne sais comment, un monde qu'il nous a laissé le soin de parfaire, à nous qu'il
a créés imparfaits, où est-il, Platon, et de quel droit affirmes-tu qu'il existe ?
PLATON
Mon ami, regarde : la statue d'Éros se dresse devant tes yeux. L'image du plus ancien et du plus puissant des dieux est l'image pour nous la plus accessible de celui qui, bon et exempt d'envie^ a voulu que tout dans le Cosmos fût autant que possible semblable à lui-même. L'amour rapproche les êtres; il inspire à toute âme consciente de ses imperfections et de sa pauvreté le désir de se perfectionner et de s'accroître, soit par la conquête, soit par le sacrifice. C'est afin que nous puissions nous faire ce que nous sommes capables de devenir, que le démiurge nous a donné une àme qui juge et qui se juge, avide de vérité, amoureuse de tout ce qui est juste et beau. Réaliser la justice afin de conquérir la beauté, telle est la solution de l'énigme que le dieu nous propose, et, cette énigme, chacun de nous peut la résoudre : il suffit de ^'interroger et de comprendre que notre intelligence et notre volonté doivent être mises au service du véritable amour, de l'amour pour la justice. La justice est la beauté souveraine, elle est si belle qu'aucune beauté terrestre ne saurait lui être comparée I
EUDOXOS
Le dieu ! encore le dieu ! Le démiurge...
KALMKLÈS
Veux-tu, Eudoxos, autoriser un vieillard à t'interrompre ? Je dois adresser une critique à Platon et je tiens de mon maître Protagoras, dont Platon vient de faire un demi-éloge, cette sentence que je veux suivre scrupuleusement : Ne remets jamais au lendemain un reproche que tu veux faire.
Et maintenant» mon cher Platon, écoute-moi :
Voilà que tu viens de nous donner plus que nous ne demandions. Tu as voulu démontrer que Tâme existait. Je ne sais si ta démonstration a convaincu Eudoxos, et j'en doute; mais, pourquoi, une fois tes arguments présentés, ne t'es-tu pas arrêté ? La difficulté qu'on te signalait, tu Tas peut-être résolue, mais c'est en en soulevant d'autres plus grades encore. Il ne s'agit plus maintenant de notre âme, mais de la création du dieu, qui est imparfaite et qu'il dépendrait de nous de parfaire. Comment es-tu parvenu à résoudre cette énigme nouvelle? nous n'en savons rien. Comment espères-tu que d'autres seront amenés à accepter ta solution? nous ne le savons pas davantage. Tu ne nous as encore rien dit au sujet de ces questions qui me semblent dépasser la portée de l'intelligence des hommes. J'en conclus qu'un nouveau discours te sera nécessaire, plus long et plus ardu à suivre que celui que tu viens d'achever. Je suppose qu'il servira de fondement à ces preuves de l'immortalité que tu nous as promis d'exposer, pour remplacer celles que tu as habilement, avant de les rejeter, attribuées à ton maître. Eh bien, mon ami, j'aime tes discours, mais je voudrais discourir un peu moi-même, et ton hôte Aglaophamos, dont tu nous as vanté l'éloquence, et qui me semble s'indigner en silence de la plupart des paroles qu'il écoute, ne demanderait pas mieux, j'imagine, que de discuter. Quant à Antisthénès, peut-être préfère-t-il ne rien dire? Mais, moi, je ne suis pas venu d'Athènes pour jouer dans le Mystère un rôle de muet. Aie un peu égard à mon <lge, Platon, et souviens-toi que les vieillards, comme les femmes, aiment à parler. Pourquoi nous priverais-tu de l'un des rares plaisirs qui nous restent ? Remets à plus tard ce que tu veux nous dire touchant le démiurge et sa création, et autorise-nous à prendre une part plus directe à la discussion, ne serait-ce que pour honorer, à notre tour, la mémoire de Sokratès.
PLATON
Tu m'accuses, mon vieil ami, contre toute justice. Le dieu m'est témoin que j'eusse préféré vous abandonner le soin de conduire le Discours. Mais tu sais, toi qui m'as invité à me défendre, avec quelle vigueur Ëudoxos m'a attaqué. Je devais répondre, j'ai répondu. Si, à l'occasion de cette réplique, des difficultés nouvelles se sont élevées, n'accuse pas Platon, mais le problème, si complexe, que nous voulons résoudre.
D'ailleurs, je n'ai pas de raisons pour m'opposer à ce que nous remettions à plus tard l'examen du grand problème, comme tu l'appelles, de la création. Il suffira de se souvenir qu'il est étroitement lié à la question de l'immortalité de l'âme pour le reconnaître quand le Discours le rencontrera de nouveau sur son chemin.
Et maintenant je t'écoute, dis-nous ces belles choses que tu veux nous dire.
KALLIKLÈS
Il serait plus conforme à la bienséance qu'Aglaophamos prît le premier la parole. Il est ton hôte.
Mais je t'ai interrompu, Eudoxos, et il convient cependant que tu répondes à Platon. Défends-toi; sinon, nous serons obligés de décerner au chorège la couronne de chêne.
EUDOXOS
Peu importe, Kalliklès, que je sois vaincu. Ma défaite prouverait que je suis moins habile que Platon, mais non pas que les idées sont fausses, que je voudrais défendre.
Quel que soit le génie qu'on te doive attribuer, Platon, j'affirme que tu n'as rien démontré. Je connais tes ruses maintenant. Lorsque tu te vois poussé jusqu'à tes derniers retranchements, tu prends un air inspiré et tu lèves la main droite, suppliant le dieu d'intervenir pour dénouer les diffi-
cultes que, seul, tu ne résoudrais pas. Les dieux ! toujours les dieux! Qui donc nous débarrassera de la divinité? O Platon ! tu méprises la Traie science et tu lui préfères ta vaine dialectique, mais la science vaincra. Un jour viendra, qui n'est pas éloigné, où tes spéculations seront la risée des savants, et personne ne disputera plus à la poussière tes dogmes vieillis. C'est qu'il faut vivre et tu n'enseignes qu'à rêver.
Nous, nous voulons vivre et nous voulons devenir les maîtres de la nature, pénétrer ses secrets, capter les forces qu'elle recèle afin de les utiliser pour le service des hommes. Voilà le but à atteindre, Platon ; il n'en est aucun qui soit plus élevé, ni plus digne des efforts des savants.
PLATON
Tu as déjà dit, mon cher Eudoxos, quelque chose d'approchant.
EUDOXOS
Peut-être. Mais voici une autre chose, Platon, que je dirai pour la première fois. Ecoute-la avec attention, je la crois importante dans la discussion que je soutiens contre ta doctrine.
J'écoute.
EUDOXOS
Un homme qui se demande sans parti pris et sans idée préconçue quelle a été la marche de la pensée depuis qu'existe la race des Hellènes, ne peut manquer de reconnaître que ce développement comporte trois périodes qu'il est facile de distinguer. La première est celle où règne la doctrine des dieux; dans la seconde on se voue à la recherche des causes ; et la troisième peut se nommer la période scientifique. De nos jours, il n'est plus guère de philosophes qui attribuent aux dieux une influence directe
sur Tapparition des phénomènes naturels; la théogonie et la mythologie ont fait leur temps; elles sont maintenant séparées de la philosophie. Les dieux ont été remplacés par les raisons hyperphysiques^ les phénomènes sont expliqués par des causes occultes, ou obscures et vagues, toutes d'imagination, et les philosophes, depuis Thaïes et Pythagoras jusqu'à toi-même, Platon, peuvent être regardés comme les illustrateurs de cette période qui est un progrès sur la précédente. Mais déjà, il est possible d'apercevoir les signes avant-coureurs d'une période nouvelle qui remplacera Vlfyperpkysique. L'ère de la science va s'ouvrir. Le monde des hommes libres apparaît, envisagé sous ce jour, comme régi par une loi progressive de développement qui conduit l'homme, de l'état d'imperfection native, à l'état de perfection relative où l'explication scientifique des phénomènes lui permettra d'atteindre.
Comment l'intelligence a-t-elle pendant si longtemps erré dans les ténèbres? c'est ce qu'il est facile de comprendre, quand on se rend compte de ce que pouvaient être les conditions d'existence des premiers hommes.
L'expérience leur apprit combien ils étaient faibles en présence des forces de la nature qui, sans cesse, les menaçaient. Ignorants, incapables de réflexion, ils furent pris d'épouvante et tombèrent en adoration, essayant de fléchir par des prières et par des dons ces puissances inconnues et souvent malfaisantes qu'ils appelèrent des dieux. Peu à peu les causes physiques furent personnifiées. Chaque fonction naturelle reçut un nom de dieu avec des attributs particuliers en rapport avec les phénomènes ; ensuite l'imagination Mes hommes sépara les dieux de ces phénomènes dans lesquels tout d'abord on croyait les voir agir; elle en fit des personnes. Des autels furent dressés, des temples élevés, des sacrifices offerts à la divinité. Les prêtres affirmèrent que les dieux vivent dans la gloire et jouissent d'un
bonheur qui ne linit jamais. Ces immortels peuplent les demeures du ciel et conservent la haute main sur la destinée des hommes, qu'ils surveillent. Tantôt ils les récompensent, tantôt ils les punissent, toujours arbitrairement. L'arbitraire divin conduit le monde. Ainsi les premiers hommes ont cru, en les divinisant, expliquer les forces de la nature. De Tignorance primitive est née cette terreur qu'ont inspirée les dieux.
PLATON
Continue, Eudoxos. Pourquoi ta pensée reste-t-elle en suspens comme si elle cherchait sa voie ?
RALLIKLÈS
Les jeunes gens, Platon, demandent à être encouragés. Eudoxos, j'admire ton courage et ta belle audace.
AGLAOPDAMOS
C'est un libertinage de pensée que devraient réprimer les lois.
KUDOXOS
Etranger, je suis le Citoyen d'une libre cité ^et je pense en homme libre.
Dans la suite des temps, un moment arriva où l'observation, quoique imparfaite encore, suffit à convaincre les hommes que la constance des phénomènes, d'ans leur succession, ne pouvait s'accorder avec l'arbitraire d'une volonté. Cette première vérité fondamentale se fit jour, que la nature, dans son développement, est uniforme et présente partout les mêmes liaisons à qui sait les observer. Mais à peine l'eut-il aperçue, que l'esprit des hommes dévia de la vérité. Au lieu de rechercher quelles étaient ces liaisons naturelles, et d'établir, aidé par l'expérience, leur portée et leur étendue, l'homme força son intelligence à remonter jusqu'à la cause
impénétrable des phénomènes. Tantôt il déclara que la cause était unique, tantôt qu'elle était multiple, mais toujours il la regarda comme une essence qui produit parce qu'elle a la vertu de produire et sans que nous puissions savoir de quelle façon elle produit. Et le mystère des dieux fut remplacé par l'action tout aussi mystérieuse des causes : tantôt essences physiques qui, en se transformant, produisent la diversité des phénomènes sensibles, tantôt causes hyperphysiques dont nous ne pouvons connaître que les effets.
Thaïes le Milésien s'éloigne le premier, tant pour la lettre que pour l'esprit, de la théogonie d'Hésiodos. A la place de ces personnages qui animaient l'ancien monde de la mythologie, il introduit une substance génératrice de l'Univers. Il dépouille de leur personnalité Okéanos et Téthys, ces premiers parents des dieux, et regarde l'eau, la substance fluide, comme l'élément originel d'où sort toute chose, où toute chose rentre. Puis vient Hippon, qui substitue à l'eau de Thaïes l'humidité commune à l'air et à l'eau ; ensuite, Anaximandros, qui suppose, au lieu du fluide primitif, un principe sans aucune qualité déterminante, mais qui les renferme toutes en substance et qui, parce que sa nature se modifie elle-même continuellement, les manifeste avec une variété infinie. Et d'autres dont je ne veux pas parler, pour arriver plus tôt à ceux qui vécurent plus près de nous.
Je dois toutefois mentionner le ténébreux Hérakleïtos, qui prend le feu comme principe des choses : élément mobile qui, tour à tour,^ s'éteint et se rallume et passe dans l'intervalle par toutes les métamorphoses possibles, symbole du mouvement éternel; et le magicien Empédoklès, celui qui évoquait les morts et apaisait les tempêtes, et qui regardait l'eau, l'air, le feu et la terre comme les éléments constitutifs de tout ce qui existe; et les deux qu'on ne sépare jamais, les deux Abdéritains, Leukippos et Démokritès, qui
ont construit le monde par des combinaisons d'atomes dans le vide; enfin, Anaxagoras de Klazoménès, qui, le premier, fait intervenir une intelligence surnaturelle afin de mouvoir et de disposer les éléments du chaos primitif.
KALLIKLÉS
Et les Éléates, mon ami ; tu n'as pas le droit d'oublier les filéates.
EUDOXOS
Leur doctrine vient encore à l'appui des affirmations que j'avance. Xénophanès de Kolophon conçoit la Nature comme un tout invariable et indivisible, sphérique, animé, doué de raison, et qui est, ou pénétré par le dieu, ou identique au dieu. Ses successeurs, Parménidès, Zenon et Mélisses rendent plus vaine encore et plus creuse cette même thèse du fondateur de l'école et aboutissent à cette courte for-
mule : VFtre est. Ils regardent le monde sensible comme un ensemble d'apparences ou de fantômes qui n'ont aucune part à la réalité de l'être unique, de telle sorte que le monde que nous connaissons n'est pas, et que c'est une autre chose que nous ne pouvons pas connaître qui existe.
KALLIRLÈS
Se peut-il, mon cher Eudoxos, que tu sois si savant? Où donc as-tu pris cette belle science?
EUDOXOS
A l'école de Platon. — Tu as tort, Kalliklès, de plaisanter sur mon savoir. Je ne veux pas, ici, faire étalage de ce que j'ai appris autrefois ; ce que je dis est nécessaire et me rapproche du but. Je poursuis : Pythagoras, le fondateur célèbre de la célèbre confrérie, a fait faire quelques progrès à la science des nombres, mais son erreur — il n'en est pas de
plus grossière — a été de prendre le nombre pour une réalité, alors que la science des nombres ne pouvait être qu'une méthode pour la découverte de la vérité. Je laisse de côté les sophistes et j'arrive à Sokratès. Que dirai-je, moi qui ne Tai pas entendu, de cet homme que vous honorez à régal d'un dieu, et que vous appelez le père de la philosophie? A-t-il eu une doctrine ou plusieurs, ou bien tous ses disciples n'ont-ils pas également compris son enseignement? je ne sais. Mais, n'est-ce pas une chose merveilleuse que des philosophes dont la doctrine est opposée, Aristippos de Kyrèné et notre Antisthénès, puissent se déclarer tous deux les disciples de Sokratès? Et ce stratège qui a écrit un petit traité sur les entretiens de ton maître, pourquoi nous le montre-t-il si différent du portrait que, dans tes dialogues, tu dessines de Sokratès?
PLATON
C'est que mon maître, Eudoxos, ne formait pas de disciples. La fin qu'il se proposait, suivant une belle parole, était d'accoucher les esprits»
EUDOXOS
En tout cas, il a accouché des esprits fort différents et d'inégale valeur : les enfants sont des frères ennemis. Je n'approuve pas que les Athéniens l'aient condamné à boire la ciguë; c'était un vieillard inoffensif et doux; il était, m'a-t-on dit, de bon conseil, et savait se faire aimer des jeunes gens qui l'écoutaient discourir : mais, cette science de Tâme et des vertus, comme sciences, qu'il a voulu établir, me paraît aussi vaine, Platon, que la doctrine des Idées dont tu es le créateur et le père, et que tu regardes comme le couronnement de la dialectique.
J'espérais voir comparaître tes Idées, Platon, au moment où tu répondais à mes arguments. Je les attends encore et je
ne doute pas que tu n'imagines, afin d'établir qu'elles existent, une belle fable.
PLATON
Elles dorment, maintenant, par ordre de Kalliklès; laissons-les dormir. Prends garde qu'elles ne t'étonnent, mon cher ami, au moment où elles se réveilleront.
EUDOXOS
Je vais parler d'elles, Platon, au risque de les réveiller. J'en parlerai d'après les Dialogues et selon que j'ai su les comprendre.
Tu reproches à Hérakleïtos d'avoir donné le nom d'être à ce qui change, à ce qui passe ; à Parménidès d'avoir nié le multiple et refusé aux choses sensibles toute existence. Les objets de nos sens ne sont, selon toi, que des ombres et des illusions, mais ils ont pourtant une existence parce qu'ils participent de l'être. Comment se fait cette participation? Je n'en sais rien, et c'est sur cette question que tu devras t'expliquer ; mais ce que je sais, c'est que les Idées sont pour toi la réalité véritable que les choses et les êtres d'ici-bas ne représentent qu'imparfaitement. Tes Idées, Platon, sont, si j'ai bien compris, des types, des modèles intelligibles des choses sensibles, dont les âmes des hommes, les plus parfaites des âmes d'ici-bas, se peuvent plus ou moins rapprocher. Avant d'être unies à des corps, les âmes, si nous devons te croire, portées sur un char que deux coursiers traînaient, parcouraient en tous sens le monde des Idées, Elles vivaient heureuses, contemplant la beauté souveraine, la beauté éternelle, incréée, impérissable, exempte d'accroissement et de diminution. Les âmes pourtant, après avoir péché, devenues criminelles, furent précipitées sur la terre. Elles ont, par suite de leurs souillures, perdu tout souvenir de la beauté qu'autrefois elles ont aimée. Et maintenant, l'objet de
la philosophie sera de faire revivre en elles le souvenir de cette patrie où elles ont vécu, où elles ne sont plus dignes de vivre, à moins que, purifiées, elles puissent de nouveau déployer leurs ailes et s'élancer au ciel afin de reconquérir la vie immortelle qui est leur véritable vie.
Telle est ta doctrine, Platon, si j'ai su l'entendre, ce dont je ne suis pas assuré, car ta pensée se dérobe souvent sous des mythes ou des allégories. Je comprends que le monde des phénomènes, où nous vivons, ce monde d'apparences qui ne font que passer, ne t'ait pas semblé avoir une existence suffisamment stable. Tu en as créé un autre, immuable et parfait, dont le nôtre participe quelque peu, sans quoi son existence serait purement illusoire comme le monde phénoménal des Éléates. Mais le tien aussi, Platon, est imaginaire : il a toutes les qualités désirables, sauf celle d'exister. Ta fantaisie de poète t'a enlevé jusqu'au ciel, qui est vide? elle Ta peuplé I Tes Idées pures ne sont que des mots. Tu as beau affirmer le contraire, nous resterons enchaînés dans la caverne des ombres, et ce n'est pas ta dialectique qui nous aidera à briser nos chaînes. Seule, la Science pourra nous délivrer. Appliquons-nous à connaître d'abord les liaisons naturelles des phénomènes, à découvrir celles qui sont cachées, pour apprendre à mettre en action les puissances des éléments, afin- que, plus instruits, nous devenions les maîtres de la nature qui, captive et soumise, deviendra pour nos descendants la source de tous les biens qu'elle renferme à leur portée. Platon ! de tous les abstracteurs d'essence, tu es sans doute le plus grand, mais de tous aussi, tu es celui qui s'écarte le plus de la réalité.
De nos jours, personne n'ajoute foi aux explications des mythologues. L'esprit des hommes ne se représente plus les phénomènes comme produits par l'action directe de ces agents doués de passion et de volonté, dont l'intervention arbitraire expliquait, pour nos anciens, toutes les anomalies
apparentes de TUnivers. Demain, les explications que formulent les philosophes discordants seront, à l'égal des précédentes, regardées comme dénuées de fondement. hyperphysiciens! qu'avez-vous fait? Vous avez remplacé par des mots vides les agents naturels personnifiés de la mythologie et vous avez cru expliquer les phénomènes dès que vous avez assigné, pour chaque classe, un agent fictif qui lui correspondait. Soit que vous imaginiez une cause unique d'où tout émane, où tout retourne, et par laquelle vous prétendez expliquer la diversité des phénomènes, ou que vous établissiez — et c'est ce que tu voudrais faire, Platon — une multiplicité de principes idéaux, vous aboutissez tous à la plus vaine des affîrmatiojQS : la cause produit son effet parce qu'elle a cette propriété de le produire, ou l'idée communique son essence parce qu'elle a la vertu de la communiquer. Mais comment la cause produit l'effet ou comment le phénomène participe de l'idée, ni toi, ni les autres, vous ne l'expliquez.
Ainsi l'Eau de Thaïes, l'Infini d'Anaximandros, le Feu d'Hérakleïtos, les Eléments d'Empédoklès, les Atomes et le Vide de Leukippos et de Démokritès, le Tout de Xénophanès, les Nombres de Pythagoras, et tes Idées, ô Platon, ont été les fictions diverses, physiques ou hyperphysiques sur lesquelles des doctrines diverses, inégalement intéressantes, se sont édifiées; mais, toutes ont dirigé l'intelligence des hommes hors de la voie véritable.
Les dogmes déclinent. Bientôt l'hyperphysique, comme la mythologie, aura disparu. Peut-être êtes-vous ses derniers représentants. Un esprit nouveau souffle sur la Hellas. Déjà beaucoup, parmi les jeunes gens, accordent qu'il n'existe de connaissances réelles que celles qui reposent sur des choses observées. Ils reconnaissent l'impossibilité d'atteindre ce qui est inaccessible à l'expérience, ils renoncent à chercher ce que l'expérience n'atteint pas ; ils ne se
préoccupent plus de connaître les causes intimes des phénomènes ; ils ne s'attachent qu'à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs liaisons constantes, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. Expliquer des faits, ce sera désormais établir une liaison entre les divers phénomènes observés et quelques faits généraux, dont la Science, dans sa marche en avant, tendra de plus en plus à diminuer le nombre, ainsi que fait la géométrie pour ses définitions auxquelles elle rattache des théorèmes sans fin.
Ainsi l'intelligence des hommes, mythique dans leur enfance, aura été hyper-physique pendant l'adolescence et deviendra physique après avoir atteint l'âge de la virilité. Certes, cette physique que nous voulons fonder n'aura de commun que le nom avec la physique des Ioniens. Ce qu'elle sera, je ne puis le dire dès maintenant. La science balbutie encore. Nous ne savons pas regarder les choses avec soin ; nous ne savons pas étudier leurs modes réguliers de liaison ; mais des sciences existent, la géométrie par exemple, et l'astronomie.; elles nous serviront de modèles pour en instituer d'autres. La géométrie nous apprend la manière de trouver et d'enchaîner les raisons des choses, au lieu de divaguer en assemblant des mots sonores comme font les sophistes ; l'astronomie nous offre la théorie des sphères célestes, selon que les phénomènes observent des uniformités et obéissent à des lois dans leurs figures et leurs mouvements. L'étude des éléments physiques ne nous refusera peut-être pas toujours la connaissance réelle de leurs rapports et de leurs changements de qualité, que les philosophes remplacent par des transformations imaginaires des uns dans les autres, ou par la fiction pure des solides impénétrables qui ne voient et n'entendent rien et nous font tout voir et tout entendre. Mais en attendant, il faudra se préoccuper d'étudier le monde des vivants : les plantes, les animaux, l'homme, la cité.
L'homme connaissant la nature et ses secrets pourra seulement alors déterminer quelles sont, pour lui, les conditions les meilleures d'existence. Considère, Platon, combien est vaste le champ à parcourir et quel préjudice vous avez porté à la Science, vous tous qui vous êtes attardés à une recherche qui ne conduit à rien, à une exploration des dessous invisibles et des causes impénétrables des choses. Compare ce que vous avez fait à ce que nous voulons faire. Nous voulons étudier dans quelles circonstances les phénomènes apparaissent, de manière à reconnaître des liaisons fondamentales qui nous donnent un pouvoir sur la nature, relier en un corps de doctrine, après les avoir groupées pour chaque catégorie d'objets, les lois qui commandent à leur apparition et à leur développement. Nous constituerons ainsi la Science qui deviendra de plus en plus compréheosive, à mesure qu'entre les lois les plus générales, en lesquelles se résume chaque science, d'autres lois seront découvertes, plus générales encore. La philosophie, que ton maître appelait la science de l'àme, et que tu nommes la science des Idées, sera, dès que l'intelligence aura pris conscience de ce dont elle est capable et de ce dont elle n'est pas capable, le recueil de toutes les vérités générales, l'ensemble et le résumé de toutes les sciences. Elle est proche, cette révolution qui changera la face du monde. Les jeunes gens observent plus volontiers et laissent les vieillards jouir en paix de la vie intérieure. Dans la plupart des écoles, on décrit, on analyse. Même à l'Académie, Platon, il est de tes disciples qui chercheront bientôt, par l'observation et des expériences appropriées, à déterminer les conditions de l'apparition des phénomènes.
PLATON
De quels disciples veux-tu parler, Eudoxos, si toutefois cette question ne te paraît pas indiscrète ?
Leurs noms me sont peu familiers. 11 me souvient pourtant que le fils du médecin d'Amyntas m'a été signalé comme un ardent partisan de la doctrine nouvelle. Ce jeune homme, dont tu fais le plus grand cas, et qui t'aime aussi, deviendra, sois-en sûr, l'adversaire le plus redoutable de la théorie des Idées.
PLATON
Il se nomme Aristotélès.
EUDOXOS
Je reconnais le nom. Aristotélès est ton disciple aujourd'hui, il ne sera plus ton ami demain.
ANTISTHÉNÈS
J'incline aussi à le croire, Platon. Ce n'est pas sans raisons que je t'ai averti de te méfier du Liseur,
PLATON
Je n'ai de défiance contre personne ; pourquoi me défieraisje d' Aristotélès que j'aime. Il est l'intelligence de l'école. Son esprit si éveillé, qui s'intéresse à tout, ne suivra pas toujours le petit sillon que j'ai tracé. Peut-être s'appliquerat-il à renverser mon système? Qu'importe, s'il approche plus que son maître de la vérité. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais que, devenus fot*ts, les enfants battent leur nourrice. Pour moi, dès maintenant, je lui pardonne à cause de son beau génie. Qu'il fasse à son gré son apprentissage. Sa puissante raison lui permettra d'éviter tous les pièges, son génie n'en deviendra que plus robuste quand il rentrera dans le droit chemin.
Cette science que tu cherches, Eudoxos, c'est peut-être lui, je le veux bien, qui la constituera. Mais sois assuré que
Prat. — Le Mystère, 6
son esprit ne se contentera pas de colliger des faits ; il ira au delà de la Science, il remontera aux sources, c'est-à-dire jusqu'à la cause ; il fouillera jusqu'aux racines de la Science, et c'est alors, après les avoir combattues peut-être, qu'il rétablira, sous un autre nom, ces Idées de Platon que tu dédaignes, Eudoxos, faute de les connaître. Sois bien sûr de ceci encore, mon cher ami, c'est que jamais Aristotélès ne méprisera la divinité. Je sais son cœur religieux. Celui-là n'est pas seulement un géomètre et un physicien, il est un philosophe. Peut-être sera-t-il l'un des plus grands parmi les philosophes.
M'autorises-tu à défendre les Idées, Kalliklès, ou bien faut-il que j'attende encore?
KALLIKLÈS
Tu attendras, Platon.
PLATON
Tu m'interdis de me défendre?
KALLIKLÈS
Tu te défendras plus tard. Songe qu'Eudoxos n'a pas attaqué seulement ta doctrine. Rien ne resterait debout si nous voulions le suivre, des choses qu'à présent tous les hommes révèrent et respectent : son audace veut détrôner les dieux. jeune homme, tu es courageux, trop peut-être ! Si j'admire ton courage, je le redoute.
Dans ton discours apparaissent de séduisantes images. Cette science nouvelle que tu veux fonder présentera à l'esprit humain une figure inattendue de la vérité et qui ne saurait être beaucoup plus trompeuse que la vérité multiple et changeante qu'ont prétendu mettre en lumière les systèmes des philosophes. Marche droit à ton but, réfute les doctrines anciennes, mais, je t'en prie, ne te révolte pas contre les dieux, ne trouble pas leur vie bienheureuse. Nous les aimons
à Athènes, ils n'inspirent que peu de crainte à Thonnête homme, et si les autres, les ignorants, les adorent parce qu'ils les craignent, songe que, de cette crainte, naît la joie la plus subtile qu'un homme puisse éprouver, celle d'être en communication avec des êtres surnaturels et tout-puissants. Si j'étais le maître à Athènes, j'interdirais toutes les discussions sur la divinité. C'est un grand bien que la plupart des hommes aient la crainte des dieux. Laissons les dieux en paix, Eudoxos; il est plus facile d'affirmer qu'ils sont que de prouver qu'ils ne sont pas : c'est plus facile et aussi plus prudent.
Et pourquoi les dieux ne pourraient-ils exister? Qui donc
t'a renseigné sur ce qui peut être et sur ce qui ne peut pas
être? Tout est possible, même les dieux! Nous connaissons
si peu les choses et si mal, qu'aucune hypothèse ne doit nous
paraître invraisemblable. Les dieux ont existé autrefois et
ils existent encore. Peut-être, qu'en ce moment, il en est
qui se forment et qui aspirent à l'Être, dans les demeures
éthérées? Une preuve du moins qu'ils ont existé, une preuve
que tu n'oseras pas contester, c'est qu'ici-bas, parmi nous
se trouvent quelques-uns de leurs descendants. Ignores-tu
qu'Apollon porte-lyre est le premier des ancêtres de Platon?
Moi-même, si je voulais chercher, en remontant jusqu'à la
souche mère de la race dont je suis le dernier rejeton, je
trouverais un dieu, de moindre importance sans doute,
comme géniteur. As-tu oublié enfin que le vénérable Aglao-
phamos affirmait tantôt que l'esprit d'un dieu inspirait ses
paroles? Comment, s'il n'existait pas, pourrait-il l'inspirer?
Crois-en un vieillard, Eudoxos, réfute les philosophes, mais
ne touche pas aux dieux,
EUDOXOS
Je te croyais un esprit plus libre, Kalliklès.
KALLIKLÈS
Et je t'aurais voulu, moi, d'un esprit mieux avisé.
Platon, mon vieil ami, je comprends que tu sois impatient de répondre, et je ne doute pas que ta nouvelle théorie sur les Idées ne soit d'un grand intérêt. Tu nous la montreras plus tard et nous l'examinerons avec joie. Pour ma part, je te féliciterai, comme il convient, de ce que tu as su, à ton âge, te renouveler en renouvelant ta doctrine. Si je suis trop vieux pour qu'elle me persuade, je ne le suis pas assez pour ne pas Tadmirer, si elle est, comme je le présume, admirable. Mais rien ne presse ; nous sommes de loisir, la mère des jours n'est pas morte : tu reprendras demain les thèses dont tu n'auras pu aujourd'hui achever l'exposition. Maintenant, c'est à Aglaophamos, ton hôte vénérable, que tu dois confier le soin de conduire le Discours. Sur sa physionomie, si vivante et si mobile, transparaît le désir de descendre dans l'arène, et tu nous a vanté son éloquence, ô Platon!
PLATON
Qu'Eudoxos consente à la substitution, et c'est avec joie que je me reposerai.
EUDOXOS
Gomment ne consentirais-je pas? Aglaophamos est ton hôte, Platon, et c'est Kalliklès qui le convie à prendre ta place.
Et c'est aimable à toi de consentir, sans déclarer, comme ne manqueraient pas de faire, d'autres jeunes gens que je connais, et qui sont facilement injustes à l'égard des vieillards, que c'est, réduit au silence et vaincu, que le vieux Platon se retire du combat.
A. [Aglaophamos,) Et toi, mon cher hôte, entre en scène
puisque tel est ton désir. Il ne m'appartient pas de faire l'éloge de ton adversaire : tu Tas entendu.
AGLAOPOAMOS
Ce n'est pas moi qui vaincrai, mais le Dieu qui parle en moi. A sa voix Tathée prendra la fuite.
PLATON
Yénérable Aglaophamos, tu es très vieux et très sage; voudrais-tu, cependant, m'autoriser à te donner un conseil?
AGLAOPHAMÛS
Je suivrai le conseil, s'il plaît au Dieu.
PLATON
Il ne déplairait pas du moins à Pythagoras, ton maître. C'est un de ses préceptes que je veux rappeler au moment où tu te prépares à combattre la doctrine d'un jeune homme dont tu as pu apprécier la généreuse ardeur : prends garde d'attiser le feu avec une épée !
Je prendrai garde, Platon.
(A Eudoxos,) Mon cher enfant — mon âge autorise cette appellation familière — tu as blasphémé, tu as nié l'existence du Divin. Je ne suis qu'un étranger à Athènes et tout le monde me regardeirait avec mépris, si je n'étais l'hôte de Platon. Que ne suis-je, ici, tout-puissant, ou bien tyran, ou seulement archonte! Immédiatement, je te ferais saisir et enfermer dans la cellule la plus obscure de la prison. A tes pieds, je déposerais une grande amphore pleine d'eau pure pour la soif, un pain d'orge pour la faim, et je te laisserais seul, trois jours, livré à tes réflexions. Pendant ce même temps, je prierais le Divin de t'assister, lui demandant
d'éclairer ton intelligence, et si, les trois jours écoulés, tu ne m'iavais fait appeler, désireux d'abjurer tes erreurs et de proclamer devant le peuple assemblé que tu te repens d'avoir méconnu la vérité, ni Teau de Tamphore ne serait renouvelée, ni le pain d'orge.
EUDOXOS
Étranger, si tu désires que je réponde, discute mais ne menace pas. Cessé surtout de me regarder avec ces yeux aigus dont j'ai peine à soutenir l'éclat.
KALLIKLÈS
Il est vrai que l'éclat de ton regard, vénérable Aglaophamos, est insoutenable. Un frisson de peur a secoué mes vieilles épaules pendant que tu fixais ton adversaire. Étrange contradiction entre le regard et la parole ! Ta parole est caressante et douce comme un chant lydien, et en même temps, elle menace. Tes yeux, éclatants sous les sourcils, semblent chargés de haine. Quel est donc ce mystère, homme redoutable et sacré?
Ce n'est pas un mystère, mais une méthode de persuasion. Je n'ai rencontré personne qui puisse résister à l'éclat de mon regard. Par les yeux je commande aux hommes et je dompte les volontés rebelles. Dès que je fixe mon regard sur le regard d'un homme, un étrange sommeil envahit son âme. Ses yeux restent ouverts et pourtant il est endormi. Dès ce moment il m'appartient; il fera ce que je veux qu'il fasse, il voudra ce que je veux qu'il veuille : son àme est mon esclave. Déjà le charme opérait sur Eudoxos, et bientôt, devant vous, il eût abjuré ses erreurs; car cette puissance que je tiens du Divin ne connaît point de bornes : je ne connais personne qui résiste à l'éclat de mon regard.
KALLTKLÈS
Pourquoi tournes-tu vers moi tes yeux maintenant, vénérable Aglaophamos? Voudrais-tu expérimenter sur mon âme la puissance de ton regard? Détourne, je t'en prie, tes yeux de mes yeux. Que le dieu qui s'agite en toi fasse à un vieillard cette grâce de le laisser vivre en paix les derniers jours de sa vie. Tu ne voudrais pas m'obliger à me voiler la tête comme ont coutume de faire les femmes et les enfants qui ont peur.
PLATON
Qu'as-tu affaire d'effrayer notre Kalliklès, mon cher h/^te? Au nom de Sokratès, dont nous voulons ici honorer la mémoire, je te prie de discuter en homme avec des hommes. Il ne se peut pas que les sortilèges aient un rôle à jouer dans notre discussion. Argumente et démontre. Nous nous efforcerons de suivre ta pensée, cl, si tu ne parviens pas à nous convaincre, nous nous appliquerons à te répondre. Ce n'est pas que je mette en doute ton pouvoir surnaturel, mais, je t'en prie, laisse-le sommeiller aujourd'hui. C'est assez qu'un dieu dicte tes paroles, il ne serait pas juste qu'il abusât de son pouvoir à l'égard de simples mortels.
Platon, je suis ton hôte et je dois t'obéir. Ne voyez plus en moi qu'un étranger qui, malheureusement, n'est pas toutpuissant à Athènes.
C'est un bonheur pour moi, étranger, que tu ne sois pas tout-puissant.
C'est un malheur, mon cher enfant! Si j'étais archonte ou tyran, je purgerais ton âme des erreurs qui la souillent : il
n*est d'âme plus misérable que celle qui s'est écartée, par orgueil, de la Voie. Ecoute-moi, je te prie, et tâche de m'entendre. Vois ! mon regard ne menace plus et ma parole est suppliante. Qu'as-tu fait de ces qualités sublimes, que, dans sa bonté, t'a données le divin créateur? Tu te sers de ton intelligence et de ton génie pour blasphémer, pour entrer en révolte contre les dieux. Tu veux prendre leur place, et ton esprit, qui vacille, plein d'incertitude et d'erreurs, qui cherche dans les ténèbres, tu le mets au-dessus de la Pensée souveraine qui prévoit tout et qui sait tout, qui connaît l'avenir à l'égal du présent et du passé. C'est le démon d'orgueil, mon enfant, qui souffle en ton âme cette folie. Et le Dieu m'a amené vers toi pour que mes paroles te fassent toucher du doigt cette vanité qui est la tienne, de penser que l'être créé, séparé du Dieu créateur, est quelque chose de plus qu'un fétu de paille, que le moindre vent soulève et emporte.
EUDOXOS
Montre ou 'démontre, vénérable étranger : j'exige que tu démontres.
RALLIELÈS
Essaie de nous persuader, Aglaophamos.
Je démontrerai, et, avec l'aide du Dieu, je persuaderai ceux qui seront en état d'entendre la parole du Dieu.
Je dirai, d'abord, que ta méthode est puérile, Eudoxos, et que ce système que tu appelles la Science véritable est la plus chimérique et la plus vaine des philosophies.
EUDOXOS
Dis cela, étranger, et tu me paraîtras plus vénérable encore.
Aie la bonté, mon ami, de prendre garde à cette remarque que je propose à ton attention. La science nouvelle que tu veux édifier n'est pas faite encore. Comment pourrais-tu déjà savoir quelle figure sera la sienne, une fois construite? Peut-être sera-t-elle souriante, peut-être morose? Es-tu assuré que ce soit la fin à poursuivre pour Thomme de savoir comment ce qui est, est? Qui donc te permet d'espérer que cette vérité que tu cherches sera belle pour les hommes et bonne? Tu le supposes, sans doute, et j'entends bien que tu l'espères, mais ton droit n'est pas de l'assurer. Dès lors, d'où vient que tu méprises ceux qui t'ont précédé et que tu dis : ceux-là ont radoté comme de vieilles femmes, c'est moi que les hommes doivent suivre qui cherchent le vrai? Trouve la vérité d'abord, ô jeune homme, tu nous la feras admirer ensuite. Si tu étais, comme moi, chargé d'ans...
KALL1KLÈS
Serais-je indiscret, ô très noble Aglaophamos, en te demandant quel est ton âge?
Je l'ignore. Je suis très vieux, mon ami : bien des fois dix années ont passé sur ma tête. Depuis que le Dieu vit en moi, comme le Dieu, j'existe en dehors du temps.
Je proclame, ô étranger, que tu es un être prodigieux et sacré.
Et c'est avec raison que tu le proclames.
Je suis très vieux, Eudoxos. J'ai vu éclore, se répandre et s'évanouir bien des doctrines. Ce n'est pas la première fois
que je me trouve en présence de cette folie d'un jeune homme qui veut opposer à la tradition une doctrine nouvelle qu'il appelle la Science. Avant toi, les deux ii^séparables, comme tu les nommes, Leukippos et Démokritès, ont prétendu au titre de savant. Eux aussi affirmaient qu'ils avaient surpris les secrets de la nature, et leur doctrine, du moins tu l'as dit, est dénuée de valeur.
EUDOXOS
Je n'ai pas dit qu'elle fût sans valeur; mais elle n'est ni la science entière, ni la vraie science.
AGLAOPH\HOS
Mon maître Pythagoras a voulu lui aussi constituer la vraie science. Frappé de l'harmonie qui règne entre les choses et qui les distribue en plusieurs ordres, il entendait l'exprimer par des nombres. Longtemps il se demanda si les /J
choses étaient semblables aux nombres ou si les nombres étaient les principes des choses. Mais dès qu'il eût pénétré le Mystère d'Orpheus, il comprit combien était vain ce savoir que, si péniblement, il avait amassé le long de ses années de jeunesse. Avec l'aide des dieux il se voua au culte du vrai savoir, de celui qui conduit les hommes à la félicité.
Pourtant, maintenant encore, ces savantes erreurs de Pythagoras sont enseignées dans son école prétendue. Il est des disciples qui rabaissent les maîtres à leur taille, et ceux-là leur sont plus redoutables que des adversaires avoués.
PLATON
Je ne sais si tu entends désigner Philolaos ou Archytas. Leurs écrits, à mon avis, sont loin d'être méprisables.
Comment Platon appellerait-il méprisables des œuvres
qu'il a achetées au prix de quaranle mines tlAlexantlric! Cet acliat prouve que tu es riche, Platon, mais non pas que tu n'as pas fait, en achetant, un marché de dupe.
PLATON
Et ta conclusion est fausse, Aglaophamos, de même que sont fausses les prémisses dont elle découle. C'est Dion le Sicilien, autrefois mon ami, qui m"a offert les traités de Philolaos. Je ne sais quel prix il les a payés. Pour moi, qui n'ai jamais vendu la sagesse, d'où me seraient venues les quarante mines? Quant à Archytas, je l'ai connu en Sicile et, par Athéna, c'était un savant.
AGLAOPBAHOS
Je veux en convenir pour t'étre agréable, Platon, mais c'est à condition que tu reconnaîtras aussi que cette science qu'Archytas avait acquise différait beaucoup de celle qu'Eudoxos prétend constituer. Réponds-moi, mon cher hôte. Si Archytas eût entendu, comme nous, discourir Eudoxos, es-tu d'avis qu'il eût approuvé son discours?
PLATON
Mon, par Zeus-Père!
C'est que toutes ces sciences dont tu parles, Aglaophamos, ne sont pas la Science, et Archytas est plutiU encore un nyperphysicien qu'un véritable savant.
C'est pour faire plaisir à Platon que j'ai reconnu à Archytas le titre de savant. Le Discours voulait uniquement établir que tu n'étais pas le premier qui eût pensé à remplacer par d'exactes et précises démonstrations — n'est-ce pas la pnltenlion des savants de démontrer, sans qu'on les
puisse mettre en doute, les thèses qu'ils proposent? — les fantaisies, comme tu les appelles, et les rêves des philosophes. La Science que tu veux établir, mon ami, je l'examinerai tout à l'heure et je dirai ce qu'elle vaut, quelle est sa portée, quelles en seraient les conséquences. Mais je désire, auparavant, te donner, moi qui te menaçais, à ce que tu dis, tout à Theure, une preuve de Tamitié que je te porte. Que le Divin m'assiste et me dicte les paroles qui te délivreront de l'erreur!
EUDOXOS
Comment douterai-je de ton [amitié, vénérable Aglaophamos ? Ne m'as-tu pas déjà donné des preuves que tu étais mon ami?
Voici qui mieux encore le prouvera. Écoute-moi, Eudoxos : c'est la confession de mes erreurs d'autrefois que je veux te faire. Moi aussi, avant que l'esprit du Dieu eût visité mon âme, j'ai rêvé ce rêve fou de constituer la Science et de changer la face de l'Univers. Avant toi, j'ai été négateur et blasphémateur, et, pourquoi hésiterai-je à l'avouer, — n'est-ce pas un devoir de confesser ses erreurs et ses fautes? — j'ai nié Dieu. Je disais dans mon orgueil : la terre appartient à l'homme, les dieux sont des usurpateurs qu'il faut chasser. Que les plus intelligents, parmi les hommes, et les plus habiles, se réunissent, afin [de décréter ce qu'il convient aux autres d'apprendre et de savoir. Et je poursuivais dans ma folie : « la Science existe, mais morcelée ; il suffira pour la constituer d'en rapprocher les morceaux épars ; il suffira de charger les savants de procéder à l'élaboration d'un système général de la Science. Trois géomètres seront choisis parmi ceux qu'on répute les meilleurs, et trois physiciens, trois poètes, trois sculpteurs, trois musiciens, trois gymnastes, trois hommes politiques. Us se réu-
niront en assemblée, et après qu'ils seront bien convenus entre eux de la parfaite science et l'auront décrétée, ils seront facilement en état de calculer et de prévoir à quelles lois, en tant qu'ils apparaissent et se succèdent, obéissent les phénomènes. » Et des hommes ainsi investis du savoir infaillible devenaient, dans ma pensée, les souverains du monde 1 Chacun devait les aimer et les vénérer comme de parfaits ouvriers du bonheur commun. La Science ainsi se substituait au culte des dieux, les savants remplaçaient les prêtres. Mais comme, d'autre part, le culte du Divin est nécessaire pour les âmes simples, les poètes étaient chargés d'inventer des mythes et de^ symboles pour donner satisfaction à ces besoins de la basse humanité. Mon âme en était arrivée à ce point de perversité, que le lien sacré qui rattache l'homme aux dieux qui l'ont créé, n'était plus, à mes yeux, qu'une invention humaine, une institution politique et un expédient pour l'organisation d'une cité où il faut qu'une place soit ménagée à l'ignorance et à l'erreur. Telle était ma folie.
RALLIKLÈS
Tu me semblés, vénérable étranger, beaucoup trop sévère à l'égard de ces opinions qui durant ta jeunesse égayèrent ton intelligence. Je ne vois pas en quoi elles sont opposées à la raison ; et rien ne prouve que ton expérience n'eût pas réussi. N'est-il pas tout simple de s'adresser aux savants pour constituer la Science? S'ils avaient pu tomber d'accord sur ce qu'il convient d'appeler la Science, ils n'auraient pas manqué d'organiser une cité très belle, et si, ce qui ne m'eût pas étonné outre mesure, ils ne se fussent pas entendus, la Science et les savants auraient été ce que nous les voyons aujourd'hui. Tes géomètres, ainsi que font les nôtres, auraient proclamé que la géométrie était la plus belle et la plus utile des sciences. Ils auraient été démentis par les
physiciens, qui, de tout temps, ont prétendu qu'il n'est rien qui élève plus l'intelligence de l'homme que la connaissance de la nature. Tes sculpteurs et tes musiciens, très jaloux de leur art, n'auraient pas hésité à prendre en pitié la plupart des hommes, et les poètes les auraient tous méprisés sans exception. Quant aux gymnastes et aux hommes politiques, personne n'ignore qu'ils ont pris depuis longtemps l'habitude de se considérer comme des demi-dieux. Ta révolution, je le crains, Aglaophamos, n'eût pas changé grand'chose.
AGLAOPnAMOS
Je l'ai dit, j'étais fou. Et ma folie dura longtemps, jusqu'au jour où, par la volonté des dieux, les maximes de Pythagoras tombèrent sous ma main. La divinité dénoua le bandeau qui recouvrait mes yeux. Pour la première fois, je compris la vérité et la beauté du précepte : « Honore premièrement les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés par la loi ». Depuis ce temps, j'ai relégué à jamais parmi les prestiges des songes ces images qui m'avaient séduit, une vie nouvelle a commencé pour moi : la vie véritable. J'ai compris que la fin de la vie de l'homme n'était pas la Science mais la conquête du bonheur, et cette vérité m'est apparue dans sa clarté invincible, que, seul, le culte du Divin peut apporter à Thomme une jqie durable. Mais cette science du Divin que j'avais méprisée, il fallait l'étudier et en pénétrer tous les secrets, si je voulais être utile aux hommes. Krotôn était alors la grande cité où vivaient des prêtres d'Orpheus et que Pythagoras avait régénérée. C'est vers les prêtres que j'arrivai un jour, sup~ pliant, désireux de subir les épreuves de l'initiation. Et ces épreuves sont dures. Pendant cinq années j'ai gardé le silence, j'ai écouté.
En ce cas, mon cher Aglaophamos, je puis dire que tu
n*es pas un fils de la Hellas. Un Hellène, j'en atteste les dieux immortels, ne reste pas cinq années sans parler. Pour moi, j'aimerais mieux être condamné à boire la ciguë comme le divin Sokratès que de subir Tépreuve du silence.
La parole des sages doit être écoutée dans le silence : il faut se taire tant qu'on n'a pas à dire des choses qui valent mieux que le silence.
KALLIRLÈS
Comment ne pas t'admirer, toi qui es resté cinq ans bouche close !
C'est ainsi que fut instruite mon âme dans la musique sacrée, la méditation et la prière.
KALLIRLÈS
Et c'est là un nouveau prodige : des prières sans paroles!
C'est alors que le Dieu qui est la cause universelle daigna me visiter et se révéler à moi. Je suis son instrument et son organe ; c'est lui qui m'a confié cette mission que je remplis. J'ai entendu qui s'élevait de mon cœur sa voix redoutable : Tu es, a dit la Voix, le continuateur du divin Orpheus, le véritable Aglaophamos I
Je t'ai fait ma confession, Eudoxos, mon cher enfant, et je t'ai dit quelles épreuves j'ai traversées avant de me livrer au Dieu. Écoute maintenant ce que pense le Dieu dont je suis le porte-parole, de cette science que tu veux construire et qui ne serait, si ton entreprise venait à réussir, qu'une source intarissable de maux pour l'espèce des hommes.
EUDOXOS
J'écoute, avec respect, la parole du Dieu.
Diras-tu de la géométrie qu'elle est une science ?
EUDOXOS
Je dirai que de toutes les sciences elle est la plus exacte et celle qui démontre le mieux.
Bien répondu, mon enfant. Mais si la Science, et tu Tas dit expressément, a pour méthode unique l'observation et l'expérience, tu es conduit à déclarer que c'est par l'observation que la géométrie se constitué. Hésiterais-tu devant cet aveu ?
EUDOXOS
Non, par PoUux, et j'affirme que la géométrie est une science fondée sur l'expérience.
Fort bien. Dis-moi maintenant : la géométrie ne te permetelle pas de définir la ligne droite, le cercle, le plan, le solide et beaucoup d'autres figures encore?
EUDOXOS
Sans doute.
L'expérience, cependant, ne nous présente ni des lignes absolument droites ni des circonférences également distantes en tous leurs points d'un point intérieur que l'on
appelle le centre. De même, les lignes que nous voyons ne sont pas sans largeur, ni les surfaces sans épaisseur. — Ignores-tu la coutume qui est, je crois, celle des géomètres quand ils donnent des démonstrations sur les figures? Elle consiste à ne pas tenir compte, dans une ligne, de sa largeur, dans une surface, de sa profondeur. N'est-il pas vrai encore qu'ils ont convenu d'accepter sans démonstration certaines propositions qu'il serait impossible de vérifier par les sens et qui sont indispensables pour en démontrer d'autres? On les appelle des axiomes. Ou bien la géométrie, telle que tu la conçois, serait-elle une science nouvelle? Voudrais-tu changer ses définitions et ses notions communes?
EUDOXOS
Non certes, les définitions sont bonnes et j'accepte les axiomes. Écoute ma réponse à la difficulté que tu soulèves. Ce pouvoir appartient à notre esprit de faire attention à une partie seulement de nos perceptions, à Texclusion de toutes les autres, et, grâce à ce pouvoir, nous pouvons affirmer que les lignes sont sans largeur et les surfaces sans épaisseur. Ainsi s'obtiennent les éléments des figures. Nous avons remarqué, par exemple, qu'il existe dans la nature des courbes dont les rayons sont à peu près égaux et des droites qui sont à peu près parallèles, et nous appelons des cercles les courbes dont tous les rayons seraient égaux, et parallèles les droites qui seraient équidistantes dans tous leurs points.
Et c'est ce qui s'appelle parler d'une chose et conclure stir une autre qui n'existe même pas, car, pour les sens, il y ace qu'il y a, et non pas des à peu près ! Tu entends fort bien conclure sur la figure, dans la supposition où les lignes seraient vraiment sans largeur et les surfaces sans profondeur. C'est là ce que supposent tes raisonnements géométriques. Le pRAT. — Le Mystère, 1
Dieu te défend de me dire le contraire. — Ainsi les figures que le géomètre étudie différent de ces figures que la nature nous offre : les unes sont idéales et conçues comme parfaites, les autres sont grossières. C'est à propos de la nature que l'esprit géométrise, mais c'est en lui qu'il faut chercher, et non pas dans la nature, les éléments des figures et les rapports qu'elles soutiennent entre elles. Comparées à ces figures que l'expérience nous montre, celles que le géomètre contemple sont des créations de l'esprit, et des symboles, du genre de ceux, Eudoxos, que tu as reproché aux philosophes. Les nombres aussi sont des créations de l'esprit et des symboles. J'irai même jusqu'à dire que ces faits que tu observes, aussitôt que tu les as observés, deviennent tes créations.
EUDOXOS
vieillard, je m'efforce à comprendre et je ne comprends pas.
Fais conmie si tu comprenais, mon cher enfant, et, plus tard, tu comprendras. Peut-être ne comprends-tu pas parce que tu ne veux pas comprendre? Ce que j'ai dit ne diffère pas sensiblement de ce que disait Platon, alors qu'il te démontrait que nous avons une âme et qu'elle est géomètre. Voici une autre difficulté qui menace plus directement ta doctrine.
EUDOXOS
Est-ce toujours le Dieu qui parle?
Sans aucun doute. Écoute ce reproche qu'il t*adresse : Tu regardes la philosophie comme devant se réduire à l'ensemble systématique des connaissances scientifiques ; mais c'est arbitrairement que tu poses une telle affirmation, ou bien tu dois la fonder sur une investigation supé-
rieure. En effet, quelle que soit la science que tu considères, ce n'est pas elle qui te renseignera sur les raisons d'être de son existence ; elle ne contient pas le principe qui la légitime. Il faudra s'élever au delà de la Science pour lui trouver un fondement, soit dans l'âme que tu as niée, soit dans des principes supérieurs à l'âme. C'est donc arbitrairement que tu supprimes les études sur l'âme et sur les autres objets qui échappent aux sens. Je viens de te montrer que la géométrie elle-même porte sur des idées supérieures à l'expérience. Ce n'est pas un droit qu'on te puisse accorder de rejeter l'hyperphysique parce que l'hyperphysique ne te plaît pas. C'est une obligation de l'examiner, et, en tant qu'on l'examine pour l'apprécier et la juger, on devient soimême hyperphysicien.
Ce n'est pas le seul vice de ta méthode. En voici un autre, que ta jeunessse explique, et ton inexpérience des hommes : tu interdis à ceux qui voudront te suivre d'élever leurs vues au-dessus de ces vérités que la géométrie ou la physique leur permettent d'atteindre. Ainsi, dès que je ne puis pas démontrer conme le géomètre, ou observer comme le physicien, tu m'interdis de croire I Toutes les hypothèses et toutes les croyances dont l'objet est invérifiable par l'expérience, seraient, selon toi, dépourvues de valeur. Comment as-tu pu oublier que la plupart des actes de la plupart des hommes résultent, non pas de vérités qu'ils ont conquises, mais de croyances qu'ils acceptent de leurs guides, soient qu'ils ne puissent pas les contrôler, parce que leur intelligence est infirme, soit qu'il n'existe ni par la raison, ni par l'expérience, aucun moyen de les contrôler?
EUDOXOS
C'est justement afin que les hommes ne prennent dans l'avenir d'autre guide que la Science que je veux fonder la Science.
Mais quelle science fonderas-tu qui ne soit hypothétique par quelque côté? A la racine de toute science est une hypothèse. Existe-t-il quelque chose, dans le savoir humain, qu'on ne puisse, en partie, ou en des antécédents qu'on n'examinera pas, appeler hypothétique? Est-il possible d'éviter Fhypothèse? L'évites-tu, toi qui interdis aux autres d'en user?
EUDOXOS
Certes, je Tévite. Je me demande, ô étranger, en présence de la contradiction que tu me prêtes, si ton désir n'est pas que je me mette en colère?
Ta colère serait sans motif. Je ne suis pas un ennemi pour toi, mais un ami.
ËUDOXOS
Continue, je te prie, vénérable Aglaophamos : tu ne me verras pas en colère. Je respecte ton grand âge et tu es l'hôte de Platon.
Si tu me veux injurier, mon enfant, injurie-moi; je suis habitué à supporter l'injure, mais écoute mes [paroles. Je ne veux que délivrer ton âme de l'erreur.
Examine cette question : au moment où tu poses cette loi des états successifs de l'esprit hellénique, loi qui sert de fondement à ta doctrine, et selon laquelle tu prévois un état futur où les hommes ne dresseront plus des autels pour les dieux, ne fais-tu pas la plus arbitraire et la moins plausible des hypothèses? Cette nécessité, d'où la déduis-tu? Je vois bien que c'est de l'observation de notre histoire : l'hyperphysique ayant succédé à la mythologie, la physique succédera à l'hyperphysique, et cela te paraît
démoQStralif. Mais l'hyperphysique n'a pas succédé à la mythologie. L'hyperphysique et la mythologie, d'après ton dire, dérivent d'un même esprit. Que l'homme prenne des mythes pour des vérités et les phénomènes eux-mêmes pour des personnes divines, ou, qu'à la place des dieux adorables, il mette ses imaginations et ses idées pour priucipes du monde, l'intention est la même. Dans ses applications erronées, il témoigne du même besoin : le besoin de reconnaître des dieux. L'hyperphysique est contemporaine de l'homme sur la terre. Elle durera tant que l'homme durera. Gomment peux-tu croire que ce jour viendra bientAt où l'homme saura vivre sans croire aux dieux, sans la foi dans les vérités souveraines? Vous êtes quelques-uns à affirmer qu'une ère nouvelle va commencer pour la Hellas. Quelle naïveté! Et de quel droit, toi qui prétends fonder la Science et ne raisonner que d'après les données exactes et précises que fournit l'expérience, de quel droit affirmes-tu que les hommes, dans l'avenir, ne révéreront plus les dioux immortels, que ce qui a toujours été ne sera plus?
Voici ce que le Dieu m'ordonne de répondre à tes folles prétentions : des siècles passeront et des siècles, à des générations d'autres générations succéderont, et les temples s'élèveront toujours pour honorer la divinité : elle est le soutien de l'homme sur la terre et toute son espérance?.
Remarque, je te prie, étranger, que j'ai écouté le dieu sans me mettre en colère.
ACLAOPnAHOS
Hon enfant, plus tard, quand la réflexion viendra plus profonde avec les années, tu comprendras la vanité ou l'orgueil des pensées où tu te complais maintenant. Ton cœur s'insurgera contre ton esprit; il te fera découvrir que
Tamour est la seule source normale de Tactivité des hommes : Famour doit dominer Tintelligence. Toutes les énergies dont l'homme dispose doivent être dirigées par Famour vers Tharmonie universelle, vers la divinité : tu reviendras au culte des dieux I
EUDOXOS
Aglaophamos, je t'ai promis de ne pas me mettre en colère. Je fais tout mon possible pour me. contenir, mais tes paroles sont telles que je ne vois qu'un moyen de tenir ma promesse : c'est d'imiter Antisthénès. Parle et j'écouterai, mais je ne répondrai pas. Je prends l'engagement, Platon, de ne pas répondre à ton hôte.
PLATON
Par Athéna, mon cher ami, permets que je te félicite pour cette excellente résolution : il est prudent de séparer le feu de l'épée, quand, imprudemment, on les avait rapprochés.
KALLIKLÈS
Voilà que ton éloquence, Aglaophamos, a réduit au silence notre géomètre. Il préfère ne pas répondre^ que de courir le risque d'offenser le dieu inconnu qui parle par ta bouche. Pour moi, je n'ai pas la même crainte et, si tu le permets, je répondrai à sa place. J'ai été élevé par des prêtres pour être prêtre, et si la rencontre que je fis de Gorgias me dissuada de donner suite à ce désir de me vouer au culte d'Apollon, que ma mère, dès ma plus tendre enfance, avait su éveiller en mon âme, je n'en garde pas moins une profonde reconnaissance à mes éducateurs. Ils ont modelé mon caractère et m'ont appris à parler aux dieux le langage qui convient. J'espère que ni le dieu ni toi ne serez offensés par mes paroles.
Je l'espère aussi et j'attends la réponse.
KALLEKLÈS
Tu n'attendras pas longtemps. J'ai écouté avec attention les belles choses que tu viens de nous dire et je crois que ta connaissance est profonde du cœur des hommes. Je ne serais pas étonné que cette prédiction, que tu viens de faire à Eudoxos, se réalisât un jour. Il n'est pas impossible que notre géomètre comprenne plus tard qu'il est utile de croire à l'existence des dieux. Ce jour-là, il ne blasphémera plus. Mais de ce fait que les dieux existent et que les mortels doivent honorer leur toute-puissance, résulte-t-il que cette science, que veut édifier Eudoxos, soit futile et dangereuse? Futile, pourquoi? Dangereuse, pour qui? Si les hommes devenaient plus savants, en quoi la majesté divine serait-elle amoindrie? Il me paraît, noble étranger, qu'il y a nne part de vérité dans ce reproche que nous adresse le géomètre. Nous sommes préoccupés de regarder ce qui se passe au dedans de nous, au point que nous ne prenons plus garde à tous ces phénomènes que la nature nous présente. Nous spéculons sur des principes et sur des hypothèses : nous oublions d'observer. Ouvrons les yeux tout grands sur le dehors, ainsi qu'Eudoxos nous le conseille, et peut-être verrons-nous des choses inattendues, sinon toujours belles, dii moins intéressantes et curieuses. Observons les faits aussi scrupuleusement que possible, rattachons-les les uns aux autres de manière que nous en puissions dresser le catalogue; appliquons-nous à édifier cette science pure et solide; étudions et conquérons la nature, afin que, devenus plus savants, nous devenions aussi plus heureux!
C'est une erreur, Kalliklès, et une impiété.
KALUKLÈS
Tu le démontreras tout à Theure.
A6LA0PHAM0S
Le Dieu le démontrera !
KALUKLÈS
Qu'il me fasse auparavant cette grâce, Aglaophamos, de me laisser expliquer ma pensée. Il me semble que si Thomme était le maître de la nature, s'il connaissait mieux les secrets qu'elle cache jalousement, il pourrait être, ici-bas, plus heureux.
Que ton dieu daigne écouter mes paroles : je suis alourdi par Tâge, mes vieilles jambes ne portent plus qu'avec difficulté mon vieux corps. Si Ëudoxos ne m'avait prêté le secours de son épaule, j'aurais eu beaucoup de peine à venir de ma maison d'Athènes jusqu'au jardin d'Akadémos. Imagine qu'un démiurge, de ceux qui travaillent les métaux, se fût rencontré assez adroit pour organiser un char autocinétique, et tel, que, bien dirigé, il fût en état de me transporter rapidement et sans fatigue jusqu'au pied de notre platane ! Crois-tu que je ne de\Tais pas à ce démiurge une grande reconnaissance ? Que nos descendants , à l'esprit plus délié que le nôtre, finissent par, capter le mouvement et en fassent un serviteur fidèle, cela ne me paraît pas impossible. J'affirme qu'ils ne seront pas aidés, dans cette recherche, par les discussions des philosçphes, si ce secret d'Ikaros, dont nous parlions naguère, était quelque jour retrouvé. Quelle joie ce serait pour l'homme d'avoir des ailes, d'être délivré de la pesanteur! Compare encore, situ le veux bien, nos solides trirèmes qui bravent la tempête, aux barques fragiles des premiers habitants de la Hellas. Pourrais-tu soutenir que la science de la navigation n'a pas
fait de grands progrès ? Sans doute, elle en fera d'autres encore. Si notre monde est très vieux, Tesprit hellénique est toujours jeune et plein de ressources. Essaie, maintenant, de prévoir les conséquences de ces découvertes que l'esprit ingénieux des hommes fera dans l'avenir. Les voyages seront rendus plus faciles, nos descendants connaîtront des pays que nous ignorons et des hommes dont nous pouvons à peine soupçonner l'existence : des hommes vivant sous d'autres lois, adorant d'autres divinités. Le commerce s'étendra, les échanges deviendront plus faciles, la richesse augmentera, et le bien-être, et le bonheur. Je me complais dans mon rêve, Aglaophamos.
Et tu semblés oublier que ce n'est qu'un rêve.
KALLIKLÈS
Je ne l'oublie pas, mon ami, je me demande seulement si ce rêve n'est pas un de ceux dont le génie des hommes peut faire une réalité. Écoute encore. Nous avons des armes pour les combats, des arcs pour lancer des flèches, des épieux et des lances, des boucliers et des glaives, d'autres engins encore. Est-il impossible de prévoir que l'ingéniosité de nos descendants créera des armes nouvelles et plus meurtrières? Qui inventera ces armes, sinon un fils d'Athèna, la déesse guerrière qui nous protège et qui nous aime? Quelle gloire pour notre race ! Elle conquerra de grands empires, elle deviendra l'arbitre de l'univers ! L'égide de Pallas planera sur le monde! Elle guérira, la bonne déesse, les blessures qu'elle aura faites et notre conquête assurera au monde le bonheur et la paix.
Tu ne feras qu'étendre la guerre.
KALLIRLÈS
J'achève, Aglaophamos, tu répondras tout à l'heure.
Tandis que quelques-uns de nos descendants travailleront à perfectionner les instruments de mort, d'autres viendront, les fils d'Asklépios, qui chercheront des remèdes aux maladies des hommes et qui s'appliqueront à prolonger leur vie. Aujourd'hui, les plus réputés parmi les médecins, Polykratès lui-même, ordonnent des remèdes au hasard. Quand l'enflure gagne mes jambes, je prends du sylphion, et l'enflure ne disparaît pas. Elle disparaît plus tard d'elle-même, et Polykratès affirme que le sylphion m'a guéri. Ceux qui viendront après nous seront plus heureux. On connaîtra plus exactement les propriétés des herbes et des sucs végétaux, et la maladie sera vaincue. Si tous les maux sont sortis de la boîte de Pandora, cette boîte recèle aussi tous les remèdes que des observations précises, des analyses patientes et des expériences minutieuses feront découvrir. Il faut imaginer moins, rêver moins, observer davantage; ce n'est qu'à ce prix que nous pourrons mieux connaître les choses et mieux nous connaître nous-mêmes, devenir plus savants à la fois et plus heureux. Qui sait même si, allant plus avant dans la voie des découvertes, les hommes de demain n'arriveront pas jusqu'à pénétrer ce principe premier de l'être, au sujet duquel maintenant divaguent les philosophes ?
Tels sont, si j'ai bien compris sa pensée, les bienfaits qu'Eudoxos attend de la science irréfutable qu'il veut fonder.
EUDOXOS
Ceux-là et bien d'autres encore, mon cher Kalliklès.
Autant de rêves, autant d'erreurs ! Tu n'as examiné cette prétendue science d'Eudoxos qu'au point de vue des services
que vous la dites appelée à rendre à l'espèce des hommes. Je veux, avant de juger de la valeur de ces services, te démontrer que Tespérance est vaine de vous les assurer. La grande Nature garde bien ses secrets ; aux seuls initiés elle laisse entrevoir son auguste visage. Je veux démontrer ensuite que les biens que vous poursuivez, dans le cas même où votre science en expectative pourrait vous les offrir, seraient pour les sociétés humaines de véritables causes de désagrégation et de ruine. Ces joies que vous convoitez sont de celles qui tuent et non de celles qui font vivre. Votre fausse science n'enfantera que de faux biens. Que les dieux immortels détournent de tels maux de la race des hommes !
Quelle prétention est la vôtre ! Vous remettez à la Science Le soin de tout découvrir et vous espérez que de ses découvertes se dégagera le bonheur? Comment voulez-vous, tout d'abord, que la Science existe au sens universel dont Eudoxos nous a parlé? Des sciences pourront s'édifier, non pas la Science. Et chacune de ces sciences aura nécessairement sa méthode d'investigation, et non pas toutes une méthode unique. Les principes qui guident le géomètre ne sont pas ceux du commerçant qui suppute quels bénéfices il pourra retirer de la vente des olives. Il s'ensuit que ces sciences seront limitées. Elles ne pourront s'élever qu'à la condition de n'examiner pas sur quoi elles reposent, se construire, qu'en renonçant au contrôle des principes : des plus généraux auxquels elles sont toutes soumises, et des leurs propres, puisqu'il n'en est aucune qui ne soit forcée d'en recevoir qu'elle ne démontre pas. L'étude de l'universel, soit dans l'esprit, soit dans la nature, leur est interdite. Elles ne pourront jamais descendre au fond des choses, et elles resteront naturellement étrangères à la connaissance des vrais biens et des vrais maux, qui est la condition essentielle du bonheur des hommes.
Cest ce que tu affirmes, vénérable Agiaophamos ; j*ose> rai dire à ton dieu que tu ne le démontres pas.
Ma démonstration n'est pas encore finie : elle le sera, si tu permets que j'achèTe.
J^accorderai« si tu tcux, que toutes ces sciences que vous voulez instituer feront faire à Thomme des découvertes plus nombreuses encore que celles que tu as énoncées, Kalliklès, et que tu jugerais {dus précieuses. Mais si nombreuses qu'on les suppose, le nombre ne diminuera pas, des mystères que ne pourra jamais pénétrer l'intelligence de Thomme. Et rhomme ne fera que sentir plus profondément qu'il ne les sent à présent, son impuissance et son imbécillité natives. Quelle preuve d'irréflexion ! Croire que le jour s'annonce où il ne restera plus rien de mystérieux dans le monde ! Comment ne comprenez-vous pas que le mystère ne fera que grandir et s'étendre, à mesure que vous observerez mieux les rapports qui rattachent les uns aux autres les phénomènes naturels? A chaque instant, vos savants de l'avenir viendront se buter à des problèmes que leur science ne pourra résoudre, et qui sont les mêmes que ceux qui sont débattus entre ces écoles, que tu méprises, Eudoxos, et que tu prétends renverser. L'homme se meut dans le mystère, mon ami. Le monde, aujourd'hui, nous paraît plus mystérieux qu'à ceux qui nous ont précédés : leur curiosité était plus facile à satisfaire que la nôtre. Il paraîtra plus mystérieux encore, et pour la même raison, à ceux qui viendront après nous. Les savants de demain seront, devant les problèmes fondamentaux, tout aussi hésitants et indécis que tu l'es. Leur désir de connaître, malgré le progrès des sciences, s'il est vrai qu'elles progressent, ne pourra
jamais se contenter. Et je conclus que cette science est inutile qui ne peut pénétrer jusqu'au fond des choses.
PLATON
Et cette conclusion, mon cher hôte, est injuste. L'esprit scientifique a rendu des services aux hommes ; il en rendra d'autres, plus grands encore, à ceux qui vivront après nous. Je ne dirai pas avec Eudoxos et Kalliklès, que la Science doit apporter le bonheur, mais je veux croire que Tardeur de la découverte, la curiosité, celle dont Fobjet est sérieux, et l'empire conquis sur quelques-unes des forces de la nature, seront la gloire des fils d'Hellen. La science sert déjà et servira davantage encore, en s'étendant, à combattre les superstitions, la crédulité, les hypothèses arbitraires et passionnées des ignorants ; elle deviendra, de plus en plus, le correctif de tous ces préjugés et de ces imaginations vicieuses que nous transmet la tradition. Sans doute, ni Eudoxos, ni ses successeurs, ne résoudront toutes les énigmes ; il se peut aussi que la solution des premiers problèmes fasse surgir d'autres problèmes plus difficiles encore, et cela, sans que nous puissions espérer que l'esprit, s'élevant de difficultés en difficultés, surmonte jamais la difficulté dernière. Et qu'importe que la Science ne nous permette de constater que cette chose : l'agrandissement du mystère ? Ce sera une conquête de l'esprit humain, et non la moindre, que d'arriver à ne plus s'en faire accroire sur la valeur et la portée de ce qu'il sait. L'exercice de la pensée pour la pensée elle-même est déjà un grand bien, Aglaophamos.
Je te veux dire une belle fable : la légende des filles de Danaos. Tu l'as déjà entendue, peut-être?
Je ne l'ai pas entendue.
PLATON
Le soir de leurs noces, les cinquante filles de Danaos égorgèrent leurs cinquante époux. Et Zeus, afin que Texpiation fût égale au forfait, les condamna à remplir un tonneau qui n'a pas de fond. Chacune d'elles, à tour de rôle, et sans répit aucun, s'en va puiser au Styx Teau qu'elle verse ensuite, et qui s'enfuit aussitôt pour retourner au fleuve. La condition de l'homme sur la terre se peut comparer au supplice des Danaïdes. Nous aussi, nous avons à remplir un tonneau sans fond. Quel crime avons-nous commis, en ces tempis dont nul homme ne garde la mémoire, je ne veux pas le dire maintenant. Je dirai seulement que le dieu nous tient rigueur et que, tant que notre crime n'aura pas été expié, nous resterons sur la terre, cherchant, sans être sûrs de jamais la découvrir, la solution de ce problème : pourquoi vivonsnous? Est-ce donc que notre dme ne doit pas s'appliquer à le résoudre? Qu'importe que nos efforts soient vains, si d'eux-mêmes ils sont, pour nous, une consolation et une espérance? Ils sont, du moins, une preuve de la noblesse de notre nature première. Et pourquoi serait-il interdit à notre âme de crQire qu'avec l'aide des dieux un jour viendra où elle pourra retrouver ses ailes et s'élever au-dessus du sol où elle reste attachée? Quelle que soit la faiblesse de l'intelligence des hommes, il ne convient pas de la décourager. Comme les filles de Danaos, travaillons sans relâche et peutêtre un jour viendra où les dieux miséricordieux» touchés de nos efforts, nous donneront la vie bienheureuse.
Que l'homme recherche la vérité, Aglaophamos, et qu'il évite l'erreur par tous les moyens à sa disposition ; qu'il fasse sa joie de cette recherche ! Il est d'une belle âme et courageuse de vouloir pénétrer jusqu'à l'impénétrable. Ce n'est qu'après avoir mis à l'essai toutes nos énergies, que nous pourrons savoir quels obstacles elles peuvent surmonter,
et quels sont insurmontables. Travaille, Eudoxos, applique ton pénétrant génie à la découverte des lois qui régissent les phénomènes naturels, et si la science, plus tard, t'apprend à te défier des arrêts d'une fausse science, nous dirons que tu es devenu un véritable savant. Etudie la nature, mon cher géomètre, observe et analyse, et qu'Athéna te soit bienfaisante. Mais ne méprise pas la philosophie. Elle aussi peut rendre aux hommes d'inappréciables services. Ce qui touche à l'origine de la vie et à ses fins est le domaine du philosophe. Et c'est au philosophe encore qu'il appartient d'examiner, et non pas au savant, quel est, pour l'homme, le souverain bien.
Telle que je la comprends, Eudoxos, cette science que tu veux édifier ne devrait pas être une ennemie de la philosophie, mais son alliée la plus naturelle. Ne sont-elles pas issues l'une et l'autre de la souche commune? Toutes deux sont également capables d'erreur et de vérité : elles sont de l'homme, elles sont sœurs. L'une est l'aînée, l'autre la plus jeune. N'est-il pas naturel qu'elles s'avancent confiantes vers l'avenir, la main dans la main, se prêtant l'une à l'autre un mutuel appui?
EUDOXOS
Platon ! si la Science et la philosophie sont sœurs, ce sout des sœurs ennemies I
A moins que l'une et l'autre ne se liguent contre la vérité, contre le culte des dieux I La Science n'existe pas encore, et tu es tombé d'accord, Platon, que ni ses méthodes, ni ses analyses, ni ses découvertes ne pourront devenir un ensei^ gnement de vie morale. C'est à la philosophie que tu réserves une telle prérogative. Pas plus que la Science, la philosophie n^aura l'autorité nécessaire pour révéler aux hommes la
vérité, la véritable vie. 11 n*y a qu'une théologie qui puisse assumer une pareiUe tache. La théologie seule peut avoir, sur les sentiments des hommes, une action capable de dominer les mauvaises passions nées de Texpérience du mal, et de balancer la poussée des instincts égoïstes. A elle, il appartient de préparer les esprits et les cœurs et de parler assez haut pour donner des ordres qui soient obéis.
KALUKLÈS
Pourquoi la Science, vénérable Aglaophamos, ne pourraitelle contribuer au bonheur des hommes?
i^GLAOPHAMOS
Que ce rêve ait hanté Tesprit d'Eudoxos, je le comprends, il est jeune; mais comment se peut-il, Kalliklès, que toi qui connais les honmies, tu aies pris, du bonheur, une idée si mesquine et si fausse?
KALUKLÈS
Elle ne me paraît ni mesquine, ni fausse. étranger ! le dieu dont tu es le porte-paroles ne décerne pas souvent les éloges !
AGLAOPBAHOS
Ce ne sont pas des éloges que tu dois attendre du Dieu, mais des vérités. Applique ton esprit à les comprendre.
Je t'accorde, je le répète, que toutes les découvertes se réaliseront, que tu as imaginées, et d'autres encore que tu n'es pas en état de prévoir. J'admets qu'un démiurge naîtra plus subtil qu'lkaros, qui, mieux que lui, attachera des ailes aux épaules des fils d'Hellen. Elles permettront à l'homme de gouverner la pesanteur, mais non les passions brutales qui les portent à se haïr et à se faire souflFrir les uns les autres. Vois quelles concessions je te veux faire : des chars seront inventés que des chevaux ne traîneront pas, des
AGLAOPflAMOS 113
chars dont le mécanisme savant obéira à TinteUigence. Ils amèneront nos descendants d'Athènes à Ekbatane, ou à Suzes, en moins d'une journée ; des navires sillonneront la mer, si rapides, qu'entre les parties de l'univers les distances seront comme supprimées ; des mondes nouveaux seront découverts et des hommes vivant sous d'autres lois et adorant d'autres dieux. Le commerce s'étendra, les échanges seront plus faciles, et les Athéniens, plus riches que les satrapes d'Orient, connaîtront des joies que vous ne pouvez même pas imaginer à présent.
Voilà ton rêve, Kalliklès, ton rêve agrandi et plus beau, n'est-ce pas, que tu ne l'as rêvé! Il est réalisé : tout ce que tu désires t'est accordé par la toute-puissance de la divinité.
KALLIKLÉS
Le dieu ne m'a encore rien accordé.
Le moment n'est pas de plaisanter, mon ami. Si le Dieu réalisait ton rêve, les hommes seraient les plus malheureux des êtres que sa bonté a animés.
Écoute : dans l'Attique, comme en Sicile, comme en Egypte, partout où m'a conduit la sainte mission que m'a confiée le Dieu, j'ai vu les pauvres excités contre les riches. > Par la violence et par la ruse, ils se veulent emparer des biens que les riches ont injustement amassés. Si le Dieu t'accordait cette science que tu lui demandes, ô Kalliklès, la guerre ne ferait que s'étendre plus terrible que jamais et sans merci. Dès qu'elles auraient cessé d'être lointaines, ces joies que tu réclames pour les hommes, toutes les convoitises seraient allumées : rien ne pourrait réfréner les appétits déchaînés, ni les menaces, ni les châtiments! Quelle épouvantable mêlée, quelle guerre fratricide! Entends-tu les pRAT. — Le Mystère. 8
cris, les blasphèmes et les ràles des mourants! Et ce serait là le bonheur?
KALLIKLÈS
Non, certes, vénérable Agiaophamos; mais poopqaoi k Science serait-elle, nécessairement, l'ouvrière de tant de maux?
Parce qu'elle détruirait la tranquiUité de l'àmel tes géomores à lesprit obtus, que vous méprisez à Athènes sont plus que vous, rapprochés de ce bonheur que vous cherche^
où il n'est pas.
MALLOLÈS
Toi si grave, Aglaophamos, peux-tu dire une teUe chose?
A6LA0PHAMOS
Pourqtioi ne la dirais-je pas, si eUe est vraie? Ils vivent dan» la crainte des dieux, heureux et résignés. Leur vie est frugale et leurs joies sont saines. lis savent rire et la cam pa«De retentit de leurs chants. Ils ignorent ce bien-être et ces jouissances que vous attendez de la Science. Peu leur importent les festins où les convives sont couronnés de roses, et les joueuses de flûte, et les danseuses, et les cour tisanes. Que feront, ô Kalliklès, de ces géomores au cœur simple, les savants de l'avenir? Un émule d'Eudoxos qui pensera que, décidément, la Hellas est trop petite, viendra les persuader par d'insinuants discours, d'abandonner la charrue pour conquérir le monde. Les pieds poudreux de la plaine et les pâtres des monts deviendront des hoplites di-bauchés, paresseux, vaniteux et cruels^ qui, conscients de leur force, ne tarderont pas à se révolter contre leurs niaftrcs. Tu rôves, ô Kalliklès, une grande gloire pour les ■ Atliéniens, tu voudrais qu'on dît d'eux qu'ils ont conquis
le monde. Que les dieux détournent un tel malheur de la cité d'Athéna!
KALURLÈS
Peut-être dis-tu vrai, Aglaophamos. Les dieux ne m'ont pas donné de prévoir Tavenir. Je sais cependant que ces géomores dont tu vantes la simplicité des mœurs, travaillent sans répit à Tégal de leurs bêtes de somme. Je sais que, du matin au soir, les artisans sont courbés sur une tâche ingrate, forgeant le fer ou assemblant des pierres. Ce seraient de belles inventions des savants, celles qui rendraient le labeur des hommes plus facile et moins dur.
Et c'est une nouvelle erreur ! Quelles que soient les inventions de la Science, le travail des artisans ne sera pas diminué, ni leur vie plus heureuse. A chaque instant, ils seront menacés de terribles dangers. Les forces naturelles, que la Science peut capter, n'obéissent pas comme des enfants : un moment arrive où elles secouent le joug et écrasent rhomme, comme si elles voulaient lui signifier la faiblesse de sa nature. Souviens-toi de la chute d'Ikaros I Le nombre des artisans et des esclaves sera accru, dans cette société selon la Science, parce que l'homme^ qui n'a plus la crainte des dieux, devient insatiable dans ses désirs. Les savants se lasseront plutôt d'inventer, que de nouveaux désirs et des passions nouvelles d'éclore dans le cœur de ces hommes. Que de manœuvres et combien d'esclaves seront nécessaires afin de procurer à quelques-uns une vie de paresse, de jouissance et de luxe I Crois-tu que ces ilotes accepteront avec joie cette condition qui leur sera faite ?
Veux-tu que je te dise, ô Kalliklès, ce qui résulterait de la Science, si, un jour, elle était constituée ?
lld LE inrSTËRE DE PLATON
KALLUliiS
Dis-le, Aglaophamos : mais, je f en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je Tais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des honmies : en un mot, elle rendra infiniment plus précaire et plus dure la vie de Thomme sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite ! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Tinjuste tjTan sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
Il ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souffrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur ! Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — malheureux par elle, aillent trouver un autre Kalliklès, qui sera un des savants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
KALLIKLÈS
11 y aura donc encore un Kalliklès ?
AGLAOPHAMOS H7
A6LA0PHAM0S
11 y aura toujours des Kalliklès. Et le Kalliklès qui sera vivant à cette époque écoutera en souriant les plaintes de ces hommes, de même que tu m'écoutes en souriant.
Ils diront: « Cette vie artificielle n'est pas la vie; nous avons désappris la résignation, nous ne savons plus vivre?. Et pourtant nous voulons vivre, nous avons besoin de vivre. Enseigne-nous cette science de vie qui nous rendra plus heureux. Tu nous as appris à rechercher les plaisirs, et la chasse aux plaisirs est cause que nous passons la vie à nous faire souffrir les uns les autres. N'y a-t-il pas d'autre but à la vie ? »
Kalliklès, que répondra Kalliklès à ce discours?
KALLIKLÈS
Tu le sais mieux que moi, vénérable Aglaophamos.
Voici sa réponse : « Pourquoi vous plaignez-vous, mes amis ? La Science est puissante et belle et les savants ont fait de grandes choses. Ils vous diront exactement le nombre de stades qui séparent la terre de la lune : la plupart de leurs inventions sont merveilleuses. N'est-ce pas la Science qui a permis à tous les arts de se développer, grâce auxquels il est donné aux hommes d'à présent de vivre une vie compliquée de mille besoins à satisfaire que ne connaissaient pas leurs ancêtres? Nous savons aussi à peu près maintenant le comment et le pourquoi de beaucoup de choses qui nous étaient cachées autrefois. Quand le médecin ne nous guérit pas, il nous dit du moins très exactement pour quelles raisons il ne peut pas nous guérir. Il ne faut pas, mes amis, vous plaindre de la Science. Admirez l'étendue de sa puissance : elle nous a appris, cette Science merveilleuse, qu'il
n'y avait rien à craindre pour Thomme, non plus qu'à espérer après cette vie. »
— « Mais, diront-ils, c'est de ne plus espérer que nous mourons. Votre science a tout détruit : la crainte et l'espérance, et nous ne savons plus comment vivre. »
— « En ce cas, mes amis, répondra Kalliklès, je ne sais au juste ce que vous demandez. J'ignore cette science que vous réclamez à grands cris. Je crains qu'elle ne soit pas scientifique. J'ai entendu dire qu'il existe, loin d'ici, au delà des colonnes d'Héraklès, une île dont on m'a vanté la beauté et le climat délicieux. Ceux qui l'habitent se proclament heureux. Dans cette île vit un sage qui leur a appris le bonheur. C'est là du moins ce que certains navigateurs racontent. Allez le trouver. »
— « Et quel est ce sage ? »
— « On le nomme Aglaophamos. »
KALLIKLÈS
Par Athéna, la bonne déesse, penses-tu, hôte de Platon, que tu seras encore vivant dans trois siècles d'ici ?
Aglaophamos est immortel comme le Dieu qu'il représente. Il doit vivre pour enseigner aux hommes la Vérité, la Vie et le Bonheur.
KALUKLÉS
Tu parles avec une assurance telle que je n'ose plus rien opposer à ton discours. Dis-moi.:* cette île merveilleuse, dont tu viens de parler, existe-t-elle du moins ?
Elle existe, ou plutôt elles existent, car elles sont trois : ce sont les îles Fortunées.
KALLIKLÊS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier.
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres hommes. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous dîras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
i\2 LE MYSTÈRE DE PLATON
vérité, la véritable vie. 11 n'y a qu'une théologie qui puisse assumer une pareille tâche. La théologie seule peut avoir, sur les sentiments des hommes, une action capable de dominer les mauvaises passions nées de l'expérience du mal, et de balancer la poussée des instincts égoïstes. A elle, il appartient de préparer les esprits et les cœurs et de parler assez haut pour donner des ordres qui soient obéis.
KÂLLIRLÈS
Pourquoi la Science, vénérable Aglaophamos, ne pourraitelle contribuer au bonheur des hommes?
Que ce rêve ait hanté l'esprit d'Eudoxos, je le comprends, il est jeune ; mais comment se peut-il, Kalliklès, que toi qui connais les hommes, tu aies pris, du bonheur, une idée si mesquine et si fausse?
KALLIKLÈS
Elle ne me paraît ni mesquine, ni fausse. étranger ! le dieu dont tu es le porte-paroles ne décerne pas souvent les éloges I
Ce ne sont pas des éloges que tu dois attendre du Dieu, mais des vérités. Applique ton esprit à les comprendre.
Je t'accorde, je le répète, que toutes les découvertes se réaliseront, que tu as imaginées, et d'autres encore que tu n'es pas en état de prévoir. J'admets qu'un démiurge naîtra plus subtil qu'Ikaros, qui, mieux que lui, attachera des ailes aux épaules des fils d'Hellen. Elles permettront à l'homme de gouverner la pesanteur, mais non les passions brutales qui les portent à se haïr et à se faire souffrir les uns les autres. Vois quelles concessions je te veux faire : des chars seront inventés que des chevaux ne traîneront pas, des
AGLAOPHAHOS 113
chars dont le mécanisme savant obéira à l'intelligence. Ils amèneront nos descendants d'Athènes h Ekbatane, ou à Suzes, en moins d'une journée; des navires sillonneront In mer, si rapides, qu'entre les parties de l'univers les di.--lances seront comme supprimées; des mondes nouve;iii\ seront découverts et des hommes vivant sous d'autres lois et adorant d'autres dieux. Le commerce s'étendra, les échanges seront plus faciles, et les Athéniens, plus riches que lis satrapes d'Orient, connaîtront des joies que vous ne poitvu/ même pas imaginer à présent.
Voilà ton rêve, Kallikiès, ton rêve agrandi et plus beau. n'est-ce pas, que tu ne l'as rêvé! 11 est réalisé : tout ce qui' tu désires t'est accordé par la toute-puissance de la divinité.
KALLIKLÉS
Le dieu ne m'a encore rien accordé.
AGLAOPHAUOS
Le moment n'est pas de plaisanter, mon ami. Si le Dieu réalisait ton rêve, les hommes seraient les plus malheureux des êtres que sa bonté a animés.
Ecoute : dans l'Attique, comme en Sicile, comme vu fl
Egypte, partout où m'a conduit la sainte mission que m'a confiée le Dieu, j'ai vu les pauvres excités contre les riches. Par la violence et par la ruse, ils se veulent emparer de> biens que les riches ont injustement amassés. Si le Dieu t'accordait cette science que tu lui demandes, 6 Kallikiès, ];i guerre ne ferait que s'étendre plus terrible que jamais et sans merci. Dès qu'elles auraient cessé d'être lointaines, ces joies que tu réclames pour les hommes, toutes les convoi- |
tises seraient allumées : rien ne pourrait réfréner les app<' |
tits déchaînés, ni les menaces, ni les châtiments 1 Quelli' épouvantable mêlée, quelle guerre fratricide I Entends-tu les Pbai. — Le Mystère. S
cris, les blasphèmes el les râles des mourants ! Et ce serait là le K^nheur?
KALLIKLÈS
Non, certes, Tênérable Aglaophamos; mais pourquoi la Science serait-elle, nécessairement, l'ouvrière de tant de maux?
Parce qu'elle détruirait la tranquillité de 1 ame ! Les géomores à Tesprit obtus, que tous méprisez à Athènes sont, plus que vous, rapprochés de ce bonheur que vous cherchez où il nVst pas.
EALUKLÈS
Toi si grave, Aglaophamos, peux-tu dire une telle chose?
Poui*quoi ne la dirais-je pas, si elle est vraie? Us vivent, dans la crainte des dieux, heureux et résignés. Leur vie est frugale el leurs joies sont saines. Ils savent rire et la campagne relonlil de leurs chants. Ils ignorent ce bien-être et ces jouissances que vous attendez de la Science. Peu leur importent les festins où les convives sont couronnés de roses, et les joueuses de llùte, et les danseuses, et les courtisanes. Que feront, o Kalliklès, de ces géomores au cœur simple, les savants de l'avenir? Un émule d'Eudoxos, qui pensera que, décidément, la Hellas est trop petite, viendra les persuader par d'insinuants discours, d'abandonner la charrue pour conquérir le monde. Les pieds poudreux de la plaine et les pâtres des monts deviendront des hoplites débauchés, paresseux, vaniteux et cruels^ qui, conscients de leur force, ne tarderont pas à se révolter contre leurs maîtres. Tu rêves, ô Kalliklès, une grande gloire pour les Athéniens, tu voudrais qu'on dît d'eux qu'ils ont conquis
le monde. Que les dieux détournent un tel malheur de la cité d'Athéna!
RALLIRLÈS
Peut-être dis-tu vrai, Aglaophamos. Les dieux ne mont pas donné de prévoir Favenir. Je sais cependant que ces géomores dont tu vantes la simplicité des mœurs, travaillent sans répit à Tégal de leurs bêtes de somme. Je sais que, du matin au soir, les artisans sont courbés sur une tâche ingrate, forgeant le fer ou assemblant des pierres. Ce seraient de belles inventions des savants, celles qui rendraient le labeur des hommes plus facile et moins dur.
Et c'est une nouvelle erreur 1 Quelles que soient les inventions de la Science, le travail des artisans ne sera pas diminué, ni leur vie plus heureuse. A chaque instant, ils seront menacés de terribles dangers. Les forces naturelles, que la Science peut capter, n'obéissent pas comme des enfants : un moment arrive où elles secouent le joug et écrasent l'homme, comme si elles voulaient lui signifier la faiblesse de sa nature. Souviens-toi de la chute d'Ikaros I Le nombre des artisans et des esclaves sera accru, dans cette société selon la Science, parce que l'homme» qui n'a plus la crainte des dieux, devient insatiable dans ses désirs. Les savants se lasseront plutôt d'inventer, que de nouveaux désirs et des passions nouvelles d'éclore dans le cœur de ces hommes. Que de manœuvres et combien d'esclaves seront nécessaires afin de procurer à quelques-uns une vie de paresse, de jouissance et de luxe 1 Crois-tu que ces ilotes accepteront avec joie cette condition qui leur sera faite ?
Veux-tu que je te dise, ô Kalliklès, ce qui résulterait de la Science, si, un jour, elle était constituée ?
Ud LE MYSTÈRE DE PLATON
RALLIKLÈS
Dis-le, Aglaophamos ; mais, je t'en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je vais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
. La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des hommes : en un mot, elle rendra infiniment plus précaire et plus dure la vie de Thomnie sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite ! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Tinjuste tyran sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
Il ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souffrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à. se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur ! Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — sera un des savants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
KALLIKLÈS
Il y aura donc encore un Kalliklès ?
AGLAOPHAMOS H 7
11 y aura toujours des Kalliklès. Et le Kalliklès qui sera vivant à cette époque écoutera en souriant les plaintes de ces hommes, de même que tu m'écoutes en souriant.
Ils diront : « Cette vie artificielle n'est pas la vie; nous avons désappris la résignation, nous ne savons plus vivre. Et pourtant nous voulons vivre, nous avons besoin de vivre. Enseigne-nous cette science de vie qui nous rendra plus heureux. Tu nous as appris à rechercher les plaisirs, et la chasse aux plaisirs est cause que nous passons la vie à nous faire souifrir les uns les autres. N'y a-t-il pas d'autre but à la vie ? »
Kalliklès, que répondra Kalliklès à ce discours?
KALLIKLÈS
Tu le sais mieux que moi, vénérable Aglaophamos.
Voici sa réponse : « Pourquoi vous plaignez-vous, mes amis ? La Science est puissante et belle et les savants ont fait de grandes choses. Ils vous diront exactement le nombre de stades qui séparent la terre de la lune : la plupart de leurs inventions sont merveilleuses. N'est-ce pas la Science qui a permis à tous les arts de se développer, grâce auxquels il est donné aux hommes d'à présent de vivre une vie compliquée de mille besoins à satisfaire que ne connaissaient pas leurs ancêtres? Nous savons aussi à peu près maintenant le comment et le pourquoi de beaucoup de choses qui nous étaient cachées autrefois. Quand le médecin ne nous guérit pas, il nous dit du moins très exactement pour quelles raisons il ne peut pas nous guérir. Il ne faut pas, mes amis, vous plaindre de la Science. Admirez l'étendue de sa puissance : elle nous a appris, cette Science merveilleuse, qu'il
KALLIKLÉS
C'est ce que tu affirmes, vénérable Aglaopbamos ; j'oserai dire à ton dieu que tu ne le démontres pas.
AGLAOPUAMOS
Ma démonstration n'est pas encore finie ; elle le sera, si tu permets que j'achève.
J'accorderai, si tu veux, que toutes ces sciences que vous voulez instituer feront faire à l'homme des découvertes plus nombreuses encore que celles que tu as énoncées, Kalliklès, et que tu jugerais plus précieuses. Mais si nombreuses qu'on les suppose, le nombre ne diminuera pas, des mystères que ne pourra jamais pénétrer l'intelligence de l'homme. Et l'homme ne fera que sentir plus profondément qu'il ne les sent à présent, son impuissance et son imbécillité natives. Quelle preuve d'irréflexion I Croire que le jour s'annonce où il ne restera plus rien de mystérieux dans le monde ! Comment ne comprenez-vous pas que le mystère ne fera que grandir et s'étendre, à mesure que vous observerez mieux les rapports qui rattachent les uns aux autres les phénomènes naturels? A chaque instant, vos savants de l'avenir viendront se buter à des problèmes que leur science ne pourra résoudre, et qui sont les mêmes que ceux qui sont débattus entre ces écoles, que tu méprises, Eudoxos, et que tu prétends renverser. L'homme se meut dans le mystère, mon ami. Le monde, aujourd'hui, nous paraît plus mystérieux qu'à ceux qui nous ont précédés : leur curiosité était plus facile à satisfaire que la nôtre. Il paraîtra plus mystérieux encore, et pour la même raison, à ceux qui viendront après nous. Les savants de demain seront, devant les problèmes fondamentaux, tout aussi hésitants et indécis que tu l'es. Leur désir de connaître, malgré le progrès des sciences, s'il est vrai qu'elles progressent, ne pourra
KÂLLIKLÈS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier,
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres hommes. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous dîras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
lao LE MYSTERE DE PLATON
C'est pour le dire que je suis venu jusqu'à vous.
Il ne faut pas chercher le bonheur dans une vie de plaisirs éphémères, ni dans cet espoir que la Grande Nature, devenue Tesclave et la servante de Thomme, réalise jamais tous ses souhaits. Elle est d'essence divine, elle garde jalousement les secrets qui font sa puissance : elle commande, elle n'obéit pas. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher le bonheur. La science qui importe est celle qui vient du Dieu, toutes les autres sont vaines. Il faut aimer le Dieu. Dans Tamour du Divin réside la joie véritable, la joie qui ne finit pas. C'est cette joie que je vous apporte.
Hommes d'Athènes, je suis venu afin de vous révéler le Dieu!
PLA.T0N
Et nous t' écouterons avec attention, mon cher hôte.
Je te dois avertir, toutefois, avant que tu ne t'engages dans ce nouveau sujet, qu'il ne faut pas oublier le Discours. Ce ne serait ni bon, ni beau. Le dieu de l'harmonie se regarderait comme offensé, si nous méprisions les règles qu'il impose.
Vous êtes témoins, mes amis, que je n'ai pas abusé des privilèges que me donne ma fonction de chorège. J'ai laissé le Discours courir à sa fantaisie. C'est ainsi qu'il me plaît et que je l'aime. Tantôt il va en avant, comme pour explorer l'horizon, puis il retourne ; parfois il s'attarde et joue, comme font les enfants avant d'entrer à l'école. Tout cela lui est permis, à la condition qu'il n'oublie pas qu'il est le Discours, c'est-à-dire qu'il tend à un but.
Nous sommes assemblés en ce lieu pour résoudre le
redoutable problème qu'Eudoxos nous a proposé : Tâme de l'homme est-elle, ou non, immortelle?
Révèle-nous ton dieu, Aglaophamos, et nous te serons reconnaissants; mais, je t'en prie, n'oublie pas à quelle question doit répondre le Discours.
ÂGLAOFHAMOS
Je démontrerai, Platon, ou, pour mieux dire, je montrerai que Tâme de Thomme est immortelle.
PLATON
Et ta démonstration réjouira l'âme de Sokratès. Nous Vécoutons.
KALLIRLÉS
Attends encore un peu, Aglaophamos. Je voudrais interroger Antisthénès. {A Antisthénès,) Voyons, mon ami très cher, secoue cette bienheureuse ataraxie où tu te complais depuis que la discussion est engagée et réponds-moi : n'as-tu pas une opinion à émettre sur ce qui a été dit jusqu'à ce moment?
ANTISTHÉNÈS
Aucune, ô Kalliklès. Ce qu'affirment les hommes ou ce qu'ils nient est également nécessaire : ce qui doit être sera. Les discours, qui font eux-mêmes partie du cours nécessaire des choses, sont impuissants à y changer quoi que ce soit. C'est folie de croire que l'avis d'un homme prévaudra sur ce que les dieux ont décidé de toute éternité. Appliquonsnous à pénétrer la raison des choses, à les voir sous leur forme éternelle : le reste est inutile et vain. La solution des autres problèmes dépend de la solution donnée au problème fondamental : l'homme est-il libre? J'affirme qu'il ne l'est pas. Rien n'est libre dans l'Univers, ni les choses, ni l'homme. Tout ce qui est est nécessaire et ne peut pas être
autre, ou autrement qu*il est. Si Toccasion m'est offerte de soutenir cette doctrine, j'interviendrai dans la discussion ; jusqu'alors je dois me taire, ô Kalliklès.
KALLIKLÈS
Rentre dans la béatitude, mon cher Antisthénès; peut-être as-tu déjà atteint ce bonheur que nous attendons?
PLATON
Peut-être? Le Discours, Antisthénès, nous conduira, tôt ou tard, à Fexamen du redoutable problème; il nous invite, à présent, à écouter Aglaophamos et à discuter sa doctrine.
La vérité, Platon, se révèle, mais ne se discute pas. Elle ordonne à tous, dès qu'elle est connue, de lui rendre hommage et de s'incliner humblement.
Hommes d'Athènes, les dieux que vous adorez ne sont pas de faux dieux ; ils sont dignes des honneurs prescrits par la loi, et cependant ils ne sont pas le Dieu.
KALLIKLÈS
Tu nous laisses nos dieux, ô étranger; je te rends grâces. Je craignais que ton éloquence ne s'attaquât aux dieux que nos ancêtres nous ont appris à honorer et à aimer : Zeus- Père et sa fille, qui nous protège, la sage Athéna, et encore Aphrodita, la déesse à jamais vénérable, et son fils Éros, l'enfant-dieu dont la victorieuse image se dresse devant nous si élégante dans sa beauté !
Honore encore les autres, Kalliklès, ainsi qu'il est ordonné.
Ils sont des dieux! Honore Apollon porte-lyre et Poséidon le maître de la mer profonde, et Ares, et Héra, mère d'Héphaïstos, et Héphaïstos fils de Héra, et Hermès, et Artémis, et Hestia, et Démeter! Dieux et déesses ont également droit à un culte. Mais ce que j'exige, et de toi et des autres, et de tous les hommes, c'est que vous connaissiez exactement l'essence, la nature et la fonction des dieux. H faut les connaître pour les aimer comme il convient et les honorer dans son cœur.
KALLIRLÈS
Nous les connaissons, Aglaophamos, comment ne les connaîtrions-nous pas?
Vous ne les connaissez pas. Vous n'ayez su ni pénétrer leur essence, ni remonter à leur cause. Hommes, vous avez jugé des dieux comme vous auriez jugé des hommes : vous vous représentez les dieux et les déesses comme des hommes et des femmes surhumains. Vos passions honteuses, vos turpitudes, vos jalousies, vos colères et vos haines, vous les attribuez aux dieux 1 Vous les concevez méchants, semblables à vous, et d'autant plus redoutables qu'ils sont plus puissants. Vous n'avez pas compris les dieux! Les dieux ne sont ni méchants, ni cruels, ni parjures, ni débauchés : ils ont des perfections, non des vices.
KALLIKLÈS
Continue, étranger, nous t'écoutons avec la plus grande attention.
Quelle est la véritable nature des dieux? Ils sont les images inaltérables de la cause qui les a créés. Les dieux immortels sont semblables au Dieu, mais ne sont pas le Dieu. Le Dieu est la Cause première : il existe avant toutes
lld LE MYSTÈRE DE PLATON
RALLIKLÈS
Dis-le, Aglaophamos ; mais, je t'en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je vais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
. La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des hommes : en un mot, elle rendra infiniment plus précaire et plus dure la vie de Thomnie sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite ! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Finjuste tyran sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
Il ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souiTrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur ! Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — sera un des savants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
KALLIKLÈS
Il y aura donc encore un Kalliklès ?
AGLAOPHAMOS H 7
11 y aura toujours des Kalliklès. Et le Kalliklès qui sera vivant à cette époque écoutera en souriant les plaintes de ces hommes, de même que tu m'écoutes en souriant.
Ils diront: « Cette vie artificielle n'est pas la vie; nous avons désappris la résignation, nous ne savons plus vivre. Et pourtant nous voulons vivre, nous avons besoin de vivre. Enseigne-nous cette science de vie qui nous rendra plus heureux. Tu nous as appris à rechercher les plaisirs, et la chasse aux plaisirs est cause que nous passons la vie à nous faire souffrir les uns les autres. N'y a-t-il pas d'autre but à la vie ? »
Kalliklès, que répondra Kalliklès à ce discours ?
KALLIKLÈS
Tu le sais mieux que moi, vénérable Aglaophamos.
Voici sa réponse : « Pourquoi vous plaignez-vous, mes amis? La Science est puissante et belle et les savants ont fait de grandes choses. Ils vous diront exactement le nombre de stades qui séparent la terre de la lune : la plupart de leurs inventions sont merveilleuses. N'est-ce pas la Science qui a permis à tous les arts de se développer, grâce auxquels il est donné aux hommes d'à présent de vivre une vie compliquée de mille besoins à satisfaire que ne connaissaient pas leurs ancêtres? Nous savons aussi à peu près maintenant le comment et le pourquoi de beaucoup de choses qui nous étaient cachées autrefois. Quand le médecin ne nous guérit pas, il nous dit du moins très exactement pour quelles raisons il ne peut pas nous guérir. Il ne faut pas, mes amis, vous plaindre de la Science. Admirez l'étendue de sa puissance : elle nous a appris, cette Science merveilleuse, qu'il
li& LE MYSTÈRE DE PLATON
KALUKLÈS
Dis-le, Agiaophamos ; mais, je t'en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je vais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
AGIAOPHAMOS
La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des honunes : en un mot, elle rendra inûniment plus précaire et plus dure la vie de Thomme sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite ! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Tinjuste tyran sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
H ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souffrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur ! Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — sera un des sa>*ants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
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11 V aura donc encore un Kalliklès ?
KALLIKLÈS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier.
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres hommes. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous dîras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
C'est pour le dire que je suis venu jusqu'à vous.
Il ne faut pas chercher le bonheur dans une vie de plaisirs éphémères, ni dans cet espoir que la Grande Nature, devenue Tesclave et la servante de Thomme, réalise jamais tous ses souhaits. Elle est d'essence divine, elle garde jalousement les secrets qui font sa puissance : elle commande, elle n'obéit pas. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher le bonheur. La science qui importe est celle qui vient du Dieu, toutes les autres sont vaines. Il faut aimer le Dieu. Dans l'amour du Divin réside la joie véritable, la joie qui ne finit pas. C'est cette joie que je vous apporte.
Hommes d'Athènes, je suis venu afin de vous révéler le Dieu!
PLATON
Et nous t'écouterons avec attention, mon cher hôte.
Je te dois avertir, toutefois, avant que tu ne t'engages dans ce nouveau sujet, qu'il ne faut pas oublier le Discours. Ce ne serait ni bon, ni beau. Le dieu de l'harmonie se regarderait comme offensé, si nous méprisions les règles qu'il impose.
Vous êtes témoins, mes amis, que je n'ai pas abusé des privilèges que me donne ma fonction de chorège. J'ai laissé le Discours courir à sa fantaisie. C'est ainsi qu'il me plaît et que je l'aime. Tantôt il va en avant, comme pour explorer l'horizon, puis il retourne; parfois il s'attarde et joue, comme font les enfants avant d'entrer à l'école. Tout cela lui est permis, à la condition qu'il n'oublie pas qu'il est le Discours, c'est-à-dire qu'il tend à un but.
Nous sommes assemblés en ce lieu pour résoudre le
redoutable problème qu'Eudoxos nous a proposé : l'âme de Thomme est-elle, ou non, immortelle?
Révèle-nous ton dieu, Aglaophamos, et nous te serons reconnaissants; mais, je t'en prie, n'oublie pas à quelle question doit répondre le Discours.
Je démontrerai, Platon, ou, pour mieux dire, je montrerai que l'âme de l'homme est immortelle.
PLATON
Et ta démonstration réjouira l'âme de Sokratès. Nous t'écoutons.
KALLIKLÈS
Attends encore un peu, Aglaophamos. Je voudrais interroger Antisthénès. {A Antisthénès.) Voyons, mon ami très cher, secoue cette bienheureuse ataraxie où tu te complais depuis que la discussion est engagée et réponds-moi : n'as-tu pas une opinion à émettre sur ce qui a été dit jusqu'à ce moment?
ANTISTflÉNÈS
Aucune, ô Kalliklès. Ce qu'affirment les hommes ou ce qu'ils nient est également nécessaire : ce qui doit être sera. Les discours, qui font eux-mêmes partie du cours nécessaire des choses, sont impuissants à y changer quoi que ce soit. C'est folie de croire que l'avis d'un homme prévaudra sur ce que les dieux ont décidé de toute éternité. Appliquonsnous à pénétrer la raison des choses, à les voir sous leur forme éternelle : le reste est inutile et vain. La solution des autres problèmes dépend de la solution donnée au problème fondamental : l'homme est-il libre? J'affirme qu'il ne l'est pas. Rien n'est libre dans l'Univers, ni les choses, ni l'homme. Tout ce qui est est nécessaire et ne peut pas être
autre, ou autrement qu*il est. Si Toccasion m'est oflFerte de soutenir cette doctrine, j^interriendrai dans la discussion ; jusqu'alors je dois me taire, ô Kalliklès.
KALUKLÈS
Rentre dans la béatitude, mon cher Antisthénès ; peut-être as-tu déjà atteint ce bonheur que nous attendons?
PLATON
Peut-être? Le Discours, \ntisthénès, nous conduira, tôt ou tard, à Texamen du redoutable problème ; il nous invite, à présent, à écouter Aglaophamos et à discuter sa doctrine.
La vérité, Platon, se révèle, mais ne se discute pas. Elle ordonne à tous, dès qu'elle est connue, de lui rendre hommage et de s'incliner humblement.
Hommes d'Athènes, les dieux que vous adorez ne sont pas de faux dieux; ils sont dignes des honneurs prescrits par la loi, et cependant ils ne sont pas le Dieu.
KALLIKLÈS
Tu nous laisses nos dieux, ô étranger ; je te rends grâces. Je craignais que ton éloquence ne s'attaquât aux dieux que nos ancêtres nous ont appris à honorer et à aimer : Zeus- Père et sa fille, qui nous protège, la sage Athéna, et encore Aphrodita, la déesse à jamais vénérable, et son fils Éros, l'enfant-dieu dont la victorieuse image se dresse devant nous si élégante dans sa beauté !
Honore encore les autres, Kalliklès, ainsi qu'il est ordonné.
AGLAOPHAMOS i23
Us sont des dieux! Honore Apollon porte-lyre et Poséidon le maître de la mer profonde, et Ares, et Héra, mère d'Héphaïstos, et Héphaïstos fils de Héra, et Hermès, et Artémis, et Hestia, et Démeter ! Dieux et déesses ont également droit à un culte. Mais ce que j'exige, et de toi et des autres, et de tous les hommes, c'est que vous connaissiez exactement l'essence, la nature et la fonction des dieux. Il faut les connaître pour les aimer comme il convient et les honorer dans son cœur.
KALLIRLÈS
Nous les connaissons, Aglaophamos, comment ne les connaîtrions-nous pas?
Vous ne les connaissez pas. Vous n'avez su ni pénétrer leur essence, ni remonter à leur cause. Hommes, vous avez jugé des dieux comme vous auriez jugé des hommes : vous vous représentez les dieux et les déesses comme des hommes et des femmes surhumains. Vos passions honteuses, vos turpitudes, vos jalousies, vos colères et vos haines, vous les attribuez aux dieux 1 Vous les concevez méchants, semblables à vous, et d'autant plus redoutables qu'ils sont plus puissants. Vous n'avez pas compris les dieux! Les dieux ne sont ni méchants, ni cruels, ni parjures, ni débauchés : ils ont des perfections, non des vices.
KALLIRLÈS
Continue, étranger, nous t'écoutons avec la plus grande attention.
Quelle est la véritable nature des dieux? Ils sont les images inaltérables de la cause qui les a créés. Les dieux immortels sont semblables au Dieu, mais ne sont pas le Dieu. Le Dieu est la Cause première : il existe avant toutes
Ud LE MYSTÈRE DE PLATON
KALUKLÈS
Dis-le, Aglaophamos ; mais, je t'en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je vais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
. La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des hommes : en un mot, elle rendra infiniment plus précaire et plus dure la vie de Fhomme sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Finjuste tyran sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
Il ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souffrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur ! Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — imagine que les hommes, vivant alors selon la Science et sera un des savants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
KALLIKLÈS
Il y aura donc encore un Kalliklès ?
AGLAOPHAMOS ht
Il y aura toujours des Kalliklès. Et le Kalliklès qui sera vivant à celte époque écoutera en souriant les plaintes do ces hommes, de même que tu m' écoutes en souriant.
Ils diront : « Cette vie artificielle n'est pas la vie; nous avons désappris la résignation, nous ne savons plus vivre. Et pourtant nous voulons vivre, nous avons besoin de vivre. Enseigne-nous cette science de vie qui nous rendra jilus heureux. Tu nous as appris H rechercher les plaisirs, ri hi chasse aux plaisirs est cause que nous passons la vie k nmjs faire souffrir les uns les autres. N'y a-t-il pas d'autre hul ù la vie ? »
O Kalliklès, que répondra Kalliklès à ce discours?
KALLIKLÈS
Tu le sais mieux que moi, vénérable Aglaophamos.
Voici sa réponse : « Pourquoi vous plaignez-vous, mes amis? La Science est puissante et belle et les savants ont fait de grandes choses. Ils vous diront exactement le noml>re de stades qui séparent la terre de la lune : Ja plupart de Iviir-J inventions sont merveilleuses. N'est-ce pas la Science qui a permis à tous les arts de se développer, grâce auxquels il est donné aux hommes d'à présent de vivre une vie cojiipliquée de mille besoins à satisfaire que ne connaissait^nl pas leurs ancêtres? Nous savons aussi à peu près maintenati t le comment elle pourquoi de beaucoup de choses qui nous étaient cachées autrefois. Quand le médecin ne nous gutril pas, il nous dit du moins très exactement pour quelles raisons il ne peut pas nous guérir. II ne faut pas, mes amis, vous plaindre de la Science. Admirez l'étendue de sa puissance : elle nous a appris, cette Science merveilleuse, i|ij'jl
liO LE MYSTERE DE PLATON
PLATON
Le soir de leurs noces, les cinquante filles de Danaos égorgèrent leurs cinquante époux. Et Zeus, afin que Fexpiation fût égale au forfait, les condamna à remplir un tonneau qui n'a pas de fond. Chacune d'elles, à tour de rôle, et sans répit aucun, s'en va puiser au Styx Feau qu'elle verse ensuite, et qui s'enfuit aussitôt pour retourner au fleuve. La condition de l'homme sur la terre se peut comparer au supplice des Danaïdes. Nous aussi, nous avons à remplir un tonneau sans fond. Quel crime avons-nous commis, en ces temps dont nul homme ne garde la mémoire, je ne veux pas le dire maintenant. Je dirai seulement que le dieu nous tient rigueur et que, tant que notre crime n'aura pas été expié, nous resterons sur la terre, cherchant, sans être sûrs de jamais la découvrir, la solution de ce problème : pourquoi vivonsnous? Est-ce donc que notre dme ne doit pas s'appliquera le résoudre? Qu'importe que nos efforts soient vains, si d'eux-mêmes ils sont, pour nous, une consolation et une espérance? Ils sont, du moins, une preuve de la noblesse de notre nature première. Et pourquoi serait-il interdit à notre âme de crqire qu'avec l'aide des dieux un jour viendra où elle pourra retrouver ses ailes et s'élever au-dessus du sol où elle reste attachée? Quelle que soit la faiblesse de l'intelligence des hommes, il ne convient pas de la décourager. Comme les filles de Danaos, travaillons sans relâche et peutêtre un jour viendra où les dieux miséricordieux, touchés de nos efforts, nous donneront la vie bienheureuse.
Que l'homme recherche la vérité, Aglaophamos^ et qu'il évite l'erreur par tous les moyens à sa disposition ; qu'il fasse sa joie de cette recherche 1 II est d'une belle âme et courageuse de vouloir pénétrer jusqu'à l'impénétrable. Ce n'est qu'après avoir mis à l'essai toutes nos énergies, que nous pourrons savoir quels obstacles elles peuvent surmonter^
KALUKLÈS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier.
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres hommes. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous diras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
vérité, la véritable vie. Il n\ a qu'une théologie qui puisse assumer une pareille tache. La théologie seule peut avoir, sur les sentiments des hommes, une action capable de dominer les mauvaises passions nées de Texpérience du mal, et de balancer la poussée des instincts égoïstes, â elle, il appartient de préparer les esprits et les cœurs et de parler assez haut pour donner des ordres qui soient obéis.
KALLIKLÈS
Pourquoi la Science, vénérable Aglaophamos, ne pourraitelle contribuer au bonheur des hommes?
Que ce rêve ait hanté l'esprit d'Eudoxos, je le comprends, il est jeune ; mais comment se peut-il, Kalliklès, que toi qui connais les hommes, tu aies pris, du bonheur, une idée si mesquine et si fausse?
KALLIKLÈS
Elle ne me piirail ni mesquine, ni fausse. étranger î le dieu dont tu es le pi>rte-paroles ne décerne pas souvent les éloges !
Ce ne sont pas des éloges que tu dois attendre du Dieu, mais des vérités. Applique ton esprit à les comprendre.
Je t accorde, je le répète, que toutes les découvertes se réaliseront, que lu as imaginées, et d'autres encore que tu n'es pas en étal de prévoir. J'admets qu'un démiurge naîtra plus subtil qu'Ikaros, qui, mieux que lui, attachera des ailes aux épaules des tils d'Hellen. Elles permettront à l'homme de gouverner la pesanteur, mais non les passions brutales qui les portent à se haïr et à se faire souflfrir les uns les autres. Vois quelles concessions je te veux faire : des chars seront inventés que des chevaux ne traîneront pas, des
redoutable problème qu'Eudoxos nous a proposé : Tâme de rhomme est-elle, ou non, immortelle?
Révèle-nous ton dieu, Aglaophamos, et nous te serons reconnaissants; mais, je t'en prie, n'oublie pas à quelle question doit répondre le Discours.
Je démontrerai, Platon, ou, pour mieux dire, je montrerai que rame de Thomme est immortelle.
PLATON
Et ta démonstration réjouira Tâme de Sokratès. Nous t'écoutons.
KALLIKLÈS
Attends encore un peu, Aglaophamos. Je voudrais interroger Antisthénès. {A Antisthénès.) Voyons, mon ami très cher, secoue cette bienheureuse ataraxie où tu te complais depuis que la discussion est engagée et réponds-moi : n'as-tu pas une opinion à émettre sur ce qui a été dit jusqu'à ce moment?
ANTISTHÉNÈS
Aucune, ô Kalliklès. Ce qu'affirment les hommes ou ce qu'ils nient est également nécessaire : ce qui doit être sera. Les discours, qui font eux-mêmes partie du cours nécessaire des choses, sont impuissants à y changer quoi que ce soit. C'est folie de croire que Favis d'un homme prévaudra sur ce que les dieux ont décidé de toute éternité. Appliquonsnous à pénétrer la raison des choses, à les voir sous leur forme éternelle : le reste est inutile et vain. La solution des autres problèmes dépend de la solution donnée au problème fondamental : l'homme est-il libre? J'affirme qu'il ne l'est pas. Rien n'est libre dans l'Univers, ni les choses, ni l'homme. Tout ce qui est est nécessaire et ne peut pas être
autre, ou autrement qu'il est. Si Toccasion m'est oflFerte de soutenir cette doctrine, j'interviendrai dans la discussion ; jusqu'alors je dois me taire, ô Kalliklès.
KALUELES
Rentre dans la béatitude, mon cher Antisthénès; peut-être as-tu déjà atteint ce bonheur que nous attendons?
PLATON
Peut-être? Le Discours, Antisthénès, nous conduira, tôt ou tard, à l'examen du redoutable problème ; il nous invite, à présent, à écouter Aglaophamos et à discuter sa doctrine.
La vérité, Platon, se révèle, mais ne se discute pas. Elle ordonne à tous, dès qu'elle est connue, de lui rendre hommage et de s'incliner humblement.
Hommes d'Athènes, les dieux que vous adorez ne sont pas de faux dieux; ils sont dignes des honneurs prescrits par la loi, et cependant ils ne sont pas le Dieu.
KALUKLÈS
Tu nous laisses nos dieux, ô étranger; je te rends grâces. Je craignais que ton éloquence ne s'attaquât aux dieux que nos ancêtres nous ont appris à honorer et à aimer : Zeus- Père et sa fille, qui nous protège, la sage Athéna, et encore Aphrodita, la déesse à jamais vénérable, et son fils Éros, l'enfant-dieu dont la victorieuse image se dresse devant nous si élégante dans sa beauté !
Honore encore les autres, Kalliklès, ainsi qu'il est ordonné.
AGLAOPHAMOS i23
Ils sont des dieux! Honore Apollon porte-lyre et Poséidon le maître de la mer profonde, et Ares, et Héra, mère d'Héphaïstos, et Héphaïstos fils de Héra, et Hermès, et Artémis, et Hestia, et Démeter! Dieux et déesses ont également droit à un culte. Mais ce que j'exige, et de toi et des autres, et de tous les hommes, c'est que vous connaissiez exactement l'essence, la nature et la fonction des dieux. Il faut les connaître pour les aimer comme il convient et les honorer dans son cœur.
KALLIKLÈS
Nous les connaissons, Aglaophamos, comment ne les connaîtrions-nous pas?
Vous ne les connaissez pas. Vous n'ayez su ni pénétrer leur essence, ni remonter à leur cause. Hommes, vous avez jugé des dieux comme vous auriez jugé des hommes : vous vous représentez les dieux et les déesses comme des hommes et des femmes surhumains. Vos passions honteuses, vos turpitudes, vos jalousies, vos colères et vos haines, vous les attribuez aux dieux 1 Vous les concevez méchants, semblables à vous, et d'autant plus redoutables qu'ils sont plus puissants. Vous n'avez pas compris les dieux! Les dieux ne sont ni méchants, ni cruels, ni parjures, ni débauchés : ils ont des perfections, non des vices.
KALLIKLES
Continue, étranger, nous t'écoutons avec la plus grande attention.
Quelle est la véritable nature des dieux? Ils sont les images inaltérables de la cause qui les a créés. Les dieux immortels sont semblables au Dieu, mais ne sont pas le Dieu. Le Dieu est la Cause première : il existe avant toutes
RALLIKLÉS
Dis-le, Aglaophamos ; mais, je t'en supplie par la bonne déesse, ne prends pas, pour le dire, ce visage courroucé : sinon, je vais penser que le dieu, qui anime ton discours, est en colère, et je redoute la colère du dieu.
. La Science encombrera le monde de fabriques, qui seront, pour les artisans, des foyers de misère et de mort ; elle perfectionnera les instruments de meurtre, elle développera la haine, si intense déjà, entre les riches et les pauvres, elle multipliera les besoins des hommes : en un mot, elle rendra infiniment plus précaire et plus dure la vie de Thomme sur la terre.
Et tous seront malheureux, plus encore que les autres, les repus et les blasés, qui rôderont, inquiets, à Taffût des plaisirs, sans que leur soif de jouir puisse jamais être satisfaite ! Cette parole de Platon est belle, Kalliklès, et profonde : Tinjuste tyran sur le trône, au milieu des délices, est le plus misérable des mortels !
Il ne serait pas étonnant, mon ami, que, lassés de souffrir sous le gouvernement des savants, la plupart des hommes en arrivassent à se révolter contre cette opinion fausse que la Science seule est ouvrière du bonheur 1 Imagine que dans deux siècles d'ici, dans trois peut-être, — je veux donner à la Science le temps d'éclore et de porter ses fruits, — . imagine que les hommes, vivant alors selon la Science et malheureux par elle, aillent trouver un autre Kalliklès, qui sera un des savants les plus respectés de la cité, afin de se plaindre à lui des maux qu'ils endurent.
KALLIKLÈS
Il y aura donc encore un Kalliklès ?
Il y aura toujours des Kalliklès. Et le Kalliklès qui sera vivant à cette époque écoutera en souriant les plaintes de ces hommes, de même que tu m'écoutes en souriant.
Ils diront: « Cette vie artificielle n'est pas la vie; nous avons désappris la résignation, nous ne savons plus vivre. Et pourtant nous voulons vivre, nous avons besoin de vivre. Enseigne-nous cette science de vie qui nous rendra plus heureux. Tu nous as appris à rechercher les plaisirs, et la chasse aux plaisirs est cause que nous passons la vie à nous faire souffrir les uns les autres. N'y a-t-il pas d'autre but à la vie ? »
Kalliklès, que répondra Kalliklès à ce discours?
KALLIKLÈS
Tu le sais mieux que moi, vénérable Aglaophamos.
Voici sa réponse : « Pourquoi vous plaignez-vous, mes amis? La Science est puissante et belle et les savants ont fait de grandes choses. Ils vous diront exactement le nombre de stades qui séparent la terre de la lune : la plupart de leurs inventions sont merveilleuses, N'est-ce pas la Science qui a permis à tous les arts de se développer, grâce auxquels il est donné aux hommes d'à présent de vivre une vie compliquée de mille besoins à satisfaire que ne connaissaient pas leurs ancêtres? Nous savons aussi à peu près maintenant le comment et le pourquoi de beaucoup de choses qui nous étaient cachées autrefois. Quand le médecin ne nous guérit pas, il nous dit du moins très exactement pour quelles raisons il ne peut pas nous guérir. Il ne faut pas, mes amis, vous plaindre de la Science. Admirez l'étendue de sa puissance : elle nous a appris, cette Science merveilleuse, qu'il
iig LE MYSTÈRE DE PLATOff
n'y avait rien à craindre pour Thomme, non pins qu'à espérer après celle vie. »
— « Mais, diront-ils, c'est de ne plus espérer que nous mourons. Votre science a tout détruit : la crainte et Fespé^ rance, et nous ne savons plus comment vivre. »
— « En ce cas, mes amis, répondra Kalliklès, je ne sais au juste ce que vous demandez. J'ignore cette science que vous réclamez à grands cris. Je crains qu'elle ne soit pas scientifique. J'ai entendu dire qu'il existe, loin d'ici, au delà des colonnes d'Héraklès, une île dont on m'a vanté la beauté et le climat délicieux. Ceux qui l'habitent se proclament heureux. Dans cette île vit un sage qui leur a appris le bonheur. C'est là du moins ce que certains navigateurs racontent. Allez le trouver. »
— « Et quel est ce sage ? »
— « On le nomme Aglaophamos. »
KALLIKLÈS
Par Athéna, la bonne déesse, penses-tu, hôte de Platon, que tu seras encore vivant dans trois siècles d'ici ?
Aglaophamos est immortel comme le Dieu qu'il représente. Il doit vivre pour enseigner aux hommes la Vérité, la Vie et le Bonheur.
KALUKLÈS
Tu parles avec une assurance telle que je n'ose plus rien opposer à ton discours. Dis-moi,:* cette île merveilleuse, dont tu viens de parler, existe-t-elle du moins ?
Elle existe, ou plutôt elles existent, car elles sont trois : ce sont les îles Fortunées.
KALLIKLÈS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier.
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres hommes. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous diras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
AGLAOPH>^MOS
C'est pour le dire que je suis venu jusqu'à vous.
Il ne faut pas chercher le bonheur dans une vie de plaisirs éphémères, ni dans cet espoir que la Grande Nature, devenue l'esclave et la servante de l'homme, réalise jamais tous ses souhaits. Elle est d'essence divine, elle garde jalousement les secrets qui font sa puissance : elle commande, elle n'obéit pas. Ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher le bonheur. La science qui importe est celle qui vient du Dieu, toutes les autres sont vaines. Il faut aimer le Dieu. Dans l'amour du Divin réside la joie véritable, la joie qui ne finit pas. C'est cette joie que je vous apporte.
Hommes d'Athènes, je suis venu afin de vous révéler le Dieu!