PI/ATON
Et nous t' écouterons avec attention, mon cher hôte.
Je te dois avertir, toutefois, avant que tu ne t'engages dans ce nouveau sujet, qu'il ne faut pas oublier le Discours. Ce ne serait ni bon, ni beau. Le dieu de l'harmonie se regarderait comme offensé, si nous méprisions les règles qu'il impose.
Vous êtes témoins, mes amis, que je n'ai pas abusé des privilèges que me donne ma fonction de chorège. J'ai laissé le Discours courir à sa fantaisie. C'est ainsi qu'il me plaît et que je l'aime. Tantôt il va en avant, comme pour explorer l'horizon, puis il retourne; parfois il s'attarde et joue, comme font les enfants avant d'entrer à l'école. Tout cela lui est permis, à la condition qu'il n'oublie pas qu'il est le Discours, c'est-à-dire qu'il tend à un but.
Nous sommes assemblés en ce lieu pour résoudre le
redoutable problème qu'Eudoxos nous a proposé : l'âme de l'homme est-elle, ou non, immortelle?
Révèle-nous ton dieu, Aglaophamos, et nous te serons reconnaissants; mais, je t'en prie, n'oublie pas à quelle question doit répondre le Discours.
Je démontrerai, Platon, ou, pour mieux dire, je montrerai que l'âme de l'homme est immortelle.
PLATON
Et ta démonstration réjouira l'âme de Sokratès. Nous t'écoutons.
KALLIKLÈS
Attends encore un peu, Aglaophamos. Je voudrais interroger Antisthénès. {A Antisthénès.) Voyons, mon ami très cher, secoue cette bienheureuse ataraxie où tu te complais depuis que la discussion est engagée et réponds-moi : n'as-tu pas une opinion à émettre sur ce qui a été dit jusqu'à ce moment?
ANTISTHÉNÈS
Aucune, ô Kalliklès. Ce qu'affirment les hommes ou ce qu'ils nient est également nécessaire : ce qui doit être sera. Les discours, qui font eux-mêmes partie du cours nécessaire des choses, sont impuissants à y changer quoi que ce soit. C'est folie de croire que l'avis d'un homme prévaudra sur ce que les dieux ont décidé de toute éternité. Appliquonsnous à pénétrer la raison des choses, à les voir sous leur forme éternelle : le reste est inutile et vain. La solution des autres problèmes dépend de la solution donnée au problème fondamental : l'homme est-il libre? J'affirme qu'il ne l'est pas. Rien n'est libre dans l'Univers, ni les choses, ni l'homme. Tout ce qui est est nécessaire et ne peut pas être
autre, ou autrement qu'il est. Si Toccasion m'est offerte de soutenir cette doctrine, j'interviendrai dans la discussion ; jusqu'alors je dois me taire, 6 Kalliklès.
KALLIKLÈS
Rentre dans la béatitude, mon cher Ântîsthénès; peut-être as-tu déjà atteint ce bonheur que nous attendons?
PLATON
Peut-être? Le Discours, Antisthénès, nous conduira, tôt ou tard, à l'examen du redoutable problème; il nous invite, à présent, à écouter Aglaophamos et à discuter sa doctrine.
La vérité, Platon, se révèle, mais ne se discute pas. Elle ordonne à tous, dès qu'elle est connue, de lui rendre hommage et de s'incliner humblement.
Hommes d'Athènes, les dieux que vous adorez ne sont pas de faux dieux; ils sont dignes des honneurs prescrits par la loi, et cependant ils ne sont pas le Dieu.
KALLIKLÈS
Tu nous laisses nos dieux, ô étranger; je te rends grâces. Je craignais que ton éloquence ne s'attaquât aux dieux que nos ancêtres nous ont appris à honorer et à aimer : Zeus- Père et sa fille, qui nous protège, la sage Athéna, et encore Aphrodita, la déesse à jamais vénérable, et son fils Éros, l'enfant-dieu dont la victorieuse image se dresse devant nous si élégante dans sa beauté !
Honore encore les autres, Kalliklès, ainsi qu'il est ordonné»
Ils sont des dieux! Honore Apollon porte-lyre et Poséidon le maître de la mer profonde, et Ares, et Héra, mère d'Héphaïstos, et Héphaïstos fils de Héra, et Hermès, et Artémis, et Hestia, et Démeter! Dieux et déesses ont également droit à un culte. Mais ce que j'exige, et de toi et des autres, et de tous les hommes, c'est que vous connaissiez exactement Tessence, la nature et la fonction des dieux. Il faut les connaître pour les aimer comme il convient et les honorer dans son cœur.
KALLIRLÈS
Nous les connaissons, Aglaophamos, comment ne les connaîtrions-nous pas?
Vous ne les connaissez pas. Vous n'avez su ni pénétrer leur essence, ni remonter à leur cause. Hommes, vous avez jugé des dieux comme vous auriez jugé des hommes : vous vous représentez les dieux et les déesses comme des hommes et des femmes surhumains. Vos passions honteuses, vos turpitudes, vos jalousies, vos colères et vos haines, vous les attribuez aux dieux I Vous les concevez méchants, semblables à vous, et d'autant plus redoutables qu'ils sont plus puissants. Vous n'avez pas compris les dieux! Les dieux ne sont ni méchants, ni cruels, ni parjures, ni débauchés : ils ont des perfections, non des vices.
KALLIRLES
Continue, étranger, nous t'écoutons avec la plus grande attention.
Quelle est la véritable nature des dieux? Ils sont les images inaltérables de la cause qui les a créés. Les dieux immortels sont semblables au Dieu, mais ne sont pas le Dieu. Le Dieu est la Cause première : il existe avant toutes
choses, il est unique, il est caché. Existant avant les choses qui ne sont que par lui, il ne peut recevoir aucune figure. Cause de tout ce qui est, il est dans tout ce qui paraît et ne peut lui-même ni changer, ni se corrompre : il est immuable, il est éternel. Il est Tesprit invisible qui pénètre toutes les parties de l'Univers et qui, par sa présence, anime et meut la nature. Le définir est impossible. La seule idée approchante, et pourtant si éloignée encore, qu'un homme puisse donner de la puissance et de la majesté du Dieu, sera de dire : il a pour corps la Lumière et pour âme la Vérité î
Tel est, hommes d'Athènes, le Dieu véritable, le Dieu inconnu, le Dieu qu'on ne peut pas nommer, Celui dont la pensée et la volonté ont créé toutes choses.
KALLIKLÈS
Et nos dieux, ô étranger, ces dieux que tu nous a permis d'aimer, que sont-ils et quel est leur office, si ton Dieu inconnu suffit à créer le monde et à le diriger?
Je l'ai dit : ils sont les images inaltérables du Dieu, les symboles intelligibles de sa majesté et de sa puissance. C'est en connaissant les dieux que nous pouvons nous rapprocher du Dieu. Sa nature, il est vrai, reste toujours, pour nous qui sommes imparfaits, incompréhensible. Le Dieu seul peut prendre du Dieu une idée adéquate. Mais, nous pouvons juger de la majesté, de la puissance et de la beauté de la Cause par la majesté, la puissance et la beauté des eff'ets qu'elle produit. Les dieux sont les premiers effets de la première Cause qui est le Dieu I
L'Éther lumineux, la chaleur bienfaisante d'Hélios qui fait croître, sur la terre, les plantes, les animaux et les hommes, nous signifient la toute-puissance du Dieu : c'est pourquoi
nous honorons Zeus et Apollon porte-lyre, Tharmonie souveraine et rharmonie qui crée.
Tout-puissant dans le ciel, il est aussi tout-puissant dans les mers. Elle éclate, la puissance souveraine du Dieu, dans la violence des vagues, qui se dressent, comme de blanches cavales, pour escalader les rochers. Poséidon ébranle les terres et gouverne la mer!
Il est encore, le Dieu des dieux, Fintelligence qui sait tout, qui connaît tout, qui prévoit tout, et nous aimons Athéna, la bonne déesse, et nous admirons Téloquence et la subtilité d'Hennés!
Il représente, dans Héra, les puissances mystérieuses de la génération ; dans Artémis, la vie obscure des animaux et des arbres; dans Hestia, la joie calme du foyer, la vie chaste et tranquille du sage.
La flamme ardente, qui se tord le long des métaux, grâce à laquelle le démiurge forgera des épées ou des socs de charrue, nous est un signe que le Dieu est artiste, et nous vouons un culte à Héphaïstos, le boiteux sublime !
Et la beauté du Dieu est telle qu'elle a provoqué de tout temps Tadoration des hommes. Aphrodita, mère des Gjrâces, est vénérable entre les déesses. Elle transparaît, la beauté du Divin, dans la noblesse de la stature et dans Tharmonie des traits du visage, et, encore, dans le sourire qui éclôt aux lèvres de la femme : ce sourire qui attire, qui fascine les hommes, qui appelle Tamour. Et les races se propagent, obscurément obéissantes aux séductions de la beauté!
KALUKLÈS
Tu nous a révélé, Aglaophamos, le dieu inconnu qui préexiste aux dieux. Je crains qu'il ne ressemble un peu à l'Être que chantait le vieux Xénophanès. N'a-t-il pas dit, cet ancien redoutable, que l'Être est tout ce qui est, et qu'il sait tout, qu'il connaît tout, qu'il est dieu! Peut-être encore
que ta doctrine sur le dieu inconnu se pourrait comparer à ce secret que Parménidès a confié à nos profondes méditations : que ce qui est est, que Têtre est Un, identique à luimême, qu'il est immobile et parfait, qu'il n^admet aucun changement.
N'est-ce point là ta pensée, Aglaophamos, ou bien ma pauvre intelligence n'a-t-elle pas su la comprendre?
Tu n'a pas compris, Kalliklès. Ton intelligence est préoccupée de comprendre autre chose que ce qu'il faut comprendre. Je révèle le Dieu, non pas la nature du Dieu. Je révèle qu'il est, non pas ce qu'il est. Il n'est pas donné aux mortels de pénétrer sa nature. Il n'est pas l'Être qui est, il est l'Être qui fait. Il est la Cause qui réalise, non l'eflTet réalisé. Ce qui est est, et ne fait pas. Si l'œuvre ressemble à l'artiste, elle n'est pas l'artiste. L'artiste peut contempler son œuvre, il se distingue de son œuvre par sa contemplation même : il se connaît. Nous, nous connaissons l'œuvre, mais nous ignorons l'artiste. Nous savons seulement cela de lui, qu'il est le créateur tout-puissant, source de toute intelligence. Nous connaissons sa beauté, ses perfections, mais sa nature, son être, nous ne le pouvons atteindre. Pourquoi est-il l'éternelle raison d'être, la puissance créatrice sans antécédents et sans matière? C'est là ce que l'esprit d'un homme ne pourra jamais sonder!
KALLIKLÈS
11 me semble, étranger vénérable, qu'en ce moment je pénètre plus avant dans ta pensée. Ta révélation consiste à affirmer l'existence d'un être, que tu déclares ne pouvoir expliquer. Tu attribues à ton dieu les qualités les plus hautes : il est la puissance souveraine, il est créateur, et tu ne peux me dire ni d'où lui vient cette toute-puissance, ni
ni comment il la possède. Me parler de ce dont Texistence est invérifiable d'une part, et de l'autre incompréhensible, c'est exactement me parler de ce qui n'existe pas. Quand je déclare que Platon existe, je suis prêt à dire ce qu'est Platon, et, si l'on veut, je dirai qu'il est assis près de moi, et qu'il est vieux, et encore, qu'il est éloquent, et enfin, qu'il est mon ami, quoi qu'il m'ait souvent pris pour un ennemi, les jours où nous discutions sur la vérité et sur la justice, Mais si je disais, ô hôte de Platon, qu'un certain Platon existe et qu'il est un grand philosophe, cependant qu'on ne sait où il est ni d'où il vient, ni même s'il est homme ou poisson, je ne serais pas plus avancé en connaissances réelles, que si je niais l'existence de Platon. On ne peut pas séparer l'être des conditions qui le font connaître.
Kalliklès d'Athènes, tous tes sophismes ne prévaudront pas contre la vérité. Le moment n'est pas d'aiguiser des arguments subtils : il faut écouter et entendre. Applique ton esprit à recevoir la vérité, accepte-la sans orgueil. Il ne s'agit pas de savoir qui l'emportera dans la discussion, du vieux Kalliklès ou du vieil Aglaophamos, et, le discours fini, une couronne de lauriers ne sera pas décernée au vainqueur. Tu comprendras mes paroles dès que tu ne feras plus effort pour ne pas les comprendre.
KALLIKLÈS
Comment comprendre, mon cher ami, et quelle chose comprendre? Tu avoues toi-même que tu ne peux pas expliquer.
Il faut comprendre cela même, Kalliklès, qu'il y a quelque chose qui ne se peut pas comprendre et expliquer. Écoute :
n'y avait rien à craindre pour Thomme, non plus qu'à espérer après cette vie. »
— « Mais, diront-ils, c'est de ne plus espérer que nous mourons. Votre science a tout détruit : la crainte et l'espérance, et nous ne savons plus comment vivre. »
— « En ce cas, mes amis, répondra Kalliklès, je ne sais au juste ce que vous demandez. J'ignore cette science que vous réclamez à grands cris. Je crains qu'elle ne soit pas scientifique. J'ai entendu dire qu'il existe, loin d'ici, au delà des colonnes d'Héraklès, une île dont on m'a vanté la beauté et le climat délicieux. Ceux qui l'habitent se proclament heureux. Dans cette île vit un sage qui leur a appris le bonheur. C'est là du moins ce que certains navigateurs
racontent. Allez le trouver. »
— « Et quel est ce sage ? »
— « On le nomme Aglaophamos. »
KALLIKLÈS
Par Athéna, la bonne déesse, penses-tu, hôte de Platon, que tu seras encore vivant dans trois siècles d'ici ?
Aglaophamos est immortel comme le Dieu qu'il représente. Il doit vivre pour enseigner aux hommes la Vérité, la Vie et le Bonheur.
KALLIKLÈS
Tu parles avec une assurance telle que je n'ose plus rien opposer à ton discours. Dis-moi.:* cette île merveilleuse, dont tu viens de parler, existe-t-elle du moins ?
Elle existe, ou plutôt elles existent, car elles sont trois : ce sont les îles Fortunées.
KALLIKLÈS
Je les connais. Bien des fois, pendant ma première enfance, la douce esclave qui m'a nourri m'a conté la merveilleuse histoire. Je sais qu'il y coule des fontaines de miel et des rivières de lait. Elle disait aussi les malheureuses amours d'Ariana, la fille de Minos, et d'autres fables que j'aimais et que je n'ai pas su oublier.
Cesse de jouer, Kalliklès. Mes paroles sont les plus sérieuses et les plus sacrées qu'un homme puisse prononcer devant d'autres hommes. Ces îles que j'ai nommées n'ont rien de celles de la fable ; il n'y coule ni fontaines de miel, ni rivières de lait. Les hommes qui l'habitent ne connaissent pas la mollesse et doivent à un travail opiniâtre le pain de chaque jour. Pourtant ils se proclament les plus heureux d'entre les mortels.
J'espère, si le Divin ne m'abandonne pas, revoir bientôt cette patrie d'élection où je commande au nom du Dieu.
KALLIKLÈS
Je voudrais connaître ces hommes pour qui c'est une joie de vivre. Si je n'étais si vieux et si perclus, je te demanderais, ô étranger, l'autorisation de te suivre quand tu quitteras Athènes. Mais le temps n'est plus, pour moi, des voyages lointains.
Ce me serait pourtant une joie, avant que ce moment ne vienne, pour les miens, de sacrifier un coq à Asklépios, le demi-dieu, d'apprendre de toi par quelle méthode tu as pu enseigner à des hommes à conquérir le bonheur. Nous diras-tu quelle est cette vie heureuse, vénérable Aglaophamos, ou bien le dieu s'opposerait-il à ce que tu nous fisses une telle révélation?
AGLAOPH>^MOS
C'est pour le dire que je suis venu jusqu'à vous.
Il ne faut pas chercher le bonheur dans une vie de plaisirs éphémères, ni dans cet espoir que la Grande Nature, devenue l'esclave et la servante de l'homme, réalise jamais tous ses souhaits. Elle est d'essence divine, elle garde jalousement les secrets qui font sa puissance : elle commande, elle n'obéit pas. Ce n'est pas dfe ce côté qu'il faut chercher le bonheur. La science qui importe est celle qui vient du Dieu, toutes les autres sont vaines. Il faut aimer le Dieu. Dans l'amour du Divin réside la joie véritable, la joie qui ne finit pas. C'est cette joie que je vous apporte.
Hommes d'Athènes, je suis venu afin de vous révéler le Dieu!