‹ Le mystère de Platon: AglaophamosChapitre 23 sur 23 · D'après Platon. Critias ou V Atlantide^ Passim · texte numérisé non relu

D'après Platon. Critias ou V Atlantide^ Passim

nous connaissons les effets et les causes, nous pouvons dire comment ce qui est, est, et comment ce qui n'est pas, n'est pas. C'est à la Science que nous devons notre supériorité sur le reste des hommes et le bonheur dont nous jouissons. Nos pères nous ont enseigné que des êtres surnaturels et tout-puissants avaient été leurs conseillers, leurs guides et leurs éducateurs : nos pères ont menti. Plus instruits maintenant, nous savons que l'intelligence des hommes suffit à diriger les forces naturelles, de façon que, soumises et captives, elles servent au bien-être, au plaisir, à la joie. Etant les plus savants nous sommes les plus heureux ; nous sommes les maîtres des airs, de la terre et des mers. Nos chars ailés se meuvent dans l'air subtil aussi facilement que les oiseaux légers. Nous avons obtenu, par l'emploi des métaux, des effets merveilleux, nous avons inventé des moyens terribles de détruire les villes et de ravager les campagnes, et nos grands navires sont les plus rapides; aucun ennemi, quelle que soit sa puissance, ne peut nous résister. Nous défierions les dieux eux-mêmes, s'il existait des dieux. »

Ainsi parlaient, hommes d'Athènes, les Atlantes superbes. Us employèrent leur puissance à conquérir d'immenses contrées. Ils soumirent à leur empire toute la côte africaine, depuis les colonnes d'Héraklès jusqu'à l'Egypte. Des peuples entiers furent traités en esclaves, employés à extraire les métaux, à cultiver les champs pour des maîtres étrangers, à faire jouer, nuit et jour, on ne sait plus quelles machines. Condamnés ainsi à la plus terrible, à la plus précaire des existences, ils travaillaient sans repos pour satisfaire au luxe des conquérants qui vivaient dans l'oisiveté et la débauche.

Avec le culte des dieux, la vertu avait disparu de la terre des Atlantes. Ni les serments n'étaient respectés, ni les promesses tenues : chacun s'appliquait à tromper les autres. La Science avait détrôné les dieux. Mais cette science elle-même dont ils étaient si fiers ne tarda pas à les abandonner. Abêtis

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par l'abus des plaisirs, les Atlantes n'étaient plus en élal de chercher et de comprendre la raison des choses ; ils ^i" proclamaient encore très savants quand ils étaient plus semblables à des bètes sauvages qu'à des hommes. les plus misérables des êtres, vivant en dehors de l'idée de Dii^ii, uniquement occupés à imposer le travail et la souffrance au \ étrangers, et bientôt à se faire souffrir les uns les autres : car ils ne tardèrent pas à se diviser en se disputant enln' eux leurs conquêtes! Alors les guerres succédèrent au\ guerres, les révoltes aux révoltes. Finalement les esclave.*, que les grands avaient initiés aux secrets terribles dont Ui connai-ssance permet de détourner les forces de la nature pour la satisfaction des passions humaines, s'insurgèrcni contre leurs maîtres et tournèrent contre eux les armi's dont ils avaient appris le maniement. Beaucoup d'Atlaulrs périrent dans ces révoltes et dans ces guerres.

De tels crimes et de tels forfaits fmirent par lassfr la patience de dieux. Alors, Zeus-Père, qui gouverne selon ia justice, à qui rien n'est caché, voyant la dépravation decelN' race autrefois si vertueuse, rassembla les dieux dans If sanctuaire du ciel, et, lorsqu'ils furent tous réunis, prit la parole en ces termes :

« dieux, les Atlantes sont de tous les hommes les plu^ injustes et les plus impies. Qu'ils soient retranchés de l'existence ! Les autres contrées de la terre comprendront alors el qu'il faut honorer les dieux et qu'il faut vivre selon la justice. » Ainsi parla Zeus-Père, et les dieux approuvèrent ses sages paroles. Poséidon exécuta la sentence. Obéissant à Poseïdon, la mer immense entrouvrit ses abîmes, et la grande île, plus grande que l'Europe et l'Afrique réuniis, disparut à jamais. A la place de la plus florissante des lerri's. on ne rencontre plus aujourd'hui qu'un limon qui arrête li's navigateurs et rend la mer impraticable.

C'est ainsi, Kalliklès, que les plus cruels et les plus

impies des hommes furent frappés par l'éternelle justice des dieux!

EALtIKtËS

C'est un beau mythe, Aglaophamos.

PLATOM

Certes, mon cher hôte, et beau h méditer.

AGLAOPHAHOS

La fantaisie des hommes, d'âge en âge, s'est appliquée à donner à cette fable un caractère de plus en plus merveilleux, je ne vous ai pas dit toutes les actions prodigieuses que la science des Atlantes leur permettait d'accomplir. Dans un mythe la lettre importe peu, c'est l'esprit qu'il faut dégager.

EALLIKLÈS

Et nous l'avons compris, divin Aglaophamos, et Eudoxos lui aussi, s'il n'eût pris impétueusement la fuite, aurait pu, d'après tes paroles, prévoir l'avenir que les dieux réserveraient à cette société selon la science, que son génie voudrait instituer. Dis-moi, maintenant : le dieu a-t-il épargné ces trois iles que vous avez découvertes, afin qu'elles servissent d'asile à ceux d'entre les hommes qui seraient restés fid^es Ma loi divine? ou bien serait-ce pour une autre rai-

AGLAOPBAHOS

La sagesse du Dieu est infmie, Kalllklès. Pourquoi hésiterions-nous à croire que la divine providence a sauvé de la ruine, CE vue d'y recevoir les fidèles disciples de Pythagoras chas:iL^s de leur patrie, les trois îles dé l'Océan? C'est là que mes prêtres étudient dans le silence et méditent sur les grands problèmes. C'est de là que je suis parti, c'est de là

que d'autres partiront pour enseigner aux hommes la Parole et la Vie.

RALLIKLÈS

Ce qui ne laisse pas de m'étonner quelque peu, mon cher ami, c'est que tu aies pu si facilement ramener à la vérité des hommes habitués à vivre dans le mensonge, Tinjustice et Terreur.

Que veux-tu dire, Kalliklès?

RALLIKLÈS

Les hommes qui vivent dans ces îles où les dieux t'ont conduit ne sont-ils pas les descendants de ces Atlantes que tu as appelés les plus vicieux et les plus injustes des hommes?

Je l'ignore, Kalliklès. Je croirais plutôt que ce sont des fils de quelques esclaves qui, lassés de souffrir, s'étaient enfuis et s'étaient réfugiés dans les cavernes des montagnes les plus élevées. Cela m'expliquerait que les habitants de nos îles ne soient remarquables ni par Tintelligence ni par la beauté. D'un caractère doux et craintif, ils sont habitués à l'obéissance. Jamais ils n'ont songé à se révolter contre la loi qu'ils savent être la loi juste ; ils aiment les prêtres qui les gouvernent et se déclarent heureux.

RALLIKLÈS

Et le pouvoir, Aglaophamos, de quelle manière Texerces-tu dans les îles?

Ce sont les prêtres qui commandent, et je commande aux prêtres. Les bons bergers font les bons troupeaux. Nos sujets nous aiment parce que nous les aimons. Leurs joies sont

nos joies, leurs douleurs sont nos douleurs; nous les dirigeons avec douceur vers la justice et vers la vérité. Nous ne réclamons d'eux qu'une seule chose, c'est qu'ils obéissent strictement à la loi édictée par les dieux, la loi sainte dont je vous ai donné plus haut les saintes formules. C'est la seule contrainte, elle est nécessaire, mais elle suffît pour faire régner la paix dans les esprits et dans les cœurs.

Dans nos îles, mon cher Kalliklès, on ne trouve ni riches ni pauvres : l'or, l'argent et les pierres précieuses sont également méprisés. Les prêtres imposent à chacun la fonction qu'il doit remplir : les uns étudieront les livres sacrés et seront prêtres un jour, d'autres apprendront à bâtir les demeures des hommes et les temples des dieux, ceux-ci seront agriculteurs, ceux-là conduiront les troupeaux. Chacun travaille selon ses forces, et les fruits de la terre sont mis en commun et distribués, par les prêtres, une fois par semaine, selon les besoins des familles. C'est une vie frugale et saine que nous menons. A des heures fixées, nous célébrons le culte du vrai Dieu, nous honorons les dieux, les héros glorieux et les démons bienfaisants. Je ne sais si tu seras étonné d'apprendre que dans les trois îles le nom d'Aglaophamos est béni.

KALLIKLÈS

Le contraire serait étonnant, quoique ce ne soit pas une chose rare de voir les hommes se révolter contre ceux qui leur veulent du bien.

A6LA0PHAM0S

On ne se révolte pas, mon ami, contre l'autorité d'Aglaophamos.

KALLIKLÈS

Mais si tu venais à mourir?

Si les dieux, Kallikiès, daignent me rappeler daDs leur société oii j'ai déjà vécu, la loi que j"ai enseignée aux hommes suffira pour les conduire. Les hommes passent, mais non la Loi, qui est éternelle, témoignage de l'éternelle providence des dieux.

Et si ceux-là se révoltaient qui maintenant commandent à ta place dans les lies? Les prêtres sont des hommes, Aglaophamos; ne se pourrait-il que cette ambition germât dans le cœur de l'un d'entre eux de s'emparer du pouvoir, convaincu, ou feignant de l'être, qu'il est plus que toi digne de la couronne royale?

Ce danger n'est pas à craindre. Les prêtres sont des hommes et les hommes ont des passions; mais j'ai instruit les prêtres, ils sont devenus les organes de la Loi, et jamais cette idée ne se présentera à l'esprit de l'un d'eux de désobéir au Prêtre des prêtres.

Ëcoute : parmi les enfants dont l'intelligence est la plus curieuse et la plus vive, nous choisissons ceux qui seront les prêtres. C'est une tâche difficile de les former et de les instruire. 11 faut d'abord discipliner leur caractère, refréner leurs caprices, éteindre leur énergie native, dompter leur volonté. Ils apprennent à obéir avant d'apprendre à commander. Les sentiments les plus intimes et les plus profonds de leur conscience ne doivent jamais transparaître ni dans leurs paroles ni sur leurs visages. Que votre visage ne se ride jamais, leur disons-nous ; que les hommes ne puissent jamais s'apercevoir que vous éprouvez de la joie, ou de la crainte ou de l'inquiétude. Ce ne sont plus des hommes, mais des prêtres, des organes inflexibles de la divinité. Ils sont

20a LE MYSTÈRE DE PLATON

habiles dans la discussion des doctrines, et pleins de douceur. Les méchants, quelles que soieot leur intelligence et leurs ruses, ne réussiront jamais à substituer des erreurs aux vérités que mes prêtres enseignent. Us sont, Kalliklès, très instruits dans l'appréciation des textes de la Loi, et très adroits pour dérouter et pour confondre les impies.

lis n'ont d'autres joies sur la terre que de commander aux hommes, au nom du Dieu, et pour le bien des hommes, et ils ne peuvent commander qu'à celte condition qu'ils obéiront eux-mêmes strictement. Ils comprennent cela. Aux hommes ils abandonnent les joies humaines. Ils ne fondent pas de famille; leur âme est comme un asile inviolable où jamais ne pénétreront les passions impures : la colère, l'envie, la haine, les tentations des amours charnelles, qui de tout temps ont perdu les hommes. Les prêtres, Kalliklès, ne peuvent être que les représentants de la loi divine, et, une fois leur éducation- achevée, quand ce moment arrive où leur est conférée la dignité sacrée, tu peux être assuré qu'ils ont été soumis h une discipline telle qu'il leur est impossible de faillir.

Et ce n'est pas tout. Les prêtres dirigent les hommes et les surveillent, mais les prêtres sont surveillés par d'autres prêtres. La dignité du surveillant est supérieure à celle du prêtre. El les surveillants sont surveillés, à leur tour, par les surveillants des surveillanls, qui occupent dans l'Etal les charges les plus hautes, au-dessus desquelles il n'en est qu'une, celle du Père vêtu de blanc que, seuls, peuvent surveilk-r les dieux immortels. Il est le Prêtre des prêtres, le souverain des trois îles; il sera le souverain de l'univers!

KALLIKLÈS

El lu es le père, Aglaophamos?

AGLAOPHAHOS

•le suis le Père, celui auquel le Dieu a donné la

mission redoutable de commander aux hommes et aux prêtres.

KALLIELÈS

Et pourtant tu as quitté ton peuple pour venir jusqu'à nous.

Le Dieu m'a ordonné de quitter l'île et d'apporter aux hommes la vérité. Il m'a dit : va! et je suis parti. J'ai quitté le palais où je vivais employant mes forces à diriger les hommes selon les desseins du Dieu, j'ai revêtu le manteau du plus humble de mes prêtres, j'ai ceint mes reins d'une corde et je suis parti. Un navire m'a transporté de l'île sur la côte africaine et j'ai suivi la côte. Ni les injures, ni les insultes, ni les coups n'ont été épargnés à mon corps ; mais jamais le Dieu n'a abandonné celui auquel il avait confié la mission d'instruire les hommes.

J'ai souffert I Quelles joies, pourtant, quelles joies délicieuses, lorsque, sur une place publique, à l'entrée d'un port, parfois sur la borne d'un carrefour, je disais à des esprits humbles qui ont soif de vérité la parole du Dieu. Et ceux-là accueillaient la parole. Ils aimaient l'humble prêtre venu de si loin pour leur apporter la loi de justice et de vérité. Partout, dans toutes les colonies grecques ou phéniciennes, parmi ceux qui adorent le feu et le cruel Moloch, en Egypte, où une secte puissante de prêtres impies a voué un culte à des animaux impurs, partout, au nom des dieux, j'ai livré le bon combat, j'ai répandu à pleines mains la vérité. Après moi d'autres viendront et d'autres encore.

Vous savez, hommes d'Athènes, dans quelles circonstances Platon m'a rencontré en Sicile. Il m'a conduit vers vous et je suis son hôte. A vous, les esprits l^s plus ingénieux et les plus profonds que la Hellas ait enfantés, j'ai dévoilé les arcanes de la doctrine de Vérité et de Vie. Bientôt, je conti-

nueraî ma route, j'irai droit devant moi, protégé par les dieux, jusqu'au moment où Tordre me sera donné de retourner dans mon île : là sera le repos et la récompense. Platon ! sois assuré que mes prêtres et moi nous sommes ceux que les dieux ont désignés pour conquérir le monde !

Pour conquérir le monde !

Quelle chose étrange et admirable, mes amis, que le Discours! Rien n'est plus capricieux ni plus rebelle à une règle. Il s'échappe toujours de la voie qu'on lui a marquée. Les poulains brisent les clôtures des prairies et vagabondent jusqu'au moment où un écuyer habile a su les dresser et les réduire à l'obéissance; mais personne, à ma connaissance, pas même mon vénéré maître Sokratès, n'a pu contenir le discours des hommes. Que de détours il prend avant d'arriver au but !

Au nom de cette science nouvelle qu'il apporte, Eudoxos s'est efforcé de montrer que l'âme de l'homme n'existait pas. Selon lui, c'est une absurdité de soutenir qu'elle peut, après la mort, entrer dans une vie nouvelle qui ne finira jamais. Afin d'honorer ta mémoire, mon doux maître, j'ai répondu à Eudoxos. J'ai dit en quel sens l'âme existait et quelles étaient ses fonctions admirables. J'aurais dû, ensuite, m'appliquer à vous persuader que l'âme des hommes était libre, capable de choisir et d'accomplir un acte en pouvant choisir et accomplir son contraire, et enfin qu'elle était immortelle. Pour obéir aux lois de l'hospitalité, j'ai cédé la parole à Aglaophamos, et l'exposition de ma doctrine reste inachevée. Elle ressemble à une maison dont les fondements sont posés et qui attendrait encore une toiture.

KALLIKLËS

La maison s'achèvera plus lard et nous l'admirerons, Platon, si elle est, comme je l'espère, harmonieuse et belle. Sois assuré pourtant qu'elle ne s'achèvera pas sans que tu combattes encore. Aurais-tu oublié que notre Antisthénès s'est engagé à nous démontrer que l'àme était incapable de se décider librement. Entendrons-nous tes arguments, Antisthénès?

ANTISTBÉMÈS

J'ai dit que je répondrais à Platon ; la question de la liberté de l'homme est la seule qui mérite d'être discutée.

Ce sera un beau combat et j'adresserai des éloges au vainqueur. Aujourd'hui, Aglaophamos a réduit son adversaire à la fuite, et je dis : gloire à toi, Aglaophamos!

Maintenant, ô chorège, ton devoir est de conclure et de conclure brièvement. La nuit avance à grands pas ; je parierais que, déjà, mon esclave favori est assis devant la porte de ma maison ; il attend mon retour, combinant dans son esprit les reproches qu'il devra m'adresser.

Il ne suffit pas à Aglaophamos, mon cher Kalliklès, d'avoir vaincu un savant ; il vise plus liaut et plus loin. Tu as entendu son dernier mot : il est celui que le dieu a désigné pour conquérir le monde!

KALLIKLÈS

Je l'ai entendu, Platon, et Antisthénès, lui aussi, l'a entendu.

Athéna, fille de Zeus-Père, protectrice de la cité, dé-

206 LE MYSTÈRE DE PLATOiN

tourne de tes fils, 6 déesse ! ce mal dont nous menace un étranger! Autrefois, à une époque qui est loin de nous, des hommes venus de Thrace ont envahi notre patrie. Ils nous apportaient une loi semblable à celle que tu nous apportes, Aglaophamos. Ils voulaient l'imposer à nos ancêtres, de même que tu voudrais, aujourd'hui, nous imposer ta doctrine. Grâce à ton égide, ô déesse guerrière, nos ancêtres sont sortis vainqueurs de cette lutte : ils ont enseigné à leurs fils à penser librement. C'est que tu as donné à tous ceux qui t'ont voué un culte, ô bienfaitrice I Fesprit libre et courageux contre lequel ne prévaudront jamais ni les arguments captieux, ni les menaces, d'où qu'ils viennent.

Des philosophes ont surgi du sol généreux de la Hellas, qui regardèrent, étonnés, l'écoulement et l'instabilité des phénomènes comme la grande énigme à résoudre. Et tant de solutions ont été apportées, qui sont si différentes les unes des autres, et pourtant si ingénieuses quelques-unes, qu'un homme de bonne foi, appelé à choisir, peut bien rester en suspens, hésitant longtemps avant de se décider et se demandant avec angoisse : où est la vérité? Aglaophamos, tu as discuté aujourd'hui avec des hommes qui ont cherché la vérité, qui ont cru la découvrir et qui la cherchent encore. Kalliklès, il est vrai, se joue d'elle, qui se joue de lui, et Eudoxos n'a pas constitué encore cette science, dont l'évidence, si nous le voulons croire, s'imposera d'elle-même à toutes les intelligences. Antisthénès reste convaincu que tout dans l'univers, depuis nos pensées et nos désirs jusqu'au moindre tressaillement du plus infime des êtres, est réglé par la nécessité, mais il ne veut pas contraindre les autres à accepter ses croyances, il ne veut que nous persuader et nous convaincre par des arguments.

Autant de philosophes, Aglaophamos, autant de doctrines. Quelles que soient ton éloquence et la force de tes convictions, elles n'entameront jamais les convictions de tes

adversaires ; un philosophe, mon cher hôte, n'est jamais converti par un autre philosophe. Nos croyances, vois-tu, sont, pour chacun de nous, le meilleur de nous-même. Qui les veut détruire nous veut détruire. On peut conveptir des incrédules plus facilement que des croyants. Comme toi, nous sommes convaincus, et nous ne te reconnaissons pas le droit que tu veux prendre de nous imposer ta doctrine, pas plus que tu ne nous reconnais le droit de t'imposer les nôtres. Eudoxos lui-même qui fonde sur la Science de si belles espérances, ne prétend pas contraindre les hommes à prendre les savants pour maîtres.

Veux-tu que je te dise; Aglaophamos, pour quelle raison nous sommes quelques-uns à Athènes qui avons voué un culte à la mémoire de Sokratès, et pourquoi, aujourd'hui, nous sommes assemblés sous le platane d'Akadémos? Il est pour nous le maître vénéré, celui qui a vécu pour ses croyances et qui est mort pour elles ; mais son plus beau titre de gloire, à nos yeux, c'est qu'il nous a appris à interroger les autres, et surtout à nous interroger nous-mêmes. Que de fois il nous disait avec cette grâce familière que mon langage ne sait plus retrouver : « 11 est un voyage que chacun de nous peut faire, mes amis, sans qu'il lui en coûte une obole, et, de tous les voyages, c'est celui qui nous offre les spectacles les plus inattendus, les plus surprenants et les plus beaux. Je veux parler du voyage au dedans de nousmêmes, dont l'objet est de nous découvrir, de nous connaître et, par là, de connaître là vérité. » Faites ce voyage, nous disait le maître, ensuite vous reviendrez vers moi. Vous me direz exactement ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu, et encore ce qui sera resté pour votre intelligence dans une demi-obscurité. Nous examinerons ensemble si c'est la vérité que vous avez découverte, ou si vous n'avez fait que le plus vain des songes.

Quand nous revenions vers Sokratès, fatigués du voyage.

pour lui raconter nos aventures, ce n'était jamais la vérité que nous avions rencontrée. Et si nous nous plaignions d'avoir fait un voyage inutile, le maître incomparable ajoutait dans un sourire : « Mon enfant, si tu nous apportais la vérité, nous serions tout à fait coupables en nous refusant à lui faire accueil ; il serait même inconvenant de vouloir disputer à son sujet. Ne te plains pas, et comprends que c'est déjà une joie très pure et très élevée de chercher la vérité. L'espoir te reste, mon enfant, de la découvrir un jour avec l'aide des dieux. » Ainsi parlait notre maître, Aglaophamos, et nous l'aimions.

Le Démiurge, en créant l'homme, lui a confié cette mission de chercher la vérité. Il ne lui a pas remis la vérité entre les mains. Il a dit : tu la chercheras. En dehors de ces vérités de fait que nous n'osons pas nier, parce qu'elles sont nécessaires à la vie, nous ne pouvons que chercher la vérité. Nous essayons souvent de persuader aux autres et de nous persuader à nous-mêmes que nous l'avons découverte, mais une preuve qu'elle n'est pas découverte, c'est que nous la cherchons toujours.

Mon cher hôte, je suis vieux, et pourtant je voudrais vivre quelques années encore. Il me semble qu'après avoir traversé l'immense pays de l'erreur, en approchant du terme de ma vie, j'approche davantage d'une vérité qui est belle. Je voudrais vous la communiquer demain, si Athéna le permet, ou plus tard, quand le moment sera venu d'achever l'exposition de cette doctrine dont j'ai posé les assises. Sera-t-elle autre chose, cette vérité qui me semble si belle, que le rêve d'un vieillard qu'un fantôme a séduit? Vous en serez juges, mes amis. Mais dans aucun cas, dans aucune situation, cette prétention ne pourrait être la mienne, que la vérité que j'aurais découverte, si certaine qu'elle fût ou qu'elle parût, dût jamais légitimement être imposée aux peuples par la force.

L'asservissement de l'àme est une injustice, Aglaopbamos. Le Démiurge, en nous laissant libres de chercher la vérité, nous a appris qu'il est injuste de vouloir l'imposer. Nous savons la justice ; son commandement est inscrit en caractères inefTaçahles au plus profond de notre cœur. Elle nous ordonne, celte justice plus belle que l'étoile du soir, de rendre à chacun ce qui lui est dû ; et ce qui est dû à chaque homme, c'est le respect pour son âme. La vérité, mon ami, ne saurait être contraire à la justice !

Il ne se peut pas, Aglaophamos, que le Dieu t'ait donné cette mission de réduire en esclavage les âmes des hommes. Comment serait-il possible que le Dieu fût le tyran des âmes? Le jour où il voudra que nous jconnaissions la vérité, il voudra aussi que nous l'acceptions de bon gré. Pourquoi, s'il nous était donné de la voir, refuserions-nous de la reconnaître? D'ici là, cherchons-la sans cesse et ne médisons pas trop de cette faculté d'errer, grâce à laquelle la vérité nous apparaît comme un bien qu'il faut conquérir.

AGLAOHflAMOS

Comment se peut-il, Platon, que tu en sois arrivé au point de faire si peu de cas de la vérité en elle-même et de sa possession? Le doute est une maladie de l'âme, et tu • invites les hommes â douter.

PLATOM

Je les invite â croire avec intelligence, dans leur liberté.

KALLIKLÈS

Douter, croire, cela se ressemble beaucoup; simple question de nuances. Ce que l'on croit, on n'en est jamais bien sûr.

PLATON

Ne prends pas garde, hôte très cher, aux plaisanteries de Ph*t. — Le Mystère. 14

Kalliklès. et reconnais avec moi ceci : qui doute reste en suspens; qui croit aftirme, mais tout en reconnaissant qu'il n'est jamais assuré de ne pas se tromper. Nous pouvons nous appliquer, en usant de toutes les ressources de la raison, à persuader les autres de Texcellence de nos croyances, nous n'avons pas le droit de les leur imposer. C'est contre celle prétention d'imposer aux hommes, au nom des dieux, une vérité que les dieux, dis-tu, t'ont révélée, que je m'élève avec force.

Aglaophamos, ta vitçoureuse dialectique a vaincu Eudoxos: tu as démon l ré au savant que la Science ne pourrait jamais procurer aux hommes le bonheur. Ce que deviendrait la vie pour l'homme, sans idée supérieure gouvernant la vie, saus les sentiments de piété, sans la contemplation du Divin, le beau mythe que tu nous as conté Ta mis en pleine lumière. Mais, vainqueur d'Eudoxos, ne te figure pas avoir vaincu la Science : la Science est au-dessus de toutes les attaques.

Par des méthodes qui lui sont propres, elle cherche les vérités secondes, diflFérentes des vérités essentielles et fondamentales que le philosophe poursuit. Elle en découvre quelques-unes et nous rend ainsi d'inappréciables services 11 convient de la louer, Âglaophamos, afin de Fencourager à en découvrir d'autres. Si la géométrie ne conduit pas au bonheur, elle est utile et belle. J'ai eu dans mon école des éphèbes, venus des diflérents points de la Hellas, qui sont aujourd'hui l'honneur de leurs cités pour toutes les choses qui relèvent de la géométrie. Malgré son génie irritable et intolérant pour les idées qu'il n'entend pas, Eudoxos est sans doute celui de tous dont les découvertes honoreront le plus la mémoire dans la postérité.

Il ne faut pas combattre la Science, Aglaophamos, il faut l'aimer. A quiconque voudra l'empêcher de déployer sa libre énergie, elle pourra fièrement répondre : je cherche.

AGLAOPHAMOS 2H

De quel droit lui interdirait-on de vouloir pénétrer la nature des choses? Sa véritable fonction est de chercher des vérités. Tantôt elle observe, elle analyse, elle scrute, réunit et classe les observations, conclut le général; tantôt elle définit un principe et tire les conséquences. Sans doute elle n'a pas à se préoccuper des problèmes du Bien et du Mal : ils ne sont pas de son ressort. Mais si la Science ne peut devenir ouvrière de bonheur, elle reste du moins ouvrière de vérité et de justice. C'est pourquoi, Aglaophamos, il appartient au philosophe, qui est aussi un savant, quoi qu'en pense Eudoxos, et non pas au prêtre, comme tu le voudrais, de donner à la cité les lois justes grâce auxquelles elle pourra se développer sous le regard bienveillant des dieux. Que les prêtres enseignent aux hommes h comprendre les dieux et à les aimer, qu'ils président aux sacrifices : ce sont là leurs fonctions, mais qu'ils laissent le soin aux philosophes de conduire la cité vers la justice. Instruit dans toutes les sciences, habitué à réfléchir, le philosophe cherche le vrai et aime le juste; il est naturellement désigné à ses concitoyens pour être le gardien de la cité, le magistrat, le roi. Il est celui qui enseigne la justice et qui la fait aimer. Les dieux, mon cher hôte, nous ont donné à la fois la liberté et le sentiment de la justice, afin que nous puissions avoir le mérite d'accomplir la justice. Une police imposée par des prêtres au nom des dieux n'est pas la justice. Le Démiurge, en créant l'homme libre, a décidé qu'il pourrait devenir l'arbitre de sa destinée.

Je ne dois pas, mon cher hôte, examiner pas à pas les différentes thèses qui constituent ta doctrine. Le rôle du chorège est d'apprécier et de juger, non pas de discuter. Parmi les idées que tu nous as apportées, il en est de belles qu'on ne saurait trop méditer. Je veux parler des préceptes qui sont relatifs à la justice dont l'observation est exigible ; d'autres ne me plaisent qu'à demi, d'autres enfin, me dé-

if 2 LE MYSTÈRE DE PLATON

plaisent tout à fait. Jamais je ne reconnaîtrai que Texercice des vertus puisse être obtenu par des règlements qui supprimeraient la liberté et le mérite et établiraient la tyrannie sur les âmes î

Tu nous as révélé non pas le dieu — il ne peut, s'il faut l'en croire, cesser d'être inconnu sans cesser d'être le dieu — mais ceci, que nous ne pouvions le connaître. Pourquoi dis-tu de l'être que tu ne peux en aucune façon connaître qu'il est le dieu et le créateur de tout ce qui est? De l'inconnu on ne peut rien dire. Le dieu qu'il faut connaître avant les autres, Aglaophamos, c'est le Démiurge juste et bon qui a créé l'homme et le monde par amour.

Et maintenant, mon cher hôte, au nom de Sokratès mon maître vénéré, je condamne cette doctrine que tu as soutenue au nom du dieu inconnu ; Le dieu, as-tu dit, a le droit d'imposer la souflFrance à des innocents afin de racheter les fautes des coupables. Un tel dieu, s'il existait, ne mériterait pas notre respect. Mais je reconnais que cette difficulté est la plus redoutable de celles que les philosophes ont à examiner : D'où vient le mal ? Pourquoi le mal ? Que n'es-tu parmi nous, o mon maître I afin de nous donner, sinon le mol de rénigme, du moins une méthode pour l'aborder. 11 faudra pourtant que nous l'examinions, quand viendra l'heuro, après avoir invoqué la sage Athéna et Zeus, père de la justice.

KALLIKLÈS

Tes paroles, Platon, me causent une joie profonde. C'est la première fois, depuis tant d'années que nous discutons, que nous sommes du même avis. Remarque, je te prie, que, le premier, j'ai déclaré à Aglaophamos que si c'est un dieu qui a fait souffrir Glaucon, je ne voudrais pas être ce dieu. Voici donc la première fois que Platon n'a pas contredit à la parole de Kalliklèsî Demain, pour célébrer cet heureux événement, je ferai brûler de l'encens sur l'autel d'Apollon.

Je serais toujours de ton avis, mon cher Kallikiès, si tu parlais toujours selon la justice.

Un mot encore, Aglaophamos. M'autorises-tu à dire toute ma pensée au sujet de ce pouvoir étrange que tu t'attribues, de faire perdre, par la puissance de ton regard, le sens cl même la personnalité aux enfants et aux hommes, afin que. soumis et domptés, ils partagent tes convictions?

AGI.AOPHAHOS

Tu es, Aglaophamos, ta première victime. L'idée que tu le fais de ton regard qui fascine les autres t'a fasciné toi-mêitn'. et tu t'es imposé la conviction que tu étais, sur la teire, le messager des dieux. Prends garde qu'un fatal démun ne le pousse: tu es prêt, dis-tu, à sacrifier, s'il le faut, les autres et toi-même à tes desseins. Existe-t-il, chez les Barbares, une contrée où tu puisses réussir dans ton entreprise? Le troupeau est grand de ceux qui ne demandent qu'ai ok-ir, qui réclament un maître ; mais les peuples sont déjà les esclaves d'autres coutumes et d'autres croyances; tu trouveras, toujours, pour s'opposer à la réalisation de la fin où lu tends, des hommes au cœur généreux qui, conscients de leur dignité, ne te reconnaîtront pas le droit de leur faiio la loi. Si tu parviens, en quelque lieu, à conquérir des jKirlisans, tu rencontreras en même temps de vives résistann's et lu soulèveras des colères. Ce n'est pas la paix, Aglaoïiliamos. que tu apporterais aux hommes si, décidément, tu étais un de ces fanatiques, d'abord inconnus du monde entier, dont la doctrine, à l'étonnement des sages, se répand comme un incendie sur la Terre; c'est une guerre qui diviserait les peuples et dont nui ne pourrait prévoir la fin 1

AGLAOPBAMOS

Hais...

KALUKLÈS

Le chorège a parlé, mon ami, et le règlement qui est sage et qui exige, lui aussi, qu'on lui obéisse, t'interdit de répliquer. Si tu répondais à. Platon, le Discours ne finirait point. Il est nécessaire que le Discours finisse, parce qu'il est nécessaire que je retourne à Athènes. Hélios est couché depuis longtemps et nous sommes encore assis sous le platane. Les uns après les autres les astres s'allument dans le ciel ; & peine si je peux voir encore les formes délicates du divin Eros qui s'élève à deux pas de nous.' Résigne-toi, subis le jugement de Platon. Il faut bien que je me résigne, quand Platon m'adresse des reproches. C'est le privilège du chorège de parler le dernier, et ce privilège est précieux ; tu dois t'en rendre compte, toi qui es habitué à parler en maître. Aujourd'hui, obéis au règlement.

AGLAOPBAMOS

Je me rends à vos usages, Kalliklès, mais les raisons i[ii'n|i|J0SB Platon à la mission sainte que les dieux m'ont luiiliiT n'ont aucune valeur. Il faut qu'un jour les hommes ohi'issrat au Dieu.

KALLIKLÈS

C'i'st ton droit de le croire, mon ami, mais soumets-toi au

rèf^lcment.

rinlon, je ne veux pas que tu penses de moi que je suis le spii] Alhënien gui n'ait pas imaginé une doctrine au sujet du Souverain Bien. Et ma doctrine est belle. Pourquoi souristu qiiLind je dis qu'elle est belle? Je démontrerai demain i"liic l'art, créateur de toute beauté et de toute harmonie, est l'unique ouvrier du bonheur des hommes.

AGLAOPHAMOS 2in

PLATON

Nous t'écouteroDs, mon cher Kallikiès.

Demain, ô mes amis, quand Hélios aura rempli la moitié de sa course, nous nous relrouverons sous le platane ssciû pour entendre Kallikiès. Aréta, fille d'Aristippos, qui doil rentrer cette nuit de Mégare, sera des nôtres. Elle c^l ô Kallikiès! un adversaire redoutable.

KALLIKLËS

Je le sais, Platon, j'ai souveot discuté avec elle.

PLATON

Et sonvent aussi, sans doute, tu as été vaincu.

EALLIKLÈS

Qui ne serait vaincu, Platon, par la belle et sage Aréta?

LIERAIRÎE FELIX ALCAN

KXTRAIT DIT CATALOaUE

A^'^T^TE fî ^ •^- . * -l :'.r:l>a dr J. BARTHtLEinr-S\i\T-HiLAiRE, de -"la"..-: Rbrxorsq^je- 1 » .. irn* 16 fr.

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BK\ AUn. La Philosophie ancienne, hîsiâre de ses systèmes. La PhilO' M*; *'f> et . « >.; , ' »<» o -■■..M.t'jf. — L-i P^tiiofopfiie grecque avant Socraie. — > v'iî.V '•/ ."•».< .< •.»*.:•• ji.e\*. — Etudes sur U^ sophistes grecê. i vol. in-S 9 fr.

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Coulommiers. — Iinp. Paul BRODARD. -- U-27-1900.

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