LES DISCIPLES
Nous t'accompagnerons tous, Kalliklès, jusqu'à la porte de ta maison.
iULLIRLÈS
C'est que vous êtes tous, mes enfants, les plus beaux et les plus vigoureux.
Aglaophamos, nous t'écoutons.
Vous savez l'œuvre de Pythagoras et combien grande fut l'influence du maître sur le peuple de Krotôn. Dès son arri-
vée, les mauvaises coutumes tombèrent en discrédit ; peu à peu le luxe disparut et les femmes échangèrent leurs riches vêtements pour des étoffes communes. Il n'y eut pas moins de deux mille personnes converties à la première prédication. Bientôt, la foi nouvelle gagna, de proche en proche, Sybaris, Métapontum, Rhégium, Katana, Himéra, d'autres villes encore dans la Grande-Grèce et en Sicile. Déjà, cet espoir grandissait dans l'âme des disciples que le jour était proche du règne de la vérité sur la terre. Ils supposaient que, gagnés à la sainte cause par l'éloquence divine de l'initiateur, tous les hommes obéiraient à la loi comme ils y obéissaient eux-mêmes. Cette grande espérance devait être bientôt déçue. Deux hommes, Kylôn et Ninon, dont le premier avait été rejeté de l'ordre pour son caractère méchant et vicieux, travaillaient, dans l'ombre, à ruiner à Krotôn l'église de Pythagoras. Un jour, les trois cents frères furent attaqués dans la maison où ils se réunissaient, près du temple d'Apollon. La maison et le temple furent brûlés; un grand nombre des nôtres périrent. Seuls, purent s'échapper les plus jeunes et les plus vigoureux. Pythagoras, absent de Krotôn au moment de cette agression impie, mourait quelque mois plus tard en exil, après s'être abstenu, pendant quarante jours, de nourriture.
KALLIKLÈS
Pendant quarante jours !
Pendant quarante jours. Son vieux corps était robuste ; il l'avait, de bonne heure, habitué au jeûne et aux macérations. J'étais du nombre de ceux qui purent s'échapper.
KALLIKLÈS
Comment, ami très cher, tu étais à Krotôn? Je n'ai pas le
droit de suspecter ta parole et tu ne voudrais pas, je suppose, abuser un vieillard. Mais se peut-il que lu aies déjà vécu plus du double des années qu'il est donné à un homme de vivre quand il meurt très vieux?
AGLAOPBAHOS
Je suis très vieux, Kalliklës, je le l'ai dit. J'ai dil aussi que je n'étais pas un homme ordinaire.
KALLIELÈS
Il faut bien qu'il en soit ainsi, ô le plus extraordinaire des hommes !
AGLAOPHAHOS
J'étais à Krotdn, Kalliktès, el, au moment de fuir, j'ai pu, avec l'aide des dipux, sauver notre trésor : les livres sacrés où sont commentés les saintes orgies et les mystères d'Orpheus.
Un grand village de pécheurs, où nous ne comptions que des amis, nous servit d'asile. La confrérie des trois cents était réduite A dix membres. Et cependant, un moment, cet espoir que, grâce à noire énergie, l'église pourrait être reconstituée, s'insinua dans nos cœurs. Vaine espérance! Quelques mois après, notre refuge était découvert el, de nouveau, il fallait fuir, chercher une autre pairie. Les dessein- ihi Dieu sont impénétrables; l'heure du triomphe n'ùtail |ia,« encore venue.
Le liiei] n'abandonna pas pourtant ses serviteurs fidèles. Dès la |iremière menace des méchants, pendant les heures du sommeil, son souffle me visita. La Parole parla, la parole (lu Bioii tout-puissanl, créateur de tout ce qui est et de tout ce qui doit être :
1 Fai.s construire trois navires, adil la Parole, assez grands poi][' il iLilenir ensemble dix fois dix personnes. Prends, avec
toi, dix-neuf vieillards, les plus réputés pour leur sagesse et pour leur prudence, vingt hommes valides et autant de femmes, vingt jeunes hommes et autant de vierges nubiles. Quand viendra la trentième nuit, emportant avec vous les livres sacrés et les images des dieux, montez sur les vaisseaux fragiles et faites voile vers TOccident. Vous suivrez les côtes de Fltalie, et les côtes de la Gaule et les côtes du pays des Ibériens jusqu'au moment où vous arriverez à cet endroit où la mer est resserrée entre les terres. Traversez sans crainte le détroit et confiez-vousi à l'immense Océan. La première terre que vous rencontrerez sera la vôtre. Quoi qu'il vous puisse arriver, n'oubliez pas que tout ce qui doit être a été décrété par la sagesse des dieux. »
KALLIKLÈS
L'histoire est merveilleuse, Aglaophamos.
Mon ami, elle est vraie. Les ordres du Dieu furent exécutés. Au moment où la trentième nuit, fixée par la divine Parole, envahissait la terre et la mer, les rameurs étaient à leurs bancs, attendant le signal du départ. Les ancres furent levées. La mer, mauvaise, semblait vouloir nous rejeter sur la terre inhospitalière. Qui dira les souffrances que nous avons supportées ! Dès que la nécessité nous obligeait d'aborder afin de nous procurer des aliments, presque toujours nous étions injuriés et menacés, traités en ennemis par les pêcheurs. Il fallait regagner à la hâte les navires et continuer notre route. Parfois, pendant la nuit sombre, quelques-uns des plus hardis d'entre les jeunes gens s'élançaient dans la mer pour gagner le rivage, à la recherche d'un peu d'eau qu'on pût boire. Ils ne revenaient pas toujours. Lassés de souffrir près de nous, ont-ils voulu tenter
une autre existence, ou bien ont-ils été massacrés par les ennemis des dieux? Jamais nous ne le saurons.
La treizième nuit, une vierge, la plus belle des jeunes filles qui avaient pris place dans le premier des trois navires, mourait. Elle n'avait pu, plus longtemps, lutter contre la faim et la soif. Son corps fut jeté à la mer et, malgré tous nos efforts, malgré nos prières, son fiancé ne voulut pas être séparé de celle qu'il aimait. Pourtant, des signes qui ne trompent pas nous informaient que le Dieu n'abandonnait pas ses fidèles. Chaque nuit, une lumière argentée et très pure sillonnait la grande mer et traçait, devant les navires, la route qu'ils devaient suivre. C'est cette lumière qui nous a conduits, après de terribles labeurs que je ne veux pas dire, jusqu'à ce lieu marqué par la Parole divine où la mer, d'abord resserrée par les terres, communique ensuite avec l'immense Océan.
Comment, avec nos frêles navires, défier les vagues énormes? Beaucoup d'entre nous hésitaient. Des vieilliards, réputés pour leur sagesse et leur prudence, proposèrent d'aborder sur la côte africaine et d'y fonder une colonie. C'eût été désobéir à la Parole. Avec l'aide du Dieu, j'ai pu les décider à continuer la route vers le couchant. Dès que nous fûmes en marche, comme s'il avait décidé de permettre aux trois navires d'avancer, TOcéan s'apaisa. Et, dix jours après, au moment où Ilélios s'élevait à l'Orient, la terre qui devait être la nôtre nous apparut. Trois îles blanches et vertes surgirent du sein des eaux ; elles étaient le terme de la route que les dieux nous avaient marquée.
Ces îles n'étaient pas inhabitées. Des hommes d'une stature plus élevée que la nôtre vivaient, loin du rivage, dans des cavernes creusées au flanc des montagnes. Leur vie était misérable et précaire ; ils ne savaient ni cultiver la terre ni bâtir des maisons. Pourtant, ils avaient appris autrefois d'un homme étrange qui était venu leur demander
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asile, et qu'ils appelaient 1© Vieillard, que des dieux existaient, des dieux tout-puissants qu'il fallait craindre, qui interdisaient aux hommes la méchanceté et Tinjustice.
Disposés par cette raison à écouter un enseignement divin, les habitants de ces îles qui devaient servir de refuge au culte du vrai Dieu, craintifs tout d'abord et fuyant à notre approche, ne tardèrent pas à se rassurer. Us nous apportèrent, souriants, les fruits délicieux qui étaient leur nourriture.
Ces hommes, Kalliklès, ont accepté avec joie notre domination. J'ai été leur éducateur : ils savent, maintenant, quels sont ces dieux qu'ils redoutaient; ils ne les redoutent plus depuis qu'ils les .aiment. Ils m'appellent leur père et leur bienfaiteur, ils sont de dignes adorateurs du Dieu. Je leur ai appris la langue que nous parlons, je leur ai enseigné la loi divine ; d'autres de nos frères leur ont montré comment on ensemence la terre, comment les pierres doivent être disposées pour construire les demeures des hommes, et selon quelle harmonie les autels et les temples des dieux doivent être édifiés. Ces hommes qui m'obéissent, Kalliklès, sont heureux et connaissent leur bonheur. Ces îles ne peuvent-elles être à bon droit appelées les îles Fortunées?
KALLIKLÈS
Sans contredit, ami très cher; je présume que tu leur as cependant donné un autre nom.
Nous les appelons les îles du Dieu. La plus petite, celle que nous avons rencontrée la première, est File d'Orpheus, la seconde l'île de Pythagoras, et la troisième l'île d'Aglaophamos. C'est la plus grande et la plus riche ; elle renferme le sanctuaire.
KALLIRLÈS
Que de choses merveilleuses nous apprenons de toi, divin Aglaophamos! N'est-ce pas un prodige que des îles existent encore sur l'immense Océan? J'ai entendu dire par Platon qu'autrefois, aux premiers jours de la terre, des hommes, des géants très beaux, vivaient dans une île qui occupait une vaste étendue de TOcéan. On les appelait les Atlantes et leur pays l'Atlantide. Platon, n'est-ce pas un prêtre égyptien qui t'a conté cette belle fable?
PLATON
Le plus âgé, Kalliklès, des prêtres de Sais.
KALLIKLÈS
Il disait, ce vieux prêtre, qu'à la suite de tremblements de terre et d'inondations envoyés par les dieux afin de punir les crimes des Atlantes, l'Atlantide avait été détruite. N'aurait-elle pas été détruite tout entière, Aglaophamos?
Les trois îles dont j'ai parlé, Kalliklès, sont tout ce que les dieux ont préservé de la ruine, le jour où ils décidèrent de précipiter dans les abîmes de la mer la terre des Atlantes, qui étaient devenus les plus cruels, les plus injustes, les plus impies des hommes,
KALLIKLÈS
Se pourrait-il, après toutes les merveilles que tu nous as racontées, que cette joie nous fût donnée d'entendre de ta bouche la véritable histoire de l'Atlantide? S'il était en ton pouvoir de nous faire ce plaisir, je proclamerais une fois encore que tu es un être divin, et je t'écouterais, s'il le fallait, une partie de la nuit.
Aucun mortel, Kalliklès, ne connaît l'histoire vraie des Atlantes. Je sais la fable de l'Atlantide et je la dirai, pour peu que cela soit agréable à. ceux qui m'écoutent.
KALLIKLÈS
Histoire, fable, c'est tout un, mon ami; une fable qui est belle vaut mieux qu'une histoire qui ne l'est pas.
Les fables cachent souvent, Kalliklès, une part de vérité qu'il faut savoir découvrir.
- KALLiKLÈS
Avec l'aide des dieux, Aglaophamos, nous la découvrirons.
Aussitôt après la naissance du monde, les dieux se partagèrent les difFérentes contrées de la terre et gouvernèrent les pays qu'ils avaient obtenus de la justice et du sort. L'Atlantide échut à Poséidon. Cette île, à elle seule plus grande que l'Europe et l'Afrique, était située au delà des colonnes d'Héraklès, sur l'immense Océan. Le dieu divisa l'île en dix royaumes. Les fils qu'il avait eus d'une mortelle, Klytô, en furent les dix premiers rois. L'aîné fut appelé Atlas. C'est de lui qu'ont tiré leurs noms et l'île entière et la mer Atlantique qui l'environne.
Pendant une longue suite de générations, les fils de Poséidon et les fils de leurs fils demeurèrent dans ce pays ;
pRAT. — Le Mystère, 13
leur empire s'étendait au loin sur un grand nombre d'îles. Le plus âgé de la race laissait le trône au plus âgé de ses descendants ; pendant des siècles et des siècles le pouvoir se conserva dans leur famille. Ils avaient amassé plus de richesses que n'en possédera jamais aucune dynastie royale. L'île produisait en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie : tous les métaux solides et fusibles, Forichalque luimême dont nous ne connaissons plus que le nom et qui est le plus précieux des métaux, après l'or. Elle nourrissait, en grand nombre, des animaux domestiques et des bétes sauvages, beaucoup d'éléphants. Les racines, les herbes, les plantes, les sucs qui découlent des fleurs et des fruits, tous les parfums que la terre, aujourd'hui, porte dans les contrées les plus diverses, cette île les produisait et les entretenait, cette île qui florissait alors quelque part sous le soleil.
A l'aide de toutes ces richesses prodiguées par le sol, les habitants construisirent des temples, des palais, des ports, des bassins pour les navires. Le pourtour de l'île fut revêtu d'un mur d'airain et d'orichalque qui étincelait comme du feu.
Le temple de Poséidon était situé au centre de l'île. Une muraille d'or entourait le redoutable sanctuaire où s'élevait la statue du dieu. Il était représenté sur son char, guidant ses coursiers ailés, et si grand que sa tête touchait le plufond du temple. Autour de lui, assises sur des dauphins, cent Néréides le contemplaient. Le temple était entouré par les statues, en or, de tous les rois et de toutes les reines, descendants des dix enfants de Poséidon. Près du temple, s'élevait le palais des rois ; il répondait à la grandeur de l'empire et à la richesse du sanctuaire.
Les Atlantes étaient très puissants, très heureux et très beaux. Tant qu'ils conservèrent quelque chose de leur origine divine, leurs âmes ne s'ouvrirent qu'à de nobles senti-
ments. Ils aimaient la vérité, ils révéraient la justice, ils vivaient heureux.
Quand l'essence divine commença à s'altérer en eux, ils dégénérèrent, incapables de conserver plus longtemps cette vie heureuse dont ils avaient joui pendant de nombreuses générations. Dominés par l'injuste passion d'étendre leur puissance aux dépens les uns des autres, ils crurent être parvenus au comble de la félicité et de la gloire *.
C'est l'orgueil, hommes d'Athènes, qui perd toujours les hommes. Le jour vint où les premiers des Atlantes, contemplant cette œuvre prodigieuse qu'avec l'aide des dieux ils avaient accomplie, s'enorgueillirent dans leur cœur et se vantèrent d'être les seuls auteurs de toutes ces merveilles. Se dressant en face des immortels, ils se proclamèrent les dieux de la terre. Les autels furent renversés, les sanctuaires détruits, les anciennes coutumes abolies. L'or et les métaux précieux qui n'avaient jusqu'alors servi qu'à élever des statues aux dieux et à Poséidon le père de la race, furent accaparés par les plus habiles et par les plus audacieux. Ils introduisirent à leur profit l'usage de la monnaie pour les échanges. L'or devint alors le signe de la richesse et de la puissance. Pour la première fois dans l'Atlantide, il y eut des riches et des pauvres, des riches pleins de mépris pour les pauvres, des pauvres envieux des riches qui pouvaient assouvir des passions honteuses : l'ambition effrénée et la luxure.
« Les cieux sont vides, s'écriaient-ils. Comment les dieux, s'ils existaient, n'extermineraient-ils pas des hommes qui les insultent? Les Atlantes sont les plus puissants d'entre les hommes : la Science les a délivrés des dieux. Notre intelligence a dompté la nature ; elle nous a livré ses secrets ;