‹ Le mystère de Robert le DiableChapitre 2 sur 63 · Ch. Magnin, Journal des Savants, 1846, p. i · texte numérisé non relu

Ch. Magnin, Journal des Savants, 1846, p. i

INTRODUCTION

La passion gagnait même les auteurs.

Un jour, je crois que c'était en Suède, à Stockolm, le garde qui devait enfoncer le fer de sa lance dans le côté du Christ crucifié, y mit, dans l'emportement de l'action, tant d'ardeur et tant de rage, qu'il blessa tout de bon et mortellement même le pauvre acteur mis en croix. Il tomba sous le coup, et, en tombant, écrasa la Sainte Vierge qui priait au pied du crucifix. Le roi qui assistait à la représentation s'élança furieux, le sabre en main sur le théâtre, et fit sauter la tête du malheureux, dont le trop de zèle avait causé ce double malheur. Le public alors cria « vengeance, » se rua en masse sur la scène et tua le roi.

Je ne vous réponds pas de la réalité de cette anecdote, qui transforme en tragédie si « réaliste » une de ces représentations de Mystères qui d'ordinaire étaient assez calmes, sauf pourtant le bruit toujours inévitable avec les grandes foules, et souvent même assez tumultueux pour que les acteurs en scène dussent eux-mêmes et très haut crier : « silence I » mais ce que je vous puis affirmer, c'est le zèle et l'ingéniosité des acteurs pour ajouter des prestiges à leurs spectacles.

Us étaient gens de métier, nous l'avons dit ; or, chacun n'apportait pas seulement son empressement et ses efforts pour l'interprétation d'un rôle, mais aussi toutes les habiletés de son industrie pour la mise en scène. On avait ainsi, grâce à ce personnel de gens, qui pouvaient être à la fois acteurs et machinistes, des effets vraiment prodigieux pour l'époque.

Tout y était prévu, même les soudaines clartés, dont la tête des anges ou des archanges devait s'illuminer lorsqu'ils apparaissaient.

LE .MYSIlikk DE R0BER1 LE DJABL1

Les représentations se faisant en plein jour, on disposait au fond et sur les côtés du théâtre, qui était couvert tandis que l'enceinte où se tenait le public restait en plein air, des ouvertures adroitement orientées qui permettaient de jeter, comme un nimbe autour des têtes divines, un rayon de soleil, pour peu que le soleil voulût bien se prêter à cet effet de scène. Il n'était pas toujours exact. La lumière électrique vaut mieux, aussi est-ce par elle que nous Pavons remplacé pour les angéliques apparitions du Mystère que vous aller voir.

Afin que vous jugiez de tout ce qu'on mettait d'intelligence et d'art ingénieux dans les représentations, surtout aux dernières époques du genre, lorsque ne pouvant plus autant frapper l'esprit blasé, il fallait davantage émerveiller les yeux, nous allons, si vous le voulez bien, vous citer le passage très intéressant d'une Chronique, où se trouvent énumérées les merveilles de ce fameux Mystère de Valenciennes dont vous avez pu voir, à la grande Exposition dernière, une reproduction d'après le manuscrit de la Bibliothèque Nationale.

11 n'y manquait rien qu'une explication qui pût un peu faire comprendre la mise en scène. La Chronique dont nous allons citer un fragment vous la donnera i :

« Aux festes de la Pentecoste de l'an 1547, les principaux bourgeois de la ville (de Valenciennes) représentèrent sur le théâtre, en la maison du duc d'Arschot, la Vie, Mort, et Passion de Nostre-Seigneur, en vingt-cinq journées, en chas-

1. Nous en trouvons la citation dans un curieux recueil : Le Cabinet de Lecture, année i835, n° n3, p. i3.

INTRODUCTION

cune desquelles on vit paroistre des choses estranges et pleines d'admiration.

« Les secrets du Paradis et de l'Enfer étoient tout à fait prodigieux et capables d'être pris par la populace pour des enchantements, car l'on voyoit la Vérité, les Anges et divers autres personnages descendre de bien haut tantôt visiblement, autres fois comme invisibles, puis paroître tout à coup. De T Enfer, Lucifer s'élevoit sans qu'on vit comment porté par un Dragon. La baguette de Moïse, de sèche et stérile jettoittout à coup des fleurs et des fruits. Les âmes de Hérodes et de Judas étoient emportées en l'air par les Diables : les Diables chassés des corps, les hydropiques et autres malades guéris, le tout d'une façon admirable.

« Icy Jésus-Christ estoit eslevé (enlevé) du Dyable, qui rampoit le long d'une muraille plus de quarante pieds de haut; là, il se rendoit invisible -, ailleurs, il se transfiguroit sur la montagne du Thabor.

« On vit l'eau changée en vin, mais si mystérieusement qu'on ne le pouvoit croire \ et plus de cent personnes de l'auditoire voulurent goûter de ce vin. Les cinq pains et les deux poissons y furent semblablcment multipliés et distribués à plus de mille personnes, nonobstant quoy il y en eut douze corbeilles de reste. Le figuier maudit par notre Seigneur fut séché, et les feuilles flétries en un instant.

« L'éclipsé, le terre-tremble, le brisement des pierres et les autres miracles advenus à la mort de notre Seigneur furent représentés avec des nouveaux miracles.

« La foule fut si grande pour l'abord des étrangers qui y

vindrent de France, de Flandre et d'ailleurs, que la recette monta à la somme de 4,680 livres, combien que les spectateurs ne payassent qu'un liard ou six deniers chacun. »

Il s'en fallait de beaucoup que Ton fût arrivé à toutes ces merveilles quand avait été joué deux cents ans auparavant, c'est-à-dire vers i35o, sous Philippe de Valois, le mystère dont nous vous allons donner la restitution, ou si vous aimez mieux, la restauration.

Sauf quelques prestiges élémentaires, comme celui que nous avons indiqué tout à l'heure, on s'en tenait alors à la mise en , scène la moins compliquée. Tout, comme vous allez le voir, se passait sur une place, à laquelle aboutissait chacune des routes que devaient suivre les personnages, et sur laquelle aussi s'ouvraient palais, maisons, chaumières, ermitages, etc., d'où suivant leurs rôles et les exigences de la pièce, ils devaient sortir, ou bien où ils devaient rentrer.

Le « meneur du Jeu, » chargé de dire le prologue, expliquait du mieux qu'il pouvait toutes ces localités souvent très disparates. En outre pour qu'on s'y retrouvât mieux, on appliquait sur chacune un écriteau, qui complétait l'explication.

Dans la préface parlée du Mystère de V Incarnation joué à Rouen en 1498, on lit, par exemple :

Afin d'ennuy fuir, nous nous tairons

Présent (à présent) des lieux. Vous les pouvez connaître

Par l'escritel (l'écriteau) que dessus voyez estre.

INTRODUCTION'

Nous nous tairons-nous de même sur les différents endroits où s'agite la multiple scène de notre Mystère. Des écriteaux aussi vous les indiqueront.

Vous n'y verrez pas « le Paradis, » qui sur ces théâtres primitifs disposés en trois étages, ou « établis, » occupait le plus élevé. Des raisons de convenance, qui nous interdisaient de mettre en scène le Christ et sa mère, nous ont obligé à cette suppression, la seule, du reste, que nous nous soyons permise.

L'archange saint Michel et l'ange Gabriel, qui sont d'ailleurs aussi du Mystère, prendront leur place, et vous les verrez descendre du ciel par un très prosaïque escalier, comme c'était d'usage en ces mystères primitifs i.

Vous n'y verrez pas non plus l'Enfer, qui était l'étage ou « établi » inférieur. Comme dans ce Mystère, le Diable, personnifié par Robert, est sur la scène, l'Enfer devenait inutile; l'auteur inconnu qui a fait la pièce, l'a donc supprimé. Nous le regrettons presque, tout en nous demandant comment nous aurions pu le faire représenter.

C'était une des curiosités de ces représentations. Il flambait en bas, avec ses diablotins grouillant et hurlant, tandis que le ciel, avec son Dieu, sa Vierge et ses Anges, rayonnait en haut, laissant entre ses sérénités et les sphères maudites, l'espace où s'agitait l'homme et ses misères.

Pour que la représentation ne fût pas à tout instant troublée

i. « La travée supérieure (le ciel) communiquait avec l'inférieure (la terre) au moyen de deux escaliers placés aux deux côtés du Jeu. » Ch. Magnin, Journal des Savants, 1847, p. 5o.

par ces diables turbulents, qui — c'est le mot — jetaient feu et flamme, on déployait, sur la gueule du monstrueux dragon qui servait d'ouverture à leur Enfer, un rideau qui ne s'écartait, pour les laisser passer, qu'aux moments indispensables.

Un des plus terribles de ces diables, et par conséquent des plus populaires, s'appelait Hellequin. En se transformant du tout au tout, pour être aussi gai qu'il avait été effroyable, il devint plus tard Arlequin. C'est à cause de lui, et en souvenir du manteau qu'il soulevait, pour s'échapper de l'Enfer vers la Terre, que le rideau découpé qui sert de cadre à l'avant-scène s'appelle encore aujourd'hui, en langage de théâtre, le manteau d'Arlequin *.

Il y avait péril à jouer ces rôles de diables. Plus d'un, — comme cela notamment arriva à la représentation du Mystère de saint Martin, à Seurre, en Bourgogne, dont nous avons déjà parlé, — plus d'un y brûla sa queue et ses chausses.

On les payait pour cela mieux que les autres.

Si vous me permettiez de risquer un calembour, je dirais, toujours en langue de théâtre, que ces malheureux diables, à cause des flammes où ils couraient le risque d'une grillade, touchaient « double feu. »

Les nécessiteux se les disputaient, par conséquent. A Chaumont, après une Diablerie qui fut célèbre, et dans laquelle beaucoup de ces pauvres gens « qui — c'est le mot ici — tiraient le diable par la queue, » trouvèrent des ressources sous les dangers du rôle, il resta un dicton que voici : « S'il plaît à Dieu,

i. V. à ce sujet une note du mystère La Conversion de saint Paul dans notre volume Théâtre français avant la Renaissance, Paris, La Place, 1873, gr. in-8°.

INTRODUCTION

à la Sainte Vierge, et à monsieur saint Jean, je serai Diable... et je payerai mes dettes. »

Je viens maintenant au vrai Démon, dont je dois surtout m'occuper, à « Robert-le-Diable. »

Le Mystère, ou Miracle, épopée de ses crimes et de sa conversion, que Ton va vous représenter, et dont j'ai restauré « restitué » le texte, vers pour vers, afin qu'il vous devînt plus intelligible, est d'un genre tout particulier, mais qui n'a pas, il s'en faut, que ce spécimen.

Il existe à la Bibliothèque un inappréciable manuscrit en deux volumes in-40, qui en contient quarante de même sorte, moitié de piété, moitié de chevalerie, et tous plus ou moins largement taillés dans une des légendes qui étaient le plus populaires au xive siècle1.

Pour avoir, en effet, quant au Mystère de Robert le Diable, la véritable époque de la composition, et sans doute aussi de la représentation, il est bon de la chercher ni au delà ni en deçà de ce siècle.

C'est même de la première moitié qu'il doit dater.

Les « parisis d'or » dont il y est parlé, et qui n'eurent cours

1. Sur ce manuscrit qui provient du célèbre amateur, M. de Cangé, et qui entra, en i y33, à la Bibliothèque, où il porte aujourd'hui les n°s 819 et 820 du fonds français, V. un article de Charles Magnin dans le Journal des Savants, année 1847, p. q3. — Les quarante Miracles que contiennent les deux volumes sont en voie de publication dans la collection des Anciens textes, par les soins de MM. Gaston Paris et Ulysse Robert. Ils formeront six volumes, dont deux, où ne se tronve pas encore le mystère que nous publions, ont déjà paru.

LE MYSTERE DE ROBERT LE DIAlil.l .

que sous le règne de Philippe de Valois, sont une preuve qu'il ne faut pas le faire remonter moins haut que i35o, dernière année du règne.

L'origine de ce Mystère, de ce Miracle, — deux mots à peu près synonymes dans le langage dramatique de ces temps l — était un roman versifié, qui, avant de prendre la forme du drame, avait d'abord été resserré, condensé dans un « Dit, » dont nous reparlerons, sorte de récit rimé que les jongleurs allaient débiter de place en place, et sur lequel la pièce mesura ses proportions assez restreintes2 et régla certaines particularités de son rhythme 3.

Ces transformations, auxquelles nous a de plus en plus accoutumés le théâtre moderne, beaucoup trop fréquemment alimenté par une double mouture des romans en vogue, étaient chose assez ordinaire.

Quoi qu'ait pu dire récemment un des éditeurs du Mystère de saint Louis, par Gringore, lorsqu'il a prétendu qu'en France « les Chansons de gestes n'ont pas pris la forme de Mystères qui leur eût si bien convenu, » il nous est parfaitement avéré que ce fût au contraire une de celles qu'elles revêtirent le plus volontiers.

r. Les pièces qui roulaient sur la vie de Jésus ou sur l'Ancien Testament se nommaient mystères; d'autres, qui avaient pour sujet les faits merveilleux de la vie d'un saint s'appelaient miracles; « mais bientôt ces deux expressions furent employées indifféremment. » Jusserand, Le Théâtre en Angleterre, 1878, in-12, p. 47.

2. M. Paul Meyer a judicieusement fait remarquer combien sont courts les mystères du xuicet du xivc siècles comparés à ceux des siècles suivants. Revue critique, 18 septembre 1869, p. i83.

3. Le petit vers à la fin de chaque réplique est, suivant M. de Montaiglon, un reste, un souvenir des « laisses » ou fins de couplet des chansons de geste.

INTRODUCTION

La pièce de Robert-lc-Diable, qui procède d'un roman dont le fond est plus ou moins historique, et qui appartient par là au genre des Chansons de Gestes, suffirait comme témoignage, lors même que d'autres preuves manqueraient; or, elles ne manquent pas.

Ne joua-t-on pas, à Orléans, sous Louis XII, un Mystère de Charlemagne, malheureusement perdu, mais où devait se développer le cycle des poèmes dont l'histoire du grand Karl était le point de départ et le centre ?

Les Quatre Fils Aymon, cette « geste » de plus de sept mille vers dont la première version en prose, prototype de celle qui court encore les campagnes, fut faite au xvic siècle, lorsque sous cette forme se popularisèrent tant de récits du même genre jusqu'alors réservés à la noblesse, y dramatisaient assurément, en un certain nombre de scènes, quelques-uns de leurs chevaleresques épisodes.

Je ne jurerais pas qu'ils ne furent eux-mêmes, avec toute leur histoire, mis en mystère, pour peu que dans cette histoire on eût trouvé, ce qui était toujours facile, quelque matière à miracle, quelque partie plus édifiante où le Christ et sa mère pouvaient intervenir.

Pour qu'un roman devînt drame, c'était indispensable. Les pièces s'agitaient sur la scène, le dénouement se faisait au ciel.

Il y a soixante ans, suivant Emile Morice, dans son Histoire de la mise en scène, on jouait encore, au fond de la Bretagne, une sorte de tragédie-mystère des Quatre fils Aymon. Soyez sûrs qu'elle datait de loin, de très loin, du moyen âge sans doute, seul temps où les vieux romans avaient eu assez de popu-

larité pour prendre cette forme, qui fut toujours leur consécration la plus populaire.

Nous en dirons autant d'un drame-mystère tiré du roman de Fierabras, dont le savant M. Jomard vit une représentation sous le premier Empire, dans un village des Basses-Pyrénées1.

Qu'est-ce que l'une des pièces du recueil, dont nous parlions tout à l'heure : Le Miracle comment Ostes, roy d'Espaigne, perdit sa terre? une reproduction dramatique de deux romans : celui de la Violette et celui du Roi Flor, que Shakespeare mit aussi à contribution pour sa Cymbeline.

Cherchons encore, poussons plus loin dans ces deux volumes du fond Cangé. Nous y trouverons : un Miracle de Nostre- Dame d'Amis et d'Ainille, qui n'est que la mise en action d'un roman du même titre mais plus ancien; un Miracle de Nostre- Dame de VEmpereris de Rome, où se reproduit le sujet d'un conte dévot de Gautier de Coinsi; enfin un Miracle comment la fille du roy de Hongrie se copa la main, qui vient en droite ligne du Roman de la Manekine par un trouvère du xme siècle, Philippe de Reims.

Sous Louis XIV, nos montreurs de marionnettes faisaient encore jouer à leurs pantins une pièce des Amours de Blanche de Provence et de la belle Magnelonne2, à la façon de celle de Gaïferos et de Mélisandre, représentée par ces pauvres petits comédiens de bois que don Quichotte, s'il vous en souvient, mit si cruellement en morceaux à grands coups de rapière3.

i. Histoire littéraire de la France, t. XVIII, p. 720, note.

2. V. Les Souffleurs, comédie par Chilliac, 1694, in-12, acte I, se. xx et xxi.

3. Don Quichotte, trad. par L. Viardot, ir0 édit., in-12, t. II, p. 309010.

INTRODUCTION

Molière lui-même, lorsqu'il revint à Paris, ne joua-t-il pas une pièce de Huon de Bordeaux, qui, de même que celles dont nous venons de parler, n'avait d'autre origine, d'autre source qu'un roman qui s'était, par la force même de sa popularité, imposée au théâtre?

Tant que la scène n'avait été qu'aux mains des prêtres, puis des corporations de métiers, les drames pieux en avaient seuls formé le répertoire. Le clergé y faisait jouer les saintes Ecritures : Y Ancien Testament, le Nouveau, les Actes des Apôtres, etc. Pour les métiers, les pièces étaient tout à l'honneur de leurs patrons.

Quand la noblesse s'en mêla et se donna aux « Jeux, » tant pour le choix des drames que pour celui des acteurs, le roman et la chevalerie prirent pied dans les représentations. Sans en écarter l'élément pieux, dont ils se firent au contraire un moyen et un ressort, ils renouvelèrent par la légende, mi-partie de chevalerie et de religion, ce qui, exclusivement religieux, commençait à vieillir.

C'est alors que furent joués des mystères, comme celui de Robert-le-Diable : « Les légendes chevaleresques du théâtre, dit Charles Magnin, viennent de l'influence qu'exerçaient les jeunes seigneurs membres et souvent princes des confréries1. »

Quels rôles s'y réservaient-ils ? Nous l'ignorons. Rien sur ce

i. Journal des Savants, annce 1847, p. 44.

point ne nous est parvenu, ce qui nous ferait volontiers croire qu'après avoir veillé à l'élaboration du mystère, à sa distribution, à sa mise en scène, ils se tenaient à l'écart pour le reste.

Les gens de métier ne s'en désintéressaient pas avec autant d'abnégation.

C'était à qui s'y choisirait des rôles, et des plus hauts, des mieux en vue. Noël du Fail, en ses Contes d'Eutî^apes^ parlant des pièces jouées de son temps, dans un jeu de paume de la rue Saint-Thomas du Louvre, par des artisans dont le libraire Cieray s'était fait le chef pour accaparer les belles parts et le prestige, fait en quelques mots ressortir le ridicule de ces gens de rien qui croyaient se faire une importance avec une couronne de papier doré : « Georges Cieray, dit-il, n'avait garde, aux jeux et comédies de Saint-Thomas, de jouer autre personnage que d'un roy ou d'un empereur. »

Le grand épistolier Balzac avait rencontré pareils sots. Un boulanger d'un village voisin de son château était, par exemple, d'une prétention de même farine :

« Il y avait autrefois, dit-il, 2 un boulanger, cà deux lieues d'ici, estimé, excellent homme pour le théâtre. Tous les ans le jour de la Confrérie, il représentoit admirablement le roy Nabuchodonosor, et y savoit crier à pleine teste :

Pareil aux dieux, je marche, et depuis le réveil Du soleil blondissant jusques à son sommeil Nul ne se parangonne à ma grandeur royale.

« Il vint de son temps à la ville une compagnie de comé-

i. Ane. édit., t. II, p. 98.

2 . Entretiens de feu monsieur de Balzac, 1C64, in-12, p. 86.

INTRODUCTION

diens qui était alors la meilleure compagnie de France. On y mena Nabuchodonosor, un dimanche qu'on jouait le Ravissement d'Hélène ; mais voyant que les acteurs ne prononçoient pas les compliments du ton qu'il se faut mettre en colère, et principalement qu'ils ne levoient pas les jambes assez haut dans les démarches qu'ils faisoient sur le théâtre, il n'eût pas la patience d'attendre le second acte ; il sortit du Jeu de Paume dès le premier :

Et ce roy tout blanc de farine, Desgoûté de la froide mine De celuy qui faisoit Paris :

« Mordieu, dit-il, de la canaille.

Il ne sçait rien faire qui vaille; Il faisait les pas trop petits. »

Qu'on ne s'étonne pas de voir dans cette anecdote, qui par plus d'un point a son caractère, des gens de village, des artisans de bourgade jouer entre eux des pièces qui probablement étaient « du crû, » comme leur talent, et ne devaient rien aux répertoires de Paris. Il en fut longtemps ainsi. Nous pouvons même ajouter que la grande ville, à laquelle manquaient pour l'exécution des mystères les vastes espaces qu'ils trouvaient en province, s'approvisionnait de pièces dans les autres villes, bien plus que celles-ci ne s'en fournissaient chez elle.

Ce que nous appelons « la décentralisation dramatique » exista pendant tout le moyen âge et même après. Les plus belles représentations, par exemple, du Mystère delà Passion, qu'on ait vues à Paris y furent données en 1490, par une troupe,

j'allais dire par uns armée, de comédiens venue exprès d'Angers, où elle avait eu le plus grand succès.

A la dernière page du volume — nous dirions la brochure — on lit : « C'est la fin du Mystère de la Passion de Nostre- Seigneur qui fut jouée à Angiers, et à Paris derrainement, Tan 1490. »

Le Mystère de Robert-le-Diable nous vient aussi d'un de ces répertoires de province. Lequel ? On ne sait; mais d'un répertoire normand ou picard certainement. Le langage l'indique, ainsi que quelques détails.

Il fut, nous l'avons déjà dit,, publié pour la première fois en i836, à Rouen, où peut-être il avait été, il y a plus de cinq siècles, composé et joué.

La popularité du type, réveillée pour la scène par le grand succès de l'Opéra de Meyerbeer et de Scribe, qui ne lui ressemble que très peu, quoiqu'issu de la même légende, avait été l'aiguillon de cette résurrection en volume.

Puisque nous parlons de la légende, voyons un peu quelle en était l'origine. Doit-elle être cherchée dans l'histoire? Plusieurs le prétendent. Le Robert, que vous allez voir, serait, à les croire, Robert courte lieuse ou courte botte, — ainsi nommé à cause de sa petite taille — fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, puis roi de l'Angleterre qu'il avait conquise.

INTRODUCTION. xxix

Pour mon compte, je ne le crois pas. Le rôle de duc trop débonnaire et presque ganache, que joue dans la pièce le duc de Normandie, père de Robert, ne peut être à aucun égard celui de Guillaume le Conquérant.

Il n'y a, selon moi, dans le drame que Ton va vous jouer, qu'une fiction avec des reflets d'histoire. La vérité n'est que dans les types, mais là elle est réelle, saisissante. Vous en jugerez tout à l'heure.

Un roman, qui court encore avec les colporteurs de la Bibliothèque bleue d'Epinal, semble avoir, nous l'avons déjà dit, servi de point de départ. Il fut rimé tout d'abord, puis quand l'imprimerie put, ainsi que ses pareils, le rendre plus populaire, on lui enleva l'ourlet de ses rimes ; on le mit dans une prose, qui, suivant les variations du langage, put d'époque en époque se rendre toujours compréhensible, et voilà comment on s'en amuse encore aujourd'hui dans les campagnes.

Un récit rimé, qui le résumait, un « Dit » — c'est le mot du temps — en avait aussi été fait, comme on l'a vu plus haut, à l'usage des jongleurs qui allaient le réciter partout1.

C'est de ce « Dit, » peut-être, plus encore que du roman, que dut venir le Mystère. Il en suit en effet bien mieux toutes les phases, et il en a le dénouement. Dans le roman, Robert converti se fait ermite ; dans le « Dit, » et dans le Mystère — qui devancent ainsi une des exigences du théâtre moderne où l'on veut toujours un mariage pour finir — il épouse la fille de l'empereur.

i. Littrc, Histoire littéraire de France, t. XXII, p. 879-É

. Je ne vous ferai que cette indiscrétion sur les péripéties du mystère, dont l'imprévu et les surprises, parfois sans transition, et toujours sans préparation aucune, font une des originalités et, je crois, un des plus vifs attraits.

C'est du moyen âge naïf, et tout cru, passez-moi le mot.

Vous y verrez des bandits, des mécréants, dont une bataille de deux minutes délivrera toute la chrétienté. Des prêtres et des princes viendront aussi.

Vous aurez un ermite, « un prud'homme » comme on disait, un prieur d'abbaye, puis — et sans que vous vous dérangiez pour Palier trouver — le Pape en personne, et avec lui, dans la même ville, Rome, celui sur lequel tout regard chrétien était alors ouvert, l'Empereur.

La pièce ne serait pas de son temps si elle n'était dominée par ces deux types souverains, dont Victor Hugo a si bien dit dans Hernani :

Ges deux moitiés de Dieu : le Pape et l'Empereur.

Nous avons donc tout respecté de cet arbre vigoureux mais sauvage. Nous n'avons pas voulu en enlever un seul fruit sous prétexte qu'il était trop vert.

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