‹ Le mystère de Robert le DiableChapitre 24 sur 63 · LA DAMOISELLE · texte numérisé non relu

LA DAMOISELLE

Or tost, chiere dame, bon pas En vostre chambre vous bouleç, Ou finée estes, n'en double^, Ve% la vostre fils qui ci vient :

L'espée nue en son poing tient ; Regarde^ que chascun lifuit ! De ça en un autre refuit Me vois bouler.

ROBERT

Certes or voy-je san^ doubler Que le monde me bel à mort.

Et si fait Diex, il napas tort.

Chascun me fuit , chascun m'es- [longne, Honte avoir doy bien et vergongne Des grands mesfai\ et des meschic^ Que je sui de faire cniechie\.

Nis ma mère me fuit, de quoy J'ay dueil ; dame parleç à moy Et gardc\ que plus ne fuie\.

Je vous déniant que me die\ Se save\ dont ce peut venir Que je ne me puis abstenir De mauvaistié, tant m'en sens plain,

PREMIER ECUYER

Vois-tu comme il tient son épée Nue et droite ! cela n'est pas Pour bien faire. Doublons le pas, Faisons retraite.

LA DAMOISELLE (à la duchcSSe).

Or, voici, dame, un trouble-fête !

Fuyez, ou c'en est fait de vous, Craignez ce que nous craignons

[tous :

Votre fils. Pour sa bienvenue, Il a son épée au poing, nue Et droite. Chacun tremble et fuit.

Moi-même dans quelque réduit Je me retire.

Allons! Je n'y puis contredire :

Tout le monde me hait à mort.

Par le Dieu juste, ils n'ont pas tort. Jenevoisqu'horreur, fuite prompte Devant moi ; j'en suis pris de honte, Pour les crimes et les méfaits Où se passenttousmes jours. Mais, Dans ces frayeurs et dans ce trouble, Ce qui ma honte encor redouble, Et m'est au cœur un plus grand

[deuil :

M a mère me fait même accueil.

Dame, arrêtez, ma peineestgrande, Oyez ce que je vous demande.

Apprenez-moi d'où peut venir

Je croy que aucun pechié vilain En mon père ou en vous eûtes A l'eure que me concéutes ; Dont ce me vient.

LA DUCHESSE

Fil%, puisque dire lesconvient Sachiez de moy vient li pechie\ Pour Dieu la teste me trenchic^ Isnel le pas.

ROBERT

Mère, ce neferay-je pas.

Mauvais sui trop, mais je seroye Pires encore se vous féroye ; Mais dites moy pour quel pechié Je sui de mal si entechiô Je vous empri.

LA DUCHESSE

Beau fil\, voulentiers, sans détri.

Quant espousé mol voslrc père Je fit lonc temps san% estre mère Et san% enfant nul conccpvoir Dont souvent me courrouçay, voir.

Et tant qu'une foi% en mon lit, Ou me gisoie par délit Pour ce que seule vi estre, Par ire dis : Puisque Dieu mettre Ne veult enfant dedans mon corps

Que je ne me puis abstenir Du mal? Nul répit ne m'accorde, Il semble que de moi déborde.

Dites ne m'a-t-on pas caché Que tous deux étiez en péché Quand me conçûtes.

LA DUCHESSE

Seule étois, quand conçu vous fûtes.

En état de péché mortel.

Tuez-moi; pour un crime tel, Dont votre âme damnée hérite, Je le mérite.

ROBERT

Je suis méchant, je suis mauvais Je le sais trop, mais si j'osais, Ce qu'ici vous venez de dire, Combien, mère, je serais pire.

Apprenez-moi par quel péché Fus entaché.

LA DUCHESSE

Quand j'eus épousé votre père Je fus longtemps sans être mère, Ce dont bien fort me courrouçai.

En solitude me laissai.

Un jour qu'au lit j'étais couchée, Toujours de ce chagrin touchée :

« Puisque Dieu, dis-jeendésespoir, Ne peut me faire concevoir, Que le diable alors intervienne, Et fasse que par lui j'obtienne

S/ li mette le dyable lors.

A cette heure cl à cette foi\ Revint vostre père du bois, Qui me trouva toute espion rée.

El li preudoms san% demourée Pour moy courroucée apaisier Me prisl doulcemenl à baisier.

Et la fusles-vous engendré.

De voir dire ne me tendre.

Toulesvoies comme homme sage Pria Dieu de dévost courage Que s'il avenoit qu'il éust Engendré fruit qui li pleusl, Que tel le féist, ains sa fin, Qu'amer p éust Dieu de cuer fin; Et li servir si bonnement Qu'en gloire perdurablement Regnast; ce fut doulce parole :

Mais je, comme desvée et foie Dis : « Mais qu'au dyable puist-il

[estre, « Quand Dieu ne sen veult entremettre « Que de vous puisse enfant avoir « A li le doing. » De ce la voir, Estes, selon m'entencion, De si maie condicion Comme vous estes.

Ce que de Dieu je ne reçois. »

Votre père revint du bois; Me voyant de pleurs affolée, Pour que je fusse consolée Il me baisa. Tout vous dirai :

Beau fils vous fûtes engendré Lorsqu"étant encore courroucée, Toute à ma mauvaise pensée, J'avais au cœur le même vœu.

Votre père, lui, priait Dieu, Car il n'est pas homme plus sage, Lui disant de dévot courage, Qu'enfin s'il advenait qu'il eut Un enfant de moi, qui lui plut, Et qu'il voulut bien faire vivre, Pour qu'en son règne il put le suivre, Il le priait de le former D'un cœur tel que Dieu sut aimer.

C'était dire douce parole.

Moi, toujours endêvée et folle, Perdue en mon désir mauvais, Cependant je lui répondais :

« Eh ! qu'au diable puisse-t-il être Si Dieu ne s'y veut entremettre, C'est là que j'ai mis mon espoir:

Si de vous enfant puis avoir, A lui le donne. » Que vous dire Après? Cela doit vous suffire :

Au diable étant ainsi donné, Voilà comment vous êtes né Tel que vous êtes.

ROBERT

Ha, Sire Dieu ! grâce me faictes, Se je ne met remède en moy. En grani aventure me voy D'estre dampné san\ finement.

L'anemi ne lent nullement Qu'a ce que m'ame puist avoir; Mais se puis il y faillira voir ; Car je ne dormira/ bon somme Jamais tant que sera)- à Rome Et qu'au pape seray confés De touç mes pechie% et meffaiic.

Repentence le cuer me serre De ce quay toujours eu guerre Aux sains preudommes , or men

[poise.

Si vous pri, dame, ains que m'en

[voise

Que vous me salue% mon père, 'est droi\ que mes mes/ait^ com-

[père, S'il m'a forbani, ne m'en chaut, Voy plus chier souffrir froil et chaut Et mésaise asse% pour acquere Paradis, que je nay sa terre.

Adieu ma mère.

ROBERT

Ah! par grâce, sire Dieu, faites, — Rien de plus ne veux demander; — Qu'enfin je me puisse amender, Car je le vois ma perte est sûre.

D"ètre damné cours l'aventure.

Le diable, l'Ennemi m'attend Ainsi qu'une proie. Il ne tend Qu'à saisir et garder mon âme, Mais il n'est point par Notre-Dame, Encore l'heure de l'avoir, Et si je puis, il faudra voir!

Je n'aurai ni repos, ni somme, Que ne sois allé jusqu'à Rome, Et là ne me sois confessé De tout crime ou péché passé.

Le repentir au cœur me serre De ce que toujours fis la guerre Aux saints prudhommes. J'en pâtis.

Je m'en vais, dame, adieu vous dis, Et pour moi saluez mon père.

A tout expier ne diffère.

Que m'importe qu'il m'ait banni !

J'ai plus à cœur d'être puni, Souffrant tout : le chaud, la froidure, La gêne, et couchant sur la dure, Pour, s'il se peut, ma part gagner De Paradis, que de régner Et prétendre droit sur sa terre.

Adieu ma mère.

(Il sort.)

LA DUCHESSE

Ha biaufilç! en douleur amere

Des ores mais pour loy sera/ Lasse ! dolente que fera/ Je pers mon fil\, je pers ma joie Ne cuit que jamais plus le voie Bien fui despile et orgueilleuse, Bien fui mauvaise et oultrageuse Quant à lennemi don en fis.

Ha! mes amours et mon chier jil\!

Se' pour ce riave\ de moy cure Vous ave\ raison et droiture Si Dieu m'avieni.

LA DUCHESSE

Ah ! mon enfant, vivre je vais En peine amère désormais.

Je perds mon fils, je perds ma joie, Et crains que jamais plus le voie.

J'ai mérité cet abandon.

Quand à l'Ennemi j'en fis don.

Que j'eus d'orgueil ! Jamais pensée- Plus impie et plus insensée A Dieu ne porta tels défis.

Ha! mes amours et mon cher fils, C'est raison que mon cœur pâtisse De votre départ, c'est justice!

Me repentir en priant Dieu Voilà mon vœu.

LE DUC

LE DUC

Or ça, Dame, je vieil comment ; je reviens, dame, à la bonne heure.

Vous va) Quest ce là, vous pleure^ Est-ce vous que je vois qui pleure Ne scé se dire me voulre\, Pourquoi cela?

Que vous ave\ 1

LA DUCHESSE

Haï chier sire, vous ne save\ :

Nostre fil\ à Romme s'en va Et dit jamais ne finera, Tant qu'au pape sera confés De tou\ les pcchic\ qu'il à fai\; Et à brief, parole solue, M'a trop prié que vous salue De par li, sire.

LA DUCHESSE

Notre fils à Rome s'en va.

Son voyage n'aura de cesse Que si le pape le confesse, Et l'absout, dévot et soumis, Des péchés et méfaits commis.

Il part l'âme ainsi résolue, Me priant que je vous salue, Sire, pour lui.

LE DUC

Dame, me save\-vous à dire S'il se repent des mauvaistie\, Q'àfai^, ci des ennemistie^ Qu'il a acquis.

LA DUCHESSE

Chier, sire, à ce qu'en ay enquis Ne double^ que tant sen repent ; Quades la lerme à lueil li peni, Quant on l'en parle.

LE DUC

Voir, s'il aloil de ci en Arle, A coudes nu? et à genoux N'aroit-il pas amendé tou\ Ses meffai\, non pas la moitié.

Non pour quant, Dieu par sa pitié Lui vueille estre doulx et courtoys, Car certes je doubt bien qu'ainçois Que véoir puist le pape en face, S'il va là tuer ne se face, Ou avoir pis.

Mais se rcpent-il aujourd'hui De ce qu'il a fait, et des haines Qu'il s'est acquises trop certaines?

Répondez-moi.

LA DUCHESSE

Monseigneur, je jure ma foi Qu'à bien faire à présent il pense, Qu'il est tout à la repentance De ce qu'il commit d'odieux.

Il a des larmes dans les yeux Quand il en parle.

LE DUC

Alla-t-il jusqu'au delà d'Arle, Les coudes nus, sur les genoux, Il n'aurait pas amendé tous Ses péchés, ni la moitié môme, Tant sa fureur y fut extrême.

Que Dieu lui veuille être pourtant, Par pitié, doux bon et clément.

Pourra-t-il voir le Pape en face ?

J'en doute, et crains qu'il ne se Tuer là bas. [fasse

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