‹ Le mystère de Robert le DiableChapitre 38 sur 63 · RAYMOND · texte numérisé non relu

RAYMOND

Voici les nappes; à nous deux, Car ensemble nous serons mieux Pour les étendre.

LA FROMAGIERE.

Ho dya ! un fol cy endroit voy Qui a mon pennier rit des dens Pour les fromages qui dedans Sont. Mais foy que doy Sainl- [Germain, Avant qui y mette la main De ci bien tost les leveray El ailleurs vendre les iray ; // me pourrait bien dun fromage Ou déplus faire tost damage; De ci m'en vois.

LA FROMAGERE

Eh! qu'est-ce? un fol, qui cherche [à prendre.

A mon panier il rit des dents ; Les fromages qui sont dedans Lui paroissantde bonne prise, Le tournent à la friandise.

Avant qu'il y mette la main, Détournons-nous de son chemin, Partons. Du meilleur de ma vente, Dont le goût, je le vois, le tente, Ce fol pourroit, je le crains fort, Me faire tort.

PREMIER CHEVALIER

PREMIER CHEVALIER

Chier sire, ve\ ci voslre dois Tout est prêt, sire, qu'il vous plaise

Tout prest, sèe\ quant vous plaira, Prendre place dans votre chaise.

Pour diner on vous servira Bien et a point.

Vous n'aurez plus, pour bien diner, Qu'à l'ordonner.

L EMPERIERE.

De ce prier ne me fault point, Assis sui, ne vous déporter; Or tost a mengier m'apporte^ Delivrement.

l'escuier.

Voulentiers, chier sire, et brie f ment.

Ye\ ci pain, ci est vin de bouche, Dire après m'en vois a qui touche, Sire, qu'a mengier demande^ Ve\ ci, sire, or me commande^ Du quel vous voule\ que je taille Et je vous le feray san% faille A lie chiere.

PREMIER COMPAIGNON

Compains, regarde^ la manière De ce fol et la contenance; D'une main baie et d'un pié dance.

Asse\ sotement se demainne, Se Dieu te doint bonne sepmaine.

Avant soions nous ,ij. engrès De nous traire de li plus près, Pour oïr des mo% quil dira, Je croy que rire nous fera, Ains quen partons.

ije COMPAIGNON. Avant d'aler nous espadons,

L EMPEREUR

Pas n'est besoin qu'on m'en requière Je suis à table. A vous de faire Que tout puisse enfin s'abréger, Et moi manger.

l'écuyer.

Très volontiers, voici, cher sire, Pain, vin de choix, vous plait-il dire Dans quel plat il me faut tailler Le premier; car je dois veiller Sire, à ce que vous puissiez faire Très bonne chère.

premier compagnon.

Vois donc par ici, compagnon; Quel est ce fol? Sais-tu son nom?

D'une main jongle et d'un pied

[danse, C'est bien d'un fol la contenance.

Si nous l'approchions de plus près :

Veux-tu? Nous partirons après.

Nous lui pourrions entendre dire Mots qui font rire.

DEUXIEME COMPAGNON

Soit, compains, à ta volonté,

Aussi ne vi je, par saint Gille, Grant temps a, fol en ceste ville.

Comment, as-tu nom, Gillebert ï Par marne, il semble bien Trubert.

Trai loy de li un po arrière, Je li vois donner par derrière De mes .v. doi\ un bobelin, Or me regarde, Robelin, Qui t'a féru)

Prenons le chacun d'un côté, Depuis bien longtemps, par saint Jen'aivufolencetteville [Gille, Quel esttonnom? Rien. D'oùviens- Rien encor, rien! il est têtu, [tu?

(A son compagnon.) Avec moi, compains, viens arrière Un peu. Je lui veux par derrière Donner un soufflet bien tapé.

{Au fol.)

Qui t'a frappé?

PREMIER COMPAIGNON

Nient plus qun asne mort féru Il ne dit mot. Que veult-ce dire ï Egar comme il se prent a rire, Qu'a il ore trouvé de bon ) Je le vueil farder de charbon, S'en semblera plus biau vallet.

Or va, tu n'aras plus si lait Le visage com tu avoies ; Se le bien que t'ay fait savoies Tu me diroies gran merciç.

Or resgarde, est-il bien noirci^ Par le visage.

PREMIER COMPAGNON

Il ne parle pas plus qu'un âne Mort. Qu'est-ce à dire? Il ricane, Vois donc. Qu'a-t-il trouvé de bon:

Je le veux farder de charbon.

Cela lui sied. Oui, son visage Plait mieux ainsi. Tu serais sage Si tu disais, si bien noirci, Un grand merci.

ljc COMPAIGNON.

OU, non Dieu que liferay-je ï Mettre li vois, soub% son chappcl, Ce vie\ panufle de drappel, Et li sacheray le toupet, Trai\ te ca, tray, Jobin tripet,

DEUXIEME COMPAGNON

Moi, que lui faire ? une guenille Qui flotte au vent, et qui pendille, Lui siérait bien sous son chapeau.

Voyons un peu. Ce vieux lambeau, En l'appliquant sur son oreille

Pour ce que lu es chappelle^; Vueil que soies endrappelle\ Pour t'en cointir et depporter ï En lieu de bannière porter ; Le te feray.

Va justement faire merveille, Oui. Pour finir le tour, je veux Lui tirer un peu les cheveux.

Il souffre tout. Voyez-vous comme, Ainsi coiffé c'est un bel homme.

On dirait seigneur de haut ton, Ou juge sous son chaperon, Qui se prélasse.

PREMIER COMPAGNON

Ici endroit plus ne seray; Asse^ ay regardé sa guise ; Je m'en vois, que tant se déguise Que tout m'affolle.

PREMIER COMPAGNON

Fol faux ou vrai, viens, il me lasse, Comme lui, si je ne partais, J'affolerais.

ije COMPAIGNON.

DEUXIÈME COMPAGNON

Jay pitié de sa guise foie C'est pitié qu'une telle vie,

Et de ce qu'il ne parle goûte. Et surtout que dans sa folie

// pleure, esgar, esgar, san\ double, Le malheureux ne parle pas.

Ve\ le la, cest fait, il s'enfuit. Tiens, il pleure; vois-tu là bas?

// nous a grant pièce déduit Puis il fuit. C'est fait, plus per- Et esbatu. Ce fol m'étonne. [sonne!

PREMIER COMPAIGNON

Tu db( voir ; dy moy, venras tu Boire une foi% l

Vf COMPAIGNON.

OU, alons, foy que lu doi\ Adieu amis.

PREMIER COMPAGNON

Viens donc — car c'est assez ma Boire avec moi. [foi —

DEUXIÈME COMPAGNON

Sur ce point, je ne contrarie, Quand on m'en prie.

(Ils sortent.)

l'emperiere.

Seigneurs, qui nous a céens mis Cel homme que ainsi voy aler ï Entre mil est biau bachelier.

Tant y a quil me semble fol ; C'est grant damage, par Saint Pol.

Appelle^ le iost, san% songier, Et si li donne\ a mangier Ici devant.

PREMIER CHEVALIER

Ca, mon ami, vene\ avant, Comment etes-vous appelle^ ï Dites le tost, ne le cele\ A l'emperiere.

ije CHEVALIER.

// monstre bien a sa manière Qu'il est un vrai\ fol% et eslou\.

Il nous a fait la mol a tou\ Et puis s'en va ses pas comptant; We\ le ci revenir trotant.

Portant à son col sa massue Et du travail qu'il a, li sue Tout le visage.

l'escuier (a Robert).

Mon ami, bon estes et sage, Or vous sée{ un petit ci Je vous serviray san% nul si,

L EMPEREUR

Quel est cet homme, qui va, vient ?

Comme un cavalier il se tient.

Il ferait figure entre mille.

Est-il, dites-moi, de la ville?

Mais regardez mieux : par saint Pol, Ne semble-t-il pas qu'il est fol?

Ce serait vraiment grand dommage.

Pour l'examiner davantage, Faites le par ici ranger, Et bien manger.

PREMIER CHEVALIER

Dis, ami, comment l'on t'appelle, Et vite, car rien ne se cèle A l'empereur.

DEUXIEME CHEVALIER

Ah ! ce nom ne lui fait pas peur, Et sa folie ainsi s'avoue.

Pour réponse, il nous fait la moue.

Puis il s'en va ses pas comptant, Mais pour revenir en trottant. A son col il a sa massue, Et de ce travail son front sue, Que c'est pitié!

l'escuyer.

Pauvre homme, ici, par amitié Seyez-vous, car vous êtes sage, Et bon. Là, faisons bon ménage.

De bonne viande et asse% ;

Or tene\, mon ami, pense\

De manger bien.

Moi môme, je veux vous servir, Et les meilleurs plats vous offrir.

N'ayez plus ici qu'une affaire :

La bonne chère.

L EMPERIERE.

Louvel, Louvet, tien Louvci, tien Runçe cela.

L EMPEREUR

Tu veux d'un plat, Louvet, mon Voilà le tien. [chien,

PREMIER CHEVALIER

Regarde^ au chien s'en va là, Avec Louvet, le fol s'échappe.

Oster li veult son os san^ faille. Il veut l'os, il faut qu'il le happe.

Et le chien aux dens, qu'il ne faille, Louvet, qui résiste en grondant, Le tient forment. A bonne dent.

ij'e CHEVALIER.

A li oster tent durement; Mais le chien le tire et débat ; Sanç faille, ve\ ci bon esbat, Et bien a rire.

L ESCUIER

DEUXIEME CHEVALIER

Mais le fol endiablé s'obstine Après ce rebut de cuisine.

Le chien tire à lui, se débat.

Jamais on n'a vu de combat Mieux fait pour rire.

l'escuyer.

Combien qu'aux dens le chien fort Le chien l'emporte, tant il tire

Tire encore plus fort le fol ; [tire, Et tire encore. Non, le fol

O happé la si par le col A pu lui bien serrer le col : Que osté li a. L'os est sa proie.

Or véons s'aler li laira Par quelque tour.

PREMIER CHEVALIER

Attendez qu'il le lui renvoie, Ce n'est qu'un tour.

ijc CHEVALIER.

DEUXIÈME CHEVALIER

A ce que voy nanil; quenlour Non pas, il mordille à l'entour

L'os, tant comme peut, Use preuve La chair, sa faim est une louve.

De mengier la char qu'il y treuvc ; Je crains que le chien ne retrouve

Ne scé se si sage sera Môme — le fol ayant mangé — Que quant la char mengié ara Un os rongé.

Qu'au chien l'os baille.

L EMPERIERE.

L EMPEREUR

Laissiez le mengier, ne vous chaille, H est fol, qu'en fol il agisse.

Il fait comme vray fol qu'il est. Laissez le faire à son caprice.

Tien, tu aras ce pain, Louvet, Tiens, Louvet, ce morceau de pain Louvet tien, tien. Prends de ma main.

Le fol le va lollir au chien Avant que point en ait gousté ; C'est fait, il li a tout osté, Vueille ou ne vueille.

l'emperiere.

Je voy de cet homme merveille, Et tien qu'il est vray fol à plain ; Il a brisé en deux son pain, Et s'en a au chien départi La plus grand part, quant la parti, Sanç dire tien.

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