LES SARRAZINS
Voilà un noble baron I
Alors Gane se rapprochera du roi Marsile et lui parlera :
GANE
A tort, vous vous courroucez : Charlemagne, qui tient la France, vous mande que vous receviez la foi chrétienne et qu'il vous donnera en fief la moitié de TEspagne.
Roland, son neveu, aura l'autre moitié.
Vous aurez un orgueilleux partenaire! que si vous ne voulez pas accepter cet accord, il viendra vous assiéger dans Saragosse; vous serez pria et lié de force.
Vous serez mené tout droit à Aix : vous n'y aurez ni cheval de guerre, ni palefroi, ni mule, ni mulet pour pouvoir chevaucher.
Vous serez jeté sur une mauvaise bête de somme. A Aix, par un jugement, vous perdrez la tête.
Notre empereur vous envoie cette lettre.
Gane devra, de la main droite ^ livrer la lettre au roi sarrazin.
Marsile, dont l'attitude et les traits montreront la colère, brisera le sceau, en jettera la cire et il devra lire la lettre,
MARSILK
Celui qui gouvernelaFrance,Cliarlemagne, me mande pour me remémorer sa grande douleur et sa colère. C'est à propos de ses messagers, Basan et son frère Basile, dont j'ai pris les têtes sur la hauteur auprès d'Ilaltile. Si je veux racheter la vie de mon corps, il faut que je lui envoie mon oncle; car autrement, il ne m'aimera jamais.
JURFALET-LE-BLO.\D
Gane a parlé follement. Il n'est pas juste qu'il y survive. Livrez-le moi. J'en ferai justice.
En entendant ce que le fils de Marsile vient de dire, Gane devra brandir son épée et s^adosser à un arbre. Pendant ce temps, Blancandrin parlera à Marsile de manière à ne pas être entendu des autres,
BLANCANDRIN
Rappelez le Français : il m'a engagé sa foi à notre profit.
MARSILE
Beau sire Gane, j'ai fait envers vous acte
comme de folie quand j'ai montré si grande colère pour vous frapper. Je vous ferai justice par ces peaux de zibelines, qui valent plus que cinq cents livres d'or. Avant demain, vous aurez par là une belle réparation.
Je ne refuse pas. Que Dieu, s'^iritH plaît, vous en récompense bien !
MARSILE
Gane, croyez-le en vérité, j'ai le désir de vous bien aimer.
Je veux entendre parler de Charlemagne ; il est bien vieux ! il a usé son temps. 11 a, que je sache, dépassé deux cents ans. Par tant de terres, il a démené son corps Il a reçu tant de coups sur son écu bouclé!
II a réduit à mendier tant de rois puissants. Quand sera-t-il fatigué de guerroyer?
GANE
Charlemagne n*est pas tel. Nul homme qui le voie et sache le connaître, qui ne dise que l'empereur est un noble héros. Je ne saurais trop l'admirer et vous le louer qu'il n'ait encore plus d'honneur et de bonté. Sa grande valeur, qui pourrait la mesurer?
Dieu l'a illuminé d'une telle noblesse I
Mieux vaut mourir que déguerpir de son service!
marsilb: (1)
Je puis bien m'étnerveiller de Gharlemagne, qui est vieux et chenu. A ma connaissance, il a deux cents ans et plus. Par tant de terres, il a fatigué son corps 1 11 a reçu tant de coups de lance et d'épieul 11 a conduit à la mendicité tant de rois puissants, quand sera-t-il fatigué de guerroyer?
Cela ne sera pas tant que vive son neveu. Il n'y a pas un tel guerrier sous la chape du ciel. Son compagnon Olivier est aussi très vaillant. Les douze pairs, qui sont si chers à Charlemagne, font l'avant- garde avec vingt mille chevaliers. Charlemagne est en sécurité : il ne craint aucun homme.
MARSILE
Je suis grandement émerveillé de Charlemagne qui est si chenu et blanc I A ma connaissance, il a plus de deux cents ans- Il est allé partant de terres en conquérant!
11 a reçu tant de coups de bons épieux tran-
(1) Consultez ce que j'ai dit au lecteur sur ces répétitions.
chants! 11 a vaincu et tué tant de rois sur le champ de bataille ! Quand sera-t-il fatigué de guerroyer ?