GILLE
Douze des émirs sarrazins s'étaient engagés à tuer Roland et les autres pairs de
France. Tous les douze ont péri à la première attaque. Quand ils eurent succombé, Tavantgarde de Marsile a fui devant les nôtres.
Mais tant de bons Français y perdent leur jeunesse, qui ne reverront plus leurs mères ni leurs femmes, ni ceux de France qui les attendent après les défilés. Mauvais service leur rendit Gane au jour, qu'à'
Saragosse, il alla vendre les siens.
Nos Français vont par le champ de bataille : ils recherchent les leurs, De douleur et de tendresse, ils pleurent des yeux, par amour pour leurs parents et de cœur.
Le roi Marsile surgit alors devant eux.
Il arrive par une vallée avec le gros de son armée: il Ta partagée en vingt colonnes.
On voit reluire l'or et les pierreries des casques et les boucliers et les armures niellées. Sept mille clairons y sonnent la charge.
Grand est le vacarme par toute la contrée.
La bataille est merveilleuse et pressée.
Les Français y frappent avec vigueur et colère; ils tranchent les poings, les côtes, les échines, les vêtements jusques à la chair vive et le sang clair coule sur l'herbe verte.
Durs sont les coups et la mêlée est rude.
Il y a grande perte de chrétiens.
Les Sarrazins crient : « Nous n'y pou- » vonsplus résister. Terre major! (La France) » que Mahomet te maudisse! Par-dessus tous » les autres, ton peuple est hardi. » Il n'y en a pas un qui ne crie : « Marsile ! Che- » vauche, ô roi, nous avons besoin d'aide ! »
La bataille est merveilleuse et grande. Les Français frappent de leurs épieux brunis.
Là vous vissiez grande doulear des gens :
tant d'hommes morts, blessés, ensanglantés; l'un gît sur l'autre ou de dos, ou de face.
Les Sarrazins ne peuvent résister davantage. Qu'ils le veuillent ou non, ils déguerpissent, comme le cerf s'enfuit devant les chiens. Nos Français les poursuivent.
Marsile voit le martvre des siens. Il fait sonner ses cors et ses trompettes ; puis il monte à cheval avec tout son ban.
Durs sont les coups, et rude est le combat.
Il y a grande souffrance pour les chrétiens.
Il fallait voir Roland et Olivier frapper de leurs lances et combattre. L'archevêque Turpin y frappa de sa lance.
Nul tonsuré qui jamais chanta messes A de son corps fait autant de prouesses
Aux quatre premiers chocs, le combat alla bien pour les chrétiens. Le cinquième
leur fut funeste et terrible. Tous sont tués, les chevaliers français, hormis soixante, que Dieu a épargnés. Avant qu'ils meurent, ils se vendront bien cher 1
Ah! les soixante qui restent avec Roland, roi, capitaine n'en eut jamais de meilleurs!
CHARLËMAGNE
Et quand Roland a vu cette grande perte des siens?
GILLË
Le comte Roland voit la perte des siens.
Il interpelle son compagnon Olivier : « Beau » compagnon chéri, que Dieu vous bénisse !
» Voyez gire à terre tant de bons guerriers!
» Nous pouvons plaindre France, la douce, >j la belle! qui va demeurer déserte de tels w barons. Ehl empereur Charlemagne, que » n'êtes-vous ici ? Frère Olivier, comment » pourrons-nous faire pour lui mander des » nouvelles ? » Olivier dit : c< Je ne sais » comment faire. Mieux vaut mourir, que » retirer du déshonneur. » Roland lui dit :
« Je sonnerai du cor. Charlemagne, qui » passe aux défilés, Tentendra. Je garantis » que les Français reviendront. »
Olivier dit : (f Ce serait grande honte;
» Pour nos parents ce serait cause de répro- » bation, et cette honte durerait toute leur M vie. Quand je vous Tai dit, vous n'en » fîtes rien
» Si l'empereur eût été ici, nous n'eussions » aucune perte. Ceux qui sont là-bas, en » avant, ne méritent aucun blâme.
» Par ma barbe, si je puis revoir ma M noble sœur Aida (Aude), vous ne serez » jamais son époux. » Roland répond :
c( Pourquoi cette colère? » — « Compagnon, » répond Olivier, c'est vous qui en êtes » cause. Le courage sensé n'est pas la folie. » Mieux vaut la mesure que la démence.
» Les Français sont morts par votre légè-
» reté Charlemagne n'aui^a plus d'aide
» de vous, et il n'y aura plus jamais un tel » homme jusqu'au jugement dei'nier de Dieu.
» Vous y mourrez, et la France en. sera )> honnie. Aujourd'hui va faillir notre loyale » amitié : avant le soir, cruelle départie ! »
L'archevêque Turpin les a entendus se contrarier: il pique son cheval de ses éperons d'or pur, vient jusqu'à eux et se prend à les gronder : « Sire Roland, et vous, sire » Olivier, au nom de Dieu, je vous prie, ne » vous querellez pas. Sonner du cor ne
» peut nous servir et, cependant, ce serait » mieux. Que l'empereur vienne, il nous » pourra venger et les ipfidèles ne s'en » retourneront pas joyeux. Nos Français » mettront pied à terre : ils nous trouveront » et morts et taillés en pièces : ils nous por- » teront en bières sur des bêtes de somme.
)) Ils nous pleureront par douleuret par pitié : » ils nous enfouiront d^ins les parvis des » monastères : loups, porcs et chiens ne » nous mangeront pas. » Roland répond ; c< Seigneur, vous dites bien. »
Roland met le cor à sa bouche, l'applique
bien et le sonne à grande force Le
comte Roland, avec peine et effort et grande douleur, sonne son cor. Le sang clair lui jaillit par la bouche. Les tempes de son cerveau en sont déchirées
Alors, on doit entendre le cor qui sonne encore plus faible.
CHARLEMAGNE
Seigneurs, tout va mal pour nous.
Mon neveu Roland va nous manquer
aujourd'hui, j'entends au son qu'il ne vivra
plus guère.
Qui voudra y être, qu'il chevauche rapidement.
Un messager de France devra entrer.