SCÈNE VI
EUTROPE, EUSTELLE
Seigneur, depuis longtemps je voulais vous connaître.
EUTROPE
Je sais que votre cœur cherche la vérité.
EUSTELLE
Hélas ! autour de moi, tout est obscurité.
EUTROPE
Avec mon Dieu, le Christ, on monte sur la cime ; Dans sa loi, tout est pur, tout est grand et sublime.
[Après un instant pendant lequel il semble se recueillir et prier.)
Quand le monde est sorti des mains du Créateur, L’homme reproduisait les traits de son Auteur,
Mais par Satan séduit, il devint un coupable De reprendre son rang à jamais incapable.
Et lui dont l’univers admirait la beauté,
Ne fut qu’un roi vaincu d’un trône rejeté.
EUSTELLE
C’est pourquoi vers le mal en tremblant je m’incline ; Mais aussi vers le ciel une force divine Me pousse, et je voudrais être unie à ce Dieu Dont je sens la présence et l’amour en tout lieu.
EUTROPE
Il se tient près de nous, mais il fait davantage. Comme il veut de nos cœurs devenir l’héritage,
Il a promis son Fils à notre humanité Pour nous ouvrir le ciel qu’il nous avait ôté.
Des siècles de voyants au monde l’annoncèrent,
D’un pas tranquille et lent tous les âges passèrent,
A son heure l’Enfant dans une étable est né ;
Par la Vierge un Sauveur au monde était donné.
eustelle, avec piété.
Par la Vierge !
EUTROPE
La femme avait perdu le monde ;
La femme l’a sauvé. La grâce surabonde.
C’est l’avenir déjà prédit à vos aïeux.
EUSTELLE
La Vierge mère et dans ses bras le Roi des cieux !
EUTROPE
Par un rayon du ciel si l’onde est traversée,
Sa pureté n’est pas par la flamme offensée.
C’est pourquoi tout grand cœur qui veut la vérité. De l’idéal chrétien admire la beauté.
EUSTELLE
Je veux aimer la Vierge et son Fils avec elle.
EUTROPE
J’espère qu’il sera le vrai Dieu pour Eustelle.
( Après un instant .)
Ah ! si vous l’aviez vu, dans un rayon du soir,
Sur le mont où le Christ était venu s’asseoir ?
Il était entouré d’une foule docile,
Et sans art, à son peuple, il prêchait l’Evangile.
EUSTELLE
Vous étiez là, mon père ?
EUTROPE
Oui ! je l’ai contemplé l Oh ! comme il était beau, son doux regard voilé Par un secret désir de tristesse infinie.
Mais de sa blanche main la foule était bénie.
La brise se jouait avec ses blonds cheveux.
Sur le monde en parlant il abaissait les yeux.
Il disait : Bienheureux les pauvres sur la terre,
Pour eux est le royaume où les attend leur Père,
Bienheureux les cœurs purs parce qu’ils verront Dieu. Bienheureux les petits : mon Père en ce bas lieu Se fait le protecteur de la simple innocence.
Heureux ceux qui sont doux, il sera leur défense. Vous êtes bienheureux quand vous versez des pleurs, Il sait trouver le mot qui calme les douleurs.
Vous êtes bienheureux quand l’humaine malice Vous attaque, si vous défendez la justice.
EUSTELLE
Ah ! je comprends enfin ! Et le Christ est Celui Que mon cœur attendait, mon doute s’est enfui !
EUTROPE
Mais il alla plus loin que ces divins oracles ;
Il sema sur ses pas et bienfaits et miracles.
Un père d’une enfant pleure le triste sort,
Jésus vient et sa voix fait reculer la mort.
Toucher son vêtement suffisait et la vie Affluait en chassant souffrance et maladie.
Puis un jour sous mes yeux il a multiplié Cinq pains et cinq poissons, tant il avait pitié De la foule, à sa voix suspendue, attentive.
{Avec émolion.)
C’est la première fois que je fus son convive,
Et depuis !... O Seigneur ! j’ai goûté de ce pain Qui seul de notre cœur peut apaiser la faim.
{Il reste un instant recueilli.)
Plus tard je vois le peuple en foule qui l’acclame. Devant lui je chantais avec toute mon âme :
« Béni celui qui vient dans le nom du Seigneur ! »
Oh ! comme il était grand en ce jour, mon Sauveur !
EUSTELLE
O Père, je comprends votre bonheur immense.
EUTROPE
Il fut pourtant maudit par ce peuple en démence, Et quelle horrible mort !
EUSTELLE
Mais un Dieu ne meurt pas
EUTROPE
Enfant, il était homme et soumis au trépas.
Il avait fait le bien en passant dans le monde ;
Mais Satan souleva sa haine impure, immonde Contre ce Dieu fait homme, contre ce roi des rois. Après d’affreux tourments, il mourut sur la Croix.
EUSTELLE
Le Christ ?
EUTROPE
Devant ses yeux, près du gibet infâme, Debout, dans sa douleur, se tenait une femme.
EUSTELLE
La mère qui l’avait porté sur ses genoux.
EUTROPE
Il voulait son amour, quand il mourait pour nous.
EUSTELLE
Je comprends de ce Dieu l’ineffable tendresse ;
Dans sa mère il chercha l’appui de sa faiblesse.
EUTROPE
Ah 1 qu’il est grand, Jésus. C’est le nom du Sauveur.
eustelle, avec émotion .
Mon Jésus sur la croix !
EUTROPE
O touchante ferveur !
Vous l’aimez ?
EUSTELLE
Pour toujours. De lui parlez encore.
Que voudrait-il de moi, ce Jésus que j’adore ?
EUTROPE
Ce que donne l’amour.
EUSTELLE
Mais l’amour donne tout.
EUTROPE
Et dans le sacrifice ?...
EUSTELLE
Il va jusques au bout.
EUTROPE
Alors vous seriez prête ?
eustelle, à genoux.
Oui, mon père, à le suivre
Même au pied de sa croix, près de lui, je veux. vivre; Par nul autre lien mon cœur n’est arrêté,
A lui seul sont ma vie et ma virginité.
(On entend des voix . Eustelle se relève avec hâte.)
Le préfet !... S’il vous voit ! ma frayeur est extrême !
EUTROPE
Aux Arènes, venez recevoir le baptême.
EUSTELLE
Dans un instant ; Jésus dissipera ma peur.
EUTROPE
Des Santons cette vierge est la plus pure fleur. Merci, mon Dieu, d’avoir exaucé ma prière ! Merci ! je puis attendre en paix l’heure dernière.