PREFACE XXXIII
n'espère pas donner ici plus qu'une indication de volonté impartiale.
Nous fûmes, à tâtons dans le crépuscule d'une époque, les éclaireurs et les fourriers de l'armée que forme déjà une admirable adolescence prête à conquérir la nouvelle Beauté. Plus savante et clairvoyante, moins embarrassée dans les ronces de la spécialisation contre quoi nous nous élevâmes, sans doute, réalisera-t-elle ce que nous souhaitons en marquant la route avec des indices. Elle possède des pbilosophies, de Térudition, un sens critique particulier, de la pensée et des méthodes ingénieuses. Il lui suffît de quelque labeur pour illuminer le siècle à venir. Puissions-nous voir cette force susciter dans les âmes viriles l'émotion de pensée. Alors, nous goûterons la joie de ne pas avoir vécu en vain depuis l'h ure où fut restaurée la formule : « L'art est l'œuvre d'inscrire un dogme dans un symbole. »
LE
Du ciel, depuis les constructions blanches du Sacré-Cœur, la foule ruisselait par les artères de Paris avec une rumeur immense et marine. Les torrents humains comblaient le lit des rues sous le soleil inattendu d'une mi-novembre. Il en bouillonnait dans les places et autour des statues centrales. Leurs ondes battaient les bases des édifices que bandent les enseignes d'or. A la surface du flot, les fiacres tanguaient comme des barques.
Le tramway se ralentit. M. Dessling subit plus difficilement l'impatience de ses nerfs. Il avait fallu, malgré les figures du dimanche, qu'il abandonnât le luxe obscur de son rez-de-chaussée. I. 1
Déçu par les mines rubicondes des promeneurs et la hideur d'innombrables femmes enceintes, il avait dû conquérir, à cause de sa gêne pécuniaire, une place à l'impériale de la voiture publique pour atteindre plus vite la maison d'un ami riche et prêteur.
Bientôt, il se trouva rejoint par une bande de maçons regagnant leurs faubourgs. Ces hommes s'assirent au large sans souci du prochain ; et ils se calaient en infligeant au gentleman la pression de leurs rotules. Gomme ils tétaient des pipes, la salive fila des moustaches, s'épancha en flaques mousseuses entre les jambes écartées. La fumée de tabac portait aux narines une puanteur de vinasse et d'ail, les paroles aussi de ceux qui se vantaient d'avoir instruit l'architecte sur sa sottise.
Les phrases, lentes, ne réussissaient pas à traduire les images mal écloses dans les cerveaux durcis par l'abêtissement d'un travail invariable. Des gestes amputés aidaient les dires confus. Au long du banc double, ces têtes peinaient afin de produire la simple parole, ce signe qui différencie des bêtes.
La plupart renoncèrent. Pour amasser instinctivement de la chaleur, ils demeuraient accroupis sur soi, le ventre aux cuisses et le dos en voûte^
sans voir môme le courant de foule qui frissonnait au soleil entre les hautes berges des maisons. Au faîte de la voiture, il y eut un troupeau ruminant son tabac dans la béatitude de ne pas être. Le jet visqueux des salives trahissait seul la vie de cet amas immobile.
Ivre et colossal, l'un, au visage touffu, se mit enfin debout contre la balustrade. Le reste d'une cigarette brûlée resta pendu à sa lèvre. Par instants, le rire ouvrait sa barbe sans qu'il tirât les mains hors du pantalon large comme une jupe. Enfin, la farce de son œil en eau visa le cocher habile à conduire l'attelage entre les fiacres confondus derrière un camion, dont les chevaux gisaient à terre, La foule accourue se contractait, avide de voir du sang, peut-être ; ou la mort, par chance.
Le tramway stoppa, et l'ivrogne, ayant craché, s'enhardit : «Avance donc, feignant... » Il débonda sa verve riche en invectives.
Yite, les maçons quittèrent leur somnolence pour accabler aussi l'homme du siège, dont une riposte les vexait. Les rires hargneux et les injures se multiplièrent. Levés, piétinant leurs crachats, ils rivalisaient. L'impuissance reconnue du cocher, contraint de maintenir ses bêtes, donnait tout ce plaisir. Des mains insultantes se tendirent vers le chapeau de cuir que galonnait un métal.
D'en bas, la foule prétendit s'associer au tumulte pour faire blêmir le faible, dont les tempes se noyèrent de sueur. Silencieux, il haussait les épaules par résignation.
Les ouvriers" trépignèrent de bonheur. La conscience de leur injustice victorieuse les transportait.
« Dire que pour ça, le peuple, pensait Dessling, nous perdons la paix intime, nous sacrifions l'avenir de nos vies, nous formons des vœux libertaires. »
Des doctrines socialistes avérées et la fréquentation d'agitateurs de province l'avaient exclu d'une existence heureuse. Une parente aimée avait rompu leurs fiançailles. Des choses finies lui traversèrent la mémoire. Son œil se voilait. Il se détourna.
La mer humaine engorgeait les rues avec un murmure mystérieux d'élément. Sur la houle infinie, des fleurs en éclat étaient les coiffures des lemmes. Un groupe de pierre émergeait du flot, au centre de la perspective. En pierre, le soldat mémorable d'un monument patriotique se profilait sous le bras d'une déesse géante, le sabre au poing, pour le culte immuable de la mort, certitude unique des nations.
Là, d'ailleurs, semblait être le cœur du mouve-
ment. Les fleuves d'hommes se joignaient au socle de granit, et un gaillard juché sur le soubassement, chantait sans doute la romance dont il présentait au public les exemplaires. Même on distingua les képis et les poings levés de la police, une bousculade. De là-bas, un frémissement émut la surface de la foule. La rumeur se scandait. Elle se rythma. Ce fut un chant.
A l'impériale du tramway, les invectives cessèrent. Dans la multitude retournée vers le groupe de pierre, il n'y eut plus les taches pâles des visages. Les maçons aussi regardaient. De vague humaine en vague humaine, le chant gagna vers eux, s'éleva dans les ramilles nues des platanes, franchit une à une les vitres des lampadaires oii le soleil s'affirmait par-dessus l'étendue mouvante. On agita des chapeaux. On brandit des cannes. Les cochers se haussèrent sur les toitures des fiacres. Soudain, la rumeur précisée se renforça dans une bouche proche, et puis elle -éclata, vociférée par tout le peuple.
Là-bas, les sergents de ville escaladaient le so'cle. Ils empoignèrent le chanteur...
Alors, la foule dériva, rapide, lâche, par les rues en pente, bavant une écume de têtes qui hurlaient. Des trous se creusèrent dans la masse. Le tramway reprit sa route et glissa le long des tavernes pleines
de buveurs qui débordaient sur les trottoirs. Des fillettes, en sarraus rouges, coururent. A une station, les ouvriers descendirent, fêtant l'ivrogne. Dessling suivit du regard leurs blouses, taches plus blanches dans la multitude brune. Les taches diminuèrent, s'effacèrent, se perdirent parmi l'élément, devinrent un peu de son mystère, de sa rumeur immense et marine.
Le soleil partout pavoisa les façades. Des éventaires de violettes embaumaient. Les omnibus énormes et jaunes flottaient sur les ondes humaines oscillant au fond des abîmes que faisaient les hauteurs abruptes des maisons.
Devant l'une plus évidée par ses baies de verre, le socialiste descendit.
A terre, les étendues mouvantes de la foule lui restèrent aux yeux quelques secondes, en illusion magnifique. Mais les cheveux frisés et graisseux d'un passant lui valurent de repenser à la fureur des maçons.
Une main, derrière lui, frôla, l'écarta, comme une chose. La colère lui bondit au cœur. Sans voir même Dessling qu'il repoussait, Vhomme franchit les gens, sa femelle pendue au bras.
Au contraire, Dessling se fût gardé d'effleurements. Il eût craint de s'affirmer devant la personne d'autrui.
Le peuple poussait, renversait, pénétrait, fier de filles écartelées par le rire, de femmes alourdies par la grossesse et qu'il étalait en fumant. La gloire de son muscle avec la gloire de son sexe, il les arborait, la salive inépuisable et la gueule en joie.
Des enfants giflés crièrent. En vain, Dessling s'effaça pour laisser fuir les brutalités des gens. Sa politesse le rendit une chose plus méprisable, bonne à piétiner. La vue de son pantalon jeta l'hilarité dans un groupe.
Afln de paraître spirituels à leurs compagnes, des galants s'arrêtèrent contre lui. Ils se claquèrent bruyamment les cuisses. Ils se cassaient en deux. Ensuite, la tête trouée par le rire, ils se relevaient. Leur mimique signifiait que le ridicule du monsieur les allait faire périr de gaieté.
Contents de leur peau pustuleuse, de cous décharnés, d'os en saillie sous l'usure des étoffes, ils ne pouvaient évidemment souffrir les cover-coat, ni les pantalons nets, ni les chapeaux luisants; et ne cessaient de se tordre en contorsions folles, les chicots à l'air.
Dessling analysait froidement cette hilarité méchante. Leur haine ne se dissimulait guère sous la joie fausse ; mais elle se glorifiait de voir le monsieur retenir, tout pâle, sa fureur. Evidemment, on devinait sa préférence d'attendre leurs bonnes
grâces, plutôt que de tenter la bataille contre eux trois, de se rendre chez le commissaire en compagnie des agents, avec le cortège innombrable des badauds.
Gomme il ne bougea point, l'apparence impassible et railleuse, ils finirent par reprendre leur route en criant encore des insultes, mais un peu étonnés.
Le socialiste put traverser le trottoir. Dès le seuil de la maison, il entendit le piano de ses amis retentir sous des mains au galop. On exécutait le refrain de l'émeute.
On perpétuait le mugissement du peuple.*
Le tapis écarlate s'illuminait à travers les pièces ouvertes et tièdes, sous les velours relevés des portières. Des meubles de laque blanche, des soies brochées d'oiseaux en relief apparurent entre les palmes des plantes vertes. Les voix riaient. Le domestique s'effaça.
— M. Desslingl ah !
Une jeune femme se détourna du piano à queue, pour tendre une main armée de joyaux... L'ami blond, ridé par la migraine, salua d'un bonjour en sourdine. Tout de suite, Dessling sentit ses doigts entre les paumes caressantes de l'ami, qu'il conçut plus malade, malgré le complet clair, la cravate en crêpe bleu drapée contre le linge poli. D'un signe,
madame Lyrisse força l'arrivant de remarquer un personnage maigre et haut, de race évidemment saxonne.
— M. Harry Weed... dont nous vous parlons souvent.
Il examina la figure bise et couturée du Londonien, que des cheveux abondants couronnaient d'une flamme terne. L'autre ne chercha point à fuir le regard ; mais il exprimait avec un accent siffl^ur des louanges, et roulait une cigarette...
— Oh I monsieur est un combattif ; c'est bien... madame, ainsi que vous disiez, un combattif nervobilieux-sanguin...
Et le long corps que sanglait une jaquette stricte, retomba dans les soies oranges du divan, pendant que les doigts osseux en l'air élevaient l'allumette qui brilla.
Alors, madame Lyrisse, entraînant les plis jaseurs de sa robe, alla vers un vase de verre violâtre, et elle fiit admirer à Dessling un buisson d'orchidées, mauves et blanches, dentues comme des bêtes, membrées comme des pieuvres. Certaines, pareilles à des lunes de sang, triomphaient.
— Une attention de M. Weed, annonça-t-elle.
— Monsieur Dessling, demanda l'Anglais, vous aimez ces monstres?... Moi je dis des poissons féroces, et leurs mâchoires seraient... tout à
coup... devenues du velours... Alors, ils ragent... de ne pouvoir plus déchirer... Moi je dis une colère impuissante, comment donc... figée, hein, figée !... Ils ragent... je dis, moi...
— Quel fou, ce M. Weed!... fit la petite femme en éclatant de rire...
Et, parmi les fleurs, elle joua de ses bras nus, que libérait le satin noir de la robe. La poitrine énorme, basse et mate, roulait sous un treillis de perles tendu à l'angle du décolletage... Une o^eur sexuelle émana vite des gestes et tua le parfum du henné rougissant la chevelure lourde. Dessling lut aux figures des deux hommes qu'ils désiraient, comme lui, se ruer sur elle.
Savante, elle penchait sa taille étroite. Elle inclinait sa nuque ; et, parfois, livrait aux regards un profil aplati vers le nez large, une bouche toute gercée sur l'ivoire du sourire. Brusquement, Lyrisse interrompit cette contemplation.
— A propos! que je vous dise : Gœsarès vous cherche, mon cher. Il ?ort d'ici... Vous le trouverez chez Tortoni... Il a des choses à vous offrir...
— A moi?
— Oui,' le Général l'envoie dans l'Est pour organiser la campagne... Alors, il a pensé que vous pourriez être utile, à cause de votre oncle l'évoque...
Dessling s'étonna. li blâmait ouvertement la \ogue du Prétendant au cheval noir.
— Il sera l'empereur, opina Weed... votre empereur, je dis, moi.
L'Anglais secoua sa cigarette en l'air. Vingt étincelles se répandirent.
Madame Lyrisse courut au piano. A grands coups de doigts cliquetants, elle accompagnait son chant de têle :
Gais et contents, Nous marchions triomphants En allant à Longchamps
Le cœur à. l'aise.. .
Dans la baie ouvrant le salon vers l'espace, Dessling revit la marée humaine au bas des maisons. Avec l'écume de ces visages blêmes, et les fleurs éparses des coiffures féminines, l'élément continua de glisser autour de la statue guerrière.
Les accords s'exaltaient. Madame Lyrisse renversait sa face et son sourire contre la verrière limpide oii le peuple coulait dans sa rumeur.
Alors, il sembla qu'elle était la tête monstrueuse de cette foule contenue par le cadre de la haute baie transparente. Ayant clos à demi les cils, Dessling compléta l'illusion. La gorge .épaisse de la chanteuse roulait comme la surface du peuple.
devant la touffe d'orchidées aux velours furieux.
Il regarda Weed étendu, et par delà les apparences pacifiques, devina la tension de luxure au paroxysme dans ce corps sec. Les paroles de l'Anglais lui sonnèrent à l'esprit : « Une rage figée, je dis, moi... figée... »
Ces fleurs offertes n'étaient-elles pas le symbole d'une rage passionnelle dissimulée par les convenances? De ses mains, la dame avait trop flatté les corolles étranges pour ne pas* être complice. La sensualité des gestes avait récompensé l'amant de son cadeau.
Dessling songeait aux débauches complexes que le monde se conte du Saxon. La curiosité de les connaître avait dû tenter cette femme, trop soumise à ^es instincts.
Lyrisse, maintenant, geignait. On le distinguait mal au fond du rocking-chair, où il restait enfoui comme une loque pâle...
— Vous autres, assurait-il, vous ne souffrez point des choses... 'vous êtes des robustes... Misère de moi! Ce Cœsarèsl je le croyais un ami... Je lui mettais mon âme aux mains... Un soldat passe, un soldat ou un refrain. L'ambition s'excite et tout se brise. Gœsarès ne vient plus. Il est à Toursr il est à Londres ; demain à Saint-Epvre. Ça m'humilie
tant de n'avoir pas su le garder... Vous riez, vous autres, vous ne comprenez pas ces choses-là... Odette, elle, sait bien le voyage dans FEngadine... Heur et malheur I II m'avait ouvert des horizons. Quelle ironie tîharmante, la sienne, hein, Odette? Pas la moindre déclamation avec lui... Enfin, i-l espère tout de cette- aventure. Il se voit ambassadeur... Moi, j'ai perdu l'ami, Odette... Nous l'avons perdu...
— Mais non, Jack, mais non... Ah! si vous l'aviez vu, ce Jack, le jour où la danseuse se rasa la tête. Gœsarès trouvait que les* gens se retournaient trop sur elle à cause de l'admirable chevelure. Ce pauvre Jack I Voyons, puisqu'il était ici, Gœsarès, tout à l'heure.
La tête de Jack, vraiment navrée, se dressa des coussins. La'migraine ridait le front blanc, oii des cheveux blonds se partageaient en une coiffure lisse pareille à la moustache tombante. Il agita ses mains exsangues et récrimina davantage. Gœsarès n'était venu que pour se remémorer l'adresse de Dessling. L'ambitieux ne quitterait plus maintenant l'entourage du Général. Jack se désespéra. Il énumérait les vertus extraordinaires de cet ami ; il récita des vers composés par lui, cita des opinions émises.
— Et il vous aime, Dessling !... Nous parlions de
VOUS justement, pourquoi donc?... Ah 1 oui... Yenez par ici, voulez-vous?...
Il se leva du rocking. Sous son complet de drap clair, il évoquait un instant les pierrots fantastiques de ces dessins oii la lune joue le rôle de malice. D'une corpulence importante, il donnait néanmoins une impression de faiblesse.
— Laissons ces gens, dit-il encore, très bas. Venez...
Il traversa le salon en tapotant ses lèvres d'un mouchoir minuscule. Plus diaphane que les demoiselles fluidiques peintes aux tableaux des murs, il passa. L'art anglais étalait dans les cadres de laque cerise ses princesses de mousselines volant à fleur de prairies, parmi des plantes aux attitudes humaines ; et cela animait de vie frêle tout l'hôtel des Lyrisse. On y voyait aussi des vases à col de cygne en faïence jaune ou rose-sang. Des tournesols, des tulipes et des lys se dressaient, une tige par pot, avec Tair de personnes aux têtes lourdes, se creusant pour des révérences de menuet.
Les tentures s'affirmaient h peine, vert-bleu^ rose-jaune; des indécisions nuancées. Les portes en laque unie, écartâtes ou bleu d'eau, ou blanches, séparaient des pièces sans affectation devinable. On n'eût pu dire si là était la salle de repos, celle du coucher ou celle du parloir.
JackLyrisse poussa un double panneau tout en miroirs sertis par des croisillons blancs. Le salon qui s'y reflétait croula silencieusement dans le jeu éclipsé des glaces. Ils se trouvèrent au milieu d'un hall à plancher de verre. Vers la profondeur, on apercevait les chrysanthèmes géants de la serre, les sentes de sable rouge, les eucalyptus énormes et la tou lie bruissante du jet ;d'eau qui venait se rompre en mousse de perles sous les pieds des causeurs.
Des balcons de fer formaient, dans ce hall, deux terrasses superposées. Le principal meuble était un divan de velours sailli de la plinthe, courant avec le mur, montant les colimaçons des escaliers à marches de faïence, et comblant à demi les terrasses suspendues.
— ... Dites donc, vous, murmura Jack, pourquoi ne pas m'avoir parlé plus tôt?... hein? Alors, ces terrains?... Combien voulez-vous dessus... Cent louis?... Désirez-vous plus? Mais la garantie est excellente, mon cher. Et puis quand même... entre nous?...
La joie gorgea le cœur de celui qui courait pour obtenir de l'argent sur des terrains possédés à Saint-Valéry, suprême lopin de patrimoine. Nul n'avait voulu offrir une somme raisonnable. Au cours d'une visite récente, il avait décrit à Lyrisse
l'horreur de ses démarches, non sans l'espoir d'une aide. Apparemment, Jack ne l'avait pas cru à la côte, avant que Cœsarès parlât, et avec quel mépris probable, de cette gêne.
Cependant, l'emprunteur redressé vanta la situation de ses biens et la qualité giboyeuse des garennes. Il s.'efforçait de ne point paraître pauvre, car il pensait fixement au demi-louis de sa poche, à ses très maigres rentes qu'une tentative de propagande j)ar la brochure consommait à l'avance. Bien que l'opuscule coûtât deux sous, les ouvriers ne l'achetaient point à la place d'un petit verre. Les notes d'imprimeur, soldées par des traitées, absorberaient deux trimestres au moins des arrérages. Il conta cet avortement de son courage po- •litique, mais exagéra les chiffres.
Jack lui frappait l'épaule, plus occupé à jouir de la lumière étrange qui éclairait par le bas le menton de son visiteur, les arcades sourcilières, les courbes en fer des galeries, le plafond peint de roses monstrueuses.
« Pourquoi vouloir tirer le peuple de son alcool; hein, pourquoi, mon cher?... Je comprends Cœsarès qui cherche à devenir ministre, ou consul, ou empereur. Mais vous, le sincère, l'apôtre, pourquoi essayer de faire désirer des choses... hein ?
Et puis quoi ? quand l'altruisme tel que vous le
concevez aura reçu son application, une autre élite, future, aura découvert un idéal nouveau... et il faudra tout recommencer. Alors, à quoi bon?... Inventons plutôt du décor. Tenez, mes roses, làhaut, c'est de la pâte dé verre colorée. Quand j'eus l'idée de ce plafond, des gens aussi l'ont voulu. Billeroz, lesculpteur, a trouvé des commanditaires. Il emploie cent ouvriers aujourd'hui qui s'empoisonnent à leur guise d'absinthe et de vin, le bonheur pour eux... J'ai créé en inaugurant cela plus de bien-être réel que vos brochures n'en amèneront. En outre je jouis, tandis que vous pâtissez... »
Dessling déclama ses chaudes thèses habituelles ; mais, à se répéter, il souffrit, se moqua intérieurement de lui-même, douta...
Jack s'attristait visiblement de l'entendre. Il prit dans son portefeuille deux billets de mille et les lui posa sur la table de- cristal incrustée de guirlandes fines en argent. Selon lui, sauver le peuple, c'était une tentative aussi folle que de vouloir ennoblir un cœur de fille. Auprès de la plèbe, comme auprès des filles, il n'y a de triomphe que pour les gens d'esprit bas qui s'adressent aux grosses p'assions du moment^ et manient brutalement les sens. Voilà commentil recherchait plutôt des amis que des maîtresses ; et, brusquement, il abîmâtes femmes.
La sienne, il la tolérait afin de satisfaire ses parents qui avaient tant voulu ce mariage. Mais il manifestait envers l'épouse moins de sympathie que de commisération. Feignant de rire avec jovialité, il déclara aimer surtout d'elle ses absences. Dessling comprit alors que Jack ne se payait d'aucune illusion.
A voir les moues dégoûtées, les mains en chiquenaudes, le mouchoir insolemment secoué de ce mari rare, on devinait le soupçon de l'adultère. Pour respectueuses que fussent les paroles, elles juraient terriblement avec l'impertinence du ton détaché.
Bête de luxure, outil de joie aux mains du passant, ainsi Jack résumait son estime de la femme abstraite.
Tout à coup, il dit : « Vous m'êtes très sympathique, très, très... Voulez-vous devenir mon ami : l'ami ?... »
Le visiteur s'étonna car des larmes d'émotion illuminèrent les yeux de Lyrisse. C'était pour la justification de cette demande, qu'il prêtait l'argent et qu'il avouait le mépris de sa femme. D'ailleurs, il s'expliqua. Lors de sa jeunesse, il avait voulu une confiance sûre où il se fût blotti ; ni les unes ni les autres n'avaient offert plus de trois mois de sincérité amoureuse. Les camarades de
club l'avaient lassé plus vite de leurs égoïsmes lutteurs. Ces expériences faites, il avait conclu à la méchanceté et au mensonge universels. Ses parents, pour le tirer d'un désespoir compliqué de méningite, l'entraînaient dans de longs voyages. Au retour des Indes, et profitant de l'éclaircie laite en son âme par le déroulement lumineux des pays, on l'avait uni à une nièce orpheline, riche, encore au couvent, « celle-là ».
— Enfin, reprit-il très lentement, avec la peur visible d'avoir à retourner près de la femme, j'ai connu Cœsarès. Yous savez son érudition et sa science des hommes. Notre mépris des êtres nous a liés. Mais il veut les vaincre, lui. Il ne les dédaigne pas assez. Vraiment non ; il ne les dédaigne pas assez. Et ce qui me navre dans sa fuite d'au^ jourd'hui, c'est moins peut-être mon humiliation de ne l'avoir pas su garder que sa bassesse de tenir è s'affirmer sur les hommes. Gomment leur prêter de l'importance jusqu'à désirer les contraindre au respect?...
— Certes. Seulement, Cœsarès ne possède pas l'indépendance que la fortune vous lacilite.
— Oui, je comprends... Dessling, mon ami, car vous l'êtes, hein ?... eh bien ! obligez Cœsarès, pour moi, le plus possible...
Jack Lyrisse, encore pâli, la face en rides, étrei-
gnait les mains du visiteur mal à l'aise devant cette émotion larmoyante. Des promesses furent balbutiées. Dessling eût voulu, sourire. Il n'osa. Au reste, la confiance de Jack l'enorgueillissait doucement.
Celui-ci l'amena devant le cylindre d'un secrétaire, pour exhumer des tiroirs plusieurs paquets de lettres. Il les délia. Gœsarès les avait écrites pendant un voyage, au début de leur amitié. Il en était dlroniques et de descriptives, et d'autres d'une finesse spéciale qui renversait les questions avec une admirable logique paradoxale. Il y démontrait le néant de la justice, la monotonie vulgaire des passions, lagrandeurde quelques crimes, et aussi, par une charmante coquetterie de cette âme évidemment forte, l'excellence de la vertu, de l'ascétisme, de la religion, considérés dans leur absolu. Il y nommait méprisamment certaines débauches célèbres, « le pot-au-feu du vice ». Ailleurs, traitant de l'amour, il en montrait la sottise sauf pour le -mariage « où Deux cherchent à recréer Un, où la multiplicité tend à revenir à Dieu, à la Cause avant que, par déchéance, elle se fût divisée».
« Mais la femme, la bête de luxure, comment sentirait-elle l'inouïe splendeur de ce retour à l'androgynat primitif !... »
Assis sur un coin de la table en cristal, Jack lisait éperdument. La tête se rasait dans le sillon des épaules comme pour esquiver la douleur passante de la rupture. Vers les passages curieux, sa blancheur de teint s'illuminait d'une sorte de lueur lunaire. Et la main féminine, soyeuse de longs poils pâles, montait dans la lumière venue des serres, par le verre du plancher.
Jamais Dessling n'avait vu d'amant si lou des souvenirs que laisse une maîtresse ingrate. Jack compulsait la sténographie des conférences faites par Gœsarès aux premiers temps derla vogue révisionniste. Sa voix tremblait à les parcourir. « Mon Dieu I je sentis bien qu'il se détachait. Son regard ne me consultait plus dans l'auditoire... Il parlait fermement, la certitude à l'œil, les mains nouées derrière son corps debout... Maintenant, c'est fini, il court à la gloire comme un caporal... »
Parmi les lettres éparses, le pierrot pâle restait, les yeux vacants, l'âme sincère partie vers le passé. Alors Harry Weed entra derrière madame Lyrisse qui glissait, tordue sur sa croupe, ainsi que les sirènes des sculptures.
— Hé quoi?... Encore ces lettres, Jack!
L'Anglais protesta contre les gens qui pensent bien pour agir mal. Son allusion visait Gœsarès. (( Il se ment toute la vie, cet homme.,. C'est un
22 LE MYSTàRS DES FOULES
snob... un snob. Il s'habille de belles idées et se saoule de sales liquides... un snob I »
Mais Jack s'enfuit, entraînant Dessling loin de la créature et de son compagnon qui assurait : « Moi, je suis magnifique... je suis nature... et je me préfère à Cœsarès, mon cher; oui, je me préfère... »
Dans la figure plissée, pochée, bise de Weed, une colère s'anima, car il comprenait le mépris oii on le reléguait avec la femme. Il fallut qu'il jetât tout à coup cette explication de sa conduite sans peur de l'inconvenance.
Et Jack poussa Dessling, sans se retourner vers le sourire gercé de la dame dont les cheveux mal retenus s'épanchaient en flot rouge au long de la nuque.
— A tout à l'heure, Harry; je vais conduire Dessling avec le coupé, et puis je viendrai vous reprendre pour le Bois. Habillez-vous donc, chère amie... Harry lira.
Une portière de soie perlée retomba avec un frémissement de pluie.
Gomme ils montaient en voiture, les sons du piano descendirent; ils apportaient la mélancolie triviale d'un opéra italien.
Le coupé glissa entre les hauteurs sculptées des maisons, vers le ciel jailli en angle bleu. Les gloires du soleil coupaient l'ombre des façades et rêvé-
laient Tagitation des hommes, la course des fiacres. La rumeur de la foule moins dense se fracassait en mille bruits distincts. Le long des boutiques, défendues par leurs fermetures grises, l'orgueil des petits bourgeois défilait avec les robes écossaises des enfants et les soies miroitantes des chapeaux noirs.
Au faîte d'une colonne, l'aigle de bronze semblait brandir ses ailes sur le peuple, derrière l'Opéra.
Gela fit que Jack reparla de Gœsarès. « Je lui avais tout donné, tout... tout, vous entendez, Dessling !,.., pour qu'il ne me quittât point... tout, Dessling!... »
Le visiteur se composa une attitude affirmative et triste, mais il songeait que Gœsarès, tel qu'il le connaissait, eût pris madame Lyrisse, quand même, sans le consentement du mari.
Doutant alors si Jack jouissait d'une indifférence réelle pour sa femme, ou s'il prenait ce masque par astuce d'époux inapte à la tenir, il reporta ses regards sur le mystère de la foule tassée devant l'Opéra.
Endiguée par les murs des édifices, elle stagnait là comme une mer morte, sombre, moins vivante, malgré ses têtes blêmes, que les branches éventées des arbres, les cadrans annonciateurs des horloges, et le rire en or des enseignes appendues.
Trop dédaigneux jusqu'alors des opinions affirmatives pour omettre jamais une réticence à la fin de ses phrases, Gœsarès proposait enfin une certitude : le triomphe du Parti National. Il offrait formellement à Dessling de propager dans l'Est la théorie nouvelle.
Cette conversation retorse, le jeune homme l'analysait encore, en s'acheminant, le lendemain soir, vers les Grandes-Carrières. Il se blâmait de son adhésioij presque définitive. Il critiquait son âme veule si facilement conquise parcelui du moment.
Au coin d'une rue, il trouva les ailes lumineuses du Moulin-Rouge. Le'slampions multicolores tournaient avec elles en jetant au boulevard sombre des gerbes éblouissantes de couleur. Aux guichets de la devanture, il défilait un troupeau de filles pavoisées par des chapeaux à panaches, les lignes
de leur nudité en saillie sous les fourrures et les velours.
Tel qu'une immense lanterne, le moulin s'irradiait dans la nuit de Montmartre, et les chapelets de lampadaires s'égrenant à l'infini, par delà, ne révélaient pas d'autre luxe.
La vie du quartier révolutionnaire seconcentrait à ce seul fanal rouge arboré vers la cime de la capitale. Le moulin tournait pour offrir à l'or des hommes les filles élues du peuple, les heureuses, celles de joie.
Là même, dans l'étal à prostituées, les pistons •des machines continuaient à battre plus fort que les flonflons del'orchestre. L'éclat du lieu, les perles de lumière et la beauté des apparences se devaient à la cause indispensable de tout : l'Effort du Pauvre.
Ayant ainsi pensé, Dessling sentit sa vieille amertume revenir à sa gorge. Son socialisme se faisait de révolteset de crispations, non de douceur ou de pitié. Au lieu de le soumettre, l'autorité rude de son père elles tourments disciplinaires du collège avaient comblé son enfance de rancunes. Plus tard, il avait encore plus mal subi le heurt de sa famille, aristocratie bourgeoise de province, aux vanités infrangibles, apparue d'abord comme une chose très sainte. Mais les magistrats, les indus-
triels et les capitaines qui la menaient essayèrent trop vite, pour le choix d'une carrière, del'asservir à leurs goûts.
Ah I ces hommes, celte élile de la nation!... Pendant qu'il marchait, les péripéties de la liilte première ressaisirent sa mémoire. Il se revit soulevant les manteaux de vertu, de bon sens, de^ piété, d'ordre, pour découvrir sur la peau ignominieuse de sa caste, les innombrables saletés morales, les dures avarices, les débauches cachées, les adultères sournois, le mensonge essentiel !...
Gomme sa mère aussi les méprisait ces geii> ! Dans les souvenirs hideux, la face de la veuve lui passa, toute noble, si guerrière, avec l'œil délounié des turpitudes communes. En ce temps, et déçu, il l'avait chérie fort à cause de cette misanihro; ii' spirituelle. Ensemble, ils avaient fui par l'il-li ', l'Allemagne, la Hollande. Aux tableaux des vi.ux: maîtres et dans la splendeur dequelquespaysa^^e-;, ils avaient salué les seuls parents de leurs â;ii s.
De tout vraiment, des amours et des orgie>, des enthousiasmes et des sciences, cette fraternité d3 mère à fils échangeant le résuliat de leurs lectures parmi de beaux décors, cela restait la seule ('h(»s.^. magnifique de sa vie. Il regretta précisément -s soirs de Venise, une nuit dans les Apennins lunaires, des après-midi de Venise aux Procur.i i -,
et le voyage de Rotterdam, cette vie d'ombre, ces mers de mercure, le soleil réchauffant des tableaux.
Pourquoi avait-il fallu que la lin de cette période vînt à échoir?
Les ailes tournantes du Moulin-Rouge récitèrent à Dessling sa misérable aventure de cœur. La cousine qu'il avait aimée, brillante et fugace, pareille au mouvement illusoire de cette enseigne à luxure, s'était plu, pour éprouver la force de ses influences, au jeu de l'avilir.
Devant elle encore, il avait dû souffrir, comme devant son père, comme devantsesmaîtres, comme devant les hommes, et, parce que le soin de sa passion rendait muette la révolte intérieure, il avait senti se manifester, hors de leur amour, sa fureur réelle.
L'infanterie déployée, baïonnette au clair, devant l'église des Lazaristes qu'on expulsait, lui avait valu sa première rage politique. Bien qu'il ne pratiquât plus, et critiquât l'enseignement misérable des prêtres sur les choses de foi, il s'enfermait avec un ecclésiastique dans sa cellule, afin de protester, adversaire de la force brutale et de l'idiotie du nombre.
La jeune fille, à la suite de ce petit héroïsme, s'était fiancée à lui ; mais elle ne tarda point à
multiplier les vexations, et il lai fut dur d'accepter fervemment la douleur.
Pour la seconde fois, la figure de sa mère reparut à la mémoire du promeneur. Il se la représenta très exactement, un peu forte dans sa blouse de satin noir, les cheveux gris rejetés en arrière, très semblable à ces médaillons de musiciens célèbres, dont le galbe vigoureux affirme l'audace d'esprit. En un coup, elle avait dit à son fils tout son dégoût de lui : malgré les humiliations et les coquetteries basses de la cousine, il se livrait donc lâchement, définitivement; il épousait!... L'œuvre de chair répugnait à celte âme Imaginative que les réalisations conjugales avaient saturée sans doute jusque l'amertume.
Cette tête énergique, aux yeux de métal, imaginée droite dans le jour blanc, Edouard Dessling la contempla, plus nette que la perspective du boulevard bordé de tavernes saures. Impérieuse, elle s'imposait devant la marche du promeneur, telle qu'alors, quand elle avait signifié la rupture, écrit incontinent au notaire pour qu'il liquidât l'héritage médiocre du père défunt.
Ensuite, au moment d'une grève, la vue des dragons caracolant à travers la plèbe désarmée avait jeté Dessling, ivre de vengeance, au milieu d'une manifestation ouvrière. Des hommes furieux
comme lui, résistant comme lui à la fatalité du nombre, des armes, de la loi, il les aimait soudain. Apôtre de conférences, secrétaire de comités socialistes, il fréquentait les cabarets révolutionnaires, pleins de parleurs à barbes et à tignasses, de pions singulièrement crasseux et porteurs de lunettes noires.
Après une bousculade de réunion publique et un scandale de police correctionnelle, sa mère le congédiait pour « avoir voulu stupidement croire au courage du pauvre »...
Déshérité, compromis avec dés voyous, il avait perdu l'orgueilleuse vierge, en même temps.
Depuis son exil à Paris, il végétait. Les sectaires du socialisme, avec leurs ambitiojis plus hypocrites, mais pareilles à celles des autres politiciens, l'avaient déçu de son suprême enthousiasme. Et, peu à peu, sa foi décroissait. Le seul sentiment qui subsistât de toute l'épreuve était une lassitude de l'erreur.
. A ce point de la constatation, Dessiing s'aperçut qu'il allait la tête basse, les mains deT'rière le dos. Songeant que cette attitude le voûterait trop jeune, il se redressa, car son espérance demeurait le mariage avec unç créature ni laide, ni belle, qui l'épouserait pour jouir de ses relations.
Derrière lui, au bout du quartier noir, la grande
lanterne resplendissait par toutes les escarboucles de ses lampions pendus aux ailes tournantes du moulin. Jamais rien ne changerait. Jamais le peuple ne tenterait la révolution libératrice, content d'oirrir ses filles h la joie des autres, et repu dès que le salaire donnait de quoi payer un peu d'alcool.
Après tout, la sagesse conseillerait-elle mieux que de mourir doucement par l'absinthe, dans des tabagies chaudes?
— Seulement, se murmura Dessling, cette sagesse ne me donnera ni la députation, ni le mariage riche...
Et il se riait secrètement, confus de savoir que tout son altruisme visait ce modeste triomphe individuel. Pourtant un jour d'émeute, il eût affronté sans hésitation la mort.
La contradiction de ses desseins lui fit approuver Gœsarès et son ironie pratique, Weed et son cynisme sûr. Il se voulut franc avec lui-même. Evidemment, le Général l'emportait. La générosité du programme conciliateur pouvait, au reste ^ séduire ses propres convictions. Gœsarès assurait que sous le régime futur, les pays socialistes se gouverneraient de soi par l'autonomie des communes avec le bénéfice des réformes souhaitées par le prolétariat. D'autre part, les Vendéens et les gen&
de l'Orne réorganiseraient, selon leurs désirs, une vie féodale. Le droit des minorités réussirait à prévaloir sur le vieux système du nombre obligeant à l'obéissance envers sa force. L'expérience du suffrage universel montrait trop que le salut du peuple ne se ferait point par les multitudes.
Or Gœsarès eût promis, au nom du Général, une sous-préfecture. Gela surtout tentait Dessling. Il se chérissait déjà, vieillissant sous l'uniforme officiel. Ce serait, au bord de la mer, une plage de sable. Quels étés pimpants ! Sa mère peut-être lui reviendrait. Il s'attendrit à la souhaiter près de soi, rude et savante, couchée dans ses blouses de satin, et soulignant des admirations littéraires de toute sa chevelure secouée, de ses mains ramenées au cœur.
La lumière d'une lune électrique éblouit subitement son rêve. Il poussa la porte de Festaminet ; des mains se tendirent vers lui. Aussitôt, un homme, sorte de hideux polichinelle gigantesque et minable, se leva pour crier :
« Averpan va en remporter une de ces vestes, ce soir 1 »
Dessling s'assit devaut la ligne des litres vides. Un citoyen huileux, balbutiait mal des raisons sous sa moustache épaisse et en offrant une face suintante.
Dessling supporta tout, l'odeur de limaille sor-
tie des bourgerons, les mains qui l'attiraient pour des explications, les haleines. Il s'arracha de ses espoirs, de lui-même, et parla, bravement, d'un coup: On s'offrait au Prétendant.
A leurs cris, il-haussa les épaules. La convocation du soir était un piège tendu au vieil Averpan, l'ancien membre de la Commune. Depuis six semaines, cela se tramait. Ainsi, un à un, on avait exclu les présidents de la commission executive; sous prétexte d'attaches honteuses avec Brousse le richard, Allemane l'équivoque, Guesde le dictateur, Jolîrin l'accaparateur de réclame, Lavy l'esclave. Aujourd'hui, le dernier gêneur, le candide Averpan, allait disparaître. On agitait contre lui l'allégation de sa vieille camaraderie avec Rochefort. A la Nouvelle, leurs paillottes se touchaient.
Les pipes dans leurs pouces, ils crachèrent en injuriant le général et la duchesse. A travers le vin violâtre répandu sur le marbre des tables, ils traînèrent leurs manches.
Pendant qu'ils grognaient, Desslingse détourna pour mieux goûter l'allure superbe d'un souteneur qui, élégamment accoudé au zinc, dédaignait avec un œil de raillerie les protestations des politiciens. Le jeune homme approuva secrètement cette insolence qui ne l'exceptait pas.
— Alors ? le citoyen Dessling, il vient nous dire
que nous tournons au Prétendant ; c'est idiot, c'est idiot...
Debout, sa chemise h demi sortie du pantalon, le vociférateur ouvrait une bouche sombre, saliveuse. Se courbant en deux, la casquette aplatie sur le front, il répétait dans la figure du jeune homme : ^ C'est idiot, quoi, ce que vous dites... »
Le camarade huileux le retint, car les litres tremblaient.
-- Je dis, affirmait Dessling qu'en forçant ainsi à démissionner tous les hommes de valeur, vous vous trouverez bientôt contraints d'acclamer le candidat des autres, parce que personne ne sera plus avec nous...
Il les regarda. Pour expliquer leur silence, les citoyens vidèrent leurs setiers ou rallumèrent les pipes. Certainement ils comprenaient que le secrétaire des Socialistes Indépendants savait découvrir le hiystère*de leurs manigances. Dessling, se sentant victorieux, reprit avec des précautions oratoires :
— Il n'y a pas que nous dans le comité. Nous comptons soixante membres assidus. Les croyezvous tous des gens sûrs?... Non... Alors réfléchissez à ceci. Chaque fois qu'un président démissionne, ils avancent d'un cran vers les places du bureau ; et, quand les véritables socialistes auront
quitté la commission, par suite de nos votes de méfiance, ceux-là deviendront maîtres de la place. Alors ils vendront les deux mille voix du comité au Général ou au gouvernement, selon le prix... au gouvernement sans doute parce que le général n'a pas le sou... Voilà ce que je vous prédis...
Encore une fois, il regardait dans les yeux le polichinelle au nez poilu, et le serrurier huileux. C'était eux que son discours visait. Déjà ils accaparaient la vice-présidence et la trésorerie du bureau. Installés en échoppes dans deux rues populeuses des Grandes-Carrières, leur avis menait une certaine foule.
— Citoyen Dessling, au fond vous pensez juste, seulement, quoi !... Averpan ne pourra jamais marcher, s'il le faut, contre Rochefort. — En un autre temps, on le garderait. — Aujourd'hui, c'est impossible... voilà. Et puis, si nous vous avions prié devenir ici, avant la réunion, voilà: nous avions pensé à vous offrir la présidence. .. Oui, on s'était dit ; le citoyen Dessling est jeune ! — 11 nous faut des jeunes, des durs, des plus gauches ! ! »
— Ça, on n'est plus assez gauche 1 — C'est pour ça que le Général réussit...
Les voix partirent ensemble. Les paumes sales s'étalaient, fraternelles. En une seconde, Dessling
se laissait éblouir. La présidence du comité, c'était la candidature à la députation, soulenuepar toutes les forces socialistes des Grandes-Carrières, au moins une défaite honorable, préparant une belle place dans l'opposition future. Cœsarès ne tenait encore de lui qu'une adhésion vague, surprise après une causerie de café. Le vieil enthousiasme de l'adolescence récupéra son courage. Il se lèverait contre le sabre et la force militaire. Il ne mentirait pas à son esprit.
Ce fut lui qui remarqua l'heure et voulut solder le priK des litres. Les citoyens se rebiffèrent, allongèrent bravement leurs vingt sous. Il craignit qu'ils eussent senti réellement l'olfense.
— Voyons, assura-t-il, je ne prétends pas acheter toutes vos consciences pour trois francs...
Cependant ils s'obstinèrent.
Dehors, l'homme huileux, maintenant complice le prit au bras. Ils montaient une ruelle emplie par le gloussement des ruisseaux. Les vitres des cabarets s'étalaient en bas des maisons, en plaques de lueur jaune. Sous le poids du linge humide, les vieilles rentraient du lavoir. Leurs regards de bêles lasses se Axaient vers ce groupe d'hommes butant, contre les pavés, dans l'ombre qu'illuminaient seulement les rubins roses noués aux cheveux d'une fillette en noir.
D'ailleurs, elle s'arrêta pour appeler vers une fenêtre...
— Clémence! Clémence ! Tu vas au Moulin, ce soir?
La croisée grinça, ce fut une femme en corset, les épaules nues, mais la tête accrue d'iîn chapeau à plumes.
A mesure qu'ils montèrent, les filles descendirent. Leurs jupes sombres et leurs manteaux de drap clair intéressaient les yeux. Elles enfilaient des gants et, rieuses, s'épanchaient à travers les ruelles, sous les regards fauves des fenêtres closes.
Quand ils atteignirent la place des Abbesses, ils furent au milieu d'un fleuve qui coulait avec des murmures gracieux et des parfums.
D'elles à eux, les voix se reconnurent et se saluèrent.
Et cela dérivait toujours vers la grande lanterne de joie.
Le premier, Dessling pénétra dans la taverne du comité, avec une aise.
L'homme huileux ne s'était point départi de lui définir ses malheurs. Parmi les hoquets au vin, il insinuait encore que quatre-vingts francs sauveraient son ménage de la saisie. Il ponctua chaque souffle de tabac par un encouragement : « Il nous . faut des jeunes, des plus gauches... C'est sûr. Les
fédéralistes agissent... Alors, on les suit. Nous, on se perd dans des histoires de livres, de sciences, est-ce que je sais... C'est de la blague... Il faut des jeunes, je vous dis. »
D'une phrase adroitement ambiguô, Dessling promit presque les quatre louis demandés par le vendeur de votes, et il se glissa vers la gauche du comptoir, ayant honoré le vendeur d'alcool d'une poignée de main.
L'arrière-boutique jaunâtre le dégoûtait aussitôt, par la fadeur de l'air écrasé. Les pancartes de police avertissantdes lois contre l'ivrognerie portaient les traces des mouches. Le gaz bleu, en tremblotant, tassait dans leurs silhouettes les buveurs assis là. Il y avait des gens de boutique à chaînes d'or, et leurs yeux sournois veillaient à l'ombre des feutres mous. Des ouvriers, en blouses blanches très longues, tendirent, vers les arrivants, des figures apprêtées de jeunes christs. D'autres, timides, se reculaient le long des bancs afin de ménager des places. Certains rajustèrent leurs gilets avec le souci de paraître solennels, simplement.
Un adolescent, fier de sa cravate soignée, remarqua: « Nous attendons le citoyen Averpan... »
Aussitôt des sourires parurent. Les jambes s'allongeaient sous les tables. On savait la teneur 1. - 3
du drame à jouer. L'attente du spectacle où le vieil homme vaincu allait blêmir les mit tous en bonheur. On se Irolta les mains.
Le patron haussa légèrement le gaz; et une minute il resta, levant les doigts pour compter les espèces de consommations à servir. Sa stature en gilet de laine et ses joues bouffies obstruaient la salle.
Dessling commençait à lire un procès-verbal de la séance passée, lorsque la porte s'écarta devant l'ancien membre de la Commune qui retira son feutre et apparut tout maigre, haut drapé dans un macfarlane. Gomme il cherchait une place, le polichinelle au nez poilu poussa vers lui un tabouret, et le vieillard abondamment chevelu de blanc se trouva au bout des hommes narquois, sur une sorte de sellette.
Le polichinelle minable se démenait déjà. Il déclarait que les amis de Rochelort ne pouvaient plus prétendre au titre de socialistes révolutionnaires. Et l'allégation se répéta le long des files attablées. Les gens de commerce se causèrent à l'oreille. Une tête de christ lança que « les théories du passé avaient accompli leur œuvre; qu'il n'y avait plus à reprendre des principes usés, et que les hommes du passé devaient, par conscience, disparaître avec les idées du passé ».
Averpan feignit d'abord ne pas comprendre. Il baissait sa grande tête line sur le pommeau de sa canne; puis son œil d'argent s'effara, etil examinait les gestes des buveurs, de dessous ses sourcils broussailleux.
Dessling frappait à grands coups de main la toile cirée de la table, espérant du silence. La honte le gagnait. Que la torture suprême de cet homme sentant partir la popularité fût la cause du triomphe attendu, cela lui valut de la détresse. Du remords lui râpait la gorge. Il dut boire.
L'adolescent à la cravate soignée obtint la parole : «Nousdemandons, dit-il, au citoyen Averpan, s'il se juge assez libre, après les amitiés politiques qui le lièrent à Rochefort, pour continuer la lutte contre la dictature menaçante... »
Une salve d'applaudissements éclata. Le vieillard les analysa tous, d'un regard terne. Mais il surgit de son siège et sembla vouloir protester violemment. Dessling le souhaita. La pénible séance se fût achevée du coup ; dans un tumulte.
Au contraire, Averpan se domina, se rassit. D'une voix couverte, il se dit libre de toute attache, n'ayant rien au cœur de plus haut que la cause du
peuple. Sa vie entière
Nous nous inquiétons des idées, non des ommes... interrompit un du commerce, qui
plaqua ses mains aux cuisses, et branla de la tête, avec certitude.
De nouveaux applaudissements flétrirent le vieillard.
Les brutes I pensa Dessling. C'est justement à sa qualité d'homme, à ses attaches humaines qu'ils s'en prennent.
Averpan haussa les épaules et continua son explication. A son sens, Rochefort se trompait. Il le lui avait dit...
— Il trahit ! Il est vendu.
— Vous êtes un ami de la Duchesse.
— On les connaît, ceux de la Commune. Ranc, Méline, Clemenceau, des opportunistes... tous... Ils tiennent la queue de la poêle, maintenant.
— Et c^est le peuple qui continue à frire 1
— Pourquoi m'avoir porté à la présidence, si vous me jugiez tel que ceux-ci ? cria tout à coup Averpan...
Le polichinelle, agitant ses mains noires de la poix coutumière, demandait la parole. Dessling la lui donna.
— Le citoyen Averpan, il mérite qu'on le respecte... Seulement, quoi?... Cet homme-là, il est trop vieux. Ce n'est plus ce qu'il faut aujourd'hui pour lutter... S'il a quelques sous d'économie, il va les dépenser... pour rien. Il le regrettera et
nous aussi... Il doit comprendre qu'à son âge on ne s'engage plus dans des luttes aussi... aussi., grandes que celles du présent. En temps ordinaire, peut-être ; mais pour cette occasion, moi je dis qu'il est trop vieux et d'autres sont de mon avis... Qu'il garde ses économies... d'ailleurs, il l'a dit l'autre jour, il ne partage pas nos idées... Il n'est pas pour la lutte des classes !... »
Le membre de la Commune s'était rassis. Dès les approbations accompagnant les paroles de mépris pour sa vieillesse pitoyable, il avait' parcouru du regard les figures en sourires. L'unanimité de leur dérision l'avait atteint. Il courba définitivement la tôte.
Mais, lorsque l'idée politique, la lutte des classes, vint à être émise, il regarda le polichinelle dont la voix difficile le condamnait. Inexorable et lent, l'accusateur, tourné vers l'assistance, encore qu'il fût assis face au vieillard, continuait de dire. Par un mouvement de haut en bas, il glissait ses longs bras et ses mains jointes entre ses jambes écartées... A une hésitation du discours, Averpan le reprit.
■— Non ; je n'admets pas la lutte des classes.
Il ne relevait pas la tête, peureux de revoir la méchanceté des visages. Ce point de politique introduit dans la discussion lui offrait l'avantage de
finir du moins avec honneur. Donc, sans détacher les yeux de sa canne, où son menton reposait presque, les paupières closes, doucement, il exposa qu'après s'être tenu cinquante ans à la disposition du prolétariat, il estimait ne pouvoir plus aujourd'hui rendre les nouveaux services attendus. Une dissidence sur un principe de théorie ne pouvait pas subsister entre les membres du comité et lui. Il remettait sa démission aux mains du secrétaire.
Dessling palpitait. Par imagination, il partagea la douleur du vieillard. Aussitôt, l'angoisse le gagna d'affronter pour sa propre élection les mômes virements de brutalité. Il voulut prononcer un éloge respectueux du démissionnaire. Sa phrase dut se terminer court. On n'écoutait pas. Le tumulte exultait dans l'étroite salle. Quelqu'un, entrant, proclamait que les blanquistes, ceux du Comité central révolutionnaire et tous les membres du Parti ouvrier, réunis dans une taverne proche, tentaient une fusion des forces socialistes... On allait peut-être à l'accord attendu.
On se leva des sièges, dont les pieds grincèrent. On appelait le patron en tapant sur les litres avec des pièces. Averpan serra brièvement la main du jeune homme qui frappait la table pour obtenir le silence. La face vieille, usée, se balança négative-
ment de droite à gauche, ; et, d'un geste doux, le membre de la Commune effaçait...
Les citoyens se hâtèrent vers la porte. Ils s'appelaient, défaisaient les chapeaux des patères. L'envoyé des blanquistes, accouru pour obtenir des indépendants un coup d'épaule, avait conquis toute l'attention. Alors Dessling cessa de vouloir le silence. Saisis par leur haine du parti ouvrier, les citoyens n'eussent rien entendu. Les exclamations etlesinjures s'aidèrent. On in vectivaitl'intolérance, l'insupportable morgue des délégués du parti, avides d'asservir les autres groupes révolutionnaires à la suprématie de leurorganisation bureaucratique.
Décidément, on sortait. Les ouvriers à têtes de christ agitaient les pans de leurs blouses blanches et levaient en l'air des doigts prédicateurs. En vain, l'homme huileux s'exténuait-il à confier, la voix haute, que le secrétaire accepterait la présidence. L'idée d'une coalition entre tous les cabarets politiques du quartier, écrasant l'influence du Parti, importait davantage. Malgré son désir des quatrevingts francs, l'homme huileux ne réussit pas à convaincre. Et Dessling enrageait de voir cette obstination brute. Avec des gestes malins et une parole têtue, des clins d'œil aussi, le quêteur s'acharnait aux manches des partants. L'inopportunité de
l'heure, ni les rebulfades ne le détournaient du souci de son gain.
Le jeune homme craignit que la maladresse de cette intervention ne gâtât tout. Les gestes qui répondaient à l'insistance de l'homme huileux ne l'approuvaient pas. Cependant Dessling écoutait mal le polichinelle pendu à son bras et dont la diplomatie se compliquait de mains crochues, d'une haleine de vin, de murmures sots. Pour Dessling, il convenait de rejoindre les membres importants, puis d'envahir, à leur tête, le local oîirunion socialiste se tentait. Il entraîna donc son ami au nez poilu. La porte passée, il aperçut Averpan resté seul à la table et qui du doigt, dans une mare de vin, traçait des signes.
Vite, il dépassa les groupes des indépendants essaimes dans l'ombre des rues, ou gesticulant sous les papillonsdes réverbères. Certains, pour affermir leur foi, s'attardèrent aux établissements de vins. Ils bousculaient les créatures en sentinelle devant la lumière jaune des " devantures. Afln de laisser croire à leur jeunesse, les lilles portaient des cheveux flottant sur le dos. Au passage, dans les raies de gaz, on les reconnut flétries, dressant des têtes mortes.
Quand on atteignit la rue Lepic, il y eut, au bout de la pente, la surprise d'une belle clarté. Les ailes
du moulin en pleine vitesse illuminaient la place Blanche et les pelotons de filles en descente; ensuite, les groupes des Indépendants se massèrent le long d'une palissade fermantdes terrains vagues. Des amis s'appelaient. On se chercha sous les réverbères. Les têtes-de-christ menèrent la file et l'on suivit les blouses.
Une animation guerrière enfiévra les propos. Déjà les soc-indépendants se voyaient maîtres. On supputait les chances d'une union- avec les blanquistes. Pensant encore à la présidence, Desslingse multiplia, actif à suivre l'ombre bossue du grand polichinelle qui hurlait son opinion à travers les ravins des rues mal pavées. Le long des murs, la main se dressait en silhouette griffue, s'abattait, s'élevait encore pour signe d'imprécations, et les hommes allaient sous cette image brève de leur fureur.
Cependant Dessling se soucia d'une belle entrée dans la réunion. Ce soir pouvait être définitif. Le Parti ouvrier perdait, à Paris, ce qu'il savait acquérir d'adeptes en province. L'obligation de soumettre les candidatures au jugement des chefs exaspérait les politiciens d'arrondissement, pour qui le salut du peuple devait valoir des chances particulières. Il suffisait d'une heure d'entente.
Chef des soc-indépendants, Dessling eût pu te-
nir la présidence générale du comité de coalition.
Il se laissa devancer par les blouses blanches, plus tumultueuses. Les têtes-de-christ éloquentes annonceraient la démission d'Averpan.
Il entrerait donc, attendu. Sa prestance, son habit lui donnèrent aussi de l'espoir, car les ou- Triers aiment, à la dernière heure, un candidat capable de vaincre les bourgeois même par l'éducation, la parole et l'allure. Or, les socialistes élégants passaient aux amis du général.
Les cyprès du cimetière Montmartre parurent enfin à la crête d'une interminable muraille. Contre le ciel lunaire, ils haussaient des formes opaques. En face, à l'angle de deux voies, la taverne neuve resplendit de ses astres électriques suspendus derrière les parois de verre et les linteaux écartâtes.
Des hommes en masse bleuissaient à la lumière poudroyante. On aperçut plutôt un cocher de l'Urbaine juché sur une table. Il brandissait son chapeau blanc, par-dessus la foule, vers un orateur invisible acculé dans le fond.
Dans le ruisseau, le fiacre guettait, eût-on dit, de ses falots verts, la nuit sournoise; le petit cheval continua de dormir entre les brides lâches.
Les têtes-de-christ pénétrèrent le bleu de la lueur. Un remous se fit sur la masse du public. Des cris saluèrent. Après, ce fut la main crochue
du polichinelle géant qui domina. On aperçut sa bouche monstrueuse, ses épaules hautes et ses manches trop courtes qui dépassèrent le cocher de l'Urbaine.
Quand Dessling, à son tour, entra, une voix, au fond, s'exténuait : « Je dis, citoyens, que le Parti ouvrier ne peut pas admettre le principe de son abdication devant des forces, à coup sûr, fort respectables, mais à qui le prolétariat français n'a pas encore donné par mandat une autorité suffisante...»
Une clameur émergea des têtes pressées. Dessling plongea sa main dans sa poche et remplit de billon le plateau tendu à la porte de la seconde salle par un travailleur, pour couvrir les frais de propagande. Vite, il fut pris par les chefs des autres comités.
Les patrons des estaminets oii chaque groupe tient ses assises, avaient suivi le mouvement de leurs consommateurs. Réunis contre le marbre blanc du bar, ils se faisaient des politesses, un peu bassement. L'absinthe s'opalisa dans les verres. Le maître de l'assommoir leur offrait sa bienveillance royale. Eux, les vassaux, considéraient humblement les foudres immenses en bois verni, les perles delà Compagnie Popp distribuant l'éclair continu vers le porphyre des tables où les litres vidés se rangeaient sans cesse. Par les parois de verre, on
devina les mille édicules des tombeaux voisins, et le peuple noir des cyprès recueillis, descendant un vallon, .puis remontant sur la rumeur obscure de la ville.
« Je propose, citoyens, que l'on mette les noms des candidats à la présidence dans un chapeau... On tirera au sort... Ainsi aucun groupe ne pourra se dire sacrifié... à des rancunes intimes... car jusqu'à présent, citoyens, nous n'avons discuté que dans les intérêts du capital... Notre division fait sa force... »
La voix du nouvel orateur sombra sous une huée. Etait-on des escamoteurs pour le tour du chapeau ?
Un blanquiste grimpa derrière le cocher de l'Urbaine dont rindignation redoublait ; et là, les mains en porte-voix, il clamait: « Le Comité central révolutionnaire n'accepte pas la combinaison du chapeau ! »
Les chefs é'énervèrent. Dessling considéra plus longtemps le blanquiste chétif que vêtaient, en ce novembre, un pantalon de toile blanche et une jaquette sans couleur. Creusée par les amertumes, sa face mal finie se complétait d'une barbe poussée en tous sens et que la bouche formidable trouait.
« Le Comité central révolutionnaire n'accepte pas la combinaison du chapeau ! »
Et les poings grêles de l'avorton évoluèrent frénétiquement dans les nues de fumée bleue. A son tour, le cocher de l'Urbaine cria : « Le Comité des Etudes socialistes n'accepte pas non plus la combinaison du chapeau I » Puis, le polichinelle dépassa tout de son nez en bout de galoche : « Le Comité socialiste indépendant n'accepte pas la combinaison de chapeau I »
La hurlée se généralisa. « Pas de chapeau, pas de chapeau l » et puis une torrentueuse injure accabla le parleur descendu du billard transformé en estrade. La vraie, la seule joie que prenait le peuple à ces réunions, éclata. Il insultait un être blême, vaincu par les cfis féroces et s'esquivant.
Soudain, l'homme huileux surgit du fond, ayant franchi l'estrade: « Je propose la présidence du citoyen Dessling. » Le doigt noir du serrurier désigna le jeune homme, qui, suffoqué, refusa du geste. Mais les chefs de groupes, par tenue, soutinrent la motion ; et le polichinelle, encore tout glorieux de sa victoire sur le membre de la Commune, déclara que le Comité indépendant portait à la candidature de la présidence générale son secrétaire, le citoyen Dessling.
Ceux du commerce protestèrent sourdement : à l'écart, ils protégeaient de leurs bras étendus des verres de punch. Leurs yeux vifs dardèrent des
lueurs mauvaises, sous l'ombre des feutres, vers celui, le seul, capable de les surpasser, en manières et en apparence de richesses.
Dessling haletait, encore qu'il répétât, avec une indifférence crâne : « Pourquoi, moi? pourquoi? »
Maintenant, il sentait adversaires les volontés unanimes, celles surtout qui persistaient à se dire favorables, en proclamant son nom. Quelqu'un, sur Festrade, démontrait que le Comité indépendant formé par les transfuges des autres groupes, les représentait, par suite, tous. Un président choisi au nombre de ses membres n'imposerait, par son élection, la suprématie d'aucune école particulière. Et les motifs mêmes offerts se présentaient sous une forme si dédaigneuse de sa personne ou de son talent, que Dessling souffrit de prévoir la réussite.
Il s'assit devant le nouveau litre de l'homme huileux. La cravate noire épaisse, et .le mac-farlane anglais presque blanc, offrirent aux gens de boutique l'occasion de plaisanteries. Derrière son dos, Desslinglespercevait, plus hostiles. Des ricanements lui parvinrent. Alors, son exaltation tomba. D'un coup, il se dégoûta des électeurs, de l'alcool qui enodorait le lieu, des astres électriques suspendus, des parois de verre encaquant la masse vocifératrice, de son voisin revenu à l'idée de la saisie, et
expliquanl par quels subterfuges il avait, jusqu'alors, déçu les huissiers.
Des colères plus ivres mugissaient des bouches plus saliveuses. La puanteur grandit. Des mares de crachats coagulaient la sciure de bois répandue à terre. Autour des' lumières, les flots de fumée formèrent des halos à zones vertes.
Et l'autre, toujours, lui offrait sa face plissée par le vice et piquée de tannes, pour le contraindre à palper les louis dans la poche. Evidemment, le quêteur craignait que l'élection ratât et que la récompense ne lui échût point. Il eût voulu toucher d'avance.
Mais les joues bouffies des marchands de vin affectèrent davantage l'esprit du jeune homme. Il les revit, accoudés sur le bar, et se communiquant des confidences par-dessus les petits verres tenus dans leurs doigts gras.
Pour eux, ce devenait une affaire grave. Si l'union des groupes se consommait, un seul comptoir encaisserait les gains des soirées politiques. €ar la vie de ce troupeau laborieux leur appartenait. Les salaires revenaient à leurs caisses en échange de l'alcool. Tout le gain pour quoi ces hommes peinent de l'enfance à la tombe, les vendeurs d'alcool en prélèvent la dîme. Ils avaient pour cette horde tumultueuse des regards de ber-
gers prudents. Ils soupesaient les poches. Ils mesuraient la vigueur des muscles et la durée probable de leur rendement.
Depuis des semaines, le patron prêchait la coalition capable d'assurer la clientèle de son vaste local , aux foudres immenses debois verni. Le polichinelle minable et le serrurier huileux, quelques autres encore y avaient des ardoises de crédit. Le cocher de rUrbaine, plus particulièrement, s'avouait son homme. Par contre, le blanquiste, soudoyé par les petits débitants, combattaittoutes les tentatives d'alliance. A plusieurs reprises, il vint jusque vers eux et leur parla.
Malgré tout, la faveur de l'opinion se lormait. Dessling entenditla mise aux voix de sa présidence. Même on touchait aux questions de programme. Avec une bouffée de sueur humaine, dégagée par le mouvement de l'assistance qui se retourna vers lui, le jeune homme perçutle son d'une voix déclamatoire, lui demandant s'il approuvait le principe de la lutte des classes.
Pour répondre, Dessling dut gravir une table- Au milieu d'une fumée dense il se trouva dominant des têtes attentives et hâves, serrées autour d'un billard 011 se dressait l'interpellateur. Gertai-* nement nu, sous un paletot crasseux, l'homme croisait les bras, rejetait en arrière une chevelure
à boucles, serrée aux tempes par les branches des lunettes.
En trois mots, le candidat pouvait émettre sa thèse. Le cocher de l'Urbaine, trop zélé, voulut un silencereligieux.il empêcha longtemps l'exorde. Dessling contraignait son impatience, sans même chercher sa phrase par peur d'une hésitation. Le cocher ne cessait pas de battre l'air avec ses bras blancs, son chapeau blanc, les pans aussi de sa houppelande. Enfin, l'orateur parla, très froid, sans réthorique. Le polichinelle, déjà plein d'enthousiasme, emplissait des verres pour convaincre, et le patron du lieu approuvait de la tête respectueusement, tel qu'un dévot au sermon de l'évoque.
Malheureusement, le bravo du serrurier partit à l'avance. Il y eut contradiction. Des chuts s'imposèrent. Dessling, interrompu, se laissa troubler par la houle et les clameurs.
D'une voix comique, un ironiste lança:
— Gloire à mossieur Dessling I ! Tu ne respectes pas legommeux, toi ! ! Oh ! ma sœur !
Les faces gueulardes se haussèrent, pareilles aux bouillons d'une eau très chaude ; et cela écumait jusqu'aux angles, sous les trois globes irradiés en éblouissements bleus.
Alors Dessling les insulta, sachant les reprendre
par rafflrmation d'une autorité. Leur sottise, leur haine intestine, renforceraient éternellement la puissance du capital. Par leurs querelles, ils lassaient les volontés les meilleures, celles mêmes qui attendaient du socialisme le salut unique. Et, brusquement, il prophétisa le triomphe certain du Parti National.
A nouveau la masse écuma. Les cris couvrirent tout. On expulsait un homme qui avait marqué une forte sympathie pour la duchesse. Dessling le vit se débattant à la surface du public. Gela faisait une grosse vague avec un remous de têtes autour de bras levés. Le pion aux lunettes conversait dans un groupe, évidemment hostile. Ceux de la boutique s'eiîorçaient à détendre les courages. Le patron du local, au contraire, colossal et rose dans un completbritannique, abreuvait courageusement des gaillards conduits par le polichinelle, l'homme huileux, etcelui de l'Urbaine.
Après deux mots de conclusion, Dessling descendit parmi une heureuse salve de bravos. Les chefs l'approuvaient. Ils le firent asseoir avec eux. «Aux voix, criait-on partout. Aux voix !... La présidence du citoyen Dessling ! »
— La présidence de quoi? Oui, la présidence de quoi?
Ce fut un autre tumulte. Des orateurs nouveaux
s'égosillèrent sur l'estrade du billard. Dessling, à petits coups, se rafraîchissait d'un verre de menthe, mal satisfait des louanges offertes : « Très Saint- Just... A la bonne heure. Si vous n'étiez pas si court, sapristi... Il faut les emballer. .. Ce sont des têtes de linottes... »
Rien ne finissait. On réclama la formation d'un Comité général de résistance, avec bureau et commissions. Cet avis flattait l'espoir de plusieurs, jusqu'alors très obscurs, et qui se pousseraient dans les placesnouvelles. La présidence de Dessling devenait provisoire. Il veillerait à la constitution de ce Comité.
Les chefs, réunis autour d'une même table, dans un coin, eussent pleuFé de rage. Dessling se rencogna sous lecolletde son mac-farlane blanc. Il présentait, ainsi, une allure de parfaite indifférence pour le sort de ses honneurs.
Son éloquence, d'ailleurs, ne le satisfaisait pas. Elle était courte. Sa conviction, sur un point, s'exprimait en quelques phrases brèves, affirmatives. Mais son esprit se refusait au développement. Du moins, à l'heure de parler, il avait réduit les déductions à leur résultat, et n'osait reprendre ce travail devant l'auditoire. La sensation d'une redite le paralysait. Et il s'expliqua la bienveillance des chefs. Sûrs d'une revanche prompte, enlevée
dans un discours à péripéties sentimentales, ils ne leredoutaient plus.
Entre les murs écarlates coupés de hautes glaces, la discussion des groupes s'évertuait toujourssans aboutir. Le blanquiste tenait l'estrade. Ses poings maigres signaient l'espace; la tête barbue, jaillie d'un cou de poulet, proféra des menaces. Les membres du Parti ouvrier, en adhérant à la coalition, souslaprésidenceducitoyenDessling, venaient de mentir avec impudence, car si leur action demeurait libre pour la propagande, le Congrès de Laonleur défendait de soutenir, aux élections législatives, les candidats des Comités. Leur adhésion de l'instant n'était donc qu'une manœuvre. Sans doute, ils espéraient prendre l'influence dans la concentration, et imposer, vers la période électorale, les candidats spéciaux du Parti Ouvrier, non le citoyen Dessling ou tout autre socialiste indépendant.
L'indignation, fit que la colère roula en une clameur. L'homme du Parti, mené de force à l'estrade, parut un adolescent très pâle, à la moustache noire, en accroche-cœurs. Il confessa les articles du Congrès de Laon, mais avec des commentaires qui voulaient prétendre à une plus grande liberté. Puis aussitôt, par des phrases évidemment apprises, il entama l'apologie du Parti, de ses
membres, de sa politique, du Congrès de Laon, dont les mesures convenues entre les collectivistes garantissaient le peuple des faux frères, des traîtres. Même il annonça qu'une assemblée des comités révisionnistes se tenait dans une taverne proche. « La moitié de vos anciens amis y sont, cria-t-il soudain, la moitié, les trois quarts de vos amis... Tandis qu'il n'y a pas un membre du Parti Ouvrier qui ait voulu passer au soldat. La France n'est pas une fille pour s'accrocher aux éperons d'un galonné ! »
C'était la phrase de JofTrin-. On se la rép.éta. Il apprenait par cœur son JofTrin, le môme. La fureur se multipliait... « — Vous n'aviez pas parlé du Congrès de Laon I... Nous ne serions pas venus... » Les chefs, surtout, s'exaltèrent. Parmi les clameurs et les injures, on ne distinguait plus aucune voix.
Dessling constata que son espoir s'écroulait. Mais ce lui devint aussitôt une aise de ne plus ressentir l'angoisse de l'attente. Il appela le garçon, paya, sortit à reculons de la salle vers le bar d'entrée. Une fois encore, il regarda le cou de poulet du blanquiste tendu pour une vocifération, les mains osseuses et griffues du polichinelle montant vers les lunes électriques, la masse des hommes pressée vers le billard et toute confuse dans la fumée de tabac.
Instinctivement, les comités se reformaient en groupes spéciaux autour de leurs cabaretiers respectifs. Les troupeaux revenaient aux pasteurs.
Et le cocher de l'Urbaine, l'homme des conciliations, se trouva seul sur l'estrade du billard, sans même de contradicteurs, sans auditoire...
« Voyez-vous, monsieur Dessling, ce sont des bourgeois. Ils ne recherchent que leur avantage personnel... Des bourgeois, je vous dis, des bourgeois... Ils laisseront encore passer le gouvernement ou le général... plutôt que de s'entendre... »
Le propriétaire du lieu, l'hercule rose, jugeait ainsi, éclairé par son avantage perdu.
— Ils se haïssent plus eux-mêmes, répondit Dessling, qu'ils ne haïssent l'autorité, le pouvoir et toutes les tyrannies historiques... C'est difficile, savez-vous, de ne pas se haïr.
— Tenez, cependant I
Dehors, le chant des révisionnistes se laissait entendre. Ce devint vite la rumeur d'une foule. Des pas nombreux et réguliers s'avancèrent avec un bruit de pluie.
Contre les parois de verre, la course des sergents de ville franchit la rue..., et puis une danse de gamins éparpillés, la foule enfin, la foule hurlante et marine, aux ondes aveugles.
Tout s'engouffrait, tumultueux et rythmique.
LE MYSTERE DES FOULES D\f
vers la nuit voisine. La croupe du flot battait la devanture de verre, s'éclairant au passage avec les cottes bleues des hommes, les blouses, les feutres en bataille, les yeux de lueurs dans l'écume blême des visages, et puis cela se fondait à l'ombre du cimetière. Les chants allaient s'assourdir derrière la crête de l'interminable muraille, d'oii les cyprès surgissaient contre le ciel lunaire, le ciel moins clair que la lumière lunaire des globes électriques à l'intérieur de la taverne.
La chose énorme passa, sans que la colère des Comités décrût. Personne, sauf Dessling, et le patron herculéen, ne regarda bruire ou fuir l'enthousiasme de cette foule.
Les falots du flacre stationnant vivaient seuls dans la nuit sournoise quand le jeune homme sortit.
Sa lassitude était extrême. L'odeur de serrurerie persistait à son odorat... L'alcool le suivait aussi dans les plis de son vêtement, et le sentiment de la défaite alourdissait sa marche. La réflexion élucida tout à coup les paroles de Gœsarès sur le triomphe du général. En vérité, le peuple ne pouvait plus longtemps munir de sa confiance les hommes du socialisme. Quoi d'étonnant s'il allait vers un parti puissant qui lui promettait aussi le sort meilleur !
Péniblement, i\ évoqua sa faute d'avoir perdu la Iraternité intelligente de sa mère pour l'héroïsme du peuple. Le plaisant héroïsme I Toutes les vanités de la bourgeoisie, ses rancunes, ses avarices, il les retrouvait dépourvues de la politesse du mensonge : l'âme ivre dans les corps sales.
Restait, alors, le souci de construire sa propre fortune, en se rendant redoutable aux riches par la puissance de mouvoir ces masses obscures. Gœsarès disait : « Le but de l'homme politique, en ces temps-ci, est de vendre la paix au capital, et, pour cela, d'entretenir toujours une plèbe menaçante. »
Là pouvait donc finir une*vie socialiste de sept ans. Car il coupait le chemin par les rues sombres, il dépassait au plus vite les rondes lueurs des réverbères oscillant sur les trottoirs. 11 voulait rejoindre au Moulin la bande ordinaire de Gœsarès. Vers cette heure, après le dîner du Cercle, elle s'y encanaillait un peu de temps.
La digestion se facilitait à voir, parmi les chairs avenantes des filles jeunes, la liesse des commis et des lieutenants permissionnaires.
Le besoin d'un luxe quelconque poussait aussi le marcheur. Il souffla bruyamment son haleine, afin d'exhaler ce que sa bouche avait pris d'ignoble à l'air des cabarets. Et une chose l'indigna : sa passivité au cours de ces heures misérables.
Seul, le spectacle de l'agitation prolétaire avait occupé le' vide de son esprit, sans qu'il se fût une fois ressaisi en soi ou même pris de passion. Depuis longtemps déjà, rien ne l'enthousiasmait plus du peuple que sa merveilleuse hideur.
Il savait trop les calculs des vendeurs d'alcool et les manigances des Comités. Gomment alors son âme vide avait-elle été la lunette encore au champ de laquelle ces faquins s'étaient ébattus ? La comédie répétée, pourquoi ne lassait-elle point son courage de spectateur ?
11 blâma de nouveau son caractère. Ainsi- que par les temps de jeunesse, maintenant, il appartenait toujours à l'impression la plus immédiate. Il avait suffi d'une frisure blonde mêlée par hasard à ses cheveux, un soir où il regardait un album avec sa cousine, pour frémir d'une sorte d'amour. Des temps, alors, il avait contemplé la femme, malgré ses mesquineries. 11 avait suffi de cent soldats en appareil de guerre, forçant le logis d'un prêtre, pour lui mettre au cœur la haine de la loi présente, et la foi dans ceux qui la combattaient le plus.
Dégoûté des politiques ouvrières, il avait failli recueillir la présidence, au risque de perdre ainsi la chance otferte par Gœsarès de réussir avec l'aventure du général.
Vraiment il n'arrivait pas à se concevoir, sinon tel qu'un badaud d'idées et de forces générales. Il couchait sa myopie sur les choses, se mêlait à elles par simple faiblesse de vue.
En atteignant le boulevard de Glichy, il ouït la rumeur marine de la foule. Son cœur dansa plus vivement. Les bandes émeutières descendues des hauteurs encombraient la place Blanche d'un grouillement noir sur quoi le Moulin tournait ses ailes de lumières. Des courtisanes en oripeaux, droites sur les fiacres, brandissaient leurs manchons pour scander l'hymne populaire.
La grande lanterne rouge dégorgea ses filles attirées par les voix des frères, des pères. Un enthousiasme rida la surface frémissante des têtes. Les chapeaux jaillirent en l'air. Des cafés voisins il s'épancha d'autres flaques de foule.
Mais déjà, le long des tavernes saures, les files noires de la police se hâtaient. Ce fut un flux qui repoussa la masse dans les ravins des rues. Les ondes de la foule se pressèrent en houle, puis grandirent, se heurtèrent, s'échevelèrent en écume de figures criantes. Le flux besognait. Tout s'écoula par les voies en pentes de la rue Fontaine, de la rue Blanche. Au milieu, le commissaire avec ses gens coiffés de hauts chapeaux régnaient seuls sur la place, nette comme une plage à marée basse.
« Voici Jack! »
Le halo de la lampe cessa d'illuminer la figure de madame Lyrisse. Elle se reculait dans l'ombre oîi s'accrurent ses prunelles guerrières. « C'est lui », fit-elle encore. Elle avait reconnu le grelot du coupé.
En souriant de sa malice victorieuse, plutôt que par mépris, Dessling se leva du divan.
Malgré tant de ruse acquise aux péripéties d'une 'vie romanesque, malgré tant de beauté corporelle elles suggestions perverses de la voix lointaine, Odette n'avait pas réussi à fléchir sa vertu. Du piège sentimental et voluptueux, le visiteur avait ri tout le jour, sans condescendre à la tentation,
Au reste, il croyait trop que s'il eût entrepris la conquête de la chair oiïerte, madame Lyrisse eût joué le désespoir et l'indignation, puis tout conté
à son mari, pour le seul bonheur de connaître leur double torture, celle de l'époux trompé par l'ami nouveau et cru très sûr, celle qu'eût value à Dessling la honte d'une pareille faute, après l'argent prêté par Jack.
Elle ramassa la correspondance luxurieuse de son amie narrant les luttes intimes d'une nature énervée, mais forte pour ne pas se départir de la vertu. C'avait été le gros effort de la tentatrice, la lecture de ces phrases douloureuses, à la fois chastes et obscènes, admirablement sanglotantes, où un esprit fier s'accusait très haut de ne pouvoir contraindre la fièvre du sexe.
Dessling restait maître de son corps, bien que la femme, ayant laissé, comme par inadvertance, couler ses cheveux rouges, eût frémi une heure entière contre lui, sous le prétexte de choisir les lettres et de lui désigner les passages.
Ensuite, elle s'était mise presque à genoux sur les soies orange du divan, et sa poitrine énorme avait roulé dans les moires grisâtres de sa robe entr'ou verte. Les lèvres rieuses, la tête invitant au soleil rouge de sa chevelure, elle avait regardé fixement Dessling, assis près d'elle. Lui, de hausser les épaules avec une mutinerie camarade, les jambes étendues au loin et l'index au gousset.
Maintenant, les missives repliées, nouées, ran-
gées au fond du tiroir, elle se passait la main sur les tempes moites. Une pâleur la forçait dans sa dissimulation même et l'enjouement qu'elle voulait avoir.
— On me blâme, dit-elle, revenue à une posture honnête, de garder des rapports avec cette femme. Mais je me borne à lui écrire le strict pour obtenir de ces longues réponses. Son style est merveilleux. Je montre ça. On s'amuse. On passe un instant...
— Oh ! c'est très gai, répliqua Dessling.
Et il l'examina en pleins regards pour bien lui signifier que Tépithète s'appliquait à leur comédie, non à la correspondance. Odette éclata de rire, ajouta : « Vous êtes drôle, vous, très drôle... » Un instant, elle songea, ce fut clair, à un geste d'obscénité franche qui l'eût sûrement voué à elle. Il le lut à travers le scintillement des yeux chauds.
Jack entra. Avec le frac il prenait plus de vie. Le noir du costume rehaussait ses traits pâles. Il s'excusa sur son changement de toilette qui l'avait attardé un quart d'heure dans sa chambre.
Mais il s'étonnait, apparemment, de voir Dessling venu sitôt... car il l'en remercia, pour savoir.
— J'avais envoyé un petit bleu à M. Dessling, interrompit Odette. Je pensais que tu ne trou-
verais pas Ludovicus chez les Reuss et que tu reviendrais tôt. Il est accouru. Nous bavardons.
— Eh bien! j'ai rencontré Ludovicus Bax. Nous sommes sortis ensemble, pour les affaires. Yoicile résultat de notre chemin de fer poméranien.
Enlevant de sa poche une enveloppe épaisse, il éparpilla les chèques. On lut des sommes fortes...
— Ludovicus est un homme. Il a roulé Guillaume et le Reichstag. Maintenant, il entame M. de Giers. Nous prendrons le monopole de la navigation à vapeur sur le Dnieper... Je vais enfermer tout ça... Tu sais... il dîne. Gœsarès le verra donc, enfin.
Aussitôt, Dessling pensait à la conquête de Ludovicus, qu'il lui fallait accomplir. Cet homme tient l'Est par ses vingt usines à bière fumant sur tous les points du pays. Le visiteur se leva, regarda dans une glace son air à la Saint-Just, ses bandeaux plaqués. De la paume, il les lissa. Impressionnerait-il ainsi?
Odette ne parlait plus. D'une fleur à l'autre, elle allait, redressait les liges à la cime des pots, sans souci de la gerçure plus forte à sa lèvre. Les perles pendues aux effilés de sa robe cliquetaient contre sa croupe et ses jambes robustes. Dessling la redouta plus trapue sous les calices de verre où les fils électriques convergent en feu.
Certes, elle se vengerait d'avoir perdu. Jack ne resterait pas l'ami. Par des suggestions obsédantes, elle forcerait son mari à se départir de l'estime et l'aide offerte. Dessling le prévit bien. Il regretta de ne point l'avoir prise, comme Gœsarès, comme Weed, les autres. Entraîné par la chimère, il inventa le roman qui eût suivi.
Jack introduisit le baron Reuss et sa femme, Béatrice, dans le salon. Cette sœur unique de Cœsarès s'avança, aiguë et serpentante, vers la main d'Odette. Elle était triomphatrice, dans sa robe de soie pâle à grosses rayures d'argent. Assise, elle reconnut, à travers la face à main, les détails des tentures, des meubles, la figure des convives. Jack parla de Dieu, avec la préoccupation d'une idée sienne. Le baron, un peu lourd dans son habit au large, disparaissait presque derrière le panneau éblouissant de sa chemise tendue contre la masse du ventre. Il avait eu l'imprudence de s'asseoir sur un siège trop bas.
— Quand les fleurs de mon salon se fripent, proclama soudain madame Béatrice, je les envoie à Notre-Dame-de-Lorette pour l'autel de la Vierge...
— Ainsi nous tournons à la dévotion dès que l'âge nous fane, répliquait Odette.
Il y eut une hilarité. Jack ne parut pas content.
Odette s'écria : « Ce pauvre Dieu! ce pauvre Dieul heini Jack! te l'arrange-t-on!... »
Mais on s'accorda pour dire qu'une heure par semaine, la messe, dans une église très belle, aux cuivres jolis, était une chose suave. Ils louèrent les vitraux, le plan des cathédrales, les mélodies des orgues, le saint Jean-Baptiste de Flaubert et celui du Yinci, M. Renan, les agapes des Gnostiques, la théorie Essénienne, et le profil âpre du Christ.
Alors Jack essaya de replacer.son idée sur Dieu, ensemble des forces, « totalité des immanences ».
Weed et Gœsarès, survenus, ne le permirent pas. Ils aidaient la louange du duc de Lorraine, s'évertuant à peindre la beauté nette de Béatrice, le sourire en lame de faux, la chevelure ramenée d'une mèche lisse pareille au bandeau d'un diadème.
A ne rien dire que des choses molles et luisantes, elle séduisait. Sa respiration était, pour les hommes aux regards unis vers son décolletage, la cause de transes. Plus que le corps, cependant, l'esprit les tentait avec ses pétillements de malice méchante.
Au duc de Lorraine, elle disait : « Non... Duc! vous! vous! vous rose, blond et gras... Pas duc le moins du monde! Dégraissez-vous... Régime
secl c'est abominable de vivre ainsi son contraire. Voyez M. Dessiing; il a l'air de quelque chose, lui... d'une chose neutre. Mon frère, avec son air ennuyé et son monocle, et ses mouchoirs, il donne au moins l'impression d'un monsieur occupé à la préparation de sales crimes. M. Lyrisse, qui meurt sur sa tige, nous intéresse. M. Weed, en promenant au bout de ses échasses une tête déchiquetée, nous fait regretter le cauchemar. Mon mari^ ce gros là qui porte un coffre-fort dans le ventre et qui a trouvé le moyen de sombrer dedans, représente ce qu'il voudrait valoir fin courant. Mais vous, un duc! non... ah 1 non... »
Et elle tourna le dos sur un mouvement de sa croupe vive. A l'angle des soies ouvertes son dos merveilleux se révéla [creusé en chaque omoplate par le sourire d'une fossette.
— M. Dessiing, un neutre î ô madame, répliquait la voix lointaine d'Odette surmontant les rires... Nous en faisons tous grand cas...
Il confirma :
— Madame Reuss a raison. Je suis un être de passivité, une sorte de miroir terne vivant par ceux qui s'y reflètent. Le reflet parti je ne m'émeus point pour le reconquérir, de même que rien ne me pousse à en attirer, si beaux que je les espère. Je suis une chose.
Par son entrée, le dernier convive, Ludovlcus Bax, brisa la phrase. L'homme moyen, d'une élégance parfaite, intéressa. La lèvre supérieure rasée h la yankee en une barbe grise et blonde, amincissait la figure brunie par les voyages de mer ou les grandes promenades au soleil.
Il impressionna Dessling qui eût voulu le séduire. Mais le socialiste craignit qu'une avance le mît en état de solliciteur; et, par crainte d'être mal jugé, il gagna un fauteuil plus lointain dans l'ombre. Cœsarès, au contraire, ses bras derrière le dos, se plantait devant l'homme riche, entamait tout de suite une conversation politique pleine de : « Clemenceau me disait... J'ai vu Pelletan qui soutient... Le général m'assure que... »
Cette basse ostentation des amitiés célèbres allait, sans doute, desservir l'ambitieux. Dessling ne conçut point que ce diplomate de Cœsarès s'oubliât si maladroitement : et il tremblait de voir Ludovicus Bax adresser avec atrectaiion la parole à quelqu'autre.
Cependant, le riche, un peu dédaigneux, trop gai, s'aperçut bloqué par Cœsarès; et l'écouta, surpris de cette force qui s'imposait tout à coup. L'autre inclinait sa tête morose, pour poser des interrogations, des réticences, des contradictions. Aveclemême sourire que sa sœur, ouvert d'un côté,
en lame de faux, il expliquait plus que par ses phrases jamais finies.
Soudain, et au moment où le docteur Bax enfin saisi se lançait dans une théorie touffue, Gœsarès feignit de n'y plus prêter attention, lui mit brusquement dans les bras le duc de Lorraine que le riche appela Monseigneur en une intonation ironique à demi.
Revenu près de Dessling, dans l'ombre, Gœsarès disait : « Vous avez tort, mon cher. Puisque nous sommes plus intelligents que la canaille, il faut lui montrer que nous la roulons en cela même oii elle excelle. Evidemment, mon langage de tout à l'heure fut ignoble ; mais l'âme de cet homme s'y est complue... A quoi bon leur être supérieurs, si nous ne savons pas les vaincre ! Je regretterai toujours qu'Archimède ait été inférieur au soldat qui le tua, lors de la prise de la ville. 11 eût dû écraser ce soldat par une machine puissante... Ecrasons le soldat... avec ses moyens mêmes... »
Et le sourire se fendit dans la tête à profil, sans épaisseur, plate comme une effigie de monnaie.
A table, le baron Reuss s'exalta plus. Il haussait sa barbe de sémite par-dessus l'éclat des cristaux et les gerbes de fleurs. Lorraine et lui, voisins, lancèrent leur grosse affaire : la magie, et ils
s'évertuèrent à prouver. S'effaçant, comme à toutes ses réceptions, Jack murmurait à Dessling, à Béatrice, sa gauche et sa droite, des conseils sur l'appétit à réserver pour certains plats du menu ; il avait des cajoleries envers eux, un désir manifeste qu'ils devinssent des amis.
— Je voudrais vivre entre vous deux, disait-il... Car, madame, votre vertu célèbre permet au moins qu'on n'ait point l'air de solliciter des faveurs en vous causant. Mais voilà : Dessling part. Gœsarès, votre frère, me l'enlève. Cet homme-ci est un altruiste. La foule l'attire. Il croit à son salut. Nous autres égoïstes...
— Vous ne vivez que pour vos amis. Vous comblez de biens mon frère...
— Je les absorbe, madame, mes amis, je les absorbe comme la pieuvre. Il me faut des amis à triturer. J'ai une boulimie véritable, en cela.' J'engraisse mon âme de leurs sensations. Méfiez-vous, Dessling.
Gomme Jack se retournait brusquement vers . lui, il n'eut pas le temps de ramener son regard et le laissa surprendre dans celui de madame Lyrisse. Celle-ci, par le jeu d'un sourire humide, par ses yeux évidemment empreints d'une reconnaissance décorative, simulait Textase d'une femme que la volupté vient de satisfaire. Et elle détachait comme
à regret, son regard de Dessiing, si Weed lui parlait, ou Gœsarès, ou le baron Reuss, afin de revenir aussitôt à sa contemplation feinte.
Pour inconsciente qu'elle voulût paraître, et toute prise de passion, elle ne cessait pas cependant de veiller décemment sur les convives. Elle se monlra très habile à jouer la femme du monde que les convenances, le soin de sa maison conquièrent avec peine sur les préoccupations d'un grand amour tout neuf et dont l'objet demeure à deux couverts de sa droite.
A un moment, dans une phrase qu'elle adressait à Dessiing, elle imagina de dire « tu », ainsi que par une inadvertance aussitôt corrigée avec la pudeur de rougir. Gela fut si bien fait que personne ne prit même le soupçon qu'elle voulait offrir. On crut réellement à un lapsus. Jack, seul, sous ses rides tout à coup multipliées, dévisagea le nouvel ami. Et Dessiing, à se savoir observé avec la prévention de l'adultère, rougit lui-même, furieux de. confirmer ainsi le jeu de la menteuse.
Il pensa qu'Odette Lyrisse se vengeait adroitement et vite. Nul moyen de la contredire ne lui restait. 11 ne pouvait prendre Jack au bras en l'assurant de son innocence; cela eût plutôt semblé une manœuvre d'amant maladroit ; et puis Jack ne l'occupait point. Pendant tout ce repas, malgré 1. 5
les brillantes théories du baron Reuss sur la magie des Hébreux, elle insinua complètement, par son attitude, dans l'esprit de l'époux, que cet aprèsmidi même elle avait donné son corps au visiteur.
Ce fut clair pour eux trois quand Béatrice Reuss eut proclamé, de sa verve impériale : « Moi, vertueuse, oui... Le vice court trop les rues. Les ruisseaux grouillent, vraiment, de perversité. La vertu n'est qu'une façon de se distinguer du commun, des servantes... »
Odette, pendant cette tirade, se laissa pâlir. Elle regardait fixement Dessling, qui interrogeait Ludovic Bax sur les populations de l'Est. Elle sembla le convier à une protestation dont il se garda; et, comme pour appeler en témoignage leurs chères joies récentes, elle indiquait par son maintien et le roulis lent de ses prunelles la direction de sa chambre.
— Moi, je ne partage point votre avis, Béatrice, affirma- t-elle. Deux êtres qui se rencontrent, s'attirent et s'étreignent, cela me semble toute splendeur, la splendeur même des astres qui s'unissent dans des cataclysmes cosmiques... L'amour c'est la beauté de la mer qui se lève vers la lune « en pleurant... »
Ludovicus applaudit non sans discrétion. On se levait de table. Dessling fut complimenter Béa-
trice. Il tenait le même raisonnement de vertu. Admirable et reine elle lui fut affable; et, de ce qu'elle se pencha pour lui murmurer une malice, il la désira fort. L'instinct le jetait ainsi en imagination sur les femmes, sans que, de passion, il en aimât aucune. Mais il lui fallait beaucoup de courage pour vaincre sa bestialité, et ne pas corrompre sa vie par des aventures.
Odette amena Ludovicus Bax près d'eux. Jack bloquait Gœsarès dans un coin. Lorraine et Reuss se confiaient leurs découvertes de bibliomanes. Le duc possédait un manuscrit d'alchimiste avec figures datant du seizième siècle. Depuis trois ans il cherchait la clé du grimoire, la trouverait sûrement.
Dessling dut souffrir de voir Ludovicus harcelé par Odette pour qu'il aidât la campagne politique du jeune homme. Avec des calembours et des gaietés, le riche réservait sa force. Mais ainsi madame Lyrisse affirmait mieux encore devant Jack la dévotion d'une adultère à son amant.
Le mari dégagea Ludovicus.
■— - Les affaires dans l'Est le regardent, cet homme. Il peut tout... Pourquoi nous serait-il contraire, cet ami sûr?... Il les connaît,' les populations de ce pays. C'est leur effort qui paye notre dîner de ce soir.
-- Il paiera celui de demain, conclut Bax en riant; et voilà, cependant, Jack Lyrisse, le premier homme en France qui m'ait confié des capitaux... Je n'avais trouvé jusqu'alors des fonds qu'en Amérique.
On racola les souvenirs. On vanta l'heureuse fortune qui avait associé le baron Reuss, Jack Lyrisse et Bax.
Pour continuer son jeu, Odette simula la crainte de se trahir en se rapprochant de Dessling. Et, toujours à distance, elle leconvoilait, langoureuse, les paupières grises. Au contraire, elle fuyait Weed, qui la querella visiblement. Gœsarès, debout au milieu du salon, s'amusait délire, en tripotant son mouchoir.
— Je suis pour l'Autre Prétendant, celui qui viendra, après que ce caporal aura raté son affaire... Il triomphera, l'autre. Il faut se séparer dès à présent, pour la dictature... Soyons pour l'Autre.
Il accumulait cent détails. Il insistait sur le priapisme du généralque les femmes esquintaient. Il montra Naquet indécis, Rochefort renâclant devant un coup d'Etat, l'unique chance. Seul, ce fou deDéroulède flairaitla situation. AveclaLigue des patriotes, on entraînerait les masses... Et puis, quoi ! Personne n'osait.
Sous le prétexte de lui expliquer l'influence du
docteur^ Jack entraîna Dessling. Mais, le salon passé, il déplora l'attitude de Cœsarès : « Hein, s'afflrme-t-il, maintenant! Quelle grossièreté... Je vois son âme qui s'elfrite comme une chose usée... et le voilà... le voilà... pareil à tous... Dessling, ce qui me charme en vous, c'est que l'activité extérieure ne modifie pas votre être. Ce soir abominable, que vous me conliez, cette cruauté de la plèbiB envers le vieil Averpan ; cela ne laisse pas de trace en vous. Vous venez de défendre à table le peuple de Paris, très sincèrement. Vous touchez Bax... Ne croyant pas au vrai, vous vous enthousiasmez sur voire espoir... Et je veux vous suivre là-bas dans l'Est. D'ailleurs, nos affaires m'y appellent. Il faudra que j'arrange des budgets avec le docteur... »
Les domestiques traversaient les pièces désertes en élevant des plateaux pleins de verres el de fruits. Jack heurta une table couverte de cent bouteilles de liqueurs diverses. Il en plaisanta, força son ami à goûter un élixir rare venu de Hongrie. Dessling se demanda si le manège d'Odette Lyrisse n'avait point eu prise sur un époux trop averti. Brusquement, ils tournèrent à gauche, dans une pièce tendue de soie jaune que de petits mascarons d'ivoire fixaient au mur. Fripé, saccagé par de récentes étreintes nerveuses, le lit poussé sur un
gradin de velours noir, leurmonlra la scène d'un amour brutal. Les broderies des coussins conservaient la trace de mains crispées. Une jarretière noire laissait contre le tapis sa légende.
— Au fait, dit tout à coup Jack, dont le front s'empourpra parmi les rides, pourquoi vous conduire ici I Vous connaissiez sûrement la chambre de ma femme...
Et, debout, les mains aux poches de son pantalon, il dévisagea de nouveau Dessling, en sifflotant, le visage dans le menton.
Le visiteur, sûr du soupçon, releva hautement la tête, et, lui aussi, dévisagea le juge.
Un instant, les yeux seuls des hommes parlèrent. Dessling mit toute sa volonté dans son regard pour persuader sa franchise et son honneur. Non, Jack Lyrisse ne devait pas croire, l'ayant obligé d'argent, qu'il pût devenir ce personnage-là.
« Votre femme, Lyrisse, a ordonné ce décor de luxure, exprès pour me perdre auprès de vous », s'évertuaient à dire ses yeux.
Longtemps ils se dardèrent l'un à l'autre les lueurs de leurs prunelles. Leurs volontés voulaient se convaincre en silence. Le premier, Jack cessa. Il tourna sur un talon, en fléchissant les épaules...
— Vous ne dites rien, mon ami... Allons, venez. Weed veut nous montrer quelque chose à l'Eden.
Sans doute celte acrobate qui ressemble tant à Béatrice Reuss... Allons, Ludovicus s'amusera de cette créature.
Dessling ne put jamais savoir s'il avait convaincu Jack, ou si le philosophe, dégoûté de sa femme et de ses services, se refusait à amoindrir les charmes de leur amitié pour le mince fait d'un commerce sexuel. Au reste, peut-être avait-il reconnu la malice d'Odette et la réalité.
Doucement, la femme montait par l'étroite spirale d'acajou enlaçant un mât. Elle s'y maintenait debout sur la sphère bleue que mouvaient ses orteils habiles, chaussés en soie.
Parmi le corlège des fôteurs, les gestes, en bas, se calmèrent. Les monocles levés reçurent la lumière des globes. Les têtes se tendaient, haussant les chapeaux lisses.
Ayant passé un détour difficile du chemin, l'acrobate sourit. Ses dents furent telles que la lueur unie et dure de la faux. Elle continua, balançant ses bras pâles selon un rythme d'équilibre.
Dessling reconnut volontiers la justesse de la remarque, murmurée par Harry Weed. La sœur de Gœsarès a un sourire pareil... Pour le reste, elle ressemble parfaitement à cette fille de luxe alors juchée sur une spirale d'acajou, en plein foyer de
l'Eden, par-dessus les girandoles et les musiques brusques. Il retrouva les formes mêmes prévues ou admirées tout le soir à travers les atours de la mondaine. Ces formes, en outre son esprit, ont valu, malgré ses pauvres cent mille francs de dot, le mariage millionnaire à la baronne Reuss.
— Quinze louis I précisa Harry Weed, répondant à une question voisine.
Le socialiste, déconcerté, chercha l'interrogateur. Ce n'était certes pas le baron Reuss, malgré que la luxure étincelât dans ses yeux levantins et qu'il affirmât la puissance de ses mains gantées en bleu-clair, jointes au bec d'or de sa canne; ni son beau-frère, le Cœsarès au visage olivâtre. Tous deux constataient cette ressemblance choquante, le mari plutôt amusé par l'énorme farce du cynique Weed qui avait tenu à les conduire tous à l'Eden, après les cigares. Reuss ne se lût point permis cependant une question aussi nette après un dîner politique et devant son beau-frère, nerveux, qui parlait du départ.
Dessling attendit que Weed documentât sa réponse. Rien ne s'ajouta au renseignement des quinze louis. Il fallut reprendre l'investigation parmi le groupe. Jack plissait son front, sur le monocle, ne s'intéressait pas. D'ailleurs, il tournait sa carrure vers un autre point du lieu de joie. On
voyait juste, entre le bord du chapeau et la porcelaine du col, la nuque rose du duc aux soies d'or court tondues.
Force fut à Dessling d'attribuer au docteur Bax le besoin amoureux.
On venait là pour lui, qui n'habitait point Paris, y passait même rarement. L'Anglais avait cru devoir lui découvrir ce phénomène de ressemblance propre à offrir, pour les admirateurs de la baronne Reuss, l'occasion de prendre agréablement le change.
Ludovicus Bax, ravi, enfouissait déjà la main dans sa poche aux louis, ceux qu'il gagne sur les campagnes lorraines où fument ses vingt usines à bière. Un espoir de luxure anima sa face maigre. La lèvre supérieure se troussa pour sourire. Il ne quitta plus des yeux la créature féerique qui gagnait maintenant la pointe du mât parmi l'approbation 4es murmures. On se libéra de l'angoisse amusante oii l'on était qu'elle tombât. Les courtisanes recommencèrent à circuler, les yeux en appeaux, dans le promenoir. Les hommes se regardèrent. Reuss et Cœsarès tendaient leurs mains.
Une fois encore, Dessling crut devoir demander un avis à Cœsarès. Celui-ci montra ses dents qui grinçaient par signe d'impatience.
— Ce Weed... me dégoûte... Pour vous, c'ist
entendu. Parlez, si possible, avec Bax. Je vous rejoindrai dans quinze jours. Je vous remettrai l'argent... Venez demain matin, si vous croyez cela utile... Oui, venez. Je vous expliquerai Bax. Il marchera. Il tient l'arrondissement dans sa main. Mais, là-bas, devant le peuple, en ville surtout, ne vous affichez pas comme son ami... Ah!... (et il hocha sa tête en profil, toute plate), vous savez, n'allez point là-bas prendre l'importance. Ménagezmoi la première place, hein?... Moi, je reste ici... pour l'argent et le reste... Ne m'effacez pas à l'avance, hein?...
Et il montra son grand sourire gêné, avec un regard fixe diseur de malices.
Sa physionomie parla dans le silence de ce rire. Elle signifiait que, sachant bien la misère morale du marché, il tenait à le conclure néanmoins en ces termes utiles. Maître du moment par ses relations avec le général, il récolterait sans hésitations ce que Dessling aurait semé seul. Il ajouta : « Comprenez donc ; on ne peut être qu'un. » Le rire encore fendit sa figure aiguë, pour inspirer une sorte de confiance camarade en sa franchise et ses calculs.
Etonné d'abord, Dessling approuva la proposition. Il avait cru Cœsarès plus ami, plus frère. Rien autre que des idées platoniciennes communes
OU des ravissements pour telle œuvre deMemling, pour tels passages de Flaubert et d'Eschyle, les avait liés dans le salon de Jack Lyrisse. Un goût réciproque avait uniquement suscité leurs échanges de politesse, leurs visites, puis leur intimité tout intellectuelle.
Ils cessèrent de se regarder, également sourieurs, Cœsarès, mal à l'aise de se savoir compris, mais satisfait de l'être, Dessling bousculant sa déception à grands coups d'arguments pratiques.
Autour d'eux, les courtisanes continuaient leur parade, l'éventail aux mains, les poitrines bien sanglées, le sourire pourpre. Ils marchèrent. Un ballet se déploya au fond de la salle. Des femmes travesties en insectes d'azur descendireiit la pente de la scène dans un feu de bengale. Une danseuse jaillit d'une trappe et ses pointes écrivirent des choses amoureuses. Les colonnes énormes soutenant la coupole s'assombrirent autour du lustre obscurci.
Jack les avait rejoint. La névralgie lui bridait la face, comme de coutume, la nuit.
— Je suis très content que vous entamiez ensemble cette campagne, dit-il encore.
— Ohl ce sera délicieux, fit Cœsarès. Nous nous reposerons, en nous deux, des foules... An revoir, donc.
LE MYSTÈRE DlilS FOULES - 85
Le baron Reuss imita le geste de son beau-frère, dont il suivait inquiètement l'allure. Jack les accompagna. Aux flancs de Gœsarès, ils étaientdeux serviteurs attentifs et discrets.
Dessling retrouva le docteur Bax assis avec Harry Weed, contre l'acrobate descendue du mât. Après le maillot et les fards, elle était redevenue une jeune femme du monde en toilette de visite. Sa robe de grenadine brune, ils l'avaient saluée naguère sur les épaules de la baronne, ainsi que le diadème de métal et de fleurs couronnant la même chevelure ondulée. Seule, une broche fixant à la hanche une trousse de ver meildistinguaitla gymnaste. Le bijou représentait un petit cœur d'or au fond de certaine cuvette.
Harry Weed prétendit que si la baronne avait embrassé la carrière galante, une telle facétie l'eût séduite. Elle aime ainsi étaler ses vices, avec l'arrogance charmante d'une personne se sachant assez belle d'allure pour faire admettre dans sa perfection physique l'amertume de ses idées basses. Entendre la courtisane c'était suivre encore les propos tenus au dîner ; elle continua les gestes , les opinions, les périodes de la mondaine précise en ses haines, vague en ses affections.
Dessling s'en divertit, non moins que du manège du docteur échauffant la créature.
— Oh I disait Harry Weed à Robarl de Lorraine, dont la face de poupon égayait fort ; oh ! il me semble que je vous ai toujours connu, toujours... Je voudrais toujours passer ma vie avec vous, toujours.
Cependant, le garçon apportait une flûte de cristal et une carafe.
— Versez de l'eau... tout plein, commanda Weed... Versez, garçon, versez.
Il planta dans le verre un haut tournesol que la bouquetière lui avait vendu ; et, comme le gérant insistait pour savoir quoi servir :
— Vô voyez: je prends une fleur... oh! une fleur... je prends la vue d'un tournesol... oui... que j'ai payé deux francs cinquante à la demoiselle... là. La vue d'un tournesol est meilleure pour la santé que vos liquides, Môssieur, meilleure... oui.
Au comble du bonheur, le duc tapait la terre à grands coups de sa frôle canne. L'Anglais, se renversant au fond du fauteuil, contempla saintement 1 a fleur hiératique, sans souci des gens ni de leurs quolibets.
Décidément, Ludovicus Bax enjôlait la courtisane dont la lourde poitrine pesait aux gazes du corsage. Il déchiffrait l'avenir dans la main aiguë, mobile comme la flamme. Contre ces yeux francs et farceurs il essayait l'hypnotisme.
Personnage d'importance moindre, Dessling se sentit délaissé. Aussi, les calembours de Lorraine l'exaspérèrent vite. Il méconnut presque Fintelligonce de ce noble ; puis se morigéna, songeant aux travaux admirables d'occultisme pour lesquels la fortune illustre se consomme. Mais, jeune, il prenait de l'amusement à l'étrangeté de Weed.
Cependant, la dure proposition deClœsarès agitait la rancœur de l'altruiste. Il en vint à s'indigner parce que ce dîner des Reuss avait eu pour but de parfaire l'alliance entre Bax et Mgr Dessling, l'évoque. Ils tenaient à Nancy les électeurs, l'un par ses usines à bière, l'autre par l'influence de la diplomatie papale un peu mystérieuse qu'il représentait dans l'Est.
Bref, il s'avoua que le dépit de voir cette femme aux mains du docteur, alors qu'il la désirait pour lui, avivait surtout son mésaise. Béatrice Reuss avait, en bien des heures, valu au jeune homme des rages de bête instinctive. Avec quelles peines il les avait contenues, sous l'œil plaisant delà dame qui les devinait. Cette créature, dans ses bras, eût évoqué l'immondice entière de sa bête mal dormante. Pour sinistres qu'il prévît les détails de l'aventure, il souhaitait, avec la tension de ses fibres nerveuses, le quart d'heure préliminaire où, chez elle, son désir paroxysé par la certitude
d'étreindre s'analyserait ardemment et se goûterait avec science.
Ludovicus -Bax déplut tout h fait. L'altruiste se demandait pourquoi. Sa thèse de médecine conquise, ce carabin avait couru l'Europe orientale, actifpour relier par des voies ferrées les villes hongroises, serbes, roumaines, bulgares et turques; à creuser des mines qui justifiaient les wagons et locomotives; à découvrir des sources ferrugineuses pour remplir les bouteilles que ses verreries de la Loire fabriquent. Maintenant, il lance des bières par le monde, colorant l'Allemagne, l'Italie et la France de ses ruineuses affiches oii une femme épanouie, copiée sur quelque Rubens par un rapin utilitaire, enferme sa chevelure d'or dans une bouteille gigantesque portant les lettres grises « Bière Bax, Bax-Ale, Bax-Bier », sur champs aux couleurs nationales de l'endroit.
On lui prête de singulières histoires politiques. Les concessions de terrains et les monopoles, il les achète à bas prix aux Parlements de petits Etats, dont les membres peinent dans la médiocrité, puis il revend les mines à peine ouvertes, les chemins de fer indiqués seulement par des poteaux télégraphiques, à des syndicats de banquiers viennois , allemands, parisiens, qui jettent sur le monde des actions vert-pomme et terre-de-Sienne pour inté-
resserla petite épargne au luxe des filles d'Opéra, leurs amies.
Afin de se reprendre à la sotte médisance de sa mémoire, Dessling récita mentalement les admirables préceptes de saint François de Sales. Car son esprit de méfiance lui nuisait infiniment. On le disait trivial et d'une éducation fâcheuse, et Mgr Dessling lui imposait cette pénitence liturgique. Chaque fois que par paroles ou par méditation le socialiste portait des jugements téméraires, il se devait murmurer ce passage :
« Isaac avait dit que Rébecca était sa sœur, et Abimelech, qui s'aperçut de quelques dénàonstrations d'amitié entre eux fort tendres et très familières, jugea que c'était sa femme. Un œil malin eût jugé que c'était sa maîtresse ou que, si elle était sa sœur, il était lui-même un incestueux ; mais Abimelech prit le parti charitable qu'il pouvait prendre en un tel fait. Voilà comme l'on doit juger favorablement d'un prochain autant que l'on peut ; et si une action avait cent aspects différents, il faudrait la regarder uniquement par le plus bel endroit... »
Sur la scène de l'Eden, les sept sœurs Paterson, sept filles de quatorze ans, habillées en babys, ramassaient, vers la finale de l'orchestre, les mousselines de leurs robes blanches. D'un même geste
simultané, elles découvrirent, jusqu'à la taille, leurs jambes et leurs hanches en maillots roses. Le public trépigna à la vue de ces sexes offerts entre des formes graciles évoquant, pour ces flls des barbares, les viols anciens des petites vierges.
L'assistance, unie dans un rut, éclatait en bravos. Les bustes se dressèrent hors des stalles, projetant du fluide par les yeux fixes. Les lèvres s'entr'ouvraient. Dessling reconnut l'unanimité spéciale qui assemble les prolétaires, terrassant le faible. Les mêmes tensions des gestes, les mêmes lueurs des regards, les mêmes lèvres en salive animaient l'apparence humaine, qu'elle se parât du frac et manifestât l'envie de création ou que, vêtue sordidement, elle exprimât le délire espéré du meurtre.
La cruauté luxurieuse étincelait plus encore au sourire de Ludovicus Bax. Il entourait la femme de passes magnétiques. Toute une science de thérapeute le servait. Sous le haut chapeau brillant, et dans la fourrure de sa pelisse, longue comme une robe, il ne différait point tant des Asiatiques légendaires illustres par leurs tiares hautes, leurs barbes, leurs magies incantatoires. Et, cette acrobate n'était-elle pas singulièrement le double de Béatrice Reuss; singulièrement.
Dessling souffrit trop de la désirer en vain.
S'étant levé, il souhaita le bonsoir et sortit du lieu de fêle.
Il s'achemina vers chez lui, en évitant les flaques qu'une pluie tourbillonnante de neige fondue avait laissées.
Selon une habitude de solitaire, en marchant il se parlait.
« Ah ! ah ! la pauvreté est une fâcheuse concubine, dont l'homme se débarrasse malaisément. Jusques à quand la pénurie de ma bourse et ma timidité me contraindront-elles à vivre chaste?... Pourquoi avoir requis de celle gymnaste, secrètement, pendant que Bax se débattait contre Weed, la carte, le nom, un rendez- vous I Le bristol que je tripote dans ma poche de covert-coat indique inutilement le boudoir que mon sang fou imagine. Quel jour cinq louis me deviendront-ils superflus?
Les lanternes des fiacres accourent sur moi, méchamment. J'aimerais contraindre ce cocher à retenir son attelage et l'injurier ensuite, m'élever furieux contre la force brutale des chevaux qu'il mène sans se soucier de ma chétive allure. 11 sait trop que, par peur de l'écrasement, je m'écarterai d'un saut... Il me vainc...
Me voilà plein de colère parce que la créature ne se décorsètera pointen mon honneur ce soir. Serai-je ainsi toujours l'esclave de mes sales ins-
lincls? Me voilà même haineux contre Bax, contre les cochers, contre le peuple...
Bax est un homme de grand savoir, vraiment, de grand savoir. Pour ce motif très réel, Weed et le duc l'aiment. Jack aussi. L'hypothèse de Bax sur les fluides neutres guide les seules recherches intéressantes du magnétisme. Et moi, je m'excite sottement contre cet homme, parce qu'une agréable fille, flairant son or, me néglige à son bénéfice. La belle affaire ! Saint François, redites-moi votre sagesse encore.
« Les jugements des enfants des hommes sont téméraires... parce que la principale malice du péché dépend de l'intention et du conseil du c<Bur, et c'est le secret des ténèbres pour nous... »
« Oui, le secret des ténèbres... Ce que je m'ignore, mon Dieu ! »
Dans la plaine Monceau, au coin d'une rue écartée, très neuve, il sonna, entrevoyant l'ennui du départ et le confort maladroit du logis de province. 11 avait connu là des mois tendres. Les fenêtres du rez-de-chaussée, obscur, très intime, où l'âme, vers les crépuscules, osait sortir, découvraient, par delà des grilles, une pelouse nette, des platanes et des cèdres, un bassin au bord de quoi sommeillait, l'après-midi, un molosse gardien du domaine.
11 retrouva, non sans plaisir, ce décor sous le ciel lunaire et lavé. Les chats marivaudaient parmi le lierre des murailles.
Il alluma. Les tentures lourdes en une sorte de drap d'or vert flottaient par gros plis. L'armoire normande, très sculptée, lui donna la sensation attendue d'un édifice sans fenêtre. Il s'étala sur le divan recouvert en partie par la peau d'ourse blanche, oii des amoureuses, selon ses vœux anciens, eussent dû se tordre, puis s'alanguir.
« Ah Vénus, va! se dit-il. Mon physique passable ne suffit pas à te séduire, hein? L'éducation vertueuse m'a fourni le cœur de préjugés. Je ne sus Jamais me résoudre, ainsi que les autres, à subir l'humiliation de l'adultère ni à me repaître à la table du mari trompé, de jouir de ses chasses, de ses fêles, de ses villégiatures, en payant avec ma peau, dans l'alcôve... n'est-ce pas, Odette Lyrisse?
Après tout, mon parasitisme auprès de Lorraine, de Jack, de Reuss, l'emporte-t-il de beaucoup sur le rôle d'amant que je méprise ?
Je sais. Ma.solitude obligatoire me force à lire, et je leur conte des romans nouveaux, je résume les gazettes ; je renseigne sur l'esprit du monde. A certain point de vue, leurs amabilités envers moi (chevaux, soupers, coaching) sont des sortes de gages discrets dont ils récompensent mon devoir
de lecteur, de conteur, dirai-je pas de bouffon? Et la prostitution de l'esprit n'est-elle pas plus ignoble que la prostitution du corps?
Par fait exprès, les maîtresses du duc s'offrent toutes h moi. Je ne me pique point de donjuanisme, mais ces femelles, dans leur miraculeuse vanité, pensent que ma chasteté connue succombera devant leur séduction. Et puis, avilies par leur luxure, il les charmerait de m'avilir aussi jusque leur rang. Nous partagerions les mômes prévencinces, les mêmes banquets, et il me faudrait imputer ma faveur à leur influence. Elles me protégeraient amoureusement. Nous serions de la môme valetaille. Jusqu'à présent, je me suis dérobé. Aussi Lorraine, s'il parle de moi, me juge ainsi: « Desslingl très chic, et intelligent donc!... Seulement... A se tordre, mon cher... il veut toujours violer mes femmes... Pas une qui ne se plaigne de ses tentatives!... Les voilà bien, les buveurs d'eau !... »
Evidemment, elles le persuadent de mes assauts pour une sotte vengeance, dans l'espoir de le faire rompre avec moi. Les femmes ne pardonnent pas à qui les refuse. Tout de même, ma réponse ne manquait pas de finesse quand il m'en parla :
« —Voyez-vous, cher ami, il faut me prendre tel que je suis. Et, d'ailleurs, que vous importe,
puisque je ne réussis jamais, puisque — et elles vous le diront toutes — je ne réussis jamais ! Gela leur vaut une petite émotion dont vous profitez sûrement dans les douze heures. Remerciez-moi. »
Lorraine a dit : a Tordant, ceDessling, tordant! » Et, peu à peu, il s'acoquine à mon nom une épithète d'impuissance. L'aventure d'aujourd'hui me la complétera.
Ce n'est pas que la chose m'outrage. Je me passerais fort bien de la qualité d'étalon, de même que je ne recherche point la gloire du meilleur écuyer, du tireur remarquable, du cycliste à records illustres. Je redouterais de briller en quelque chose. Gela s'allie sans doute à mon horreur des meubles vernis, des musiques d'opéra, de la peinture aux oppositions colorées, de l'or, et des gens célèbres. Je suis pour les étoffes anglaises, les nuances gris-vert, acier, les esprits éclectiques, les professeurs érudits et ternes. Il me choque fort d'entendre confier une bonne fortune. Mais il m'ennuie presque autant de voir, dans un salon, dans une loge de théâtre, les femmes me regarder avec compassion alors que je les devine, se répétant à la muette : « Le pauvre... il ne peut pas ! » Ça finit par me donner une importance, une excentricité, un brillant, négatif, dirai-je.
Le pire est que je brûle intérieurement de con-
voilises charnelles. Je souffre d'un sexe puissant et quémandeur. En moi, ce soir, un serpent de flamme se tord des reins à la tête, si je pense à cette courtisane pareille à Béatrice Reuss, et que Bax, maintenant, triture à son aise, ayant payé. Je la vois rire et se dévêtir...
Mes mains en sueur se serrent; et j'ai envie de crier dans la nuit, d'appeler la chiffonnière saoule, mais probable, qui va, cognant les murailles et fouillant le ruisseau. Je suis une bête, une brute domptée par l'instinct. Le sang heurte mes os comme un flot sa falaise.
La lampe, où le pétrole commence à tarir, clignote. Dévêtons. La voici donc, la carte de la femme :
Sylvia Reussel
k, Rue Spontini.
J'admire ce soin d'arborer un nom de guerre presque identique à celui de la mondaine. Elle vit, parbleu ! sur cette ressemblance, la mâtine. Les deux cents assidus de l'hôtel Reuss lui occasionnent un revenu sans incertitudes.
Le plus drôle serait une entente secrète...
entre les deux goules. La mondaine flirterait à outrance avec les plus riches de ses invités, sans
que sa vertu s'ébréchât. Ils s'assouviraient sur la courtisane ; celle-ci repasserait 50 pour 100 de ses gains à la baronne ou solderait le couturier commun...
Dieu, que j'ai l'âme mal pensante 1 Cette vertueuse Béatrice, si gentille, si justement fière de soi, si coquettement bonne... lui prêter une perversité lucrative! Je suis, en réalité, comme les gens dont parle François de Sales :
« Toutes choses paraissent jaunes aux yeux des Iclériques, et l'on dit que, pour les guérir, il faut leur faire porter de l'éclairé sous laplante despieds. Certes, la malice du jugement téméraire estcomme unejaunisse, laquelle fait paraître toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont frap- . pés... »
Allons au balcon: les images obscènes m'assaillent. Les matous hurlent et galopent. Une chiffonnière roule de lampadaire en lampadaire. Le sang du désir m'étouffe. Odette ! ! Appeler cettemisérable... Quelle sale, quelle apaisante volupté...
Mais'je crains que le molosse du parc s'éveille, qu'il aboie, que les gens écoutent le colloque, et que la concierge me méprise...
Descendre ? Mais où étreindre la malheureuse ? La loi veille sur les mœurs.
Allons, la salle de bain ; la douche! et puis une 1. 6
bonne lecture lénifiante. Dans ma poche, il y a un numéro du Temps. »
Mais la lampe baissa tout à fait. Il lui fallut la porter dans l'antichambre, l'éteindre, revenir, allumer un flambeau. Les flammés tremblaient trop pour qu'il pût s'intéresser entièrement aux causes de la crise ministérielle en Norvège.
Il alla se coucher sans sommeil, et continua de se parler; L'impertinence de Cœsarès lui habitait le cœur, malgré tout. C'était pour obtenir l'assentiment de l'oncle, Mgr Dessling, évêque inpartibus de Palmyre, qu'il lui avait marqué tant de sympathie, pour cela seul.
D'abord, le songeur ne savait pas trop comment son oncle jugea't ce mouvement boulangiste; et il s'effrayait un peu de s'offrir tout à coup à ce prélat, dans sa maison de Saint-Epvre.
Deux années avant, il l'avait vu chez sa mère, à l'occasion d'une date de famille. Depuis, ils avaient échangé de rares lettres. Lui écrire? On aurait certainement répondu par des dissuasions. Le prélat n'aimait point la présence de sa famille.
Il songea que le duc de Lorraine partirait prochainement à Saint-Epvre . Avec lui il tenterait la complicité de son oncle, fort épris des hautes relations à cause d'une agence matrimoniale qu'il dirige occultement.
La présence du duc simplifia sa diplomatie, dans l'avenir entrevu.
Il put resonger à Sylvia qui décidément lui tenait le souvenir.
D'habitude, il échappait à ces obsessions vaines qui lui émouvaient son tempérament Imaginatif, par l'évocation des misérables réussites d'aventures pareilles à celles du souhait présent.
Il savait par avance n'obtenir de Sylvia que la redite de sensations physiques très médiocres.
« En supposant, se répétait-il, que tout aille au mieux, qu'elle y mette de la prévenance, du soin, de la perspicacité et môme de la ferveur, je goûterai une sensation très analogue à celle de respirer un sachet exquis. Certes, jamais ce ne compensera les petits désagréments que vaudra le déficit de quinze louis. Impossibilité de remplacer mes bottines, d'acheter une malle, de renouveler mes chemises. Pendant un mois je subirai l'humiliation de constater la déchéance de ma toilette. Peut-être manquerai-je un dîner important, une visite urgente par honte de me présenter sans un apparat qui en impose, dès les premiers mots, aux politiciens de Saint-Epvre.
» Et cependant, quand même, j'irai chez cette fille afin de goûter une sensation insignifiante. Je vois la catastrophe et je m'y donne sans
iOO LE xMYSTERE DES FOULES
joie. De même je vais perdre ma vie à tenter l'impossible salut du peuple. Pour rien... Pour agir... »
Il s'endormait.
La coupole de verre enfermait une humanité tumultueuse, noyée dans les vapeurs du tabac. La grande femme blonde de la Bière Bax transparaissait seule distinctement au mur ; et parfois un plateau couvert de chopes pleines fendait, à bout d^ bras, l'épaisseur grise de l'air. La tête d'un serveur alors avertissait bruyamment de son passage. Lorraine poussa Dessling, à travers les redingotes noires tendues sur des dos considérables. Des figures rouges et joufflues se retournaient. On entendit les chocs des carambolages, au bout des salles, sur une piste de drap vert. Subitement le gaz resplendit dans vingt globes. La rotonde illuminait la première des tavernes de Saint-Epvre.
Au seuil d'une pièce spéciale, Lorraine, étanchant la sueur de son front, s'arrêta : « Les voici... » et il tendit sa main que personn'e ne prit.
Une fureur sans nom agitait les têtes, les bras, plissait les redingotes du dimanche. « C'est vous, au Comité radical, qui avez toujours fait le jeu de TAlliance Républicaine, et si les opportunistes nous étranglent, à qui le devons-nous? A vous, Déolières ; à vous, Desréaux, à vous tous qui cherchiez seulement à vous créer une importance individuelle par le comité. Et pourquoi? Pour qu« la préfecture vous ménageât un jour des sièges de conseillers municipaux, pour qu'elle vous achetât. Tant pis; je l'ai dit... »
Une touffe de figures en vocifération se haussa par-dessus les verres... Tous répliquaient. Déotières, semblable à un chérubin d'image pieuse, avec ses boucles blondes secouées autour d'un visage bienheureux. Desréaux, monsieur rieur et grassouillet, bien mis, agitant des doigts cerclés de bagues... un géant h face de bonté, et un vieil homme solide, le feutre en bataille qui rappela 1848, date éducatrice.
A Saint-Epvre comme à Paris, pensa Dessling, on s'accorde mal. L'orateur qui soulevait les colères prit enfin la main de Lorraine, et considéra sans confiance le socialiste...
— Liverdun, voici M. Dessling, mon ami...
Déotières reconnut les arrivants. On fit place. Il s'agissait de s'entendre. Liverdun hochait sa
tête barbue et chevelue de noir exagérément. Il accusait tout le monde, parce que le Comité radical se trouvait sans journal, sans argent, sans projets.
— Un journal, fit Déotières, nous l'avons. M. Dessling et M. Gœsarès reprennent YAvenir de l'Est...
Liverdun interrogea d'un ricanement.
— Je compte mener une campagne purement socialiste, dit Dessling : je m'appuie sur l'idée de fédération qui réunit des suffrages. La fédération a toujours fait partie du programme radical, du vôtre, donc, monsieur?
— Fédéralistes, oui! cria Liverdun dont le gros œil s'exorbita, mais non des hommes du général. Entendons-nous bien....
Un pli d'amertume crispa la bouche du tribun au cou énorme enveloppé d'un faux-col mouillé par la sueur et que ficelait une mince cravate noire.
— Revision, fit Dessling froidement. Sur ce point déjà, nous pourrons vivre de concert.
— Il ne faut pas songer au Cheval Noir... On n'en veut pas... on n'en veut pas... Ah! non...
L'unanimité de la protestation fit taire Dessling. Il esquissa le geste de ne pas vouloir imposer un avis. Déotières lui montrait les opportunistes à une table lointaine : l'avocat Déchoin,
décoré de la médaille militaire, un'sanguin furibond ; le juge de paix Vauclerc, autrefois enfermé dans un hôpital de fous, et qui, un foulard blanc autour du col, proclamait une République terrifiante, pleine de foudres. La tête de l'aliéné, hagarde, rase, ronde comme une courge, dominait une horde d'hommes à lunettes, non moins furibonds que ceux du radicalisme. La frénésie se propageait le long des tables dans les échines énormes épaissies par la bière et la charcuterie lorraines. On savait la venue de Dessling une tentative probable du Parti National dans cette ville de Saint-Epvre, féale autrefois de l'Empire et, depuis vingt ans, fidèle aux amis du Pouvoir sans hésitation ni défaillance. On y était pour la force, simplement.
Le duc de Lorraine, socialiste par principe et malgré s'a famille rigidement attachée aux traditions de caste, avait pris, dans cette ville où ses ancêtres régnèrent, une popularité. 11 se plaisait à boire dans les tavernes, sans affecter de l'élégance, très duc cependant. Au scandale de tous, il frayait avec Liverdun, pied-bot et massif, qui influençait la populace.
L'intelligence rude de ce comptable se développait par la diatribe, la philosophie versifiée de Hugo. Elle plaisait beaucoup à l'âme observatrice
du duc. 11 aidait aussi Déotières à publier une sorte de revue d'art oii les œuvres de la vieille province étaient gravées. Il avait obtenu une subvention de la maison d'Autriche qui a dans Saint- Epvre sa chapelle et ses caveaux funéraires.
yêtu très simplement d'un complet, d'un feutre gris, le duc parcourut avec Dessling, en distribuant des poignées de main, cette énorme cloche de la Rotonde oii Ludovicus Bax écoulait sa bière elles liquides de ses distilleries. Le troupeau des buveurs^'agitait plein d'inquiétudes sous les papillons flambants du gaz. Des chopes se vidaient en une fois, par distraction. Les progrès du Gêné-: rai épouvantaient les marchands. L'un d'eux, m.aître de manège, avait la mairie. Il les favorisait pour les choses du commerce. Un autre régime créerait une idée différente des capacités municipales. Des fonctionnaires plus brillants, ^ sans doute, imposeraient le dédain du trafic. Et parce que le duc populaire présentait partout l'homme du nouveau parti, Dessling écouta l'argent frémir dans les poches sous les doigts.
Déotières, avide de se faire mieux connaître, énumérait les architectures, les statues, les toiles illustres à étudier pendant le séjour. Il ne parlait que subsidiairement du journal, cet Avenir de l'Est, jusqu'alors de nuance opportuniste et qu'il
louait à Gœsarès contre l'argent de Jack Lyrisse. Le chérubin lâchait ses convictions anciennes, mais prudemment, sans consentir lui-même à la lutte franche. Il se retirait, gros et blond, faiseur de calembours, bon pour l'expectative et soucieux déménager sa situation directoriale dans les Assurances. Le gouvernement y est maître.
Rapidement Dessling jugeait, Ainsi qu'à Paris les intérêts individuels de quelques-uns assez audacieux pour parler, guidaient la foule. Cependant, ni le prolétaire, ni le parleur de réunion publique ne triomphaient comme tribuns. Les âmes moins émancipées de la province préfèrent des personnes en situation; car elles imaginent volontiers que le^ avantages acquis marquent le mérite. On croit peu à la chance et à l'audace ; on attribue tout à l'eifort. Tant d'existences s'écoulent paresseusement dans les campagnes, oîi l'on vit du jardin, des poules, de la vache que l'on promène au revers des talus en lisant les feuilletons des petits journaux parisiens. En deux promenades, Dessling avait vu. E^ maintenant, il comprenait ces modestes, de la bourgeoisie, dont les affaires ne valent que par la connivence des industriels qui forgent le fer, extraient la soude, brassent la bière, distillent les alcools dans les environs de la ville, et jettent ensuite leurs milliers de travailleurs aux petits mar-
chands, qui enfont leur proie par un crédit savant, si Ludovicus Bax n'a point vidé entièrement les poches en emplissant les ventres de ses liquides.
La grande femme blonde du docteur avait un instant resplendi, aux premiers feux du gaz. Dans la salle de verre de nouvelles mares de buveurs glissaient. Il entra des maquignons, et ceux qui trafiquent du bétail. Drapés de la longue blouse bleue, ils furent l'Orient lui-même vêtu d'une couleur éclatante, avec des barbes d'Assyrie noires et bouclées.
Les soldats dans leurs larges capotes, le front bandé de rouge, n'offrirent pas une allure qui rappelât mieux l'Occident.
D'ailleurs Israël emplissait le lieu. On les devinait, les anciens de la belle race élue, à la graisse ancestrale, la graisse acquise à fumer le kief sous les tentes, pendant les heures de feu, et qui reparaissait sur la race, annoncée déjà chez les plus jeunes, aux lobes pesants des oreilles.
Dans le miroir de son imagination, Dessling les voyait venir derrière les caravanes de Perse, jusque la Russie, et là, en robe sombre, et en bonnet de peau de mouton, achetant le bétail du moujik endetté par de longues saouleries sous le toit de bûches. Peu à peu, la tribu sainte se rapprochait des villes, gagnait Novgorod, ouvrait
des boutiques d'orfèvrerie où s'étalent lés gros bijoux d'argent des paysannes. A Moscou, c'était déjà la banque, la synagogue, le groupement, les fédérations occultes, l'accueil des frères pauvres, semés dans les petits commerces des quartiers populaires. Ils y continuaient plus sûrement leur même victoire de sobres, gagnée sur les instincts bas du peuple, malgré les rages brusques des foules, et le fouet des cosaques prompts à rétablir l'ordre par les lanières. A Berlin, ils étaient citoyens. A Francfort, rois. Avec toute la vigueur divine de leur race pour occuper la Terre autrefois Promise, ils pullulaient sur le riche sol de Lorraine.
Les hommes aux grandes blouses s'approchèrent du fou "républicain, et de son entourage officiel. Une intimité mystique les liait, apparemment celle de la franc-maçonnerie. Ils apportaient autour des chopes le complot des loges, et la branche d'acacia, celle du Phénicien Hiram.
Avec l'heure, l'ivresse gagna. L'absinthe brillait de tons exquis doucement verts et pâles, et son arôme s'éleva sous la coupe où le ciel d'hiver commençait à luire de tous ces astres.
Ce fut une chose insaisissable, une éloquence gaie et amie qui se refléta dans les prunelles. Les gestes eureut des essors plus amples. Liverdun riait enfin, accentuant sa force de bête crépue. Il se
dressa, envoya des quolibets à ceux de l'Alliance. Le fou répondit. Les juifs scandèrent leur joie en écrasant de leurs poings le marbre des tables. ..L'on se rassit... Une liesse secouait les toisons des têtes.
Cinq crânes nus renvoyaient la lumière des globes suspendus par grappes roses et blanches à des colonnettes de fer. Autour d'eux, c'était une fusion des caractères et des corps, la masse d'une fraternité oscillante. Labataille attendue, prochaine, obligeait à une sorte d'entente. Des mains montrèrent Dessling ; et l'on souriait.
— Li Verdun, te voilà passé au général. Tu danseras avec la duchesse et le prince de Galles !
L'idée de voir le pied-bot danser avec la duchesse enleva les rires de la brasserie. L'absinthe s'épancha dans ces gosiers béants. Et puis des mains essuyèrent les barbes.
Liverdun niait de la tête, des bras. Lorraine dit à Dessling :
— Laissez faire. Ils le pousseront à vous. Ils le méprisent et ne garderont pas les révolutionnaires. Quant à lui, où irait-il, repoussé par les gens du Pouvoir, s'il ne venait à nous?... Il mérite, d'ailleurs, la députation, et il la veut.
Le vieillard au feutre s'était approché de Dessling. Il voulait qu'on balayât tout. On prostituait sa Ré- I. 7
publique. Il nomma les prévaricateurs. A ce moment, le fou lui cria :
— Quoi, père Daure ? Yous qui êtes monté sur les barricades de 48, vous amèneriez le cheval noir parla bride, à présent?
— Oui, mon gros, pour qu'il rue un peu dans ta boutique de croix d'honneur et qu'il casse toujours ta vaisselle à saletés. Ensuite... on verra...
Le poing tendu, le bâton en pointe au bout de son vieux bras vigoureux, le révolutionnaire menaçait ]a tête blafarde du fou. On l'apaisa mal.
Mais, là-bas, les hommes aux grandes blouses interrogeaient le juge de paix habilement, entre les tirades politiques. Us apprenaient de quelles amendes il avait puni tels et tels délits dans le canton, et si les condamnés étaient solvables. Le lendemain, ils iraient offrir aux paysans de payer le fisc pour eux. Puis, par le moyen des billets, ils arriveraient bien à la saisie, à la vente du bétail conquis pour peu et qu'ils revendraient èibon prix sur les marchés des villes. Ainsi, Déotières expliqua l'influence du fou et comment il restait juge en dépit de ses crises, par le secours des maquignons.
Déotières dessinait la caricature de Liverdun esquissant un pas avec la duchesse et le général. Et cela ravit l'attention de tous. Le révolution-
naire de 1848 pleurait de plaisir. Le fin M. Desréaux, auteur de vaudevilles joués dans les petits théâtres de Paris, contait les anecdotes de sa collaboration avec Sardou. Liverdun vanta les Cliâiiments d'Hugo et murmura quelques strophes en imitant Mounet-SuUy. Mais Dessling s'ennuyait.
Les discussions allaient reprendre. Les groupes s'effaçaient déplus en plus dans la fumée. L'odeur d'alcool se vaporisa, tenace, dans le nuage oîi sombraient à présent les cris et les gestes. La cloche de verre ne recouvrit plus qu'une immense fumée en quoi semblait se résoudre l'humanité tumultueuse du premier abord.
Lorraine devina le malaise de Dessling. 11 fit signe à Déotières.
En se levant, ils virent mieux la femme blonde de la bière Bax qui versait le flot de sa chevelure dans la bouteille à étiqtiette tricolore, l'âme patriotique de ces hommes au cœur noyé d'alcool, vautrés, balbutiants et furieux.
Dehors, ils reconnurent la haute broderie de fter qui ferme la place d'une grille ouvragée, où luisent des lanternes à couronnes d'or. La statue du roi Stanislas montrait d'un doigt de bronze l'allée noble formée par les hôtels des familles historiques et les charmilles nues qui* les gardent. Lorraine les menait vers sa maison.
Là, ils causèrent de magie. La ville dormait quand Dessling sortit. Déotières aimait aussi le mystère des sciences perdues ; et ils avaient lu longtemps les illusions de Jacob Bœtime, en les interprétant.
Après avoir dîné dans une taverne, l'homme aux boucles blondes et lui parcoururent les trois cités : celle des Guises construite au plus près du fleuve, avec ses portes de défense, aux voûtes bien armées et noircies par l'âge, ses maisons petites flanquées de tourelles où des boulets de siège restèrent encastrées ; celle du roi Stanislas, parée de balustres, de pots à feu, d'arcades, pleine de portes à guirlandes et à coquilles sculptées, de fontaines aussi dont les amours étreignent des poissons souffleurs d'eaux ; enfin, celle du siècle avec ses maisons abruptes, ses fabriques immenses, ses casernes blêmes, ses faubourgs de briques noires, ses halles de fer, ses cabarets innombrables.
La première renferme une austère petite bourgeoisie, recroquevillée sous les constructions flamboyantes de la cathédrale et confinée dans les métiers de procédure ou ceux de l'enseignement. La seconde conserve l'orgueil des familles nobles qui regardent rugir l'époque derrière les grandes fenêtres quadrillées des hôtels, ne daignent connaître les hommes qu'à travers les vitres, sûres, d'ailleurs, de se tromper en leurs croyances dont l'agonie se
tord douloureusement. La troisième, c'est la ruche de la foule, partout étendue pour enclore les deux autres cités de son haleine humaine : la fumée des usines en course sur les toits. Vers la montagne dominant la ville, par delà les disques rouges et les ponts suspendus de la voie de 1er, le quartier riche étend ses files de maisons neuves éclairées de glaces sans tain, décorées de marquises blanches, de portes claires et vernies. Là, les hommes de l'argent prospèrent, ayant aux pieds la ville, couchée comme une bête faible et belle.
De ce point, Dessling revint la voir, après une courte nuit.
Le soleil d'hiver étincelait sur le givre des toitures, et les tours des usines soufflaient parmi leurs nues grises des étincelles contre la pureté du ciel.
La cité apparut à Dessling telle qu'une étoile à cinq pointes, celle même qui représente l'homme dans les symboles de l'alchimie. La pointe supérieure du signe enfermait la montagne où luit le quartier des riches. Et c'était bien la tête, le lieu de ceux qui commandent par le talisman de l'or et le mensonge de la bouche. Les autres pointes se projetaient sur la campagne avec le prolongement des faubourgs, issus des quartiers noirs ; et c'était la force du bras humain, l'activité des jambes, l'effort du peuple. Au centre, la place du Roi et les
hôtels orgueilleux des nobles offraient la tache pâle d'un organe blêmi en ce corps étendu sur la nudité des champs. Seules, les artères venues du mont des riches ou des quartiers laborieux vivifiaient cet espace. Pareille au sang dans les veines, l'humanité coulait par les rues ramifiées en cent réseaux, et cela portait la vigueur aux viscères de la ville, aux places.
Dix heures sonnèrent à la cime de la cathédrale dressée sur les vieilles maisons de la Ligue. Un vol de pigeons éclata d'une place. L'express contournait en sifflant le mont des Riches. Des disques rouges tournèrent. Le train rampant grossit et glissa sur le ruban de fer allongé à travers les perspectives lépreuses du terrain.
Alors, les rues proches se noircirent d'hommes qui descendaient vers le centre. Aux bâtiments industriels des faubourgs, certaines flammes, ici et là, tentèrent de jaillir. Les stridences du métal jeté ondoyèrent par les couches élevées de l'air.
Dessling s'attarda longtemps.
Un mystère palpitait dans ce nid de pierres et d'ombres, l'âme obscure des âmes assemblées au bord de ce fleuve, àlaboucle des eaux vertes, pour s'associer à des tâches de gain.
L'esprit de Dessling demeurait vacant de toute chose. Cette ville, qui vivait sous un angle de so-
leil, respirait en lui. Il ne pensait pas autrement, ravi de la contempler, comme ces cités des lectures que les chevaliers et les apôtres découvrent après de longues marches et des aventures dans les déserts, cités d'élection dont les citoyens couronnent ou lapident, prêts, sait-on, à offrir à l'étranger l'empire, le martyre... les deux.
Réellement, elle semblait une étoile plus claire dans la pluie de lumière échappéedu ciel blanc, une étoile gisant entre les clartés du fleuve double et laiteux. Les forges sonnaient avec la voix d'une vierge qui eût chanté son rêve.
11 se fil servir le repas de méridienne dans une taverne où le spectacle persistait aux vitres. L'aile de lumière ne cessa point de couvrir la ville ; et "quand il descendit vers elle, le cœur était plein de fête et de foi. Il mènerait à l'émancipation le corps des citoyens. Il proclamerait le devoir de l'amour social.
Son oncle, l'évêque in partihus de Paimyre, habitait, au quartier royal, dans la rue des Maures, un hôtel de l'ancien temps. Vers les quatre heures, Dessling s'y rendit avec Lorraine.
L'affabilité du duc actif à le servir le charma. Pourquoi Jack, Lorraine, Gœsarès le recherchaientils? Afin de lui offrir l'un son argent, l'autre l'appui de son nom, celui-là une part de sa chance ? Pour
Gœsarès encore, l'utilité se jaugeait. Mais le jeune duc, insoucieux de se compromettre, l'affichait à la face des provinciaux méticuleux comme un homme de sa foi, un esprit sûr ; et il consentait à cette visite chez l'évoque, dont l'agence matrimoniale n'était plus secrète.
Le duc, un peu gros, marchait en riant. 11 avait pris le bras de Dessling. Dans l'ardeur des confidences, leurs chapeaux à haute forme s'éraflèrent. Gela les fit rire.
— Je vous aime, Dessling, à cause de votre inditrérence admirable pour les choses. Rien ne vous semble d'importance. Depuis que je vous connais, je vous ai vu avide de connaître ce que nous ignorions, et puis, au premier contact la laligue vous prenait.
— Oui, c'est mon gros défaut, répliqua-t-il. Ainsi, je n'excelle en rien, n'ayant le courage de poursuivre à fond aucune entreprise.
— Les femmes, oh ! je le sais bien, vous ne tenez à elles que jusqu'à l'heure de les avoir ; les amis, vous les acceptez volontiers, vous leur donnez votre temps, vous leur ouvrez du premier coup toute votre vie, et qu'ils s'en aillent, vous ne tenterez même pas de les retenir; vous constaterez la rupture, et voilà tout, sans chagrin...
— Et, cependant, je me passionne...
— Ni pour l'amour, ni pourTamitié, ni pour la science. En occulte, vous surprenez ceux qui savent par ce que vous énoncez de général, par vos jugements d'ensemble. D'abord, je vous crus très fort, nourri de lectures complètes. Maintenant je vois bien. Vous avez parcouru des traités, etfleuré des histoires, et cela vous a suffi pour disserter admirablement sur les connaissances anciennes. Seulement, vous ne pourriez même pas construire l'athanor des alchimistes ou écrire la formule du mercure philosophai. En politique, vous voici déjà dégoûté du peuple, avant de commencer son salut.
— Le détail de leffort me navre. Ainsi, je soutfre beaucoup de vous emmener chez l'évêque, car cette visite, indispensable au succès de notre politique, entraîne cent petites infamies. Mon oncle désirerait fort vous marier, cela donnerait à son commerce d'unions pieuses et titrées un relief merveilleux. Je me sers donc de cela pour me faire bien accueillir par lui, pour obtenir qu'il prêche la Fédération auprès de l'évêque de Saint-Epvre et du clergé local. Eh bien ! cela me dégoûte. Car je mens en lui laissant espérer qu'il vous mariera; de plus, je vous amène à jouer un rôle bizarre dans les salons de mon parent. Si je pense enQn que l'émancipation du prolétariat, cette idée belle, dépend sans cesse de petites traîtrises analogues ou de rivalités entre
les hommes grossiers des tavernes, j'aime mieux la suivre en pur rêve... et lâcher la réalisation.
—Et voilàpourquoije vous aime, moucher. Cœsarès n'éprouverait aucun dégoût de cette démarche, ce lui semblerait une partie d'échecs amusante. Nous, du moins, la sentons ignoble. Le vrai est de se dire ceci: La beauté.du but mérite que nous subissions la petite douleur de nous humilier devant la conscience. Nous accomplissons un sacrifice réel. Par là, nous nous grandissons... Entrons chez révoque de Palmyre...
Les valets qui vinrent silencieux, confits, noirs, les reçurent avec une sorte d'arrogance qui se prévalait de l'allure céleste des 'antichambres. Le portrait du pape, muni d'un autographe, en occupait le panneau principal. Dessling invita le duc à voir comme ce personnage de la gravure ressemble merveilleusement aux images de Voltaire. Le même sourire pare les deux visages.
On les recevait. Ils passèrent devant une assez belle tapisserie où un guerrier à cothurne, la main sur le cœur, relevait une dame .grasse, couchée, le sein nu, sous un marronier. Les tons des laines s'étaient éteints, saufs les rouges et les verts qui persistaient heureusement dans celte vie glauque du canevas. L'escalier les enchanta, par de larges marches en vieux bois ciré, par des rampes que
soutenait une théorie de moines en relief saillis du chêne.
Le jour tombait du plafond en verrière, s'accrochait aux bras de cuivre, tendant des gerbes à trois fleurs d'oîi, le soir, le gaz devait jaillir.
La théorie des moines se continuait dans la salle qu'ils atteignirent. Elle grandissait au long des plinthes, sous les cimaises, se développait en groupes sculpturaux, devenait la scène des Trois Mages, la fuite en Egypte, le Temple, le Mont des Oliviers, le Calvaire haussé, lui, jusqu'aux frises, dans le fond de la pièce, avec le hérissement des lances romaines, et les plis rigides voilant les saintes femmes éplorées.
Une douzaine de jeunes filles plates et gantées se tenaient assises devant Mgr de Palmyre, dont les joues fraîches l'emportaient sur les teints chlorotiques de l'auditoire. Le domestique ayant proclamé le nom du duc et celui de Dessling, l'évêque se leva derrière sa table, repoussa quelques papiers et salua du menton, serré soudain en un pli triple contre la soutane violette. L'anneau pastoral, l'améthyste équivoque, quasi-dormante, chargeait sa main en évidence.
Immédiatement, il prononça des mots de bon accueil pour le duc. Avec une éloquence sûre, il cita un trait de l'histoire à propos du cardinal de
Lorraine, qui l'avait devancé dans sa lâche apostolique, en ce pays. Il se .félicitait de recevoir le représentant de tels aïeux. Puis, aussitôt, en une aise de prince, il demanda la permission de continuer son travail.
Président de l'OEuvre des Eglises Pauvres, il répondait aux rapports régionaux de ces demoiselles qui s'intéressaient, chacune dans leur résidence, à la reconstitution de l'ancienne splendeur du culte. C'était une entreprise à la fois artistique et pieuse, où beaucoup de familles opulentes prenaient du délassement. Les jeunes filles, les héritières de ces familles, avaient la complaisance de visiter ces églises, puis de venir rendre compte de leurs observations, lors de leur voyage à la capitale de la province. Et, en même temps, il combla les mains du duc de jolis petits cahiers reliés en cuir précieux, oii les chères pénitentes consignaient leurs espoirs de restauration liturgique, levaient même des plans copiés dans les ouvrages de Viollet-Le-Duc. Gela se complétait de délicieuses accolades, de Sacrés-Cœurs à la gouache, de tiges d'iris à l'aquarelle, de vols d'oiseaux navigateurs en partance vers les azurs des paradis à l'aquatinte.
— Oui, Mesdemoiselles, achevait Monseigneur, la beauté est un rayon de Dieu, l'art, une traduc-
lion de sa puissance et de sa gloire. Faites aimer notre sainte religion en inspirant à ceux qui vous entourent la vénération des lignes pures, des couleurs suggestives, des formes impeccables... En cherchant la beauté, vous atteindrez la vertu... C'est la grâce que je vous souhaite... Au nom du Père... et du Fils...
^ Les petites mains pâles volèrent au front, aux épaules, au cœur des jeunes filles. Elles s'approchèrent de la table pour consulter le prélat, qui, rieur et grassouillet, ne les décevait point.
Un instant, Dessling et le duc s'amusèrent de les voir qui demandaient la faveur de la confession épiscopale. La vaste pièce palatiale se remplissait de soleil blanc descendu des verrières contre le stuc pourpre des murs et les bordures d'or vert.
Elles étaient, vers le fond, un groupe d'archanges sveltes, en robes de soies sombres à mille plissures; et parfois un profil, à la hâte, se déterminait, pour voir ce duc de Lorraine, espoir de leurs ambitions matrimoniales et de leurs rêves de vierges millionnaires.
Lui s'attardait sur les cahiers remis par l'évêque, avec le soin de mettre en évidence la couverture de chaque, aQn que la propriétaire le reconnût. Jl goûtait en esprit avec Dessling les transes et les
122 lAZ MYSTERE DES FOULES
joies que pouvait produire le jeu de sa plijsionomie, en parcourant les vélins niais.
— Oui, mon oncle confesse les voyageuses. C'est sa privante, murmura Dessling. Bien que rarement jolies, il use envers toutes de la môme curiosité polie. Il leur chatouille, je crois, l'imagination au moyen d'enquêtes polissonnes sur l'état de virginité. Généralement, il conclut ainsi son ordre de pénitence :
« Ma chère enfant, je crois bien que le pieux célibat vous conviendrait mal. Yotre nature s'oppose à cette règle rigoureuse. Mais on peut accomplir son salut dans le mariage. Saint Joseph... l'époux de notre très Sainte Mère, ne sancHfia-t-il pas le sacrement pour les siècles des siècles?... 11 faut donc vous marier. Le péril est proche... Satan vous guette, ma chère enfant... Il vous guette... Prenez garde !... Confiez-vous à moi. Vous m'autorisez à entretenir madame votre mère de ces choses délicates?... Autrement, je ne pourrais vous absoudre... Oui, n'est-ce pas, vous autorisez votre directeur à parler?... In nomine Patris... Allez en paix, mon enfant. »
Aux premiers mots,lamère s'exclame. Mon oncle, alors, delà calmer, très souriant. Si on le laissait, si on l'autorisait... Un époux chrétien; noble, n'est-ce pas ?... Il le trouverait pour la pénitente...
Voilà comment mon oncle a déjà uni depuis six années quelque cent héritières de maîtres de forges ou de ratïïneurs à de maints pauvres diables un peu lavés par la fête et munis de titres authentiques. Naturellement, il y a une petite commission.
« Mon but, Edouard, dit-il souvent, vois-tu... c'est grand! c'est une pensée!... véritablement, une pensée!... Rien moins que la revanche de l'Eglise... car nous ne triompherons que par le bras d'une noblesse vaillante, d'une noblesse forte... par conséquent, riche... Et quel fait historique ! La reprise aux vilains des fiefs usurpés... Les filles de serfs rapportant aux chevaliers Vor dérobé par leurs pères. Tableau d'histoire ! Tu vois ça, Edouard? »
En vérité» le titre noble séduit passablement encore les hommes et les femmes de roture de Tancien temps, qui connurent dans leur enfance Louis- Philippe et le duc d'Angoulême. Leurs filles marquent moins d'enthousiasme; et ces péronnelles s*e satisfont peu d'un nom héraldique et d'une allure martiale, si le notaire du futur ne peut justifier d'un nombre raisonnable de titres au porteur ou de propriétés immobilières en bon état. On fait, chez le tabellion, le dépôt de valeurs empruntées pour un mois, et par l'évêque, à différents amis
12 i LE MYSTÈRE DES FOULES
religieux. Les litres restent dans l'étude au nom du fiancé, pendant la période des négociations. Le mariage conclu, Monseigneur les retire. Et, vers la sixième semaine conjugale, il arrive pour annoncer au pauvre époux la perte de sa fortune, que lui enlèvent un krach imprévu sur la rente argentine, l'incendie de forêts tunisiennes, ou les malversations d'un banquier fictif.
Donc l'avarice de la jeune fille est jouée. La crainte du scandale lui rentre la protestation dans la gorge. Ma rancune contre la femme se complaît à ce jeu plus subtil peut-être que bienséant.
Les demoiselles sortirent en apparat de soies et les yeux versés dans les paupières à l'intention du duc. Une émotion les énervait. Ainsi et en dehors de tout leurre, il s'affirmait que Mgr de Palmyre tenait à la disposition des jeunes filles riches les plus beaux noms de France. Ravies, elles chuchotaient. Lorraine s'amusa.
Monseigneur combla longtemps de ses grâces la bande gracieuse de corps, laide de visages, qui défila par l'escalier aux grandes marches. Lesnuances des robes se diaprèrent sous le jour fort tombant de haut, et ce fut, parmi les images saintes et les personnages de chêne, une procession d'archanges j aseurs, allant vers les limbes des antichambres où les ombres des gouvernantes attendaient.
L'évêque revint vers eux. Lorraine aussitôt parla du Parti Fédéral. Il vanta l'idée heureuse d'instaurer une fédération française, de permettre aux provinces un gouvernement adapté à leurs croyances, sans imposer la force naïve de la majorité aux espoirs du petit nombre doué souvent de la meilleure intelligence. Ainsi, les régions se gouverneraient selon l'idéal ecclésiastique, féodal, parlementaire, ou communiste, se soumettant à l'Etat pour les questions d'intérêt général. La Constitution suisse offrait l'exemple.
Gomme le duc s'exaltait vraiment, l'évêque parut surpris. Sa figure grassouillette souriait, plus rose, à l'aise dans la frisure grise des cheveux. Il dit seulement : « Belle jeunesse ! jeunesse!... Comment, monsieur le duc, pouvez-vous croire?... L'homme aime commander et instruire les autres de sa force... S'il recherche le pouvoir, c'est pour qu'on l'admire et qu'on le craigne, non pour accomplir le bien. Voyez la République. Elle devrait tout modifier en faveur des pauvres gens. Elle agit précisément comme les plus mauvais rois qu'elle a blâmés... Faisons notre salut en nous, monsieur le duc; créez une famille, montrez l'exemple des vertus et de la charité. On vous
imitera et vous aurez plus aidé les hommes
qu'en soutenant des ambitions particulières... »
Gela visait Desslîng que son oncle démasqua doucement. Sans doute l'effort du fédéralisme méritait qu'on s'y intéressât. Lui, voué aux œuvres divines, demeurait neutre ; et, riant, il développa ses plans de propagande en faveur des Églises pauvres. « Relever la religion par l'art... Intellectualiser les dogmes... Notre sainte mère l'Église ne marque peut-être pas assez d'indulgence envers les esprits fiers et qui veulent savoir... Nous ravitaillerons ces chers esprits de l'élite. Nous constituerons des familles sur l'idée d'adoration de la beauté. Monsieur de Lorraine, vous vous associerez à nous... »
Dessling donna des nouvelles de sa mère, de toute la famille, puis expliqua sa mission dans la ville On finissait, dans le Nord, l'édification du tombeau des ancêtres. Mgr de Palmyre irait-il, selon sa promesse, le consacrer ?
Brièvement, mais avec des épithètes d'amour, l'évoque accueillit les nouvelles intimes. Sur la partie politique, il se garda de s'étendre, secoua la tête et caressa l'améthyste de son anneau. Indulgemment il répétait : « Le mauvais enfant, le mauvais enfant... une tête folle, monsieur le duc... »
Lorraine exalta son ami. Aussitôt, comme on parlait magie, la conversation divergea. P-assant
au symbolisme des religions, le duc prétendit que l'agneau représentait le vieil agni des religions orientales, le principe vivifiant du feu, et que, si Ton ne pouvait avoir sur les chasubles et les retables l'agneau brodé en or, il le fallait rouge, irradié de flammes jaunes et blanches/ Monseigneur se passionna. Selon lui, l'agneau était simplement la victime de Pâques, propre à rappeler la communion de l'homme avec la terre et les bêtes, l'harmonie du monde. Dessling cita des pensées de Zoroastre. Il dissertèrent, plus amis ; Mgr de Palmyre ne s'échauffait point. Cependant, il avait clos les yeux pour mieux entendre ses phrases à périodes.
Des voix qui murmuraient par delà le velours sombre d'une portière les arrêtèrent.
— Voulez- vous voir nos ateliers de peinture sur verre, monsieur le duc ? Mes artistes y travaillent, à cette heure.
Il frappa le timbre. Un vieillard vint, qui guetta le signe de l'évêque, et se hâta de soulever la tenture.
Dans une galerie pleine de jour, des brodeuses illustraient des orfrois avec des fils de couleur. Les têtes se levèrent des métiers ; c'étaient des dames d'âge, vêtues de noir et munies de binocles. Un jeune homme aux cheveux longs peignait une
verrière ; il appliquait de l'or sur l'auréole d'un saint sanglant... Et ils aperçurent près de lui une fille sinueuse, qui allait, la palette en main, avec un regard bleu acéré sous les bandeaux liant l'ovale de sa figure aussi éclatante qu'un reflet de perle...
— C'est mon enfant adoptive, dit l'évêque, et je l'ai fiancée à ce jeune artiste qui copie pour nos vitraux les toiles des primitifs italiens.
Les vieilles travaillaient plus assidûment sous l'œil épiscopal. On devinait de triste fins d'existences, des femmes autrefois somptueuses et que la misère, après des morts funestes, avait étreintes. Les doigts fins oii gonflaient et durcissaient les veines décelaient les anciennes élégances de leurs ongles bien taillés; cela émut tout à fait Dessling.
La créature merveilleuse parcourait les rangs des vieilles, et elle comparait les tons de la palette à ceux des broderies. Ainsi les travailleuses rectifiaient leur ouvrage. Lorraine ne lâchait point sa théorie de l'Agneau. Il y employait une ardeur de bataille, une voix montante avec des gestes brandissant des glaives invisibles, un atavisme héroïque rené à l'heure de l'adversaire. Il disait comment toutes les religions étaient une, les noms des dieux ne changeant même pas à travers les transforma-
lions des races et récoulement des siècles. Les premiers Aryens invoquaient Dyaus Pitar, le Ciel Père, les Grecs étaient les adorateurs de Zeus- Pater, les latins de Jupiter et nos oraisons supplient Dieu le Père.
— Hein?... Monseigneur... Est-ce assez beau, cette continuité du rêve humain?...
L'écoutant, Dessling se souvenait des cent fois oîi il l'avait noté, sot et puéril, dans les casinos, dans les alcôves, devant le Champagne des soupers. Sa face presque imberbe et ronde, le duvet d'or de sa tête rase, devenaient les signes d'une vigueur réelle, propre à s'affirmer sur les hommes.
La jeune fille au visage de perle cessa de marcher parmi les brodeuses. Elle resta droite dans le sarrau d'alpaga qui dissimulait à plis roides, jusqu'au sol, ce qu'on devinait de sa souplesse onduleuse. Les bras à demi nus hors des manches bouffantes, elle semblait une sorte de Lucifer au corps noir, imprécis et mystérieux, à la tête éclairante. Le peintre aussi arrêta son pinceau; et tous deux, l'un près de l'autre, ils écoutaient avec une seule âme silencieuse le discours du duc blond.
Bientôt, la créature s'approcha davantage de l'artiste; elle mit ses mains en croix sur l'épaule virile, et y posa sa joue. Dans cette attitude, elle
s'efforçait die comprendre.- Son regard bleu scrutait l'inlelligence du discoureur. Mais Dessling se frappa surtout de Tart influençant cette attitude. Bien qu'on la sût artificielle et apprise, elle enchantait par une simple et linéaire splendeur.
L'évêque de Palmyre couvait le couple de sa complaisance. Il s'était assis et les regardait avec le plaisir apaisant que donnent les œuvres d'une plastique heureuse. Tout à coup, sans se détourner, il déclara :
— Il naît de. singulières théories sur notre Dieu. En ce temps, toutes les hérésies reparaissent. Vous philosophez comme les gnosti(^ues et les manichéens d.e Byzance. M. Lyrisse est de vos amis, n'est-ce pas? J'ai lu dans une gazette qu'il allait entreprendre des conférences sur l'idée de Dieu. Nous apprendrons encore d'étranges notions... Vous, mon neveu, Edouard, ne tirez-vous pas le principe révolutionnaire des Evangiles aussi?... Des Evangiles qui conseillent de laisser César sans s'occuper de César; de laisser passer la force' sans daigner se commettre avec elle... Voilà maintenant' que vous tirez des paraboles l'esprit de révolte, le socialisme, le communisme... Ah! vous êtes de subtils rhéteurs, messieurs...
Le peintre avait souri et considérait Dessling curieusement. Lorraine lança de nouveau la ques-
lion du Parti Fédéral; et Dessling, impatienté par rinsuffisance des preuves qu'offrait le duc, par l'ironie de son oncle, reprit fermement son commentaire sur la parabole du Père de famille qui paie d'un même denier les vignerons venus au travail à la première heure du jour, ceux venus à midi, et ceux du crépuscule. Il préteadait lire sous Tapologue la formule future : A chacun selon ses besoins^ au lieu de la formule actuelle : A chacun selon ses œuvres, « On a droit à l'existence, par ceU même qu'on la reçoit sans la demander. Il faut favoriser la vie pour que l'idée progresse et que la science, un jour, sauve les hommes du péché originel, de l'obligation de peiner. »
— Vous vous entendrez avec l'ami Pascal, je pense... Edouard, dit l'évêque.
— La doctfîne est curieuse, approuva !& décorateur, et je l'aime vraiment.
C'était Dessling que la jeune fille examinait alors Lui, tourné vers son oncle, ne la voyait pas, avide seulement de persuader l'évêque, de l'acquérir. Cependant, il n'avait pas cessé de percevoir le regard bleu qui l'enveloppait d'un fluide fort, pareil à celui de l'hypnotiseur. Et il ne se retournait pas vers elle, par peur de s'en éprendre instantanément, pour souffrir. Seulement, sa parole plus éloquente grandissait; son esprit illuminait son
langage, comme il arrivait rarement, aux jours de folie inspiratrice. Le regard bleu l'éperonnait.
Quand il revint à lui, quitte de son ardeur passagère, et un peu confus d'un enthousiasme forcené, il connut le visage de perle lié dans ses bandeaux noirs, et qui n'écartait pas de lui l'âme des yeux hypnotisants. Une minute, il pensa que cette fille, plus belle que le serpent, l'aimait, et le disait ainsi parla persistance du regard. Et puis, il se blâma d'une telle fatuité, la salua en souriant, sortit, sans qu'elle eût, au reste, retiré sa joue de l'épaule du peintre. Pourtant, il se répéta : « Elle ne plongeait si fortement son âme bleue dans mes yeux que pour m'attirer vers un désir amoureux... Mais pourquoi cette trop splendide créature voudrait^elle de moi? Je suis un sot, un sous-officier ridicule et convaincu de sa prestance...»
Néanmoins, avec Lorraine, ils célébrèrent l'étonnante apparition ; et, la nuit, les flammes soufflées, Desslingne se désista point jusqu'au sommeil du plaisir de la contempler en son souvenir où elle parut accoudée sur l'épaule du doreur de vitraux, mais se vouant à l'orateur par l'affirmative clarté de ses dures petites pupilles bleues.
La neige couvrit bientôt la ville qui fut une étoile blanche tombée au milieu des forêts nues, sur la solidité du fleuve. Dessling continua de l'aimer. Avec Déotières et Lorraine il passa des heures franches. Ils vinrent souvent pour redouter la plainte que les gargouilles de la cathédrale, monstres griffus, s'apprêtaient à crier contre l'hiver. Les gueules hargneuses des bêtes chimériques laissaient pendre une salive de glace le long des arcs-boutants et contre les ogives des vitraux.
Liverdun se mêlait à ces flâneries par littérature. Sa mémoire armée leur servit des centaines d'alexandrins romantiques. Leurs promenades les conduisirent au long du canal gelé, vers quoi s'inclinait la pente des collines encore vertes de sapins immortels.
Comme les soudières, les distilleries fumaient
sur les bords ; et parce que des hommes de charge couraient des chalands aux usines sous lepoids des ballots, ils reparlèrentde politique. Le communisme de Dessling convainquait la religion intransigeanle du tribun provincial. C'était, pour le moment, la tâche. Chaque matin, l'ami de Gœsarès quittait le logis, et dans la pointe la plus vivante de la ville, il trouvait le lieu du journal, V Avenir de VEst.
L'imprimerie sombre, trouée de carreaux fort sales, recevait, par plusieurs cours, un jour terne qui serfiltrait péniblement. Des hommes louches, ennemis, favorisés par le parti gouvernemental, composaient la feuille parmi une odeur de plomb et des- toiles de poussière. La figure du chérubin bouclé, ni ses calembours, n'animaient l'endroit d'une gaieté sincère. Il tenait trop au maintien dans les ateliers de ces gens propres à l'espionnage; il s'alliait avec un libraire, couleor de papier bulle, ami du maire, qui dirigeait l'imprimerie de par ce contrat.
Au reste, Dessling ne luttait point. Son indifférence spectatrice s'amusait de leurs traîtrises. Il écrivait ses articles sur le socialisme nouveau parmi la malice des êtres. On ne corrigeait pas les fautes d'impression. Les dépêches n'étaient pas montées à temps pour que le commentaire indis-
pensable en pût être écrit. Un matin même on trouva les portes closes, les ouvriers goguenards.
Malgré les sommes versées par Jack Lyrisse, la mairie prétendait reprendre VAvenir de l'Est. Il fallut recourir aux avocats, aux ruses de la procédure. Devant les terçnes précis du traité, le tribunal réintégra Cœsarès et Dessling dans les bureaux.
Déotières fut malheureux. Dans une soirée de francs-maçons, on l'avait accusé, ainsi que le libraire. Ne livraient-ils pas les armes de la République aux envoyés du dictateur?
Le libraire supporta le plus mal ce blâme. Il se croisait les bras, pâlissait encore, invectivait Déotières :
— C'est vous qui me poussez au crime. J'ai trah i la République... je suis déshonoré... Toute ma vie de citoyen intègre est effacée par cette faute.. . et cela pour une misérable somme d'argent...
Et il prenait l'attitude tragique d'un vieux Romain désespéré de servir Gatilina.
D'ailleurs, Vauclerc, le fou, le désespérait.
Quand on dut, selon le jugement, remettre à Dessling et à Cœsarès en passage les clefs du lieu, la tête rasée de l'aliéné se trouva parmi celles des hommes de loi.
L^avocat Déchoin tenta encore une résistance. Il se dressa, imposant son ventre, sa médaille mili-
taire, ses yeux injectés d'apoplectique, et lut un papier légal.
Mais l'avocat de Cœsarès opposa une autre lecture qui annulait ces conclusions. Alors, des phrases amères furent échangées sous une allure de courtoisie.
Le premier, Vauclerc, détachant son foulard parce que le sang affluait à son crâne, déclara:
— La grandeur de la République et sa justice nous obligent à vous céder la place. S'il était à regretter quelque chose de ses institutions libres... nous ne pourrions que déplorer qu'elles vous donnent des armes contre la liberté même.
On eut du mal à ne pas rire, par respect pour l'infirme gros et court, roulant avec de grands gestes à travers la pièce honteusement sombre. Les tables, de bois noir arrêtaient sa marche. Sa redingote parut plus minable contre la tapisserie déteinte, et découvrant, par place, des angles de crépi. A sa poche de derrière pendait l'écharpe jaune du juge de paix, qu'il emportait ainsi partout, fier de sa magistrature, avec l'illusion d'avoir devant soi un viator et des licteurs.
Liverdun penchant son corps, puis avançant sa tête loufTue, ses poings, reprocha dans un essor de fureur sincère les prévarications célèbres, cet accaparement des métaux qu'on préparait à Londres
pour atteindre les salaires du travailleur que diminuerait le capital industriel se payant ainsi des pertes causées par la spéculation de quelques banquiers, amateurs de chevaux, de courses, de filles.
Les entrailles de Dessling vibrèrent comme si des tambours eussent retenti. L'homme du peuple devenait beau par la vérité rayonnant de lui.
Sa claudication même parut un symbole parfait de l'inconstance des foules, incapables d'équilibrer et de coordonner leurs forces.
« Vous n'êtes pas des révolutionnaires, répétait Liverdun, vous n'êtes pas des hommes justes, ni des hommes bons ; vous êtes une secte en triomphe qui, semblable aux féodaux, voulez fléchir le peuple sous le joug de vos intérêts pécuniaires. Vous n'êtes pas la Révolution, vous mentez au prolétariat. . ))
Le libraire étendit les bras, effaré, comme devant un cataclysme physique. « Voilà la Commune qui se lève », criait-il. L'avocat Déchoin, soudain redevenu militaire, empoignait une chaise et la brandissait du haut de sa stature contre les paroles de Liverdun, en hurlant: «Je suis un républicain modéré, moi, monsieur! » Le fou, dardant son index aux yeux de Gœsarès, déclamait : « Nos soldats vous frapperont au visage, monsieur Gœsarès, et
VOUS aussi, monsieur Dessling, pour que vous ne triomphiez plus devant vos cocottes et vos actrices de Paris. C'est pour elles seules que vous venez ici corrompre le peuple et le tourner vers le dictateur... Je dirai à mes soldats : Frappez au visage ! »
Les mains nouées derrière le dos, Gœsarès crispait son sourcil sur le monocle et affectait le rire de travers, en lame de faux, peut-être très joyeux... a Ayons des idées nettes un peu!... Ayons des idées nettes, disait-il de sa voix caverneuse... »
Mais le fou, plus frénétique, fouilla dans sa poche, en sortit une liasse de billets de banque : « Tenez, Cœsarès,'que vous faut-il? De' l'argent, n'est-ce pas ? De l'argent. En voici... toute ma pauvre fortune : soixante mille francs. Comptez, prenez, et repartez pour Paris, avec M. Dessling. Ma ruine me glorifiera si j'ai pu éviter un péril à la République... »
De lait il déposa la liasse sur la table, généreusement. Dessling , s'émut. N'était-ce point là un acte héroïque? Et il prévit cela narré par un Michelet futur, en des phrases d'un enthousiasme simple. 11 se plut à objectiver la chose ; il se décrivit la livraison populaire à dix centiïnes, contenant l'épreuve lithographique d'un tableau célèbre où la scène eût étépeinte.
Un silence avait succédé à l'acte. Cœsarès con-
tinua de rire. Déchoin, de trois quarts, la canne en main, les yeux comme des boules de sang, attendait. Les hauts chapeaux des gens de loi luisaient à peine dans la lumière blafarde. Liverdun grognait.
Alors, Dessling s'avisa de concevoir comme il partageait peu les passions des hommes. Gela l'intéressait ainsi qu'une comédie jouée. Il avait peine à se convaincre que ce fût réel. Plutôt assistait-il en visiteur à ces états d'âme violents. Oh ! il resterait le perpétuel visiteur de la vie, sans s'acoquiner aucunement avec elle; sauf en des moments brefs de délire qui déterminaient son destin.
Et il s'étonna qu'à cette heure même il pensât à cette singularité de son être, qu'il analysât même son étonnement plutôt que de prendre part à l'action générale.
Cœsarès riait ; il regarda tout à l'entour, sourit au libraire .qui étendait entre les deux partis des mains pacifiques. La caverne de sa bouche s'ouvrit pour proférer méliculeusement les mots : « L'argent de M. Vauclerc me tente moins que le désir de proclamer la vérité. On n'achète pas une conscience ferme avec de l'or ni avec des mots. Vous venez, messieurs, de nous poser à merveille la scène d'un dessin à la façon de David. Il vous
manquait les écharpes, les panaches et les revers pour imiter convenablement ceux de la Convention. Merci.
Si vous le voulez, nous baisserons la rampe et nous crierons : Au rideau ! Quant à nous, nous demeurerons en ces lieux, pour vous y recevoir, non pour être reçus. Au revoir, messieurs... »
Ayant encore souri, il se rassit, et remit à Vauclerc les soixante mille francs. Même il s'offrit l'ironie de lui murmurer : « Ce serait beaucoup plus cher... »
Les hauts chapeaux des hommes de loi se perdaient déjà dans l'escalier. Vauclerc et Déchoin suivirent; Déotières agita ses boucles blondes et esquissa une cabriole ; puis levant sa serviette d'assureur au-dessus de sa tête, il mima la danse du ventre, salua, disparut dans un entrechat, n'ayant rien dit qui pût le définir.
« Je repartirai par le rapide d'une heure », annonçait aussitôt GoBsarès, enchanté de sa courte apparition réussie. Tel un dieu de machiniste, il avait dénoué gravement, spirituellement la situation, et ne se souciait point de compromettre cette attitude dans la lutte incertaine du lendemain.
A la gare, Dessling, le mettant en wagon, ne se priva point de lui dire qu'il comprenait la diplomatie. Lui, Dessling, assumerait les ennuis et les
dureté? de la besogne; lui, Gœsarès, surgirait aux heures préparées de la victoire... Et, devant ces provinciaux, il garderait le prestige d'un homme qui ne se prodigue point, vit plus hautainement avec les rois de la terre.
— Vous l'avez dit, mon cher, assura Gœsarès. Mais quoi, je vous ouvre les voies de l'avenir. Après le succès,nouspartagerons.Ayezconflance; vous voyez bien que je n'y vais pas, avec vous, par ambages.
Et il restait debout dans son carrick anglais, sur la marche du compartiment, le chapeau melon rabattu contre son profil plat ; il jouait d'une jolie canne à pomme d'or, cadeau connu d'Odette Lyrisse.
— Je reviendrai bientôt avec Jack, apprit il. A Paris, sa conférence sur Dieu réussira. Ensuite, il fera son tour de France. Poussez-le dans le journal, dès que vous verrez marcher les gazettes du boulevard. On siffle. Adieu... et de la confiance, héin ! Ma sœur vous fait ses amitiés... Weed viendra derrière madame Lyrisse — immanquablement.
Le sourire de travers brilla encore dans le vasistas, jusqu'au tunnel. Sur la blanche neige, le train filait, emportant à l'arrière son fanal rouge, sa trace de suie et de rouille. Les sonnettes électriques crépitèrent. Dessling alla retrouver Liverdun et Lorraine.
*142 LE MYSTÈRE DEE FOUIiES
Ils avaient combiné de se rendre à trois jusqu'au château de Lyrisse oii le chemin de fer transportait en dix minutes. Par l'intermédiaire de Gœsarès,Jack priait Dessling d'aller voirsa maison et de dire qu'on la préparât pour son prochain passage. Le domaine avait appartenu aux ancêtres de Lorraine, et le duc se plaisait à y rechercher la trace des morts. Revenus très riches des grandes Indes, vers 1789, les Lyrisse avaient acheté le bien national, quatre ans plus tard. Sous la Restauration, ils remirent aux ducs de Lorraine une somme correspondant à la valeur exacte du château; et, depuis lors, les deux familles se voyaient, solennellement, aux dates officielles de l'année, à l'occasion de cérémonies.
Le wagon roula par la plaine de neiges. Aux vasistas, lés forêts coururent, brunes et vertes, dans les fils télégraphiques. Le ciel et la neige se mariaient en une presque môme teinte.
Liverdun complimenta Dessling sur son exposé quotidien du communisme dans VAv€7iirde l'Est. A son comité radical, il en avait lu plusieurs passages. On approuvait. Immédiatement, Lorraine mit les pieds au plat. Il prouva que l'orgueil des francs-maçons craignait l'éloquence de Liverdun, son influence sur le peuple. Jamais les chefs de l'Alliance républicaine ne lui céderaient une place
parmi eux. La peur de leur infériorité devant son prestige populaire les maintenait dans une irréconciliable hostilité. Qu'il se déclarât franchement pour la Revision. D'ailleurs, le peuple s'affirmait partout fédéraliste.
— J'ignorais d'abord, dit Livefdun, qu'on pût rester fermement socialiste en soutenant le Parti National.
— Gœsarès veut l'une des trois circonscriptions, appuya Dessling. Vous choisirez entre les deux autres ; le Parti donnera l'argent. Un homme de votre valeur doit être à la Ghambre.
Le jeune homme insista, pendant que Lorraine représentait à Liverdun la folie d'un refus. Jamais une autre occasion ne s'offrirait, pour sortir de ce , triste état de comptable, et paraître enfin au Parlement. Il ne fallait point qu'il se dérobât...
Le tribun avouait que les articles de VAvenir décidaient déjà bien des gens. On avait cru à une sorte de bonapartisme nouveau. Détrompés, les politiciens du prolétariat et les patriotes ardents de la frontière, salueraient facilement le Général, si quelqu'un osait les convaincre,
— Je puis, du moins, ne pas vous attaquer, conclut Liverdun.
On le persuada de provoquer une réunion des forces radicales. Dessling y assisterait, et dans
un compte rendu élogieux parlerait d'alliance. M. Desréaux, président de la Ligue des patriotes, amènerait aussi ses escouades.
Pendant tout le jour, à travers les salles enguirlandées de moulures blanches et le long des balustres encastrant les terrasses du château, Dessling s'efforça de vaincre le scrupule du tribun. Mais il s'arracha difficilement, malgré la discussion, à l'idée de savoir si la fille adoptive de Mgr de Palmyre assisterait au dîner pour lequel Lorraine et lui avaient reçu l'invitation de l'évêque. Sans raison précise, il croyait cependant qu'elle n'y manquerait point. Il le croyait et le redoutait, avec l'épouvante d'entamer un avenir nouveau.
Sans cesse sa mémoire lui présentait l'image de la miraculeuse créature, pareille à celles qui vinrent de Byzance en Italie, après la conquête des Turcs, et qui apportèrent l'art de la Renaissance dans les plis gemmés de leurs amples robes. Pourtant il ne pensait pas qu'elle pût le chérir. Le fin ouvrier, ce Pascal aux longs cheveux, elle semblait le tenir en adoration. Gomment préférerait-elle un sec politicien, au costume anglais, à la moustache cavalière ?
Vers le soir, i! chassa l'espoir d'un amour possible ; seulement il se promit un immense plaisir à
la voir, espéra le spectacle d'une statue précieuse cherchée par le voyageur, après la visite de bien des villes indilîérentes. Et, causant des lèvres sur l^mancipation du peuple, sa mémoire admirait le souvenir proche de l'archange noir à tête de perle,
Liverdun traînait son pied-bot devant le décor crépusculaire. Ses épaules se courbaient. La tête touffue du tribun penchait vers la neige. Enfin, il se détermina : « Je raisonnerai ainsi : Le Général e^t le fléau du peuple. On disait autrefois : Attila, fléau de Dieu! Avec lui, on écrasera la bourgeoisie ; et le lendemain de la bataille, il n'y aura pas de pouvoir capable d'interdire l'ostentation de notre foi libertaire. Nous n'aurons point perdu, pour avoir ramassé l'arme du moment, une lettre de nos principes, une parcelle de notre vigueur révolutionnaire... »
Sur l'horizon, les bandes de neige descendaient contre le ciel gris vers le fleuve vert et argent. Un rayon de couchant transparut à la cime d'une colline, la garnit d'une crête pourpre. Liverdun regardait ses compagnons, soucieux de savoir s'ils riaient en soi, pensant lé convaincre par des arguments de bénéfice personnel. Une parole de Lorraine le rassura : — Vous tenez le raisonnement véritable, mon ami, le seul qui nous engage à cette lutte en faveur d'un nom,
— Je n'ai jamais vu le général ajouta Dessling, et je m'efforcerai de ne pas le voir. J'en garde d'ailleurs la plus détestable opinion. Il me semble un sot partait, ravi de polluer des femmes à particules» et de dîner avec le prince de Galles. Il n'a pu dépasser intellectuellement la douzième année. C'est un collégien. Vous voyez que l'accord nous assemble.
Prêts à partir, ils contemplèrent encore l'ensemble du château bâti vers la Renaissance, quand les bandes lorraines revinrent d'Italie.
Par des tours à poivrières, il baignait dans l'eau verte et bruyante du fleuve qui assaillait les soubassements des fortes murailles. Avec les balustrades de marbre et l'étendue blanche des escaliers, les terrasses s'inclinant vers les eaux, prolongeaient les façades pleines de fines fenêtres à clochetons, de portes claires hérissées par le chardon de Lorraine dû à la sculpture d'anciens artistes ingénieux pour travailler l'épaisseur séculaire du bois.
Ils reconnurent les chimères, sœurs de celles emmurées dans la cathédrale. Elles tordaient leurs maigres cous et leurs gueules féroces à la bordure des toits pointus. Et ils s'accordèrent queles maçons mystérieux d'autrefois avaient ainsi symbolisé l'inutile effort de l'esprit toujours prêt à surgir de la gaîne matérielle, à franchir les institutions im-
mobiles du siècle et les instincts immuables de la masse sociale.
— Ici même, dit le duc, en 1647, Henri II de Lorraine passa la. nuit avant de partir pour l'Italie oîi il devait aider Masaniello et les Napolitains contre la Maison d'Espagne. Nous venons de préparer une révolution moindre. Espérons-la plus heureuse.
Gelales amusait. Ils causèrent, pendant le retour, de l'inutile agitation des hommes. Qu'avait-on gagné sur tant d'événements historiques : une diminution de la cruauté directe ; et encore, les ouvriers, mourant du méphitisme des métiers, se comptaient plus nombreux que les truands abolis par la bravoure des barons.
Le train roulait à travers la campagne déjà nocturne; et les fournaises des forges étincelèrent. Partout le fer gémissait sous Teffort des hommes. De triples bâtiments à gueules de feu s'allongèrent au bas des hauteurs. Contre les clartés des fours, les êtres se démenaient, chétifs et demi-nus, évidemment voués à de promptes phtisies.
Au vasistas, il passa des cités ouvrières accroupies dans les fonds, veillant de leurs fenêtres en lueurs. Dans la neige, cela créait l'apparition infernale de corps étendus et dévorés par des flammes intérieures. Et puis, la cité se révéla, au bas du
talus, SOUS les ponts stridents. L'étoile à cinq pointes s'illuminait des lignes du gaz croisées ou parallèlement étendues avec les perspectives des voies. Une nue rougeâtre planait sur les pinacles des églises et les glacis des toitures.
Après le tunnel, la gare éclatait en lumières. Les lunes électriques dardèrent, fixes, leurs aiguilles de clarté. Des fumées blanches roulèrent sous les bielles des machines ; quand Dessling ouvrit la portière, Liverdun interpella des employés, noircis par la houille, et qui se détachèrent de leur groupe pour accourir vers sa main offerte. Ils riaient ; sur l'invitation du comptable, ils acceptèrent de venir à la buvette.
Devant les apéritifs, Liverdun les interrogea nettement. Youlaient-ils que le comité radical adoptât les vues révisionnistes du Prétendant? En ce cas, les autres employés de la Compagnie suivraient-ils ? Vivement, il énuméra les raisons de cette politique : il fit valoir le journal de Dessling et l'appui du duc de Lorraine qui tendit des cigares.
Dessling eut de l'immédiate sympathie pour Bérats, un jeune homme grave, très beau, qui le regarda bravement dans les yeux, afin délire l'âme. Une serviette humide posée sur sa face lui avait rendu son humanité noble, aquiline. Il discuta
posément. Tout valait mieux que le mensonge de la ^bourgeoisie. Mais les employés de la Compagnie risquaient la révocation, sous des prétextes divers, si le Parti National échouait. Cette appréhension arrêterait sans dolite des camarades.
Un autre, Alsacien, exultait au contraire, escomptant la revanche. Les Allemands l'avaient contraint de vendre sa terre à prix vil, à cause de leurs vexations. Ayant tout perdu, il gardait rancune. Le général battrait les Prussiens, car il n'avait pas peur. On l'avait vu lors des incidents de frontière. Le patriote asséna son poing sur la table.
— Allez-y, disait-il à Dessling, nous vous suivrons. Je vous en amènerai plus de cent, du chemin de fer, et de mon quartier,. et ceux que les Allemands ont ruinés après l'annexion et qui se sont réfugiés ici. Allez, le Général est notre homme... à tous. Est-il républicain?... Il est républicain. Alors nous marchons. Jetez-les par terre tous ces lâches qui ne nous reprennent pas l'Alsace et tous ces sacrés bon dieu de prussiens, comme celui-là, tenez, qui se promène sur le quai, ce Gugenheim...
L'Alsacien frénétique se dressa, le poing en avant, maîtrisé par Bérats et Liverdun.
Un petit homme, en effet, svelte, élégant, ner-
veux, rajeuni par un binocle, se promenait avec le chef de gare, en affichant une intimité pour ce fonctionnaire à la casquette blanche. Dessling avait entendu bien des jugements déjà sur le journaliste gouvernemental qui affirmait la haine et le mépris de la ville. Seuls, les gens de la préfecture le supportaient. Diminutif de Ludovicus Bax, il lançait cent affaires, possédait le monopole de l'affichage, celui de l'électricité, était en outre comptable pour la difi"usion des bières Bax dans le pays. Sa feuille arborait des tons d'élégance parisienne et parlait injurieusement de la plèbe. L'Alsacien, traité dans un fait-divers de souteneur pour avoir soustrait une blanchisseuse, sa nièce, aux poursuites d'un vieux monsieur galant et par lui rossé, s'animait d'une fureur quotidienne contre le plumitif.
Ces choses s'expliquèrent pendant qu'on remuait les absinthes. Bérats, bien que mal convaincu de la nécessité du fédéralisme, affirma qu'il marcherait contre le gouvernement quand même. L'épithète de socialiste substituée à celle de radical le décida. Il lisait, le soir, un peu de Marx, parlait de surproduction et d'étatisme, rêvait une république oii chacun eût fait cinq à six fois l'an des vingt-huit jours dans Tagriculture, la serrurerie, la médecine. En retour, on vivrait copieuse-
ment des biens de la terre, capable de nourrir, après culture intensive, en France seulement, quatre fois et demie la population actuelle; les intermédiaires, les accapareurs et les spéculateurs étant supprimés.
Dessling discuta volontiers. Il lui démontrait l'ennui moral de cette grande chiourme, et comment la suppression de la concurrence obligerait le citoyen à subir sans appel les caprices les plus fous des contremaîtres, devenus fonctionnaires et intangibles... La discussion se perpétuait, pendant que l'Alsacien décrivait au duc sa petite maison de la banlieue de Strasbourg, vendue maintenant à un cabaretier meklembourgeois, établi dans le pays annexé pour conclure de bonnes affaires avec moins d'argent.
— Et tenez, ils ont mis au-dessus de ma porte l'affiche de la Bax-Bier, oui, monsieur, la même qu'il y a à la Rotonde ; seulement les couleurs du fond sont prussiennes. Ah ! si je le tiens jamais celui-là encore, l'homme de la bière...
Le poing charbonneux du patriote visa le côté de l'Est, vers oii s'affilaient les rails et s'unissaient les fils du télégraphe, et diminuaient les wagons des express dont la clameur plaintive perpétuait une angoisse à travers la nuit blafarde.
Dans la môme heure, ils racolèrent encore, à la
chaleur d'estaminets divers, le boucher Grespelle, mignon personnage, de voix rude, et de raisonnement impérieux, d'esprit déductif ; le clerc d'huissier Violette, homme roux, qui dissimulait un bras plus court que l'autre, un bras arrêté dans sa croissance par le port constant d'une serviette oii dormait un travail sur la réforme du Gode civil. Cette œuvre, dédaignée parles Pouvoirs établis, était son orgueil et la cause de sa ferveur révolutionnaire. Le père Dorisse, décoré de la médaille de Crimée, vieux voltigeur, à barbiche et à moustache, manifesta de l'enthousiasme dès que Liverdun eut cité le général.
Dessling visita scrupuleusement ces âmes simples. Avec le boucher, il fut économiste, et parla des viandes américaines qu'importent les paquebots frigorifiques. La reprise des affaires, l'encouragement de l'élève devinrent des points du programme. Il ne dédaigna point le linge jaune ni le chapeau rouge de l'huissier ; il se défendit d'apercevoir le moignon crispé sur la moleskine de la serviette ; et adopta la réforme des appels correctionnels. Au voltigeur, il parla d'un bisaïeul tué à la bataille d'Eylau... Le vieux s'émut dans sa moustache, puis étreîgnit la main du propagandiste.
Quand on voulut se séparer, on était devant la
statue de Thiers, qui décore la place, à l'entrée du quartier riche. Bérats révéla une légende locale. A l'anniversaire de la Semaine Sanglante, le bronze se teinte de rouge. De fait, ils remarquèrent dans le métal certaines coulées d'un alliage presque pourpre. Par un phénomène lumineux, le soleil de mai pouvait bien enduire de sang l'efflgie du massacreur.
Et, parce que Liverdun rappela certaines péripéties de la Commune, la folle rage pétilla dans le cœur de Dessling. Aussitôt, il publiait le ridicule de la comédie, les ambitions restreintes et les idées minuscules de ceux-ci. L'outrage de la force lui rendit sa fureur politique. Ses poings se crispèrent. Une envie de se ruer et de vaincre lui donnait du courage jusqu'à frémir.
Il se détourna vers le spectacle de la ville couchée aux pieds des Riches. Les pointes.de l'étoile s'allongeaient à travers la nuitpar files de lumières. Les rumeurs décroissaient. La gare semblait un écrin pour les grosses perles électriques des lampadaires. Alors, il songea brusquement au visage del'adoptive, qu'un pressentiment lui annonça de nouveau.
La peur de déterminer imprudemment l'avenir te ressaisit. Il la désirerait. Elle le repousserait. Des tristesses le tortureraient.
Au centre de l'étoile falote, là où brillait le cœur aristocratique de la ville, il darda sa volonté avec un effort précis. Ce fut une conjuration.
La vive et soudaine rage value par l'évocation de la Semaine Sanglante l'excitait maintenant à la révolte contre la force pressentie dans le prestige de la créature. La haine lui naquit de celte fille. Il lui parut qu'elle le dévasterait comme le bourgeois avait dévasté les espoirs du peuple, et que les mêmes cruautés faucheraient la moisson sincère de son âme altruiste.
Il ne cessait de maintenir son regard vers le cœur aristocratique de la ville. Le mystère de la douleur humaine y croupissait, sûrement, sous le sarrau de l'archange noir. La force, Tignoble force se dressait là dans les fonds, la force immonde de la chair, vis-à-vis de la cime où paradait la force brutale des Riches.
Un instant il désira rester sous le prétexte de parfaire l'alliance avec ces hommes surgis de la fumée des tavernes, et se dérober ainsi au repas de l'évêque, à la rencontre maintenant sûre. Mais il eut honte de fuir. Pourquoi n'embrasserait-il pas joyeusement la douleur, selon le rythme de son destin ? Ne devait-il pas appartenir à la horde des vaincus, de ceux que la vie déchire ?
La statue du Bourgeois sanglant dominait leurs
gestes libertaires. Des espoirs passaient sur les lèvres. Ils s'enivraient de prévoir victorieuses leurs doctrines d'émancipation; et ils comptaient pour rien la tête de hibou sur le tyran de bronze, la tête ironique vers eux penciiée, moquant leur foi et leur attente.
On se sépara. Lorraine et Dessling regardèrent descendre le groupe au milieu duquel Liverdun boitait.
Le comité révisionniste était fondé, la lutte ouverte.
En silence, les deux amis contemplèrent la descente de ces croyants, d'où jaillissaient alternativement le poing du patriote, le chapeau de l'huissier, la face touffue du tribun, les deux bras du voltigeur. A une fourche des rues, ils se divisèrent. Violette s'en alla vers la vieille cité des Guises et les maisons des petits basochiens. Le patriote prit la direction inverse et se perdit, ivrogne, en injuriant les murs, dans les rues étranglées du faubourg à pauvres. Bérats, actif et svelte, se dirigea par une autre pointe de l'étoile pour rejoindre les petits cottages étages sur les premières collines après les remparts. L^, subsistent les ménages honnêtes des travailleurs bien salariés.
L'ancien sergent et le boucher devaient franchir la place du Roi, oii Liverdun s'arrêterait pour
mettre en ordre, selon son métier de comptable, les écritures commerciales d'un fourreur. Eux continueraient, avides de convertir, l'un, les rues de la pointe Sud-Est, où les marchands étalent à foison, l'autre les échoppes des tisserands et des cordonniers massées autour des casernes, des manutentions, des magasins militaires, dans la pointe du Sud-Ouest.
— Nous avons, dit Lorraine, répandu l'élixir de révolte dans tous les membres de la ville. Les ouvriers vont faire agir leur bras laborieux, le soldat et le commerçant vont activer dans les parties inférieures la marche au progrès. Mais nous laissons derrière nous la tête et le mensonge des riches, et la statue sinistre du massacreur... Allons au cœur, nous, à cette partie du corps qui se souvient d'émotions mortes, de chansons vieilles.
Dans la poitrine de Dessling, la peur de l'archange sonnait plus durement que le bronze aux vingt clochers de la ville conviant les prières pour Tangelus du soir.
Donc, ils descendirent vers les feux de l'étoile. Les sonneries éperdues parurent un instant l'éloquence douce de la nuit. Gela chantait l'astre de la terre, la ville, où l'idée de la planète tente de s'éclaircir, de refléter l'harmonie exemplaire du firmament. Lorraine le dit à Dessling. Bien que les
mythes anciens aient disparu, les cités encore, en dehors de toute théurgie, souvent se forment à l'image des êtres sidéraux. Car Adam n'est que l'énergie cérébrale du grand organisme terrestre. En se développant, l'humanité s'espère, se cherche et s'aime, se multiplie, s'assemble, pense, s'efforce en commun afin de retrouver la mémoire de l'harmonie universelle d'oii notre nébuleuse émana.
Tel, dans le liquide du plasma, les cellules noyées se retrouvent et copulent, se groupent, finissent par s'unir en un organisme simple, embryon de races végétales, animales, peut-être en un avenir, spirituelles.
Pour la planète, un système entier se développe à sa surface, pareil au grand sympathique de l'homme. Il y a les ganglions et les centres des cités, les nerfs des voies de fer, des télégraphes, des routes. Ainsi,' la Terre médite. Elle désire se parfaire à l'image des sœurs célestes. La Science contemple les causes.
De parler en ces termes sereins, ils s'emplirent de joie tous deux. Le spectacle de leurs idées les exaltait heureusement. Dessling attendait, en cette heure nouvelle, moins de douleur que de ravissement, à l'abord de l'adoptive. Sur la ville, les cloches cessèrent de bruire.
Us s'avançaient dans une ombre pacifique. La vie palpitait à peine derrière les glaces des tavernes et sous les paillettes de gaz.
Chez Mgr de Palmyre, dès la dernière marche de l'escalier, ils trouvèrent la jeune fille au visage de perle, la joue couchée sur son bras. L'évoque la présenta plus particulièrement. Après les guerres de Bulgarie, il l'avait eue en héritage de parents chrétiens et nobles, mis à mort par les irréguliers turcs. Les religieuses de Sofia l'avaient élevée jusqu'à ce qu'elle atteignît la beauté des seize ans. Depuis peu de mois, il la gardait. ïrésorière pour rOEuvre des Eglises pauvres, elle recevait les demoiselles, lisait les rapports régionaux, et s'occupait de l'administration. C'était une auxiliaire savante. Elle s'appelait Anne.
Gomme à la première rencontre, elle demeura silencieuse. Ses bandeaux sombres étreignaient étroitement la face lumineuse et les yeux instruits. Elle portait le même sarrau noir, mais il était de soie, historié de lys brochés en velours. L'allure de l'archange noir ne s'était pas modifiée.
Tout de suite, Dessling s'affirma que son oncle avait invité Anne pour séduire complètement le duc de Lorraine et le rendre familier de la maison. Aux quatre pans de la table énorme, ils occupaient chacun une place, elle en face de l'évêque, et enca-
drée par les buissons de bougies flambant sur des candélabres de cuivre.
Mais le duc. avec ses hautes idées de magie, professait de chérir seulement les femmes inférieures, celles dont le plaisir se tarife, dont la peau dispense des parfums crus. A son aise il les pouvait négliger ou ravir, ou parer admirablement afin de voir de belles étoffes ondoyer sur des corps souples. Elles étaient, disail-il, de son écurie. Ses besoins de travail ne toléraient pas les lenteurs de la sentimentalité.
Il l'expliqua, dès les hors-d'œuvre, plus abstraitement. Son adolescence avait épuisé l'ensemble des émotions passionnelles. Maintenant il se croyait maître de lui, libre de la parade. Si parfois il s'y donnait puérilement, c'était de l'hygiène pure, afin que son esprit détendu se réconfortât dans la hiaiserie de l'existence noble.
Mgr de Palmyre montrait une philosophie bienveillante. Il vanta le décor intérieur que se crée l'âme. Sainte Catherine de Sienne l'avait convaincu de cette excellence, en maintes apparitions oii elle s'exprimait éloquemment. Néanmoins, le rêve n'enchante que si les tracas du monde ne le troublent point. Saint François de Sales donne des règles parfaites dans son Introduction à la vie dévote, pour ne point mésallier l'attention à la
misère du siècle. Des pages totales émergèrent de sa mémoire jeune, en accord avec sa figure telle qu'une pomme aux tons vifs, ridée par de longs séjours sur la planche du fruitier.
Poupin et corpulent, Lorraine maintenait devant les lumières la roideur hiératique de ses épaules, de son cou pâle, de sa figure enfantinement féminine, d'une ressemblance probable avec celle de la mère. Un court hérissement de soies d'or très drues parait d'une réelle couronne le haut front limpide. 11 s'intéressa pour le reste du soir aux apparitions de sainte Catherine de Sienne. L'évêque traduisit ses impressions mystiques. D'autre part, le duc fournit cent détails sur les habitudes de son génie particulier, un Péristarque de Mitylène qui, emmené captif, au temps de Mithridate Eupator, avait connu bien des pays. Les capitaines de galère l'achetaient fort cher alors pour son habileté à rythmer de la flûte les mouvements des rameurs. Ce fantôme s'objectivait tous les samedis vers le crépuscule.
Gomme ils s'animaient dans ces étranges confidences, les sourires de Dessling et d'Anne se saluèrent. Elle avait d'abord incliné sa prestance vers le duc. En trois phrases adroites. Lorraine avait déçu les espoirs possibles de séduction. Blâmant son propre physique et son âme saturée
de plaisirs, il écarta tout à fait la tentatrice par un reproche injuste mais dit non sans grâce malicieuse sur la promptitude de ce silence h enlacer les âmes voisines.
Dessling se laissa prendre. Elle parlait plutôt par gestes lents. Les mains brilla«tes comme des glaives tirés signifièrent par l'élégance de leurs éclairs bien plus que les paroles n'eussent pu faire entre des êtres, aux premiers abords. Intérieurement, il la remerciait de ne pas se servir d'un langage obligatoire et banal.
Le sourire qui fendait la perle de la face enchâssée dans les bandeaux, lui sembla la plaie même inscrite par les mains tranchantes. La main passait, le sourire saignait.
Ainsi elle le lia dans un rets de fluides très mystérieux : — « Je vois bien, énonçait le sourire, que vous me désirez, Ça m'amuse. Ma main qui lève ce cristal plein de vermeil, ne la trouveriezvous pas aimable, si elle élevait votre cœur plein de vie, et, voyez, si délicatement. Ah I ah I pensezdonc : si je humais votre âme, comme j'aspire ce vin entre la double tache rouge de mes lèvres longues... vous ne vous ennuieriez pas, jeune homme terne et fashionable. Non. Vraiment, tout ce que j'exprime par mon geste paraît vous devenir intelligible. Dans vos yeux il y a deux clous
d'acier vif où la passion pendille. J'ai planté deux clous d'acier vif dans vos yeux réveillés par le soleil de ma beauté. Écoutez donc comme jasent le mage et l'évêque. Mais, moi, moi... Je dispenserais des prestiges autrement infinis que ceux imaginaires de leurs fantômes. Et, tenez, je redresse ma forte gorge, dans l'ampleur de ce sarrau, et je renverse mon cou pour boire, en apparence; en réalité pourvous convaincre du serpent que je pourrais être, nue, entre des bras forts capables de m'étreindre- Oh! je vois toute la bête qui brame en vous et se dresse contreles vitres des yeux, comme les fauves contre les barreaux des cages. Je crois bien que l'animalité de votre fureur amoureuse me transporterait, que je pantèlerais très voluptueusement sous votre râle de satyre... Ce fruit, tenez, que mes doigts enveloppent j haussent au bout des phalanges et palpent avec une satisfaction sincère... ce fruit: vous... Oui, vous. Ainsi d'un couteau d'or, ma présence incisive, je déshabillerai votre cœur de ses parades habituelles, de sa pelure de scepticisme. Les pleurs goutteront sur mes mains coupantes. Vous deviendrez cette chose fraîche et savoureuse, une sincérité toute suintante de douleur, une sincérité virile, au bout de mes ongles fardés... Oh 1 oh ! si je veux... je goûterai votre vie. Elle se fondra entre mes lèvres, elle sera une parcelle du
monde pour la soif de mon esprit dévorateur et curieux... Ahl... ah I...Si je veuxl »
De ses dures petites pupilles bleues, Anne visait celui l'implorant au seuifde son âme prestigieuse. L'ombre des bandeaux descendus et fixés sur les tempes se répandait autour des paupières mobiles. Cette attitude du visage, le front incliné, faisait des yeux instruits un couple de dieux jumeaux veillant dans une nue d'ombre au fond des grottes sourcilières.
Ala deviner ainsi perverse, Dessling se gelait de trissons nombreux. Pourtant elle était simple de peau, sans poudre ni fard, modeste par cette amp^e robe où toute forme se dérobait, humble par ces bandeaux pieux couvrantlesoreillesd'uneonde gonflée.
Quand on se leva de la table épiscopale, elle lui parut tout autre que Tannonçait le langage du silence. Vraiment elle semblait l'archange en deuil du péché d'Adam, et qui porte sa beauté pour mémoire des origines pures.
Dessling n'eût pu disserter sur le sentiment de l'heure. La créature lui mettait une aise aux membres, de la santé dans l'esprit, des girandoles plein la vue. Et c'était tout. Il suivit la traîne du sarrau de soie, croyant que la mer bruissait dans le sillage de la jeune fille,
Mgr de Palmyre avait moins de noblesse, malgré
la ceinture violette serrant la soutane. Animé par les vins et ses démonstrations, il prétendit découvrir aux convives la statue de la Vierge, sous laquelle sainte Catherine de Sienne lui apparaissait.
On s'en fut donc vers l'oratoire, en passant par des galeries, entre des métiers oii des broderies demeuraient tendues vers les hautes fenêtres éclairées, de lune et de neige. Le vitrail du doreur valut une angoisse subite à Dessling. Anne, qui le précédait, se retourna, lui planta dans le visage le regard bleu des ombres indicibles de son front. Et ce fut certainement une promesse franche. Pascal n'empêcherait rien de leur avenir, afflrma-t-elle parle geste de ses mains éclatantes qui dédaignèrent Tceuvre, puis, ayant tranché l'espace, se rengainèrent aux plis énormes du sarrau noir.
— Je n'aime guère, murmura-t-elle, lapeinture. C'est un art brutal qui précise atrocement. La musique me disperse au contraire, m'émiette, me pulvérise en innombrables sensations de bonheur. .Elle parla très bas, comme si elle confiait le récit d'une terrible action, d'un crime sien et dont elle eût secrètement ri.
Dessling imagina la torture de Pascal, s'ils le trompaient. Il associa cette idée de la souffrance d'autruià la joie évidente d'Anne, qui devait aussi prévoir ce mal.
La conception coutumière de se croire le visiteur de la vie l'engageait alors à se dire : « Voilà que j'ai franchi, mademoiselle, le seuil de votre âme. Dieu! qu'il y fait noir, et quel deuil somptueux à l'intérieur de votre cœur. Interrogeriez- vous, par désir de science, la douleur seule de l'amour?»
Aussitôt il se moquait de soi, et récitait la phrase de saint François de Sales sur le jugement téméraire. L'adoptive de son oncle, aux robes d'une ampleur vertueuse, aux bandeaux d'orphelinat, pouvait-elle vraiment être telle que l'imagination vieille et débauchée la venait d'entrevoir? Non.
L'oratoire ne révéla de remarquable qu'une statue de la Vierge de taille humaine. Selon la piété espagnole, elle était vêtue de robes en drap d'argent et de voiles de gaze lamée. Divers joyaux enrichissaient ses doigts souples et fins.
Mgr de Palmyre enseigna que l'on devait à des artistes fondeurs de caoutchouc cesemblématures saintes merveilleusement proches de l'apparence vivante. Les cheveux dépassant les voiles étaient de réels cheveux. Un émail exact, disposé sur la face et les doigts, établissait, au toucher même, l'illusion d'un épiderme frais.
Dans une haie de chrysanthèmes et de cierges, la Madone rayonnait, les mains offertes, le sourire déclos sur une denture d'enfant, l'œil de malachite.
Au prie-dieu, installé sous le piédestal, l'évêque assura trouver plusieurs fois l'an, vers les dates des grandes fêtes, la présence fantastique de sainte Catherine de Sienne, en posture de prière. Il la décrivit agenouillée, coiffée d'un hennin considérable, le front dégarni. Elle l'avertissait de la mauvaise fortune et relevait son courage, sans mouvoir d'ailleurs la tête. S'il approchait, une vapeur ténue se volatilisait vers le plafond pour s'y perdre.
Il l'attendait dans un temps bref. On allait avoir une grande fête le 20 janvier, pour la commémoration du jour oii Jeanne d'Arc, venue de Domrémy, sur les conseils des voix célestes, avait enfin persuadé Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs. L'inauguration d'un bas-relief rappelant la scène historique réconcilierait dans une cérémonie officielle la République et l'Eglise. Sainte Catherine de Sienne, ajouta malicieusement l'évêque, le conseillerait alors sur l'opportunité de se joindre à Tagitation politique dont Lorraine et Dessling assumaient les hasards.
Anne s'agenouilla devant le socle de la Madone. Elle parut prise d'une extase heureuse, et resta par la suite muette, les mains unies en une pointe acérée parmi les ondes de sa robe.
Monseigneur occupait le prie-dieu. Il prêchait copieusement sur l'histoire des petites martyres
aux premiers siècles. Le duc, conquis, écoutait, riait, s'émouvait comme un enfant, avec la jovialité même que suscitaient tout à coup en lui la grimace d'une courtisane, ouïe calembour d'un sot.
Mais les réflexions sur le courage des premiers chrétiens désirant la mort pour leur foi enthousiasmèrent Dessling jusqu'alors halluciné par la beauté souple de la pieuse fille assise sur ses talons et dont l'immobilité eut des significations plus précises que les gestes du repas. Le visiteur s'exaltait en faveur des foules saisies, comme les catéchumènes, par des désirs d'altruisme, d'amour. Quelque chose d'étranger à lui, une force rarement apparue dans sa pensée, éclata, lança ses phrases selon des sonorités de victoire. L'évêque et Lorraine, admirant, l'écoutèrent.
Il ne cessa pas, durant ce long discours, de voir le visage de perle haussé vers lui. Lasse, Anne avait mis une main contre terre et s'appuyait sur un bras. Par sa parfaite immobilité, elle exprima une attention sincèrement élogieuse. Dessling allait, plus enthousiaste, évoquant les ruées historiques des peuples, et toute l'ardeur des hommes pour requérir la félicité sociale. Subitement, il analysait l'âme actuelle des plèbes, et l'associait au môme essor que marquent, pages à pages, les annales du monde.
C'était tout l'effort de son cerveau, depuis dix ans, qu'il livrait avec ces paroles, et l'ensemble de ses espoirs, et la matière de ses rêves. La Madone étincelait extraordinairement pour son regard ivre d'idées. Yoici que, venant à dire sa conviction sur l'âme de la ville, il dressa dans sa mémoire la vision de l'étoile à cinq pointes, connue sur le mont des Riches, en contemplant les projections des faubourgs. Et comme il se rappelait l'étincellement blanc du givre sur les toits en soleil, il lui parut que le visage de perle, tendu vers lui, portait la même lumière.
La même lumière le saluait, qu'il souhaitât l'amour du peuple ou l'amour d'Anne, qu'il les espérât l'un et l'autre. Dans les petites pupilles bleues, il ne persistait même plus de la malice ; mais les yeux dieux s'éteignaient sous l'éclat de la face- portant la même lumière que la vision de la cité.
Des pieds aux cheveux, une gloire vibrante traversa Dessling. L'une et l'autre, certainement, la ville et la fille, il les posséderait.
Aussi, lorsqu'elle tenta de se lever, le discours fini, la supplia-t-il doucement de rester ainsi, à ses pieds, comme la ville. Elle se laissa voir contente qu'il le désirât.
« Epargner les hommes, répondait Mgr de
Paimyre; pourquoi pas aussi les animaux, le bétail, les végétaux, les légumes, les minéraux, le sel ; pourquoi pas toutes les créatures? Et nous, par amour de la \ie, nous renoncerions à subsister : nous vouerions l'humanité au suicide. De par nature, de par la volonté de Dieu, nous sommes des animaux dévorateurs. 11 taut se résigner à sévir et àsouIMr. Oui, le Christ est bien le peuple, l'humanité pâtissante ; mais il a saigné sur sa croix pour apprendre aux peuples à saigner aussi sans rancunes ni blasphèmes. 11 conseillait de tendre la joue droite à qui soutfletait la joue gauche, parce que le royaume des justes n'est pas de ce monde, et que César ne mérite pas qu'on se révolte contre lui. »
En descendant, derrière le flambeau du domestique, D.essling enivra son âme à saluer longtemps le visage de perle penché sur la rampe supérieure. Des yeux-dieux blottis dans leur nue lumineuse, une vigueur se dardait vers lui, un don de fluide intérieur que Tarchange noir, jusqu'au dernier choc de la porte, lui dispensa.
Dès lors, ce fut une marche par la voie de fête. Sous des prétextes politiques, il vint presque chaque jour à l'évêché. Le duc et monseigneur combinaient les sciences de la mystique, de la magie. Ces esprits trop visités ne retinrent pas 1. 10
l'amant du peuple. Mais à travers les galeries, il suivait le sarrau à cent plis de la belle Anne.
Pascal encourageait leur sympathie. Il assurait que l'amour véritable, le sien, se devait satisfaire de toutes les joies de l'aimée. Sinon ce n'était qu'un instinct égoïste. La noblesse du sentiment consiste dans le sacrifice. Gela exclue toute rivalité. « Pourquoi prétendre à la propriété sur une âme qu'on déclare chérir ; pourquoi la remettre, pour raison d'amour, au rang des choses que l'on possède, que l'on vole, que Ton conquiert, que l'on achète, que l'on vend? Parla jalousie, on avilit l'être qu'on se vante d'aimer. La sotte contradiction... »
Son pinceau ne s'arrêtait pas de fixer du pigment sur le verre, tandis qu'il énonçait ce thème de morale. Seulement, il s'abstint de les regarder, quand Dessling et Anne se murmurèrent.
Le visiteur s'imagina d'abord que la théorie masquait une menace vague. Au milieu de la semaine, Pascal partit pour une petite ville. Il restaurerait les fresques d'une vieille basilique.
Bientôt, le silence d'Anne et l'éloquence mauvaise des gestes promirent tout à Dessling. Il n'osa.
L'énigme de l'allure semblait contenir de trop hautes pensées pour qu'il flétrît le mystère de leur commerce par des aveux d'opéra.
Le mot « j'aime » n'offrait qu'une sensation vulgaire ressassée par la romance. Il ne se décidait pas à s'en servir. Evidemment, elle s'impatientait.
Malgré cela et la crainte d'une brouille, Dessling se contentait de lire les malicieuses choses, de jouir des ondes merveilleuses que le corps marchant donnait aux lais des étoffes noires. Plusieurs matins, il gravit le mont des Riches pour comparer l'étoile brillante de la ville à la perle du visage.
Anne s'énerva.
Il la sentit fébrile autour de lui.
Les yeux-dieux insistèrent presque méchamment, avec une haine claire.
Ils s'illuminaient mieux, si le visiteur ne redoutait pas de la poursuivre de sa parole. Elle le pria de l'instruire sur la formation de la famille et de la société. Tandis qu'elle tirait les écheveaux des broderies, il s'écouta la séduire. Certainement, elle aimait sa voix. La peur de déplaire à son oncle et d'endolorir la vie de Pascal attardait encore l'amoureux. Même pendant une dernière semaine, il se déroba.
11 revint à la fumée et aux querelles de la Rotonde. Liverdun tonnant contre Vauclerc plus fou, fréquemment travesti en officier de réserve, citait
avec violence Hugo, Lamartine, Lamennais, Danton. L'autre élevait ses galons et frappait contre son sabre. Souvent on le vit à la tête d'un bataillon scolaire entraîner cinquante bambins selon la cadence des clairons.
Tout à coup, il criait halte, devant la statue du roi Stanislas; le sabre nu, il refaisait le procès du régime ancien pour sa troupe au port d'armes. Les enfants se gaussaient, malgré leurs toques de matelots, leurs buffleteries et la rectitude de la tenue militaire. Finalement, de son sabre, il menaçait en cercle les édifices royaux de la place, et les arcades, et les guirlandes, et les balustres, et les pots à feu, et les hautes fenêtres quadrillées, et les fleurages forg'és des grilles aux lanternes d'or. Son geste abolissait tout cela, coupant le vide. Le bataillon alors de crier : « Vive la République ! » et il reprenait la tête, le sabre à la hanche, pour la gaieté des buveurs assis derrière les glaces des cafés.
Néanmoins, Dessling fut l'apôtre fervent qui, chaque matin, penché sur la paperasse, conseille par écrit l'âme hésitante des foules, et leur dis- Jtribue un enthousiasme nouveau.
Les gazettes l'avertissaient des cent voix émises devant le peuple. Il réfutait, ou renforçait, courageusement, malgré la chaleur desséchante du poêle, et la malice ennemie du prote.
Au soir, il fut à la fenêtre de la taverne, où le comité révisionniste tenait ses assises, à la frontière du quartier noir et des rues commerçantes.
Il écoutait la rumeur du peuple battre les murs des maisons aveugles.
Les fabriques sonnaient de leurs cloches la fin du travail et dégorgeaient dans la neige les noirs troupeaux d'ouvriers s'essaimant aussitôt vers les assommoirs, la pipe en feu.
Les machines et les hommes, les cheminées et les bouches dégageaient partout contre le ciel de* cendre la fumée de leur effort. A voir sans cesse ainsi des créatures de fer et d'acier s'empanacher dft nuages, le peuple, frère de leur labeur, les imitait perpétuellement.
Une heure, la ville devenait déserte. L'humanité mangeait. Elle emmagasinait de la force à tous les étages de la ruche énorme pour la rendre le lendemain autour des leviers, des établis, des volants, des courroie^.
Et puis, les pauvres prostituées, blotties dans des châles de laine, commençaient leur ronde de réverbère en réverbère, en battant des galoches la neige dure. Sous le papillon de flamme, elles s'arrêtaient pour offrir au passant la tentation de leurs figures, naïvement peintes à la craie, de leurs chevelures bien grasses.
Alors, le socialiste sentait venir à lui la ville. La rumeur regagnait l'espace sur le silence.
Les capuctions pointus de conspirateurs se profllaient au coin des ruelles. L'âme de la cité montait avec eux. Dessling reconnaissait la gesticulalion impérieuse du boucher imposant la certitude que l'or procure et la dialectique rusée du négoce. Au bord du trottoir, il mettait sa conviction à l'étal, assemblait les autres, la pesait d'une lente élévation de ses bras justes. Sa pèlerine recelait des circulaires, des cocardes, des cartons roses, des libelles et des journaux. Il les troquait à l'entour.
Du fond des voies étroites oii le gaz pendillait en larmes de détresse, le patriote affrontant sans manteau l'hiver surgissait brusquement au milieu d'une horde tumultueuse. Souvent on chantait. Le groupe marchait au pas militaire en faisant retentir le sol sur son passage. Ils attiraient aux fenêtres les lumières. Et les menaces de leurs poings visaient les gens de police, qui se glissaient le long des boutiques closes.
La horde envahissait l'ombre avec des cris barbares. Elle portait en soi la haine, qui s'ignore, des travailleurs lassés. Leur colère ordinairement contrainte s'exprimait furieusement par l'organe de ces vingt bouches patriotiques et par le signe de ces bras libres avides de meurtre.
Derrière elle, les quartiers obscurs élaieat comme la croupe tortueuse de l'hydre, car les vingt gueules hurlantes étouffaient la voix négociatrice du coupeur de viandes. Chaque fois, la horde l'enlevait, lui et sa clientèle, l'entraînait dans sa fanfare terrible vers l'escalier de la taverne.
Immédiatement rangés autour des tables, devant des liquides aux âpres senteurs de trois-six, ils s'apaisaient sous la parole plaisante de Dessling, qui leur contait les nouvelles dernières.
L'air de la salle jaune s'épaississait vite ; les cigarettes pendaient aux lèvres. Les allumettes flambantes éclairaient les visages abîmés par la crasse de houille. Liverdun entrait, suivi de fierais un peu triste, très beau et lavé.
Les corroyeurs du quartier militaire formaient un groupe autour du voltigeur de Crimée, qui, de l'œil, leur commandait le silence, le bravo ou la protestation.
Dessling l'avait enfin, la ville, la ville blanche et brillante, l'étoile tombée au milieu des campagnes dans la boucle du fleuve, au fond des collines forestières.
Il connut de longs et tristes soirs, où la tâche de concilier ces âmes pénibles, déjà rivales, le lassa. D'une parole agressive, soupçonneuse, le boucher, énumérant les articles du programme
offert, reprochait leur similitude avec les produits antérieurs des comités révolutionnaires de 1848. Les tendances socialistes, nuisibles à la protection, ruineraient, selon sa thèse, l'agriculture et l'élevage, et il lisait sans fin des articles de fond du Moniteur de la Boucherie, collectionnés depuis cinq ans.
Soutenus par M. Desréaux, les Alsaciens et les corroyeurs voulaient la guerre immédiate. Président de la Ligue des patriotes, l'homme un peu obèse, bien coiffé, dressait fréquemment son torse sanglé dans la redingote correcte afin d'exiger du Parti National des garanties pour l'honneur de la France. « Nous attendons qu'on relève le glaive brisé de la patrie, et qu'avec les tronçons, une arme nouvelle soit forgée qui rende aux fils des volontaires de 92 leur auréole de gloire et la splendeur du drapeau... »
Il disait ça, le gros homme, en frappant de toutes ses bagues le bois fruste de la table. Les bajoues mollasses tremblaient au son de ses paroles. Une émotion abaissait ses paupières aux mots de France, de drapeau, d'honneur... Et l'assistance frémissait, bondissait, applaudissait. Le voltigeur faisait le geste d'enfoncer sa baïonnette. Les pauvres saisis par leur haine obscure réclamaient un drapeau, le général au cheval noir, désireux de
venger enfin sur quelque chair, et sans le déshonneur deia prison, les misères de l'éternelle servitude.
Avec une peine énorme, Dessling et Liverdun évitèrent lé ridicule d'envoyer au général une adresse lui demandant qu'il s'engageât « à prendre, devant l'Ennemi, une attitude conforme aux désirs sacrés des patriotes » .
Cependant, tous deux s'intéressaient à voir la douleur du peuple s'exaspérer jusqu'au désir de meurtre. L'Ennemi, pour ceux du comité, l'Allemand était celui qui les contraignait à subir les labeurs, la saleté du logis, la morgue du patron et la hideur des hardes. Du moins la guerre leur promettait une sorte d'exaltation où ils reprendraient leur importance de bêtes fortes capables de triomphe.
Bérats et les mécaniciens du chemin de fer s'opposaient discrètement ; mais, par politique, ils s'abstinrent de parler à rencontre, sûrs de succomber sous le mépris général.
Même, pendant les* excursions à la campagne, Dessling exhiba danâ les cabarets le voltigeur et son vieux paletot vert illustré de médailles. Et cela faisait beaucoup pour le nouveau Parti. L'honneur tiré des vieux meurtres engageait les hommes à croire.
Le socialiste dut fraterniser avec M. Desréaux. Il accepta de dîner à la table de ce veuf. On servit le café dans des soupières et des saladiers minuscules, débris d'un service de poupées en usage autrefois pour la fille devenue grande. Avec ses tresses énormes et ses yeux d'eau sans regard, elle semblait une mariounette de claire porcelaine. Par convoitise pour l'héritage que l'avare accumulait, les lieutenants de hussards chevauchaient sous les fenêtres. Elle marquait du dédain envers quiconque ne portait pas le dolman bleu.
Aux cigares, M. Desréaux apprit que son invité se rendrait le lendemain dans un bourg où l'introuvable Ludovicus Bax possédait une distillerie. Cette fois, Dessling pensait l'atteindre à l'improviste et le cercler de questions péremptoires. Aussitôt, le veuf le chargea d'un journal dont un article souligné de bleu inquiéterait le spéculateur. Cela économiserait un centime. Il le dit en plaisantant. Mais on remarquait trop le bout de fil retenant, à la place d'un cordon en soie, le binocle du chauvin. L'on contait aussi comment il louait cher à la Ligue, pour les exercices du corps, un hangar situé en dehors de toute voie commerçante et qui n'eût pu, hormis les patriotes, attirer de preneur.
Le propagandiste dut connaître bien des bas-
sesses. Mais il savait. Rien ne le révolta, ni la fuite de Ludovicus Bax évitant un entretien précis qui l'eût engagé pour ou contre le général, ni l'ignominie des étudiants soudain coiffés de bérets en velours et descendus, le soir, par la ville en longs monômes de protestation contre la poussée de justice, sous le mensonge de combattre la dictature.
La voiture le roula dans les paysages blancs, sous les ciels gris. Aux villages des hauts-fourneaux, il portait la parole d'espérance devant les braises pétillantes et les barres de feu. Liverdun suait et tonnait dans les salles de taverne pour un public de forgerons aux yeux avides. C'était partout une foule en haillons bleus et dont le minerai avait rougi les mains, les figures. Les hommes avaient pris la couleur de la terre.
Leur haine de l'Ennemi allemand se justifiait peu à peu à l'esprit des apôtres. Plusieurs propriétaires de forges, de distilleries et de soudières étaient des hommes aux noms germaniques parvenus à l'étape française de l'exode israélite. Avec les capitaux amassés par les crédits ouverts jadis au paysan de Poméranie ou de Mecklembourg, ils venaient en ce sol riche édifier leurs usiaes dévoratrices de vie et de force. P.is un marteau ne battait, pas un alambic ne bouillait, pas un volant ne tournait, que ce ne fût pour la gloire de David.
Gugenheim, le publiciste de la race reine, suivait les apôlres. De manières exquises et confraternelles, il leur demandait la lulle courtoise. Ensemble, ils iraient dans les réunions populaires et présenteraient les deux avis. Le peuple choisirait.
D'abord, il charma, svelte.et fin, plus agressif pour Liverdun. Le pied-bot et la tenue modeste excitaient l'insolence du montreur de louis. Les poches opportunistes en étaient toujours pleines.
Mais, aux premiers essais de son éloquence, les forgerons empoignèrent un banc de cabaret et le lui lancèrent au ventre. Les socialistes le dégagèrent malaisément de la masse furieuse, des têtes tendues, des bras enchevêtrés. Six patriotes, sortis un instant, revinrent avec une grosse pierre et une corde : « A l'eau 1 à mort ! »
Au bout du fleuve vert roulant ses eaux furibondes, ce fut une mêlée sur la neige. On accourait du village proche avec des bâtons. Les faces blêmes des révoltés hurlèrent la vocifération d'un seul corps à cent pieds, à cent poings, s'efforçant de tourner Dessling et Liverdun qui protégeaient la retraite du confrère jusqu'aux berlines. La fureur s'exaspérait, aussi forte que le «pan» des marteaux sur les enclumes et les sifflets des générateurs.
Enfin, la voiture l'emportant diminua sur la
perspective de la neige, passa le pont du fleuve, se masqua d'un rideau de peupliers nus.
Dessling revenait, le cœur chaud, de ces expéditions. Il eut les enthousiasmes du savant qui découvre la nature du phénomène et la cause des cataclysmes cosmiques. Il auscultait le souffle du peuple, touchait les apostumes et les chancres. Cette obscure haine toujours près de surgir aux membres des prolétaires, il la connaissait maintenant comme sa sœur vigoureuse.
Il tenait la raison des guerres et des courages, des sacrifices héroïques. Souffrant d'une cause indiscernable pour son imagination aveugle, le peuple, parfois, se ruait sur l'adversaire, avec la rage de ses tourments séculaires, de sa faim, de sa soif, de son humilité obligatoires. Une force tangible, objective se dressait enfin pour sa fureur, après tant de misères le heurtant par des mains invisibles.
Il se levait alors, sur un refrain belliqueux, content de faire jaillir sa haine, sa grande haine qui torture son corps impuissant.
Alors, chaque soir, l'apôtre attendit en extase que se levât vers lui la ville blanche, et, chaque matin, il l'allait voir sous sa neige fraîche, avec les cinq pointes de ses faubourgs où peinaient la parole torrentueuse de Liverdun, la ténacité savante de Bérats, la démonstration scrupuleuse du cou- I. il
peur de viandes. L'huissier Yioleltenelui semblait plus grotesque de son moignon habile à soutenir le portefeuille de molesquine ; mais il parut le fils de ces juristes romains qui arrêtèrent la barbarie des Francs et composèrent, entre vaincus et vainqueurs, le concordat d'une patrie sur laquelle la vieille ville des Guises avait pu s'accroître autour de la cathédrale, au bord du fleuve, en multipliant ses demeures à pignons, en creusant ses fossés de défense, en élevant ses portes aux lourdes maçonneries protectrices et farouches.
Lorraine, lui, demeura le seigneur des siècles à peine défunts, que les encyclopédistes et Gagliostro séduisirent. Déposant les armures de sa race, il avait rêvé sur l'harmonie des mondes l'amour mutuel des humains, et le secret des religions qui apprennent à mourir heureusement. Ainsi s'était construite la ville des gracieuses arcades et des portes enguirlandées par les moulures fines, lieu frêle de fête où l'on attend, parmi d'agréables devis, le départ pour un décor plus sérieux.
Mais la horde des corroyeurs, s'agitant avec des envies de lutte, le troublait autant que les durs yeux bleus de la belle Anne. Une nuée aussi celait la signification de leur être ; et il tremblait en pensant aux yeux divins du visage de perle, aux cris fous des hordes sombres.
Ah ! la fille et la ville lui valaient une terreur pareille, un bonheur pareil. L'une et l'autre allaient-elles l'engloutir ou l'aimer ?
Et il se comprenait tout à coup esclave du destin rapide. Un stroom d'humanité vibrante l'avait pris dans ses tourbillons. Il visitait les ondes giratoires d'une eau singulière; le gouffre l'hypnotisait de son mouvement, de son ombre.
Il pensait à cette servitude où le tenait le mystère nouveau des foules, en relisant un matin les télégrammes que Jack Lyrisse lui envoyait si souvent :
« Je vous aime, Dessling, beaucoup. Cette idée de vous le dire me vient à un moment oii une douleur aiguë m'a rendu plus présente votre âme vacante. D3 là-bas, ouvrez-vous en asile... »
Un autre :
« Dessling, soyez heureux I... Je viens de voir un incomparable midi sur la Seine, au Trocadéro. Avant de me mettre à table, je vous envoie mon désir de vous savoir aussi content que moi... »!
D'autres, en masse, s'accumulaient sur le pupitre, expédiés d'un bureau, d'un autre, au hasard de l'heure, des promenades, des courses, pour prouver à Dessling qu'entre toutes les occupations de la vie, r/lme de Lyrisse ne se détachait pas un instant de lui.
« Oh I se dit Dessling, comment cet ami s'effaçat-il autant de ma mémoire ? Il a passé, semant en moi du bonheur. Je l'omets dans mon cœur ignoble. La flUe et la ville s'emparent exclusivement de ma foi... »
Ce matin-là, il avait fallu, pour y penser, que, dépliant le Figaro, un.article de tête intitulé : Une idée nouvelle de Dieu l'eût frappé. On y célébrait le mérite philosophique de Jack, dont la conférence d'inauguration avait emporté l'assentiment du public parisien et de la presse étrangère. On annonçait dans un écho que le théiste admirable conférencierait bientôt par toute la France, à Bordeaux, à Lyon, à Lille, à Saint-Epvre, où il se rendrait pour les fêtes de la commémoration de Jeanne d'Arc.
Dessling eut une honte de sa froideur. Quelle attitude prendrait-il? Il se jugea criminel. La honte le terrassait. En un instant, il fut au télégraphe et adressa ses félicitations, ses assurances d'amitié, son espoir d'une entrevue prochaine.
Trois heures plus tard, il recevait une réponse enchantée. Oui, le succès était grand pour Lyrisse. Que Dessling l'aimât un peu.
L'image d'Odette/de Weed, de Cœsarès, cyniques ou faux, asservis à l'instinct et à l'ambition, passèrent sur la mémoire du visiteur comme une chevauchée fumeuse de sabbat.
Mais, au soir, descendant avec le crépuscule, du mont des Riches, il tressaillit trop d'avoir revu le soleil luire sur les blancheurs de l'étoile pour ne pas retourner vers le visage de perle.
Sans doute, Anne l'avait pressenti. Elle l'attendait en penchant son sourire à la rampe supérieure, son sourire de sang et le mystère de ses yeux-dieux. Pour la première fois, elle le toucha de la main. Une pensée froide le traversa pendant qu'il frémissait, une pensée subtile et glaçante, indicible, extérieure, évidemment en course pour traverser toutes les planètes à cette seconde-là.
Et, parce qu'il la regardait avec l'émoi d'une bête égorgée, elle lui murmura : « Vous avez une chose à me dire, n'est-ce pas, une chose ?... Edouard Dessling. — Ne me la dites pas ici, mais ailleurs, oîi et quand il vous plaira... ailleurs... »
Au hasard, il lui indiqua ce point du mont des Riches oij l'on apercevait entière la ville aux cinq pointes.
Gomme le chant gaulois de ralouelle, l'allégresse de la cité lorraine monte sur le ciel vague avec les voix des cloches.
Les clartés des drapeaux papillotent à tous les pinacles, à toutes les tours, à tous les balcons de la ville, plus vive après ces jours de glace immuable.
Au loin, l'horizon de neige semble le sol d'une planète autre et qui serait uniquement d'éclat froid.
Du nord riche au sud populeux, de l'est pieux à l'ouest pauvre, les cloches s'appellent, les sons volent.
La cité se transfigure, ainsi que Notre-Seigneur sur le Mont-Thabor. La voilà blanche, blanche, et pleine de joie matinale.
Les fenêtres s'ouvrent ; les volets claquent. Der-
rière les vitres, les foyers flambent pour les pieds nus clés petits enfants. Un canon tonne.
La clameur lourde roule et s'éploie. Les escadres de pigeons tournent en plein bleu. De la terreur a passé sur les oiseaux, dans le cœur des fillettes. Mais les gamins essaient des pétards au bord des ruisseaux.
Les berlines officielles dansent sur le pavé, et l'argent de leurs grosses lanternes s'irradie merveilleusement.
Dans les casernes, les tambours se talent. Il y a de l'alfluence sous les savonnettes de cuivre pendues à la porte des coitleurs.
Et les cabines aussi des chalands, les cabines grises et vertes, s'éveillent le long du canal figé. De minces fumées se haussent entre les fins mâts de sapin, se haussent, s'épanouissent vers le disque blond du soleil ; s'évanouissent.
A la gare, les pilastres de fer se fleurissent de trophées tricolores. Les initiales de Jeanne d'Arc resplendissent en or sur de grandes franges de verre. On achève un arc triomphal avec des branches de sapin pour le salut au train ministériel.
Le bronze de M. Thiers luit en noir. Distinguent-ils vraiment les ruisselets rougeâtres du sang de Mai, les prolétaires qui contemplent la tête de hibou et la redingote du bourgeois? AtFermis
dans les hardes du dimanche, ou blottis sous leurs pèlerines à capuchons, ils mesurent avec le souffle des pipes la grandeur de l'homme court.
Le canon tonne pour la seconde fois. Les pigeons se lèvent des églises.
Ils se lèvent et planent au-dessus de Dessling, attendant, sur*le mont des Riches, la présence d'Anne. Pour lui, l'heure pleure d'être passée.
Rouges et bleus, déjà gantés de coton, des soldats se hâtent.
Si elle ne venait pas... certes, les nerfs douloureux s'étireraient jusque la déchirure de l'être, car la surprise du bonheur l'exalte autant que le firent ses rares enthousiasmes pour la foule historique, ses quelques révoltes agies contre la force immédiate.
Sa désillusion l'anéantirait. Ivres d'amour, ses yeux se- troublent comme dans le délire des idées entraînantes, comme aux instants de la rage civique.
De cette comparaison, traitée par son esprit, à la minute même où tarde l'archange noir, il s'épouvante. La contradiction de l'analyse et de son impatience le désole. Il se croit une monstruosité. Il lui faut retourner son regard vers la perle étincelante de la cité pleine du ronflement des tambours.
Pourquoi ne surgit-elle point de la ville, selon sa promesse, la fille?
Il larmoierait de ses yeux ivres. L'angoisse gonfle dans sa gorge. Vraiment, les larmes lui vont-elles venir aux paupières? Depuis des temps, il ne les a pas connues. Elles viennent et brouillent la splendeur de l'étoile étendue à ses pieds. Les cloches alternent pour secouer leur joie dans sa peine.
« Oh ! pense-t-il, que je l'aime !... Je l'aime plus que l'autre, celle aussi dont la rigueur me valut des sanglots. Alors, je ne pleurai qu'après le désastre. Cette fois, voici les larmes avant les espérances... »
Le canon tonne. Les flammes des drapeaux se tendent au vent. Il y a des semis d'hommes sur les places ; et des cavaliers qui montent vers la gare, la lance haute, les casques bien polis.
« Et l'aimant, j'éprouve la sensation même, Tangoisse rageuse qui me lança contre les troupes, dans les manifestations ouvrières, la même qui me porte à crier ma foi splendide, devant les volontés contraires. Je lutterai donc aussi contre sa beauté... Déjà, la crainte m'étrangle et me tord... Si elle ne devait pas venir, pourquoi ce jeu terrible de moquerie? Sûrement elle recherche le spectacle de la douleur virile. Pascal porte le
fi.
masque d'un qui endurerait. En échange d'un droit conjugal encore futur, l'oblige-t-elle à subir sa papillonne, fardant d'une théorie paradoxale la patience imposée?... Quelle mauvaise force !... »
A ses pieds, la ville ne cesse pas de luire dans la transparence de l'air. Blanche, elle va mourir vers les campagnes plus uniformément blanches et brillantes. Sur le quartier ancien, la cathédrale sonne, pavoisée, vieux cœur en fête; elle montre mieux sa dentelle et ses voix d'airain. Les rues les plus vivantes s'enroulent autour d'elle ; celles qui se déroulent sont moins riches en drapeaux, en mâts rouges, en splendeurs. La place du Roi flambloie aussi de cent couleurs dardées... et cela se prolonge par les voies droites, par tout le centre de rétoile jusque les constructions de la gare et le sifflet des machines.
La trace de la fête se perpétue vers le Mont des Riches par l'escalier de fer et les passerelles suspendues qui gravissent la pente du remblai. De marche en marche, les trophées tricolores, les mâts rouges, les ifs de lampions, répètent la gaieté centrale du vieux cœur liturgique. Avec elle, Anne apparaît enfin, haussant de sa fourrure la grande perle du visage balancée selon le rythme de son corps aux cuisses longues ; et la traîne arrondie couvre les degrés d'une fin indécise de soie-
Ils s'accueillent, et puis s'égarent vers le miroir du canal, sous les peupliers alourdis de givre. Leurs yeux chantent; les bouches ne murmurent même pas.
Rien de leur plaisir silencieux ne percevrait les essors de musiques militaires qui éclatent sur la cité, ni les cadences des bataillons au pas.
Maintenant sur les places, aux angles des rues, les tavernes bâillent. Leurs enseignes d'or étincellent, avivées par les frictions des sommeliers. Les poêles commencent à rougir au milieu des salles de buveries. Les voisins échangent les santés du premier verre matinal.
— Oui, oui, assure l'huissier Violette, fier de sa chemise blanche et de son paletot rebordé; le sang de Mai a rougi la statue de Thiers dès l'aube. Allez voir, tous. C'est la fête delà justice, celle de la bonne Lorraine qui chassa les usurpateurs. Gomment voulez- vous, vous autres, que la statue ne rougisse pas un tel jour? Videz vos verres et allez voir. Vraiment, le bonhomme est plus rouge que ce vin qui dort dans la bouteille à dix francs soigneusement enfumée par le patron... Ah ! ah ! ah ! les bourgeois ne voleront pas toujours.
Et il jette sur la table sa pièce d'argent en faisant sonner l'aloi.
— Monsieur Violette, Monsieur Violette... laissez
le gouvernement tranquille! ... Vous avez trop bonne mine pour vous plaindre. Tenez, voilà votre complice, le farouQhe Liverdun... Regardez plutôt les drapeaux comme ils habillent la vieille cathédrale ! Ils donnent des claques aux monstres des gargouilles, à tout l'enfer des calotins... Un vermout, Monsieur et vous aussi, Monsieur Liverdun?
Le yin d'or glisse du flacon dans les verres... A travers la buée des vitres on voit courir les petites filles de la procession, en gazes raides, le nez rouge de froid, et qui élèvent de beaux lys de mousseline.
— La statue du père Thiers, hurle Liverdun, de sa tête hérissée, elle sue le sang ! Elle rend le sang de Mai par tous les pores, je vous assure.
Les détonations se précipitent. Les pompiers courent vers le lieu de ralliement. Pour mieux se hâter, ils tiennent à la main leurs grands casques aux chenilles pourpres.
— En route, dit Liverdun. Vous venez, Violette? Soyons les premiers au rendez-vous. Nous marcherons en tête du comité, derrière la Ligue des Patriotes. Et l'on verra un peu s'ils osent nous écarter du cortège.
Ils sortent. A la fenêtre, une jeune femme se gante de gris-perle.
Elle admire les hautes palmes d'or surmontant le pennon qu'arbore la troupe des étudiants aux bérets plats. L'un désigne Liverdun, Violette. La troupe d'un seul cri les accable : « Conspuez... conspuez... conspuez! »
La clameur s*exhale des gorges jeunes, scandée avec une insistance de taquinerie écolière I... Pour appuyer la mesure, le pennon violet danse au bout des bras des porteurs.
Avec des mines de dégoût, Liverdun continue de boiter, tandis que Violette s'avance au bord du trottoir, étreint plus noblement le portefeuille de molesquine et, le chapeau levé, déclame...
— Allez plutôt étancher le sang, là-bas, sur le bronze de votre maître...
Les huées jaillissent, sans autre réponse, et la troupe cabriolante reprend sa route, tourne la rue, forte en cris, sous la double palme d'or.
Les berlines officielles repassent au grand trot. On distingue, au fond, les simarres écarlates des magistrats. Les chevaux de l'escorte glissent ; les cavaliers éperonnent. Des messieurs que les fourrures apparentent,aux bêtes, essaient des enjambées prudentes par-dessus les lames de glace.
De cabaret en cabaret, et chez les coiffeurs parmi les têtes savonneuses que l'on rase, la nouvelle du miracle sanglant se propage. Elles la con-
lent, ces femmes descendues chez la fruitière, tout en choisissant les œufs sur la corbeille pour l'omelette du déjeuner rapide. Par grands gestes, les gamins se la confient entre les jets de feu des pétards.
Les crieurs de journaux l'ajouteraient aux hululements de leurs cornes annonçant l'exacte série des cortèges et le programme des réjouissances. L'Alsacien accourt, du reste, rouge^ fou, en sueur sous la pèlerine retroussée, et son pouce rapide décolle les feuilles de V Avenir de VEst, qu'il jette, avec la nouvelle du sang de Mai, à travers les portes vite refermées des tavernes.
Peu s'émeuvent à sa voix, ou rient. Ils s'interrogent sur la Commune, chose lointaine, effacée dans l'histoire déjà et dont personne n'expliquerait bien les causes, ni même les péripéties. Que la statue rougisse, on connaît la nalure du bronze. Cependant, autour des verres la question de la révolte et du meilleur sort se traite. Des gens hardis souhaitent le général qui balaierait le présent dont ils souffrent, et qui ouvrirait un avenir qu'ils espèrent.
Les troupes continuent de monter vers la gare, rouges et bleues, le pas sonore comme la pluie, tandis que fuientles chiens tourmentés par les bruits insolites. En façon de remontrances, ils aboient.
Mais d'âpres clairons enlèvent l'allure accélérée de trois cents gaillards guêtres en blanc. De ses vareuses, de ses casquettes, de ses fusils minuscules, la Société de gymnastique envahit les rues. Le voltigeur de Grimée maintient la bannière tricolore toute cliquetante des médailles conquises en maints concours. Mystique, il redresse ses babines moustachues.
Sur le trottoir, M. Desréaux se drape dans sa vieille pelisse dont le drap verdit. Le coupeur de viandes, que solennisent un haut chapeau et une redingote huileuse, tend son torse à cause de la boutonnière historiée d'un insigne vert pâle. Cent patriotes emboîtent le pas, arrière-garde de complaisance, qui raille l'obésité de Yauclerc, travesti en lieutenant. Le foulard autour du col, le sabre nu, froid, impassible, il mène le bataillon scolaire qui enjambe l'espace accortement.
Les rideaux s'écartent des fenêtres. En tournant leurs sauces, en agrafant leurs corsages, les femmes collent leurs fronts aux vitres des étages où pendent les étoffes tricolores, oia dansent, selon les caprices du vent, les guirlandes de lanternes en papier, jaunes, roses, aussi fraîches que la neige contre les façades noircies.
Les cabarets dégorgent leurs buveurs, parce que les clairons sonnent aux champs et que le canon
brise l'air, sans cesse. On se crie que les ministres arrivent.
« Compagnie... halte! » commande Yauclerc, dans la cour de la gare, et du doigt il mesure sur les ventres des bambins l'étreinte du ceinturon.
Rouge et noir, le mail-coach de Ludovicus Bax s'érige par-dessus les haies de baïonnettes et les rangs de l'infanterie. Il porte une floraison de belles dames : Odette Lyrisse, Béatrice Reuss, des invitées. Le paletot en drap blanc d'Odette la distingue autant que les deux petites ailes d'or ouvertes sur sa chevelure rouge. En manteau de velours sombre, la tête couronnée d'une sorte de diadème, Béatrice Reuss impose son profil impérial aux gens de la foule qui bourdonne.
Très nerveux, Jack écarte les plaisanteries de Ludovicus Bax, et interroge avidement, sur l'auditoire probable de sa conférence, Dessling encore ébloui de sa chance amoureuse. Depuis une heure à peine, Anne l'a quitté pour recevoir à la cathédrale les demoiselles des Églises Pauvres...
~ A Bordeaux, il y avait eu une fuite de gaz dans la salle ; je me sentis la gorge râpeuse tout de suite. Quel supplice, mon cher ami. Je ne me suis pas arrêté, cependant... Le succès fut immense... Je vibre à mon tour, Dessling, de la folie du triomphe... Pourquoi m'ôtre moqué de Gœsa-
rès?... Ah I vraiment, pourquoi? Cette idée de Dieu m'attire, en dehors du succès, par sa logique... sa lumière... Une révélation... Un coup de la grâce...
— Voici le train, interrompit Ludovicus...
Le trophée tricolore de la locomotive se distingua dès la voûte du tunnel, grandit sur les rails parallèles inflétîhis dans la neige. La Marseillaise s'élança des cuivres militaires. Au pas de course, la Société de gymnastique courut le long de la voie, ses clairons en fanfare.
A la tête delà presse, lesvelte Gugenheim assurait son binocle et préparait une paperasse de bienvenue. Ceux du Conseil municipal entrouvrirent leurs paletots sur les cravates blanches. Un disque rouge tourna.
Du haut du mail, le duc de Lorraine reconnut le socialiste Bérats dans l'homme qui faisait le signal de la voie libre, avec un drapeau roulé. Il le montrait à Dessling, plus curieux de voir les essaims de peuple assis sur les passerelles de fer. D'autres occupaient les marches du haut escalier, derrière la double palme dorée des étudiants hâtifs déjà pour l'ovation.
Parmi la masse indécise, un homme, l'Alsacien, se démena soudain, cria ; « Vive le général ! » et une rumeur ondula à la crête de la foule. Les musiques officielles, les protestations de la jeunesse
universitaire ensevelirent les bruits de révolte.
« Le mâle! » lit Odette serrée contre Dessling qu'elle assiégeait de forts parfums et de sa chaleur de femelle. Elle indiqua l'Alsacien aux prises avec des étudiants et la police qu'il refoulait à grands coups de poing, seul sur une marche balayée par sa force de tout manifestant opportuniste...
Dessling confirma pour la dame la bravoure ordinaire du héros. Poussé par elle, il dut saisir la rampe de la banquette, par peur de choir.
— ■ Dites donc, leur murmura l'ironique Béatrice; c'est de la passion, c'est dn crime!.. Odette, ma chère ; prenez garde, on va voir...
Et elle porta sa face à main vers ses yeux pour contempler la lutte dont TAlsacien, demi-vainqueur, put s'échapper.
Roulant sur des fumées basses, le train ministériel s'engouffra dans la gare. Vers les portières ouvertes, s'empressèrent les soldats aux épaulettes d'or, les gens à cravates blanches, le svelte Gugenheim, les chefs de gare aux casquettes levées. Sous le toit de verre, la machine siffla, les hommes d'équipes s'agitaient.
~ Oh ! mon frère! là-bas... Le roublard ! Il a su se faire offrir une place dans le train ofûcieL.. Voyez donc, annonçait Béatrice en trépignant sur
l'impériale du mail. En effet, derrière le ministre, monsieur corpulent à longs cheveux gris, on aperçut le monocle de Gœsarès et son pardessus bleu, vaste comme une cloche. Sur le marchepied du wagon, il domina la presse départementale, ceux du conseil, les chamarrures du préfet.
Evidemment plus magnifique que le ministre, il le cachait de son insolence, semblait recevoir pour lui les hommages affolés des corps municipaux. De la main il salua Vauclerc, rouge, immobile, le sabre toujours nu, à la hanche.
Cependant le ministre passa entre les chapeaux levés. On le revit hors la gare, rond comme un œuf, avec une tête d'artiste de brasserie. Là, sous le péristyle, son bras étendu invoqua, pourl'exorde d'un bref discours, le bronze voisin de M. Thiers^ libérateur du territoire.
Le soleil tout pâle marquait alors fort bien les maculatures sanglantes du métal.
Dessling espéra des murmures populaires. Sous le piédestal, il reconnaissait Liverdun, l'insurgé de 1848, puis la Ligue entière des Patriotes au port d'arme, avec son voltigeur couvert de décorations et de médailles. Le coupeur de viandes, rouge de froid, faisait bonne contenance sans pardessus. M. Desré§iux précisait à gauche son sourire spirituel de vaudevilliste applaudi parle boulevard.
Le ministre, séduit par tant de bonnes mines, se tournait vers leur groupe en négligeant Yauclerc et ses bambins.
Un moment même, la grave attitude de Violette et son portefeuille de molesquine parurent attirer plus spécialement ses sympathies. Ce fut à l'huissier révolutionnaire qu'il adressa la louange du grand citoyen qui avait su faire, en une période troublée, respecter par l'ennemi du dehors et par celui du dedans, la Patrie et la loi.
Alors l'huissier, tendant l'index de son bras normal, dessina un signe de dénégation si énergique que la verve officielle en fut presque interrompue. Le ministre hâta ses conclusions, tourné cette fois vers le sabre nu de Vauclerc, les acclamations des étudiants et les haies d'infanterie, plus impassibles.
L'attelage de Ludovicus Bax reprit immédiatement le trot pour couper par les rues de travBrse, la place d'Armes, tandis que les berlines de la Préfecture descendaient les grandes voies garnies de troupes et balayées de toutes neiges.
Les quatre chevaux allaient mollement sur les boues du dégel que la permanence du soleil déterminait. Ludovicus, très droit dans le long pardessus d'usage, les genoux sous le plaid plié en quatre,
maintenait habilement, au bout de la quadruple rêne, la course hésitante des bêtes.
Il commençait à pleuvoir parles gouttières et les branches des arbres nus. Les musiques se succédaient dans l'espace, plus fortes à des coins de rues, ou mêlées aux salves des pétards. Les chiens restaient assis aux seuils des maisons, non sans inquiétude.
Du haut de l'impériale, les hôtes de Jack Lyrisse apercevaient les poulardes cuisant dans les entresols, les petits qu'on débarbouillait, malgré leurs larmes, pour les galas de l'après-midi.
Odette s'était remise auprès de Dessling, dont les nerfs, déjà tendus par la promenade avec Anne, s'exaspéraient voluptueusement auprès de cette chair odorante et facile. Il songea clairement à la posséder, le jour même. Serrés sur la banquette où se tenaient encore le duc de Lorraine et Jack, leur intimité se chargea d'eftluves. Elle lui assurait que Ludovicus Bax allait s'offrir au général. On avait espéré que, lors du voyage à Tours, le chef du Parti national pousserait, jusque Saint- Epvre.
Le faiseur de bières, alors, se fût sûrement donné. D'ailleurs, il irait aux victorieux. Or, le succès des révisionnistes gagnait le pays. Elle lui mit aux yeux ses lèvres gercées — tout le bouquet
de sa figure charnue éclose dans le collet de drap blanc à grosses coutures extérieures.
Quand ils débouchèrent sur la place du Roi, les corps constitués n'avaient pas encore dépassé les grilles qui la ceignent de toutes parts; mais, à l'entrée de la vieille ville, un dais de velours riche étalait delà magnificence liturgique. L'évêque de Saint-Epvre et Mgr de. Palmyre allaient y prendre place pour la réception des ministres.
— Voyez, dit Béatrice, quel chic ces gens d'église! Les dentelles des enfants de chœur valent bien mille louis; et ces robes rouges sur la neige...
— Sont-ils mignons!. Les jolies têtes d'éphèbes, vraiment, avec leurs petites calottes d'écarlate...
— Oh! les orgues ! fit Jack.
Elles éclatèrent pompeusement.
Ce fut une ascension mélodieuse et puissante, échappée de la basilique, dont les dentelles de pierre parurent frémir. Les gueules monstrueuses des gargouilles bavaient la salive du dégel.
— Tenez, dit Lorraine, sent-on bien, à ce moment, ridée des maçons qui construisirent la cathédrale! Regardez comme elle se hérisse de ses deux tours, de ses pinacles, de ses clochetons, de sa flèche légère vers le soleil, vers le grand Agni, le feu créateur des cieux adorés par les âmes des
temps primitifs... le feu subtil des fluides qui nous recueillera, morts.
— Et sous les vitraux, ajoutait Jack, il jette toutes les couleurs du prisme, de la lumière une, décomposée, le symbole de Dieu diversifié sous les apparences du monde...
— Vous ajoutez beaucoup, messieurs, à Tari des maçons, ricana Ludovlcus...
>— Et vous, dit Béatrice, à l'art des poisons...
L'énorme affiche de la Bière-Bax s'épanouissait sur un pan de mur, avec sa femme blonde versant la chevelure dans la bouteille nationale...
Il ne put répliquer ; un agent de police demandait qu'on alignât l'attelage derrière les troupes. Il dut rassembler les rênes. Les valets descendus prirent les bêtes aux mors, les forcèrent au recul, dans le bruit des glissades et des fers retrouvant le pavage, après la neige en eau.
. Autour du bruit les badauds accoururent, ravis par les gants rouges, les houppelandes jaunes, les chapeaux de soie bien lustrée que les serviteurs des chevaux gardaient intacts malgré leur empressement. Et de pauvres femmes conduisirent les gestes mal éveillés des enfants assis sur leurs bras vers les reflets de vie s'assemblant aux panneaux laqués du mail. Des sons informes sortirent des
bouches infantiles et glaireuses, pour la joie des mères.
Ludovicus les impressionnait comme un roi. Le doute de savoir s'il était un riche ou un cocher ajoutait du mystère à leur admiration. Béatrice le remarqua tout haut.
— N'importe, répliquait Ludovicus ; dans les deux cas ils ne se trompent point. Je mène.
Cependant, l'espace demeuré sur la place entre les haies d'infanterie et les fleurages complexes, les grilles aux lanternes couronnées, se combla de foules revenues de la gare. Il y eut une cargaison de têtes resserrée entre les baïonnettes et les hautes fenêtres quadrillées de la mairie. En face, le colosse équestre, élevé sous un léger portique du siècle précédent, la Jeanne d'Arc en pierre, sembla chevaucher entre les bannières des confréries pieuses.
Les surplis des chantres se massèrent. Les orfrois, les moires, les velours rouges et pers, au bout de hampes dorées, offrirent à la lumière les visages simples de la Vierge, des saintes.
Anne allait paraître, à la tête des demoiselles de rOEuvre. Dessling attendait, repris par son espérance du matin. Il sentait de moins en moins Odette collée contre lui, et pour cela, abandonnée par Jack, par Béatrice, qu'occupèrent les dragons
de l'escorte officielle, envahissant la place vers la statue du Roi.
— J'aime les beaux hommes, moi, dit Odette... Ces cavaliers!... Eh! cet Alsacien de tout à l'heure, si terrible...
— La force vous plaît ?
— Oui, la force, l'action, la pensée aussi d'agir... Vous réunissez, vous, la pensée d'agir et la force de l'action.
Il lui sourit; il lut encore nettement, aux yeux de malice, cette envie mal contenue d'un geste obcène qui eût affirmé la convoitise du mâle et- décidé, pensait-elle, le frôleur. La main gantée en blanc sortit du manchon d'astrakan et resta ballante. D'un mouvement il évita le choc contre sa jambe, car il prévit les complications de l'adultère et les appétits probablement insatiables de la goule rousse.
Sans fâcherie, elle insista, fort aimablement; ses gros yeux riaient pour dire leur amusement de voir que Dessling eût compris l'intention de la main et qu'il s'y dérobât.
— Le ministre ! cria-t-elle.
Le landau découvert maintenant laissait voir le monsieur aux cheveux d'artiste, répétant un salut. Deux généraux, le préfet en chamarrures d'argent l'accompagnaient.
— Voici la force, la force réelle... la puissance du capital que ces hommes servent avec l'administration, protègent avec les soldats... Saluez, Madame.
— Certes, car c'est là votre avenir, ce que souhaitent vos vœux humanitaires, pas? A quoi bon des phrases entre nous?
— Je vous assure...
Mais en lui-même, il s'espérait, descendant du Mont des Riches, entre les troupes alignées, bouclées, fermes, et l'enthousiasme des musiques, pour que le visage d'Anne épousée se parât de triomphe... Il avoua cette faiblesse :
— Soit... Il se peut que je veuille être la tête du pays, la tête qui meut et qui impose aux membres sa vérité choisie, utile...
— Je salue donc l'aspect de votre désir... un peu de vous-même.
Le défllé des landaus se prolongea pour venir se ranger sous la statue du roi, dont le doigt de bronze désignait Jeanne d'Arc, son portique, la cathédrale. Du mail, Ludovicus Bax dominait, un peu railleur, les voitures des magistrats, celle de la presse on le svelte Gugenheim, affectant la courtoisie, s'empressait vers Gœsarès, aux mains pleines de mouchoirs qu'il se passait de temps à autre sur le visage. Le chérubin blond, Déotières, pré-
sidait une autre voiture de reporters parisiens, déjà tordus par le rire...
Les chevaux de louage se rangèrent posément, en une file, devant le front des dragons aux belles lances.
Après, la double palme d'or des étudiants franchit les grilles ; puis, ce furent les pupilles de Vauclerc, crottés jusqu'à la hanche et que le fou commandait d'une voix de stentor : « Tournez à droittte I » Dans un tohu-bohu manifeste, les gamins exécutèrent ce mouvement. M. Desréaux apparut immérliatement sous la bannière de la Société de gymnastique près des babines du voltigeur.
— La force... plus particulièrement... Voilà quelques muscles, cher monsieur... vos amis...
En effet, entre la première et la seconde centenie de gaillards, Liverdun boitait terriblement, la tignasse surmontée d'un chapeau claque trop petit, et l'huissier plus digne le secondait en toisant les lignes d'infanterie et les chevaux des capitaines. Le vieillard de Quarante-Huit, ombré d'un feutre, par protestation, s'accolait au moignon et au portefeuille de Violette, le gourdia prêt.
Ainsi le comité de révolte avait conquis sa place dans le cortège officiel.
— La force de mes amis : c'est la haine acquise.
répondait Dessling à madame Lyrisse ; la révolte contre tout ce que Liverdun, enfant, endura de moqueries pour son pied-bot, et l'huissier pour son moignon, et ce peuple pour l'infirmité de son cerveau qui l'asservit à la ruse des riches. C'est la haine que j'ai d'avoir souffert les réprimandes de mon père, les pensums du collège ; c'est l'espoir de représailles, la convoitise de la domination, du triomphe, et même le désir aveugle du meurtre : patriotisme. On voit aussi les chiens furieux, mordre du 1er ou du bois, désespérément.
Il pensait aux mains tranchantes de la belle Anne, qui avaient abattu d'un geste le.bonheur de Pascal, pour une soif pareille sans doute de vengeance vague, celle de la femme si longtemps esclave, par les siècles, mal libérée maintenant du pouvoir des mâles, et qui provoque la naissance de la douleur virile afin de la cultiver.
— Moi, j'aime l'instinct de tuer, dit Odette...
— Et les autres instincts aussi.
Ils se rirent, très complices.
Avec les voix pieuses des chœurs de vierges, l'essor des orgues s'éploya sur tout. Les musiques guerrières s'étaient tues. Sous la statue du roi, le ministre attendait parmi^es uniformes et des gens à cravates blanches.
Alors, les enfants de chœur quittèrent le socle
de Jea-nne d'Arc. Les lueurs des gros cierges qu'ils portaient mirent une chose pure, vivante dans l'air. On pensait à de petites ânaes.
Soudain , l'é vêque de Saint-Epvre étincela sous un dais de vieilles broderies, l'ostensoir aux mains. Et il parut un être d'élection devant la sombre, la minable allure des hommes du pouvoir. La lumière fut du côté de la Basilique oii flambaient les drapeaux, d'où se déroulait la procession, les robes écarlates, les dentelles riches, les chapes d'or, la mitre d'Orient, les hampes en métaux précieux, les vases sacrés coruscants.
— L'ombre et la lumière en présence. Le rêve et l'instinct, annonça le duc de Lorraine, le mythe persique d'Ormuz et d'Ahriman. Le bonheur illumine ceux qui savent le tirer de la seule imagination.
— Oh ! Dieu est plus qu'une imagination. Lorraine ! répliqua Jack. Sa figure perdait les rides, ses lèvres rougirent, son œil gris s'hallucinait.
« Anne va paraître », pensa Dessling. Il sentit les organes gonfler dans sa poitrine, les artères s'étrangler, sa peau blêmir.
Il se pencha sur l'épaule d'Odette qui lui barrait un peu la vue ; et perçut qu'elle passait sa main derrière sa taille pour le toucher.
La fille au visage de perle resplendissait déjà
entre les voiles noirs des religieuses, elle strictement prise dans ses bandeaux sombres, le profil de rêve, lente... Elle portait sur un coussin une petite église d'or, reliquaire gardant un morceau de l'étendard que Jeanne d'Arc avait mené vers Tennemi.
— Oh! la belle créature, dit en lorgnant Béatrice.
Le sang ondoyait dans les membres de Dessling. Pour jouir en paix de la merveilleuse apparition, il préféra saisir secrètement la main d'Odette et l'étreindre jusqu'à la fin du cortège; car cela le menaçait de singulières caresses.
Dans une même ample robe de damas noir, Anne marchait sur les roseaux jonchant le sol ; et en une seule file les demoiselles des Eglises pauvresj série d'archanges également noirs, également coiffés de bandeaux, portaient sur des coussins pareils, les écussons des villes qu'elles représentaient à la fête coramémorative de la Bonne-Lorraine. Par la pente du terrain, elles semblèrent les ombres échelonnées d'Anne, les ombres successives de ses vices ou de ses vertus, de ses mystères qui la suivaient, finies par Mgr de Palmyre bénévole, rosé, la mitre haute, levant sur la foule l'éclat douteux de son améthyste pastorale. Les cloches volèrent... L'encens fumait...
Le cortège alla.
Au profil de merveille, Dessling cherchait la certitude. La fille de silence n'avait rien dit durant leur promenade matinale, sinon que sa venue devait suffire, mieux qu'un aveu parlé. A une parole d'amour, elle avait rejoint ses sourcils méchamment. Un peu plus tard, par une contradiction puérile, elle avait posé la folle question : « M'aimez-vous? » puis à cause de la réponse enthousiaste, serré la main du jeune homme, ainsi qu'Odette la serrait maintenant, sans doute pour que les nerfs contraints pussent frémir jusqu'au cœur. Elle avait encore signifié, comme toutes les femmes, qu'il serait un ami seulement, l'ami^ l'impossible confident des théâtres ; et cela sur un gentil ton d'écolière vicieuse, qui n'y saurait guère croire, et puis l'avaitquitté brusquement, sans plus.
Or, ces brèves paroles, il les comptait pour insignifiantes. Elles lui demeuraient comme un masque de jeu, devant l'idée de la fille au visage de perle. Mais l'amant restait e*mpli d'une splendeur intense, mystérieuse, tout autre... et qui l'exaltait en joies imprécises... encore renouvelées par la présence assez lointaine de l'archange noir et des demoiselles, ses ombres successives, rangées en une file maintenant jusque le colosse en marbre de la Pucelle.
" Et il ne trouva point la certitude d'un amour, d'un vice, d'une candeur. Rien ne se définissait à ce profil de perdition, rien ne se définissait ni dans la fille, ni dans la foule, qui, malgré ses ferveurs révolutionnaires, acclamait soudain la péroraison du discours lancée vigoureusement par l'artiste officiel et poussée à la force de gestes montrant tour à tour le bronze du roi Stanislas et le marbre de Jeanne d'Arc, puis sa poitrine, lui, le trait d'union entre la paysanne héro'ique et la noble race démodée.
La Société de gymnastique entière acclamait. L'Alsacien lui-même, parce que les mots de Patrie, de République, de Gloire étaient fortement proférés, se hissait sous une des lanternes à couronne d'or pour agiter sa casquette.
— Dieu! cet homme! il est aussi beau que l'Apollon du Gapitole, voyez donc, monsieur Dessling... dit Odette.
Et la main secrète serra plus fort celle du jeune homme, le priant d'apaiser le désir suscité par la posture statuaire de l'Hercule tendu sur les rosaces de fer forgé.
Dessling s'étonnait énormément de l'approbation unanime, malgré le gourdin du vieillard et les haussements d'épaule de Liverdun.
— Ils applaudissent, expliqua le duc de Lor-
raine, la fête, les salves, les cloches, les évêques et l'armée, tout le décor, mais non l'idée spéciale de ce déclamateur. La force des symboles les enivre.
De petits enfants gigottaient au bout des bras des mères. Les baïonnettes, à un commandement, s'éclipsèrent, sur les rangs mécaniques de l'infanterie, reluirent une seconde, puis se fixèrent brusquement dans une lumière exorbitante. La procession regagnait l'église. On vit repasser Anne, sa tête miraculeuse et son corps pareil à un serpent dressé. Le canon tonna contre les voix des cloches... La file des archanges monta la pente du parvis devant le dais rouge de l'évêque in partibus de Palmyre.
Déjà la foule s'écoulait par les fonds des rues, s*essaimait vers les tavernes. Ludovicus Bax réoccupa le siège du mail et rassembla les rênes.
L'attelage parcourut vivement des avenues désertes ; franchit une porte de grès neuf, le pont du canal, enfila le travers de la campagne. Le déjeuner attendait au château de Lyrisse.
A table, dans la salle à manger noire et argent, Béatrice fit une scène à Ludovicus Bax, parce que les actions des <* Bières et Alcools » baissaient en Bourse. Elle était venue avec des notices qu'elle étala entre les raviers. Le baron la chargeait de dire leur franche pensée. Les fines narines s'essoufflaient
de colère dans le profil impérial 1... Gœsarès n'essaya point de calmer sa sœur...
— Laissons-la, dit-il à Dessling. Elle les lustige... c'est toujours drôle. Prenez donc encore du caviar...
Ludovicus ricanait. Sans une objection, il mêlait d'anchois la sauce de la carpe grande comme un garçon et que les serveurs passaient sur une planche vêtue de serviettes de chrysanthèmes humides.
« Vous avez dépensé sept cent mille francs de réclame depuis onze mois! Qu'allons-nous dire à l'assemblée générale, nous autres; je vous le demande?... Qu'allons-nous dire? Jack Lyrisse ne s'occupe de rien. Il va mettre en actions l'idée de Dieu peut-être. Ça le regarde. Le baron et moi, ça nous amuse peu, votre affaire... Vous soudoyez les journaux du gouvernement, avouez-le donc... avec cet argent-là. Vous faites de la réclame dans des feuilles de chou à huit lecteurs et vous la payez huit mille francs, parce que c'est Dennebrick, l'homme des affaires étrangères, qui dirige cette infime gazette, simple prétexte à encaisser les potsde-vin. Osez dire le contraire?... Seulement, il faut qu'on pèse, pour votre entreprise des mines de rOural, sur l'influence de M. de Giers. Nous payons de notre poche, Lyrisse, le baron, la com-
mandite des Bières et moi, votre histoire de Russie dont vous ne nous offrez même pas une part... »
Lorraine essayait vainement d'engager une conversation sur les symboles religieux et la fête du malin. Béatrice, frémissante, empêcha toute parole, l'étouffa de sa fureur. Le duc se résignait à des murmures dans l'oreille de Cœsarès, évidemment gêné, ravi de voir sa sœur attacher le grelot, et faire sentir à Ludovicus qu'on était une force. Aux élections, il faudrait qu'il passât du côté révisionniste, sinon plus de commandite. En outre, on lui lâcherait aux jambes les réclamations de l'assemblée générale...
Dessling s'émerveilla du plan combiné entre le frère et la sœur. Celle-ci sortait des fiches de son corset, interminablement; et chacune valait un reproche, constatait une fraude...
Le front de Jack Lyrii^se demeura tout plissé : ses mains velues de blond s'agitaient entre les argenteries. Il eût voulu que Dessling comprît nettement l'objet de sa conférence sur la synthèse des forces élémentaires dans l'idée de Dieu.
Mais Odette, en riant, brisa son verre d'une chiquenaude habile. Et cela fit que Béatrice se calma.
Alourdi comme de fruits jaunes par le poids des têtes attentives, l'espalier humain s'agrafait aux cimaises et aux colonnettes de la longue salle blanche, aux balustrades des galeries, -vers le fond.
Selon l'avis deCœsarès, mille invitations, distribuées aux adhérents du Comité révisionniste et à ceux de la Ligue, mêlaient, par une ingénieuse flatterie à l'égard du peuple, les prolétaires aux mondains de Saint-Epvre, venus pour entendre l'extraordinaire succès de l'hiver, la conférence de Jack Lyrisse sur l'idée de Dieu...
La tradition politique de la ville n'offrait aucun autre exemple d'une pareille franchise égalitaire. Les dames, les messieurs d'importance s'éventaient bien dans les galeries et aux premiers rangs des fauteuils, avec quelque dégoût ; mais ils n'o-
saient partir, en crainte d'avoir à franchir le jardin vivant des têtes citoyennes, ou de. déranger les ceps des corps agriffés contre les murailles. Habilement, on avait attendu, pour introduire le peuple, que l'aristocratie eût garni ses places. D'après les termes de l'invitation, les portes de la mairie avaient été closes à cinq heures précises du soir, en môme temps qu'on allumait le gaz.
Organisateur delà réunion, M. Desréaux se leva. Sa figure aimable épanouie sur la cravate blanche salua de droite et de gauche l'assistance, afin que Ton consentît à devenir silencieux. Il encouragea d'un sourire l'attente de Jack Lyrisse, fut malicieux du geste pour Odette et Béatrice, respectueux pour Ludovicus Bax, camarade pour Dessling, Liverdun, Lorraine et les principaux membres de la Ligue en carrure dans leurs redingotes noires à insignes de soie verte.
Aux pieds de l'orateur, le parterre des figures élégantes s'épanouissait, sur tiges de velours, avec des cols de fourrures : renard bleu, zibeline, martre et vison, selon le degré social. A ses voisins, Liverdun énumérait les prix, reconnaissant les marchandises du fourreur, son patron.
M. Desréaux parla. Avec la même émotion, les mômes mots, les mômes phrases répétées depuis vingt ans, il assura l'avenir du patriotisme fran- L - 31
çais. Sa main montait vers les panoplies de drapeaux tricolores, en brandissant un glaive fictif, « le glaive brisé de la Gaule vaillante ».
L'espoir glorieux du meurtre émut les poitrines unanimes. Les paupières des femmes battirent, et leurs narines reniflèrent comme autrefois devant les bras sanglants du violateur victorieux.
Au bout de l'espalier brunâtre du peuple, les applaudissements s'envolèrent avec le bruit d'une nuée de corbeaux surpris.
Les jolies marionnettes-hussardes, entourant le fauteuil de mademoiselle Desréaux, agitaient l'enthousiasme, sans que leur sourcil se crispât même sur les disques de verre de monocles. Mais elles se levaient, la croupe en saillie dans les culottes rouges, le képi flasque rejeté galamment sous l'aisselle. La demoiselle, blême et dédaigneuse, dévisagea madame Lyrisse, qui s'intérjssait trop visiblement aux hanches des lieutenants.
Dans le fond, des ouvriers se regardant, approuvèrent. Ils croisaient leurs bras redoutables prêts à férir l'ennemi lointain encore.
Quelques-uns élonnèrentpar leur attitude muette. Sur l'interrogation de Gœsarès, il fallut que ûessling les observât et reconnût l'un des typographes opportunistes de V Avenir de l'Est, un jeune homme
à barbe follette, correctement vêtu d'un paletot brun, et qui tira, vers ce moment, de sa poitrine; le corps d'un petit singe familier. Le leste animal grimpa sur l'épaule du farceur, s'y installa. Mais les prolétaires, au lieu de sourire, roulèrent des pupilles farouches et regardèrent mal le jonc fort que le jeune homme avait à la main.
Doucement M. Desréaux passait à la seconde période de son discours. Il définit la patrie : l'ensemble des idées de la race. Or, un philosophe disert, un concitoyen, M. Jack Lyrisse, augmentait tout à coup le patrimoine intellectuel de la nation. Les gazettes étrangères, allemandes, louangeaient elles-mêmes la vérité nouvelle. Yoilà pourquoi la Ligue des Patriotes avait tenu à présenter Tauteur de tant de conférences érudites. Il était le héros d'une réelle victoire admise par le rude ennemi du Rhin.
Les applaudissements s'envolèrent encore du fond et gagnèrent l'assistance des premiers rangs. M. Desréaux trempa ses lèvres dans le verre de la tribune. Le singe, sur l'épaule du typographe, se gratta. Vers Jack, les dames penchaient leurs regards, le jugeaient un peu las, peut-être souffrant, émettaient des craintes approximatives. Son teint lunaire et creusé de plis fins justifiait l'alarme des sympathies.
220 LE MYSTi:RE*DES FOULES
Gœsarès le plaisantarit, tout en se mordant l'ongle pour cacher ses lèvres ; et Jack, l'œil fixe vers le sombre jardin du peuple, examinait les fruits lourds des figures populaires avec une inquiétude manifeste de sa parole à répandre, une parole d'annonciation mystique traitant les problèmes de morale, de religion, de cosmogonie.
Evidemment, il regrettait de suivre les plans de Gœsarès. Le discours sur Dieu ennuierait ce peuple que les espoirs de lutte satisfaisaient surtout. Aucune guerre, vague et lointaine, ne serait promise, ni l'insolence ou la cruauté d'aucun ministre blâmées, ni l'égoïsme des castes riches reconnu. Gomment intéresserait-il ces yeux avides de vengeance, saillis sur les fruits blêmes de l'espalier humain agrafé aux cimaises, aux colonnettes, aux balustrades des galeries, afin de voir mieux les orateurs?
Dessling se rapprocha de Gœsarès pour lui dire comme il comprenait la malice de cette réunion.
Desréaux trop entendu déjà remporterait le succès d'estin^e, et Jack Lyrisse ayant déplu à la masse, le frère de Béatrice surgirait en sauveur, apportant la question vive, la seule, la question politique. Les sentiments s'exalteraient à son bénéfice, au dam de Jack.
— Vous croyez? répondit Gœsarès en découvrant
la lame de son sourire... Au fond, ça se pourrait bien...
Et il rit encore, l'œil parleur, complice.
Le président des Patriotes hâtait sa péroraison. Sans lassitude, il continuait de définir la patrie par d'autres phrases en essor. Maintenant il la montrait comme la famille accrue, étendue, multipliée. Donc la fraternité ne devait pas être seulement un aphorisme en désuétude, ni l'égalité, ni l'altruisme; et, vaguement, pour ne point assaillir les convictions des gentilshommes, des dames, de quelques prêtres réunis en bouquet autour de Monseigneur de Palmyre, il espéra l'avènement des théories sociales grâce auxquelles les fils de France, mieux embrassés, récompenseraient l'âme robuste de la race; l'âme mère...
«... Alors on verra se lever de nos sillons un petit oiseau qui planera dans le matin radieux, un petit oiseau bien fier... Et, sur nos drapeaux étendus, sur nos armées en fête, mesdames, ce matin-là, l'alouette des Gaules chantera très -joyeusement... »
M. Desréaux regagna sa chaise parmi les notables de l'estrade. Le boucher et l'huissier étreignirent ses mains, le voltigeur aussi, dont une larme ponctua le visage martial. Dessling s'étonnait que rémotion banale lui fît frémir les naripes et brouillât sa vue.
En lui, l'alouette ne chantait pas cependant, et il méprisait le courage des guerres, les vœux de revanche, les ardeurs du massacre ; mais le spectacle des bravos montant comme une écume à la surface de l'assistance en délire, lui exaspérait étrangement le cœur. Les yeux dilatés projetaient du fluide, et les gestes aussi saisissaient l'esprit dans une sorte d'enchantement. Certes, il se l'assura, l'âme de la foule s'irradiait d'elle.
Il devenait ivre de l'enthousiasme qu'elle extériorisait.
Mais, songeant aux misérables paroles qui avaient valu cet émoi des hommes, il s'épouvanta de céder aussi à l'évocation de l'alouette. En soimême, il portait donc, parmi tant d'âmes passantes, l'âme encore de la foule : ce que les enseignements de l'enfance y avaient apporté de l'instruction vulgaire. Au miroir vacant de son esprit, les choses les plus banales trouvaient leur reflet pour en troubler l'eau passive. Il se désola.
Et ce lui fut une nausée abominable que le souvenir chaud de l'après-midi, ce geste d'Odette l'appelant après le fumoir. Sous le prétexte de lui montrer un ivoire des Indes, elle l'avait conduit aux mansardes du château. Les vins du grand repas trahissaient le vice contenu. Il n'avait su résister à son rut, lorsque la femme rousse, feignant
qu'une épingle la piquait au sein, avait ouvert son corsage, libéré de l'étreinte des soies sa gorge énorme roulant à travers la batiste tendre. De quel sale geste elle avait écarté les dentelles, en disant: a Ça ne vous touche pas, hein ! vous êtes un chaste, vous... et ça me fait tant de mal cette piqûre... >^ Un instant il persistait dans l'examen des ivoires ; puis avec le désir qu'elle s'approchât, il demandait la provenance d'un. Demi-nue et se frottant à lui, qui persistait, elle avait pris enfin dans ses yeux le regard du visiteur, et brusqué tout parce que le rire du mâle se convulsait. Elle se l'était voué par le geste équivoque offert auparavant, et alors affirmé. En fureur brève de brutes haletantes ruées sur un amas dekachemyrs, parmi une odeur de fauve, des saveurs de lait chaud, des mots rauques, des griffures; et puis relevées en silence. Elle seule de dire : «Enfin? ça ne fut pas sans peine... » puis, de le laisser immédiatement.
Fraîche et impudente à cette heure, elle siégeait sur sa forte croupe, contre la fine Béatrice, sans même paraître s'apercevoir de son amant, qui vivait en humiliation. Elle ne le connaissait plus, mais lorgnait de sa face à main la belle Anne survenue et dont le visage de perle étincela soudain entre les chloroses de trois demoiselles del'OEuvre. Avec les cils, l'archange noir salua son compagnon
du malin qui, possédant Odette l'après-midi, avait pensé, les yeux clos,- à la fille, image de la ville.
Jack Lyrisse expliquait la conception de Dieu. Sa parole douce, un peu basse, câlina les phrases. Il immisça amicalement l'idée jusque les cœurs ; sans fougue, sans déclamation.
Il montrait l'anthropoïde élevant le travail des sens à travers les siècles, assemblant les impressions, recherchant les causes ; lui-même, simple cellule cérébrale d'un être complet, la Terre, qui évolue comme le poulet dans l'œuf. En effet, le feu primitif se coagule en minéraux, système osseux de la planète, se mêle d'eau, de terre végétale, sang et chair, de végétaux, son duvet. A la suite des transformations elle engendre l'éponge, le corail, les actinies, les poissons, les reptiles, les animaux, ses nerfs, pour atteindre, dans l'homme développé, la conscience de son effort. Avec l'humanité, la planète se pense.
Alors, par la science, elle se compare aux astres frères; elfe s'apparente et elle se différencie. Elle acquiert la notion des origines et celle de la mécanique astrale, elle constate l'équilibre mystérieux des forces agissantes, réagissantes. Elle ausculte l'harmonie. Elle entrevoit son origine, le pur mouvement, le phénomène absolu, sans apparences, l'être qui ne s'affirme ni ne se nie; l'ensemble in-
connaissable des forces... elle nomme Dieu, par la voix de l'homme, qu'il soit encore Tobscur fétichiste terrifié par l'éclair, ou le mystique de la science, guettant à la lumière des cornues bouillantes le principe un des Substances.
Jack respira. Les mains gantées s'agitèrent en bravos. Du côté du peuple, il y eut de l'hésitation. Les esprits peinaient encore à comprendre le sens des mots avant que de songer à les applaudir. La salve générale fut en retard. *
Mais l'avocat Déchoin plaisanta, par l'attitude, Mgr de Palmyre, et les trois jeunes prêtres de son entourage qui, s'abstenant de toute manifestation précise, murmuraient néanmoins des phrases approbatives. Vauclerc, bourrant de gestes son uniforme où pendait l'argent d'énormes palmes académiques, sembla dire au clergé, dont le séparaient les jolies marionnettes hussardes de mademoiselle Desréaux:* Ce n'est pas ce que vous attendiez, hein!... »
Au bord d'une galerie, le svelle Gugenheim faisait valoir son profil sémite surmontant un torse sanglé d'une redingote parfaite, et il notait d'un portemine en or, sur calepin de cuir rouge, les points du discours. Pour de grands messieurs imposants riches, barbus, Déotières s'animait en explications rapid(îs, et secouait les boucles de sa chevelure en or.
Quant à Jack, il demeura près de cinq minutes courbé contre la table, avec une pâleur plus anxieuse. Fréquemment, il encourageait son regard par la vue d'Anne, dont la face appuyée sur la pointe des mains jointes ne marquait point d'autre direction mentale que le souci d'entendre encore la parole du philosophe.
Il reprit; il dit que l'expression de droit divin ne signiflait pas dans l'esprit des anciens sages autre chose que le droit des forces fatales. Rien n'arrive, par le fait humain, qui puisse combattre la loi de gravitation, celle des éclipses, la ronde des planètes autour du soleil, la vie qui dépend en ses plus minuscules apparences de ce mouvementet delà chaleur intérieure. La science des vieux temps considérait aussi les actes des peuples, ceux des rois élus ainsi que la résultante de lois physiques immuables. Plus tard seulement, avec l'orgueil éveillé des sophistes, Vi6.ie était venue d'une révolte contre le sort, contre l'obscure raison delà dynamique universelle. Sans concevoir qu'ils dépendaient euxmêmes dans leur action neuve de la loi sociologique, ni que la transformationpromise par leur effort s'inspirait des volitions émanées du grand être planétaire, ils avaient nié le droit divin pour lui opposer le droit de la nature, le droit de l'homme; pour opposer le même au même...
A ce moment, Dessling entendit frémir la salle, Mgr de Palmyre et lesjeanes prêtres se remuèrent dans les pJissures de leurs soutanes soyeuses. A l'abri des tricornes levés devant leurs bouches, ils se communiquaient des opinions vives. Vauclerc se tourna vers le peuple, et Déchoin haussa ses épaules de géant. Au fond, l'espalier humain se dégrafait des colonnettes. Des conversations chuchotaient. Traîtreusement, Gugenheim lança, de sa galerie, un chut éclatant, qui rendit évidentes l'inattention et la mésaise.
Jack Lyrisse ne s'interrompit point. Un silence absolu succédait. Il put étaler lapartie symbolique de sa thèse, décrire comment les religions, sous leurs paraboles diverses, restaient unanimement la même ; comment les noms des dieux et les épisodes de leurs légendes ne variaient qu'à peine depuis les théurgies de Babylone et la cosmogonie de l'Egypte jusqu'à l'Olympe philosophique des Hellènes. Là, toutes les forces du monde se revêtaient de corps transparents. La science pure illuminait les temples, très positive. Avec Moïse, on avait connu le transformisme d'Hœckel et de Darwin ; avec le christianisme, issu des doctrines esséniennes et de la méditation orientale, on avait eu des symboles de métaphysique parents des conceptions les plus modernes assumées par les
Hégéliens. Ainsi le mystère de l'Incarnation, il le rappela, expliquait un simple phénomène de psychologie. La vierge mère, c'est les contraires assemblés sous la même lorme, identifiés. Elle engendre Dieu, l'absolu, parce que la seule définition de l'absolu est, en effet, ce qui ne s'affirme ni ne se nie, le phénomène pur en dehors des apparences d'affirmation ou de négation que lui prête l'intelligence humaine, limitée aux sens trop concrets.
On s'ébahissait partout, mais en silence. Seuls Déchoin et Yauclerc, revenus à Jack, triomphaient devant l'attitude inquiète des prêtres; et Dessling admira commepources esprits, cependant universitaires, cela les enchantait qui pouvait servir leurs opinions du moment, une politique sotte et mobile, ou les désenchantait si le discours contrariait leur immédiat appétit de victoire mesquine. Le souci de la logique ou la beauté des raisons ne les affectaient pas. Il admirait encore les idées de Lorraine, conquises par Jack, *en maintes conversations et déployées par celte faconde assimilatrice.
La conception d'une planète organisée et douée, pour cerveau, d'une humanité méditante ; il l'avait, lui, Dessling, énoncée à Jack Lyrisse, depuis leur entente d'amitié.
Il reconnut les thèses fines de Gœsarès dans la
LE MYSTÈRE DES FOULES l'29
suite de la conférence, quand l'orateur, s'appuyani sur la si pauvre importance de Thomme, atome cérébral du grand corps planétaire, renia la légitimité des institutions fixes, et de la sévérité des jugements. 11 ne fallait point de haine, mais de l'indulgence. « Nous haïssons trop... Rien ne vaut qu'on le haïsse... Tout vaut qu'on l'aime... Il faut favoriser la vie par l'amour, parce que la vie engendre l'idée et que l'idée mène sûrement au meilleur état social, au bonheur futur... »
Cette fois, l'espalier humain s'agita. Les têtes suspendues grognèrent leur déception ; Gugenheim, en sifflant ses chut, excita des colères... Sur l'épaule du typographe, le singe dansait. Des gens rirent avec bruit.
Mais les dames des premiers rangs, les professeurs, Yauclerc, et la Ligue des Patriotes bien disciplinée pour applaudir en faveur de l'estrade, enlevèrent les bruits dans une ovation.
Elle redoubla quand Jack Lyrisse eut achevé sa péroraison. Il conclut que l'idée de Dieu, actuellement, se transformait d'une manière sublime. Jusqu'au christianisme, elle avait été le seul symbole des forces. Depuis le Christ, on la comprenait comme une image de l'amour, l'immense amour, qu'il soit l'attraction des planètes vers les soleils ou l'humble émoi des fleurs fécondées du pollen
que secoue dans les corolles l'aile lumineuse du papillon, charrieur de baisers. Au moyen âge, et pendant la Renaissance, la lutte avait duré entre les deux principes. Les temps modernes verraient la victoire et la fin. L'amour s'étendait magnifiquement. De partout les vues nouvelles conviaient les âmes à la sympathie sociale; les mœurs conseillaient mieux l'indulgence, le pardon ; lacruauté était en décroissance ; la force encore maîtresse se devait masquer de mots fraternels pour tenir un peu de son terrain. En vain, car la science retrouvait partout la vibration voluptueuse des sphères qui s'appellent. Le Jéhovah vindicatif allait s'effacer des mémoires, et la lumière de l'agneau resplendir. La prochaine idée de Dieu s'apparenterait au culte premier du feu qui éclaire, qui vivifie les choses, qui enveloppe et qui aime... Le grand Agni de l'Orient allait redescendre et luire.
S'essuyant les mains en sueur, Jack Lyrisse quitta la table de la conférence. L'ovation persistait. Des dames larmoyantes agitaient leurs manchons ; lui, courbé, la migraine intense, disparut de l'estrade par une petite porte.
— Maintenant, moi, je vais les faire rire, dit Gœsarès, en se levant.
Les dames achevaient d'applaudir, par souci d'imiter le goût parisien ; mais les messieurs dis-
cutaientforcenément; et après une salve de complaisance, le peuple du fond se détendait les membres, parlait et riait, très heureux de ne plus se contraindre à l'immobilité, apparence d'attention.
Mgr de Palmyre et les jeunes prêtres ayant vu s'ouvrir devant Jack la petite porte de l'estrade demandèrent qu'on les laissât partir aussi. Ce fut une procession. Vauclerc, JDéchoin, suivirent les soutanes afin d'en imposer dehors par un aspect de fermes républicains réjouis d'une défaite d'adversaires, et courir la conter à la Rotonde. Mais Gœsarès cria pour qu'aussitôt la porte fût close. Anne et ces demoiselles de l'OEuvre purent cependant sortir... Dessling aussi. L'ayant frôlée, il revint à Jack effondré sur une chaise dans un cabinet sombre, près d'une bougie dont la flamme crachait. Il lui servit de belles épithètes...
— Voilà, mon cher ami... je crois à une mission, moi... Les bouddhistes, n'est-ce pas... la folie du bouddhisme parisien, voilà certainement l'annonce d'une religion nouvelle...
Le duc de Lorraine le dissuadait ; mais ils entendirent la grande voix caverneuse de Gœsarès; et, pour le mieux voir, remontèrent sur l'estrade.
Un étonnement les saisit. Gœsarès muet, devant la corbeille des belles dames auxchapeaux fleuris,
le champ des têtes rondes et l'espalier de prolétaires, gardait fixement sur sa face la grimace de Coquelin cadet prêt au monologue... Le sourire en lame de faux, forcé, ouvert, grotesque. Toutes les faces rangées dans la salle se fendirent dans un éclat de gaieté.
« C'est à vous, monsieur le singe, à qui je veux parler... reprit Cœsarès pour la seconde fois. Pendant les discours parfaits de mes amis, vous n'avez point cessé, avec vos petites mains noires, soit d'imiter leurs gestes, soit de visiter la chevelure de votre maître... Eh bien! monsieur le singe, laissez-moi vous dire que jamais je n'eus aussi nettement la sensation d'avoir devant moi une haute personnalité du monde officiel...
Gomme ceux du gouvernement, vous avez imité les gestes des vrais amis dupeuple... comme ceuxlà, vous vous êtes agité pour épurer quelque chose... ce n'était, il faut le dire, qu'une chevelure; mais le personnel du Parlement est tout aussi encrassé... Et pareil à nos Parlementaires, vous n'avez rien épuré du tout, car je gage que la tête de votre maîlre qu'envoyèrent ici les opportunistes de l'alliance républicaine demeure telle qu'auparavant; c'est, j'aime le lui dire, une vilaine tête d'espion...
Vous avez imité'des gestes; vous avez imité des
épurations, une réforme, et au fond, monsieur le singe, vous n'avez rien fait du tout... Voilà en quoi je vous^ admire. Vous avez représenté avec une verve excellente la comédie jouée, depuis vingt ans, par le régime opportuniste : vous avez triché... au jeu du peuple ! »
Dès les premières phrases du discours, une bataille grouillait autour de l'homme au singe. Les dames s'émotionnèrent. Les patriotes voulurent ravir l'animal à son maître ; celui-ci, enfouissant la bête dans son giron, leva la canne. Cent poings se dressèrent. Les têtes de l'espalier s'ouvrirent pour des hurlements. La canne arrachée parut aux mains formidable de l'Alsacien, rouge et furieux ; il la brisa. On en tira une lame d'épéequi, sur les têtes vociférantes, donna des éclairs blancs.
« Assassin ! assassin ! »
Les dames se' rejetèrent sous les tribunes, en surplomb. Violette s'élança au bord de l'estrade, agita son portefeuille, cria par-dessus la marée furibonde qu'on expulsât l'homme sans le frapper... Une vapeur de colère bleuit la salle blanche. L'assemblée vociférante grossissait en bouillons. On vit la tête touffue de Liverdun franchir les ondes d'épaules, pendant qu'un monsieur à lunettes, très blême, et vêtu de noir, agitait l'écharpe tricolore de la loi, du haut d'une banquette.
Derrière les bras étendus de Liverdun proclamant des paroles de paix, le typographe, poussé par les bourrades, passa de vague en vague, de gueules en gueules, de coups en coups jusque le tapis vert de la table à conférences où l'Alsacien en sueur jeta les morceaux brisés de la canne avec l'épée lumineuse devant Gœsarès, juge.
L'orateur ne quittait point la grimace apprise de Goquelin. Il aida l'espion à se remettre, par simulacre de bonté. On connut un jeune homme blond, pâle comme la craie, dans un paletot bossu, froissé. Du bras il protégeait toujours la minuscule tête huileuse du singe effaré en son giron.
La poussière s'élevait en nuages parmi les invectives de l'assistance, corps unique aux mille bouches de délire. Le vrai plaisir d'accabler un désarmé, de lui mettre les poings à la face se perpétuait.
Mais les képis argentés de la police commencèrent à luire, épars, à la surface des patriotes. Le commissaire brandissait son écharpe ; la foule s'écoula par les portes du fond ouvertes vers le ciel limpide et plein d'étoiles.
Liverdun protégeait la retraite de l'espion. De toutes les dames, Odette et Béatrice restaient seules affables pour l'Alsacien qui, la casquette basse, découvrit ses cheveux germains coiffant de chanvre
soyeux une face trapue, linéaire, brunie par les vents.
— Venez dimanche au château, hein ? ordonnait Odette. On vous donnera une bouteille de vieux vin.
— N'y manquez pas, surtout, ajoutait Gœsarès, le rire plein de malice pour la luxure évidente d'Odette Lyrisse. On ne vous ennuiera pas, soyez sûr.
— Certes, non, confirma Dessling, enchanté de dire ainsi mépHsamment les qualités sexuelles de la dame.
— Ces messieurs s'y connaissent, mon garçon, écoutez-les... La maison est bonne, le vin agréable et le reste à l'avenant ; madame vous recevrabien, allez.
Béatrice et son frère opposèrent l'un à l'autre le môme sourire de faux... puis se détournèrent d'Odette, d'ailleurs nullement gênée...
— Quel coup ! fit Gœsarès à Dessling et à Jack, le gaillard au singe...
— On l'aurait payé, cet imbécile, dit la sœur, pour venir ici.
— Et avec son sabre, encore...
Mais Jack Lyrisse reprochait à Gœsarès la plaisanterie d'un pareil discours : « Quel chagrin vous me faites ; quel chagrin ! pourquoi compromettre
ainsi la délicatesse exquise de votre âme ?... Gomment leur enseignerez-vous à ces pauvres gens un meilleur mode de penser, si vous abaissez à la plaisanterie grossière votre propagande?... Je suis navré, Gœsarès, navré... »
Béatrice haussa les épaules et dit ;
— Le propre des grands esprits est de mouvoir la mécanique humaine par les procédés qui conviennent et non par ceux qui plaisent.
— Ma sœur a joliment raison, répliqua l'autre en cachant dans ses mouchoirs un embarras passager.
La salle était vide. Ils s'en allèrent. Au perron de la mairie ils retrouvèrent Desréaux, Lorraine, Violette etLiverdun. Quand ils franchirent la double porte, la Place leur apparut comme une cuvette de pierre blanche oii oscillait un sombre liquide humain.
Un seul cri se développa, profond, un cri sincère d'âme :
— Gœsarès ! Vive Gœsarès I
Des casquettes furent projetées vers les flammes des lampadaires et la statue du roi.
— Gœsarès! Gœsarès!
La voix de la multitude se donnait toute dans un souffle qui s'alanguissait amoureusement sur la syllabe suprême.
— ViveCœsarès !...
Dessling sentit frémir son cœur. La beauté était saisissante de toute une âme qui se donnait, pareille à une amante franche...
— Cœsarès !...
L'élément oscilla longtemps entre les pierres blanches des palais et les grilles fleuries de lanternes à couronnes d'or.
— Cœsarès !...
Ce fut un appel de détresse, de confiance, un espoir entier de peuple. La voix semblait vouloir apitoyer, en une crainte, eût-on dit, que l'homme ne voulût pas condescendre à la sauver...
— Gœsarèsl...
La police brutalisa. La cavalerie commença ses ruades dans la masse noire. Le cri se prolongeait. Un moment, il fut aussi fort et aussi doux à la fois que la grande plainte des flots, par les nuits calmes.
— Cœsarès !...
Mais les casques se multiplièrent devant les grilles bien ouvragées. Les lances des dragons se haussaient, s'abaissaient.
S'avançant, Liverdun voulut crier quelque chose. La voix de souffrance lui répondit d'abord :
— Cœsarès ! ! Cœsarès I !
Les chevaux creusèrent des remousdanslafoule.
Les gendarmes abattirent leurs poignes au milieu des vagues noires...
— Ah! dit Dessling, voici la force, et la prison, les juges, les jours sans pain. Après la géhenne... la justice...
(( Courage, mes amis, clama soudain la gorge caverneuse du dilettante, un peu blêmi cependant. Courage I nous triompherons... »
Une rumeur confuse, énorme, s'épioya sur le lac d'hommes, monta jusque la clarté céleste de la nuit, et puis, aussitôt la chose se rythma en un couplet de chant révolutionnaire.
Refoulée par les chevaux et les poignes des gendarmes, l'eau humaine repassa le barrage des grilles et noircit de son grouillement les rues montantes.
Du perron à balustres, ils la virent qui écumait, battant les falaises abruptes des maisons, éteignant peu à peu sa rumeur immense et marine, sa douleur.
Elle l'aima.
Les cent mille voix de la foule le louèrent, sans savoir, dans les boutiques, sous les tuiles des mansardes,
Elle l'appela le libérateur de tous les maux.
En démêlant leurs chevelures, les jeunes filles riaient pour lui, général au cheval noir, fixé en effigie guerrière dans le cadre de la glace. Les bouches fraîches ou pâles des jeunes filles lui riaient à travers la ville, du haut en bas des maisons.
Il fut le bras qui délivre, le meneur d'avenirs, celui que prédisent les apôtres au fond des grandes salles illuminées et sous les trophées des gloires tricolores.
On le chanta dans les tonnelles du dimanche. Le printemps naissait. La vierge de neige avait
cessé de blêmir les campagnes. L'attente du nouveau baiser allait finir.
De claires herbes rayèrent la robe brune de l'horizon. Les forêts semblèrent courir avec les nuages étirés sur les pans du ciel.
Par les fenêtres des entresols, les pianos fêtèrent martialement l'espoir de la ville. Elle se para de refrains et d'hommes fraternisants; elle eut des joyaux de sympathie qui scintillèrent par les yeux des révoltés aux bras unis.
Le sifflet des trains accourus la faisait tressaillir à l'heure des lettres. Viendrait-il enfin, le triomphateur ? De quelle épée radieuse avait-il encore pourfendu les rivaux?
Accoudée sur ses remparts reverdis, Saint-Epvre sentait battre les cloches de son cœur plein de vieilles et douces légendes. Elle s'enivrait de sa belle robe du siècle passé, ^et de ses grands hommes en bronze, qui attestaient d'autres amours, celles d'autrefois, galantes ou sanglantes. A cette heure, c'était toute beauté et toute folie, son espérance. Elle s'offrirait, dans sa maturité superbe, pleine de la vie ardente des faubourgs, et mettrait les bannières des premières conquêtes en exergue pour le nom de l'autre vainqueur.
Les tavernes chantaient. Les hymnes s'exaltaient de la cathédrale. Les pigeons s'enfuirent à tire
d'aile des pinacles comme une pensée vers la demeure de l'amant.
A la fin de janvier, une déception avait obscurci l'âme amoureuse qui croyait alors atteinte l'heure des vœux. L'enthousiasme de Paris avait élu le général au cheval noir; et maître des choses, il n'avait point saisi la force.
Par cette nuit palpitante, Saint-Epvre avait attendu, les lèvres humides. Chaque dépêche annonçant la marche de la victoire électorale lui avait appliqué la vie d'un baiser. Par les artères des quartiers noirs, et à son cœur, la place du Roi, avait afflué le plus chaud de son sang, nobles, patriotes, peuple. Jusque la mi-nuit elle pantela dans l'espoir de se donner entière. Les capitaines, entre les glaces des cafés, s'étaient émus. Une idée de meurtre, de gloire les enivrait, parmi les grappes de globes lumineux, multipliées aux perspectives des miroirs.
A Dessling, ils conseillèrent l'émeute, une tentative sur la préfecture. Leurs troupes, se trompant de chemin, engorgeraient les rues. Un hasard adroit secourrait l'audace de la manifestation. Et, comme il hésitait, ils affirmèrent avec rage que seuls les Bonaparte avaient su être des amants courageux de la France.
L'Avenir de VEst, au balcon, annonçait sur les 1. . li
feuilles de ses transparents les suffrages innombrables obtenus par la revision. D'heure en heure, les cris de la ville amoureuse saluèrent la fortune du chevalier. Et vers les cadres en lueurs, la somme des figures tendues hors des ondes de la foule, valait le pétillement voluptueux d'un seul regard de géante.
Violette voulut aussi qu'on enlevât le peuple par les rues. Debout, derrière une table delà rédaction, il parlait d'Arraodius, du 18 Brumaire, étalait les exemples historiques, plus rouge que sa barbe, plus solennellement honnête que le nœud de sa minuscule cravate noire autour du col jauni. Liverdun grognait également contre l'inaction. De long en large, il marchait, et la mécanique de la chaussure, enfermant le pied-bot, scandait d'un cri de rouille chacun des pas lourds.
L'agitation de M. Desréaux se traduisit par un pianotage effréné de ses doigts pleins de bagues sur les tables. De temps à autre, il allait vers la fenêtre, montrait les sentinelles de la Ligue guettant, à leur poste, le commandement. En bas, on discernait le vieillard de 1848 ; il agitait son gourdin, il activait la rumeur immense. Autour de son feutre, les téméraires se massaient.
Délégué par le peuple, l'Alsacien monta. Dans la rue, on avait résolu l'attaque. Sur la réponse néga-
tive, il saisit une chaise, la broya contre le plancher et redescendit en tapant sa tête de coups de poing.
Alors Dessling, Liverdun, Desréaux s'épanchèrent en invectives contre Gœsarès qui retourné à Paris, et certainement, en importance, à cette heure, dans l'entourage du général, les laissait sans une indication télégraphique. Sûrs que là-bas la foule emportait l'élu vers l'Elysée, ils resteraient immobiles, eux seuls, par la faute du courtisan occupé de sa cour.
Il avait fallu renvoyer le peuple en émoi, le voir remonter furieux et joyeux tour à tour les artères de la ville, s'engouffrer sous la femme blonde qui versait sa chevelure dans la grosse bouteille de bière Bax à la porte des cabarets.
L'attendu avait refusé la pâmoison consentie de l'amante, cette nuit de triomphe ; et c'avait été pour elle une dure peine, un sanglot mal contenu jusqu'à l'aube, dans l'abîme des ruelles, tout au fond des carrefours, où les groupes de patriotes s'excitaient avec l'espoir anxieux d'un signal tardif.
Au miroir pâle de l'aube, Saint-Epvre, doutant de sa beauté, la contempla. Elle demeurait cependant toujours l'étoile unique qui avait séduit l'orgueil des Guises, tenté la convoitise du Téméraire, endormi dans ses bras blancs et au murmure
de son fleuve la tristesse du roi vaincu, Stanislas de Pologne.
Mais sa magnificence avait varié. Le cœur, ce cœur pieux et plein de cloches, subsistait plus en elle qu'il n'y vivait. Du n)oins, le cantique des anciens élans devenait une splendeur de la mémoire attendrie.
A cette heure, la ville se découvrait une ardeur singulière, une force pour aimer en broyant. Elle ne s'alanguirait plus au haut de ses tours, tandis que fileraient les mains de ses tisserands, tandis qu'ouvreraient les bras de ses batteurs d'or, pour espérer que les bannières des jeunes princes vinssent à flotter contre sa robe de pierre.
Le vœu de se résoudre dans l'infini de Dieu, avec les essors des orgues, oîi de se dissoudre l'âme dans les lueurs énergiques des vitraux, cessait aussi.
Elle se reconnut incapable du premier amour qui se dérobe à lui-même, et glisse, et pleure, et se consomme de sa pudeur et s'abandonne passivement, une larme aux cils, la poitrine curieuse. Et le second amour elle l'avait passé, qui veut se fondre mystiquement aux vigueurs d'une âme instruite afin de grandir avec elle jusque la connaissance de Tout.
Revêtus des belles robes tissées par son arl, les
chevaliers de rêve l'ayant prise, l'avaient laissée à ses fuseaux ; ils avaient voulu d'autres sacrifices encore, d'autres beautés, insaliables pour conquérir.
Les prêtres et les rhéteurs, et ceux habiles h travestir les vérités des utopies, avaient mené son âme au seuil du bonheur. Mais là, sans même prendreleheurtoirpour frapperlaporte, ils l'avaient laissée encore, emportant les vases d'or que ses mains avaient battus de merveilleuse sorte.
A présent, la puissance de chérir ne résidait plus que dans l'émoi de ses flancs, là oh elle s'était accrue depuis la jeunesse, là oii tonnaient les forges des faubourgs, oii étincelaient en chevelures de feu les fabriques, oii haletaient les pistons des machines, tournaient les volants et ronflaient les courroies. Un sang de feu chauffait son ventre et ses lombes de femme faite, bonne pour enfanter avec science la félicité des hommes. Trahie par le rêve et le sentiment, la ville souhaitait la simple satisfaction des instincts de vie.
Elle eut conscience que cette splendeur de sa maturité n'était pas une déchéance, comme le lui inspiraient les paroles des rhéteurs avides de la voir filer encore à leur bénéfice et battre ses vases d'or. Sa tête, cependant, était pleine de leurs phrases sur la sagesse de pâlir pour leur bien. Elle
redoutait aussi les aventures de sa jeunesse, le guerrier fou qui souillerait les belles étoffes de la boue de toutes les défaites et des caillots des mauvaises gloires ; car elle savait maintenant que le souci de vaincre c'est la dispersion des efforts, la vigueur de la race semée rouge à travers les champs de détresse, sans que rien y persiste, sinon la pourpre des bourreaux triomphants.
Les phrases des rhéteurs redisaient cette crainte à samémoire. Mais aux jardins de leurs académies républicaines, quoi donc persistait sur la terre engraissée par ceux qui, travaillant, n'atteignent jamais la vieillesse, sinon la pourpre des juges aptes à défendre les grands voleurs contre les petits larrons?
La ville ne trouva plus de raisons pour se démettre de son désir. Au miroir de l'aube, elle se jugea tentante. Ses forges brasillaient. Les fleuves de peuples descendirent par ses artères, gagnèrent la fumée des machines, les cadres des métiers, les enclumes. Le fer cria dans le feu. Et ce fut une vaillance qui gronda tout le jour.
D'autres aubes succédèrent où leicristal du ciel que bleuissait le printemps mira d'autres angoisses de la ville. Cependant, à mesure que le soleil échauffait le sol, une confiance la pénétra. Le jour des épousailles lui parut luire certainement.
Les partisans des rhéteurs avouèrent presque la défaite. Le svelte Gugenheim fonda le cercle de la presse et des lettres lorraines avec la compagnie de Jack Lyrisse, de Dessling, le sociologue ; de Li Verdun, le romantique; de Deolières, l'archaïsant; de Vauclerc et du duc. M. Desréaux s'y joignit. Des excursions s'organisèrent pour visiter les ruines des environs et les églises romanes. La ville doubla ses joyaux de fraternité.
L'étoile aux cinq pointes perdit sa candeur de neige, mais elle fut toute lumière, réverbérant le soleil sur le métal des toitures. Des vitres s'allumaient, ici et là, telles que des bijoux épars dans une coiffure de bal; et, vers la gare, après les armatures àjour des ponts defer, les halls de verre, les courbures infinies des voies, elle arbora le bouquet pimpant de ses squares aux corbeilles fleuries. Les jets d'eau grimpaient dans l'air.
Au matin, elle ressentait plus vivement la joie de son amour, quand elle s'éveillait avec la diane des casernes, parmi les brises indécises. L'ardeur de ses flancs haletait déjà dans les quartiers noirs. Je long du canal aux eaux reflétant la fuite des fumées.
Sur leurs socles tournaient les grues stridentes aux grands bras qui déchargeaient les chalands. Le poids des fardeaux hâtait aussi le va-et-vient des hommes desomme.
Ce labeur de sa chair ne lui pesait presque plus. Du moins la douleur la réjouissait comme une chose pernicieuse près de finir et dont les derniers malaises rendraient plus flères par leur contraste les heures prochaines de la santé libre.
Dès que les gardes des réverbères commençaient à faire mourir les papillons de gaz voletant contr-e la première pâleur du jour, la belle Anne quittait la petite maison des sœurs dévotes où l'évêque l'avait mise en pension. D'un geste bref, elle saluait 'les deux vieilles en deuil, déjà très actives sur les carreaux rouges de la petite cuisine et autour des casseroles débordant de lait.
Les chaises de noyer, les rideaux de calicot blanc, les sparteries verdâtres et les chats miaulant, la queue droite, autour de la table, ne lui donnaient pas, au départ, la sensation mauvaise des mesquineries indignes de sa noblesse. Plutôt se fût-elle enorgueillie, par hauteur, de vivre, splendide, dans une médiocrité proprette.
Les trottoirs, brossés par le vent, semblaient de même accueil pour son âme sereine. Anne se complaisait à être, simplement.
Par ces matins-là, elle participait à l'allure de la ville encore déserte. La rumeur du vent engouffré dans les rues lui plaisait autant que la voix des hommes. Elle connaissait dans son imagination
LE xMYSTÈRE DES FOULES 249
des lignes calmes comme les inflexions vertes de"s collines cernant l'horizon. Les flammes suprêmes qui persistaient aux lampadaires de bronze offraient une joie pure où flambait le mauvais rêve de la nuit, ce que ses entrailles nubiles et ses flancs lourds donnaient à ses cauchemars de démons enlacés et de bouches avides de feu.
Enfin, ses bandeaux n'étreignaient plus sa face ; elle ne les croyait- plus les nœuds d'un dragon lubrique dont la hure, pareille à celle des gargouilles de cathédrale, dardait contre sa chair une langue bifide et coupante d'où gouttait un sang noir.
La fraîcheur de l'air effaçait les fantômes des songes. Elle se reprenait à vivre de la ville, à respirer le ciel, à se comparer aux blancheurs des murailles.
Son lévrier Dow bondissait, les oreilles en pointe, vers des perspectives; plus onduleux qu'une flamme rousse.
Ainsi légère et demi courante, Anne s'évadait de la nuit obscène, vers Dessling qu'elle savait en douleur pour le retard calculé de l'apparition amoureuse.
« Eh 1 pensait-elle, je l'aime peut-être, cet insolent visiteur des âmes, car je désire sa peine luisant aux eaux de ses yeux mouillés ; et je me
mettrais, je crois, à courir tout à fait, si je ne redoutais que son attente, moins pénible, diminuât son aise de me revoir, cette aise que menacent et renforcent mes retards voulus... Il n'est de bonheur que celui succédant à une angoisse... comme le Christ dut goûter le ciel, après la croix I »
Etjde son fouet elle lacéra l'espace. Le lévrier accourut au claquement. Avec la bête, elle fit plusieurs fois le tour des squares, des bassins. Le chien sautait les fils de fer, en une courbe qui s'éclipsait, pour redevenir un dragon fou, volant sur les pelouses. Sa gueule aiguë menaçait le point sur quoi il semblait vouloir fondre belliqueusement. Et puis il revenait, les pattes hautes, la queue battante, la langue hors des mâchoires. « Encore une fois, Dow, mon cher... sautez... pour que je ' m'amuse d'une angoisse plus grande, d'une pâleur plus précise sur le visage de mon amoureux, Dow!... Allons, sautez pour Dessling... hop!... là... »
Et puis, comme des passants traversaient la place, elle consentit à gravir les marches de la passerelle enjambant la gare.
Au bout, elle trouvait l'amant blême et moite de la peur qu'elle ne vînt pas.
Elle s'énervait savamment des paroles en hoquet, et de la palpitation du torse. C'était pour elle un plai-
sir un de voir sécher la sueur des tempes à mesure qu'elle lui présentait son apparence admirable de guivre onduleuse, complétée par le grand chien à la poitrine en carène de navire, au long cou robuste, aux pattes héraldiques bonnes pour tenir les armoiries des rois.
— Me voici, annonçait-elle, et dans cinq minutes, je m'en retournerai. Les chœurs des jeunes filles m'attendent à la cathédrale. En outre; la circulation commence dans la ville ; on pourrait nous apercevoir. Malgré T innocence de nos rencontres, on avertirait Pascal; il en souffrirait...
— Je vous en prie, Anne...
Elle s'accoudait sur la passerelle pour l'écouter dire :
— La ville est moins dure que vous. Regardez là-bas oii gémit le fer et où les métiers bruissent, elle est à nous... et là aussi oii le canal courbe ses eaux vertes ; et, plus Icfin, dans les rayons de l'étoile qui visent le sud, là oii ronflent les tambours, où roulent les caissons d'artillerie; et, vers la gauche encore, où le commerce étale... L'étoile de la ville brille vers nous...
— Et moi, je suis venue vers vous, tandis que vous êtes venu vers la ville ; je vous ai offert sur mes mains unies un espoir de forte amitié...
— Pourquoi cette raillerie romanesque?
2d2 le MYSTERE DES FOULES
— Vous ne comprenez pas...
Elle haussa ses épaules et feignit une tristesse...
— Comment vous concevrais-je, en effet? repritil. Si vous aimez Pascal, vous auriez dû craindre sa douleur en l'obligeant à des soupçons sur notre intimité... Vous eussiez dû éviter ma sympathie, non l'attirer au piège de votre beauté...
— Je voulais connaître votre intelligence... Moi, pauvre fllle, pour saisir votre attention, avais-je un autre moyen que celui de tenter votre amour? Je veux m*accroître de votre pensée...
— Gomme Jack Lyrisse...
— Tenez, à cette conférence, je vous ai tant aimé. Vos idées dans la bouche de ce philosophe, que le monde acclame, elles me rendaient heureuse, heureuse, très heureuse...
— Alors, Anne... pourquoi ne point consentir à notre mariage?... Je suis un miroir étrange... vous verrez, vous verrez se lever les idées une à une sur son eau qui reflète le monde... et cela vous donnera bien d'autres joies... On frémit de les voir éclore, d'abord en herbe terne, et puis germer, grandir, verdir, fleurir, s'épanouir ainsi que des tournesols vers la vérité, la Mère?... Ah! on éprouve de beaux tressaillements... Voulez- vous pas les ressentir ensemble?
Elle se retira de lui, comme si la parole fût deve-
nue périlleuse... Les yeux-dieux se cachèrent dans l'ombre des bandeaux, et elle le regarda, tremblante, du fond de cette ombre.
— Marchons, dit-elle.
Ses pas la menèrent dans l'allée conduisant à la porte de la Yille. Elle resterait, donc avec lui, ce matin-là. Il comprit qu'elle avait parlé d'une brève entrevue, par le seul besoin de le faire pâlir... Des forces cruelles tordirent les fibres de sa poitrine.
Elle alla, pareille à un serpent dressé, dans l'ample robe noire ; son cou flexueux portait la tête de perle que le sourire coupait d'une plaie vive... 11 remarqua vers le bas de la robe des reprises cachées qui l'attendrirent. Elle portait même des gants noirs pour ses mains de sainte.
— Youlez-vous, demanda-t-elle, venir avec moi à Pont-Saint-Marc, cet après-midi ? Nous verrons Pascal. Il y travaille à la réfection de l'église.
— Mais...
— Notre visite le contentera beaucoup. J'en suis certaine. Pascal est un beau caractère d'homme. 11 a pressenti que je souhaitais vous connaître. Il prolonge son absence. Non qu'il craigne de me gêner, mais il pense que nous hésiterions devant lui à des confidences. Pour m'épargner cette déception, il est parti... Cependant, il demeure mon
fiancé. Auriez-vous le courage et, de plus, la force de m'aimer ainsi, vous? Alors pourquoi vous étonner si je le préfère comme époux ?
— Et il ne soupçonne pas notre sympathie de s'entacher...
— Je ne pense point. " Sa confiance en moi ne cesse de s'accroître. D'ailleurs, eût-il même ce soupçon ou... la certitude, cela ne changerait rien à nos rapports de fiançailles..
— Il souffrirait plus ?...
— Yoilà tout...
— Vous êtes bonne...
Elle étendit ses mains de sainte en un geste vague, puis coupa l'air du fouet. Le chien bondit, rabattit ses oreilles, courut à eux, fin comme une flèche.
— Hop, Dow ; sautez pour Pascal, Dow ; Pascal, 011 est-il... bon Dow?...
Ils marchèrent plus silencieux... L'archange noir, dans la campagne, glissait avec une allure guerrière, et son fouet lacérait les inclinaisons lentes des paysages, les gazons frêles que piquaient les corolles des primevères... Il allait, pareil à une ombre de vengeance sereine, inéluctable...
Les bois se hérissaient à la cime des collines . Les champs bruns et verts descendaient par longues bandes étroites vers les creux des vallées.
L'étoile de la ville s'atténua derrière eux, et sa rumeur marine.
Anne souriait toujours, la perle de sa face offerte au soleil. Des files d'oiseaux se levèrent des sillons, à sa droite.
Dessling peinait à comprendre le sens des dernières paroles émises . Par cette affirmation d'une tolérance attribuée à Pascal, entendait-elle engager aux tentatives suprêmes?... Voulait-elle dire qu'elle le désirait pour amant, et non pour mari ?. ..
— Votre esprit me passionne etnon pas l'homme , répondit-elle sans qu'il eût interrogé réellement.
En lui elle avait lu.
Le visiteur d âmes frissonna. Vraiment la promenade se faisait fantastique. Le chien ressemblait mieux à une flamme rousse qui eût couru par les terres en traçant d'énormes cercles dont ils restaient toujours le centre.
Unmomenti elles le hantèrent, les histoires des esprits malins, qui entraînent à leur suite les passants ensorcelés. Contre la fraîcheur du décor, vers le cristal du ciel et le souffle doux du vent, l'archange noir se hâtait, preste. Oh ! la fille silencieuse ! il eût dit qu'elle chantait en soi son hymne de triomphe malicieux, dont la sifflante lanière du fouet eût écrit le refrain sur la transparence du temps.
2Db LE MYSTERE DES FOULES
— Je vous aime, hormis le corps, reprit-elle aussi...
— Je vous aimerai sans le corps...
Il mentait ; mais il songeait qu'Odette lui apporterait l'apaisement du rêve goûté les yeux clos et la chair en joie. — Il faut m'obéir, conclut Anne. Regardiez, tous m'obéissent, votre oncle, et les demoiselles qui me gardent, et les jeunes filles de rOEuvre, et Pascal, et Dow... Dow ! sautez...
Elle levait à la hauteur de son front le fouet à manche d'ivoire. Le chien hésita peu; d'un élan, il franchit la taille de la fille, puis s'élança, ravi de l'exploit, et de courir, alors, par cercles immenses dans les terres.
— Yoilà. J'aime Dow. . .
Dessling éprouva la rage d'une révolte. La laisser au milieu de la route, et se détourner vers la ville, il le voulut. D'abord, la politesse le retint...
Et puis, aussitôt, il s'avoua lié au prestige de la créature. Elle le garderait. Son pauvre être ne valait plus qu'un assemblage de cordes nerveuses.
La voix savante ou le geste blanc des mains de sainte évoquaient de cela la seule âme possible encore. En vain, son esprit d'analyse interrogeait les phases du phénomène. Rien ne répondait. Dessling avait perdu même sa nature. Il se sentit
esclave pour la seconde fois, arraché de soi, vendu, pour le spectacle d'un peu de beauté, à une inexorable reine.
D'un coup, la transformation s'était accomplie à la minute où, posant ses bras frais sur la main du jeune homme, elleluiavaitdemandé le rendez-vous.
— N'est-ce pas, nous allons à Pont-Saint-Marc?... D'ailleurs, vous avez une excursion électorale à y faire... Je vous rappelle simplement un devoir. A la première auberge, nous prendrons une voiture. Allons.
Il objecta des choses raisonnables. Ce l'effrayait, cette entrevue avec Pascal, en tiers. Quel théâtre, tragique ou grotesque, préparait Anne ! Elle exigea.
La voiture courut, quitta les plaines et les horizons des collines infléchies. Des côtes attardèrent le trot du cheval.
Souvent, les déclivités du terrain découvrirent l'étoile de la ville, lointaine. Ils la virent étendue, et languide; sa tête, le mont de Riches, guettait vers l'Ouest, dans une attente. Les fortes hanches descoUines suburbaines se hérissaient des tours d'usines, lâchant leurs fumées, entre les longues bâtisses uniformes des faubourgs.
Ils joignirent un pont. Des marteaux de forge sonnèrent. Devant des brasiers géants, des hommes
à demi nus traînaient des masses de métal en feu , à bout de crocs, en haletant. Au haut des mâts de fonte, les globes des lumières éteintes étaient pendus sous les réflecteurs.
Des chalands arrêtés sur l'eau, on déchargeait le charbon. Les noirs porteurs de sacs galopaient le long des planches flexibles, plus régulièrement que les wagonnets en courses alternatives sur les rails tendus au haut des arcs de fer, de toiture en toiture, et déversant soudain par leurs planchers automatiques des pluies de pierrailles.
Les pieds nus, ils allaient, se croisant, ombres rapides perdues dans le soleil,-choses noires incompatibles, avec les couleurs gaies des bateaux et les guidons flottant aux mâts.
De près, ils montrèrent des visages oii perlait la sueur entre les veines gonflées.
La voiture franchit les eaux.
La cité ouvrière se prolongea sur le bord de la roule sèche. De petiies filles à grosses têtes saluèrent. Il y avait, sur les balcons de bois établis à chaque étage, des ménagères sordides actives autour de casseroles ternes.
Les carreaux des porte-fenêtres avaient cédé la place à des rectangles de papier. Sur des planches plongeant dans l'eau savonneuse des cuvelles, les vieilles lavaient les loques.
L'une à coups de battoirs écrasait le linge, et par son caraco en pièces, une mamelle flasque échappée dansa, selon les mouvements forcenés du squelette aux mèches grises...
— Oh! lit Anne... douloureusement.
Ils ne regardèrent plus la ruche de briques brunes, ni les toiles séchant aux interminables ficelles, ni les femmes épouillant leurs petites, ni celles qui, empressées, extrayaient de leurs corsages des gourdes livides pour les bouches glaireuses des nourrissons aux crânes coiffés de dartres.
Des fillettes nouèrent des rubans roses ou bleuciel à leurs tresses grasses.
La voiture regagna la campagne vide. Ils ressentirent une aise ; leurs poitrines se soulagèrent d'une étreinte.
— Yoici le val qui précède Pont-Saint-Marc, dit Anne... Embrassez-moi...
Elle tendit la perle de son visage à Dessling étonné, dont les lèvres se rafraîchirent délicieusement... Elle le récompensait.
A cette seconde, elle parut une écolière simple, offrant sa joue, sans que rien de voluptueux s'y marquât. Et, le baiser pris, elle arborait une mine contente. Ses yeux s'apaisèrent, devinrent presque naïfs ; elle en chassa l'ombre étrange. Les jeunes
pousses des bois, les odeurs forestières ne contrastaient^plus avec ses paroles. Les mains de sainte signalaient la candeur du printemps. Elle ne cessa de rire, très puérile.
Jamais Dessling ne l'avait prévue enfant. Cette transformation soudaine anéantissait sa croyance, car la perversité de le conduire auprès de Pascal eût motivé plutôt les airs équivoques d'archange satanique.
D'elle il eût tout accueilli sans récrimination, qu'elle se fût révélée courtisane experte, criminelle sanguinaire ou mystique à la fervente piété. Mais une enfant joueuse, surgissant, tout à coup, de pareilles allures, le stupéfia.
Elle s'amusait donc de vivre en taquinant. Pour l'écolière ma ligne, la tendresse de Pascal, celle des autres apportaient des motifs de farce. Le décor des allures, elle le considérait comme un appât. A son aise, ensuite, afin de voir leurs grimaces, elle mutilait les bestioles prises. Vraiment, c'était une petite écolière à grands sarraus noirs, et à mines.
Confiante, elle ne soupçonnait point la bizarrerie de cette promenade à deux, au fond d'une berline close par les rideaux de soie bleue tendus contre une partie des vasistas.
Par les glaces médianes baissées ils aperçurent la courbe, un entonnoir de terres rougeâtres, ferru-
gineuses, où les buissons se coloraient déjà de vert, de blanc. La voiture commença la descente en spirale vers le fond du trou.
Les rails du chemin de fer à wagonnets suivaient en contre-bas les courbes de la pente. Une minuscule locomotive, aux cuivres fourbis, entraînait une longue charge roulante de minerai ; et elle poussait des sifflements grêles, comme une jeune bête en joie. Le lévrier dressa les pointes de ses oreilles, tendit son museau aigu; puis, ayant gesticulé de la queue, il fondit sur la machine de toute la rapidité de son vol ras.
Anne se permit de rire franchement. Sa main excita l'erreur delà bête dardée à travers l'espace.
La folle fille épouvanta Dessling par sa candeur. A peine s'il la soupçonna de moquerie, à cause du chaste respect dont il prétendit ne pas se départir.
Riait-elle vraiment du chien en abois autour de la machine rejointe, ou de l'homme qui n'osait l'assaillir de caresses? Fiévreux, il doutait; car les dures pupilles bleues souvent se noircissaient de flammes sombres, de celles aperçues aux yeux furieux des femmes qui s'offrent et qu'on refuse. Il avait lu ces insistances aux regards d'Odette Lyrisse. Les bandeaux encadraient maintenant une perle incarnadine; et les yeux-dieux caracolaient dans leurs armures luisantes, on eût
dit. Lalorte fille, avec le prétexte du rire, découvrait ses formes tendues dans l'étoffe lâche, qui s'y colla.
« Si elle m'aime vicieusement, pensa-t-il, elle me prendra, comme Odette. Il faut qu'elle me prenne. Ce sera d'une beauté plus grande : l'ange noir de Fannonciation... Ohl mes fibres seront retournées, et mon esprit enfantera de très belles choses, des idées-dieux, des idées pareilles à ses yeux qui prolongent, certes, sur la terre, l'âme des essences invisibles et fécondantes, mâles... Sinon, si elle ne veut me prendre, son désir ne vaut pas que Je rompe le délice de frôler ainsi la tentation... »
Et, parce que ses sens le soulevaient, il se détourna d'elle, remarqua dans la campagne des hommes bêchant les mottes. Leur teint s'apparentait à la couleur rougeâtre du sol. A force d'accoucher la terre de son métal, leur chair avait acquis les tons de la rouille.
— Voyez, Anne, ils ne se distinguent plus, ces esclaves, du sol qu'ils habitent... Comment ceux qui les emploient les distingueraient-ils du reste de leurs biens?...
Il parla courageusement du rêve social. Elle rejoignit ses mains de sainte, reforma, sur ses sourcils, l'ombre des bandeaux, cessa de rire, et
elle fut de nouveau la créature insexuée dans la robe d'archange aux cent plis.
Alors il apprit une sensation. Le besoin lui naquit de séduire par attirance, hors de tout acte. La parole ne déclarerait rien du sentiment. Il feindrait une sympathie très amicale, simple. L'étalage de ses vertus intellectuelles et de sa puissance Imaginative extérioriserait, à l'exclusion d'autres moyens, sa foi passionnelle.
Ce l'enchanta, cette interversion des sexes 'dans la parade amoureuse. Par l'âme, il serait l'Eve séductrice, cueillant le fruit de la science et désireuse que l'ange y mordît. Elle solliciterait avec la naïveté d'Adam, la fille, image de la ville, celle qui, pour ses jeux d'enfant, jonglait avec les âmes endolories des hommes, plus adroite qu'une experte courtisane.
Maintenant, il attendait d'elle une vigueur mâle qui, par la splendeur d'un viol, lui fécondât le cerveau d'admirables pensers.
Le lieu se prêtait à sa verve. Passé la combe, et dès la traversée d'un village blanc, ils virent, haute contre le ciel, la falaise de Pont-Saint- Marc.
A la cime, les constructions d'un fort surplombaient en menace la série des collines frontières, et la pente abrupte de la falaise se profilait jusque
264 \.K MYSTEBE DES FOULES
le bourg s'étageant à l'évasure de la ravine taillée, depuis le faîle, par le cours d'un torrent.
Là où son eau confluait avec celle du fleuve, la fabrique d'armes formait une citadelle de murailles sombres. « Regardez, Anne. Ici le peuple travaille entre les feux croisés de deux batteries qui garantissent la soumission au labeur. Le prétexte de patrie justifie la vente du fer pour enri chir les raaîlres de la région. Pont-Saint-Marc est un fils-de Saint-Epvre, le fils cadet qu'elle enfanta depuis la guerre, lorsque M. Thiers l'aimait... Il fit bâtir la fabrique devant la vieille basilique. Le bruit du fer assourdit le son des cloches. Il y a de la douleur autour du Christ, à présent. C'est en vain que Pascal restaure les vieux tableaux ; ce fut une traîtrise très habile de faire soulfrir les hommes autour des églises, puisqu'on voulait qu'ils niassent Dieu. »
— Le miracle se fera sans doute, dit-elle avec un accent de foi.
Avant le pont qui mène delà rive au bourg, pardessus les vaguettes du fleuve, ils quittèrent la voiture pour ne pas attirer les badauds sur les portes.
Les maisons pareilles, à un seul étage, se haussaient en amphithéâtre, le long de rues droites et montantes. Dans les rez-de-chaussées, les hommes
limaient des pièces de métal mordues par l'étau, ou redressaient sur l'enclume des tiges rouges. Ils avaient des figures moustachues d'anciens militaires, des tabliers de cuir, des bras maigres noircis par la limaille hors des manches retroussées, le reflet des flammes sur leurs traits énergiques.
De maison en maison la stridence des ferrailles jetées poursuivit l'ascension des amants. Aux fenêtres, de jeunes filles cousaient. Les chiens dormaient innocemment parmi ce tumulte habituel. En les secouant sur le rythme d'une romance, les mères apaisaient les colères des petits.
Ils reconnurent la ligne de rocs contre quoi le torrent bouillonnait avant de rejaillir jusqu'au fleuve en une large nappe. Les gamins trempaient dans l'eau des lignes avec l'espoir patient de ferrer l'ablette.
Et les maisons montaient toujours, édifiées évidemment du même coup en briques brûlées, nanties en outre de volets verts, de portes jaunes, d'ateliers à larges fenêtres oii les araignées faisaient leur toile au joint des croisillons.
En haut, ils trouvèrent une place octogone, un cadran de bois sans aiguilles au pignon central de la mairie neuve, et un bureau de tabac arborant sa carotte écarlale face au porche de la basilique romane.
L'ombre de la falaise et du fort couvrait la place, sauf là où le soleil se glissait en angle, pour parcourir tout le pavage, dans son évolution diurne.
— Il y a tout de même de la lumière, dit Anne...
— Un jour, peut-être, elle réveillera l'esprit de justice qui dort au fond de ces hommes...
Depuis le fleuve, les chocs sur le fer envoyaient leur retentissement lent. Tout le bourg tintait.
Ils s'avançaient assourdis, vers le porche. Les statues écornées des vieux saints assistaient, roidément, à la plainte incessante du métal.
Au milieu de la place, ils s'arrêtèrent. Le lévrier se rapprocha, la langue pendante. Sa physionomie interrogeait. Anne l'attira contre sa hanche. La bête haussa son cou blanc contre le bras qui le saisissait, et du museau aigu, humide, il se caressa contre la taille de la créature miraculeuse ; elle, un peu méprisante par le visage levé vers Tallure farouche de Dessling...
— Vous ne regrettez pas au moins votre venue? Certes, il la regrettait, redoutant soit une colère
de Pascal et des suites d'un romanesque banal, soit surtout le mépris de cet homme fier pour celui qu'il croirait, selon les apparences, désireux de le narguer. Son cœur lui sembla de plomb, et les
constrictions de ses nerfs lui furent une angoisse physique.
Comme l'altière fille répétait sa question, il balbutia de sottes choses, expliqua son obligation de. se rendre à Porit-Saint-Marc quand même, en ce jour, pour la conférence révisionniste du soir. Le mail de JackLyrisse devait conduire là Liverdun, Desréaux, le contradicteur Gugenheira, Odette aussi, que Weed avait rejointe et qui, enrôlée par M. de Palmyre, dans FOEuvre des Églises pauvres^, avec Béatrice, profitait de l'excursion politique pour apporter un retable d'autel, leur don.
— Vous le saviez, ajouta-t-il. Je devance l'heure de la conférence ; voilà tout.
Elle haussa les épaules :
— Yous êt,es un peu lâche.
Il eut honte, et renia toute cette excuse; puis, brutal, proclama son regret d'une pareille visite, en donnant les motifs.
— Pascal va me prendre pour un goujat, pour un mousquetaire, qui le brave, un insolent soudard... Yous vous plaisez, vous aussi, vous, parmi le vulgaire de toutes, à voir l'homme dans une posture avilie...
— Yous ne comprenez rien, rien... Je vis pardessus de telles idées, moi. Pascal et moi, nous vivons par-dessus de telles idées...
Elle étendit le sceptre d'ivoire orné d'une petite main de justice, qui était le manche de son fouet. Le chien s'écrasa contre terre, mieux qu'une flamme couchée soudain par le vent. Edouard Dessling la suivit dans l'église.
Sur les planches de l'échafaudage, Pascal, à l'aide d'une chanson, fixait des bandes d'or derrière la tête du Christ prêchant la foule aux cinq pains et aux trois poissons sur les bords du lac de Tibériade.
D'abord, il ne se détourna point. Sans doute, pensait-il, que des dévots du lieu entraient, et Dessling souffrit fort parce qu'Anne regarda l'artiste en portant à ses yeux un élan sincère du cœur. Elle palpita même ; puis, immobile, retint son compagnon.
Pascal continuait sa besogne... Sa courte barbe rousse et ses longs cheveux châtains, plats, le mettaient hors de l'époque. Il était le type qui, à tous les âges du monde, annonce les temps futurs, et qu'on lapide. Sablouse écrue tombait jusqu'aux chevilles prises dans des guêtres de cuir fauve. Gela magnifiait encore son allure rare, sous l'arcature grise, et la lumière ombrée que les vitraux mêmes ne coloraient pas.
S'étant retourné, sa figure fut soudain crayeuse ; les yeux se vitrifièrent. Néanmoins, il descendit en
hâte de réchafaud. Il souriait. A la commissure, la lèvre blême dansait convulsivement, comme l'aile du nez qui se pinça. Homme à la tête presque morte, il accueillit Dessling et Anne, les mains tremblantes.
Elle jouissait à l'extrême de cela ; non sans une pitié réelle qui justifiât l'attitude dramatique, le pli de souffrance aussitôt creusé dans le visage de perle.
« Peut-être, pensa Dessling, sont-ce des raffinés très pervers ; et aiment-ils l'émotion de la douleur. »
Lentement, Pascal se remit à mesure qu'il parcourait avec eux l'église, et la louait de ses cintres bas, de ses pilastres en granit trapu qui paraissaient perpétuellement humides, à cause du poli. Il pria les visiteurs de déjeuner à sa table. Anne accepta pour les deux.
Dehors, ils contemplèrent à nouveau la pente du bourg dévalée jusque la berge entre ses blocs de maisons à volets verts et les gémissements du ter. Passé les arches du pont, le fleuve s'argentait de toutes ses vaguettes.
Aux fenêtres de l'auberge neuve, ils dominèrent ce décor. Anne se plaça de l'autre côté de la nappe, en face des deux hommes. Le chien posa près du couvert sa tête plate et son museau flaireur.
D'abord, Pascal parla peu. Son amabilité parfaite yanla en termes brefs l'imagination altruiste de Dessling. Partois, des pâleurs blémisssaient encore sa figure si Anne voulait paraître, comme elle l'affectait, sous-entendre des impressions intimes, ressenties à part, avec le convive, en d'autres jours fréquents.
La fille qui les servit était une petite personne alerte de seize ans, coiffée à la chien de durs cheveux noirs, et jolie de corps malgré une face ronde, couperosée parles grands feux de la cuisine.
Brutalement active, elle étalait, les assiettes et la vaisselle en les choquant.
Dessling s'inquiéta de secousses nerveuses qui la prenaient aux avant-bras, alors que, droite, elle attendait les ordres de l'hôte. Ses doigts aussi s'énervèrent, parce que l'on hésitait entre diverses sortes de salades. Elle griffait l'air des mains en gardant, par un gros effort visible de volonté, ses bras collés au corps.
Pendant qu'elle bousculait les lèchefrites dans l'autre pièce flamboyante, Pascal décrivit à Dessling ce caractère.
La mère, morte l'année précédente, avait laissé à l'enfant le soin de six frères et sœurs, produit annuel de sa fécondité, quelques autres ayant péri en bas âge. Le père, mécanicien très habile, avait
dû, vers le même temps, quitter la fabrique d'armes pour des altercations avec les supérieurs et des inexactitudes de service. En effet, le tempérament forcené de ce mâle le contraignait, depuis la perte de sa femme, à une débauche continuelle. Au moindre argent acquis, il attelait la carriole pour courir à Saint-Epvre, dans le quartier des bouges. La jeune fille, Louise, avait saisi en mains l'avenir de la maison.
Du geste, Pascal montra la vaste salle peinte en vert pâle et bordée d'écarlate, les rideaux d'andrinople drapés à la lumière des fenêtres, les tables aux toiles cirées nettes, les chaises de paille neuves, les méandres de sable fin semés sur le carreau propre.
Le portrait équestre du général occupait le panneau principal des murs, avec le programme du Parti Ouvrier sur papier rouge à vignettes libertaires. Car l'enfant avait entrevu très vite le bénéfice possible de la révolte paternelle : les ouvriers mécontents formeraient la clientèle de l'auberge. On avait aménagé un hangar dans la cour pour les bals du dimanche. Seulement, l'estrade des musiciens, très large, et munie d'une table à serge verte, pouvait servir de tribune politique.
— Oii est votre père, Louise?... demanda Pascal.
Elle haussa les ép^ules^ devint toute rouge.
— Il est à Saint-Epvre, tiens !... Il n'est pas rentré cette nuit, ni ce matin. Il reviendra quand le porte-monnaie sera vide...
Et elle faillit briser, en le posant, le plat où fumait l'omelette chaude.
Ses bras aussitôt libres se plièrent et déplièrent roidement... à trois reprises, contre sa volonté manifeste.
— Il reviendra tout de même pour la réunion. Ac't'heure,les garces, pour sûr, lui ont tout pris... C'est pas malheureux?...
Dessling, devant ce langage gras, ébaucha le signe de le réprimer; déjà surpris que Pascal eût osé faire allusion devant Anne aux habitudes de l'aubergiste... Mais la fille au visage de perle lui signifia par la moue de son sourire combien peu l'affectaient ces choses... Elle plaignit.
— Pauvre petite !... et alors ?...
L'enfant raconta l'entière infortune, avec l'ignominie des détails. Saisi par son vice, dépourvu de travail et d'occupation, l'homme s'y donnait sans relâche. La gêne menaçait la maison. Les traites allaient survenir aux échéances, et les tiroirs se vidaient de toutes les économies anciennes. A la fin de sa plainte, Louise jeta contre terre le couteau qu'elle tenait, puis s'enfuit à la cuisine,
furieuse, les bras secoués macabrement par le tic de l'hystérie évidente.
Pascal parla, navré.
— Elle porte déjà, cette fille, le péché du père en elle ; elle ne se rachètera pas du péché originel, de l'asservissement de la race aux instincts. Dire que personne encore n'a su allier la religion à la science et montrer les merveilles des prédictions liturgiques. Le péché originel c'est l'atavisme, la bestialité primitive, dont l'homme doit se racheter... Et les républicains appuyés sur la science positive blâment violemment comme injuste, et fou, le dogme du péché originel... Le voyez-vous ici cependant, maître de toute la race, le péché d'Adam? 11 a tué la mère couches par couches, la vidant de ses entrailles, la meurtrissant jusque la mort. Il mettra la fille au cabanon des hystériques, et le père dans les geôles oii il finira son existence de brute, après le crime inéluctable, le vol nécessaire au contentement de son habitude... Le voilà le péché originel... dont nul ne se rachètera, sans dompter sa chair ; sans écraser le serpent du pied... Et l'aubergiste est un révolté ; un socialiste furieux, le plus ardent des libertaires, ici... Et vous, monsieur Dessling, naïvement vous voulez l'affranchir des hommes. Attendez qu'ils s'affranchissent, lui et les autres, des instincts!...
— Il faut dompter le serpent, reprit Anne, qui avait rejoint ses mains de sainte. Il faut dompter son vice par la douleur...
— Par la douleur ? interrogea Dessling.
— Par la douleur, affirma encore Pascal. Le Christ a saigné.
Et une buée rouge passa contre sa face, lui mit aux yeux un soufflet de sang. Anne venait de choisir intentionnellement le verre de Dessling ; elle appuya ses lèvres sur la trace des lèvres. En buvant avec lenteur, elle ne se désista de regarder fixement le peintre, dont la tête, encore une fois, agonisait, dont les yeux se vitrifièrent.
— Il faut cultiver la douleur pour qu'elle nous rachète du péché... balbutia la bouche blême du patient.
Un silence mystique plana pendant qu'elle buvait. Dessling comprenait enfin ce miracle de la fille, image de la ville... et la torsion du peuple sous l'autorité des riches...
Anne reposa le verre, et de son sourire en plaie vive, les mains offertes sur la nappe , elle donnait pour récompense son visage, et la perve rsité divine fulgurant à l'horizon de son regard assombri par l'ombre des bandeaux.
En éclats de trompettes et de roues bruyantes, au trot de quatre chevaux bais, le mail de Jack Lyrisse
envahit la place devant l'auberge. Le grand Harry Weed, en paletot blanc, tenait les rênes...
Les ombrelles rouges d'Odette et de Béatrice fleurissaient l'impériale .
Les chats s'enfuirent, les poules caquetèrent. Les chiens aboyaient.
On n'entendait presque plus la plainte du fer sur le fleuve.
Derrière l'église, il y avait un jardin inclinant vers l'angle de soleil ses charmilles carrées et ses parterres de lilas blancs. Des amandiers en fleurs le limitaient comme d'une neige suspendue. La robe pâle d'Odette et la jaune de Béatrice parurent de plus hautes plantes qui s'enfonçaient dans l'ombre des allées tachées par l'or de l'astre.
Anne les guida. Le chien flairait la terre. Heureux de sentir, il balançait sa longue queue. Gardant le nez enfoui entre les tiges de géraniums, il ne se lassait pas de ressaisir les odeurs mystérieuses et génératrices veques du sein profond de la Mère.
Dessling marchait dans un délire, ébloui par les parades que la fille au visage de perle lui avait servies depuis le matin. L'abnégation de Pascal le surpassait. Gomment un homme jeune pouvait-il,
de grand cœur, admettre la peine de partager avec d'autres l'espoir d'Anne ; et se tenir assez hau t dans l'orgueil pour souffrir l'opinion de ceux qui le jugeraient là-dessus lâche ou complaisant; et aimer assez la fille pour se soumettre à la voir, malgré de telles expériences capricieuses?
Dès la venue du mail, l'ouvrier avait repris dans l'église la perfection des auréoles. Dessling l'imagina, sous sa longue tunique de toile, la face pas maigre, tout appliquée pour la réussite de la besogne. Le visiteur d'âmes, s'efforçant de fuir les apostrophes deWeed, désirait comprendre le secret de l'esprit robuste.
Cependant Odette et Béatrice semblèrent s'émouvoir beaucoup de la présence d'Anne. Elle les menait en glissant sur le sable, avec des gestes lumineux et des effacements d'ondine. Des sourires coupaient la clarté de sa figure secrète. Intriguées, elles l'examinèrent. Odette tendit ses grosses lèvres gercées vers la fine créature. Les yeux vastes s'émerveillèrent de tant de splendeur humaine. DessHng eut peur que l'obscène dame ne tentât la curiosité d'Anne, peut-être, après tout, vicieuse. Depuis ce repas en partie triple, il ignorait davantage la miraculeuse amie.
Jack et Weed le saisirent aux bras et le détournèrent de penser.
— Maintenant, maintenant, prêchait Jack,
il faut redécouvrir une religion pour les âmes. L'or a tout aboli de Tlionneur, du courage, de le vertu. Est-ce là ce que vous leur prêchez, Dessling, ou, comme Gœsarès, songez- vous à les avilir encore en les appelant à la seule satisfaction de l'instinct? Dites-moi...
— Vous demandez que Dessling vous aide pour recréer une hypocrisie... Moi, je dis : nous sommes des bêtes, des bête?...
Et Weed haussa par-dessus les haies d'épines blanches sa stature, sa tête au regard terrible, et que la flamme blonde de sa chevelure prolongeait,
— Dessling, n'écoutez pas Harry Weed... Je me sens très heureux de vous voir, mon cher ami. Une part de moi s'en était allée... je la reprends ! Avez-vous écouté mon discours sur l'idée de Dieu ? Votre esprit m'a valu le meilleur de l'exposition. Je vous dois, Dessling, le but de ma vie désormais pleine, abondante, fleurie jusqu'à la fin... J'irai, j'irai par le monde... Je manifesterai votre âme... Ne me trahissez pas, vous du moins...
Il répandit des blâmes sur Gœsarès, des accusations vagues complétées de gestes éperdus.
— Voilà, conclut Weed en ricanant; vous méprisez la femme; et vous avez pour les amis un cœur de modiste... de modiste, je dis, moi !... de
LE MYSTERE DES FOULES '4i\)
modiste amoureuse... Pleurez, mon cher... Et Dessling, il a, pour la populace, un cœur de cocu, de cocu. Les soldats et les marchands la \iolent, l'exploitent, Dessling grogne. C'est un cocu rageur.
Harry Weed éclata en rires fous qui firent se retourner les femmes. Immédiatement, il débouchait pour elles un grêle flacon, d'où s'exhala tout un enfer de parfums.
Anne pencha la clarté de sa 'face, fendue par le sourire; et ses narines palpitèrent. Odette, l'enlaçant, pâlit très fort. Elles restèrent ainsi, un moment. Anne ne sembla point mécontente de cette double sensation, l'odeur fauve de la dame obscène, l'odeur rude des poisons.
Au contraire, Béatrice se détacha du groupe pour déclarer pernicieux les effluves. Elle proposa des jeux actifs. Harry Weed leur conseilla le tableau vivant. N'étaient-elles pas trois grâces, trois vertus ; trois vices? Qu'elles essayassent successivement de rendre par des attitudes ces idées différentes, elles-mêmes.
Aussitôt, Jack accusait sa migraine, s'écartait vers l'église. Par gestes de sculpteur, Weed disposa les attitudes des jeunes femmes empressées de rire.
Dessling médita sur la définition donnée de lui par ce fou. L'horreur de la force venait peut-être
bien de l'impuissance à la tenir. Au cours des rêves sociaux, il se prescrivait souvent une dictature qui lui permît de réduire le monde en un immense phalanstère aux gamelles certaines et numérotées, ~ non que la misère d'un tel état ne lui parût évidente ; mais il la considérait comme une phase inévitable de la transformation vers des avenirs meilleurs. Que d'autres eussent, avec la force, l'amour asservi de la foule, c'était cela, sans doute, que jalousait l'ambition. Les fureurs révolutionnaires dépendaient d'un humble désir de propriété, pareil à celui qui excite la fureur de Sganarelle supplanté par un amant.
Envers Anne déjà, il éprouvait un semblable besoin de possession exclusive. Pour ne pas haïr Pascal, il lui fallait de l'attention et du raisonnement.
L'instinct de conquérir toute la proie, sans partage, dominait donc l'admiration envers la face de perle sertie dans ses bandeaux sombres. Il dominait aussi ses fureurs publiques transmettant à la multitude les motifs de la colère sociale. D'Anne, il attendait la conception du Beau, plus que l'espoir d'assouvir ses sens. Avec Odette, il ne pouvait requérir qu'un émoi bref des épidermes, cela même qu'il espérait aux péroraisons de ses discours, le spasme final de l'assistance emportée dans
un esssor de bravos, l'action immédiate, limitée, brutale. Anne se fût associée plutôt à l'utopie de rajeunir le monde par l'harmonie de l'amour universel.
La pose prise, elles parurent ainsi. Au milieu, l'altière et moqueuse Béatrice, levant son profil aigu, incarnait la plaisance de la fortune que le scrupule évite, qui marche audacieuse et riant de son succès dérisoire. Odette, basse sur jambes, et s'étayant d'une main contre sa croupe trapue, offrait l'ouverture de lèvres énormes dans la tête d'or rouge. La gorge pesait en courbant le corps prêt à s'étendre, passif.
Jaillie de ses pieds longs en une gerbe noire, l'onduleuse Anne balançait ses yeux-dieux, ses clairs yeux bleus à l'ombre azurée des sourcils, ses yeux pleins d'une puissance ironique et sûre. Sa face claire évoqua l'harmonie des forces soupçonnées.
Ainsi, elles représentèrent leurs âmes parmi les troncs violâtres des sapins dressés contre les eaux bruyantes et mousseuses. De la ville plus basse montait la plainte du fer.
Les mains de Weed garnies de bagues hindoues, le chien les lécha.
A l'entrée du géant alsacien, Odette se séparait. L'homme mit bas sa casquette, mais n'abandonna
pas sa miche, ni son couteau. Fier d'un complet de velours à côtes encore neuf, il se dandina sur place, annonça le comité. A la gare, on avait rencontré les étudiants en bérets de velours et munis de silflets à roulette. Ils manifesteraient contre les révisionnistes.
— Ça va être drôle! opinait aussitôt Béatrice, ravie.
Dessling comptait sur la toi sociale des forgerons et leur humeur batailleuse. 11 le dit à Béatrice en ajoutant :
— Si le docteur Bax voulait enfin se décider en faveur du parti national... nous marcherions d'un pas sûr à la victoire ; n'est-ce pas, Lyrisse?
— C'est un liomme insaisissable, énonça vaguement Jacques revenu.
Son front blanc se plissa. Pour une caresse capable de dérober sa gêne, il se baissa vers l'échiné du lévrier. Evidemment il privait Cœsarès de son influence. L'abandon ne se pardonnerait point.
Alors, Béatrice exhala ses plaintes entre eux pendant qu'Odette, Anne et Weed tiraient de l'Alsacien des paroles naïvement plaisantes.
La baronne Reuss revenait de Poméranie. D'abord, elle avait battu la Finlande oii Ludo viens Bàx exploitait les pêcheries ; puis, le Mecklembourg où il syndiquait les équarrisseurs pour soutenir son
LE MYisTÈRE DES FOULES 283
entreprise des « cuirs de Prusse » ; enfin, le Danemark où il construisait des moles et fondait une aciérie. Nulle part, elle ne l'avait pu rejoindre, le manquant d'une demi-journée, d'une heure.
L'incroyable homme vivait en sleeping-car. Maintenant, il voulait faire chanter Reuss. en vengeance de l'opposition soutenue contre ses théories personnelles par les actionnaires des Bières-Bax. Et la lutte, avec lui, s'indiquait dangereuse. Le résident général de Gochinchine Brichaud, qui rentrait en France muni de preuves convaincantes sur les filouteries du docteur dans l'alîaire des jetées de Saigon, venait de mourir en mer, subitement, d'un choiera propice.
Par une inadvertance achetée, les appareils de désinfection n'avaient pas rendu la paperasse compromettante.
Cruelle et révélatrice, la baronne s'anima sans obéir aux gestes apaisants de Jack, ni aux sourires qui contestaient.
— Voyons, voyons, chère amie. Ce sont des histoires du seizième siècle italien, que vous naus apportez là... Borgia vous hante...
Elle tenait à son opinion. Elle prétendit que le gros Reuss, deux jours avant le conseil d'administration convoqué pour les bières, avait eu des vomissements noirs. Et les médecins de n'y rien
comprendre. L'analyse d'un cigare à demi fumé, offerl par un monsieur, homme de paille avéré du docteur, avait permis, cependant, de découvrir un principe équivoque, mal définissable, étranger, néanmoins, à la nature du tabac.
Gomme on quittait l'ombre de l'église, ils aperçurent l'auberge pleine de gens réunis vers la tête hérissée de Liverdun. Sous la grande femme blonde de l'affiche versant sa chevelure dans le flacon de Bière-Bax, l'orateur déclamait déjà.
De la rue en abîme, une carriole bondit, surmontée d'un homme à la blouse gonflée de vent. Il claqua du fouet, épanouit sa face hâlée, rase, qu'un feutre énorme ne masquait pas. Les bras des buveurs saluèrent...
— Voilà le patron I . . . Alexandre ! . . .
Une grosse joie retentit entre des chocs de verres. Les mécaniciens portaient à leurs fronts noirs la trace de la fumée rabattue par la course des locomotives.
— Vive le général! criait Alexandre, debout dans sa carriole.
Le chant révolutionnaire plana. Harry Weed, entouré de femmes, dévisageait les prolétaires en murmurant. De suite, sur elles trois, il. avait pris l'influence. Avant de conclure leurs phrases, elles consultaient son regard, en crainte de ne pas
émettre l'avis qu'il souhaitait. Honteuses du tumulte, elles retournèrent en sa compagnie dans le jardin.
L'idée d'une sympathie possible entre Weed et Anne olfensa Dessling. La fille secrète ne semb lait plus le voir, pour s'occuper à entendre les paradoxes sataniques de l'Anglais. Il les regarda disparaître dans l'ogive du porche. Une griffe de douleur laboura l'intime faiblesse de son être. Jack conçut ce trouble :
— Mon ami, vous m'échapperez aussi, bientôt.
L'homme blanc larmoya en étreignant la main du visiteur d'âmes.
Cependant, des cris barbares s'envolèrent de la rue en abîme. Aux murs de briques brûlées, des figures de femmes parurent entre les lacis de capucines et les volets verts. On entendit les voix des étudiants. Leur monôme émergea, couvrant les bruits de fer et ceux des eaux, par un chant scandé.
Gela vouait le général-prétendant et ses amis à toutes les injures immondes.
Au pas militaire marchaient des collégiens, dont les visages pustuleux se complétaient de cigarettes pendantes. Les bérets de velours formaient la crête de cette tarasque, qui serpenta devant les
arcades de la place et sous les balcons des maisons riches, closes..^ Entête, des hommes, un peu pâles, sifflaient violemment dans des mécaniques de nickel. II y avait l'avocat Déchoin, haut, ventru, congestionné, le ruban militaire h la jaquette ; le svelte Gugenheim en complet d'Angleterre, et le libraire osseux, plus blême encore, bailleur repenti du journal l^ Avenir de TEsf ;et Yauclerc résolu, sans canne, le chapeau dans la main, pour que l'air éventât la bille terne de sa tête rasée.
Immédiatement Liverdun, Dessling se placèrent au seuil de l'auberge, M. Desréaux, rajustant son binocle, afûnait des sourires voltairiens qui méprisèrent le cortège opportuniste. Le groupe s'ouvrit pour que passât l'honneur du Comité révisionniste. Le soldat de Grimée, décoré, lui aussi, comme Tavccat Déchoin, se campa, tel qu'à la prise de Sébastopol. Vers la moustache chenue convergeaient des rides pleines de gloire.
Aussitôt, l'Alsacien proféra contre Gugenheim ses injures accoutumées. En ostentation de bravoure, celui-ci quitta le cortège et vint au milieu de la place, minuscule, les poings en bataille. L'autre avança. La collision menaçait. Les champions, pourtant, s'attardèrent pour l'étalage de quelques axiomes.
Il répugnait à Dessling de voir ces hommes s'en-
sanglaater les narines. La défaite sûre du plumitif l'apitoya. Malgré le murmure nerveux de Desréaux il fut chercher l'Alsacien et, l'ayant attiré vers Tauberge, fit signe à Gugenheim de partir.
— C'est pour vous, monsieur Dessling... pour vous seul...
Dans un tumulte de sifflets et de cris d'animaux, les collégiens dégringolèrent avec leurs chefs, par une autre voie, vers le fleuve, car ils n'avaient pas cru trouver l'hôtellerie en possession de leurs adversaires.
On prit h part le pacificateur. « Yoilà deux fois que vous lui sauvez la peau. Il ne vous le pardonnera point. Pourquoi ne point le laisser à l'assommeur?... »
Dessling objecta les accusations de violence que la presse gouvernementale n'eût point manqué d'inscrire. Un procès correctionnel eût suivi, la prison oii ce pauvre colosse d'Alsacien eût sûrement pâti. M. Desréaux haussa ses épaules voltairiennes. D'un regard lancé par-dessus le binocle, il blâma le jeune homme avec une moquerie muette que le sourire précisa.
Sans insister, Liverdun boita vers le fond pour inspecter la salle de la réunion publique. Et tous y furent aussitôt, avec l'importance de leurs rôles particuliers. Les forgerons du Pont-Saint-Marc
quitteraient les enclumes à quatre heures. Prévenus, ils se rendraiei^t aussitôt dans cette salle. Alexandre parut ; il décrivit l'enthousiasme probable des électeurs pour une revision socialiste. On diminuait les salaires tous les trois mois dans les forges, depuis que s'achevaient enfin les armements de la France. La grosse tête de Liverdun, attentive, légèrement suante, s'illuminait d'intelligence. Il posait des questions catégoriques. M. Desréaux avait une tendance à généraliser, en des phrases très faites, pour se donner immédiatement l'allure du personnage au premier rang, digne de ses bagues.
Et Dessling remarquait comme ces hommes différaient peu de l'impression qu'il en avait reçue, lors de la rencontre première. Berats, beau et candide, émettait toujours, à la fin des expositions socialistes, ses appréhensions contre « l'enrégimentement des masses», un mot qui l'avait frappé. Il hochait la tête, sans dire davantage, ou bien énonçait encore le nom d'Herbert Spencer et le titre de sa brochure : V Individu contre VÉtat, dont il avait lu des bribes. A cela se limitait toute sa science.
Le boucher Grespelle citait* l'Amérique; eût voulu une fédération avec des règlements d'octroi adaptés aux besoins particuliers du commerce
dans les provinces. Il parlait admirativement de la municipalité de Chicago, qui avait soumis la ville entière aux intérêts des abattoirs.
Le voltigeur parlait de revanche, de conquête, de colonisation; Ses phrases n'allaient pas loin. L'huissier Violette proposait, inlassable, sa réforme du code civil, tandis que le vieillard de 1848, brandissant son gourdin ou couchant en joue les murailles, excitait le gros Alexandre à édifier incontinent une barricade. Selon lui, Pont-Saint-Marcpouvait' tenir six mois contrôla troupe, si Ton crénelait les maisons des rues en abîme.
La simplicité de ces caractères, incapables de réflexions neuves, exaspérait maintenant le visiteur d'âmes. Ni Its nombreux discours prononcés depuis cinq mois, ni les conférences dii soir n'avaient instruit. On eût dit que ces cervelles avaient donné tout l'etfort possible et ne s'augmenteraient plus jamais en aucune heure. Les questions sociales au reste les intéressaient moins que le combat politique. Le soin de distribuer des cartes d'adhérents et de préparer les réunions flattait surtout leur vergogne. Gela leur valait une auréole dans les cabarets, sur les places où l'on cause, auprès de leurs pauvres familles. En vain Dessling prenait à part l'un et l'autre. Ses éclaircissements ne vivifiaient par leurs imaginations
puériles. Les intérêts individuels existaient seuls. On combattait le pouvoir, non parce qu'il assurait la perpétuation d'un système économique déplorable, mais parce que, dans le petit coin de la vie personnelle, ils se blessaient durement aux décombres, de leurs illusions mesquines.
Au moins, Dessling se félicitait de ne plus subir l'approche des sectaires parisiens. L'ignoble concurrence des cabarets politiques n'existait pas. Il s'attristait en songeant que, déjà, dans ce comité révisionniste, les forces du peuple portaient des germes de division, de mort. Bérats et le boucher Grespelle, les plus intelligents, se détournaient avec évidence du collectivisme deLiverdun. Ils inclinaient directement à la doctrine anarchiste du groupement sympathique et aux vœux de décentralisation. Que les hommes de même volonté pussent se réunir en certaines régions de la patrie et développer leurs espoirs selon des lois provinciales : telle était la conclusion de leurs propos. Gela mènerait par les voies douces à l'individualisme pur. Peu a peu, les groupements se sectionneraient. L'autonomie, d'abord provinciale, deviendrait départementale, cantonale, communale. Enfin, les plus hardis des citoyens, au bout de la période, réaliseraient peut-être, dans des siècles, le vœu de
l'anarchie théorique : le citoyen ne subissant d'autres lois que celles créées par une conscience sûre.
Dessling doutait que l'homme se perfectionnât suffisamment pour une existence à la fois libre et pacifique. L'instinct, l'immonde Gain de la Bible, cesserait-il jamais le meurtre d'Abel, de ce qui s'élève en esprit, de ce qui se dégage de la bassesse? Luiraient-ils, à une époque, les jours oii l'homme souffrirait de la souffrance d'autrui plus que de tous ses désirs ; où il voudrait pour suprême bonheur la beauté de voir s'épanouir la félicité des autres au détriment de son existence? Les nations atteindraient politiquement l'individualisme anarchique avant d'avoir conquis cet état mystique de l'âme. Aucune concordance ne s'établirait entre la beauté du cœur et la beauté du rêve accompli. L'humanité se retrouverait niaisement au seuil même de l'histoire. L'immense roue du temps aurait tourné à vide. Le labeur de cent siècles et des civilisations successives serait à reprendre. L'individu se donnerait à la lutte contre l'individu pour la conquête des proies, puis des gloires. La genèse des associations premières recommencerait sa lente évolution afin de substituer la force indiscutable du nombre à la vigueur contestée du seul. Gaïn ricanerait vers les mômes avenirs.
Le visiteur d'âmes s'amusait à suivre sur
la belle face de Bérats l'effet de la déduction. L'homme soutenait à deux mains ses joues. Il mettait en ses yeux lumineux toute l'attention de l'être.
— Vous voyez, Bérats, Tindividualisrae ramène à l'origine de la société présente.
— Non, parce que le machinisme, dans quelque cent ans, satisfera tous les désirs...
— D'autres désirs, que le machinisme ne rassasiera plus, naîtront pour justifier les rivaux, la haine.
— A savoir...
— Non, Bérats, l'homme ne ôhange guère, malgré les siècles, moralement. Nous ne pensons point, dans nos doctrines altruistes, des rêves très différents de ceux qui animèrent les Esséniens. Ils précédaient le Christ. Ils tiraient leurs croyances des principes propres à la religion d'Agni,«du feu, celle des anthropoïdes. Nos bourgeois agissent comme les patriciens de Rome devant Caïus Gracchus. Après tant d'hommes égorgés, le vœu de Napoléon ne fut point de réaliser les espoirs des Encyclopédistes, mais de prendre rang parmi les rois, en épousant Marie-Louise d'Autriche. Ainsi le faïencier enrichi achète une pauvre fille titrée pour être reçu dans les maisons oîi il fournissait d'abord les vases de nuit. 'Malgré ce que souffri-
ront nos espoirs libertaires du despotisme des maîtres socialistes, il faut appeler de toutes nos . • forces cette phase d'évolution, qui peut-être rompra l'esprit d'inégalité.
— Mais l'enrégimentement des masses!!!... vous n'y pensez pas?
La phrase qui bornait cette pauvre âme sincère se dressa contre l'argumentation du visiteur.
En roulant des cigarettes, en amusant ses doigts noircis par Thuile des mécanismes avec des boucles de gros tabac tirées d'un cornet jaune, Bérats récita, victorieux, les passages de r/?idividu contre VElat qu'il savait. Sa figure mate aux pommettes carminées s'éclaira d'une sorte de Jyrisme amoureux. Pour la louange de la liberté, il prit la tête d'un Roméo délicieux, appelant Juliette d'une lèvre prête à trembler.
Vraiment, il croyait à l'amélioration des cœurs. On avait aboli la torture.
Ils arpentaient la salle, encore presque vide, de la réunion. Le gros Alexandre ne quittait pas Jack Lyrisse ni Liverdun, les personnages de marque. Les mains dans les poches sous la blouse retroussée, il ne négligeait pas d'afficher une carrure indépendante. Liverdun s'inquiéta d'un verre d'eau pour les orateurs. Il convenait aussi de
grouper les révisionnistes près de la porte, les forgerons près de la tribune. Ainsi les opposants ne trouveraient leur place qu'au centre, entourés de bouches hostiles. L'impossibilité de la retraite leur conseillerait le calme.
— Entendu, reprit Alexandre; j'amène tous les forgerons en haut... Vos amis se collent à l'entrée avec moi... Nous les garderons entre nous... On va rigoler. Qu'ils bougent !... On les sortira, et un peu lestement... là.
La salle, très haute, servait encore de gymnase pour la Société des Patriotes. Des anneaux pendaient du plafond, au bout de cordes solides ; des trapèzes, des échelles, des câbles. Il se dressait des mâts pour grimper, des barres parallèles et une plate-forme. Alexandre marchait au milieu des choses en propriétaire glorieux.
Certes, les étudiants et les avocats feraient de l'obstruction. Peut-être empêcheraient- ils que l'on parlât. En clignant ses paupières frisées et bleuies par la débauche quotidienne, Alexandre assura que les poings des forgerons plaideraient.
Déjà, dans l'auberge, les bruits voulaient grandir. Dessling et Liverdun écoutèrent des discussions passant plus vives, dans l'air des portes entr'ouvertes, puis étouffées par les battants. Ils ne perçurent qu'une confusion.
Toute la petite bataille se prépara. Alexandre enleva les tables et les cbaises, projectiles possibles.
Les cloches annoncèrent la fermeture des ateliers pour les équipes du jour. Celles de nuit, les moindres, allaient prendre le travail. La voix du fer s'apaisa par les rues en abîme allant au fleuve. De la berge, la rumeur des hordes libérées gagna l'espace. Le chant révisionniste fut fredonné lointainement.
— Nons allons jouer la partie sérieuse, dit Liverdun.
Il fallait que le prétendant l'emportât à Pont- Saint- Marc et dans les faubourgs ouvriers de Saint- Epvre, qu'il fût élu conseiller général. La grande tentative prescrite par le Comité de Londres dénombrerait ainsi, de manière très sûre, les partisans probables pour les élections législatives. Les adversaires comprenaient la valeur de la manœuvre; et dans cette toute petite ville, d'âme révolutionnaire, le combat décisif allait s'offrir. On saurait si, par amour du socialisme, les ouvriers des armureries se confieraient à l'étoile du soldat.
Dessling redouta que la fuite récente du général n'eût un effet fâcheux sur la raison de ces anciens soldats. Leur esprit de corps persistait dans cette vie encore guerrière vouée à la fabrication des
engins de mort. Il écoutait avec approbation Jack blâmant l'exilé à voix basse.
— Je sais, la peur de la prison le tourmentait, le sous-officier, seulement parce que sur sa chair la caresse eût manqué de son amante. Pour cet homme de roture, encrassé dans les misérables admirations d'une race servile, les soins de doigts héraldiques le transportent, l'affolent. Il compromettra tout, afin de serrer la main de princes authentiques et de dévêtir une gourgandine armoriée. C'est un valet lubrique et puéril. Les plus humiliantes vanités l'asservissent.
— S'il différait du vulgaire, répondit Dessling, les foules l'auraient-elles choisi? Il leur faut une âme semblable à leurs âmes pour qu'elles s'exaltent, se dévouent. Celui-ci qui parade, et se vautre sur les femelles, domestique de ses instincts, reste le frère de la foule instinctive.
— Résignons-nous, conclut Liverdun.
— C'est un homme tout de même, objectait Alexandre. N'aimons-nous pas tous les belles femmes?... Seulement, il faut qu'il se garde à droite...
— Nous le préserverons contre sa volonté, soyez-en sûr... Nous sommes, nous, ses partisans d'aujourd'hui, l'opposition de demain.
~ Oui... fit Jack, il est la mâchoire d'âne dont.
Sarasons audacieux, vous exterminerez les Philistins... Le poil de la bête restera sur la mâchoire...
Jack regarda fixement Dessling, et toute sa figure s'ombra de tristesse.
— Vous triompherez peut-être, ici, et dans quelques grandes villes, mais la majorité du peuple le reniera; car il « a fui »...
— Pourquoi le triomphe ici seulement?
— Mon très cher ami, vous luttez contre une organisation politique au mensonge fort. Passez quelques semaines au château et vous connaîtrez le réel électeur, le paysan... La pauvre bête de longtemps ne s'échappera des pièges ourdis, ni ne s'expliquera l'admirable tromperie du suffrage universel... et puis le Prétendant incline adroite, tandis que tout mène vers l'apothéose des Fabricants. Ludovicus Bax vous refuse son concours. Nulle part vous ne le rencontrerez avant les élections législatives. Et Ludovicus sait. .. Il sait...
Depuis des mois, Dessling prévoyait cette attitude du docteur. Entre tous ceux dont il avait voulu visiter l'âme, Ludovicus Bax s'était le plus sûrement dérobé. Sans prendre la peine de cacher sa méfiance sous de la volubilité ou du bon accueil, il exprimait par des mous de dédain autoritaire l'injonction de passer au large devant sa cons-
cience. Gomme Anne, il demeurait ironique et mystérieux.
Le jeune homme admit, avec sa passivité constante, celte certitude d'échec. Il ne récrimina point, exhala un petit soupir. En lui, des choses s'affaissèrent ; ses paupières s'alourdirent soudain. L'espoir sombrait d'un mariage consenti par la fille, image de la ville, s'il avait su conquérir celle-ci.
Un silence suivait le propos de Jack, dont la main fort amie étreigoait celle du politicien déçu.
Navré, Dessling se sentit vide autant que la vaste salle. Par les baies vitrées du toit, sur l'air bleu, des nues pommelées coururent. Les amis sortirent pour recevoir les forgerons. A travers les murs, les rires, les refrains énervés ne passaient plus ; mais un grondement, comme d'une eau qui eût oscillé et battu les parois de brique.
Ce bruit d'élément impressionna Dessling.
Il pensa qu'il aimait la foule, tel le marin la mer, pour son mystère, sa fureur, et son péril. La beauté de sa foi émanait de l'ombre même où persistait le destin social. Il adorait, pour l'inconnu, le vaste, l'affolant inconnu. Gela encore le liait à la fllle au visage de perle, celle qu'il ne pourrait savoir sans doute jamais.
Et ii s'expliqua pour Jack. Il lui dit son âme
curieuse de visiteur frappant au seuil de tous les cerveaux ; puis laissant vivre les autres en lui, miroir qui voit rire, grimacer, ou pleurer les images dans son eau froide. Le mystère du peuple si vil devant la force et son instinct, et puis si passionné pour la mort, en certaines heures de délire universel, cela l'attirait vraiment ainsi que le fond d'abîme aux ondes changeantes et pleines de sirènes. « Oui, Lyrisse, j'entends dans les profondeurs du peuple des voix, des voix qui murmurent un chant nouveau et je ne puis distinguer ce qu'elles disent. Je me penche au bord de l'abîme, et ni l'amertume de l'air, ni les odeurs affreuses des creux, ne rebutent mon courage. Les sirènes ne parleront pas toujours confusément. Une fois j'entendrai, je comprendrai. D'autres entendront, comprendront ; nous tendrons alors des bras propices et le peuple se lèvera en une seule vague pour laver la vieille ignominie du monde. »
Jack secoua la tête.
— Je vous aime bien, Dessling ; je vous aime beaucoup...
Son visage approcha où la bouche nerveuse s'agitait contre les dents sèches. Un peu de rougeur envahit même les pommettes. Avec l'air de se reprendre difficilement, il passa la main sur
ses cheveux de chanvre plat. Des gouttelettes de sueur venues aux tempes, il les étancha.
Dessling conçut une mauvaise idée de ce trouble. Des choses que l'on se contait sur Lyrisse et son mépris singulier des femmes, acquirent tout à coup dans sa mémoire une valeur. Des suppositions accusaient le mari patient d'habitudes socratiques. Honteux, le jeune homme se leva. Son exaltation d'un moment avait pu susciter un désir.
11 parut à' Dessling que des mains chaudes le frôlaient, et douces. Il marcha ; ne se retourna point vers Lyrisse. Il ouvrit la porte menant à la salle commune.