‹ Le mystère des foulesChapitre 1 sur 3 · PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 fclS, RUE DE RICHELIEU, 28 bis.

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Projetées, des choses molles faillirent l'atteindre. Au bout de leur parabole, vers la chevelure blonde de la Bière-Bax, cela s'écrasait sur la muraille, mâchures de boudin cru. Les brins de veines porcines pendillèrent.

Partout, des mains brandies et des gestes lançant la viande, et des gueules en joie. Les faces saures des hommes la bramèrent de liesse.

Humbles, dans un angle, Liverdun et ceux du comité se rencognaient. La sale balistique enchantait l'assistance. L'heure du goûter coïncidant avec celle de la réunion, les braillards maintenaient leurs miches sous les aisselles.

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Des débris frappèrent au front un apprenti malingre. La chose barbouilla les sourcils. Le bonheur du peuple ébranla l'air. Des mains houilleuses applaudirent. On hurla. Lui-môme, l'Alsacien se mêlant à la farce, malgré son habit neuf, lança sur la nuque de maître Alexandre un fragment de boue rouge. Le gros riposta, la gueule tendue de fils de salive. Les bravos se haussèrent. Les chemises se boursouflaient hors des pantalons, à cause des efforts pour lancer vigoureusement. On enfonça les casquettes sur les oreilles. Une odeur de sueur et de limaille plana, grandit, suffoqua Dessling. L'huissier Violette, qui essaya de parler, agita des lèvres muettes. Le fracas des hurlements cassait les autres sons. Indigné, il reprit son portefeuille de maroquin, l'assura dans l'étreinte de son bras d'enfant, et de la main valide il coiffa son chapeau haute-forme, pour tenter de sortir.

Mais la querelle se prolongeait dehors, sur la place, à travers les arcades des maisons riches, jusque la carotte écarlate du débit de tabac. Les gorges liquides des femmes roulaient dans la percale lâche des camisoles, tant les tordait leur jubilation. Les chiens accourant aboyèrent.

La poussée dehors devint bousculade. Gela réagit dans le flot de foule jusqu'au milieu de l'auberge ;

un litre vide tinta, roula parmi les verres, se brisa au moment même où la vaillante fille du lieu apportait ses bras munis de pintes fraîches.

A ce bris de verre, la joie fut éteinte subitement. II s'étala du silence sur les têtes. Louise invectivait en déposant les carafes. Libres, ses avant-bras dansèrent par secousses qu'elle ne maîtrisa plus. Alors les brutes soufflantes la contemplèrent avec des yeux ahuris...

— G'estrien,c'estsacrise, ditmaîtreAlexandre... Allons ! voilà l'heure...

Il frappa dans ses mains...

— Citoyens, cria Liverdun, nous vous invitons à vous rendre dans la salle de réunion pour prendre connaissance d'un nouveau programme politique et discuter ensemble les moyens d'affranchir le peuple de la tyrannie bourgeoise.

Onde qui gonflerait, la masse des forgerons se tassa, pour éclater en une écume d'applaudissements.

Au dehors, les stridences des sifflets répondirent. Des étudiants chantèrent. La bataille commençait.

Dessling vida d'un trait le verre d'absinthe. Ce liquide lui valait de l'éloquence et une audace capable d'abolir, pour deux heures, sa timidité naturelle, d'étoulîer même le scepticisme.

En gagnant l'estrade, il souiîrit de constater

ï LE MYSTERE DES FOULES

la réussite de leur tactique misérable. Les étudiants de Saint-Epvre, autour de l'avocat Déchoin, s'enclavaient dans l'assistance des forgerons. Ce le désola que toute la beauté du rêve social dût s'avilir d'abord par de sordides moyens nécessaires au succès, et usuels en politique.

Il craignit Jacques, le chercha. Lorsqu'il serra la main fraternelle de Gugenheim, le tapage du mail repartant au tumulte de ses grelots et de sa trompe, excitait, le long de la rue, les abois des chiens. Lyrisse, le douteux personnage avait craint que le visiteur d'âmes lui en voulût pour une avance sentie bizarre. Dessling la lui pardonna, parce que ce départ marquait une pudeur.

— Certes, ajouta Liverdun, j'ai conseillé à Lyrisse de repartir. Le mail-coach et les toilettes des dames auraient pu nous desservir auprès de ces gaillards.

— Toutes sont parties?

— Toutes.

— Elles emmènent aussi la fille adoptive de l'évêque...?

— Oui... Quelle curieuse jeune fille, avec son grand chien. Ces dames semblent raffoler d'elle...

La tignasse de Liverdun oscilla dans un signe de désapprobation. Ils s'assirent l'un près de l'autre, au fond de l'estrade.

Le jeune homme crut que les larmes allaient poindre à ses cils.

S'avançant contre la balustrade, l'huissier Violette se découvrit et invita les électeurs à nommer le bureau.

« Déchoin!... M. Déchoin !!!... » proclamèrent en une voix les étudiants...

— Il n'est pas de la commune !

« Liverdun ! Dessling ! Violette ! » proposèrent en môme temps les amis du comité. Le même reproche fut invoqué.

Malgré les invites brusques de l'Alsacien, du voltigeur, personne ne se décidait à dire un nom. La peur de se compromettre par une parole individuelle prolongea l'hésitation. Les forgerons s'excitaient tout bas avec des rires, puis reportaient leurs regards dans la direction de l'estrade, silencieux ; avec l'espoir que toutes les initiatives en émaneraient.

Dans les bourgerons noirs, ils se voûtèrent, pose instinctive, afin que l'attention passât par-dessus leurs têtes, sans les choisir.

Les fureurs du contre-maître et le renvoi de l'atelier puniraient les téméraires qui useraient de leurs droits civiques, sur le sol de liberté.

Alors les étudiants se moquèrent des organisateurs. De leurs cannes, ils frappèrent le plancher

en scandant: « Commencera!... Commencera pas !... Conspuez ! Conspuez ! » Les figures pustuleuses s'évasèrent pour des ricanements. Le servilisme apeuré du peuple prouvait l'indéniable puissance de leurs pères.

L'insolence irrita les forgerons et, comme l'huissier réitérait sa demande en se cambrant dans sa redingote crasseuse, le voltigeur déclara :

— On a nommé Alexandre.

L'approbation suivit. Répété, vociféré vers l'estrade, les drapeaux tricolores et les guirlandes de lanternes en papier, le nom d'Alexandre soulagea les hommes de la peur. Ils applaudirent leur propre audace. L'aubergiste franchit les groupes, un peu gauche, déterminé.

Assis à la table, de l'estrade, il mit de lui-même aux voix les noms des deux assesseurs ; ceux-ci, entre les mêmes applaudissements et les lazzis amicaux, vinrent prendre place ; ils dépouillèrent des casquettes leurs tignasses, puis se tinrent sages, amusés d'eux-mêmes, craintifs encore.

Immédiatement, Dessling prit la parole. Liverdun, lui, exposerait les détails du programme socialiste.

Devant les orateurs, un vide se fit. Le libraire, Déehoin, s'appuyèrent sur leurs cannes. Sans motifs, le chœur des éphèbes pustuleux riait déjà,

fier de son indéniable intelligence prête pour des parchemins futurs.

« Citoyens, disait Dessling, le petit incident qui vient de retarder le début de cette conférence contradictoire peut nous servir, dans toute sa simplicité, d'unique et formidable argument contre la politique actuelle.

» Appelés à l'exercice légal de vos droits, de ces fameux droits de l'homme votés, il y a cent ans, par les grands-pères de ces jeunes gens-ci, vous avez hésité, vous avez ressenti une réelle appréhension. C'est qu'en effet, vivre selon les principes de 1789, exercer les droits d'un homme libre, est devenu, en 1889, un véritable crime que punissent, à défaut des lois, les manigances des législateurs. Vous craignez, non sans raison, que, demain, le sénateur Volant ne parcoure vos ateliers de Pont- Saint-Marc, en compagnie d'un dénonciateur, pour marquer ceux d'entre vous qui agirent librement ce soir, les désigner -à l'administration, la contraindre à vous rendre les livrets, à vous punir, non de prison, mais de faim, peut-être de mort. Le cas se produit quotidiennement à Saint-Epvre et aux environs depuis que beaucoup de nos amis ouvriers accueillent la vérité de nos conseils. Ne pas approuver l'exploitation du capital mérite qu'on soit affamé. Je viens donc vous demander,

citoyens, si vous pouvez, après la constatation de cet incident, penser que vous êtes des hommes libres... Je ne crois pas que vous puissiez le penser loyalement. La Révolution française n'a pas affranchi le peuple. Elle n'a valu la liberté qu'aux marchands. Vous demeurez les esclaves, les instruments, les outils bons à jeter, après l'usage, sur la grande route, cette voirie à pauvres... »

Les mains battirent. Certains, en recroisant leurs bras, affirmaient du crâne des approbations. Ils posèrent, les uns sur les autres, des regards résolus. Dans les faces fumées par les feux des forges, les sclérotiques roulaient plus blanches.

Le plant des têtes saures se redressa mieux.

Dessling comprit que son souffle effleurait les âmes obscures encloses sous ces touffes de figures. En chacune un peu de sa foi se versait.

Il reprit. Il dit le grand leurre de la République, tous les mensonges. L'esclavage et le salariat, il les comparait entre eux au détriment de celui-ci. La vie des hommes, en effet, importe moins au locataire moderne des bras laborieux qu'au possesseur antique. Le bétail humain a perdu, pour sa sauvegarde, la garantie de sa valeur marchande. On gaspille les existences humaines, comme une matière vile. Et cependant, le destin des Etats exige que l'on favorise la vie du peuple, la prolifi-

cation, gage de l'indépendance de la patrie. Quatre-vingt mille personnes meurent en France, chaque an, de désespoir, de faim, par suicide.

Dessling suivait l'essor de ses paroles. Il lui sembla voir leur vol s'abaisser, s'élever en ondes fluides depuis sa bouche jusque la fin de la salle illimitée dans la vapeur du tabac. Elles gonflaient, il eût dit, les toiles des drapeaux appendus. Surtout, elles allaient vers les yeux attentifs, ces yeux tels qu'un jardin de corolles sombres où il eût transmis la fraîcheur espérée d'une brise.

Il s'enorgueillit de ces milles têtes orientées vers soi, ces mille têtes brunies au feu, rasées de leurs chevelures, dépourvues de toute beauté, hormis celle de la souffrance inscrite aux plissures des fronts.

Du haut de l'estrade, les corps se devinaient mal. Dans le vide ouvert, par l'élévation de la toiture, il admirait seulement l'armée des masques humains que les cordages gymnastiques semblaient suspendre. Peut-être le relief des physonomies accusait-il sa voix répercutée par ces murs du fond, et venant frapper l'arrière des crânes, les traversant, pour modeler enfin l'attention des figures.

Ainsi des conceptions saugrenues se succédaient

dans l'esprit du visiteur, pendant le discours. Il parlait sans hâte. Depuis la seconde où les propositions se préparaient, et pendant la longue minute où elles étaient émises par la mécanique du langage, Dessling pouvait réfléchir à cent choses très différentes.

L'attitude de l'assistance l'intéressait. 11 analysa les allures, chercha ce que pensait dans la foule celui-ci portant au col de sa chemise sale une cravate si neu^e, rose et verte, ou celui-là dont l'index ne cessait pas de ramoner la narine. A un haussement des épaules, à des sourcils froncés, a. un rire d'ironie, il comprenait l'objection surgie dans la mentalité de l'auditeur. Aussitôt, il construisait la réponse et la lançait indirectement, du geste et de la bouche, vers l'incrédule stupéfait de cette divination.

En peu de minutes, les esprits s'allièrent à sa foi. Pour marque de tolérance intelligente, les étudiants eux-mêmes se gardaient de bruire, non sans garder aux lèvres sceptiques toutes leurs restrictions. Des groupes de bourgeois locaux, commerçants et rentiers, se désignèrent par leurs chapeaux de paille, et, sur des gilets minables, leurs chaînes d'or soufflé. Le discours parut les induire en une tristesse de sages. Us affectèrent du deuil moral, dans l'espoir évident que cela impression-

nerait les hommes simples. A voir des citoyens considérables, non pas indignés, mais blêmis de désastre, le doute n'atteindrait-il pas les cœurs ? Et, gras, sordides, vêtus d'économie, de toutes les bassesses, ils se taisaient, hochant leurs têtes en peine, atténuant l'escroquerie de leurs regards utiles.

Déchoin, le libraire et le fou formaient un groupe bon pour la sculpture, au centre de la salle. Redingotes drapées, jambes gauches tendues étayant la stabilité du torse et la vigueur du bras droit, du bras qui brandit, cela s'arrangeait comme autour d'un drapeau imaginaire troué déballes, et qu'une maritorne de pierres, aux ailes éployées, à la gueule en nid de moineaux, eût tenu sur leur courage.

Cependant, les chaînes de phrases se déroulaient de la bouche. Dessling eût admis qu'il était auditeur. Un autre parlait en lui, une force. Le mot finissait par ne plus lui appartenir. Le verbe prenait des essors personnels ; et lui, l'orateur, ne jouait plus que le rôle passif d'un organe. C'était le phénomène fabuleux d'un dieu immiscé dans son cœur et brassant les autres âmes avec des sons propres à émouvoir.

A s'écouter, Dessling ne percevait plus le sens rationnel de la harangue : plutôt les apogées, les

décroissances et les fuites musicales de la voix. Il disait moins qu'il ne retentissait.

De période en période, le mystère se compliqua. Il suivit le dédoublement de soi.

Il sentit se prolonger l'influence de ses gestes. En tous les hommes il s'irradia. Sa parole tournait, tourbillonnante, roulant les consciences dans le stroom des mots. Ainsi le fleuve roule les cailloux, afin de les polir.

Son corps aussi se développait en ondes imperceptibles, réelles, embrassant l'assemblage des masques prolétaires, et la douleur feinte des bourgeois, et le silence narquois des escholâtres, et le groupe sculptural des républicains.

Tous, il les enlaçait de ses fluides.

Un voile de silence s'appesantit sur les attitudes fixées au seul émoi d'attendre la révélation. Une caresse, une sorte de passe hypnotisante émanait des volutes sonores accrues par sa bouche.

Lui, le vrai lui, s'étonnait d'être tel, seul parleur devant la foule muette, brune. Il s'étonnait de soi, des phrases offertes, des métaphores vibrantes. Tout à coup il tenta, par expérience, de lancer une phrase d'obscure métaphysique compréhensible pour son intelligence avertie, mais dépourvue de sens pour ces esprits d'esclaves. Hésitant, 1 pro-

nonça un paragraphe encore de vérités sociales; sa témérité curieuse l'emporta :

« Ainsi nous pourrions espérer, citoyens, en le jour où la miraculeuse féerie du mouvement universel et tout l'agencement des transformations sidérales trouveraient un miroir pour leur pure beauté dans l'harmonie sociale établie parmi les mondes, à la surface heureuse de notre planète... »

Aux derniers mots, il avait progressivement enflé puis dégonflé sa voix, ainsi que le conseille la mécanique oratoire lorsque l'on veut prévenir l'assistance d'un besoin de repos justifié par une salve immédiate d'applaudissements.

La frénésie des bravos ne tarda point : et Dessling s'assurait que, selon de nombreuses remarques précédentes, les sonorités seules pour vaines qu'elles fussent, la pitrerie du geste enlevaient l'assentiment des foules. Une fois mis dans un certain état d'exaltation grâce à la combinaison des sueurs, des haleines, des colères, des puanteurs, des fluides, et des excitations aux meurtres patriotiques, le public se livrait en toute inconscience au magnétisme du charlatan.

Quelque chose de fort, pareil à la naissance du courant électrique dans les nuées, s'empare alors de la cohue, l'asservit à un pôle, l'orateur, d'où le fluide s'échappe et commande. Les masses

obéissent par aimantation, sans que guide aucunement la logique humaine. Le mystère triomphe; le dieu se révèle, obscur, malicieux ; le dieu, la cause.

Pendant que les mains battantes emplissaient de tumulte le vide fumeux et pavoisé, Dessling évoqua l'onduleuse Anne jaillie de ses pieds longs avec la gerbe noire de sa robe, pour balancer ses clairs yeux bleus à l'ombre azurée des sourcils, ces clairs yeux pleins d'une puissance ironique, sûre, insoupçonnée ; et il se représentait encore la fente rouge du sourire cher aux énigmatiques androgynes que traça le pinceau savant du Vinci.

Il s'expliquait comment les misérables raisons et le pauvre style d'un Gambetta avaient pu convaincre. Les hommes publics servent d'organes à la Volonté qui se masque, pour agir, de leur sottise humaine. Une déception pénible l'attrista parce qu'il se sut, à cet instant, le misérable objet du destin.

Et son amour d'Anne montait.

Il lui parut qu'à la posséder, elle, mystère, inconnaissable, il les pourrait entrevoir, derrière l'ironie des petits yeux bleus balancés sous l'ombre d'azur, à moins que ce ne fût dans les cercles fous du lévrier bondissant par les prairies, roux comme une flamme.

Le désir de triompher pour la séduire avec de la gloire, lui reprit le cœur. Il appuya les mains contre la balustrade, le corps à demi penché vers les rangs des masques prolétaires, pour annoncer la reprise du discours. Et, malgré son horreur de la Force, iltenta de remporter par un succès indiscutable. Donc il commença la péroraison en expliquant avec des motifs patriotiques le devoir de favoriser la vie, de multiplier les hommes aptes à porter les armes.

Dès qu'il suscita dans ses phrases la ruée des troupes, la vengeance, la mort, les canons tonnant, l'Allemagne abîmée sous l'incendie de ses villes et le tocsin des désastres, soudain les faces du peuple, jusqu'alors endolories par le rappel des tortures sociales, s'éclairèrent merveilleusement.

Amer, il comprit, sous cette rage de meurtre, tout l'instinct barbare du troupeau, l'immense espoir d'assouvir contre des chairs véritables, et sans que les lois intervinssent, la rancune des affronts admis, des passions insatisfaites, des traîtrises avortées, des amours méconnues, des maux vainement hurlés.

Car, parmi les apparats de l'héroïsme, il offrait en holocauste, à la douleur des pauvres, des victimes humaines expiatoires, des victimes humaines. L'Allemand c'était l'effigie du mystère par

quoi naissent les innombrables peines et les avilissements. Et déjà les ongle s griffaient l'air. Les cannes brandies des étudiants fendaient l'espace. Mille gueules béantes éructèrent en huées de tuerie. Les chapeaux des bourgeois volèrent par enthousiasme. Les figures saures des ouvriers gonflèrent et s'ouvrirent sous les tignasses. Les rangs de l'auditoire craquèrent, se brisèrent, bondirent. Le groupe sculptural des républicains se précisa en postures plus légendaires. Les mains, à se claquer, rougirent. La bave déborda sur les barbes. L'odeur acre du peuple se doubla. Dessling s'estimait immonde.

En revenant s'asseoir, il reçut les félicitations énergiques de Desréaux, celles plus modérées de Liverdun. Tous deux lui avaient dévolu la première parole de la séance, pensant que leur éloquence plus heureuse contrasterait avec la sienne et les mettrait en bonne position. Le peuple était certes incapable d'un deuxième enthousiasme aussi fort. Complimentant Dessling, ils ruminèrent leur faute.

Déjà les collégiens s'apprêtaient à mal accueillir le second orateur. Ils se concertèrent auprès de Déchoin et du juge qui épongeait la bille devenue rouge de son crâne rasé. Quand ils virent Liverdun près de la balustrade, leur hostilité s'affirma. Tout

de suite ils ricanèrent. Ces bourgeois supportaient mal qu'un de leurs commis, avec qui ils avaient, protecteurs, vidé jadis des chopes, se targuât, dans la ville, d'éloquence et de popularité. Ils ne pouvaient souffrir qu'il les surpassât en intelligence, étant à gages dans les boutiques parentes. Les plus jeunes le saluèrent du surnom inventé pour les colloques des brasseries : « Barbe-à-poux... Barbe-à-poux !...» Mais la hurlée des forgerons, secoués par les espoirs de guerre, leur imposa vite une prudence muette...

« Citoyens, disait Livsrdun, le socialisme n'est pas une politique... c'est une science... »

Le groupe opportuniste allégua des objections. « Assez de lyrisme, — parlez-nous du Dictateur — Dictateur — Dictateur ! ! Et de la duchesse aux millions, donc. D'où vient l'argent?... De Bismarck?...— C'est de Bismarck? — C'est avec de l'argent prussien, Barbe-à-poux, que tu loues les salles pour ta conférence... »

Debout et le col mouillé de sueur, Liverdun dévisageait les fils des classes intelligentes en leur opposant un front broussailleux de faune, une bouche de mépris. L'accusation de subsides prussiens mettait du doute aux âmes patriotes. Un murmure seleva de la surface des hommes. A coups de gourdin, le gros Alfred frappait la -table sans

obtenir le silence. Puis, sur l'air des Lampions, les étudiants entonnèrent la question :

— D'où vient l'ar-gent?... d'où vient l'ar-gent? Sa terreur de savoir Anne amie d'Harry Weed

dans le mail qui les emportait vers Saint-Epvre, retarda l'intervention du visiteur. Spécialiste adroit pour l'affaire de la Revanche, que nul n'osait combattre, Desréaux lâchait Liverdun volontiers.

Même dans les yeux malins du monsieur levés par-dessus le binocle d'or, une satisfaction rayonnait. La chose révolta Dessling qui, se précipitant vers la balustrade :

— Et d'où vient le vôtre ?... Du vol social, de la ruine du peuple !

Les masques prolétaires s'ouvrirent pour une acclamation d'ensemble... Des salves de bravos éclatèrent par-dessus les têtes saures...

Liverdun en profita : « En 1877, Gambetta assurait... »

Cette fois, le libraire, inconsolable d'avoir loué Y Avenir de VEst au parti national, interrompit à son tour l'orateur. Demi-mort d'émotion, il répétait:

— Ne prononcez pas le nom du grand patriote. Votre bouche le souille ; oui, votre bouche le souille.

Et il renversait sa tête d'artiste, et il se croisait

les bras selon le maintien attribué à Mirabeau dans les occasions que solennise le bronze.

Le chœur des étudiants scanda de nouveau : « D'où vient l'ar-gent?... D'où vient l'argent?... » Des cannes heurtaient le sol en mesure.

Dessling et Desréaux se regardèrent moqueurs. La caisse du comité, absolument vide, s'alimentait péniblement des cotisations à dix centimes recueillies parmi les prolétaires. Les huit billets de mille francs avancés par Jacques Lyrisse restaient à Gœsarès pour frais de représentation. Chacun, sur son pauvre pécule personnel, prélevait cent sous, les jours insignes, afin de subvenir à la location des salles de conférences et à l'affichage. De Paris, du comité national, on n'avait reçu en ce printemps de 1889 que de prudentes paroles.

On ne comptait plus sur rien. Cependant Saint- Epvre, capitale de l'Est, ville des Alsaciens-Lorrains, méritait que la cause un peu revancharde du général y. triomphât d'abord.

« D'où vient l'ar-gent?...d'où vient l'argent?... » scandait le chœur des écoliers pleins d'une obstination admirable.

— D'où vient le vôtre? cria de nouveau Dessling.

Le chapeau de paille d'un petit vieux émergea

de la cohue; puis le monsieur lui-même, blanc et ténu, aux doigts tremblants. Malgré une rage chevrotante, il interpella Dessling.

— Nous ne savons pas qui vous êtes... Qui êtesvous ? Un escroc ou un souteneur ?.. .

Et le mince bourgeois fixait ses doigts tremblants à sa chaîne de montre, caresse encourageante de l'or.

— Monsieur, je pourrais vous répondre avec autant de grossièreté ; je me contenterai de vous satisfaire. On m'appelle Edouard Dessling et je suis connu des économistes pour deux volumes sur la Constitution sociale des cités grecques et étrusques, ouvrage couronné par l'Institut l'an passé. Vous, monsieur, de quoi êtes -vous Fauteur?

Un rire considérable écrasa la suffisance du vieillard rose de colère, et qui rentra dans la foule en agitant les bras. L'énorme orgueil du provincial ne pouvait admettre qu'un homme d'élite alléguât des opinions différentes des siennes. Eux croyaient à leurs gazettes, dont la banale injure se rééditait chaque jour, si lourde, si vulgaire que Dessling et Desréaux l'estimaient une faute. A ce moment ils reconnurent Terreur. Comme Liverdun boitait en parcourant l'estrade, en jetant des répliques aux avocats, un du peuple de dire :

— Ah! il est bien monté, votre général... un

dos-vert et un ban-ban... il est rudement bien monté.

Et le marchand trapu, les bras croisés sur son tricot de laine, assurait la chose avec le calme de l'honnête homme sûr de démasquer des canailles.

D'un long bravo, les étudiants soulignèrent la remarque. Dessling avisa l'un. Une fureur agitait sa lèvre. Il pria le jeune homme de prendre la responsabilité de l'insulte applaudie, de donner sa carte.

— Je ne me bats pas avec tout le monde, répondit fièrement le monsieur blêmi, et qui s'effaça derrière les autres.

Personne n'accepta le rôle de champion et, loin d'en concevoir une gêne, les jouvenceaux exultaient contents de soi, se jugeant spirituels, sans conteste, braves aussi, parfaits, honnêtes, nobles.

L'interruption des harangues tuait l'entrain des forgerons. Malgré leur foi première, ils s'intéressaient à la manœuvre des gouvernementaux qui, incapables de défendre en discours une théorie politique, s'apparentaient par l'injure à la foule.

Ahuris de ces procédés habiles, Dessling, Desréaux, Liverdun ne savaient plus comment agir. Leur silence, au lieu de leur valoir l'estime, comptait pour l'aveu d'une défaite. L'ignominie, ni la lâcheté des adversaires, ne choquèrent l'assistance.

Certains, restés auparavant neutres dans la masse, passèrent avec ostentation du côté de Déchoin. Les mille se divisèrent. Il y eut deux partis égaux en nombre. En vain dans les fonds, le chapeau haut de forme de Violette se haussait, s'abaissait. Un moment on vit même surgir la serviette de maroquin. Le chant révisionniste envahit le vide de la salle pour éteindre la dispute. Mais les étudiants répondirent : « D'où vient l'argent?... D'où vient l'argent ?... » Et les sifflets à roulette ponctuèrent la scie.

Dessling et Desréaux n'y tinrent plus. Ils se laissèrent rire. En dépit delà défaite, l'imprévu de la bassesse générale les enchantait.

Ce n'était plus qu'un duel de huées, cherchant à se couvrir. Les deux refrains absurdes luttèrent.

La folie dura, malgré les jurons du gros Alexandre. Certainement les gouvernementaux souhaitaient qu'on levât la séance. Leurs journaux implantés depuis longtemps par le pays, possédaient une influence invicible, tant que ne se manifestaient pas les orateurs révisionnistes. Les légendes de l'argent prussien, des armées de camelots assommant les vrais républicains, du complot réactionnaire, s'écroulaient à l'exposition nette du programme socialiste. En outre, aucun des gouvernementaux ne possédait le courage de la parole.

La supériorité de Liverdun, de Desréaux, de Dessling, demeurait, sur ce point, certaine. Jamais, dans le pays, on n'avait entendu d'orateurs. Les bonnetiers, les industriels élus, jusqu'alors, manquaient des plus minimes talents. Il ne leur restait, pour combattre, que l'arme des brutes.

Celle-là portait.

. Néanmoins, l'Alsacien, Bérats, quelques autres, enfoncèrent la cohue des hommes et amenèrent sur l'estrade le voltigeur de Grimée, qui demanda la parole en frappant sa poitrine honorifique. Tourné vers les forgerons, il leur cria qu'il était cordonnier, pauvre comme eux. Aux étudiants, il montra sa croix, ses médailles, les rubans jaunes ou blancs. La clameur ouvrière enjoignit le silence. Le groupe sculptural des républicains comprit qu'interdire la parole à un travailleur connu dans Saint-Epvre dénoncerait trop l'obstruction systématique.

Devant ce monde soudain en accalmie, l'homme tarda, la main dans sa barbiche grise. Mais il se remit, expliqua confusément, pas très mal, son existence honnête, sa gloire ancienne. Puisqu'il avait pris Sébastopol, on pouvait le croire. Pour venir à Pont-Saint-Marc, lui, avait payéde sa poche la place en wagon de troisième, les camarades aussi. Et chacun payait sa part, en toute occasion. 11

donna les détails naî vement. Il cita les trois pièces

îe les adhérents versaient au boat da

insi étaient couverts les frais d'affiches et

pour la location des salles. Il ne fallait donc

pas reprocher des questions d'argent- 11 aimait le

général à cause du socialisme, et pour la gloire

de la France ■ vive ta Fiinrr \ >

Les larmes ruisselèrent sur son visage guerrier, et ta salle se souleva d'un violent amour.

— I rs rien hèle, durs. Tu najes les cigires da Général et les rigolades de la

gea d'un faisceau de bras frappeur rons tapaient.

marqua comme la salle, tout à l'heure tumultueuse, s'emplissait de silence. Les gueules iteot On n'entendit plus que le roulement des pi harnant h>1, et parfois une in-

jure sourde dans la bataille, des cour, contre

la chair.

— Je vais ouvrir grogna le gros

indre, pâli. Hein, je vous l'avais bien dit.

dan le.

La masse glauque gonflait, se déte: éta-

lait -, une v

;vaitpar

■n traînant le vai: , le carré de

I la porte. Et c'était rapide

ige. Hérissée de

mliers à

de lanternes par les recroqaerilL

nu te en remeoi, et

poings et lui-môme retombaient dans le troupeau, tels qu'une pierre des combats anciens.

Dessling pensait à ses paroles de guerre. Il s'étonnait de n'avoir nulle pitié, mais la crainte et le désir du péril, ensemble. Les fluides de fureur envahissaient sa poitrine. Quelque chose tremblait à l'épigastre. Il se conçut ivre de vertige, prêt à enjamber la balustrade pour se jeter dans l'élément.

— Monsieur Dessling... gare

Retourné, il heurta la, pointe d'une poutre que l'on poussait vers lui. Les opportunistes se réfugiant versl'estrade, l'emportaientd'assaut. A coups de canne, le svelte Gugenheim, frayait le passage du bélier.

En une seconde, Dessling étouffa dans un flot de ses partisans, puis s'abîma vers de l'ombre. A peine connut-il une bouche rouge, un poing crispé, l'éclair de la lame courte. Une, deux, trois gouttes de sang sautèrent d'une nuque courbée. Il se trouva sous des jambes tendues, et eut grand'peur des souliers pour sa figure. Cependant il chercha l'homme blessé dont le tricot brun reparut dans l'étreinte où il enveloppait l'assassin. Alors, se glissant hors des jambes, l'orateur se releva, preste. Mais derrière son dos le mur bientôt fléchit. A un claquement de porte, il trébucha dans la

clarté d'une autre salle, tenta l'équilibre sur les madriers d'un plancher neuf, encore à claire-voier ne put se tenir, et glissa dans l'intervalle des poutres, parmi les angoisses éperdues d'une chute.

A terre, des poules caquetantes s'enfuirent en épouvante. Leurs croupes troussées détalèrent; et la crête du coq colérique. Dessling ne put ne pas rire. Effroi des volailles sur de la paille où il gisait. Le tapage énorme, sans cris, battait, en haut, les murs. Dehors, un étudiant répétait: « Les gendarmes, N... de D... ! où sont les gendarmes? C'est plein d'Allemands là-haut qui assassinent les Français... »

La huée des foules couvrit l'exclamation menteuse. Alors, Dessling gagna la porte de la grange, en mesurant les cinq mètres de la chute. A la lumière, les acclamations des forgerons l'accueillirent. « Vive le Général ! » Et l'enthousiasme de la victoire illuminait les visages saures. Liverdun et Desréaux, au premier rang, riaient, la canne sous le bras.

Ils descendirent par la ville aux fenêtres fleuries de vivats. En escorte, la masse du peuple s'engouffra par les rues d'abîme, et la rumeur du chant révisionniste gagna l'air bleu que commençait à épaissir le crépuscule.

Ils serraient, aux seuils des portes, les mains

fraternelles. Ils plongeaient leurs regards dans des yeux émus. « Vive la sociale! » Le haut chapeau de Violette s'agitait au coin d'un carrefour. Des chopes où débordait la mousse de bière étaient tendues. Une petite fille en blanc, douze petites filles en blanc sortirent d'une maison avec une corbeille d'oeillets rouges, fraîche de l'odeur de terre mouillée.

Aux vitres de la gare, ils aperçurent encore les visages défaits de Gugenheim, du libraire. Le. fou rédigeait au crayon une plainte judiciaire, parmi les étudiants penchés vers son œuvre, et qui étanchaient les égratignures de leurs visages plus verdis.

L'entrain de la victoire persuadait l'âme de Dessling. Il avait évoqué la guerre, malgré son cœur. La guerre était venue, et son cœur s'exaltait de liesse, pour châtiment. Il redouta de prendre goût à l'ignoble lutte.

La peur de croire à la beauté du meurtre le posséda pendant tout le retour. Il ne vit aux vasistas du wagon ni les forges et leurs chevelures d'étincelles, ni les lunes bleues des fanaux électriques suspendues à leurs colonnes de fer, entre les constructions de noir et de feu ; ni l'étendue des plaines éteintes, ni la hauteur des forêts bavardes. La vision d'Anne balançant ses yeux-dieux, ses yeux

ironiques et sûrs, étonnait seule sa mémoire. Le mystère insistait.

Il eût voulu revoir Pascal dans l'église de Pont- Saint Marc. Parmi les fureurs de la foule, la blouse de toile blanche et le profil à barbe double lui étaient apparus presque certainement. Savoir de lui la raison de sa patience, le visiteur d'âmes le désira.

Mais la violence des événements commandait. Ravi Desréaux supputait les chances innombrables du triomphe ; et Liverdun étalait son esprit d'organisation. Pour le soir on prit rendez-vous à la Rotonde. L'huissier, Grespelle, Bérats, les principaux de la commission permanente agiraient avec ardeur. Le retentissement de l'émeute multiplierait la force des révisionnistes.

A l'aube du lendemain on commencerait une campagne de conférences pour toute la région.

Malgré la maladie de sa fille, fiévreuse, Desréaux se chargeait de retenir les voitures. Et des espoirs grandioses les animèrent. Le général atteindrait la présidence. Liverdun, député, instaurerait le collectivisme dans les communes industrielles rendues autonomes. Desréaux obtiendrait qu'on adoptât pour l'armée le havresac de son invention. Desling câlina son rêve intérieur, celui de la calme préfecture assise au spectacle de la

mer, et d'Anne accoudée, pour lui, devant la ligne étendue où se joignent le ciel et les eaux, la ligne infinie.

Mais au soir, on inaugurait, dans le jardin de la Rotonde, les concerts d'été. Quand Dessling y arriva, la foule trépignante enveloppait les feuillages et les lampions de ses clameurs d'enthousiasme ; clameurs autrement unanimes et belles que les autres, que celles de l'espoir social.

Le grave Violette agitait môme son bras trop court. La joie écarquillait les faces joufflues. Des femmes se crispaient sur les chaises. Soutenant sa jeune épouse frêle et gentille, Bérats exultait.

Au signal du visiteur personne ne répondit, ni le boucher Grespelle, ni le révolutionnaire de 48, ni les autres, tant bâillait leur rire vers la scène exiguë du concert. Et le gros Déchoin riait, et le libraire, et les étudiants en bande. L'accord se faisait sur toutes les faces pour acclamer, sans conflit cette fois, ni bataille, la même révélation. Les spirales de rire montaient dans les frondaisons égayées par les lumières en globes rouges et blancs, par les * ifs de petites flammes. Les chapeaux renversés sur les nuques, les gilets ouverts, les chopes pleines; la ferveur des voix, l'universelle liesse, attirèrent Dessling jusqu'au milieu du jardin et des girandoles. Il rencontrait enfin le bonheur des hommes.

Il le vit.

Des lombes maigres tendant une culotte en soie noire sous les basques écarlates d'un habit de bal retroussé lui apparurent à l'éclat de la rampe.

Le peuple trépigna, car un homme se soulageait bruyamment, selon la mesure que marquaient, au violoncelle, les coups d'archet.

Les choses allèrent. 11 y eut une insistance du soleil sur la ville et les toits moins ternes. Au bas du quartier riche, la statue de M. Thiers parut se noircir devant les pierres regrattées des maisons, le chêne verni des portes, la limpidité des fenêtres hautes. Les buveurs débordèrent sur les trottoirs. Les camions stationnaient. La troupe, vêtue de toile, revenait au pas des grandes marches, derrière la stature du capitaine exhaussé par le dandinement du cheval.

A travers les baies ouvertes des tavernes on voyait l'animation des joueurs maniant les cartes. L'on entendait aussi l'échange des injures après chaque coup abattu entre les chopes vides. Les étudiants et ceux du commerce esquivaient, dans la niaiserie du jeu, les périls de l'esprit.

Les stridences des forges se mêlèrent au roulement des haquets. Les horizons bleuirent.

Au bout des faubourgs, les oiseaux montant des bois faisaient, à travers le ciel, des signes d'appel. Les yoles filèrent sur la peau du fleuve où le soleil imposait des éblouissements blancs.

Contre la plaque en marbre portant les caractères d'or L'Avenir de VEst, le vieux typographe rongé par la maladie du plomb s'installa dans sa longue blouse noire sur les marches de l'imprimerie. Mais la lumière ardente du nouvel été ne sécha point les purulences des paupières, ni ne raviva ses prunelles mortes, ni ne rendit de la chair aux joues caves et blettes.

Chaque jour Dessling l'encourageait, sans foi. L'homme ne cessait de dépérir. La résignation des paroles se démentait aux finales pleurantes des phrases. « Ça traîne, disait-il... On regrette le vieux temps où les forts vous tuaient, du moins, d'un coup, avec le tranchant du fer. Voilà trente ans que le plomb me pénètre, que la même haine me ravage le corps... Il y a plus de cruauté maintenant qu'autrefois. Les pauvres meurent autant et avec une autre douleur. »

Le visiteur se sentait honteux de ses plates consolations. Il se dérobait à la plainte, avec la pudeur de sa digestion ralentie par le poids des viandes.

Squelette dans le suaire noir, l'agonisant se

remettait à suivre la course des petits tramways aux stores joyeux, emportant vers tes banlieues de jeunes bourgeoises, leurs robes fraîches à bouquets, les enfants vêtus de broderies.

Au journal, Dessling trouvait Jack Lyrisse qui maintenant l'obsédait de ses allures douces. Le pierrot ridé épanchait maintes théories panthéistes. Le bonheur ne se devait prendre que dans les satisfactions d'une conscience décorative. Le peuple oubliant Dieu allait ouvrir une ère de sang. Satan planait sur les hommes.

Le visiteur d'âmes fuyait les mains soyeuses et les phrases à réticences de l'homme équivoque.

— Non, Dessling, vous ne m'aimez pas, comme il faut m'aimer... Je voudrais obtenir de vous de l'attention. Si je suis venu réinstaller si tôt dans le château, j'espérais m'enrichir de votre esprit. Vous ne venez presque pas à la maison. Vous voilà, comme Gœsarès, pris par la gloire... par la femme. Cette Anne au masque d'illusion vous retire de nous.

Et il feignit de la désolation; il enfouissait la lune triste de sa face sous les pages d'une gazette éployée, comme s'il eût à dissimuler une larme.

Dessling se défendit aisément. La campagne des conseils généraux s'achevait. Les feuilles- locales accumulaient les insultes. Le svelte Gugenheim,

autrefois aimable et confrère, échafaudait tous les matins d'ignobles réquisitoires où il insinuait que Gœsarès et Dessling, en proie à l'armée des vices, avaient voué leur jeunesse à des tentatives d'escroquerie, et consommé des fortunes pour les caprices des filles publiques. Elèves des jésuites, fils de fonctionnaires qui avaient servi les canailles du second Empire, dans ses plus célèbres besognes, comment mériteraient-ils, pour l'entretenu de la duchesse, les suffrages des électeurs républicains?

L'inepte monstruosité de ces accusations amusait le visiteur d'âmes. Il les lisait très haut, avec emphase. Il y ajoutait plaisamment des suppositions fabuleuses.

— Vous riez, mon ami, répondait Jack, vous verrez. Le paysan n'admettra point que de telles affirmations imprimées dans un journal ami, du gouvernement soient mensongères; et votre modération dans les réponses, si elle réussit à vous servir par la ville, paraîtra devant les intelligences grossières, un aveu, une humilité. Probablement on élira le général, par peur de méconnaître la Force de demain, mais vous... prenez garde... Confiez-vous à moi...

Il se dressait dans son costume clair, les mains aux poches du veston, et toute la face tendue vers

3b LE MYSTERE DES FOULES

Dessling dont il espérait un enthousiasme. Sous les rides nombreuses du front, les yeux se noyaient. La lèvre devenait tremblante. Le jeune homme s'opposait mal à la pitié qui voulait prendre son cœur, pour cet ami que les femmes avaient leurré tant, les femmes, les philosophies, les gens.

— Vous ne venez pas au château... reprochat-il encore.

A la vérité les chairs luxurieuses d'Odette, et l'insulte de son rire quand elle étreignait le mâle haletant, déchu, cela répugnait au visiteur. Il la concevait très méprisante envers lui, parce que, ayant résité d'abord, il avait, tel que tous, succombé au piège de la gorge énorme, et de la croupe tortueuse. L'accueil des lèvres gercées pleines de dérision l'épouvantait d'une honte certaine.

Gomme si Jack eût compris la pensée muette, il haussa ses épaules, puis marcha dans la pièce en s'effaçant les rides avec la main. La plume de Dessling grinçait sur la paperasse.

— Je resterai seul, seul jusque la mort, reprit le lunatique. Mon esprit restera seul, éternellement... L'idée de Dieu ne se précise pas... Je suis seul dans le vague des hypothèses... Seigneur!

Lyrisse demeura contre la fenêtre, la face aux vitres, avec l'allure de cacher des larmes...

— Voyons, répondit Dessling, vous exagérez.

Les choses du monde vous ravissent aussi, mon cher. Que brassez-vous en Poméranie avec le docteur Bax, maintenant? La prospérité de vos affaires indique une sagesse active, et vous n'êtes pas si dédaigneux des biens du monde...

— J'ai cru trouver des satisfactions en inventant du luxe. Mais on ne peut rien, rien... A quoi me sert l'argent?.,.

— Achetez des fidèles et des acclamations pour votre évangile...

— Non, Dessling, parce que, les ayant par achat, je désirerai les obtenir sincères. Et puis, vraiment, ce souci de la gloire... et moi...

— Continuez la recherche de Dieu...

— Seul?... Je me décourage. Je me hais. Je voudrais surgir de moi, vivre en d'autres, ou sentir les autres vivre en moi...

Jack ne regarda point franchement Dessling alors.

Le visiteur d'âmes crut que la métaphore spirituelle cachait un sens. Il rougit et proposa de sortir. La besogne était faite, le journal prêt. Il rendit au prote l'épreuve de la première page, ce papier humide transpercé par les arêtes des caractères, et où de minces traits de plume, de ci, de là, signalaient les fautes...

Dehors, ils s'amusèrent à voir coller les preii. 3

mières affiches électorales. Les murailles se bariolaient de rectangles verts, rouges, jaunes, où des affirmations niaises éclataient en grosses lettres.

— Gomment cela ne vous humilie-t-il point ? Ces « Plus de Tonkinl », ces « Appel au prolétariat lorrain I » ces pauvres mensonges, les vôtres et les leurs, propres à séduire la stupidité du peuple?... Je vous comprends mal. Il est vrai que la bassesse de la femme aussi vous tente.

Et il s'attristait plus, en s'ofïrant par des paroles un peu vagues.

Dessling objectait la grandeur du but. Il n'aimait pas le peuple certes, instinctif et sot, ni les ruses misérables que la politique emploie afin de le convaincre. Son espoir visait une œuvre de bonheur. La grossièreté des moyens lui importait aussi peu que la qualité de l'ébauchoir au sculpteur, et celle du papier à l'écrivain. Pour construire un monde harmonieux, il lui fallait de la matière sociale, du peuple, glaise informe et malléable, et des affirmations triviales propres à modeler cette matière brute. Ainsi pour croire à la beauté, il fallait l'émoi d'une amante, et la flexion de son corps,, principes des conceptions sublimes, motifs d'essor pour l'esprit...

En achevant de dire, il perçut aux mains tremblantes de Lyrisse, à sa pâleur lunaire une émotion

qui grandissait. Le bras du pierrot triste se glissa tiède, sous le sien; et la voix larmoyante le blâma tendrement.

— Ne voyez-vous pas, mon ami, la contradiction où vous allez choir? Vous vous mentirez toujours. Le but de votre œuvre sera la liberté du peuple, et votre moyen, le souci de leurrer cet espoir de liberté, de l'étouffer, de le honnir, au bénéfice de votre volonté agissante. L'œuvre se nie dans sa conception même. Elle est une irréalisable, une satanique folie.

Quotidiennement, dès l'après-midi, Lyrisse venait au journal prendre Dessling et combattre ses inclinations. Malgré la défiance du visiteur d âmes, l'intimité se rétrécit entre eux. Les parfums secrets du lunatique devinrent des choses familières, attendues, et qui, aux heures où elles manquèrent, inspiraient la mélancolie de ne les point percevoir.

Doucement, Dessling s'apitoya sur l'inquiétude de l'ami. Il se navrait de le voir, au fond des fauteuils, la tête rasée entre les épaules hautes, recroquevillée dans les rides nombreuses, sous les cheveux plats de soie blonde.

— La seule œuvre, répétait le fou, la seule, c'est la connaissance du mystère universel, la connaissance de Dieu.

Certainement il maigrissait. La maladie nerveuse s'atermoyait. Le vertige de l'inconnu l'épuisait. Pas une heure il n'était franchement humain, avec de la joie, de l'instinct, ou du cœur. L'esprit marchait seul, avide, parleur, enthousiaste, subtil. Il effrayait.

Quand le visiteur d âmes l'avait trop subi, lui, ses mains soyeuses et toute l'insistance de cette statue blanchâtre, il l'entraînait chez le duc de Lorraine, pour fuir une vraie crainte. A trois on s'épouvantait moins, les uns de l'autre.

Depuis le printemps le duc quittait peu son laboratoire où il' se tenait en robe de pourpre parmi les reliures précieuses de ses vieux livres. Des cornues et des tubulures se succédaient le long des tablettes, bouillonnaient sur des athanors d'argile. Les fioles de poisons s'étageaient dans des meubles à cases. Une odeur d'empyreume émanait des flacons et des boîtes. Des baumes dormaient au fond de ciboires en vermeil.

Malgré cet apparat, le gros garçon ne quittait pas sa jovialité béate. Le cigare brasillait à ses lèvres saines. Il contait les cancans du boulevard revu dans de brefs voyages à Paris, et les sottises de ses maîtresses. Parti de Saint-Epvre le soir, il arrivait à minuit dans son hôtel de la rueGhambige, banquetait à i'aube avec des femmes de théâtre.

L'autre express le ramenait avant midi jusque le joli palais ducal de la ville lorraine, pour veiller à l'alliance du mercure avec l'antimoine et le béryl unis dans le fond des coupelles. Il guettait le jet de l'or.

Les parents du duc apparaissaient au détour des vastes escaliers de pierre blanche, vieilles dames aux bandeaux froids et aux robes de soie bruyante, hommes d'allures militaires, vêtus de redingotes serrées à l'ordonnance. Les soutanes de jeunes prêtres se mêlaient à ce monde silencieux, soudeur, un peu méprisant, qui ne parlait ni d'art, ni de philosophie, ni de politique, tout aiîairé dans une insignifiance aimable.

Souvent le duc retenait les deux amis pour dîner à la bibliothèque. Ainsi la famille ducale se groupait par sympathies. Il vivait, dans les ailes diverses du palais, quatre ou cinq clans qui mangeaient même à part. Les capitaines et les diplomates fréquentaient avec les jeunes femmes les salons du rez-de-chaussée. Les dames d'âgehabitaient, parmi les prêtres, le corps principal devant les quinconces du jardin. L'aile de la bibliothèque restait dévolue au jeune duc pour ses travaux, dont la famille ne contestait pas la valeur. La généalogie comptait déjà deux alchimistes illustres.

Quand le crépuscule venait à s'épaissir sur les

ï2 LE MYSTERE DES FOULES

cimes des sapins hérissant les pelouses, les choses àrintérieurdelabibliothèque, revêtaient une allure de mystère. Les cristaux de la table se rayaient de lueurs fauves. Aux tentures les rosaGes s'amplifiaient. Tous les dessins des tapisseries semblaient saillir sous l'éclat des bougies flambantes. Les yeux de Jack Lyrisse se fixaient sur Dessling qui sentait le regard franchir son front, et pensait défaillir.

Malgré l'exubérance voulue des propos, toute son âme faiblissait. De la vie était pompée en lui. Rose et blond le duc confinait de dire ses fabuleux espoirs. Il découvrirait l'or; achèterait des continents. La direction des aérostats, il la possédait. Avec l'or il ferait construire une escadre aérienne armée de torpilles qu'on laisserait choir sur les armées des oligarchies. Vainqueurs du monde, ils exempteraient les peuples de la douleur sociale.

Et le gros garçon s'enchantait au rêve de ces conquêtes, en vantant à ses convives les vins forts que versait le domestique.

Bien des soirs, il lui arrivait de rompre soudain son discours; car l'ombre d'un bras géant s'écroulait le long de la muraille, et l'on entendait, surpris, le bruit d'une claque. Ou bien de petites sphères de lueurs passaient au-dessus du service eu une trajectoire rapide. Elles crevaient contre la tapisserie avec la brève détonation d'une carabine

d'enfant. Et l'on se levait afin de voir les traces de griffes inscrites par la flamme dans les panneaux de bois lisse.

— Oh ! oh! faisait Lorraine, ils s'amusent.

Des timbres sonnèrent sans cause à la cantonade... Une araignée de courir alors, ombre velue, par le plâtre du plafond. Jack Lyrisse insistait de ses prunelles grises vers Dessling dont le mésaise accru ne se révéla jamais.

— Elle va sortir du placard, annonçait encore Lorraine.

Il pâlissait un peu. Le visiteur d'âmes, en une curieuse angoisse, espérait le fantôme. Lorraine, grave enfin, soufflait de gros nuages au bout de son cigare.

Alors, sur la porte close d'un placard, une sorte de vapeur basse blanchissait en tournant, pareille à un panache de corbillard.

Dessling se penchait, surpris que l'épouvante ne lui fût pas plus grande devant le miracle. Mais la chose impressionnait moins que cent phénomènes habituels. La vapeur tournait, grossissait, s'élançait, retombait. Bientôt elle gagnait en hauteur la taille humaine. On devinait plus qu'on ne constatait une forme de femme, mal précise, que le chagrin eût inclinée selon une attitude accoudée. Sans qu'on distinguât des yeux,

on subissait l'évidence d'un regard triste. Le fantôme peu à peu se détachait de la porte. Des courants montaient, descendaient, roulaient dans la forme fumeuse, en s'échevelant. Gela s'étirait, et glissait, par méandres de vapeur diaphane, un peu brillante.

Les membres ne se discernaient qu'imaginairement, dans l'apparition. Plutôt était-ce une nuée haute et mince, roulant sur une volute à fleur de terre. Cependant une âme volontaire et agissante se manifestait dans la marche, sous les attitudes.

L'image vague glissait vers la table. En passant près de Lyrisse, elle se creusait comme une voile que le vent évide. A l'approche de chaque convive, elle prenait la même forme concave, pour aussitôt ressurgir, rigide, et rapidement traverser la pièce, vers les pans d'ombre.

Là, elle se ramassait sur soi; elle s'étirait dans ses lignes. De la douleur la maniait, semblait-il, en maintes torsions pénibles. Elle grandissait, pour fuir par une allure droite, terrifiante, prête à bondir.

Comme les amis, Dessling retenait son haleine, la poitrine oppressée, et s'attendant à la terreur. Du froid lui courait sous la peau ; ses cheveux le piquaient à la racine.

Le suprême effort de l'apparition pour bondir, et dire sans doute le secret, la faisait se dissoudre. Vapeur souple, aplatie, plus translucide, elle s'envolait en flammèches blanchâtres vers le plafond. Des bulles diaphanes flottaient encore en l'air. Des déchirures se prolongeaient. Des linéaments ondulaient, s'effaçaient, peut-être illusoires.

— Et voilà tout, murmurait le duc en se lamentant. Ainsi depuis sept mois, elle hante cette salle, sans se corporifier plus. Celle de l'évêque au contraire, je l'ai vue, est une véritable sainte Catherine. On toucherait l'anneau du doigt, les cheveux épandus, la poitrine forte, et l'ineffable sourire des dents puissantes. . . Ah ! il faut du temps, de la patience...

— Vous vous tuerez, Lorraine, assura Jack Lyrisse, dont la migraine excessive plissait à l'infini la figure.

— Oui, oui, elle prend en moi la matière de son incarnation. Mais je suis solide. J'aide la viande pour deux.

Il remplit un verre de Champagne.

De paroles en paroles, doucement, Dessling amenait l'un de ses amis à prétendre qu'il convenait de finir la soirée chez son oncle de Palmyre. Il y espérait Anne.

Lorraine dépouillait sa robe de pourpre, endos-

iti LE MYSTERE DES FOULES

sait une jaquette. Ils marchaient vite, emportant un problème de science occulte pour le soumettre à la mystique de l'évêque.

Les rues s'enchevêtraient par la nuit semée de flammes courtes et fixes, au haut des lampadaires.

Sous le gaz des tavernes les buveurs jouaient en proférant des injures, leurs comptes de points, des rires. A toutes les baies jaunies de lumières, dans les salles fumeuses révélées par les portes subitement ouvertes, l'horreur de l'intelligence forçait les hommes à cette mécanique d'abattre les cartons.

— Que nous sommes rares, conclut Lorraine, nous qui tentons de savoir.

— Ceux-ci se reposent seulement dans la bête...

Les bouffées de paroles sorties des fenêtres, affirmaient l'envie de paraître plus crapuleux que ne le pouvait vouloir la réalité des cœurs...

Il y avaitémulation entre l'ignominie des paroles et la bassesse des blasphèmes. Les bérets plats des étudiants comme les feutres des bourgeois coiffaient des gueules également fécondes en insultes. Et tous décernaient l'approbation du rire à qui atteignait la saloperie suprême. Et puis, dans l'attente d'un coup de cartes, le silence, pour un instant, réussissait à clore les bouches immondes.

ro

Les amis retrouvaient enfin la statue du roi Stanislas, au doigt de bronze tendu vers la ville vieille, les petits arcs de triomphe, la Basilique endormie dans l'ombre, et les séries de fenêtres hautes dans la façade du palais épiscopal.

Vers ce temps l'amour de Dessling changea pour Anne.

Il ne la croyait plus la vierge intangible, toute royale, que la première impression avait offerte. Avec lui, du moins, elle ne tentait pas la dissimulation entière. Elle s'était dite très vivante et forte, propre à connaître le bonheur de toutes les sensations. 11 la souhaita sincère.

Elle serait l'épouse, celle au giron de qui son existence se réjouirait, la récompense de l'effort. Une grandeur l'enchanta. Il renonçait au mariage riche. Son âme devenait haute.

Il l'aima davantage pour ce qu'elle faisait de lui; D'une seule chose il se blâma. Son désir de fiançailles allait le contraindre à combattre Pascal.

Au contraire, cet homme admirable l'attirait. Anne renoncerait-elle à Pascal, spontanément ? Le visiteur d'âmes se proposa de vaincre en elle, par ses seules qualités, l'image du doreur de saints.

Chaque soir où il fut permis de franchir le seuil de l'évêque, une môme angoisse de l'inconnu garrottait dans les nerfs le cœur amoureux.

Cette fille au visage de perle, quelle allure voudrait-elle avoir devant le dompteur de la ville ? Il la soupçonnait ambitieuse.

L'opinion se confirma. Depuis que les chances du triomphe revisioniste se multipliaient, quotidiennement, elle inclinait à des confidences. Il fut l'amant pour qui des mains d'opale soulèvent le velours des portières.

Sur le haut de l'escalier monumental, il l'aperçut à chaque visite, .le visage fendu par le sourire de mystère, et les yeux dieux en vedette. Elle se courba pour lui, dans l'ampleur de ses robes sombres. Et sa beauté corporelle savamment trahie par les flexions de la taille, parut comme une âme, dans la matière diffuse des étoffes.

A l'exemple des vierges que décrivit le pinceau des primitifs, elle portait en avant le disque de son ventre; et elle aidait sa splendeur par la science apprise dans les musées et les églises, aux pages aussi des cantiques.

Monseigneur de Palmyre s'amusait de cette parade astucieuse. Il ne dédaignait pas de sourire de sa figure rose à fossettes, car il avait mis sous la garde d'Anne une héritière yankee qu'il destinait évidemment au duc de Lorraine. Ainsi doublée l'intrigue eûtpu aboutir. Anne et Dessling servaient d'entraîneurs, de par la diplomatie ecclésiastique.

Enrôlée dans l'œuvre des églises pauvres, cette miss Gorina Singer, rare créature à têle indienne, et aux yeux d'autour, eût ravi en un autre temps le visiteur d'âmes, pour sa brusquerie de belle bête sauvage. Sec et très rasé, vêtu presque minablement, son père regardait les gens sans jamais émettre un propos, par ignorance absolue, assurait sa fille, de la langue française. Jack Lyrisse le jugea un personnage très dédaigneux, à cause de son innombrable fortune; — peut-être, après tout, stupide.

A un guéridon léger, en imposant les mains, le vieillard faisait dire des choses surprenantes, médicales; et riait en silence, sans comprendre.

Les deux jeunes filles tenaient des conversations secrètes à l'embrasure des croisées, ce dont volontiers Dessling eût voulu pouvoir se proclamer jaloux. Il n'était pas sans voir qu'Anne se plaisait à lui mettre l'impatience et le soupçon dans l'esprit. Si elle Pestimait suffisamment furieux, elle appelait le duc.

— Monsieur de 'Lorraine... donnez votre avis; vous plaît-il? Je contais à mademoiselle Singer ma résistance à l'envie d'ouvrir les lettres. Sachez que je suis très curieuse. A l'instant où je trouve mon courrier sur le plateau, je regarde les suscriptions des enveloppes. Celles qui m'intéressent vraiment

demeurent closes deux heures, avant que je me permette de les ouvrir.

— Oh! faisait Gorina... moi je donne tout, au moment. Je ne saurais pas attendre. Pourquoi se priver du plaisir d'une certitude?

— Le triomphe de ma volonté sur mes convoitises m'intéresse davantage...-

Lorraine riait, en se rangeant aux avis simples de l'étrangère.

— Vous jouez, avec les ressorts de votre âme, comme une toute petite fille avec ceux de sa poupée, mademoiselle Anne. Vous ne grandissez pas.

— Très joli, très juste, jugeait l'Indienne aux yeux d'autour...

Elle retombait aussitôt dans son mutisme atavique.

Mais le gros Lorraine se proposa de l'aguerrir à la parole. Il ne cessa plus de la questionner sur l'Amérique, sur les sensations d'enfance. Les pensées de Peau-Rouge qui devaient dormir au cœur de la squaw rêveuse et autoritaire, il tenta de *es éveiller, de soir en soir.

Elle finit par chanter ses plaines, les rocs énormes, les cataractes mugissantes, et ses joies de chasse. Le nez fin, tout plat, frémissait aux narines sauvages, en contant des hallalis ; ou des

périls d'équitation. Lorraine alors de regarder triomphalement les auditeurs.

— Ah ! vous vous moquez, en concluait-elle, immédiatement pâle.

Ces conversations se tenaient dans l'oratoire de monseigneur, aux pieds de la Yierge espagnole habillée de brocarts. Le visage saint reluisait de toute la perfection de son émail par-dessus les buissons de bougies en flammes. Et, M. de Palmyre, agenouillé sur son prie-Dieu, face aux hôtes, dissertait sur les apparitions de sainte Catherine. Il gardait aussi dans les facettes de son améthyste une salamandre recluse. A des minutes où la nervosité des visiteurs s'exaltait, la facette lançait deux rayons brusques, en croix, au centre desquels une minuscule forme de femme nue se laissait nettement apercevoir, tordue par des activités lumineuses. D'autre part, si Ton posait les nnins sur le guéridon du Yankee, on sentait une enflure de la planche gonflée vers les doigts ; et ûis courants passer dans les bras; et une oscillation lente du meuble. On entendait encore, sonnant au centre, la détente lourde d'une corde de guitare qu'un Invisible eût pincée.

Plein de gaîté confidentielle, l'évoque parlait des miracles anciens.

Si Dessling, alors, parvenait à fuir l'audacieuse

présence de Jack, il s'écartait avec Anne. Là, dans des propos à voix basse, il gagna doucement la faveur entière de la fille au visage de perle.

Elle se laissa saisir par la musique des mois. Il lui promit de voir naître les idées autour d'eux dans les cerveaux des êtres fécondés de sa parole. « C'est une belle ivresse, assura-t-il. On voit, on voit se lever les formes de la pensée sur le champ des hommes... Nous serons les Pères, les Pères... »

Elle le regardait en frissonnant. Fier de la comprendre saisie par le discours, il poussa plus avant sa force adroite. Il vanta Pascal, peut-être avec l'arrière-pensée que cette louange obséderait Anne et la dégoûterait du doreur de saints.

— Il vous aime beaucoup, lui aussi, répondit-elle.

Était-ce tactique, ou vérité, cette réponse? Pascal tentait-il de détruire l'influence du rival en exagérant l'estime? Que sous ces hautes attitudes, l'un et l'autre eussent le même cœur de conquête, l'ironie du visiteur d'âmes s'en ravit.

Néanmoins, il constata la réalité de sa victoire prochaine. Anne se déroba, peureuse d'elle-même. Elle parut craindre le charme du rêve offert dans la mélopée des périodes émues. Elle le repoussa comme s'il l'enlaçait pour une possession charnelle. Elle voulut fuir la séduction des phrases.

« Si vous vouliez prendre ma vie. Quelle grâce

se répandrait. Nous irions, semeurs de force à travers les villes, pour annoncer l'espoir. Je vous enseignerais à pétrir de vos doigts la matière des plèbes. Nous construirions la tour du bonheur; et vous verriez. Plus on monte, plus on se grise. Les hommes n'apparaissent plus ainsi que nous les montrent, chaque jour, leurs passions, leurs appétits, leur santé. On les aperçoit tels que les citoyens d'une fourmilière active noircissant les routes et les villes. On monte encore. C'est un élément, un liquide parfois étale, parfois tempétueux, où les individualités n'émergent pas mieux que les vibrions dans les eaux. Encore plus haut... c'est du vent qui hurle, l'inconscience formidable d'une vigueur naturelle, inconnue, et pleine de terreurs magnifiques ; c'est l'âme elle-même de la planète, ce qu'elle donna de plus subtil, après les eaux, les bêtes et les vapeurs, c'est le résultat de sa création, le rêve nourri par ses ossements minéraux, ses végétaux pensifs, toute la transformation de bêtes. On aborde, Anne, le mystère du' monde. On ausculte la palpitation de la terre, de la mère, celle qui enfanta, dans la douleur des époques, nos cerveaux aptes à concevoir la splendeur de la cause dont elle sortit... Eve a enfanté dans la douleur, le reflet de l'univers. Yous verrez, Anne, nous toucherons à la robe de Dieu... »

Vraiment, elle s'écartait de lui, plus frémissante; et si transfigurée, qu'il ne l'eût pas alors dite autre qu'une figure de tableau. La folie bleue des yeux cachés dans l'azur de l'ombre sourcilière la reculait hors du plan humain.

Et lui tremblait, selon les harpes vibrantes tendues de fibre à fibre à travers le champ de sa poitrine.

« Non, assurait en même temps la voix tendre de l'évêque, non, la nature n'a pas terminé son évolution dans l'homme. Elle a franchi ce degré du processus. Adam n'est qu'une étape mémorable au milieu de la route parcourue. En vérité, je vous le jure, d'autres êtres ont récompensé l'effort de la terre, espérant le Messie de Dieu. Des invisibles vivent qui ne tombent pas sous nos sens d'animaux. Il est partout des êtres plus subtils que les fluides électriques, des impondérables, des personnels. Ils nous entourent. Dans les états de l'hypnose, notre corps s'aimante et attire les plus humbles. La bergère se plaît avec les oisons. Alors les hallucinations se peuplent. Les cartes du tarot parlent. Sainte Catherine apparaît au pécheur... Depuis longtemps le travail planétaire a dépassé le jalon humain. Tout nous le prouve. Le témoignage de l'histoire énumère des faits hyperphysiques en plus grand nombre que le savant ne de-

mande pour établir la certitude d'un phénomène d'astronomie, pour croire au passage antique d'une comète dont nous attendons le retour vers la fin de l'autre siècle. Seulement l'orgueil de l'homme ne peut pas consentir la vérité de son état transitoire, ni celle de son rang dépassé au cours des transformations... Oui, nous sommes aux esprits et aux fantômes, ce qu'est à nous la fougère fixée par la racine aux ossements du sol. La chair nous entrave et nous aveugle. »

Vers ce temps le duc de Lorraine et miss Gorina trouvèrent aussi la concordance de leurs âmes.. Elle se prétendit fille de la plaine et du vent. Il la chérit, sauvage, orgueilleuse, très naïve.

Elle partait la première avec le gentleman au dédaigneux silence. Mgr de Palmyre se retirait aussitôt ; et les vieilles sœurs, chaperons de la belle Anne, s'annonçaient, des antichambres, par l'entremise du domestique.

Le duc descendait d'abord avec Lyrisse, discrètement hâtifs.

Dessling acheva la prise d'Anne, dans les adieux de l'escalier. L'énervement du discours la tenait encore. Elle refusait mal sa main, sa taille. Un démon robuste se démenait en elle contre sa pu-

Ideur; et il la couchait à demi sur la rampe aux sculptures de chêne. Sans se dire rien, Dessling et

elle se pénétraient par les forces jaillies des yeux. Peut-être ne se touchaient-ils pas, mais les paroles de leurs regards, les cambrures de la fille et les rougeurs surgies au visage de perle les renseignaient mieux que des actes mêmes sur la volupté de leurs espoirs réciproques.

Quand il descendait enfin les marches dernières, elle s'étirait sur les corps rigides des saints de bois. A leursmains en croix, elle frottait sa gorge hérissée sous les soies sombres. Et la certitude du sourire invitait le visiteur à comprendre comme la caresse aux statues le désirait en leurs places.

Encore une fois, par le retroussis de la portière, il la regardait : figure sertie de bandeaux lisses, gorge folle contre les saints, bras d'enfant qui entouraient, de l'un, le col et l'auréole.

Parmi la nuit de la rue il retrouvait le duc avec Jack. Ils l'attendaient en devisant. Le lunatique, à l'une de ces sorties, serra frénétiquement la main du visiteur.

— Cette fois vous ne m'échapperez point, Dessling!... Le mois prochain, monseigneur vient au château pour sa tournée pastorale, avec la trésorière des Églises pauvres. Gomment pourriez-vous ne pas la suivre ? Il y aura de la compagnie. J'inviterai à l'intention de Lorraine, miss Gorina Singer et son ascendant. Les Reuss aussi quitteront Paris,

après la grande semaine, pour se rafraîchir dans notre parc. Allons ; vous irez avec Li verdun préparer les esprits des campagnes àl'avenir social. Le devoir et la passion vous obligeront à recevoir mon hospitalité, puisque l'amitié ne vous y décide pas.

La finale sombra dans un murmure d'émotion, Dessling lui rendit l'étreinte des mains. Cet homme ménageait donc à ses amis du bonheur. Toute la sollicitude passée lui envahit la mémoire, et l'argent avancé et l'adultère toléré, et l'aide et les offres. Au moment où Odette avait réussi la séduction, le visiteur avait remboursé l'emprunt, et cet acte de simple honnêteté avait accru soudain la dévotion de Lyrisse envers lui...

Ils se quittèrent, plus chaudement unis en pensée.

Ce fut une nuit révélatrice pour Dessling. Rentré dans son appartement, il s'affirma que Lyrisse l'aimait. Des légendes antiques lui dressèrent de la honte devant l'esprit. Il se récita les vers de Virgile, sur les bergers Alexis et Gorydon, évoqua les mœurs des Valois, celles des jeunes gentilshommes aux cuisses moulées dans des gaines de soie, aux oreilles percées de boucles précieuses.

S'interrogeant, il se aécouvrit, en premier lieu, de la vanité. Son esprit, son éloquence, ses hypothèses avaient rendu Lyrisse fiévreux. C'était une

passion spirituelle, quelque chose de rare, d'admirable.

Aussitôt il franchit les préjugés modernes, les effaça d'un haussement d'épaules, et chercha dans la raison, des motifs de conduite. D'abord il excusait et il comprenait Jack Lyrisse.

La luxurieuse Odette n'avait pu séduire ce garçon fin et maladif ; ni elle, ni les maîtresses d'autrefois avides de mensonges puérils, de galanteries, de grosse gaieté, de triomphes riches. Gomment Lyrisse se fût-il acoquiné avec elles. Il lui eût fallu l'une de ces hétaïres antiques qui florirent au siècle de Périclès. Maintenantles courtisanes ne cherchent plus que les prestiges de l'écurie, la gloire des planches, ou le jeu de combiner les ministères. Alors il s'était tourné vers les hommes.

Dessling marchait à grands pas dans son cabinet tendu d'andrinople où des piles de journaux encombraient les divans avec des livres ouverts, des épreuves d'affiches électorales. Ici et là., contre les murs, de larges photographies rappelaient certains chefs-d'œuvre des primitifs italiens et hollandais. « Gomment n'aime-t-il pas la forme des femmes ? pensa Dessling. Sa grosse fortune, en lui permettant, très tôt, la satiété de l'amour, émoussa pour jamais son ardeur. Et voici que son cœur vacant souffre. Il souffre de ne pouvoir plus s'éprendre

d'aucune forme, sinon de l'idée. Moi, qui assimilai tant de thèses en ma cervelle, je le tente, comme Cœsarès, avant, le tenta... Oh !... »

La pensée de l'acte révolta le visiteur d'âmes. Il se sentit rougir ; et frappa du pied dans la solitude...

Certainement Lyrisse l'aimait. Les choses chavirèrent dans sa tête. Oui, c'était cela : les contraires s'attirent dans la passion. L'égoïste absorbant qu'était Jack, dévorateur de l'univers, se traînait vers lui, l'altruiste chimérique. Altruiste. Egoïste. Qui saurait? Voilà que l'égoïste se venait offrir, et que l'altruiste ne rêvait que la lutte, la conquête, même la possession exclusive de la belle Anne. Ah ! ah ! ah !

L'éclat de rire plein de stridences rageuses ébranla durement la solitude de la chambre. Dessling se retourna. L'écho se personnifiait dans les angles.

Et la peur commença de remplir la pièce. A reculons, le visiteur lui-même gagna le divan, s'assit. Le froid qui râpait son épiderme, lors des apparitions aux dîners du duc, il le sentit de nouveau courir. Et dans ses cheveux les mêmes ongles invisibles crissèrent.

Il ferma les yeux. Des flocons de cuivre neigèrent dans la nuit rouge. Ses paupières furent plei-

nés d'épines. Il n'osa revoir la lumière, par peur que le corps astral de Jack, ne s'affirmât sur la muraille. Il crut entendre un pétillement, et comme des musiques d'eaux lointaines. Tout, en lui, s'affaissa dans une terreur.

A la base du crâne un poids s'accrut. Il étancha la sueur de ses tempes, et à l'instant, dans un effort courageux de déclore les paupières, il distingua une tête, décorporée.

Elle était suspendue devant le halo du gaz, elle ronde et bianchâtre, plissée des mille rides de Lyrisse mais comme s'il eût vieilli de cent ans. La bouche écarquillée, les prunelles sanglantes sous la chevelure jaune, épouvantèrent. Le voyant eût dit que Lyrisse, étranglé par une poigne démoniaque, tendait vers lui son appel. Les lèvres incolores s'agitèrent, Dessling devina leur murmure : « Je souffre! » Mais le son ne pouvait sortir.

L'angoisse navra tant son corps en sueur, qu'il se contracta pour saillir de l'état d'hypnose. Il bondit par la chambre aussitôt redevenue écarlate et solitaire.

« Voilà qu'il me suggère à distance ! pensa-Ml. Peut-être Lorraine l'aide... 11 tient à m'avoir... »

Ce fut une autre peur, celle de l'embûche à soupçonner partout. Jack l'avait-il pas tenté d'abord

par l'argent, puis par le corps d'Odette, par les fantômes, par la pitié ?

Heureusement il rappela l'image d'Anne invitée au château. Dès lors, la passion du lunatique se pouvait admettre ainsi qu'un pur sentiment. Dessling se rasséréna. La tolérance envers ses amours avec Odette et la fille au visage de perle, lui promettait du platonisme.

Et le trouble décrut dans son être.

La détente qui suivit la crise morale abolit dans le songeur la force d'initiative.

Parmi les objets il se parut flottant. Gomme la guenille d'un autre, il regarda son corps vautré sur le divan, ses mains qui pendaient.

Il s'étonna de lui-même.

La solidité des choses, la persistance des couleurs, l'éclat du gaz le surprirent. Des sensations de première enfance à l'instant du réveil l'occupèrent. Il ne comprenait plus son unité, ni sa conscience, ni sa personne. Pendant ces mois de Saint-Epvre, les événements, les idées et les êtres avaient vécu en lui, si intenses, que son moi, devant eux, ne persistait plus. Il se semblait un cadre imperceptible où les impressions, les pensées et les actes, se succédaient, seules vérités, sans que rien du lui réel s'y accordât. Pendant quelques minutes l'existence récente h. 4

se déroula, rapide, imagée, diverse. Et derrière la mémoire il cherchait son être.

Vainement il se cherchait. En quoi consistait le le lien de ce faisceau nombreux. 11 ne pouvait que se dire neutre.

Même la passion pour Anne n'était que le miroir de cette beauté.

11 parvint à conclure son inexistence. Dans ses yeux passifs se miraient les autres, dans son âme passive se répercutaient les forces des autres.

Il était rien.

La tête vide, les mains moites, jusque l'aube, il se chercha, sans se trouver, sans connaître un moi distinct, un, indépendant des concepts, des sensations, des choses.

En son intelligence vacante l'univers obscur flottait.

— Ned!

La voix tintait. Les yeux-dieux invitèrent Dessling ravi. Enfant, on le nommait de ce diminutif qu'Anne employait aux seules heures de tendresse maternelle.

— Ned !

Elle courut à fleur de gazon, les mains étendues €t la tête penchée sur l'épaule, l'appelant de toute sa splendeur infléchie. Des bandes transversales de lumière s'aplanissaient sur les buissons. Yert, rouge et or, le bois enchantait. Des essors d'oiseaux battirent les feuillages. Elle dit encore, en imitant les fillettes boudeuses :

— Moi, quand je penche ma nuque, c'est pour qu'on l'embrasse... là.

De petites sources murmurèrent.

A bondir parmi les feuillages, le lévrier semblait un éclair roux.

Le fouet brusque d'Anne s'abattit soudain vers l'échiné de la bête qui rampa, l'œil voilé. Elle la maintint contre sa robe, et très bas : « Ned ! »

Calmes, et sans détaler de leurs croupes lestes, des daims erraient sous les rameaux, en horde. Les faons sautillaient. Quelques-uns grattaient contre les branches basses leurs claires robes à grandes taches rondes. Plus loin, veillait l'ancêtre, le flair au vent ; et ses oreilles écoutaient, mobiles.

La preste finesse de ces allures surprises sous la futaie émerveilla les cœurs amoureux. Dans la main d'Anne celle du jeune homme frémit. Ils eussent entendu palpiter leurs âmes.

Vraiment, la beauté fut grande de ces hautes bêtes allant, par les bandes de lumière et les feuilles jaunissantes, vers l'orée bleue des bois. Une harmonie des lignes, des sons et des nuances s'imposait. Un oiseau vola. Spontanément, Anne baisa la joue du compagnon.

L'étonnement délicieux exalta Dessling. Par ce geste de fraîcheur, la fille au visage de perle se donnait-elle pas, telle qu'avant la perfidie de vivre?

Leurs cœurs haletèrent à l'unisson devant la noblesse du décor, des bêtes.

Et, comme si la seule mission de la horde eût été de faire éclore ce baiser, elle s'effaça sous la profondeur des buissons, une branche ayant craqué.

Alors, l'amant se baissa pour dégager des épines la robe d'Anne : une humble robe de serge. Pardessus le ruban de satin qui la bordait, il aperçut, en la touchant, une série de reprises savantes et secrètes. Il n'y posa point les lèvres, en crainte du ridicule ; mais ses yeux se brouillèrent, à la pensée de la travailleuse.

Des paroles les fiancèrent; des promesses. Ils prévirent une existence simple, droite; et puis marchèrent silencieux, ivres de beauté.

Quand Dessling revenait à l'étoile gisante de la ville, après ces promenades du malin, il la trouvait plus apte à servir son courage.

Le nom du général infiniment répété par les affiches sur la hauteur de chaque muraille et dans les soubassements des façades l'habillait d'un bariolage bruyant. Les murs criaient l'opinion des hommes.

En face, les déclamations jacobines rappelaient

;s Deux-Décembres et les Sedans, sur placards

unes. Les bandes rouges du général citaient les sxactions des parlementaires, les vols officiels, les lois d'exil, les mensonges de la liberté républi-

caine. La bataille des couleurs se révélait sous le goupillon des colleurs d'affiches.

Au socle de M. Thiers, elle éclatait plus multicolore. Les exclamations vertes et bleues s'enchevêtraient sous la redingote du pygmée de bronze. Peu de gens, au reste, s'attardaient pour les lire. D'un bref coup d'œil, en passant, ils les reconnaissaient, les mêmes qu'aux temps antérieurs, violentes et prometteuses. Des ivrognes, parfois, les commentaient, entre leurs vomissements.

L'existence de la ville se perpétuait sans plus. Rien n'attardait les stridences des camions portant aux entrepôts les cargaisons de matières premières, ou rapportant à la gare des caisses lourdes d'objets bons pour la vente, des tonneaux de bière Bax, des ballots d'étoffes fines.

De sages soldats bleus et rouges se rendaient par escouades aux provisions, sous la garde d'un caporal farceur. Vers le Champ-de-Mars les adjudants entraînaient les compagnies au pas de course, dans le bruit mécanique des souliers frappés contre le pavage.

Files rapides, muettes, affairées, les passants se croisaient sur la double sente des trottoirs. De quart en quart des carillons sonnaient. A grands coups de cartable, les petites filles se poursuivaient devant la porte ouverte de l'école, où il

s'attardait des essaims piailleurs d'enfants en sarraus.

Les angles de soleil tombaient sur les places, entre les faîtes des maisons, pour dorer encore les chevelures des blanchisseuses étouffées de leurs rires obscènes et moqueurs. Au seuil des boutiques elles dressaient leurs maigres corps lascifs, mal «acnés par les camisoles de percale rose.

Les trains sifflaient derrière les squares. Des tramways emportaient jusque la campagne les femmes joyeuses devant l'œil plus vitreux du typographe accroupi sous le porche de l'imprimerie et que réduisait, chaque jour davantage, le mal du plomb.

Dessling s'imputait une part dans les causes de cette agonie lamentable. Sa fortune politique dépendrait de la réussite du journal, et du labeur donc de cet homme, qui râlait sur la casse à caractères où la charité du patron le laissait se finir afin qu'il justifiât l'aumône versée au bout de la quinzaine, entre les osselets de ses doigts jaunes.

« Je m'engraisse de cette vie qui le quitte, de ce suprême effort humain, pensait le visiteur dames; €t par là mon triomphe tiendra. Je posséderai l'âme de la belle Anne. »

L'affluence des gens, à la rédaction, le détournait de ce remords. Il défilait des travailleurs sans

ouvrage, des camelots, des détenus de la maison centrale libérés la veille, et qui venaient tous se faire inscrire pour colporter, dans les faubourgs, circulaires, bulletins de vote et proclamations. On leur confia des liasses d'imprimés ou des centaines du journal à crier par les rues...

Manipulant leurs casquettes sordides, et vantant leur gueule, ils simulaient de l'enthousiasme envers le général. Les loustics embrassaient la photographie dont les exemplaires débordaient les enveloppes crevées des ballots. Ils descendaient plus glorieux de leurs loques, sous la charge de propagande; et, dès le trottoir, leurs hurlements offraient, pour un sou, le numéro triple de Y Avenir de l'Est, une photographie du général, deux brochures et une cocarde en carton.

Des boutiques, les commis et les demoiselles se précipitaient, fiers de Tachât.

— Ça ne va pas mal, en somme, constatait Cœsarès dépouillant son carrick de voyage et sortant ses mouchoirs.

Ensuite, le monocle fixé dans le sourcil droit, il discutait des chiffres...

— A Londres, on se plaint tout de même de notre marche à gauche. Ils sont très pour les ducs, là-bas. Je viens, parce que le marquis de Noyon, le cousin du prince de Joinville, doit

passer ici, cette semaine. Nous lui ferons hommage...

— A quoi bon ? fit Dessling.

— Vous êtes sûr de la réussite?...

— Le général passera.

— Et nous...

— Je pense, assura Liverdun.

Depuis trois semaines le tribun battait la campagne, dans sa circonscription probable. Il boita tout le long de la pièce en se frottant les mains.

— Ah ! ah ! conclut Gœsarès, en joie.

— Et l'argent? demande soudain Desréaux, se plaçant les bras croisés en face du voyageur.

— Ah!...

Cœsarès quitta le fauteuil directorial, étendit les bras en geste vague, les laissa retomber, les mit enfin derrière son dos, où ils s'unirent empoignés par les mains ; et resta debout, sceptique par le rire, en oscillant sur ses semelles.

D'un coup d'œil fort, Liverdun poussa Desréaux s'enhardir... Le notaire examinait Gœsarès parlessus son binocle. Il se mordit les lèvres mali- :ieuses avec l'air de lui dire : « Vous êtes un farur, mon gaillard! »

- On n'a pas le sou ! déclara l'autre nettement. ,e peu qu'on raccroche de ci, de là, on le donne lux petits jeunes gens du faubourg Saint-Germain

qui, sous prétexte de propagande, font la fête avec des grues. Que voulez-vous, ces soldats, un gaillard titré les affole. Ils redeviennent tous larbins. L'uniforme et la livrée, ça fait de mêmes cœurs...

— Je m'en fiche, moi, cher monsieur, mais je m'en fiche... et complètement, cria Desréaux en s'ébrouant. Ça ne peut pas durer. Nous marchons depuis six mois avec les vingt sous des pauvres diables, et les vingt francs de nos goussets. Il a fallu signer des traites aux imprimeurs pour obtenir les affiches. Nous autres, nous avons endossé. Pour qui nous prend-on, à la fin? Je vous le demande, mon cher monsieur! je vous le demande !

— Le général attend de toutes les bonnes volontés des sacrifices qu'un triomphe prochain compensera au centuple... Votre mission est une œuvre de dévouement et de gloire...

Cœsarès, voyant les épaules se hausser, coupa net sa phrase par un éclat de rire...

— C'est étrange, reprit-il sérieusement; on ne trouve personne qui agisse par conviction. Je n'ai donc pas d'amis désintéressés?

Ce disant, il se tourna vers Dessling dans l'espoir d'une aide; mais en vain. Alors il s'avança, l'entraîna contre la fenêtre, et lui murmura :

— Pourquoi me lâchez-vous ?

LE MYSTÈRE DES FOULES Tî

— Je ne trouve pas leur réclamation injuste. Nous sommes obligés au miracle pour tenir, un miracle à renouveler tous les matins. J'ai emprunté au restaurateur l'argent que l'on vient de distribuer aux crieurs du journal.

— Alors vous croyez qu'il faut casquer?

— Absolument.

Gœsarès revint vers Liverdun et Desréaux, qui se concertaient à l'autre bout de la salle en faisant les grands bras devant la tapisserie lie de vin.

« Tout ça, expliqua-t-il, ne peut nous mener à rien. La vérité c'est que vous voilà trop compromis maintenant les uns et les autres, pour que le triomphe du général ne reste pas votre unique chance. Le passé engage l'avenir... Par conséquent... par conséquent le plus sage, pour vous, comme pour moi, c'est de marcher de l'avant, en pleine confiance. Si les opportunistes obtenaient la victoire, vous auriez tant de vexations à subir que la ville deviendrait intenable pour vous... D'ailleurs on ne vous abandonne pas. J'ai amené de Londres deux émissaires du Comité national. Ils confirmeront mes promesses... »

Malgré l'indignation contenue des personnes présentes, Gœsarès ouvrit une porte, présenta deux, messieurs.

— M. Gramme de Saint-Omer, M.Gamiali, deux amis du général...

Les mains se serrèrent de part et d'autre.

— Et maintenant, causons.

M. Gramme de Saint-Omer assura que des ballots d'affiches le suivaient; que des fonds parviendraient au comité de Saint-Epvre avant la fin de la huitaine. Il montra sa carte. Elle le désignait comme un négociateur connu à la Bourse de Londres. Il dérobait des yeux indiscernables derrière le binocle fixé sur un visage gras et blond. L'autre, un Corse, s'installerait à Saint-Epvre, ferait de l'agitation dans les tavernes, à la porte des lieux de réunion. Il s'annonça comme réputé pour sa diabolique électorale.

Les promesses de Gramme de Saint-Omer, appuyées par l'autorité de son élégant chapeau gris et de sa redingote bleue, rassérénèrent Desréaux, éblouirent Liverdun qui, devant un tel prince, crut devoir reprendre plus particulièrement l'allure du farouche prolétaire. Contre ce monsieur froid, pianotant sur le tapis vert de la table, il soutint d'énergiques opinions communistes. Sous la broussaille de sa chevelure crépue, la sueur ne tarda point à perler.

De son côté Desréaux s'efforça de produire sur les émissaires l'impression de « celui qui mène tout. »

Gœsarès et Dessling les laissèrent aux prises, déjà fraternisant. Le notaire prétendait qu'on déjeunât chez lui. Il eût voulu que le général reçût sur sa maison un rapport élogieux.

— Il compte là-dessus pour marier sa fille, jugea Gœsarès. Nous partons?

Dès l'antichambre, une dame en deuil se rua vers eux, brandit des papiers. Elle assura tenir à sa dévotion tout un arrondissement. Dapuis sept mois, elle allait, venait, grâce à la berline d'un beau-frère, inspecteur des travaux miniers, et bien que son fils, le sien, fût à la mort. Ne connaissait-on point un médecin de Paris qui pût venir l'opérer d'un kyste à l'estomac? Le pauvre enfant allait périr. Et des malheurs, des malheurs..., la ruine, une affaire de sucres manquée, qui reprendrait bientôt,, apporterait des cent mille francs.,.

Le crêpe de la dame évoluait autour de la stature sèche, avec le cabas de satin noir, et les mains gantées de filoselle. Se retranchant dans son carrick, Gœsarès inclinait vers la porte. Elle tira de son sac des adresses d'amis à elle, révisionnistes sûrs, qui se feraient couper... plutôt que de..., et finit par emprunter cent sous. Gœsarès les sortit de sa poche, grognant, rouge de colère.

Dehors, il accabla Dessling de questions.

— On vous dit bon orateur. Gela nous est revenu.

Je ne me fie plus à la reconnaissance du lendemain.

— Eh bien 1 signons l'armistice, puisque voilà la chose tirée au clair. Nous nous supporterons jusqu'à la fin. Est-ce convenu?

— Oui.

— Ça va... On offre cent mille francs pour une circonscription sûre. Un monsieur a une affaire dont le lancement exige, pour certaines raisons, qu'il soit député. Si ma circonscription était à peu près sûre, je me dirais vendeur. Si elle est sûre, je la garde.

— Vous passerez. Vous vous êtes ménagé celle où il y a le moins de ruraux.

— C'est vous qui les avez, les ruraux. Gomment, diable, avez-vous marché si tard, pour votre intérêt?... Après tout, je m'en félicite. Nous déjeunons chez Jack. Allons prendre le train.

Ils marchèrent d'abord taciturnes, leurs réflexions réciproques les occupèrent. Dessling n'attendait pas une pareille récompense de son effort, de cette campagne entreprise sans argent, sans un ami dans la ville, et menée à bien pendant que Gœsarès se préparait à la cour future une place de courtisan assidu. Naïvement le visiteur d'âmes avait cru, entre eux, à une alliance tacite, sans traité, loyale, où chacun aiderait l'autre de sa force.

Le surprenant égoïsme de Cœsarès écrasait son espoir. Il se moqua de lui-même, de sa sotte confiance. Lyrisse et Odette, et Weed, tous l'avaient prévenu, excité à prendre les devants, à triompher, seul dès les premiers jours, dans Saint-Epvre. Par une rage secrète, il vilipenda les romans, qui exaltent la noblesse, la loyauté, la franchise, qui promettent la première place à l'homme de parole, et de devoir. La duperie de l'éducation et du décor moral était grande....

— Vive Cœsarès! crièrent des ouvriers en passant, heureux de faire la nique aux sergents de ville.

Ayant salué, Cœsarès reparla du marquis de Noyon pour la réception duquel il arrivait. Ce seigneur venaità Saint-Epvre acquérirdeschevaux destinés à son équipage de chasse. En même temps il arrangerait l'entente politique des deux camps d'opposition.

— Je n'aime pas les nobles, ditDessling.

— Vous avez tort. Ils tiennent une influence énorme encore... Tiens... un Sénèque! quinze sous... laissez-le moi acheter.

Devant l'étal du bouquiniste, ils s'arrêtèrent. L'achat accompli, Cœsarès confia:

— J'ai une lettre à écrire. Alors je me munis de citations.

Au buffet de la gare, en attendant l'heure du

train, il couvrit quatre pages d'une écriture lourde. Dessling songeait à sa défaite certaine lors des élections législatives, au bonheur avec Anne qu'il perdrait, à moins que l'ambitieuse l'accueillît dès la victoire du général...

— Vite, demanda soudain Gœsarès, ouvrez le Sénèque... Donnez-moi une phrase, la première venue. Voici ce que je dis : « Et ne convient-il pas, monsieur, de penser en ces matières comme Sénèque dont nos intelligences averties tirèrent, au collège, les premières joies véritables...»

Dessling dicta deux lignes de latin.

— Eh bien, assura l'autre en appuyant sur le papier buvard, vous n'imaginez pas comme cette mine de bon élève me sert partout. Il faut avoir l'air de connaître ce que les autres feignent de ne pas ignorer. Ça les surprend. Ils vous croient plus sincères qu'eux.

Et Gœsarès, posant son monocle, se renversa dans un grand rire qu'il enfouit bientôt au tond d'un mouchoir.

Au château, ils trouvèrent Béatrice et le docteur Bax dès les rampes de marbre établies pour clore les courbes des pelouses. Les voix aiguës se communiquaient évidemment des réflexions amères.

— Ma sœur s'explique avec cette canaille, dit Gœsarès. Le baron et lui sont à couteaux tirés. Je

crois que Lyrisse ne manqua point de sens en refusant de s'intéresser davantage aux bières. Ludovicus a roulé tout le monde.

Impériale et mauvaise, Béatrice tapait le sol d'une grande ombrelle-canne. Elle entraînait le contradicteur dans le pli de sa robe Watteau à petits bouquets verts.

— Et pour eux, pour mon frère, cria-t-elle en les apercevant, faites-vous seulement quelque chose ? Vous parlez de compensation. Le voici venu le temps de la compensation. Agissez.

— Mais, je pense, opina Ludovicus, que ces messieurs marchent très bien tout seuls, et que mon aide serait celle de la cinquième roue.

— Oh ! fit Gœsarès en lui serrant la main, l'élection du général se promet ? Mais notre carrosse rencontrera bien des ornières ensuite. Tenez : Dessling se présente chez vous à Noironville, en pleines Bières. C'est par vos mains que son sort se décidera.

— Vous savez bien, M. Gœsarès, que je ne décide de rien, que je ne suis pas le maître ; que trop d'intérêts divers convergent sur moi.

Le docteur mit le doigt sur la manche de Dessling. Ils laissèrent marcher par devant le frère e.t la sœur.

— Regardez-moi bien, monsieur Dessling.

train, il couvrit quatre pages d'une écriture lourde. Dessling songeait à sa défaite certaine lors des élections législatives, au bonheur avec Anne qu'il perdrait, à moins que l'ambitieuse l'accueillît dès la victoire du général...

— Vite, demanda soudain Gœsarès, ouvrez le Sénèque... Donnez-moi une phrase, la première venue. Voici ce que je dis : « Et ne convient-il pas, monsieur, de penser en ces matières comme Sénèque dont nos intelligences averties tirèrent, au collège, les premières joies véritables...»

Dessling dicta deux lignes de latin.

— Eh bien, assura l'autre en appuyant sur le papier buvard, vous n'imaginez pas comme cette mine de bon élève me sert partout. Il faut avoir l'air de connaître ce que les autres feignent de ne pas ignorer. Ça les surprend. Ils vous croient plus sincères qu'eux.

Et Gœsarès, posant son monocle, se renversa dans un grand rire qu'il enfouit bientôt au fond d'un mouchoir.

Au château, ils trouvèrent Béatrice et le docteur Bax dès les rampes de marbre établies pour clore les courbes des pelouses. Les voix aiguës se communiquaient évidemment des réflexions amères.

— Ma sœur s'explique avec cette canaille, dit Gœsarès. Le baron et lui sont à couteaux tirés. Je

crois que Lyrisse ne manqua point de sens en refusant de s'intéresser davantage aux bières. Ludovicus a roulé tout le monde.

Impériale et mauvaise, Béatrice tapait le sol d'une grande ombrelle-canne. Elle entraînait le contradicteur dans le pli de sa robe Watteau à petits bouquets verts.

— Et pour eux, pour mon frère, cria-t-elle en les apercevant, faites-vous seulement quelque chose ? Vous parlez de compensation. Le voici venu le temps de la compensation. Agissez.

— - Mais, je pense, opina Ludovicus, que ces messieurs marchent très bien tout seuls, et que mon aide serait celle de la cinquième roue.

— Oh ! fit Gœsarès en lui serrant la main, l'élection du général se promet ? Mais notre carrosse rencontrera bien des ornières ensuite. Tenez : Dessling se présente chez vous à Noironville, en pleines Bières. C'est par vos mains que son sort se décidera.

— Vous savez bien, M. Gœsarès, que je ne décide de rien, que je ne suis pas le maître ; que trop d'intérêts divers convergent sur moi.

Le docteur mit le doigt sur la manche de Dessling. Ils laissèrent marcher par devant le frère e.t la sœur.

— Regardez-moi bien, monsieur Dessling.

Ludovicus Bax se redressa devant le jeune homme. Il se cambrait le torse dans une redingote grise. Le pantalon de coupe merveilleuse tombait d'un pli sur la bottine fauve.

Il avait des yeux forts et changeants entre les bourrelets des paupières clignotantes, une figure hâlée, encadrée par le noir argenté des cheveux, de la barbe en boucles. Sa petitesse robuste, musclée, élégante, frappa le visiteur d'âmes.

— Regardez-moi. Vous allez me voir confiant. Depuis mes débuts de vie, vous êtes le troisième homme à qui je dirai la vérité ; parce que vraiment votre naïveté m'attendrit. Écoutez donc. Non seulement je ne ferai rien en voire faveur dans ma circonscription, mais je vous combattrai de mon mieux, et voici pourquoi. Il me faut l'aide du gouvernement pour peser sur Berlin. Nos chemins de fer de Poméranie, les cuirs du Mecklembourg et les Bières garantissent les spéculations d'une société française anonyme qui aide le prince de Lippe- Holstein (une importante commission lui fut versée) à conserver les deux tiers des actions représentant le capital argent des mines de Westphalie. La principauté de Lippe-Holstein, maîtresse par ses hommes de paille, dans les conseils d'administration, a suscité par une diminution des salaires cette grève qui dure depuis sept semaines et qui, arrêtant

les transactions dans l'Ouest de l'Allemagne, mécontente les États. On travaille sur l'instigation de mon Lippe-Holstein à obtenir la désagrégation économique de l'Unité germanique. Et cela tout bonnement parce que le Kaiser abrogea les privilèges nobiliaires du prince qui entend se venger. Yoilà les services que je sais rendre à notre chère patrie française. J'ajouterai toutefois que si la Prusse consent à nous racheter les chemins de fer de Poméranie pour les sommes que nous demandons justement, mes associés et moi, la principauté de Lippe-Holstein se rangera de suite sous la bannière impériale. La grève cessera. Le commerce de l'Ouest allemand reflorira. Les bruits de désagrégation politique s'évanouiront comme une fumée de pipe bavaroise. Pour cela, il faut un péril de guerre. Épouvanté par la menace de la mobilisation française s'opérant à l'heure où chancelle l'Unité germanique, le Kaiser prévenu rachètera les chemins de fer poméraniens, grâce à une soudaine loi, présentée par la chancellerie au Reichstag, et votée de suite. La majorité sait le devoir de la discipline. Cette menace de la mobilisation française, le gouvernement ne me l'accordera que s'il se croit sûr de mon loyalisme. Il est vrai que depuis la loi sur l'émission du Crédit Latin, comme valeur à lots,

je possède assez de reçus secrets engageant les personnages ministériels et leurs amis pour les mener un peu à la baguette. Un mot de moi leur décernerait les honneurs des assises, la malédiction des électeurs et le triomphe du Général.

Mais mon projet, construit selon l'hypothèse de l'état de choses actuel, me coûterait trop de peine à démolir, puis à rétablir sur d'autres thèmes politiques, sans compter que le Général ne tient pas encore le Pouvoir, et que mes échéances pressent. Avouez donc, cher monsieur, que je ne puis en aucune sorte paraître, à cette 'heure précise, l'adversaire de nos Institutions.

Ludovicus Bax se déganta, jouit du sourire de Dessling ; se frotta les mains.

— Et dites un peu que je n'enfonce pas Méphistophélès. Hein?... Tenez encore: je vais vous avouer tout. Cet animal de Reuss est furieux ou plutôt son admirable femme s'emporte, parce que, malgré qu'ils fassent partie des Bières, je ne les ai pas intéressés à l'emprunt Lippe-Holstein. Au moment où j'arrangeais la chose... (et Dieu sait ce que je me suis usé de pantalons sur les banquettes des express !) et afin qu'ils ne missent pas leur double nez dans mes combinaisons, je leur ai avancé tout l'argent qu'ils réclamaient, de quinze en trente, pour combler les trous faits à leur

crédit par l'accaparement raté des Cuivres. Bonté, n'est-ce pas?... Aujourd'hui, la baronne me met en demeure de la faire participer aux bénéfices attendus. Sinon, Reuss livrerait à la publicité certaines paperasses qu'il a, reçus signés par tels et tels personnages dont l'honorabilité m'importe à ce moment plus que toute autre; car elle doit inspirer aux masses une confiance suffisante pour exciter le patriotisme jusque le point de guerre. Et ces excellents amis me forcent à les ennuyer pour ma défense, à leur réclamer, en abusant du télégraphe, les quelques centaines de mille francs inscrites à leur débit. N'est-ce pas misérable?... Voilà pourquoi cette exquise bergère de Watteau frappait si violemment la terre du bout de son ombrelle à canne... Avouez que la querelle est futile ! Cependant, le soleil insistait en pleine gloire sur le château blanc et rouge, aux fenêtres étroites. Les pâles statues élevaient des grappes devant les massifs. Les parterres éclataient de cent couleurs. Les gerbes d'eaux grandissaient contre le ciel bleu et s'émiettaient dans le porphyre des vasques. Les pelouses nettes verdoyaient plus jaunes à la lumière, plus noires aux camps d'ombre. Une paix magnifique embauma le paysage, depuis les pignons de la demeure princière jusqu'aux essaims de papillons bleus frémissant autour des corolles.

- Certes, Dessling se sentit moindre devant l'énergie formidable de l'homme.

— L'argent! quel motif de force, dans la nature ! Le mal est beau, dit-il ; car il a l'harmonie de sa cause et de sa fin.

— L'argent ! reprit le sardonique docteur. Peuh... Même pas. Je viens de tirer, pour vous, le rideau sur mon œuvre. La voilà devant vos regards étonnés. Voulez-vous ? Ne nommons ni le bien, ni le mal. On ne sait pas. Seulement je manie les races, moi. Le sort de la vieille Europe repose dans mes paumes. Hein, est-ce pas une autre magie que celle de notre duc ou celle du baron; est-ce pas aussi beau, l'Action ainsi comprise, que le Rêve panlhéiste de notre ami Lyrisse ! Je secoue mes mains et j'entends sonner dans le creux les vies de millions d'hommes, comme une paire de dés. Hein ! jeune homme qui vous laissez rouler par Gœsarès !

Eh bien : non, encore; ce n'est ni l'argent, ni le désir philosophique de l'Action abstraite. Savezvous pourquoi je viens pendant dix mois de piocher le monde ? Pour le motif le plus bête qui soit, pour la plus sotte fable d'opéra-comique. Je veux posséder Béatrice Reuss. Elle se reiuse. Je me dresse, aujourd'hui, devant elle, tenant à la fois dans mes mains sa ruine et la couronne.

Qu'elle choisisse. Je la désire si bêtement, que depuis deux saisons, je traîne partout avec moi cette Sylvia Reussel, la gymnaste que l'Anglais nous mena voir à l'Eden, cette Sylvia, son sosie, sur laquelle je ne réussis pas à assouvir ma passion de brute, moi, le manieur de peuples. Suis-je assez ignoble et baryton !

Et cela me possède si fort, que, la voyant là, il fallait que je dise ma rage, que je me confie et que je me confesse, au premier venu, malgré le risque énorme d'encourir une indiscrétion. Néanmoins, je ne crains guère ; car vous pouvez conter tout, le dire, l'imprimer à des millions d'exemplaires, le semer sur le monde. Personne ne vous croira. Nous tenons la confiance du peuple en notre vertu.

Il mit la main sur sa rosette de commandeur, et prolongea son ironie.

Les pelouses étaient vides. Gœsarès et sa sœur avaient gagné les serres. Les jets d'eau chantaient. Ludovicus Bax franchit les marches du perron.

Mentalement, revenait à Dessling la phrase de saint François de Sales, jadis apprise afin de contenter l'évêque qui le morigénait sur ses continuelles médisances : « Les jugements des enfants des hommes sont téméraires parce que la principale malice du péché dépend de l'intention et du

conseil du cœur ; et c'est le secret des ténèbres pour nous. »

Tout le reste du jour, le soin d'une grande humilité l'occupa.

Et il retint l'audace de son esprit prompt à mal penser de Weed et d'Odette qui, se croyant seuls, lutinaientce colosse d'Alsacien, engagé depuis peu pour les travaux horticoles. Magnifique et la chemise entr'ouverte sur la poitrine, il riait à l'ombre de son chapeau de paille. Ses muscles de basrelief saillaient aux jambes, sous la toile bleue de l'ample cote. La gerbe d'eau qu'il dirigeait contre les plans des pelouses cassait le soleil selon les sept couleurs du prisme. Et le verseur d'arc-enciel arborait aux doigts, parmi les brillants de ses bagues neuves, les deux saphirs que madame Lyrisse portait aux oreilles, le soir de la conférence sur « l'Idée de Dieu ».

Dessling se défendit de mal penser à leur égard ; Weed se mit à déclarer, les salutations faites :

— Je le soutenais à madame Lyrisse ; oui : si j'aimais très fort une femme, ma jalousie tolérerait commodément certaines infidélités commises avec des êtres inférieurs, pour le seul appétit du corps... le seul ! à condition qu'il n'y eût pas de mensonge, et qu'elle m'avertît. Au contraire, je soutîrirais toute la douleur, toute ! si elle se donnait encore

à un homme supérieur capable de me dérober son âme...

— Hein? fit la femme tortueuse en se déhanchant par le rire...

Dans sa robe couleur de feu, elle se cambrait comme une flamme courte et claire.

La face de Weed demandait par toute son expression à Dessling d'abandonner les habitudes intimes prises avec Odette.

— Je ne ferai jamais souffrir personne, sciemment... assura le jeune homme.

— Parce que vous êtes impuissant pour aimer, siffla la sirène, un peu confuse d'être trop facilement rendue.

— Sans doute, répondit Dessling.

— Impuissant pour aimer les femmes... pour les conquérir. Il faut qu'on vous possède... vous... Jack est à l'orangerie. Il vous demandait à l'instant.

Weed et elle se sourirent. Et comme Dessling prenait l'allure jouée de l'étonnement, trop sûr de la signification des mots :

— Moi, reprit l'Anglais, j'aime le Champagne, mais je comprends qu'on préfère les vins grecs !...

Dessling sentit un bandeau de honte ceindre son front. Le couple retournait en jasant jusque le verseur d'arc-en-ciel.

Seul, le visiteur demeura, parmi les courbes étendues des pelouses, sous le ciel nu ; il demeura, petit, vaincu, l'âme détruite devant la vigueur adversaire des êtres.

La joie sonnait, par un dimanche de fête locale, sur Pont-Saint-Marc épanoui en banderoles tricolores. Contre les tentures peintes des baraques, les montreurs de géantes, et ceux qui excitent les singes avec des baguettes, proclamaient parmi les cris des cymbales, la rareté de leurs bêtes. Les affiches des dioramas promettaient aux promeneurs de beaux spectacles de sang. Au dire des pancartes, les lunettes de cuivre s'ouvraient sur les dernières minutes des condamnés célèbres. Véritablement on pouvait voir, de stalle en stalle, la guillotine décorporer des têtes hâves et douloureuses. Toutes les catastrophes de chemins de fer s'y trouvaient reproduites selon l'exactitude, avec les cadavres béants des victimes aux entrailles éparses. Sept enfants et une femme égorgés par quelque monstre ivre attiraient, vers leuremblé-

mature, la foule palpitante des mères, des filles, des forgerons aussi. Vers cette lunette spéciale, plus féconde en sang et en douleur, la foule se tassait, heureuse d'horreur.

Des mains maternelles haussaient les petits jus- - que le laiton du cadre ouvert dans la rouge paroi. Des faces d'agonie, des gorges fendues, une rage de fou blême s'acharnant au moyen d'un couteau sur des chairs vives ; cette image retenait les figures spectatrices collées à la vitre ronde. Les menottes des bébés griffaient le verre, avides de participer à l'illusion du meurtre. L'odeur des gaufres, le cri des cymbales et les coups de caisse montaient. La liesse émouvait le peuple en costumes noirs et miroitants.

Depuis ce remous, la foule liquide, épandue à travers la prairie jusque la falaise du lort, semblait étale. A un moment, les figures levées la firent plus jaune. Une petite fille étique, en maillot rose adapté à son squelette, risqua l'équilibre le long d'un fil de fer tendu entre deux tréteaux. Et le plaisir de pouvoir craindre que la frêle créature, en tombant, se tuât, maintint sans défaillance la posture pénible des innombrables têtes attentives.

Partout on spéculait sur l'espérance de voir mourir.

Dessling le fit remarquer à l'aubergiste Alexan-

dre, qui ne parut point comprendre le blâme.

— Quoi... ils s'amusent!... On est curieux, n'est-ce pas... Alors, on va voir... Ça réussit joliment, notre machine...

Nommé récemment maire par les forgerons, il avait résolu avec ses amis du Conseil municipal une solennisation de la fête annuelle. Des axiomes économiques semés par Bérats le hantaient. Il expliqua ses desseins. La collectivité de la commune devait agir comme un individu désireux de richesse. Or, Pont-Saint-Marc pouvait devenir ville marchande. Au moyen des chalands, la rivière amènerait les moissons des plaines. D'autre part, les maquignons se proclamaient aussi désireux de vendre aux bouchers de Saint- Epvre, de Nancy et de Lunéville les bestiaux conquis par l'usure sur les paysans de l'Alsace. Les énormes garnisons des villes-frontières offraient une garantie de consommation. Déjà et depuis ongtemps il en causait avec les fournisseurs de viande, au cours de ses excursions fréquentes dans les bas quartiers de la capitale lorraine.

— - On m'accuse de faire la noce!... Moi je sais bien où il faut trouver les gens pour leur parler. Ah ! ah ! ah ! Voilà du temps que je travaille pour cette foire aux bœufs... Et tenez, il en est venu déjà d'Alsace ; ceux-là qui visitent l'emplacement

et qui veulent se rendre compte. Dame! ils pourraient aussi bien installer ici le marché. Les garnisons allemandes non plus, elles ne sont pas loin. Ils fourniront à deux consommateurs.

Alexandre désigna dans la foule des hommes aux longues blouses bleues et qui portaient suspendus par un cuir à leur poignet, des bâtons lourds. L'exagération du nez, des oreilles, les courtes frisures des barbes asiatiques indiquaient nettement leur race habile.

En vue de leurs trafics, Alexandre faisait entreprendre le pavage d'une place. Il montra les cubes de grès neufs, le nivellement commencé, les chaînes et les bornes d'entourage, une sorte d'obélisque h dresser sur le milieu de l'aire, pour surmonter la fontaine.

— Ça doit coûter? remarqua Dessling...

— Oui, pour l'instant. Mais la ville prélèvera des sous par tête de bétail entrant au marché. Avec ce rendement (on a calculé), on rachètera en dix ans les actions des Forges Militaires. Les ouvriers seront maîtres chez eux. La mine aux mineurs, la forg-e aux forgerons !

L'hypothèse amusa Dessling. Au fond, l'aubergiste calculait combien il se viderait de chopes, chez lui, avant de conclure les transactions.

— M. Ludovicus m'appuiera. Il l'a promis... dit encore Alexandre.

Il n'y avait plus à douter. Les filles des boudoirs publics se réjouiraient bientôt dans Saint-Epvre. En effet, le gaillard, au bout du discours, laissa percer ses espérances lubriques, malgré l'éreintement du visage dont les joues pendaient, flétries comme les mamelles des vieilles. Les yeux noisette voguaient dans l'eau des paupières sanglantes.

Dessling se garda de lui communiquer sa constatation ; car il s'amusait tort de penser qu'à peine muni d'un pouvoir, l'ouvrier socialiste adoptait le principe de la spéculation tant reproché au capital. Il cherchait à devenir, lui aussi, un intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Au bénéfice de la commune-individu, du syndicat des forgerons, il accaparerait l'instrument de travail et la matière première. Dans la pratique, le socialisme transférait les défauts de l'individu au groupe. On substituerait un arbitraire à un arbitraire. Une fois possédante, la corporation locale ne devrait-elle pas employer, pour vaincre la concurrence, les mêmes moyens injustes qu'utilise le bourgeois, car le rêve d'un collectivisme unifié dans tout l'État tarderait bien des siècles. Et toujours, à la tête du syndicat, ne se trouverait-il pas

un Alexandre, aimant les filles, et, pour elles, affinant son intelligence dans le but de trahir la stupide foule ?

Gomme ils devisaient, ils passèrent le long d'un domaine. Le mur indéfini se tachait des bariolures électorales. La bataille multicolore des affiches se perdait parmi les branches touffues dont les fruits, pêches belles à voir, abaissaient les verdures et leurs ombres contre les noms des candidats.

En face ils retrouvèrent la foule attablée sous des tentes, annexas exceptionnelles de l'auberge. Là, on buvait à l'abri du soleil. Au-dessus, la falaise finissait en promontoire. On apercevait la richesse étendue des coteaux, la hâte brillante du fleuve vers les forêts de l'horizon.

Alerte, Louise courait avec des bouteilles et des verres tenus dans la pince habile de sa main crispée. Elle arrachait les bouchons, versait la mousse à flots devant les rires, répondait d'un cri aux appels qu'appuyaient les gestes de mains gercées par le fer et la houille.

A force de charrier la terre ferrugineuse, de la remuer parla pioche etlapelle, la peau des hommes avait pris la teinte rougeâtre du sol. Ils semblaient ainsi une efflorescence naturelle du pays métallurgique. On eût dit ses appendices façonnés au

mouje de la vie ; choses à peine plus mobiles que les arbres et spécialement créées pour un travail organique de la planète.

Ils s'évertuaient, dans leurs paroles joyeuses, à s'apparenter aux bêtes, à se laisser croire tels en exagérant l'ignominie de leurs paroles et la puissance de leurs appétits matériels. Les chansons exaltaient l'accouplement, l'ivresse et le désir patriotique du meurtre.

Certains, à l'écart, dissertaient noblement. C'étaient les gens vieillis. Autour d'eux, les mères dégrafaient leurs corsages et dégorgeaient de la chair exsangue dans les bouches braillardes des nourrissons. Haussant, de la main libre, les chopes vers leurs lèvres, elles lampaient en même temp la bière.

Le bruit de l'écume humaine sombrait sous la stridence des cymbales et les roulements de la grosse caisse. Des coups de fusil se répétaient dans les tirs, au loin.

A un moment, le silence plana. On écoutait un chanteur, jeune homme dont la mince cravate de satin rouge piquée de fleurettes jaunes, excitait certes l'amour des filles, et le besoin de luxe.

Sur le rythme accort de sa guitare, il modula son désir des bois, des fleurs, des mains serrées.

Le baiser de la mie et le vin de France se partagèrent l'enthousiasme chevrotant de la voix. Elle affirmait, au reste, qu'en dehors de l'étreinte amoureuse et de l'ivresse, rien n'importe au sage.

L'applaudissement fut unanime, l'approbation fiévreuse. Des larmes parurent aux yeux des filles. Aussitôt, des vœux de vie meilleure et douce où le vin coulerait chaque jour, se développèrent sur toutes les lèvres. Alexandre, qui s'essayait à devenir orateur, tenta de les formuler.

« La France qui produit ce vin, disait-il, ce vin que nous aimons et qui donne l'oubli des malheurs, le riche pays de France pourrait nourrir facilement cinq fois la population actuelle, et cependant quatre-vingt mille personnes y meurent de faim bon an mal an. Pourquoi cela? Parce que certains intermédiaires, certains spéculateurs absorbent les deux tiers de la production, ou refusent leur capital pour mettre en valeur l'effort du pauvre. Tenez : le long de ce mur, il y a des pêches délicieuses qui pendent à portée de la main. Le propriétaire est absent. Personne ne profite du jardin. Ces pêches pourriront sur l'arbre. Et cependant, si l'un de nous, saisi de faim et de soif, si un vieux mendiant ou un petit, incapable de travail, cueillait ces fruits, il serait flétri

pour le reste de ses jours par une condamnation.

» Et ce propriétaire, comment a-t-il acquis ces fruits inutiles? Nous le savons. De ses mains, il construisait les petites maisons du pays. On ignore par quelle tactique il obtint l'adjudication d'entrepreneur, quand l'Etat voulut édifier les Forges. Les usines terminées, sans qu'on apprît encore pourquoi, il se trouva riche. Et pour amortir le capital consommé dans la bâtisse, on rogne, aujourd'hui, sur le salaire des forgerons, on diminue notre ration de pain quotidien, on nous défie de l'aire la grève.

» Essayez cependant de toucher à ces pêches pour apaiser votre soif, mendiants et va-nu-pieds. L'honnête gendarme qui m'écoute laissera tomber son poing sur votre épaule à jamais marquée dès lors par l'infamie. »

Les grosses mains noires approuvèrent. Et les propos se mêlaient : « Ah ! ah ! disaient les hommes, oserais-tu, toi, malgré le gendarme et le garde, cueillir la pêche? Dis, oserais-tu, si tu as du cœur?

— A quoi bon? — ■ Moi, j'ai pas envie de pourrir en prison. — Et c'est nous qui les payons, ces pêches, par la diminution de nos salaires. — Oui, elles sont à nous, que je vous dis... elles sont à nous !

— Qui osera en prendre une?... Qui ose?»

I ils s'encourageaient du geste et par la plaisan-

terie. Le gendarme aussi souriait dans sa jugulaire, en appuyant ses poings gantés de blanc contre la plaque fourbie du ceinturon. Pour tous, il semblait tellement impossible que l'un allât jusqu'au bout de l'audace I

Longtemps ce fut un jeu. Ils se montraient les fruits pesants descendus sur les affiches électorales. Mais les stridences des cymbales reconquirent l'air. Les carabines des tirs crépitèrent. La grosse caisse tonna. Sur son fil de fer, la fillette étique risqua de nouveau la mort. L'attention des hommes se distribua entre les spectacles sanglants des lunettes à un sou et l'espoir de voir l'enfant au maillot déteint s'abîmer sur les cailloux du sol. Le gendarme lui-même abandonna la surveillance des fruits.

Avec l'aubergiste, Dessling reprit sa promenade. Alexandre continua de dérouler des plans imaginaires. Il demanderait l'autorisation pour une tombola au gros lot de 100,000 francs, afin de nourrir les invalides des forges. Les deux tiers devenaient phtisiques vers quarante ans. Le passage brusque au fond des hangars, après la chaleur côtoyée des brasiers, détruit les poumons. Il obtiendrait qu'on autorisât cette loterie pour bâtir un hôpital et nantir une caisse. Mais son espérance glorieuse, personnelle et suprême, il la confia en

demandant l'absolu secret. Ses amis des Forges, à la paie de la prochaine quinzaine, et si le général était élu à Saint-Epvre, refuseraient la reprise du travail, à moins que l'administration ne consentît à embaucher de nouveau le maire de Pont- Saint-Marc. Vraiment cela le touchait au cœur. Dans ses paupières saigneuses un attendrissement se liquéfia.

Alors les maquignons aux barbes de jais le rencontrèrent. Ils étaient une vingtaine, obèses et drapés dans leurs blouses brillantes. Ils l'entraînèrent vers l'auberge en plaisantant l'accorte Louise dont les bras exaspérés dansèrent par saccades. « Nous marchons avec vous, Alexandre, nous marchons tous. On va gagner de l'argent ici... je vous dis. » L'accent germanique empâtait leurs phrases. Dessling les quitta dès qu'ils furent installés devant la femme blonde de la Bière-Bax, tableau mural

Quelques instants, le visiteur d'âmes rôda par les rues en abîme où les rideaux de capucines tendues sur leurs ficelles, entre les volets verts, fleurissaient les maisons de briques rôties.

La plainte du fer ne montait pas sur le chant du tleuve ; mais le bruit séraphique de l'orgue enveloppait les airs. Les demoiselles des Eglises-Pauvres rendaient grâces à Dieu d'avoir pu restaurer la

basilique de Saint-Marc l'Evangéliste. Mgr de Palmyre officiait à vêpres.

En se dirigeant vers le parvis, Dessling redouta la présence de Lyrisse, celle aussi d'Anne auprès de Pascal, restaurateur fêté des fresques. Dès la fraîcheur obscure de l'antique maison dominicale, il s'arrêta contre le pilastre du bénitier. Tout de suite, sous l'abside aux nervures de pierre saillie, colorée par les plans de lumière jaune et bleue s'inclinant des vitraux, la figure inquiète de Jack rencontra le regard du visiteur et salua d'un imperceptible signe. A côté de lui, au bout de la masse des coiffures inclinées, la chevelure acajou d'Odette rutilait. Et puis ce fut le profil aquilin et brun de Gorina Singer, et le gentleman muet, et Robert de Lorraine, dont la robuste carrure tendait l'étoffe grise de la redingote légère. Plus loin, parmi les buissons de lumière, Mgr de Palmyre, dans l'orfroi de la chappe dorée, élevait, en ses mains cachées par le satin blanc de l'étoffe rituelle, la radieuse lueur de l'ostensoir. Tels les anges à l'échelle de Jacob, douze demoiselles en blanc, haie double, se dressaient sur le velours incarnat des marches. En sa robe à cent plis candides, la pieuse Anne arborait devant l'autel une bannière bleue brodée de symboles purs ; elle plus pure de sa nuque étincelante et de ses lourds bandeaux noirs.

Et le mensonge entier de cette assistance navra soudain Dessling qui la contemplait.

L'hostie s'imposait cependant, image du soleil originel dont les sept planètes étaient engendrées, tournantes, pour produire des humanités aptes à concevoir la vertu, contraire de l'instinct, et Dieu, subtilité de 1 'âme libre de la nature.

Dans ce troupeau, nul autre sentiment ne persistait que la peur de l'enfer pour la masse, et l'hypocrisie d'une convenance pour quelques-uns. Selon l'ignoble enseignement du bas clergé, ils redoutaient le comptable céleste vouant à la chiourme les cœurs volontaires, et aux concerts angéliques les cœurs serviles. Mais, après tout, pour misérable que fût cette leçon, ne valait-il pas mieux la propager parmi la multitude ivre et incapable de s'affranchir des instincts. Sans cesse, Mgr de Palmyre répétait à ses amis : « Ils ne peuvent que suivre les bergers. Il faut leur dire de suivre les bergers. Gomment leur apprendre d'autre- sorte qu'en s'abaissant ils créent l'enfer, l'inférieur voué à la poussière du sol, alors qu'ils e formeraient, par l'entraînement à vaincre la passion, une puissance de volonté capable de survivre au corps ; car aucune force ne se perd dans la nature... »

Si noble, et convaincu d'apparence, la voix émue

par la Présence Réelle, l'évêque continuait, entre les chapes d'or des diacres et de la double haie des jeunes filles, son office. Les orgues s'exaltaient vers les nervures de pierre et les voûtes.

Et puis le visiteur d'âmes pensa revivre la luxure d'Odette, l'insignifiance de Béatrice, seulement acquise à l'argent. L'avait-il désirée, le soir où Ludovicus Bax, épris déjà, s'était offert Sylvia Reussel! Bientôt, la connaissance de cet esprit uniquement pratique l'avait déçu. Il n'admirait plus la chasteté légendaire utilisée ainsi qu'une réclame et un appât pour mettre à merci les associés du baron. Et cette Anne, peut-être admirable, peut-être seulement d'une perversité théâtrale, qu'il aimait jusqu'à vouloir l'associer à sa vie, en quelle ordure imaginaire baignait-elle à ce moment d'onction extérieure, son intelligence d'élue?

On le touchait au bras. Lyrisse l'avait rejoint.

Ils sortirent de l'église, marphèrent dans le soleil, loin de la fête. Dessling annonçait à Jack sa rancœur.

— Nous sommes venus trop tôt, dans le siècle, répliqua le lunatique. Nous sommes entrés sans frapper, et nous avons surpris les monstrueux accouplements du monde. Vraiment il siérait de se départir.

-— Si l'on osait ! Même nous ne possédons pas

la haine dont vivent les humbles et dont vécurent nos pères. Cœsarès me fait sourire. Je ne puis le haïr. Plutôt l'aimé-je pour le piquant de son allure un peu rare. Oui, je l'aime, et sincèrement. Je le voudrais à l'apogée de ses vœux : empereur. Gomme l'humanité se rapetisserait encore, laissant de la solitude à mon esprit, pour se féconder de lui-môme.

Les regards de Jack se troublèrent. Ses mains soyeusement blondes se posaient sur le bras du visiteur. Une prière d'amour parla dans le visage douloureux.

L'émotion de Lyrisse amollit Dessling. De la pudeur lui brûla les joues. Le frôlement de l'être fin et fort d'esprit, ne le choquait plus. Pourtant il s'écarta, par crainte d'une caresse véritable.

— Je serai peu chez vous durant ce mois où j'y habiterai, appuya-t-il. Par monts et par vaux j'irai à la conquête des votes. Dites-moi, Lyrisse, et répondez franchement, les gens ne plaisantent-ils pas ma situation de parasite?... M. Desréaux, il me semble...

Jack l'interrompit en protestant.

Pourquoi tenir à l'opinion des hommes, ['ailleurs? Notre orgueil ne doit-il pas nous prescrire l'indifférence et l'humilité. Ainsi des plaisants m'adressent des lettres anonymes au sujet

d'Odette. Les sots ! S'ils savaient combien peu il m'importe qu'ils me considèrent ou non.

Elle et moi avons arrangé l'existence. Nous ne nous gênons point. Elle a des attentions, de Tordre, du goût. Mes demeures sont plaisantes; la table reste bonne. Je lui passe les habitudes audacieuses de ses amis. Giell ne nous inquiétons pas des imbéciles. Accommodons-nous des choses, en acceptant les inévitables, volontiers.

Une heure, ils marchèrent. La voix affectueuse deLyrisse ne cessa point de se nuancer de tristesse. Les épaules voûtées, les mains battantes accusaient la fatigue de sa mémoire et celle de ses espérances.

De la pitié pour cet homme que rien ne contenterait jamais plus serra la gorge émue de Dessling. Il parla de ia thèse sur l'idée de Dieu. Cette discussion abstraite leur valut une volupté spirituelle où les paroles s'exaltèrent.

Gomme ils revenaient à la rumeur delà fête, une stature d'homme coiffé d'un feutre et appuyé d'un bâton, s'affirma contre le mur où les pêches penchaient leur ombre vers les plaques bleues, rouges et jaunes des affiches électorales. Auprès, s'infléchissait la gerbe d'un corps de femme. C'étaient Anne et Pascal, les mains aux mains. La première, elle aperçut les promeneurs, se détacha

du doreur de saints, et sans doute lui enjoignit brièvement de partir ; car Pascal en les saluant, disparut. A peine virent-ils son pas chanceler.

Au milieu de la route d'abord elle les attendit ; puis s'avança. Sa robe roulait comme une onde sur la grève. Les yeux dieux riaient.

Elle leur dit la cause de sa joie :

— Nous considérions ce bohémien que vous voyez là en arrêt devant les fruits qui pendent. Sur sa figure, la convoitise et la peur de la loi se mêlent en imprimant du drame à ses traits. Nous suivions les péripéties.

Le garçon rôda le long de la muraille. Il feignit de mettre un doigt machinal dans les crevasses du crépi. Certainement il appartenait à l'une de ces familles aux pommettes saillantes, aux cheveux gras, qui grouillaient dans les roulottes de la foire.

Anne repoussa ses amis derrière l'angle du mur. Le mendiant se crut seul. Son œil sagace inspecta les alentours. Il leva au bout de son cou grêle une tête que le hâle faisait fauve et semblable à celle d'une fine bête.

La main preste alors cueillit l'un des fruits. Il l'enfouit dans ses guenilles. Un autre larcin succéda, deux, trois, cinq. Les loques du pantalon se gonflèrent. Sans doute, il pensait vendre la récolte. LTn écart de sa veste découvrit la maigreur

affreuse de la poitrine, et la peau cave entre les côtes.

Subitement, d'un fossé, le képi vert du garde surgit. Le vagabond détala, en poussant la terre de ses pieds nus.

— Arrêtez-le I... arrêtez...

En une seconde, la route se garnit de rustres. On quitta les chopes de la tente voisine. Vers les horizons de plaines unies et d'espace verdoyant, la silhouette du larron diminua. Mais, à la suite du garde, qui galopait, des enfants aussi coururent, s'appelèrent. Partout, on se leva des tables. Les détonations cessèrent dans les tirs. Sur une chaise, une femme monta, sans abandonner le nourrisson écrasé contre sa mamelle. Parle champ de foire, le lac de la foule oscilla en grandes vagues affluant au spectacle de la poursuite. L'écume des têtes rougeâtres se haussait pardessus les flots noirs et bleus des épaules.

L'essaim des enfants gagna sur le garde. De plus âgés se mêlèrent, pour rire, au match impromptu. Et ils s'encourageaient par des injures à rejoindre le bohémien.

La route menait droit au pied de la falaise, pour la gravir jusqu'au fort de la cime par lacets et par zigzags. Le fugitif hésita. Les militaires, .là-haut, l'eussent pris très vite. A gauche, il se jeta brus-

quement au milieu des blés, s'y éclipsa, sans doute courbé.

On reconnut cependant son sillage dans les épis qui se redressaient derrière sa fuite. Les enfants sautèrent en pleine moisson ; des enfants, des adolescents, des hommes. Le képi vert du garde suivait. Bientôt le fonctionnaire s'arrêta, par peur que l'on ne gâtât le champ. Déjà penchée pour la course, la foule envahissait la route.

Dessling souffrit. Une haine brusque envers le garde éblouit sa raison. La colère fit que le paysage trembla dans son regard. Il eût voulu saisir l'homme au képi vert et l'abattre d'un poing maître... Ses dents se serrèrent.

— Oh 1 disait-il, voilà le bonheur du meurtre. Je le conçois : l'attaque contre le plus fort. Gomment cette foule, au contraire, se met-elle contre le faible pour le fort, pour la loi, lâchement ?

Au haut d'une crête, le miséreux reparut dans un bond. Visiblement, il s'essoufflait. De la surface du peuple, une huée s'éleva. Des pierres jaillirent vers lui. Il dominait la foire et le lac tumultueux des hommes, silhouette malingre contre le crépuscule d'or.

— Le sauver ! dit Anne.

Mais Lyrisse retint Dessling.

— Ils vous écharperont, eux, les révolution-

naires, les amis du pauvre, ils vous écharperont. Car, à cette minute, ils se sentent, devant ce gueux, des riches, des forts, des puissants, et ils triomphent. Ils triomphent sans risque de souffrance ni de lutte.

Le cri du peuple s'exaltait. Les femmes tendirent leurs enfants à bout de bras pour qu'ils vissent mieux panteler le voleur. La clameur de mort s'étendit sur la foule à travers les oriflammes, les tableaux des baraques, et les promesses des affiches offrant les spectacles d'exécution capitales ou de catastrophes sanglantes.

Une minute encore, le larron devança la troupe acharnée sur sa trace et brandissant des gaules. Mais au bout de la crête, devant lui, le gendarme étendit ses bras bleus. L'enfant se laissa tomber.

La rumeur bondit de vague humaine en vague humaine. La foule cabrée se rua vers la crête, désertant les tentes et les jeux. Les mains s'agitaient en l'air. Cette même hurlée de rage qu'il avait entendue à la fin des réunions publiques, lorsque l'orateur vaincu, sans défense, quitte la tribune, cette même hurlée d'hallali souffleta les oreilles de Desling. Le peuple écrasait un être seul, faible, incapable de lutte. Il triomphait, glorieux, frénétique.

— C'est laid ! fit Anne, se cachant les yeux.

Maintenant le garde et le gendarme distribuaient

les horions à droite, à gauche, afin que le voleur échappât à la mort promise par cent poings, par cent gueules, par deux mille injures unies en une seule vocifération, âme manifeste du peuple libertaire.

Dessling redit à ses compagnons la harangue de l'aubergiste prononcée avec l'assentiment de l'auditoire.

Près deux un groupe passa. Ces paroles s'exprimèrent :

— C'est un étranger.

— 11 a assassiné la vieille Bocque.

— Pour lui voler ses dix sous ..

— Oh! la crapule...

— Et dire qu'on ne l'éventrera pas. Moi, je voudrais qu'on le désongle !

Des femmes échevelées montraient leurs mâchoires grinçantes, ivres à l'espoir de tuer à l'aise, sans représailles.

Anne n'abdiqua plus la tristesse. Dans sa mante de soie noire jetée sur les vêtements candides de la fête, elle allait, nerveuse.

— Mais, remarqua Lyrisse, n'avez-vous pas aussi, comme cette foule, pris de la félicité à voir souffrir Pascal vaincu, lorsque votre geste, dès notre rencontre, le congédia impérieusement, pour satisfaire Dessling.

il 7

— Gela ne m'a point satisfait, dit le visiteur d'âmes. Vous m'avez contristé, comme le fait la foule, Anne. Et je me suis vu odieux, h l'instant de cette complicité. Nous n'aimons pas vaincre.

En tremblant il se loua de tant de courage. Sa franchise lui coûterait peut-être l'amour d'Anne. Lyrisse insista. Certainement il espérait la rupture qui eût livré l'ami, sans rivalité prochaine.

— Une seule chose, mademoiselle Anne, conclut le lunatique, semble vous attirer : l'intelligence. Or, la bonté est la marque certaine de l'esprit maître, détaché des passions viles, désintéressé des basses souffrances et des basses jouissances. Vous n'affectionnez plus Pascal ou vous n'affectionnez pas Dessling; ou encore, s'ils vous plaisent l'un et l'autre, l'amitié ne devrait pas, en votre bouche, se farder du mensonge- de l'amour.

Au milieu de la route, ils s'arrêtèrent. La lumière s'assoupit au ciel que déjà ponctuaient les trembleries scintillantes des astres. Dessling se raidit dans l'étreinte où l'étrangla l'angoisse de ses nerfs..

Une minute, la fille au visage de perle réfléchit, à l'ombre de ses sourcils baissés. Ses doigts se serrèrent sur les plis de la mante. Enfin elle prononça :

— Je vous demande pardon de la faute que j'ai

commise, du spectacle laid que vous avez connu par moi.

Et, aussitôt, son visage reprit la splendeur coutumière. Les yeux-dieux s'emplirent de lueurs limpides. La fente du sourire découvrit les dents. Orgueilleuse d'avoir soumis sa vanité, elle se redressa, triomphante et magnifique.

— Merci, mademoiselle, dit Lyrisse. Voici les seules victoires que nous pouvons noblement chérir: celles de l'être sur son instinct.

Il lui offrit sa main blonde. L'ayant prise, Anne alla jusque Dessling, et le baisa légèrement contre la joue.

— Car nous sommes fiancés, alfirma-t-elle ; puis : Ned, vous venez d'accroître ma confiance en moi, ma vaillance morale. Je me sens augmentée par vous... En risquant de me perdre, vous m'avez aimée pour moi et non pour la seule possession de ma personne. Je suis vraiment adorée.

Dessling se crut le frère des étoiles. L'univers chantait dans son cœur...

Ils rejoignirent les voitures et le mailcoach, arrêtés à l'écart de la ville. Dans la salle basse de la ferme, Déotières agitait ses boucles blondes et son visage bienheureux, en expliquant avec éloquence, aux demoiselles des Eglises Pauvres, les plans par lui dessinés. Lorraine étala joyeusement les

i 12 LE MYSTERE DES FOULES

planches et les gravures de leur revue d'art. L'église du Pont- Saint- Marc, ils l'avaient patiemment reconstituée à toutes les dates de l'histoire, depuis l'époque où, avant l'occupation romaine, elle était un sanctuaire de Wothan, un bûcher perpétuellement en flammes par le moyen duquel, en adorant le dieu, les Germains avertissaient la plaine des invasions. Dans la suite, les légionnaires avaient élevé un édicule dédié à Vesta. Sous Gallus, un temple de Mars s'était dressé pour offrir une menace latine aux hordes révoltées du Rhin. Les moines du sixième siècle avaient reconstruit sur les ruines du sacrum brûlé par les Barbares, une basilique de bois. Afin que les pêcheurs du bourg acceptassent, sans se dérouter, la Parole nouvelle, ils avaient voué l'édifice à l'évangéliste Marc dont le nom ne différait point par l'assonance de celui du dieu qu'aima l'épouse de Vulcain. Gharlemagne, vainqueur des Saxons, épuisa le trésor d'un camp pillé pour bâtir l'église de pierre. De la même pierre un pont fut construit sur le fleuve selon les conseils d'un ingénieur byzantin envoyé par Irène à son fiancé, l'empereur d'Occident, lorsque cette princesse pensa réunir, par un mariage, sous la même couronne, les destinées des successeurs de Constantin.

En s'animant, Lorraine discourut :

— Et comme il y a un sort qui pèse sur les hommes, ce bûcher deWothan,ce temple de Yesta et de Mars reste, malgré l'Evangile, malgré saint Marc, un lieu de fer et de feu. On forge des armes à l'entour. Les canons du haut du roc dominent la vallée. Le fleuve coule entre les reflets de métal et ceux des âmes guerrières...

— Oh ! combien vous pensez loin... interrompit Corina Singer, pour admirer.

Le vieux gentleman, qui ne comprenait point le français, regarda sa fille dont le profil aigu se colora sous les rires malicieux des demoiselles surprises par la naïveté de l'exclamation. Elle traduisit à son père les paroles du duc.

Afin de ne pas se prononcer, Mgr de Palmyre appela l'attention sur les détails des gravures... Mais en visant Anne dont la figure radieuse illuminait l'assistance, Dessling lui disait:

— Les êtres s'associent dans la ville comme les idées dans les circonvolutions de la matière cérébrale.

— Les chevaux sont prêts... annonça Weed entrant. Hein, Dessling; vous voilà venu à moi. Nous ne sommes que des bêtes... et les êtres marchent sous la poussée de l'instinct.

— Quelquefois, dit Anne, l'instinct plie sous la volonté de l'être...

— - Quelquefois... ricana Weed en la dévisageant...

— Alors, on a ridée de Dieu, cria Lyrisse qui épanouit tout à coup sa voix sourde à l'ordinaire. On a l'idée de Dieu, pensée totale reculant à l'illimité la conception du désir sensuel et mesquin.

-— Oui, c'est le même que ce que je prétends, reprit Weed ; l'instinct d'orgueil remplace l'instinct de la chair... Il n'y a variations que dans l'apparence... Voilà ce que je dis, moi... Mesdemoiselles, les chevaux prennent froid.

Dessling ne vit plus la face d'Anne. Parmi le tumulte des jeunes filles gazouillantes, elle se déroba. Déotières se dépensait pour un monologue où il imitait le monsieur de 1830 abordant la diligence. Sur sa croupe Odette se tordait, en joie.

Et, par la nuit bleue, la file des équipages s'enfonça, rapide, avec l'ironique pleurnicherie des grelots d'attelage.

Seul à la porte, Dessling resta, l'esprit révolté par les insinuations de Weed et la fuite louche d'Anne. En tête du cortège, se noyant au fond des ombres, la stature de l'Anglais sembla conduire vers le sabbat une sarabande de scarabées monstrueux aux yeux de falots. Les lanternes des voilures projetèrent des lueurs droites sur l'herbe des talus. En sonnant contre le pavage de la route

nationale, tout disparut vers la voix du fleuve.

Anne etWeed, complices pour de singulières débauches dont elle fût sortie intacte, vierge, figurée rent dans l'esprit révolté du visiteur. Il ne se libéra point de cette hantise quand Gœsarès le rejoignit à l'auberge pour la réunion du soir, avec ceux: du comité, Violette, et Grespelle le boucher, et l'Alsacien colossal, qui avait retiré ses bagues, don de madame Lyrisse. La victoire s'affirmait certaine. Les orateurs adversaires n'affrontaient plus les révisionnistes. Gœsarès se multipliait.

On le trouva parmi les chopes et les gestes des buveurs, aux devantures des baraques, devant les rampes où fumaient les lampes à pétrole, et sous la chevelure blonde de la bière Bax, à l'auberge. Il promettait, non du bonheur, mais de la vengeance : le désastre et la ruine de ceux que redoutaient les forgerons.

A son côté, Violette étalait sa serviette et de la paperasse, non sans cacher la difformité de son bras par le geste de Napoléon, la main entre deux boutons de la redingote close.

« Vive Gœsarès ! » criaient les hommes dehors. Parmi leurs rangs on apercevait le bras actif du Corse Gamiali, sa bouche puissante, énorme, sympathique.

Dans la salle de gymnastique, le voltigeur de

Crimée contait Cœsarès à tous les groupes, et sa grandeur probable d'homme rarement vu, mais choisi par l'entourage du général. Il prédisait en même temps le succès sûr, que cette présence insigne affermirait encore.

Récoltant les acclamations, les enthousiasmes et les poignées de] main, Cœsarès gagna l'estrade devant Liverdun et Dessling. Dès qu'il se leva pour parler, les vivats saluèrent son sourire camarade. Il n'eut qu'à laisser sa verve se répandre. Depuis longtemps les interrupteurs savaient leur jeu inutile. Liverdun et Dessling avaient, par leurs arguments et leur audace, émondé le public politique de tout contradicteur.

Aussi, l'étonnement passa-t-il sur le champ des visages terreux, quand un homme, en longue blouse blanche, demanda la parole au président, après que se furent apaisées les salves de bravos.

La moquerie du peuple s'exprima en rires de dédain. On s'esclaffait devant la face blême et grave de Pascal, qui gravit les degrés de bois, sans hâte.

Dans la masse, on se poussait du coude. « Tu le connais, l'oiseau. — C'est un hibou de sacristie. — T'es rien laid, l'orateur, avec ta gueule de cafard... » Les quolibets écumèrent sur les bouches. On se repassait l'insulte. La plus forte enlevait les applaudissements.

« Citoyens, dut proclamer Dessling, je m'étonne que vous ne respectiez pas davantage la liberté de discussion. Je vous invite au silence. Vous jugerez, quand l'orateur aura parlé. Nous devons montrer l'exemple de la juslice et de la tolérance... »

Pascal ne se retourna même point. Il demeura face au peuple, les bras croisés.

« Citoyens, ajouta Cœsarès, nos adversaires nous laissent vraiment la partie trop belle en n'intervenant jamais.

Puisque, par hasard, l'un d'eux veut bien sortir de la réserve, il convient que nous l'entendions. J'ai trop de confiance dans la supériorité du programme révisionniste, nous avons tous trop de confiance, pour éviter la contradiction. Elle agrandira, j'en suis sûr, notre foi. »

Les bravos roulèrent : « Vive Cœsarès ! » Pascal se pencha sur la balustrade et, d'une voix stridente, hachée par l'émotion, attaqua le socialisme, la politique. Il parlait précipitamment, car il sentit de suite que l'évidente hostilité de l'assistance ne souffrirait pas un long discours. Il montra cependant l'arbitraire absolu d'un pouvoir qui ne tolérerait pas la concurrence dans le domaine économique. Comment fuir l'atelier où les vexations d'un contremaître diplômé et fonctionnaire assailleraient le travailleur aux idées sub-

iicS LE MYSTERE DES FOULES

versives? Dans quelle autre usine irait-il gagner sa vie pour échapper à la tyrannie d'un pouvoir à ce point centralisateur? Toutes les usines seraient des chiourmes de l'Etat. La liberté du pauvre perdrait, du coup, ses garanties, si péniblement acquises de révolution en révolution.

Le silence s'établissait. Il poursuivit.

Il attaqua la politique, le parlementarisme, l'obligation pour l'électeur de voter, au moins, dans les campagnes, selon le goût du distributeur de salaires, et celle pour le nouvel élu de s'inféoder à la politique des groupes toujours conduits par les hommes que le succès et le besoin de jouir a corrompus.

Un bravo s'envola, réprimé par des chuts immédiats et nombreux. Vingt figures ricaneuses se tournèrent du côté de l'approbateur qui préféra feindre l'immobilité.

Pascal, enhardi, critiqua durement le suffrage universel, la versatilité du peuple et l'incohérence de ses opinions.

En ces paroles, Dessling retrouva presque ce qu'il avait confié à Bérats, de ses craintes, de son scepticisme. Certes, les deux hommes causaient ensemble.

Mais, derrière l'estrade, Gœsarès s'inquiétait du silence unanime. On suivait trop le conseil du bu-

reau. L'aubergiste Alexandre se dépita. Cœsarès nota des phrases au crayon pour une réplique. S'approchant de lui, Liverdun confia des choses à voix basse.

Les phrases courtes et drues de Pascal se hâtaient à travers l'énorme salie tapissée de draperies tricolores. Le lac des têtes stagnait. Cependant, autour de l'agent corse, des murmures se développèrent, comme les ondes s'évasent autour du point où tomba le caillou dans la mare.

A voir l'ignominie servile de ce peuple, pourtant le plus volontaire des peuples, Dessling se navra. Il eût voulu le triomphe de Pascal, encore qu'il jugeât trop future la théorie de l'individualisme anarchique. Mais le besoin d'un maître le dégoûta qui poussait ces gens à ne pas admettre la contradiction loyale et à écouter les avis du Corse tombant de la bouche lourde.

L'inconstance d'Anne, peut-être très amie de Weed, et prompte à satisfaire sa curiosité mar ligne, le visiteur la jugeait aussi basse. Gomme ce peuple, elle appartenait au maître, à qui se donnait l'allure du commandement. La fille et la ville étaient d'égales trompeuses.

« On vous abuse. Le socialisme, ce n'est que de la politique », répétait Pascal malgré le grondement de la foule. « Vous vous laissez prendre à

toutes les flatteries, comme le corbeau de la fable, et les renards se partagent, ensuite, la proie que vous abandonnez pour la louange. Vous êtes vaniteux comme des filles. Vous restez obstinément aveugles devant les contradictions de votre puérile sottise. »

La huée grandit. Le flot des épaules s'anima de mouvements de presse. « Aujourd'hui même j'ai vu un exemple de notre lâcheté... » Malgré la rumeur furieuse, encore contenue, il narra la poursuite du voleur de pêches qu'on avait failli écharper pour avoir agi selon les avis du maire socialiste, du président applaudi, d'Alexandre. « A ce moment, compagnons, nous fûmes des lâches ! »

Le lac des hommes s'enfla, roula, se hérissa de vagues furibondes, et son écume de têtes rougeâtres se haussait.

« Un étranger! dites-vous, continua Pascal en criant pour couvrir le bruit. C'est vrai ! Vous croyez encore au besoin de tuer les hommes sans raison, parce qu'ils habitent d'autres contrées que la vôtre. Vous croyez au mensonge de la Patrie... ce mensonge qui sert uniquement à enrichir les fournisseurs d'armées et à soutenir par le meurtre les opérations financières des grands riches... »

Cette fois, le colosse alsacien s'élança d'un groupe où on le retenait et voulut franchir la

barrière de l'estrade... Un soulier traversa l'espace, s'abattit sur la table du bureau.

— A bas le Prussien !

Des flots d'hommes en rage déferlèrent.

— Je vous retire la parole, mugit Alexandre.

— Nous ne laisserons pas insulter la Patrie, déclara Gœsarès.

Dessling empoigna la blouse de Pascal.

— Ne quittez pas l'estrade ; ils vous assommeraient.

La fine tête chevelue du doreur de saints s'affirma, très calme, blanche comme de la craie, pardessus la colère des hommes.

— Descends, lâche. Amène-toi ici.

L'Alsacien tendait en avant un front où les veines

formaient un réseau de cordes bleues. Ses poings énormes, il les brandissait.

— Descends ! veux-tu descendre, fainéant ! L'idée qu'on ne tuerait plus, un jour, peut-être,

congestionna tous les visages, crispa tous les poings, exalta toutes les vaillances. L'écume des têtes crachait un immense cri d'horreur furieuse; et, comme Pascal s'obstinait dans son immobile attitude, les projectiles commencèrent à le joindre.

Des fruits pourris, des épluchures, des bâtons traversèrent le vide, plurent sur l'estrade; les

membres du bureau et les orateurs s'étaient reculés jusqu'au mur. Seul, Pascal demeurait les mains à la rampe, par bravade, essayant encore d'affermir sa parole.

Soudain, une masse, informe, le frappa en plein visage ; il faillit tomber.

On avaitentendu la claque. Il abaissa ses regards. Tous purent voir une charogne de chien noir, dont les boyaux puants se collaient à terre. Une ignoble sanie marbrait la fine figure barbue de frisons roussâtres. Du sang et du pus, de la corruption visqueuse tachaient la longue blouse du peintre... Il dit seulement : « Yous me jetez votre âme à la lace! »

Les projectiles cessèrent de pleuvoir. Un rire unanime agita l'écume des têtes rageuses, tandis que des rangs où le Corse besognait, se déploya le chant martial :

Allons, enfants de la Patrie, Le jour de gloire est arrivé...

— Laissez passer notre député Goesarès, criait Gamiali, frayant la route au bureau, et agitant son feutre.

— Vive Gœsarès î

Le cri se prolongea en une plainte étirée des gorges, au dehors, vers les femmes restées sur la

place. Les cymbales retentirent. La salle dégorgea son flot d'électeurs, qui emporta Dessling jusque devant les tentures des baraques, les affiches annonçant les guillotinades et les catastrophes, parmi les sons de grosse caisse, les détonations des carabines et l'odeur de gaufres. Partout le pétrole fumait sur la liesse de la foule.

« Non, pensa-t-il. Anne est plus belle que la foule. Elle a eu la grandeur d'avouer sa faute. Celle ci rue quand on la convainc de sa bassesse. »

Le peuple se remettait à boire. Cœsarès appela Louise pour qu'on versât au large dans les chopes. Elle arriva, folle, rouge, les bras dansant.

— Il n'y a plus de bière, ni devin, ni rien... Je voulais en racheter, mais mon sale père a tout dépensé avec les garces !... Voilà! Allez- vous-en. Je ferme... Oui, canaille tu mettras tes filles en maison pour pouvoir y aller encore...

On la retint ; elle se ruait sur le gros Alexandre, qui ricana de ses joues fripées... puis s'accouda sur une table, très calme, la regardant.

Des amis de la maison, sur son conseil, prirent de l'argent dans le comptoir et revinrent bientôt en roulant une futaille, acquise chez un voisin.

Sous les fumées du pétrole, à travers la fête, le peuple continua de boire en titubant, bleu, brun, noir. Des romances sentimentales s'évadaient des

ornières. Les cris des filles chatouillées dans l'ombre rompaient les refrains. Des hoquets d'ivrognes grandirent. La dernière grosse caisse tonnait comme un canon lointain.

Parfois, sous une flamme échevelée parla brise, le nom du général et les invectives politiques éclataient sur les affiches.

Contente de s'offrir au prétendant, la ville de Saint-Epvre s'empourprait aussi de la couleur des affiches centuplées à toutes les murailles. Un sang actif, une hâte du peuple coula par les artères illuminées d'un soleil dur. De porte à porte on s'interpellait joyeusement. L'Attendu rénoverait la vie du monde. On distribuerait gratis les viandes et le pain que paierait l'or des Riches enfin reconquis. Des troupes victorieuses reviendraient parmi le son des cloches jubilantes. A la cime des remparts les amoureux s'étreignirent avec une foi plus sûre.

Les ouvrières arboraient toutes, sur i'établi, entre les outils légerset près de l'habituel petitmiroir encadré de plomb, la photographie du général. En riant elles embrassaient l'effigie; et pour lui, elles rajustaient sans cesse les frisures ébouriffées sur leurs fronts. A midi, elles renouvelaient l'œillet rouge de leurs corsages

Les éventaires des fleuristes paraient les coins

des rues. Le chant révolutionnaire s'évadait entre les bruits des marteaux.

Les pots à feu, les guirlandes et les arcades de l'ancienne ville royale rendirent l'écho des louanges que les passants donnaient aux pamphlétaires des gazettes largement déployées, parmi les groupes aux touffes de têtes tendues. Les mains se haussaient dans l'air. On s'encourageait à la sortie des tavernes.

La grande femme blonde de la Bière-Bax versait son intarissable chevelure dans la bouteille tricolore des pancartes.

Effarouchés par les gestes des bavards, les pigeons volèrent en cercles au-dessus des toitures. La ville s'enchantait de sa couleur. Elle refléta le soleil dans les pupilles de verre, que formaient ses belles lanternes suspendues aux grilles fleuries.

Les quartiers construits en sombres briques, et où siffle la vapeur, s'égayèrent de la bariolure électorale. L'eau des teintureries gazouilla dans les ruisseaux, verte, et jaune, charriant des épluchures, et rompit les digues de détritus installées par une marmaille morveuse, chantant aussi la gloire prochaine. Des escouades de gamins armés avec des baguettes et coiffés de bicornes en papier, triomphaient de gendarmes imaginaires.

Le contremaître essayait en vain de ramener à l'admiration du Pouvoir les manœuvres en bourgerons salis. Autour des vertes absinthes, ils n'écoutaient pas les accusations convainquant le général d'aspirer à la dictature afin de rétablir les Rois.

— Moi, disait le voltigeur de Grimée, je ne vois qu'une chose : élire le général ça embête les Riches, ceux qui s'engraissent par nous qui maigrissons toujours. Qu'il soit voleur, coureur et dictateur, je m'en fiche. Il embête les Riches, je vote pour lui... Ils m'ont assez embêté, eux, pendant cinquante ans... Voilà ma revanche.

Et, parla ville, cette opinion allait, emplissant les oreilles, les cœurs : « Qui est ennemi des Riches est notre ami. Vive la sociale !!! »

Dans la rue du commerce, le boucher Grespelle détaillait sa croyance avec la viande.

— Hé! la mère, voilà de la réjouissance, et des déchets pour votre chien. Et je ne vous prends que dix-sept sous ! Seulement faut que votre fils vote pour le général...

— Sûr, il votera pour...

— Pensez-y, legénéralfera lever les droits sur l'importation du bétail, et alors je vous donnerai deux côtelettes premières pour un sou.

La foule espérante se confia : « Tout le monde

veut le prétendant. Il faut hurler avec les loups de peur qu'ils ne vous dévorent ensuite. »

Les gros chevaux des camions eurent des œillets rouges à l'oreille.

— Va, va, se disaient en toussant les forgerons phtisiques, en Angleterre le général rassemble des armées. Il a des cinq cent mille et des cinq cent mille soldats. Tu vas le voir venir un de ces matins, et l'on nous donnera la journée de huit heures, et la retraite, pour que nous ne crevions plus au bord des routes. Moi je t'assure qu'il a des armées prêtes. Seulement les Riches n'osent pas le dire par peur que, le sachant fort, les soldats tournent de son côté; et ses amis non plus ne l'annoncent pas, car ils préparent secrètement un coup de malin qui jettera par terre les bourgeois. Ce qu'on va rire, mon vieux, à cV heure-là...

Et des lueurs ranimaientles joues caves enfouies au poil des barbes rudes.

— Sûr qu'il va débarquer. Seulement, pour ça, il fallait un homme, un général, quoi, qui n'a pas peur et qui sait se battre avec des armées. Ils passeront un sale quart d'heure, les patrons...

Les bourgeois à la lanterne...

Vive le son, Vive le son, Vive le son du canon.

Du mont des Riches, lesommnibus descendaient à grand tapage, exhaussés de malles et de corbeilles, vers la gare. Malgré les murs de pierre grattée et les glaces limpides des fenêtres, on redouta l'émeute. N'enfoncerait-elle pas facilement les portes de chêne verni, ne détruirait-elle pas les verrières des marquises, sur les perrons blancs, flanqués de vases en porphyre où grossissent les dahlias?

Autour de la cathédrale, dans la ville obscure, recroquevillée des Guises, les jeunes prêtres excitèrent à une dévotion militante. Ils rappelèrent, au nom du Christ, les moines expulsés, par la République, de leurs couvents, et les processions interdites, et l'horreur de l'école sans Dieu. On chanta des offices spéciaux devant la chapelle de Saint- Paul, le guerrier. Monseigneur dePalmyre, mystérieusement, se déclara favorable.

Les volées de cloches exaltèrent la pure joie de la ville. Les carillons jetèrent les corneilles hors des trous. En croassant autour des pinacles et des flèches, les escadres aériennes leur firent des auréoles d'ailes tournant au soleil.

A midi comme aux crépuscules, monta la rumeur immense et marine du peuple s'assemblant, hors des usines. Sous les premières lueurs des cabarets, les espoirs sonnèrent bruyamment parmi

les chocs des verreries et les récits appuyés de doigts lourds qui démontrèrent.

Les hommes s'évadaient vers la fraîcheur de la banlieue en chantant. Les lanternes de papier rose ou tricolore dansaient le long des guinguettes, entre les verdures. Les musiciens des bals soufflaient dans leurs cuivres l'air du Prétendant.

Des flaques de foule brune stagnaient aux terrasses des tavernes, au parvis des églises, sur les places, sous les auvents du marché ; en attente du dimanche électoral. Gomme des vaincus déjà, les amis du Pouvoir cachaient leur opinion. L'avocat Déchoin et le fou au foulard, et le haut libraire se promenaientenvain, avec l'escorte des maquignons en longues blouses brillantes. Bien des étudiants ne portaient même plus le béret de velours. Ils étaient revenus aux cartes des tavernes, et engageaient leur fureur dans les complications du rems.

La tactique des Bourgeois exaspérait le pauvre. Partout leur parti entretenait des espions qui dénonçaient les hommes aux opinions nouvelles. Les menaces municipales obtenaient des patrons le renvoi des ouvriers socialistes.

A tous les étages des hautes ruches en briques noires, les femmes pleuraient aux fenêtres que voile la triste lessive séchant sur des ficelles ten-

dues. Les petites filles ne remontaient plus, dans leurs sarraus de cotonnade, que de courtes miches, des litres remplis à la fontaine de la borne, et les épluchures des fruiteries.

Vers le drapeau du mont-de-piété les ménagères firent queue, apportant la laine des matelas, l'anneau du mariage, la pendule unique. Au soir, les adolescentes se poudraient les joues ; elles se coiffaient soigneusement afm de gagner la reconnaissance des vieillards qui rôdent en caressant leur chaîne d'or, autour des bosquets et dans l'ombre des remparts. « Encore un peu de temps à souffrir, et puis toute la douleur à jamais s'effacera, » disaient les hommes revenant de leur tra • vail de hasard.

Le soir ils descendaient en groupes des faubourgs, se racolant les uns les autres, de porte en porte. Ils passaient les rues étroites, les cités de briques ; les boutiques où clignote la flamme du pétrole et où l'écolière écrit, la langue tirée, sa page de verbe, sur le comptoir.

Ils passaient les ruisseaux gras, les angles de clarté sombre tombant des lampadaires, les seuils emplis par les caquets des femmes en camisoles, les baies lumineuses des cabarets où le zinc étincelle entre les bouteilles à, étiquettes héroïques.

Ils ne troublaient pas les rondes des enfants, ni

les voix en chœur, ni les jeux de volants, ni les couples se mangeant les bouches, les mains aux seins, dans l'angle des portes closes.

Et leur troupe se gonflait de camarades en bourgerons. Les vestes de velours rude se mêlaient aux blouses blanches. Les feutres aux ailes plâtreuses effleuraient les casquettes flasques. Les bras s'unissaient aux bras. Ils descendaient en silence, se .nourrissant de la fumée des pipes, espérant assouvir la haine accroupie au fond de leurs entrailles vides.

Car les filles en corsages roses se détournaient de leurs barbes. Les sergents de ville guettaient, férocement.

Eux, marchaient toujours vers le cœur de la ville, avec les propos de leurs vœux hardis.

Les rues s'élargissaient comme les tavernes plus somptueuses, comme les boutiques bondées de victuailles et chaudes de lumières. Le rire dérisoire les accueillait de la grande femme blonde versant sa chevelure dans le flacon de Bière-Bax sur les affiches des carrefours.

A la vue de l'abondance, leur poitrine s'oppressait d'un fort désir. Ils souhaitaient plus ardemment détreindre l'ère nouvelle, la femme aux mamelles pleines de leur si vieil amour. De la passion cinglait leurs reins, et crispait leurs mâchoires. Les souf-

frances récentes éperonnaient les convoitises. Ils marchaient, nombreuxet murmurants. Leurs yeux portaient le désir de la ville. Et la voix des cloches attardée dans les campaniles l'exprimait pardessus l'immense étoile étendue, le corps deSaint- Epvre, pierre et fer, couché aux pieds du Mont des Riches, tel qu'une bête sournoise.

Réunie pour les derniers soirs de lutte, la foule s'asseyait le long des trottoirs ; des hommes s'adossaient aux murailles du bâtiment central, sur la place. Les visages se levaient vers les fenêtres du Comité Révisionniste.

Là, dans la salle longue, peinte en jaune, l'approche de la victoire valait de l'arrogance aux voix des citoyens alignés devant les alcools de l'interminable table.

Ils surgissaient de leurs blouses effondrées, pour des questions irritantes. Le boucher Grespelle accusa formellement Gœsarès, Dessling, Desréaux de connivence avec les droites. Ne formaient-ils pas un comité occulte dans le comité? On agissait à l'insu du peuple.

L'huissier s'indigna, sévère dans sa redingote. La salive jaillit de sa barbe rousse. Il tripotait des paperasses hors de son portefeuille ouvert.

En somme, ils exigeaient que l'Avenir de l'Est

commençât une campagne contre un ancien ministre réactionnaire s'agitant déjà dans les communes de la troisième circonscription. Mais Cœsarès savait ce candidat soutenu par l'entourage du prétendant. De sa grande voix caverneuse il lançait des maximes diverses.

Liverdun laissa grandir l'orage, caché par satignasse, et tassé dans la chaire de la présidence sous la Marianne en plâtre.

Alors Bérats l'affirma : lui ne marchait avec ceux du chemin de fer que par discipline, pour ne pas désagréger l'union prolétarienne. La politique révisionniste était la même que toutes les politiques. Un geste de dégoût signifia son opinion secrète. Des bravos l'approuvèrent. Cœsarès se fâcha. « S'il n'avait plus, ni lui ni ses amis, la confiance du comité, il proposait sa démission pour le lendemain des élections au conseil général. On convoquerait les socialistes à une grande réunion publique : et dans cette réunion, on en appellerait au jugement du peuple. Mais il était dur de voir, quand la bataille se gagnait, certains des vainqueurs dénoncer leurs premiers amis, sans doute pour servir des ambitions particulières... »

L'imputation, dirigée nettement contre le boucher et rhomme au bras court, emporta l'assentiment des sourires. Il devenait visible que l'huissier

eût voulu qu'on le désignât. Depuis un temps il soutenait la précellence des candidatures locales. En faisant nommer le prétendant au conseil général, Gœsarès aurait, selon lui, accompli toute sa tâche à Saint-Epvre, sa seule tâche. Il se leva et le dit. Les amis du boucher, sans avoir le courage d'applaudir, l'approuvèrent néanmoins de la mine. Les autres, craignant le pouvoir de Gœsarès, interrompirent l'orateur par des protestations.

Liverdun aussitôt d'obtenir un vote de confiance en l'honneur du bureau. Les mains se levèrent, sauf quelques-unes autour de Violette et du boucher. On n'osait plus les soutenir.

— Voilà, dit Cœsarès en mettant son chapeau pour partir, ce qui perdra toujours le peuple. S'ils se fussent soutenus entre eux, ils recueillaient le fruit de l'entreprise, et nous aurions eu tout juste à reprendre l'express. Il est vrai que, sans argent, leur allure fût devenue piteuse.

— Mais nous n'en recevons guère, remarqua Desréaux.

— Tout le monde croit que nous en recevons. On se trouvait à huit jours de l'élection. Il était

venu un ballot d'affiches et un billet de cinq cents francs.

— C'est le commencement, avait dit Gramme Saint-Omer qui depuis deux semaines habitait ch(

le notaire, y mangeait et lui empruntait des louis. Cependant mademoiselle Desréaux, parvenue à l'extrême de l'anémie, gardait le lit, presque condamnée par les docteurs.

— Ma fille ne va pas mieux, non... elle joue avec des photographies d'officiers comme une toute petite enfant... Elle ne reprend pas de forces... J'aurais voulu un praticien de Paris... pour la consultation. Mais il demandait mille francs... alors... vous comprenez... je préfère attendre encore un peu...

Le notaire rajusta son binocle en haussant les épaules.

— Bah, dit Gœsarès, je pensais que vous faisiez des affaires avec le Crédit Latin...

Le grand sourire en lame de faulx accusait gaiement. L'adhésion au révisionnisme, près de triompher, valait à l'étude Desréaux une vogue considérable. Aussi plaçait-il les capitaux des petits cultivateurs, des veuves, des orphelins soumis à sa tutelle en actions de l'immense entreprise lancée par les Chambres afin de relever notre commerce avec l'Espagne. Les commissions offertes par les administrateurs aux notaires de province étaient considérables. Appuyée sur la valeur foncière de terrains incultes situés dans les contrées sauvages de l'Amérique australe, l'affaire ne

devait pas attendre longtemps la dépréciation. Desréaux se défendit, non sans de malicieuses réticences...

— Oui, oui, concluait Gœsarès... vous allez joliment grossir...

Devant les panonceaux de l'étude, on le quitta, et, presqu'aussitôt, Liverdun poussa la porte d'une brasserie où les joueurs de cartes le saluèrent joyeusement.

— Allons au cirque, dit Gœsarès.

Il jugeait utile de se faire voir dès l'heure du coup de feu. Il arrivait, et tout allait resplendir.

La société de Saint-Epvre fréquentait assidûment ce cirque établi dans les mois d'été sur le Mail. C'était un énorme édifice en planches vernies, avec une façade norvégienne de bois découpé.

Des galeries intérieures s'ouvraient sous les gradins. Les élégants s'y promenaient en fumant, depuis les écuries jusque le bar. En maillots à ailes, les filles de la pantomime, les clownesses, évidemment nues sous le flottant de surah noir, étalaient leurs charmes, frôlaient.

Ils franchirent la cohue des lieutenants et des courtisanes aux huppes bien fournies. Dans l'aire de lumière, des gymnastes évoluaient par-dessus les zones de public étagées autour de la piste, et espérant le spectacle possible de la chute. Au

bord de la plus vaste loge, Dessling reconnut Sylvia Reussel accotée contre Ludovicus Bax. Le svelte Gugenheim, derrière, en habit, devait émettre des paroles facétieuses.

Gœsarès trembla de colère. Sylvia Reussel portait la robe même de Béatrice, celle à pli Watteau, et sa main agitait un éventail pareil à celui de la baronne. Gomme pour compléter l'insolence de sa ruse, Ludovicus Bax les salua de loin avec force gestes invitant à le rejoindre. Et les gens se retournaient.

Immédiatement Gramme de Saint-Omer aborda Gœsarès, écarta du coude Dessling, inférieur inutile :

— Vous cherchez la baronne Reuss?... Elle est dans la loge du docteur Bax... Là, tenez.

Son empressement de myope le fit se courber, et tendre son visage blond surmonté d'un haut chapeau gris à ruban bleu. « Je vous assure. Je ne me trompe pas I »

Pour combler la chance, l'ironique Gugenheim les vint rejoindre, sans autre mésaise de la situation où le mettait envers eux la violence de ses attaques quotidiennes.

— J'espère que Jes infâmes nécessités de la politique ne gâteront pas notre sympathie.

Gœsarès haussa les épaules et le poussa dans les

mains de Saint-Omer, qui expliqua de suite le mécanisme de sa double banque installée à Paris et à Londres. Sans doute Gugenheim le renseigna sur Dessling, car, Gœsarès ayant quitté le cirque après deux tours de piste, l'émissaire du prétendant offrit des breuvages glacés.

— Au lieu de jouer au baccara, et de perdre ainsi son argent, un jeune homme ferait bien mieux de placer une dizaine de mille francs dans une telle affaire, proposa-t-il. Au bout de sept ans, il posséderait une fortune, cent vingt mille francs.

Dessling avoua sa pauvreté. Une sous-préfecture, celle de Boulogne surtout, l'eût pourvu agréablement d'une sécurité définitive.

— Vous êtes bien jeune, trop jeune, dit l'émissaire, qui ne prêta plus dès lors la moindre attention au visiteur d'âmes.

Gomme Dessling retournait seul à travers l'ombre de la ville, le néant de son effort lui apparut. Même en ce qu'il visait d'individuel, rien ne voulait réussir. Gramme de Saint-Omer tentait de vendre déjà son influence du lendemain, peut-être nulle, d'ailleurs.

Lui ne pourrait acheter et ne se résoudrait pas à vendre. Que faisait-il alors dans ce monde où tout se troque? La hideur du peuple s'amenderait-

elle, un jour? Il fallait, pour convaincre la foule, des discours de fous.

Dans les siens, Dessling cachait toute sa foi. Il fallait mentir, toujours, ruser, toujours. L'émissaire de Londres apportait certainement avec lui la morale des maîtres futurs. Le mensonge ne changeait même pas de phrases ; et le peuple ahuri suivait seulement la promesse la plus bruyante.

Attiré par la tristesse que perpétuait dans la nuit le sifflet des trains en fuite, Dessling atteignit la gare. Il perdrait Anne et le mariage. Déjà il la sentait apte aux réticences, lors des effusions.

Il s'accouda contre la rampe du pont, par-dessus le gouffre où se révélaient les lueurs infinies des rails gardant à leurs courbes le reflet des fanaux suspendus dans l'ombre, verts et rouges.

Des express stridents glissèrent, rapides, cyclopes au seul œil de lumière entraînant, de leur croupe obscure, des vies humaines en hâte. Le ruban de fer criait, haletait, passait, s'éclipsait vers les directions de la nuit ; l'action vers l'Inconnu.

Tout l'effort des hommes, Dessling le renia. L'esprit ne se renforçait pas, ni la bonté, parce que les dômes de verres élevés sur des pilastres s'éclairaient d'intenses lueurs électriques, ni parce que des bras de métal, mus par des vigueurs méca-

niques, hissaient à bout de chaînes des wagons pleins, pour les changer de voie.

Coiffés de réflecteurs, les astres artificiels brillaient bien en ligne jusqu'au loin, dardant les aiguilles de leurs rayons sur des montagnes cubiques de houille. Mais ils n'éclairaient rien que ce chaos noir. La science ainsi ne jette sa lumière que sur notre certitude d'ignorer.

Depuis les disques à fanaux rouges jusque le cadran de la gare, où s'évertue le temps, la nuit persistait sur l'effort des hommes. « Et quand le jour se lèvera, pensait le visiteur, ce même gouffre de charbon ne se modifiera pas à l'aube neuve. Les dômes de verre se terniront. Les fanaux s'éteindront. Les arcatures d'acier enjamberont ces monts de houille. Les express glisseront vertigineusement le long des voies polies... et la fumée noircira davantage les remparts de briques... La confusion sera plus navrante encore, avec les pâleurs salies du plâtre, et la hideur des talus lépreux. Oh ! nous assistons à la dernière beauté...»

Il goûta mieux la splendeur présente. Un peuple de lumières vivait sur l'espace nocturne. Plus loin que les lignes des passerelles et que les travées des ponts s'arquant sur la gare, les édifices de verre dressaient leurs quadratures immenses pleines d'une verte clarté électrique.

Partout elle resplendissait ; effusion de l'âme humaine recréant le soleil originel, père de la planète. Un bétail de fer mugissait et soufflait de blanches vapeurs. Les lunes pendues à leurs mâts de fonte guidaient la marche des machines cyclopéennes s'élançant vers les confins de l'ombre. Et là, parmi les montagnes cubiques de houille, s'agitaient des groupes infimes, des larves minuscules, se haussant autour des monstres, gravissant les roues, libérant la vapeur; menant le troupeau énorme : les hommes. « Et voilà ce qui les enorgueillit, » pensa Dessling.

Bientôt, parmi un groupe de travailleurs s 'évertuant auprès d'une machine fourbue, il précisa l'allure de Bérats qui relevait le visage à la lumière dardée par une perle Popp.

Ses compagnons ramassèrent les outils et se disposèrent à partir. Ils regardaient encore le monstre malade, offrant, à demi couché sur les treuils, ses membres lisses aux bielles de bronze, et sa carrure trapue, sombre, l'inclinaison de son long col de chimère.

Et puis les docteurs s'écartèrent, un peu lourds, visiblement désolés de la blessure.

Dessling songeait à rejoindre Bérats. Il l'eût accompagné jusque la colline où était le cottage, et d'où s'apercevait la ville vieille.

Il en fut ainsi. Ils remontèrent par les faubourgs endormis, le long des devantures closes. Bérats s'indignait contre la multitude, incapable et folle ; tantôt servile jusque tout subir pour garder la certitude de son humble pain, tantôt en ivresse de bataille pour un cri vague.

— Ils marchent avec vous ; parce qu'ils croient à des histoires; mais aucun d'eux ne pense. Le raisonnement les fatigue. Dans les cabarets, quand nous essayons de les instruire sur l'économie publique, on voit comme ils font de rudes efforts, et puis ils se fatiguent, et sur un mot, ils donnent le calembour ; et tous alors rient comme des idiots, enchantés que ce soit fini. Ils demandent des litres, ils chantent, ils se promettent la gueule du riche. Il faut toujours leur dire qu'ils écrabouilleront les bourgeois, un jour, et injurier le patron. Mais si l'on veut qu'ils sachent, qu'ils s'instruisent, qu'ils comprennent, pstt! il n'y a plus personne. Ils veulent rigoler ou assommer...

— Yoilà, Bérats, pourquoi le collectivisme a aison de vouloir enrégimenter les masses. L'individu seul est encore trop sous la tutelle de l'instinct...

— Mais il se libérera... seulement il faut l'avertir... Vous connaissez Pascal, le peintre de vitraux?

— Oui...

— Eh bien, lui, il pense juste, je crois. Tout le mal du peuple vient du peuple, de la stupidité du peuple, du servilisme du peuple. Il faut frapper le peuple durement, au lieu de le flatter. Il faut châtier le peuple, pour faire le bonheur du peuple...

Bérats s'arrêta sous la lumière jaune d'un lampadaire. Ses yeux se nuancèrent d'un reflet dur. Il serra les lèvres et les poings, en dévisageant Dessling comme pour une menace :

— Il faut l'avertir par des exemples terribles. Les nihilistes avaient raison... 11 faut le frapper à l'imagination d'abord, et quand il verra des hommes saisir la main de la justice et entreprendre lalutte, seuls, contre le nombre, contre les nations, quand il verra ceux-là frapper à mort, et courir joyeusementensuite au martyre de la guillotine, le peuple voudra commencer à réfléchir. Le temps

es discours est passé... Que les individus se révèlent par des actes...

— On ne vous suivra point...

— ... Venez demain matin à la maison... Je vous dirai...

Pour achever, il serra la main du visiteur.

Dessling savait déjà que la doctrine anarchiste gagnait les hauts-fourneaux et les fabriques de soude, dans l'Est. Des ingénieurs la propageaient,

en dilettantes. Séduit par les théories de Spencer, sur l'individu, par les écrits des Reclus et de Kropotkine, par tout l'orgueil de la science, l'esprit de Bérats se livrait.

Le visiteur d'âmes contempla la petite maison blanche à unique étage où le mécanicien entra. La porte refermée, une lueur se fit par les fentes des volets verts, dora les plus hautes feuilles de la vigne vierge amoureusement agriffée contre la chaux candide. La douce lune bleuissait encore la sensation de paix.

Lentement Dessling regagna sa demeure. Il lui fallut repasser le pont du chemin de fer. Son regard se réjouit des innombrables lumières dressées sur les monts de houille, des perles-Popp, astres vigilants qui dardaient leurs aiguilles éblouissantes vers le noir. Les quadratures des édifices de verre éclipsaient au ciel la splendeur stellaire par leur intense clarté verte. Le temps allait sur le cadran de feu, au faîte des bâtisses,

Et voilà, conclut-il, l'homme a chassé, forgé, labouré et conquis vingt mille ans. Les sciences et les polices se succèdent. On veut la moindre cruauté d'un bout du peuple à l'autre. Et Ludovicus Bax, pour satisfaire un instinct du ventre, ses ambitions, s'efforce de faire apparaître l'imminence de la guerre où s'enseveliront cent mille

vies , et celui-ci, pour que la bonté règne, que l'homme vieillisse heureux, proclame aussi la seule efficacité du combat... Au bout de l'égoïsme de l'un, au bout de l'altruisme extrême de l'autre, la nécessité du meurtre tente, comme à l'époque où l'anthropoïde ahuri aiguisait un silex sur le bord du fleuve en guettant les lynx et les porteurs de colliers. Le peuple, le peuple aveugle, le chaos du peuple avec ses haines enthousiastes et son inextinguible soif, complète le mystère. Nous voulons la paix par la guerre, au lieu de nous arranger cordialement...

Il repensait à sa lutte avec Gœsarès survenue, malgré son habituelle passivité, par la seule force des accidents ; et celle, encore, latente, contre Pascal dont il adorait l'âme. Le caprice d'Anne soulevait, en eux, malgré leur raison et leurs sympathies, le besoin de rivalité, le besoin déguisé du meurtre.

Ne valait-il pas mieux se dire barbare ? Gomme la faim, et comme la soif, l'envie de tuer est impérieuse sur les hommes. Et ce semble déjà une beauté que l'on cède si peu à la convoitise de voir saigner l'adversaire.

Alors il aima Lyrisse, vraiment il aima Lyrisse dans un transport: ce Jack qui, acceptant l'époque et son triste héritage d'instincts, évitait toutefois il. 9

de méfaire. Il subissait les trahisons et les insultes, et les duperies, dans son indifférence orgueilleusement humble. Souriant à la lutte des bêtes, il se vouait au seul désir de Dieu.

« Oui, oui, se répétait Dessling, en plein courage, ne soignons plus que. notre décor illusoire. La vie doit être comme ces tapisseries où sont peintes des chasses sanglantes, et devant lesquelles nous rêvons à l'amour qui attire les essences, dans l'éther, pour que naissent les mondes de leur embrasement. »

11 s'endormit glorieux.

Mais, au lendemain, après une admirable promenade avec la fille aux yeux de perle, il revint vers la petite maison blanche, salua la vigne montant entre les volets verts.

La femme de Bérats, une jeune brune en corsage de percale et en jupe sombre, parut dans la porte. Gomme il le redoutait, Pascal se leva du fond. On déjeunait. Le visiteur accepta un breuvage, s'assit.

— Nous ne mangeons que des légumes, dit en riant Bérats; car il ne faut pas sacrifier les bêtes, non plus. Qui sait si elles n'évolueront pas...

— Mais, répliqua Dessling, vous m'avez laissé entrevoir que vous méditiez la mort des hommes.

— Oui, dit Pascal, car l'avertissement donné par

une catastrophe peut faire voter des lois capables plus tard de restreindre le nombre des quatrevingt mille qui périssent de misère, chaque année, en France. Nous entreprenons une guerre sainte. Chacun des coups portés annulera mille risques de désespoir...

— Certainement.

— Et vous, madame ? demanda Dessling.

— Moi je n'ose pas dire.

Triste, elle souriait, regardant en une adoration son bel époux qui annonça:

— Nous ferons de la chirurgie sociale. Nous poserons des pointes de feu et des ventouses pour ranimer le corps endormi dans sa pourriture. Nous le saignerons pour qu'il ne se congestionne pas...

— Et vous pensez réussir à lui rendre la santé ? -Oui...

— Et vous ne craignez pas que la foule, épouvantée de vos actes, n'acclame la tyrannie avide de supprimer les pauvres garanties de notre petite liberté civique? Vous ne craignez pas qu'une réaction terrible n'étouffe môme, aux applaudissements des citoyens, la licence de se prononcer ouvertement?

— Nous l'espérons, se hâta de répondre Bérats ; car alors la Révolution est sûre. Après la réaction

aveugle, l'action surgira de toutes parts. Les cruautés du Pouvoir prépareront des esprits d'initiative et des âmes de révolte. L'eau contenue jaillit plus haut.

— Nous pouvons même assurer, ajouta Pascal, que le but immédiat de la propagande par le fait est de provoquer cette réaction, préface nécessaire de nouveaux droits...

La femme se leva douce et forte... Elle dit :

— N'est-ce pas, c'est noble de chercher le martyre sans espoir personnel, de vouloir le sacrifice pour la seule grandeur du sacrifice?...

Elle s'agenouilla aux pieds de son mari qui lui caressait les cheveux.

Le visiteur d'âmes examinait la salle claire, le carreau saupoudré de sable, la grosse horloge ronde au ventre d'émail appliquée contre la tapisserie à fleurs bleues. Le café fuma dans les tasses. Une odeur de confort emplissait le lieu. Le bois gratté des chaises, les plats encore à demi pleins, le ronron des chats roux, la ligne des livres sur la tablette, le lait dans le pot rouge, toute cette honnêteté des choses ne concordait pas avec les paroles.

Cependant il concevait la grande souffrance de Pascal drapé dans sa blouse longue coupée d'ombres profondes, la face s'émaciant parmi la barbe

mousseuse, les cheveux en ondes. L'épreuve de chérir Anne le rainait. Les nerfs et la chair ne supportaient pas la douleur enjointe par la loi de l'esprit.

« Se vengerait-il de la fille sur la ville ? » pensa Dessling. Il reprocha :

— Ce sont des paroles; des paroles... Nous savons tous qu'il faut tendre vers la moindre cruauté... On dit, on dit, et voilà tout...

— Il faut agir... La seule beauté est d'agir, murmura Pascal.

« Ainsi me parlait le docteur Bax » ; pensa encore Dessling.

Alors la femme, se levant, ouvrit une armoire, et le pria de s'approcher.

— Vous ne croyez pas à la vérité. Eh bien! venez donc.

Il y avait sur les rayons des sphères de cuivre, des flacons noirs étiquetés contenant des liquides chimiques, et des sels dans des bocaux... Des tubes d'acier brillaient sur de la ouate...

11 reconnut les boîtes en fer-blanc où les artificiers enferment les poudres dangereuses...

Tout est prêt, dit la femme brune de son souire triste ouvert sur les dents brunes...

Bérats et Pascal ne détournèrent pas leur regard devant celui de Dessling...

— ... Voilà donc où mène notre esprit de bonté...?

— Le Christ a dit : « Je ne suis pas venu apporte^ la paix aux hommes, mais bien la guerre... »

Pascal cria la maxime à voix haute.

Debout, Bérats, beau comme les guerriers statuaires, questionna :

— Eh bien?...

— Moi? répondit Dessling. Je n'oserais pas juger les hommes jusque les frapper de mort, fus sent-ils les plus criminels. Je préfère mourir à frapper.

— Votre silence, du moins...?

— Certes... et adieu...

Il ne se retourna point, s'enfuit d'un pas leste, vers la campagne.

Au-dessus du fleuve il y eut un frissonnement des feuilles. Les milans planèrent immobiles, dans l'azur du zénith, guettant des proies.

Le visiteur des âmes s'épouvanta de la vie. Tout cet effort du socialisme s'évertuant depuis l'Encyclopédie, n'avait pu convaincre les Riches ni les Forts. Et voilà que malgré l'évidence de la bonté, et les supplications des peuples, il fallait en venir à l'odieuse guerre. Et, lui, de toute son âme, avait poussé les hommes vers ce désastre. Trouveraient-ils plus de bonheur, dans la rage de la guerre

et dans l'assouvissement des haines, que dans la paix de la résignation... Gomment savoir?... Il repassa l'histoire des révolutions, revit toutes leurs sanglantes sottises. Après quoi, les hommes lassés rétablissent sous d'autres noms les institutions antérieures. Le jeu ne profite qu'au bourreau. L'idée du fakir indifférent qui attend la mort au coin des routes le séduisit ; et il s'affirma : « Le bonheur est à qui se résigne. »

De la mélancolie l'accabla. Il se sentit petite chose parmi les frondaisons et les bruits du fleuve, et les stridences lointaines des forges. Qu'était-il plus dans la verte nature qu'une efflorescence, une plante ayant franchi l'étape des transformations et conquis la mobilité, un humble jalon dans la série des phénomènes... Il ne souhaitait plus que dormir à la fraîcheur des pelouses pour attendre la mort qui désagrège et recrée.

Dans l'après-midi il retrouva les yeux-dieux et toute la force d'Anne. Auprès d'elle, il ressentait le même délire amoureux, mais avec un doute de la sincérité réciproque. Déjà la passion, en elle et en lui, s'atténuait. Leurs phrases couvraient des sens amers ; et ils se riaient, en constatant que le secret de leurs âmes n'était plus, l'un pour l'autre. Ils se lisaient clairement au cœur. Gomme elle le remarquait, il le lui reprocha.

— Eh quoi ? Anne, ne voudrions-nous aimer que notre mensonge et non pas nous-mêmes. Oui, je vous adore surtout pour l'heure où j'aurai dans mes bras votre beauté et pour celles où j'en contemplerai l'allure...

Votre âme, je la soupçonne trop pour la chérir franchement. De vous je désire le corps et les gestes avec aussi le spectacle du mal qui empreint toujours vos actions magnifiques... Et vous?

— Moi, je vous accepte, Ned, parce que je crois à votre fortune. Vous me ferez une existence confortable, et votre conversation éludera la lenteur du temps. J'aime moins en vous l'homme que le causeur, et le vainqueur de la pauvreté.

— Voilà donc ce que nous appelons aimer...

— Sincèrement.

Ils se rirent encore, malicieux et navrés...

Cependant, selon leur dessein, ils visitèrent, ce jour-là, de petites maisons à la campagne où ils pensaient vivre, dès le mariage. En chacune Dessling évoqua un court rêve d'attitudes et d'heures...

— Ici j'aimerai votre méchanceté, Anne, votre sûre méchanceté... qui casse les homme comme les roseaux secs au bord de votre vie...

Elle sourit.

— Ici j'aimerai votre parole qu'on croit bonne et que démentent les malices de vos yeux, les dieux. ..

Elle sourit.

— Ici, je pleurerai à mort, quand lasse de moi, vous aurez quitté la demeure pour suivre de plus fiers destins.

Elle sourit, et dit:

— Oui.

Alors ils revinrent à l'étoile de la ville, silencieux. Le soleil de cinq heures allait rougir les bois sombres et les mers de blés mûrs.

— Vous m'aimez encore? demanda-t-elle lorsque les remparts s'élevèrent à leur vue.

Elle se dressa sur la gerbe de son corps, la tête penchée vers la fente du sourire pervers. Ses yeux cachés dans l'ombre des sourcils eurent la teinte de l'éclair.

— Je vous aime pour jamais, dit-il; je vous aime par curiosité de la douleur que vous allez m'offrir.

Elle lui tendit sa longue main gantée en noir. Le evrier sauta.

— Vous acceptez ?

— J'accepte. Le bonheur se promet à qui se résigne.

— Après tout, je serai peut-être très simple... mais je m'ignore tant !...

Elle le quitta. Ils ne devaient plus se revoir qu'au château de Jack Lyrisse.

Il dîna vivement et de bonne heure. Le soir, devait avoir lieu la dernière réunion publique, avant le scrutin.

Au café, il retrouva Liverdun et Qœsarès, Gamiali.

Décidément , mademoiselle Desréaux trépassait. La grève venait d'être déclarée à Pont-Saint- Marc, depuis l'heure de la paye. On annonçait une cohorte de forgerons marchant vers la préfecture, sous la conduite d'Alexandre.

Les trompettes de cavalerie sonnaient l'alerte dans les casernes.

Au choc de ces nouvelles, Dessling sortit de sa tristesse. Quelque chose, en lui, claironna. Il voulut qu'on se rendît au comité et qu'une délégation mise en route rencontrât les grévistes.

Mais on craignit de guider ainsi les soldats qui barreraient la route aux manifestants.

Gœsarès prétendit que l'émeute allait nuire à l'élection. Les petits bourgeois n'aiment la bataille qu'en paroles. Au contraire, Liverdun s'enchantait. Devant la ville il s'affirmerait enûn, comme la force, jusqu'alors méconnue, mais véritable.

Gamiali assura qu'au théâtre les portes des artistes ouvertes deux heures avant celle annoncée par la réunion, engloutissaient un flot de marchands venus par les voies dérobées. Les opportu-

nistes faisaient la salle; et comme l'A venir de VEst avait mené une campagne hardie contre tous les vols, l'assistance entière paraîtrait hostile.

Les serveurs versaient des chartreuses et déclouaient les boîtes 'de cigares.

Dehors, sur la place du Roi, dans le crépuscule déjà bleuissant, des groupes se placèrent. Les gendarmes à cheval gardaient les arcades du théâtre. Ils étaient cinq, avec des poitrines larges que signalaient les brandebourgs blancs. Sous les regards fixes du peuple, ils semblèrent subir de la. gêne ; et sans cesse, ils se penchaient vers l'encolure de leurs bêtes comme pour rajuster le harnachement. Par impatience, les chevaux encensaient, mâchonnaient le mors. Les gourmettes cliquetèrent sur le silence sournois de la foule qui se tassa vers les grilles. Grimpé dans les fleuragesde fer, l'Alsacien plaisantait de sa voix forte. A travers la place, les rires, en répondant, pétillèrent de tête en tête.

l'a cheval exaspéré dansa. Des huées grandirent. La rumeur s'évasait sur la ville depuis les lointains. Les feutres plâtreux des maçons tachèrent la surface de la foule. Insensiblement, elle s'accroissait.

La multitude se coagula entre les palais cernant la place. Des afflux de promeneurs sourdaient des artères descendant des faubourgs ; et, contre le

socle central du roi de bronze, poussaient les groupes. L'écume des visages demeura levée du côté des gendarmes solennels, énormes, que la jugulaire au menton rendait plus sévères.

Mais un quatuor de citoyens en redingotes s'avança vers l'arcade où s'ouvrait le théâtre. L'huissier et sa serviette de maroquin, le boucher Crespelle, le révolutionnaire de 1848 flanqué de son gourdin et de son feutre, le voltigeur de Grimée, avec sa moustache la plus militaire et un ruban neuf de Légion d'honneur, réclamèrent l'entrée de la salle.

Feignant de les ignorer, le svelte Gugenheim les contraignit de montrer leurs cartes électorales. Il examina, non sans un dégoût apparent, les papiers aux plis salis dans les poches. Ses gants frais pincèrent dédaigneusement les certificats jaunes. Il débitait des insolences aux quatre révolutionnaires, et faisait des mines derrière son binocle. Les voix grincèrent. Une contestation s'aifirma. Les gestes se mêlèrent au-dessus des chapeaux. Le gourdin de 1848 se haussa. L'Alsacien hurlait. La masse d'un gendarme s'ébranla hors du rang, et le cheval, effrayé, se dressa dans son harnachement, maintenu par le cavalier impassible. Les sabots de devant battaient l'air au-dessus de la foule qui cria.

En même temps, un trot de cavalerie sonna près

de la place. Les casques des dragons reluirent à la limite du peuple.

— Filons au comité, dit Cœsarès. Il faut faire suivre les militaires, et qu'on nous avertisse des faits pendant la réunion. Gela pourra nous servir.

Ils quittèrent le calé par une rue obscure. La rumeur immense et marine se gonfla, haute voix claire, formidable, plaintive, qui se perpétuait en finale triste comme le cri du vent dans les grands bois.

Elle les prit au cœur. Ils ne parlèrent plus.

En Dessling, cela frémissait et lui valait une terreur pareille à celle que lui décernaient les yeuxdieux de la fille au visage de perle. La sensation du mystère s'imposait, sublime, totale.

Tout l'inconnu du peuple instinctif et passif, force de la terre pensante, geignait vers le meilleur devenir encore indiscernable et trop futur.

Cœsarès et lui se regardaient. Leurs sourires s'annoncèrent combien ils goûtaient la splendeur de l'instant.

Le mugissement de la foule venta de plus en plus sur la ville, que pailletèrent tout à coup les flammes des candélabres allumés. Des souffles rugissants engorgeaient les rues. Des pas de course retentirent. On fermait bruyamment les devantures des boutiques. La nuit noircissait.

— Pourtant, remarqua Gœsarès, notre doigt seul a levé cette force...

Dessling approuva ; et, du coup, sa réelle amitié pour l'esprit de Gœsarès le reconquit. 11 eût voulu lui dire qu'il l'aimait. La parité de leurs intelligences attirait Tune à l'autre les mains. Il n'osa. On s'arrêtait devant les panonceaux du notaire. De la paille jonchait la rue ; on avait épargné à l'agonie de la jeune fille le fracas des voitures courantes.

Dès le seuil, les jolis hussards bleus, dont elle s'était uniquement ravie, encombraient les vestibules. Liverdun assura qu'il convenait d'offrir des doléances. Yu le nombre de défilants, ils n'auraient pas à rester dans la chambre mortuaire.

En se hâtant, en bousculant les jeunes hommes, ceux en civil et ceux en uniforme qui tenaient dans leurs mains jointes le képi d'étoffe molle, ils parvinrent jusque la pièce du haut, où dix hautes bougies mettaient des gouttes d'or aux guipures blanches des rideaux.

Ils aperçurent mal la morte, sous les violettes odorantes répandues à profusion dans le lit de fer doré. Ils reconnurent le visage verdâtre et les cheveux très épais, ternes, étalés autour.

M. Desréaux sanglotait comme s'il eût ri, avec

une grosse larme à un coin d'oeil, sans cesse essuyée, sans cesse revenue. Il étreignit leurs mains à tous?...

— La pauvre enfant! la pauvre enfant... Il y a deux heures à peine... On vient d'apporter cette potion. Je la savais perdue, hélas ! J'ai commandé tout de même le médicament inutile... c'est une dernière consolation, n'est-ce pas, de se dire qu'on a tout fait... tout...

La grosse larme revint. Des lieutenants de chasseurs mirent un genou à terre par affectation de recueillement distingué... se signèrent. D'autres états-majors suivaient; tous ceux qui avaient de loin souhaité l'énorme dot du Crédit Latin. Et ils étaient très corrects, sanglés, la cuisse engaînée de salin rouge à bande bleue, l'éperon muet, cliquetant, par hasard.

M. Desréaux leur écrasait les mains, en sanglotant comme s'il eût ri.

Dehors, Liverdun, Dessling et Gœsarès jugèrent la chose comique. Sans doute, le notaire préférait que la dot restât dans ses coffres. Le spirituel provincial ne devait guère s'attrister de la déconvenue des soldats.

A l'autre bout de la rue, il se présenta même des dragons en tenue de campagne, le revolver à l'étui, qui se pressaient pour mettre un suprême hom-

mage de violette au lit de l'héritière, avant de charger la canaille.

Et puis la rumeur immense et marine prit de la recrudescence, couvrit la ville d'un orage de voix civiques.

Au comité, Bérats, sans courage, annonçait l'écrasement sûr de la démonstration des grévistes. Cependant il organisait des escouades qui iraient les prendre aux portes, les amèneraient par petits groupes à travers les quartiers sombres, pour les réunir tout à coup sur la place du Roi.

Et comme il expédiait un peloton d'éclaireurs, le gros Alexandre se hissa, par l'escalier, dans la salle, en riant de toutes ses joues fripées et pendantes.

Ce fut une acclamation, des verres tendus.

Des* hommes le suivaient. Deux cents forgerons avaient pris à travers champs et tourné la troupe. Ils se massaient près de la gare pour descendre en ligne.

De la place du Marché, le chant révolutionnaire se développa. Les gens des quartiers de brique s'installaient sous le balcon du comité socialiste et répondaient de confiance à la joie de la salle.

Ccesarès marcha vers la fenêtre. Il brandit vers eux son chapeau.

— Vive Gœsarès !... Vive la Sociale!...

Le lac d'hommes s'agita, noirâtre, haussant des reflets de figures, des remous d'épaules... sous les clartés distantes du gaz. Jusque les hauteurs sombres des bâtiments, des cris de femmes perçaient la rumeur, avec des rires en série... Il y avait une loque rouge qui dansait au bout d'une gaule selon les ondes de la surface. Des mitrons huaient la police, dont les poings battaient les moins agiles ; et parfois, l'enfant blanc à terre s'écrasait sous les coups de botte des gardiens rageurs.

— Vive Cœsarès !

— Les braves gens, dit-il...

— Les imbéciles ! grogna Bérats.

Sa belle figure, son corps de gladiateur musclé, frémirent de fureur retenue. Dessling lui sourit, ironiquement.

— Tenez, répliqua l'anarchiste... je me demande pourquoi je reste ici... C'est pour le principe. Mais quoi, ces gens-là, pour votre prétendant, vont se faire charger et assommer. Et ils n'auront rien de plus; rien... Si... un autre mensonge... J'aimerais autant rester tranquille ou me mettre avec les forts, et lutter avec eux.

— Vous savez cependant, Bérats, dit Cœsarès, que vous aidez du moins à maintenir dans la masse l'idée de révolte qui, un jour, certainement, deviendra libératrice... c'est déjà un devoir.

— Des devoirs toujours... et les droits, quand? Le mécanicien se croisa les bras sur la poitrine.

La question s'affirmait dans l'ardeur de ses yeux noirs braqués contre les deux politiciens.

— Eh quoi, dit Liverdun, il faut les conquérir, ces droits...

— Oui, reprit Dessling ; la servilité du peuple excuse toutes les vexations dont il souffre. Il suffit qu'on lui mette un casque sur la tête et un sabre aux mains pour que sa force tourne contre ses amis, ses parents, ses libérateurs... Il faut qu'il se déshabitue du désir de meurtre.

— Ou qu'il s'en serve autrement! murmura Bérats.

— Encore...

Un geste vague souligna son peu de foi à cette concession de sa parole. Le corps martial de Bérats prit un élan de menace. Gœsarès lui frappa l'épaule en riant.

La rumeur marine déferlait coup sur coup. Dans le comité, des inconnus, des maçons à longue blouse, des plombiers en cotte bleue, des serruriers encrassés de limaille, de petits commis en complets minables et à cravates de couleur se succédaient, prenaient des ordres, redescendaient pour rejoindre les forgerons à la gare, et marcher sur le théâtre.

— Je vais avec vous, dit Gœsarès, passant son bras sous celui d'Alexandre; il descendit dans une coulée d'hommes...

— Vive Gœsarès. ..Vive Gœsarès. ..mugit la foule, en bas.

Elle devint un monstre informe et rampant, aux écailles de figures hurlantes, et qui glissait derrière Cœsarès, sa tête. Le chant révolutionnaire emplit tout, se répandit sur le ciel, maintenant éclairé par des myriades d'étoiles.

La multitude, basse et coulante au fond des rues, endiguée par les façades, vida la place. Les derniers replis s'effacèrent dans l'ombre des voies. Puis des essaims d'enfants coururent encore sur sa trace, en criant.

Alors Liverdun et Dessling gagnèrent le théâtre pour prendre part aux discours et réfuter les orateurs adversaires. Gœsarès assumant le rôle du chef qui mène au combat, ils se trouvaient lotis de la manœuvre secondaire.

Ils le remarquèrent avec un ton d'amertume. Dessling, cependant, revenait sur son opinion envers lui. Gœsarès se donnait-il pour autre qu'un ambitieux intelligent et avide de triomphe? Jamais il ne se vantait de sentimentalisme, de loyalisme ou de dévouement. L'éternelle réticence de sa phrase, la prudence de ses « peut-être », le sou-

rire de son scepticisme constant admettaient le maléfice de la ruse pour lutter.

— Tiens! v'ià ceux qui excitent les pauvres diables à se faire casser la gueule. Y foutent le camp...

Un homme, en manches de chemise, les montrait à son compagnon.

Plus blême dans la broussaille de sa tête, Liverdun tomba en arrêt devant l'insulteur.

— Vous croyez cela, vous?... et, s'adressant au compagnon qu'il connaissait ; tu crois cela, aussi, toi?

— Non.

Dessling expliqua où ils allaient, et comment ils affronteraient une salle furieuse d'opportunistes excités. Le compagnon de l'insulteur blâma son apostrophe...

— Moi, je suis pour vous, monsieur Liverdun. Je sais bien ce que vous avez fait depuis dix ans... et M. Dessling, il nous défend rudement... Allez, je suis des vôtres, moi, et si je pouvais...

Le doigt charbonneux du parleur monta vers leurs visages... Son œil se cligna pour une malice. L'autre haussait les épaules.

— Si je pouvais... répéta-t-il... je marcherais aussi, pour sûr...

— Qui vous empêche?...

— Eh bien ! voilà... Nous sommes beaucoup gui marcherions... Seulement, quoi... on ne veut pas avoir l'air de crève -la- faim, n'est-ce pas?... Alors, si on se met dans le socialisme, on a l'air d'un crèvela-faim. Ça déshonore. Tenez, ce citoyen-là qui vous attrapait, au fond, il pense comme vous. Seulement, il ne veut pas avoir l'air non plus d'un crève-la-faim...

— Vous préférez avoir l'air de bourgeois, hein... et ronger les os de la table?...

— Ah! c'est si difficile, si difficile... Si on pouvait, allez...

Les deux passants s'écartèrent , se fondirent dans la nuit des ruelles. La rumeur immense et marine se centuplait vers le haut de la ville.

Au théâtre, Dessling et Liverdun, parmi la pleine lumière de la scène, durent aborder quarante marchands assis sur des chaises de paille et armés de fortes cannes. Les fauteuils d'orchestre portaient les lueurs de tous les crânes bourgeois connus à Saint-Epvre. Le parterre se fleurissait de tous les commis employés dans les banques et agences commerciales.

Mille injures passèrent entre les quarante barbes de jais frisé au moment où les socialistes gagnèrent leurs places. Dans la salle, les huées se confondirent avec les sifflets, coururent le velours

rouge des gradins sous la splendeur du lustre. Les crânes nus de l'orchestre s'agitèrent en réfléchissant les feux des globes.

On criait à Liverdun : « Saucisson ! Saucisson! ! » parce que, quatre années auparavant, une collation de charcuterie prise par lui dans un cabaret de banlieue était demeurée impayée quelque temps. Pour la sottise de ces hommes, cela suffisait à jeter bas le rêve d'un meilleur sort public dans l'esprit du peuple.

On criait à Dessling : « Un biberon !... Un biberon!! » pour l'apparence jeunette de sa figure. Gela suffisait encore, pensaient-ils, à démontrer de prime abord l'absurdité d'une théorie offerte par celui qui avait passé dix ans sur les livres de philosophie expérimentale et de science sociologique.

Et les rires entiers du parterre saluaient l'insulte.

D'autre part, les amis socialistes qui avaient envahi les secondes loges et les galeries hautes, scandaient leurs cris du mot : ce OllivierM Ollivier!! » parce que le concurrent du général avait une habitude avec certaine courtisane de ce nom,

Dessling vit le voltigeur de Grimée se démenant et les croix dansant sur sa poitrine, tant il hurlait ce nom.

A ces misères aboutissaient donc tout l'esprit

d'une ville, la campagne menée pendant dix mois, les raisons déduites, les rêves exposés d'amour universel, de vie heureuse, de fraternité puissante?

Saucisson! Saucisson!!

Un biberon!! Un biberon!!

Ollivier!! Ollivier!!

Et la rage de quinze cents personnes retentissait dans un roulement formidable. La poussière sautait des planches et des velours... Les zones d'assistants rangés dans l'amphithéâtre de pourpre se trouaient, à toutes les gueules, pour l'insanité de pareilles clameurs.

Le bureau, constitué au hasard, offrit la parole à Dessling, par ironie.

Le jeune homme s'avança vers la rampe. Aussitôt, la plantation des crânes se soulevait en un cri. Du haut, d'autres vociférations tombèrent. Le fracas sévit. Dessling vit, aux deuxièmes galeries, l'attitude noble de l'huissier, lançant du bon bras, dans le vide, un geste historique.

Les bourgeois, plus nombreux, dominaient, tapant des cannes, le tumulte. « Un biberon!!! Un biberon !!! »

Et les figures aux barbes de bouc le menacèrent, et les ricanements ennemis, évidemmentpitoyables pour la stupidité de l'orateur, l'assaillirent.

Ni haine ni révolte ne l'animèrent, seulement une forte surprise que des moyens sots fussent employés par l'élite de la classe riche. L'obstruction, bonne pour labrutalité des pauvres gens, pouvait donc satisfaire l'intelligence de ces professeurs, industriels, médecins et banquiers? Un vieux monsieur, à moustache blanche, très chauve, l'air plein de fine ironie, passait devant sa figure fripée une main jolie, avec le geste de chasser une mouche chaque fois que l'orateur tentait un exorde. Et cependant c'était à cet homme que les yeux et la main de Dessling s'adressaient comme au plus raisonnable, très décoré... bien vêtu...

« Vous, monsieur, le vénérable qui chassez ma parole, comme un insecte importun... »

Le vieillard était sourd. Le bruit ne s'arrêtait point.

Dessling offrit sa place du geste au concurrent du général. Gomme il se retournait, les invectives jaillirent des quarante bouches : « Entretenu de la duchesse! Moi, j'aurais honte... C'est ignoble... » La salive blanchissait les frisures noires des barbes arabes. De l'écume, une écume de véritable haine, une bave moussait autour des bouches lippues...

Voyant cette rage, et parce que des injures plus fortes l'atteignaient, il tira sa carte, l'offrit à la ronde pour que l'un du moins acceptât laresponsabilité de la colère commune. Aucun ne se leva pour la prendre. Alors Dessling s'adressant à la salle, montra cette lâcheté des hommes, avec un sourire, et un geste large... Mais la salle approuva la lâcheté des insulteurs et le conspua.

Il se rassit en souriant.

« Voyez-vous, murmura-t-il à Liverdun, ce qui nous perd, nous autres, c'est d'avoir cru aux livres qui enseignent un point d'honneur et du courage viril. Les brutes n'ont môme plus cette qualité des brutes : le cœur au ventre. Ahl quelles fâcheuses littératures trompèrent notre enfance naïve... et comme M. Dumas, qui dénoue par des uels à mort ses drames palpitants, a une petite notion des patriotes contemporains... »

Le concurrent du général, gros dans sa redingote noire, suait pour crier plus fort que la tempête éciose maintenant parmi les galeries hautes... « Ollivier!!! Olivier!!! » Il ne réussit pas mieux à conquérir le silence.

La salle n'était plus que la gorge pourpre et lumineuse d'un monstre de légende râlant avec la voix d'un peuple.

Comprenant l'égale défaite de leur candidat, les h. 10

marchands s'exaspérèrent. Les mômes injures et la même bave mousseuse regrandirent sur les barbes de jais. Des cannes se levèrent. « A bas les camelots!!! »

La police envahissait les galeries hautes et le balcon, en bourrant les révisionnistes qui ripostaient...

Ayant regardé une minute cette bataille dans les loges, et les poings abattus, et les dos effondrés, el la face inondée de sang d'un que les agents emportaient à bras le corps, Dessling se retrouva seul au milieu de la meute bourgeoise ruée sur lui. Il recula.

Tout près, il voyait mieux la salive, les brèches des dentures, les fils de sang dans les gros yeux roulants, les cravates tachées par le sucre des consommations, les plis aux figures blêmes et grasses. Cela l'entourait, le pressait, l'insultait d'haleines fortes et d'injures immondes. « Canaille!... Paillasse à filles... Vendu...» Il attendit le coup qui allait le jeter bas dans l'antre rouge de la salle. Il s'étonna de n'avoir aucune frayeur. Cependant il se sut très pâle. La chose durait. Il se força de sourire et croisa les bras, la face découverte. L'appréhension de tomber sur les instruments de musique, de crever dans sa chute la grosse-caisse, de mourir, ridicule, lui occupa surtout l'esprit... Mais,

lui semblèrent grotesques et stupéfiants, ces forts messieurs édentés, hideux, congestionnés, en sueur et qui voulaient l'occire parce qu'il souhaitait en public, depuis dix mois, que le peuple de Saint-Èpvre pâtit moins... mangeât plus, et vécût plus heureux.

La crainte de choir dans une contrebasse le fit songer enfin à sa défense... son talon touchait l'auvent du souffleur. Il porta une main à sa poche, sans quitter des yeuxni du sourire les agresseurs. Il fit craquer le chien de son revolver en l'armant d'une secousse, décidé au feu, plutôt qu'à périr dans un violoncelle.

Alors, un homme, la canne haute, s'interposa... « Laissez M. Dessling... 11 est seul... nous devons l'épargner, messieurs... nous le devons... »

La figure de celui-ci marquait de l'indignation véritable... Ils s'écartèrent... car, derrière une écharpe tricolore brandie, le commissairese révéla, fraya passage au socialiste qui remercia le sauveur, et, lentement sortit, entre deux haies d'hommes aux poings tendus et à la bouche injurieuse. Certains montèrent sur des chaises pour surplomber le premier rang et verser mieux leurs bravades...

Joyeux et rieur, plutôt amusé de ces figures en furie, Dessling retrouvait Liverdun au bas des

marches, à la lumière nocturne, dans la rumeur de l'émeute.

— J'ai soif! dit-il.

Ils allèrent à la Rotonde. Le nu âge de fumée emplissant la cage de verre enveloppait l'assistance entière du théâtre dégorgée là. Dessling eût voulu entrer dans une taverne moins tumultueuse, mais Liverdun entendait jouir du combat.

A peine installés à leur table, des inconnus les entourèrent en les regardant avec fixité et en échangeant entre eux des remarques agressives. Encore nerveux, Dessling se levait à demi de sa chaise, le pouce et le médius unis pour une chiquenaude. Vers le nez d'un jeune commis aux propos fanfarons, il haussait cette menace de la main, prêt à la parade du coup qu'il attendait, à la fois craintif et téméraire. L'autre ahuri ne bougea. La chiquenaude se posa légère entre les deux narines. Un peu épouvanté de son acte, Dessling savait ce gaillard lieutenant de réserve à l'artillerie et avide de se montrer en bottes à éperons, en brandebourgs, avec du métal cliquetant contre les trottoirs, de l'or au képi. Après l'insulte, il lui tendit sa carte.

— Je ne me bats pas avec tout le monde, répondit le militaire.

Cette fois la foule du café se moqua du gaillard et rit à Dessling... Mais le militaire ne s'émut

point, resta de même, sans broncher, s'effaça un peu plus tard dans les groupes.

Du péril écarté à son honneur, une bonne joie le gagnait. Le révolutionnaire de 1848, enchanté et bonhomme, plantait son feutre plus de travers. Violette revint, porteur de nouvelles, grave, roux. Les gens des quartiers de brique et les forgerons tenaient la longueur du mail devant les maisons des gros bourgeois. On n'avait pas envoyé d'infanterie par peur qu'elle fraternisât. Les dragons et les cuirassiers chargeaient mollement. Les hussards, à pied, formaient le cordon, et contenaient sans grande haine les manifestants.

— Allons-y, dit Liverdun.

L'huissier replia sa serviette de maroquin pleine de documents. Ils marchèrent suivis par un bataillon de gens silencieux. Des adolescents blêmis it résolus tenaient des cannes.

En haut de la ville ils tombèrent dans une rue où quatre gendarmes en ligne fendaient le clapotis de foule, au pas des chevaux lourds. Des femmes riaient. Les gamins répétaient en suivant les militaires : « Assassins I assassins!! » On venait, disait-on, d'emporter un homme tué par une ruade.

Les gendarmes passèrent, roides, en claquant de la langue pour apaiser leurs montures. Derrière

eux, immédiatement, des apprentis se ruèrent sur le pavage avec des leviers, firent sauter les grès, renversèrent une voiture à bras, roulèrent des.tonneaux enlevés à la devanture d'un marchand de vins.

Des enfants, par nuées, rieurs, brisaient les bancs du mail, qui apparut alors, ses lampadaires éteints et ses maisons closes, comme une nuit mouvante. Dans les cuirasses, sur le poli des casques les flammes d'un kiosque h journaux incendié se reflétèrent. On distingua des masses de cavalerie à ces lueurs. Les soldats semblaient de feu. Immobiles ainsi, les pelotons assistaient à la destruction des bancs etàTabatage des baliveaux.

Et l'émeute, monstre d'ombre, faisait une houle indiscernable qui battait les façades, mouvement et force, sans forme, sans cris, muets.

Tout à coup une ligne de police déboucha d'un angle. Les poings s'abattirent par kyrielles sur la foule fuyante. Des hommes tombèrent aussitôt couverts par les agents qui dansaient sur les dos, enfonçaient à coups de botte les côtes, relevaient du pied les têtes en râles, et cassaient les dents. Le bonheur du meurtre habitait ceux-là, féroces et formidables, protégés contre la représaille par la loi signifiée au galon d'argent du képi. Et ils attrapaient les ouvriers par le col, tordaient l'étoffe d'un poing maître, étranglaient ainsi.

Puis la place étant balayée de la sorte devant le mail, l'émeute refoulée dans son indiscernable mouvement de houle, plus loin que les soldats habillés de reflets de feu, un gros monsieur, ceint de tricolore, se carrait au milieu de l'aire déserte jonchée de feutres et de casquettes. A son côté, un tambour attendit la minute des sommations.

La bataille gagnait les rues en descente vers la place du Roi. La gendarmerie à pied bousculait une multitude d'ouvrières sorties des ateliers et qui riaient follement de la niche faite au pouvoir. Sur la pente on les voyait innombrables, liées par leurs bras joyeux et poussant des cris de révolte, de toutes les cordes gonflées dans leurs cous frêles.

Mais une compagnie de gendarmes à pied rejoignit le commissaire. Elle se plaça derrière le tambour... « Vive l'armée ! » cria la foule, lâche, par peur qu'on ne tirât.

Le mail se formait d'un terre-plein long, couvert de six rangs parallèles de marronniers et finissant loin dans la nuit, aux remparts. La compagnie se plaça de manière à raser de ses feux toute cette longueur où la houle du peuple persistait : « Vive l'armée!... » Gela montait en une prière d'angoisse.

« On va tirer », crièrent des femmes éperdues...

Une fuite passa, telle que du vent, avec des cheveux blonds de fillettes, des mains griffues poussant les moins lestes, une galopade de souliers, des chutes, et des voix déchirées par la terreur. « Maman ! ! Maman ! ! »

La place précédant le mail redevint toute déserte une fois encore ; avec son gros monsieur ceint de tricolore et coiffé en haut de forme, le tambour fixe, la compagnie muette, bleue et noire, striée de buffleteries blanches. « Vive l'armée !... » reprit la peur du peuple s'éloignant.

A un signe, des cuirassiers s'ébranlèrent, passèrent sous les marronniers, se rougirent aux nombreux incendies allumés avec les arbustes et les planches. « Vive l'armée ! » Un coup de revolver cingla le silence, deux, un, cinq, six, sept... Et puis la clameur énorme se dressa, triste et forte comme d'une bête invisible. « Vive l'armée ! » On aperçut entre les arbres les chevaux qui refusaient le pas... « Peloton... au trot... marche î » La foule sombre s'éclaira de casques, de langues de feu jaillies des revolvers. « Vive la grève ! »

Un cavalier sortit des quinconces sans monture, et s'assit, blessé, au bord du trottoir... Des agents lui délacèrent son casque.

Un gamin passa revenant de la ville. 11 avait une figure blême, imberbe et cruelle. Un linge bandait

sa tête, sa main tenait une barre de fer, et ses jambes maigres se hâtaient sous les loques du pantalon.

Il atteignit les premiers dragons d'un régiment au repos... et à deux mètres, tout à coup, braqua son revolver. Quatre langues de feu, successivement, jaillirent et choquèrent le poitrail d'un cheval qui renâcla.

Le soldat, sans riposter, maintint sa bête de l'éperon et de la bride. L'enfant maigre bondit entre les hommes de police accourus, rentra dans la nuit des marronniers. Aucun coup n'avait atteint.

Un homme et une femme qui pleuraient s'approchèrent d'un lieutenant de hussards. Ils n'osaient rentrer chez eux, étant sortis innocemment. Les larmes inondaient la ûgure du benêt, grand gaillard blond ; et la femme frissonnait pendue à son bras... Ils demandaient une escorte...

Cependant les cuirassiers de la charge revinrent sur la place, s'alignèrent. Le commandant passa l'inspection des bêtes.

Le gros petit commissaire arpentait le pavage, loin de son tambour, les mains derrière le dos.

11 pesait, à présent, une sorte de calme entre les hautes maisons closes, coupant le ciel de leurs toitures, là-haut. Devant les escadrons immobiles et statuaires, les incendies s'éteignaient sur le

mail vide. Un frisson de brise nocturne éventa les marronniers...

Les agents de police s'adossèrent contre les façades, pour se dire leurs exploits. Un homme ramassait soigneusement les casquettes, les feutres, les cannes laissés par l'émeute. La peinture d'un kiosque achevait de frire en fumant. Une charrette parmi des tas de pavés présentait la roue pleine d'éraflures, son bois blessé.

Très loin s'atténuait la rumeur du peuple, très loin vers les remparts et la porte de la ville.

Auprès de Dessling, un dragon, qui stationnait en vedette, ouvrit l'étui de son revolver, et dans les poches à balles cueillit un petit morceau de sucre, qu'il tendit à son cheval, en se penchant avec affection sur l'encolure.

Les nuages envahissant les coteaux eurent à la cime une écume rose, qui se cuivra, resplendit. Sur la plaine ensevelie dans les vapeurs bleues de l'aube, des plaques d'eau furent d'or mat et sinueuses derrière les branches déjà nues des peupliers.

En prolongeant son geste un homme jeta l'épervier sur la peau de la rivière. Le disque de l'astre rougit les horizons et puis roula, dans les arbres. Le ciel éclaira tout : les petites maisons à tuiles claires, les routes blondes, les murs blancs, le vol des pies, le cabriolet montant la côte.

Avec leurs corbeilles, riches en couleurs diverses et leurs ifs noirs, les pelouses du château se révélèrent sous les buées traînantes. La rosée brumssait un peu le marbre des balustrades descen-

dant le long des boulingrins jusque les grilles et la muraille qui bordaient le parc.

Au détour d'une allée, la belle Anne parut, matinale, coiffée d'un petit béret d'astrakan et le corps dans un manteau de laine qu'elle drapait.

Dessling répondit de la main au regard, quitta sa fenêtre et descendit.

Très rapide, elle marchait vers lui, le sourire ouvert et les yeux gais : « Bonjour, Ned ! »

Elle se dit joyeuse à cause du beau matin. Depuis la surveille elle était au château, conduite par Mgr de Palmyre qui venait de repartir pour sa tournée pastorale et la prendrait au retour. Tout l'enchantait, les constructions, le décor des salles, le dessin des pelouses, les élans des jets d'eau.

Elle semblait une très petite fille, heureuse de la vie. Poussant une porte basse, elle voulut sortir. Après avoir foulé la poudre de la route, elle enlaça de ses bras frais le cou du visiteur en lui laissant ses lèvres suspendues à la joue.

D'abord il goûta la douceur de la sentir tiède et palpitante. Mais, à bien regarder les minuscules pupilles bleues, il y découvrit une malice mal dérobée dans l'ombre des sourcils, comme ravie d'un bon tour joué. Cependant Anne ne cessait pas de le flatter avec les lèvres selon l'art d'une ingénuité savante. Certaines subtilités de la caresse au coin

de la bouche mâle et sur le frison de la moustache complétèrent le soupçon. Il lui parut qu'elle rappelait, dans leur étreinte, une autre. Brusquement il i'écarta. L'angoisse de la prévoir dans des bras de débauche, le mit en une prompte sueur.

— Anne, répondez ! A qui pensiez-vous, en m'embrassant...

Elle baissa la tête, avec une allure sournoise de pécheresse au confessionnal; et, la voix sincère, comme pour apitoyer sur sa faiblesse morale...

— Je pensais à Harry Weed.

— Au moins vous ne mentez pas; merci. Je préfère cela au mensonge.

Ils marchèrent muets, une grande heure, dans le soleil accouru sur les dorures forestières de l'automne.

Le bois, autour du château de Lyrisse, se creusait d'étroites ravines; et le pied glissait sur les cailloux. Ils s'aventurèrent en pleine futaie. De jeunes chênes, devenus de cuivre clair, montaient à l'épaule. Les grands arbres commençaient à perdre leur vêture. Un ciel pur, lavé, froid et radieux glaçait encore l'âme morte de Dessling.

Ainsi elle accueillait le flirt des autres, la fille au visage de perle, après la promesse des fiançailles. Elle l'avouait avec honte, mais très heureuse de sentir un cœur endolori pour elle... Il souffrait seu-

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