‹ Le mystère des foulesChapitre 2 sur 3 · IL · texte numérisé non relu

IL

lement, avec peu de réflexions; une torture toute physique; les entrailles tordues; le front sanglé par la migraine ; les oreilles pleines de sang qui bourdonnait. Elle ne l'aimait plus. Il n'osait le lui dire, de peur qu'elle ne confirmât l'appréhension.

A un instant elle posa sur lui son regard puéril et bleu.

— Vous aimez, dit-il, vous pencher sur de la douleur...

Elle ne riposta point. Elle s'enveloppa plus étroitement dans le drap beige du manteau. Elle marcha. Les bandeaux tombaient du petit bonnet d'astrakan le long des joues éclatantes. Il se rappela que les tannes piquaient de noir le fin nez d'enfant. Pour cela, il résolut de la croire laide, de s'en détacher. Elle se retourna, rit : « Ned! vous m'en voulez?... »

Et du manteau sortant son bras nu, elle prit la main du jeune homme. Il se sentit à elle aussitôt, et entièrement. Il ne résista point. Dans ses bras, elle était onduleuse et chaude. Les globes de la gorge rude se heurtèrent à ses doigts. Une idée de possession le fit pâlir.

— Je pensais à Wed, reprit-elle, en se dégageant, parce que je l'ai vu embrassé par madame Lyrisse comme je vous embrassais...

— J'aime mieux croire... et cependant il me semble que des choses s'écroulent... entre nous...

— Pourquoi?... à moins que vous ayez donné trop d'importance à la bâtisse...

— Notre mariage?...

— Laissez-moi réfléchir, voulez-vous, jusque le mois d'octobre... ce n'est pas long.

— Je le sens bien, Anne, vous vous retirez de moi.

Elle ne rompit pas le silence. Et il ne savait si vraiment elle ne l'aimait plus ou si, l'aimant encore, elle s'amusait à lui offrir la certitude du désastre, par jeu.

Pour la tenter, il reprit :

— Les hommes qui aiment l'âme des femmes plus que le corps, n'obtiennent d'elles souvent que le corps et non le cœur ; tandis qu'elles se passionnent sentimentalement pour ceux qui les recherchent afin d'étreindre le corps seul, sans souci de l'âme. Ni Pascal ni moi qui chérissons votre esprit n'avons eu votre cœur.

— En effet, répondit-elle en une affectation de jugement logique. Vous autres, vous nous aimez avec une exubérance trop grande. Vous tenez toute la scène; et, si disposées que nous soyons d'abord à vous chérir, vous ne nous laissez pas le temps de parler. Nous comprenons comme nos discours

seraient vains, passé les vôtres. Au contraire, ceux qui nous courtisent pour les sens, permettent à nos sentiments, dont ils n'ont cure, de s'exalter à l'aise. Nous prenons alors le premier rôle, et nous les aimons pour l'orgueil qu'ils nous laissent de les dominer.

— Ainsi vous aimeriez Harry Wed...

— Non, puisque je vous épouserai presque sûrement.

— Vous attendez le résultat des élections législatives. Le triomphe du prétendant ici ne suffit pas à ma gloire pour vous séduire...

— Ne soyez pas amer.

Elle câlina le doute et la souffrance du fiancé. L'enveloppant de ses gestes, elle lui chanta des tendresses. « Enfin, songea-t-il, ce mois de séjour au château, avec elle, évoquera plus tard de très belles heures. Jouissons de la félicité présente, sans plus. »

Et il se ravissait à la voir, roulant comme une nuéeentrelesjeuneschênesauxfeuiiiagesdecuivre.

Quand ils avaient connu la fraîcheur du bois matinal, et les clairières où les sapins lèvent leur éternelle verdure contre les futaies rousses ; ils revenaient vers le plateau surplombant le pays. Les angles de soleil, à travers les cirrus, éclaircissaient les eaux du fleuve et les pacages étendus entre les

hauteurs. Des pans d'ombre couvraient encore des hameaux panachés de fumées bleues. Un bourg cependant luisait à la lumière par le crépi des murs. Au long des eaux, les villages s'espaçaient presque régulièrement. Leurs vergers touffus les désignaient, et lés bouquets de bouleaux, et les saules, et les girouettes des humbles églises.

— Voilà, disait-elle, où s'élaborent les volontés qui vous feront le maître de notre destin.

Elle comptait de son doigt d'opale jusqu'à vingtdeux bourgs blottis dans les anses du fleuve, vingt-deux ruches blanches aux fumées bleues. Sur la hauteur marquant la séparation des eaux, certains étaient une succession de cavernes dans le roc de la montagne. Un mur de briques, troué d'une porte, d'une fenêtre, les fermait au vent.

« Les habitants meurent jeunes, parce que, s'ils rentrent en sueur de la moisson, la fraîcheur des grottes leur donne de la phtisie. On hérite rapidement ici; et les notaires gagnent. »

Quand il expliqua cette misère, Anne sut prêter à son visage une tristesse pitoyable. Elle voulut visiter ces gens, et porter des aumônes. Elle se révélait évangélique.

Devant la grille du château, passait plusieurs fois le jour, une petite pauvresse menant un troupeau disparate. L'odeur suffocante du bouc l'an-

nonçait. Pieds nus, serrée dans une courte robe faite avec de la toile à matelas, elle empêchait que ses chèvres ne mangeassent les fleurs et les herbes des parterres arrangés au pied de la muraille. Les cheveux jaunes en natte, ne couvraient pas les taches rousses de sa peau; et elle était aussi jaune que le bouc à l'œil fourbe. Anne protégea théâtralement la fillette. Elle lui parla de Dieu, des parents, du catéchisme, et n'en tira rien que d'inintelligibles murmures. Mais la petite main crasseuse se referma hermétiquement sur l'argent de l'aumône; puis la fille poussa un gloussement, un cri acre, et courut vers ses bêtes qui trottaient à la débandade. La vache, entrée dans un clos, mangeait des laitues épanouies.

A grands coups de gaule la gardeuse chassa le ruminant, qui s'enleva sur ses jambes de derrière, la corne oblique. Les chèvres se réunirent. Le bouc fondit en avant, et tout s'effaça dans la poussière, parmi la puanteur du mâle.

Cet animal, asiatique et rare, acheté par Lyrisse au Jardin d'Acclimatation, avait été charitablement offert à la famille de la pauvresse, qui vivait dans une caverne au bas de la côte. En menant le bouc chez les cultivateurs, pour la saillie, on gagnait un peu d'argent.

— La sœur aînée est à la maison centrale, ajou-

tait Lyrisse. Depuis longtemps, les garçons quittèrent le taudis. Il y en a encore un de cinq ans qui mène aussi les bêtes...

Jack Lyrisse voulut accompagner, dans leurs visites, les amants. Dès lors ils l'eurent, las et doux, auprès d'eux.

Odette suffit aux invités, parmi lesquels l'allègre docteur triomphait, dédaigneux et formidable, poursuivant le malheureux baron Réussi dont l'obésité retardait la fuite... Des querelles éclataient dans des claquements de porte entre Béatrice et les deux hommes ; et on la voyait, impériale, frémissante, traverser le parc, les bras croisés sur sa haute poitrine. Odette de sourire alors, de se traîner sur sa croupe lourde, vers la dame fâchée, pour des consolations.

Gœsarès apparaissait, disparaissait, homme d'Etat, aux mains pleines de notes. Il écrivait à l'écart des articles, des lettres, recommandait sa valise, et précisait l'heure du train.

Dans tout ce monde assemblé au même lieu, les groupes persistèrent, sans autre union que celle des repas annoncés par les trois coups de cloche.

Il y avait, au salon précédant la salle à manger, une cheminée de pierre, fleurie de sculptures. Entre le premier et le dernier son de la cloche, les coteries s'y installaient, à des places fixes. A droite

et près du chardon géant qui montait dans la pierre pour soutenir le manteau, Odette et Harry Weed, en habit de cheval, le malin, plaisantaient la morgue cavalière de Béatrice, toujours animée, furibonde et méchante.

Yers la gauche, Jack, Anne et Dessling s'entretenaient à voix basse, un peu à l'écart, offusqués de toute cette vie forte que magnifiait bien Ludovicus Bax. Installé devant le centre du feu, les jambes écartées, sa canne de cheval balancée au bout des mains jointes derrière le dos, il lançait hors sa lèvre supérieure rasée, des sarcasmes au gros Reuss, effondré dans le fauteuil faisant face. Au dossier, Gœsarès conseillait dans l'oreille son larmoyant beau-frère.

Lorraine, fort et blond, regardait par la fenêtre les signes du ciel, en mâchonnant un cigare pas allumé.

Et sur tous,Ludovicus Bax s'affirmait le maître, interrompant de sa voix claire les propos, les rires, les soupirs.

Souvent, ils l'admiraient à part, Anne, Lyrisse et Dessling. Avec son oreille lourde, son nez en bec de proie, ses cheveux drus gris et noirs, il était bien de la race élue, celle à qui fut promise la terre et qui la tient. Ses membres d'oriental robuste appartenaient à l'admirable famille, qui, vaincue

pendant les siècles de la Force, a conquis le triomphe aux siècles de l'habileté, par la patience et l'attente.

Devant eux, il ne prenait la peine d'aucune dissimulation, et chaque matin il interpellait le baron en gouaillant :

— Eh bien, est-ce pour aujourd'hui, Reuss, mes petits papiers ?. .. Non, pas encore?... Prenez garde, je me lasserai de vous les demander, mon cher... Vous me connaissez. Je les aurai ou j'aurai votre peau... C'est comme ça. Riez, riez... D'ici octobre, il faut que je remette à mes amis du Pouvoir les reçus du Crédit Latin que vous détenez. Car, dès octobre, il faut qu'ils soient contraints de me rendre un service très important, indispensable. Et la remise de ces reçus qui sont une menace pendante, qui peuvent les couler à jamais le jour de la publication, cette remise me permettra de leur demander ce petit service. Jusqu'en octobre, Reuss! Exécutez vous maintenant, ça vaudra mieux.

— Eh bien, disait Reuss, effacez ma dette.

— Intéressez-nous à la Poméranie, puisque vous avez construit cette affaire-là avec les Bières, c'està-dire avec notre argent, glapissait Béatrice.

— Ni l'un, ni l'autre. Cependant, passez-moi les reçus et je vous laisserai du temps pour les traites.

— Eh bien, si vous comptez là-dessus, beaufrère, assurait Gœsarès, vous serez naïf. Une fois les reçus des Honorables dans son sac, le docteur vous enverra les huissiers... Nous le connaissons.

— On le connaît.

Et tous, de rire aux éclats, comme s'il se fût agi d'une humble plaisanterie... Gœsarès ouvrait sa bouche en lame de faulx. Harry Weed marchait de tout son grand corps à travers la pièce, et il donnait des explications à Reuss en agitant ses grandes mains fines, en lui passant sous le nez la rose de sa jaquette...

— Ma ménagerie vous plaît-elle? insinuait Lyrisse à la belle Anne...

— Oui : de l'humanité griffante...

— Moi, ce qui me plaît ici, criait Harry Weed en haussant son grand corps, c'est que nous convenons tous, simplement, de notre but... Nous sommes bien cyniquement à la recherche du mal.

— Oh ! oh !

— Ayons donc, tout àfait, le courage du cynisme. Gœsarès ment au peuple pour son ambition, mademoiselle Anne sacrifie Dessling à son dilettantisme de la douleur morale, le docteur Bax sacrifie le baron à son affaire de Poméranie, le duc de Lorraine égorgerait sans hésitation l'un ou l'autre d'entre nous si un esprit devait surgir des vapeurs

de notre sang pour lui révéler l'au-delà, Jack Lyrisse nous esquinte de conversations métaphysiques afin de cueillir dans nos cervelles une conception pour son idée de Dieu ; et moi, si je pouvais, en agitant le doigt, pousser au paroxysme toute cette lutte, afin de me repaître du spectacle de votre férocité, je n'hésiterais point. Ces dames et moi, nous sommes les aficionados de la course. Nous attendons la mort du taureau ou celle plus impressionnante du matador... Oui, je dis, moi...

— Anglais qui suis le dompteur afin de le voir dévorer, ricana Bax, tu ne perds peut-être pas ton temps.

Gorina Singer arrivait à la dernière vibration de la cloche, avec son père muet. Le duc s'empressait vers la sauvage.

Un matin, elle fut plus tôt dans le hall, et, aux premiers mots [que l'attentif prononça, elle s'étirait, disant :

— Oh! que je voudrais être duchesse...

— Mademoiselle... fit Lorraine en s'inclinant, un peu pâle.

Tous s'approchèrent. Odette déclara :

— Messieurs, des fiançailles princières ! Ecoutons humblement...

Le gentleman muet regardait un tableau historique qui représentait l'échevinage de saint Pierre

remettant au cardinal de Lorraine les clefs de la ville.

— Alors, reprit Gorina, combien demanderezvous à mon père, monsieur de Lorraine, pour que cela soit?

— Trop cher pour lui et pour vous, miss, riposta le duc.

L'on ne sut jamais si la question avait été une insolence consciente ou une naïveté. D'ailleurs, Gorina Singer ne se désola pas autrement de la rupture ; sur le champ, elle rétorqua, très calme :

— Alors je chercherai des conditions plus douces.

Là-dessus, Odette cria qu'il fallait se mettre à table.

Mais le lendemain matin, le duc de Lorraine partait pour l'Autriche.

En compagnie d'Anne et de Jack, Dessling visita l'antre de la famille au bouc. Des pierres détachées du roc, puis assemblées avec de la terre fermaient la caverne, sauf en la place d'une porte scindée par le milieu et dont le panneau supérieur, ouvert en volet, laissait l'air et la lumière choir sur les paillasses éventrées, le banc de bois, la vieille caisse formant table, les murs à vif dans le roc suintant. Sur la maison, le chemin passait, et les infiltrations d'eau pluviale ruisselaient par les fentes.

Devant la porte, il y avait un terre-plein en surplomb au-dessus d'un pan de falaise qui plongeait à pic sur la grande route, les champs, l'étendue verte du pays hérissé de peupliers grêles.

La première fois, la maison était vide. Anne prononça des phrases de pitié, d'une voix qui navrait mélodieusement. Elle ouvrait le manteau beige sur sa robe d'archange noir, et se montrait telle qu'aux images saintes.

Alors Lyrisse poussait du coude son ami, afin qu'il reconnût la comédienne. Il ne les quittait plus, gardant un rôle d'avertisseur pour que Dessling se dégoûtât.

Ils la laissèrent fureter dans la caverne, sortirent à deux.

— Aucun de ses défauts, dit Dessling, ni sa parade, ni sa cruauté presque aussi brutale que celle du peuple, ni son hypocrisie de cœur charitable, ne m'échappent. Mais voilà, je suis à mon tour l'esclave d'une force, comme le peuple est l'esclave des riches, et c'est peut-être après tout le bonheur de ne point secouer le joug et de se résigner à voir le triomphe d'une force imposante. J'assiste à un beau corlège de séductions victorieuses, sous le fouet de ma passion.

Gomme une larme anima l'œil gris de Jack Lyrisse. La fille au visage de perle les rejoignait,

de son pas de nue glissante, et comme ils se retournaient tous trois, ils aperçurent un vieil homme en bleu, chevelu de flocons blancs, droit et gourd; tels ceux qu'un coup de sang a frappés. Il leva sa casquette. A son bras une petite corbeille vide était passée. L'autre main s'étayait d'une canne.

— Heheu, fit-il... a n'sont pas là, ces Niquette ! Je venais leur y dire que le coiffeur y passe... Ah ben j'attendrai, donc.

Les visiteurs se regardèrent, étonnés du coiffeur dont parlait le rustre. Les pauvresses se feraientelles calamistrer?

L'odeur du bouc et les cris de la petite ne tardèrent pas. On entendit le troupeau trotter sur le chemin au-dessus de la grotte, et puis, par le sentier roide, la barbiche du mâle, et son œil coulé, et ses poils asiatiques de soie jaune, apparurent. Il s'arrêta net.

— Il vous ressemble, dit Lyrisse à la belle Anne. Il a votre sourire malin, et vos yeux étroitement fendus. Ses oreilles lui font les mêmes bandeaux.

Sous les pousses de la haie la bête très droite en ses longues soies traînantes, dévisageait les intrus ; avec une coquetterie des cornes affilées, dont elle se grattait gracieusement les côtes.

Le paysan l'appela. Elle descendit, évita d'une cabriole les caresses tendres, s'enfouit dans l'antre.

Les chèvres grises se montrèrent en bêlant, coururent à l'antre aussi par des bonds qu'on eût dit lancés sur un ressort de métal. La vache suivit, énorme, les flancs cuirassés de fiente. Sa langue blanche happa une herbe encore, et elle quitta comme à regret la sente, pour l'étable à bêtes et à gens où puait intensément déjà le bouc.

La famille se profila sur le ciel gris, la vieille Niquette maigre et haute, le visage troué d'yeux noirs et serré d'un bonnet de toile, les deux fillettes aux cheveux jaunes, nu-jambes, le petit garçon gras qui traînait une branche de chêne et que suivait un ânon pacifique.

Anne parla doucement à la femme, avec une tristesse qui s'apitoyait. La Niquette avait jeté contre terre sa charge de feuilles humides. Une odeur de gommes, un instant, l'emporta sur celle du bouc. Le pays anannonçait le coiifeur. De la joie écarquilla les figures. Les petites filles défirent leurs nattes, les mesurèrent. La mère aussi dénoua son bonnet et secoua une abondante chevelure noire épaisse, sur son cou maigre... Le vieil homme riait dans ses courts favoris blancs, très grand, tout vêtu de toile bleue, avec sa ridicule petite corbeille.

— Gomme ça, je vas l'appeler, 1' coiffeur. 11 boit un verre là-haut chez Christophe...

Le vieux héla. Les fillettes un instant disparues

au fond de l'antre rapportèrent le banc, dansèrent, pleines de vie ; elles lançaient des cris sans paroles réelles, ainsi que des bêtes.

D'en haut une voix répondit, et un monsieur jovial descendit par la sente en faisant claquer de grands ciseaux. Il portait un chapeau melon, une veste de la ville, des chaussures à élastiques et des cheveux en boucles.

En insinuant des fadaises, il palpa les chevelures, les étendit comme des toiles. Il les mesura par le moyen d'un mètre tiré de sa poche.

— C'est cinq francs, chaque...

— Six francs.

— Non, cinq.

— Allez.

Sans tarir sa verve, il abattit les trois chevelures et les enveloppa dans un journal, puis fit sauter en l'air, de sa main graisseuse, les trois écus brillants.

— A l'année prochaine, cria-t-il, et soignez-les bien... Je vais chez vos voisines, là, sur la route...

— Oh ! partons, dit Anne.

Les fillettes dépouillées vinrent à leur mère qui leur noua des chiffons autour de la tête.

— Qu'est-ce qu'on va manger, dis, maman?

Le petit garçon faisait la roue. Et comme Lyrisse remit à la mère deux écus encore... elle s'écria :

— C'est le jour du bonheur, quoi 1

Le vieil homme, bien rasé sur la lèvre, riait de tout son saoul. Ses épaules sautaient dans la blouse bleue. Il dit pour se donner une importance :

— Moi aussi, je vas remonter...

Il les suivit avec sa minuscule corbeille.

— Ah dame, c'est un beau jour pour la Niquette... Elle n'en a pas deux comme ça dans Tannée, pour sûr...

Il rit.

— Pour sûr... Moi je fais des tonneaux pour les bières de Noironville...

— Ah ! dit Dessling...

Le \ieil homme s'arrêta, barra le chemin, fier d'une éloquence. Lui était un personnage officiel, puisqu'il raclait les douves des tonneaux pour les Bières de Noironville. Il louangea le docteur Bax, qui donnait de l'ouvrage à tout le monde, et de l'ouvrage bien payé, en outre. L'hiver, la moisson faite, dans toutes les familles, on raclait les douves, on redressait les cercles. Aux usines on engageait les garçons les plus intelligents ; un ou deux, pour le moins dans chaque village. « Mon fils y est. » Et comme on tenait la crête du chemin, il cita les vingt-deux bourgs blottis au bord du fleuve dans les touffes de leurs vergers. Toute cette campagne

de prairies épaisses, d'éteules dorées, de collines aux vignes drues, de bois jaunissants, les hommes n'y vivaient heureux que grâce au docteur Bax, dont l'industrie donnait l'argent aux humbles.

— Ah S oui, si l'on voit une pièce de cent sous par ci, par là, nous ne la devons qu'à lui. Sans quoi on ne meurt pas de faim, non. On a les salades du potager, quoi ; et puis le lard des porcs ; le blé, dame, si on le vend, c'est pour l'impôt et pour le loyer... Mais avec les tonneaux on se paye les bonnes choses...

Il rit, gros et content, malgré la demi-paralysie de son corps... Les mérites du docteur Bax lui semblaient innombrables. Il parla des feux d'artifices qu'il payait pour la fête de la République, et des souliers d'enfants, donnés àNoël. Dans les vingtdeux bourgs, pas une mère n'achète de galoches pour les petits, l'hiver. Le docteur édifie des fontaines, pave l'accès des abreuvoirs. Il dépense plus de vingt mille francs, chaque année, pour les communes...

— Tout notre bonheur, voyez-vous, il nous vient delà...

Au bout de la vallée, il montra le nuage pesant sur les hautes cheminées des usines à bière.

— Et on en boit, qu'on m'a dit, à Paris. Evidemment, il savait Ludovicus Bax hôte de

Lyrisse ; et il parlait par courtisanerie.

Ils le quittèrent devant son échoppe où il s'engagea parmi les douves et les cercles tordus, en riant.

Sur le chemin, les petites Niquette déplumées grimpèrent, et, d'un élan, descendirent au galop vers les boutiques, avec un panier vide pour le marché.

Tout le long du bourg, de porte en porte, des gens rinçaient les tonneaux portant la marque du docteur, les deux B entrelacés.

Les dos se courbaient sur cette œuvre dans la toile bleue des blouses et sous la laine des tricots, et sous le velours passé des vestes. La doloire servait toutes les mains.

— Espérez-vous encore lutter contre le candidat du docteur, ici ? demanda Lyrisse à Dessling.

— Je crois, reprit Anne, qu'il y renoncerait sagement. A sa place, je m'en tiendrais aux électeurs de la ville et aux forgerons de Pont-Saint- Marc. La majorité ne peut être que là. En octobre, nous saurons.

Elle prononça ces mots avec toute la méchanceté de son sourire et la malice des yeux-dieux- Elle ajouta:

— Je voudrais tant que vous triomphiez.

Et se déroba par une porte ouverte dans le mur du château. On entendit les grandes paroles de

Weed, et le rire gras d'Odette, et le hennissement de l'Alsacien.

Les deux amis restèrent isolés sur la route.

De ses mains blondes et soyeuses, Jack Lyrisse saisissait le bras de Dessling qui avait pâli fort.

— Ah! c'est dur d'écouter rire le monde...

Encore une fois il l'attirait à lui. Il offrait une hospitalité éternelle, une pensée de dévouement. Ensemble ils sonderaient le mystère de la connaissance. Le peuple et la femme ne donnaient rien que le contraste de leur grossièreté.

L'invasion de blancs nuages sur le ciel se colora du couchant. Ce fut une armée en marche, rose et or, qui s'avança dans les ramilles des arbres et sur le désert bleu du zénith. Le clocher, la silhouette immense du château brunirent contre cette splendeur. Le chemin aussi devint rose, et les bois violets se rodèrent. On marcha dans une apothéose singulière. La brise murmurait sa confidence dans les feuillages qui allaient mourir.

Silencieux, Dessling s'avoua son cœur. Tout périssait en lui du rêve. Gomme Odette, la plèbe s'était montrée bestiale, ardente vers la satisfaction des seuls instincts, troupeau pour le service de quelques pâtres adroits, et il se rappela les électeurs Parisiens enrégimentés par tavernes, et ceux de Saint-Epvre asservis à leur seul espoir

de vengeance, de guerre, de crime permis, et ceux-ci esclaves de qui leur donnait un peu à jouir. L'idée leur demeurerait éternellement lointaine. Ils étaient le troupeau stupide, féroce et traître.

Gomme Anne, le peuple ne jouissait qu'à voir des souffrants et des vaincus, qu'à insulter du rire qui perdait la bataille.

Odette et Anne lui avaient été toute la plèbe en môme temps que la plèbe lui avait été toute la femme. La fille et la ville se pouvaient confondre dans la même image.

Le couchant qui se fonça pour ensanglanter davantage l'armée des nues blanches le fit penser à Pascal et à ses desseins tragiques. Anne avait mis de la haine dans ce cœur de Christ; Anne et le peuple y avaient mis la môme haine.

Quel prophète éclairerait le mystère affreux des foules hargneuses contre le faible, passives devant le fort?

Il renonçait.

Ce que Jack Lyrisse récitait à son âme prévenue, il l'avait entendu jadis dans la bouche de sa mère. Toute sa jeunesse fauchée, piétinée, pour un sot espoir d'affranchir, il la pleura. Des larmes certaines piquèrent ses yeux humides où la rouge multitude des cirrus évoluait.

— Et pourtant j'aime Anne, j'aime aussi le peuple... répondit-il à Jack.

— Non, mon ami, vous aimez une idée d'Anne qui n'est pas cette fille aux actes doubles, et une idée du peuple qui n'est pas ce troupeau de brutes aux cerveaux aveugles. L'idée seule est adorable. il faut s'élever; il faut aimer en dehors des formes ; il faut chérir Dieu pour lui-même, sans songer aux archanges ni aux musiques du Paradis. Soyons dans l'idée de Dieu.

— Oh tout mon rêve d'agir...! gémit Dessling.

— Nous rêverons de penser, lui cria Jack. Laissons l'acte à Ludovicus Bax et à Cœsarès ; laissons les pasteurs de peuple tenir leur houlette dérisoire.

Et, alors, dans une de ces conversations uniques, où ils attiraient l'univers sur leurs lèvres, ils reprirent une vigueur nouvelle pour croire à l'obligation de vivre.

Lyrisse ne le quitta plus. Sans cesse leurs âmes s'épousaient dans ces conversations lyriques. L'approche d'une vérité découverte ensemble les faisait réellement frémir. Leurs logiques s'étreignaient comme des corps. Leurs pensées étaient avides de se saisir.

Cette possession de Dessling par le lunatique s'affirma mieux en ce temps, à cause des misères que valut la tournée électorale dans la campagne.

Et puis la belle Anne s'écartait vraiment. Plus haute, plus onduleuse dans les allées du parc, elle apparaissait entre Odette et Béatrice, les enlaçant à la taille. Il ne les approchait plus. Il se sut évité.

Au soir cependant, il goûtait une heure exquise. La fenêtre de son appartement au château s'ouvrait dans une muraille qui faisait angle droit avec l'aile où habitait la fille au visage de perle.

Quand on s'était retiré du salon, pour permettre à Béatrice, au docteur, à Gœsarès et au baron de finir une querelle, sur les affaires de Poméranie et les reçus parlementaires du Crédit Latin, Dessling s'accoudait à son balcon.

Il ne tardait pas à voir luire la chambre de la vierge. Pour lui, elle ralentissait sa toilette devant les miroirs, élevait les bras sur sa tête, se cachait derrière un paravent en telle sorte qu'une psyché la reflétait toute pendant qu'elle quittait sa robe. A la rigueur elle eût pu prétendre ignorer cette disposition des glaces. Il la sut ainsi d'une beauté sereine, forte de la gorge, robuste des bras, la taille étroite et les hanches évasées. Elle lui parut la mère splendide des humanités, Eve, celle en qui se formule le destin des races, moule des peuples.

Bientôt elle réapparaissait au cadre de la fenêtre

vêtue des mille plis d'une robe bleu ciel. Sa main haussait une lampe au-dessus de sa tête, afin qu'il la contemplât pendant qu'elle souriait.

Et sous cette pure clarté, elle devenait une petite fille aux yeux malicieux. Puis le corps se courbait dans l'ombre des plis, disparaissait, ou saillissait ainsi.

Elle collait l'étoffe contre la forme, étrange statue de saphir à tête de perle; et les yeux dieux scintillaient dans l'ombre sourcilière, pareils aux mondes lointains du firmament. Le sourire s'affirmait sur l'énigme de la magicienne.

Lentement, elle fermait les persiennes, avec le geste de clore les volets d'un triptyque sur un tableau merveilleux; les rouvrait, une fois, les reclaquait enfin par gaminerie.

Dessling restait à sa fenêtre, jaloux des ombres passant sur les lames de lumière qui se filtraient aux persiennes. Anne veillait chez elle. Pour quelle œuvre?

La lune inclinait vers la campagne sa lueur verte sous laquelle les eaux moirées offraient des étincellements froids.

Il songeait à la vie défunte. Il perdait Anne sûrement; et tout son amour du peuple. Garderait-il, dans l'avenir, le courage d'édifier du bonheur social, malgré les foules, en se servant d'elles ainsi

que le sculpteur se sert de la glaise, pour établir une belle forme d'harmonie humaine. C'était une œuvre de Dieu, l'œuvre elle-même du Christ mourant pour une rédemption des hommes qu'il savait vaine contre l'implacabilité du Mal.

Souvent il relisait les lettres plus fréquentes de sa mère, à qui, en une heure de détresse, il avait dit sa déception. Elle pardonnait. Elle le rappelait. Ensemble ils vivraient encore à la recherche des tableaux magnifiques, et des cathédrales illustres; et des pays de beauté.

Et l'entière raison lui conseillait de partir, afin de la rejoindre. Mais où prendrait-il le courage de secouer la poussière des sandales sur l'espoir de sa jeunesse, où seignaient tant de durs, tant de chers souvenirs?

Il se désola ; il soupçonnait Anne de venir guetter, derrière la persienne, cette désolation et d'en rire avec quelqu'un. Qui?

Une nuit qu'il veillait, ainsi, il entendit la voix furieuse et haute de Ludovicus Bax. Des lampes passaient derrière les vitraux du premier étage... Il se rappela les dépêches d'Allemagne qui d'heure en d'heure, pendant le jour, étaient venues.

— C'est un duel à mort !... vous entendez, Reuss, à mortl !

La voix de Béatrice glapit un « Soit! ». Des croiii. 12

sées se refermèrent bruyamment. Aussitôt les palefreniers coururent avec un fanal vers les communs. Des chevaux, s'ébrouèrent. On roula une voiture. Très vite elle fut attelée, passa derrière les massifs avec les yeux d'or vifs des lanternes. Le gravier cria. Les grilles furent repoussées lourdement; et puis le trot de l'attelage gronda sur la route desséchée, s'évanouit.

Peu de minutes après, le heurt coutumier de Jack à la porte de sa chambre, faisait tressaillir Dessling. Il ouvrit.

— Je vous demande pardon, cher ami, mais j'ai cru que vous ne dormiez pas. Me voici. Mettez un paletot. Sortons dans cette belle nuit, voulezvous?...

Le lunatique marcha en silence quelques instants dans la chambre. Il reprit.

— Le docteur nous quitte. Quelle scène entre le baron et lui!!... Les choses finiront mal... Ah! ceux qui se vouent à l'action ! !

Sous le ciel scintillant, ils abordèrent une conversation lyrique, pour leur joie. Ils auscultèrent la raison de l'être. Ils refirent toutes les hypothèses sur la création. Ils remontèrent du phénomène aux origines, étape par étape, science par science. Ils comprirent le monde comme s'ils eussent vu jaillir de leur cœur les trajectoires des astres.

C'était un plaisir presque physique. Les paroles grisaient. Ils s'enthousiasmaient du décor suscité par leurs intelligences... Ils disaient : « Quelle beauté...! » avec un spasme. De longs silences suivaient leurs minutes les plus heureuses. Leurs intelligences s'épousèrent.

Dessling considérait Lyrisse enfoui déjà dans ses foulards. La maladie l'opprimait davantage, de jour en jour. Les rides se multipliaient à son front. Ses mains soyeuses et blondes devenaient rudes au toucher à cause des os en saillie sous la peau diaphane.

— On souffre, dit le visiteur d'âmes, quand la vie vous manque, quand on ne cède pas à la haine, ni à l'envie de rivaliser. Mon cher ami, combien souffrez-vous !

— Jamais quand nous causons ensemble, Dessling. Vous prolongez mon existence. Chérissez-moi Je ne souffrirai plus... Oui la haine doit être un dérivatif de la douleur.

Ils marchèrent encore par la campagne nocturne, et comme ils revenaient, un peu las, vers le château, Lyrisse montral'ombre du vieil homme, racleurde douves, qui, courbé, jeta des feuilles sur les plants de vigne, et piqua des sarments contre les ceps. A leur vue, le rustre s'arrangea pour disparaître.

S'étant avancés jusque les pieds de vigne, ils

constatèrent qu'il avait enfoui dans le sol, contre la racine, des feuilles phylloxérées ; afin que les plants sains prissent aussi le parasite. Une voulait pas être seul à perdre. Le malheur des voisins atténuerait sa peine.

Gela fit que les amis rentrèrent silencieux, plus empreints de leur navrance.

D'ailleurs l'homme se laissait voir vraiment odieux, en pleine nature, hors des murs de la cité, devant l'harmonie des cieux et la beauté des campagnes.

Quand la voiture emplie d'affiches électorales avait parcouru les sites de roches argentées, d'eaux sinueuses et mirant les formes légères des saules» quand Dessling avait reconnu les lignes bleues des horizons flottant derrière les frondaisons trouées par les fortes pluies d'automne, et quand son esprit s'exaltait de cette magnificence, il lui fallait encourir les malices niaises des paysans qui, par des éclats de rire, se moquaient de sa jeunesse, ou pleuraient de joie parce qu'il leur expliquait l'espoir social. Ou bien ils objectaient que la barrique de vin se vend quelques francs de plus que sous l'empire. Cela leur suffisait pour contredire toute innovation. Leurs figures bises, satisfaites d'ignorer, étonnamment orgueilleuses, se tassaient dans les bajoues apoplectiques, sur les corps in-

formes gonflés dans les blouses. Les maigres se révélèrent colériques et insulteurs. La salive sautait de leurs mâchoires furieuses. Ils fleuraient le beurre rance, étaient sûrs d'eux-mêmes. Cependant, camarades, ils offrirent des noisettes et du vin gris, plus acide que le jus de pomme.

Dessling, en eux, distinguait surtout la rage du pauvre asservi en temps ordinaire et qui, brusquement, pouvait, sans craindre, se gausser du bourgeois, du maître, sous prétexte de candidature.

Au seuil de toutes les portes, il reconnaissait les tonneaux du docteur, et au fond des cabarets, l'affiche de la grande femme blonde ; armoiries du seigneur réel estampées sur les murailles des logis du fief. La féodalité industrielle s'affirmait autant que celle de la chevalerie. Les serfs répétaient à l'envi la logique du vieux racleur de douves. Ils devaient à Ludovicus Bax leur minime bonheur.

En certaines communes, le visiteur eût rencontré de la bienveillance. Sur les bancs du cabaret, parfois, il trouvait assis une vingtaine d'hommes, silencieux roulant leurs casquettes dans les doigts. Par malheur, l'attention ne persistait pas, et la saillie d'un ivrogne réussissait à les distraire du souci d'améliorer l'état de vie.

Parmi l'assemblée sage, un, gavé de vin, se

levait dès l'exorde du discours, tendait son doigt vers Dessling, en crachant, et proférait :

— Est-ce que c'est que vous renverrez l'institutrice?

Les camarades alors de le tirer par son tricot et de le faire asseoir en le blâmant. L'orateur reprenait sa thèse, établissait le rendement du sol de la France, expliquait que, sans l'intermédiaire, les produits de la terre et ceux de l'industrie devraient valoir à chaque travailleur 2,700 francs de salaire annuel, quand il ne touche, par suite de la mauvaise organisation économique, que mille francs en moyenne... Intéressés, les hommes approuvèrent en se regardant...

— Mais est-ce que c'est que Ton remerciera l'institutrice?... redemanda l'ivrogne debout, et balancé par le roulis de son estomac...

Quelqu'un sourit. En faisant rasseoir l'interrupteur, ils s'amusèrent en sourdine. Dès lors l'attention cessa. Ils se communiquaient leur avis sur l'homme saoul, et murmuraient en pouffant, malgré les « chut » de deux plus curieux d'apprendre. Dessling prononça quelques phrases encore. L'ivrogne surgit, et le tutoya :

— Tu renverras pas l'institutrice aussi !!

Cette fois, l'hilarité les gagna tous. Ils se contorsionnaient dans leurs blouses blanchies par les les-

sives. Ravi de son succès, l'homme répéta coup sur coup la question idiote. Dessling tenta de le satisfaire en parlant de l'éducation à l'école.

— Tu ne nous dis toujours pas si tu renverras l'institutrice!!

Le rire altère. L'assistance commanda des chopes. On trinqua. Des gens entraient. On leur conta l'aventure. L'hilarité tonna dans la salle jaunâtre. Les rustres se frappaient les cuisses, les yeux en larmes, évidemment heureux de la déconvenue de l'orateur qui prit l'apparence de rire, et regagna sa voiture en laissant des journaux, des almanachs révolutionnaires.

En d'autres endroits l'hostilité contre le socialiste éclatait par fureurs. Arrivant au cabaret choisi pour la réunion, il se heurtait à la colère brutale de dix individus en blouse, rouges de vin, certainement cossus et qui se ruaient, les yeux sanglants : « Le voilà, le monsieur... Vous n'avez pas honte... Vous n'avez que les pauvres avec vous, les voyous... On ne vient pas dans un pays honnête, quand on est avec les voyous, avec les pauvres... Vous n'êtes que des partageux, des canailles, des souteneurs... Où sont-ils vos camelots... Amenezles un peu que nous leurs cassions les reins !... Amenez vos pauvres ici, vos pauvres et vos voyous et vous verrez... Quoi?... L'agriculture... De quel

côté que le blé il pousse?... Pousse-t-il par l'épi ou par la racine?.. Ça veut parler d'agriculture... Vous êtes donc bien pauvre pour ne pas rester chez vous ! Sale partageux I... voyou!... »

Ahuri, Dessling lisait, en leurs allures, de la franchise. Pour ces misérables cultivateurs aux blouses rapiécées, aux casquettes verdies par les hivers, défendre les pauvres semblait l'action d'une canaille, un crime. Être avec les pauvres leur paraissait monstrueux et néfaste. Ils ne comprenaient ça que pour quelqu'un acheté par l'or prussien.

Gnome tout rond, violacé par les boissons, bas des reins, habillé en chasseur, le gandin du lieu, sans doute, brandissait un fusil, eut tué. Les autres durent maintenir le frénétique. Un maçon travaillant dans cette commune de Frolois, un étranger, prit le parti de Dessling, venu seul par le chemin de fer, avec un carnet de notes et à qui tous criaient en salivant : « Où sont tes camelots, qu'on leur casse la gueule ! »

Les poings levés, ils accablèrent le maçon, qui, solide, étrangla presque un vieillard. Dessling dut se jeter dans la bataille et arracher le faible au colosse. On les eût ensuite écharpés.

A quelques jours de là, dans la commune de Noironville, où fument les usines à bière, il pas-

sait la nuit au milieu de quelques-uns, amis. Par le moyen d'une flèche de camion, les commis de la fabrique voulurent enfoncer la porte barrée à temps. Jusque l'aube, il entendit les voix hurlant sur un mode traînard : « A mort, Dessling!... A mort, le camelot!... A mort!... A mort!... A mort!... » Et les coups du faux bélier ébranlèrent les battants de bois. Au matin, il fila sur la voiture de la poste... le revolver dans la main ; l'âme à la fois pleine de dégoût et de compassion.

Elle lui restait longtemps à l'esprit, cette nuit de Noironville, passée derrière la haute porte verte de la grange sur quoi résonnaient les coups. Ainsi du peuple, et du peuple instruit avait crié sincèrement : « A mort ! » contre lui, par servilité pour le maître dispensateur des salaires. Lui qui se levait pour requérir la compassion, il avait attiré seulement la haine quand il prétendait offrir l'amour. Et cela parce que ces pauvres voulaient paraître les amis des Forts, du fort, du Riche. Il se rappela le mot du petit boutiquier de Saint- Epvre répondant à Liverdun : « On ne veut pas avoir l'air de crève-la-faim... Les socialistes ce sont des crève-la-faim. »

Tout le beau rêve d'évangéliser les foules, de les mener au meilleur avenir se heurtait à cette lamentable ambition. Le pauvre renie

les révolutionnaires afin de ne pas sembler un pauvre.

"Et il imite les maîtres, féroce et avide, content d'écraser le plus faible, de se montrer, par les défauts du moins, pareil au riche, arrogant et furieux, égoïste. Il entend haïr, pour conquérir à son tour.

« A mort!... à mort Dessling!... Amortie camelot!...» Sur l'impériale du coche, il s'endormit dans le froid matin, avec, à l'oreille, le son d'anathème lancé contre lui. Il se murmurait encore la maxime de Jack Lyrisse : « La servilité et l'ignominie du peuple excusent tout ce qu'on tente contre lui. »

Il souhaita sa mère, leur réconciliation, le réveil du mauvais rêve, où, dix ans, il s'était complu. Car la banalité de l'ignominie populaire se répéta. La vraie joie de tous ces hommes, quand ils se comptaient nombreux devant un seul adversaire, était de l'agonir d'outrages et de sentir, en. jouissant, leur pouvoir de le mettre à mort, sans péril.

Alors il évoqua sans cesse dans sa mémoire la scène du cabaret socialiste de Montmartre, et comment tous les révolutionnaires avaient insulté la vieillesse d'Averpan, le membre de la Commune, martyr de tout une existence pour le bon-

heur du peuple. Il se rappelait encore les forgerons voulant noyer le svelte Gugenheim, opportuniste isolé parmi les cris de révolte ; et ceux de Pont- Saint-Marc, qui, sans l'intervention des gendarmes, eussent déchiré le bohémien voleur de pêches ; et, dans les réunions, la férocité du nombre pour battre les contradicteurs ; et les hurlées de patriotisme ; et le racleur de douves communiquant le phylloxéra aux vignes d'autrui; et la joie des dragons poussant la foule sous les pieds des chevaux, tuant à coups de ruades, par mégarde; et les meutes de sergents de ville ensanglantant les têtes des femmes, de leurs poings, les saisissant à la poitrine, tordant les seins, afin de les voir hurler, et la cruauté d'Anne contente seulement quand blêmissait le doreur de saints parce qu'elle offrait, devant lui, sa grâce à Dessling.

« L'appétit de voir souffrir régente le monde, et la haine est le seul sentiment positif. »

Bientôt, il salua le retour de Gœsarès dans son landau brisé par les jets de pierres... A une embuscade de la route, son colleur d'affiches avait eu, sur le siège, le crâne ouvert. Celui-ci montra sa pauvre tête verte, creusée par la faim et le vice d'alcool, qu'emmaillotait un linge maculé de zones rosaires et jaunes, avec une tache centrale de rouge.

Vite Cœsarès emmenait Dessling dans une autre voiture. Le marquis de Noyon passerait à la gare de Saint-Epvre, ayant fini ses achats de chevaux. C'était une émotion.

Dès le buffet, ils rencontrèrent M. Desréaux en grand deuil, avec un fil neuf à son lorgnon. Les revoyant, il sanglota comme s'il eût ri. Ils n'eurent pas le temps de lui dire des condoléances. Un géant enfonça la porte du poing, fit retentir ses éperons. Il était dans une jaquette de cheval haut croisée sur une cravate blanche.

— Du Champagne... N... de D..., et du plus propre, hein, gueula-t-il.

Il poussait devant lui un autre homme de cheval, maquignon, sans doute, moustachu et rouge, qui tenait son chapeau bas... et saluait tout le temps de la tête.

— Merci, monsieur le marquis.

Le géant s'assit au large, gratta sa barbe grise... reprit un récit commencé dehors : « Alors, ce bougre de salaud, il me fait venir dans sa N... de D... de saloperie d'écurie, il me montre une grande carcasse qui avait la queue dans les fesses... On fait sortir le carcan. Rien du tout, ni amble, ni carrure, et la queue dans les fesses. — Ah ça, est-ce que vous vous f... de moi, sacré N... de D..., avec votre sacré N... de D...

de salaud de cheval... Vous voyez bien qu'il a la queue dans les fesses... que je lui" dis!... Je sais ce que c'est qu'un cheval, moi, j'ai été dans les lanciers. On m'a fait prisonnier à Gravelotte... Faut pas me raconter que c'est un cheval, ça... C'est bon pour crever, à Paris, à la porte des théâtres, et laisser faire la gratte à ces sacrés sagouins de larbins... Oh! les larbins... Avec moi ça ne traîne pas... Si seulement ils ont l'air... ils ont l'air, vous entendez bien... vlan, je les fous dehors. Je les paye bien... Je veux pas qu'ils aient l'air... Chez mon cousin le prince de Joinville... Ah ça. et ce nom de Dieu de Champagne ! ! Eh bien ! tête de larbin, à quoi pensez-vous? »

— Voyons, cria le maître d'hôtel affairé, le Champagne de M. le marquis de Noyon...

La brute continuait en tapant du poing sur la table, et d'une voix superbe qui emplissait le clair restaurant. Satisfait de ses jurons, le marquis jeta de l'or sans reprendre de monnaie, sortit avec l'humble maquignon au chapeau bas. Ils avaient tari d'un trait des chopes remplies de Champagne... Et glorieux sur le seuil il regarda les consommateurs.

— Eh bien, non, dit Gœsarès... malgré tout... je préfère laisser ce gentilhomme, cousin des rois, au maquignon, son frère.

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