‹ Le mystère des foulesChapitre 3 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

— Le peuple et les grands se valent...

— C'est même bestialité.

— Il n'y a que l'intelligence...

— Vous plaidez pour votre sein, dit le notaire, malicieux, le regard dépassant le lorgnon.

Il les accompagna jusque le château. Ses affaires l'appelaient dans le pays. Quand la grille blanche et or apparut devant les courbes des pelouses, ils quittèrent le landau, pour jouir à pied du soleil, des fleurs, de la vigne, de la fraîcheur du vent qui fouettait les bois.

L'équipage fila dans un étincellement, diminua sur la route. Ils se félicitaient. L'élection de Cœsarès et celle de Liverdun paraissaient sûres.

— Et vous ? demanda Desréaux à Dessling.

— Moi, je sombrerai dans les bières. J'achève la campagne par acquit de conscience. Enfin j'emporterai toujours les suffrages de Pont-Saint-Marc, et ceux du nord de Saint-Epvre. Ma défaite sera honorable.

— Je vous l'avais bien dit, grogna Cœsarès.

Amèrement Dessling lui reprocha de l'abandonner à l'heure du plus dur effort... Mais, comme ils récriminaient l'un et l'autre, pour le sourire de M. Desréaux, un groupe d'écolières entourant la Niquette qui pleurait les intéressa.

— Pourquoi pleure-t-elle?

Les enfants s'écartèrent en silence, et mirent leurs doigts à la bouche. Deux s'enfuirent en courant. La Niquette déjà grande, haute sur ses jolies jambes hâlées, le corsage un peu gonflé, riait sournoisement à travers ses larmes et les mèches jaunes.

Enhardie par les questions gentilles des messieurs, une écolière poussa les autres, à fuir, puis de loin, cria...

— Elle pleure, parce qu'elle a ses affaires... pour la première fois... Alors, maintenant, elle ne pourra plus s'amuser avec les garçons... Ils lui feraient un gosse...

Et la volée d'écolières prit l'essor dans un chemin de traverse, avec des éclats de rire qui se prolongeaient.

La pauvresse se cacha la tête dans les bras ; elle s'appliqua contre le mur en sanglotant...

— C'est la première fois? demanda M. Desréaux.

— Oui, bougonna la petite, qui du coude repoussait la grosse main et les bagues du notaire.

Soudain elle se déroba, pareille à ses brusques chèvres, galopa, forcenée, en faisant tourner son cartable, lança un trille de rire. Son sillage laissait une forte odeur de bouc. Le lendemain, avertis d'un malheur, ils poussèrent jusque la caverne

du haut du chemin! De loin, ils perçurent une voix formidable et rhétoricienne, qui déclamait : « Ah ! la Niquette, on fait de la propagande socialiste chez vous... Oui, oui; les candidats révolutionnaires et leurs belles sont ici tout le temps. Et vous croyez alors qu'on va libérer votre fille de la centrale? Elle y restera... je vous l'assure, dussé-je écrire à Paris... »

C'était le juge Vauclerc. Tenant le bouc par les cornes, malgré sa résistance, et assis à califourchon sur l'échiné aux soies longues, le magistrat portait autour du ventre l'écharpe jaune de ses insignes officiels. Le chapeau de haute forme, rejeté vers la nuque, découvrait toute la figure blême, ronde, surgie du foulard blanc. Il reprit, sans lâcher le bouc maintenu entre ses fortes cuisses : « Pour commencer, vous aurez ira procèsverbal : vos chèvres ont pâturé chez Baptiste, sans autorisation. Garde champêtre, allez-y. »

Le rustre à képi vert répondit : « Oui, monsieur le juge. » Terrifiée, la maigre paysanne ne parlait pas. Elle garda dans ses jupes le gras petit garçon secoué de sanglots. Les deux fillettes pleuraient aussi...

— Ça ira, au moins, à trente francs, reprit le juge après avoir maîtrisé le bouc qui lui infligeait le saut d'une ruade... Et puis, il y a vos sales his-

toires... Vous prostituez vos filles mineures au vieux... là-haut.

Il désigna l'échoppe du racleur de douves; puis envoya chercher l'homme rose, éperdu, dans les flocons blancs de sa chevelure, portant sa ridicule petite corbeille au bras.

— Que malheur de malheur ! hurla soudain la Niquette... puisque c'était son plaisir à c't'homme. Y nous donnait la soupe, tous les jours.

— Vous avouez... Voilà, messieurs les socialistes, où mènent les doctrines funestes. Vous démoralisez le peuple. Garde, allez chercher les gendarmes !

Cœsarès et Dessling sourirent. Mais la dignité du geste fit que le fou laissa glisser hors de sa main la corne du bouc qui, d'une cabriole se délivrant, abandonna Vauclerc les jambes écartées, et ceint de jaune.

Un quart d'heure plus tard, la famille défilait par le village derrière les gendarmes que solennisait la jugulaire au menton. La Niquette marchait la première, voûtée dans son caraco noir des dimanches. Elle plaquait ses sabots en pleine boue, fermement. L'éclat des vastes yeux bruns s'atténuait sous une mine de résignation ; et les deux petites, silencieuses, trottaient de leurs jambes nues dépassant la courte robe en toile à

matelas... Sous sa blouse bleue si propre, le racleur de douves cachait ses mains prises par la chaînette des menottes. La ridicule petite corbeille restait suspendue à son bras, avec trois pommes au fond.

Noir de redingote et de pantalon, Vauclcrc enfin passa, une paperasse aux mains. La puanteur de bouc monta jusque les narines d'Odette, de Béatrice et d'Anne accoudées à la terrasse.

Les commères vinrent sur les portes. Des gamins crièrent.

— A poux, Niquette, à poux ! !

En gesticulant sous leurs mantes sombres, les paysannes contèrent que le gendre du vieux avait dénoncé la chose, parce que c'était une peine de ne plus avoir, pour ses poules, la soupe donnée aux petites de la Niquette, chaque matin.

— Bé, c'est ben trois sous de grain que ça lui eût coûté de moins à c't homme, si son beau-père n'était pas si farce...

Elles approuvèrent; leurs petits yeux, perclus dans les rides des antiques visages, insultèrent longtemps au cortège, qui s'éloigna par la grande route.

— A bas les partageux ! hurla encore le maréchal-ferrant sur le seuil du cabaret.

Le soleil lançait ses flèches parmi les verdures légères, rougissantes. Des angles de lumière éclairaient les vingt-deux bourgs baignant leurs murs de chaux dans les reflets du fleuve.

Au château, la cloche du déjeuner sonna. Béatrice ramassa une raquette sur la pelouse et lança une balle en l'air. Cœsarès courut, repoussa la balle avec une autre raquette saisie à temps. Le projectile repassa le filet, raya la pelouse de son ombre...

On applaudit, on courut aux raquettes. « Play I- Reddy! » Les cris anglais se croisèrent. Le bras d'Odette levé entraînait la lourde gorge. Anne se lança vive et belle, de son pas invisible. La robe aux mille plis s'étendit au vent. Gorina Singer bondit, repoussa la balle d'un revers de geste.

On changea de camp.

Harry Weed donna la balle à madame Lyrisse. Les valets accoururent du perron pour retendre le filet. M. Desréaux regarda la partie par-dessus son binocle.

Pour le deuxième coup, la cloche tinta... Le baron Reuss roula sur son ventre vers les joueurs.

— Weed, je vous aime beaucoup ce matin, murmura la belle Anne...

— Moi, j'ai faim, proclama Weed...

Le troisième son retentit. Des portes s'ouvrirent. On s'avança vers les fleurs des surtouts, les vaisselles nettes... Les domestiques préparèrent les chaises pour les dames. Le sommelier couchait les bouteilles dans les serviettes.

— Oh! dit Reuss, j'ai joué un fameux tour au docteur. Il n'aura pas sa petite mobilisation...

— Il n'aura pas sa petite mobiliaation, reprit Béatrice.

Le rire entoura la table. On mangea. Anne ressaisit Dessling. Elle voulut qu'il l'accompagnât jusque Pont- Saint-Marc. Ils y dîneraient avec Pascal. Il refusa. Elle insistait. La chose fut remise. Elle passait la fraîcheur de ses bras contre les mains de l'amoureux que cela obligeait à frémir entièrement.

Ces jours-là, elle le reconquit avec des attitudes. Elle obtint qu'il confiât toute sa peine. Elle serait l'épouse douce et calme qui endormirait la douleur de la vie.

En lui-même, Dessling se décidait à la rupture. Après les élections, il rejoindrait sa mère. Il l'eût

rejointe de suite, sans l'obligation de soutenir jusqu'au bout la politique de Gœsarès etdeLiverdun. Décemment, il ne pouvait partir, au cœur de la bataille. La grève de Pont-Saint-Marc, il fallait la finir avant le scrutin, pour rallier les amis de l'ordre.

Avec la mélancolie du départ sûr, il se donnait toutefois à l'illusion. Les mains joueuses d'Anne le firent trembler. Il la sentit amicale.

Quelques après-midi se succédèrent au cours de l'automne doré qui la montrèrent alerte, et volant au ras des pelouses, la raquelte aux mains. Le lévrier roux de bondir alors vers la balle. D'un élan long et fin, il franchissait le filet, pour courir aux champions, qu'il caressait de sa gueule haletante.

Béatrice et Corina Singer devenaient plus amies. Un peu farouches, elles distribuaient des épigrammes à Weed et à Odette qui ne quittaient pas l'Asacien, toujours versant les gerbes d'eau dans le soleil. Les bagues de ses doigts augmentaient en nombre.

Anne s'appuya plus volontiers contre Dessling le long des sentiers étroits. Sans que rien de particulier eût valu cette nouvelle apparence, elle sembla s'offrir presque totalement. Il avait un remords de recueillir certaines faveurs en son-

géant à son intention d'en finir avant qu'ellemême le répudiât. Mais il ne s'abstint pas d'effleurer, de sa bouche, les lèvres fines et sanglantes, ni de susciter, par ses frôlements, des ombres sur les yeux-dieux. La perversité fulgura à l'horizon du regard assombri, pendant qu'elle se courbait sur le bras du fiancé en levant sa gorge aiguë entre les plis de la soie, en s'étirant, pleine de soupirs énervés.

L'or des feuillages d'automne égayait les âmes. Il alanguissait les membres, les efforts. Une tendresse facile s'immisça dans les êtres. Pour prudent qu'il tût à l'égard des sens, ûessling faillit, plusieurs fois, tenter la possession d'Anne. 11 lui parut qu'elle désirait l'assaut. A chaque fois, il prévit le mépris qu'elle lui montrerait. L'aventure d'Odette l'avait instruit. Madame Lyrisse le visitait encore, quelquefois, le matin, dans sa chambre, ayant guetté la minute où il sortait rafraîchi du tub. La dame le prenait avec le seul rire gercé et muet de sa figure en bouquet ; elle l'ensevelissait dans ses chairs lourdes, pour lui ricaner ensuite à la face et railler sa faiblesse contradictoire avec ses paroles.

— Ah ! ah I vous qui affirmez avec éloquence le devoir de ne pas trahir les amis; Harry et Jack... Pauvre homm !

Et s'en allait, triomphatrice, plus rose, nue sous l'étoffe du peignoir, en reclaquant la porte.

Un matin, le peignoir glissa de ses épaules, alors qu'elle entrait à la salle de bain, après l'exploit. Juste au moment, un domestique s'effara, voulut reculer devant sa maîtresse rousse et blanche. Elle ne s'étonna point, lui tourna seulement le dos, et sans le regarder :

— Vous direz qu'on attelle pour dix heure à la petite charrette. On ajoutera des perdreaux au menu pour le déjeuner... Envoyez-moi une des femmes de chambre, Louiselte ou Colombe. Allez donc, mon garçon, vous restez là, sot... Ah çà, croiriez-vous que je vais avoir de la pudeur pour mes domestiques?... Vous vous méprenez.

Riant aux éclats, elle rentrait dans la salle à douches.

Pour les femmes en villégiature au château, il semblait que l'amour était une chose drôle, un peu répugnante et intime, comme les soins de toilette, et qui rendait l'homme très bas, le mettait au rang de la bête. Il les amusait évidemment d'avilir les convives en leur inspirant de l'instinct. Béatrice elle-même se vantait de la passion malheureuse subie par Ludovicus Bax qui remuait les empires afin de l'étonner ; et Corina ne parlait pas sans malice de Robert de Lorraine, absent. Au milieu

d'elles, Harry Weed trônait décidément vainqueur par ses théories : « Nous sommes des bêtes, rien que des bêtes. Résignons-nous à ces fonctions de bêtes. » Et il marchait sur ses hautes jambes, pareil à quelque gigantesque héron, prolongé encore par la flamme jaune de sa chevelure. Le colosse alsacien maigrissait depuis qu'elles le faisaient jouer toutes à la main chaude, dans l'ombre des charmilles.

Les yeux petits et bleus du Germain s'enfonçaient dans un cerne énorme mangeant les arcades sourcilières jusqu'aux pommettes. Vers la fin de septembre, il toussa.

— Quoi donc, demanda Jack. Ça ne va plus?

— Tout de même.

Et l'homme prit une figure de malice.

Bientôt il ne suffit plus aux jeux des dames. Elles imaginèrent d'avoir un ânon qu'on attelait à* une petite charrette de pitchpin pour trotter à travers le parc. Elles chargeaient le double banc de leurs toilettes fraîches. Harry Weed prenait la bride; et, dès les feuillages drus, on entendait les rires exaspérés des femmes mêlés auxbraiements de la bête...

Lyrisse entraîna souvent Dessling, peut-être sans intention, vers un kiosque où Ton enfermait les instruments du jardinage... Là, des exclamations leur parvenaient. Les jeunes filles se plurent

certainement à émouvoir de leurs caresses la bestialité de l'arroseur et de l'ânon ; et cela, sans importantes souillures pour leurs chairs de vierges expertes. Harry Weed, que ûessling consulta, lui dit :

— Gela les amuse. Ce sont les jeux avec des bêtes... Votre esprit ne peut s'affecter, hein! des jeux avec des bêtes... Moi, je vous trouverais bas si vous portiez moins d'attention à mademoiselle Anne parce qu'elle s'amuse avec les bêtes...

D'ailleurs, la fille au visage de perle luttait visiblement contre sa nature. Béatrice l'attira même, qui disait :

— Laissons les bêtes avec les bêtes...

Elle redevint un être mystique, aux sveltesses d'ange, au pas roulant sur la nuée. Elle aida Béatrice et le baron Reuss dans leur correspondance formidable. Sans cesse, alors, les télégrammes et la paperasse d'huissier abondèrent Ludovicus Bax les harcelait de menaces. Il exigeait que Béatrice le vînt trouver en Poméranie pour conclure leur différend. Splendide, elle s'indigna. La prenait-il pour une servante, pour unefille? Son maigre poing blanc attestait le bois des tables par coups furieux. Le gros Reuss portait sous sa chemise une ceinture à fermoir secret' où les reçus du Crédit Latin lui demeuraient sûrs.

— Il ne les aura, disait-il, en frappant sa panse gigantesque, que contre une décharge de ma dette... ou il n'obtiendra pas sa petite mobilisation.

L'impériale Béatrice s'emportait contre son mari. C'était lui qui eût dû remuer les empires et concevoir une chose aussi géniale que la connivence du prince de Lippe- Holstein avec les grévistes de Westphalie. Les bruits continuaient en s'amplifiant, sur la désagrégation de l'unité allemande. A la cérémonie de la remise des étendards aux nouveaux régiments de cavalerie, le kaiser Guillaume avait dit dans son discours qu'il exigeait l'obéissance absolue, « l'allûL-il agir contre ceux du dedans ou contre ceux du dehors, car cette obéissance est la garantie de l'Empire, de sa force, de l'union des royaumes ».

Hautaine, elle répéta ces paroles. De loin, sans aucun rapport direct, par les seuls contre-chocs des causes qu'il avait su faire naître, le docteur Bax inspirait au plus puissant des monarques les paroles nécessaires à ses desseins de fortune.

— Et nous sommes vaincus, parce que vous êtes un sot...

Effondré derrière son ventre, le baron gesticula. Ses lèvres blanchirent. Béatrice, qui semblait n'avoir pour cet amas humain aucun dégoût physique, plutôt même une sympathie charnelle, s'emportait

contre l'esprit seul de l'époux; et, parce qu'il protestait, alléguant ses scrupules devant certaines audaces que le docteur, lui, ne redoutait pas, elle cria...

— Bax est un fort, et toute votre morale n'est que la mauvaise excuse de l'inaptitude.

Cœsarès entrait; il appuya sa sœur ironiquement,

— La morale à part, il est évident que ces genslà sont nos professeurs.

Et il étendit en croix ses mains pleines de mouchoirs propres.

« Je l'avais bien dit », insista-t-il en riant, deux jours plus tard, quand le baron s'aperçut de la disparition de la précieuse ceinture. En dépit d'enquêtes subtiles, on ne réussit pas à connaître le miracle par le moyen duquel on la lui avait prise. Chaque nuit, Béatrice couchait avec son époux, dans un très large lit en fer expédié de Paris, à leur suite. Elle n'avait rien entendu.

« Maintenant que j'ai mes petits bulletins, télégraphia le docteur, je vous adresse par le courrier la décharge de votre dette; comme vous le voyez, une simple gentillesse. — Bax. »

Au milieu de cris aigus, Béatrice passa une attaque de nerfs. Les journaux du soir annoncèrent que le conseil des ministres avait résolu de renfor-

cer les garnisons de l'Est, en prévision des troubles que les séparatistes de Westphalie susciteraient probablement. L'agitation se propageait aussi par la Bavière et dans les provinces rhénanes. Le chauvinisme exalté du parti unitaire contraint de se défendre pouvait se traduire par des émeutes à Aixla-Chapelle et même en Alsace, où les annexés faisaient cause commune avec les séparatistes Saxons, Wesphaliens et Bavarois dans un espoir d'indépendance.

La colère de Béatrice redoubla. Des larmes noyèrent son profil impérial. Elle resta dans sa chambre. Les gémissements franchirent les vitres; ils emplirent le parc.

On finit par monter chez elle. On la trouva jetée contre terre et battant le sol de ses pieds en bas de soie mauve...

— Il m'a vaincue, vaincue... pleurait-elle.

Ses joues enflammées étaient écarlates. Elle cassait ses ongles contre les murs que sa rage griffait. Plus une porcelaine ne subsistait dans l'appartement. Elle étrangla. Les sanglots gonflaient son joli cou. Les dentelles en lambeaux de sa robe d'intérieur pendillèrent sur sa forte poitrine secouée par les cris de fureur.

Il fallut un médecin, des piqûres de morphine. Tout doucement elle se rétablit. Détesté et injurié

par sa femme, le baron Reuss regagna Paris, seul. On le hissa dans une voiture, un matin où Béatrice à table remarqua que la belle Anne agrafait le col de sa robe avec un très gros brillant offert à Ludovicus Bax par le khédive, depuis une affaire de conversion sur la rente égyptienne.

— Mademoiselle, avait-elle dit, je vous félicite, en vérité, pour ce bijou. Le docteur vous devait bien ça.

On se laissa rire. Il devenait clair que, dans un flirt secret, la fille au visage de perle avait détaché la ceinture du baron.

Quelque chose de silencieux et de terrible se joua entre les époux dans leur appartement, aussitôt après ce repas. Ils ne suivirent pas la chasse arrangée. On vit seulement le baron descendre en complet de wagon, lui plus blanc que les tabliers à bavette des domestiques portant ses valises decUir jaune. Il serra les mains de tous ; il balbutiait des prétextes. Anne lui tendit une main. Elle le fixait de ses yeux dieux, de ses yeux malicieux enfouis dans l'ombre azurée des sourcils. Il ne voulut pas voir... Elle le contraignit à la prendre par son insistance à la lui offrir. Vite, il trotta sous son ventre, culbuta dans le coupé ouvert, reclaqua la porte sur son oppression qu'on entendait haletante.

Et, parmi les jets de boue, la voiture fila, derrière la silhouette rigide du cocher surmonté de son chapeau à aigrette.

Dessling eut dans le corps le bourdonnement de ses nerfs, que la douleur tordait. La fille de perle, celle qui l'avait saisi par sa grandeur, était une créature de prostitution. Pour conquérir un brillant elle dérobait les paperasses d'un homme affaibli sous la caresse lascive et rare de vierge perverse.

Sans doute l'amant se couvrit de pâleur, car la jeune fille avança vers lui de son pas roulant sur la nuée, et dans le flot des plis noirs qui volaient au vent.

Eile s'approcha, lui murmura :

— Je suis telle ; et vous souffrez, Ned, de me voir ainsi. Pourquoi vouloir dompter avec une âme pure la boue des hommes?... Je me suis faite boue afin de vivre avec la boue... Vous me repoussez... Vous n'êtes qu'un faible. Vous n'avez pas le courage de vaincre l'opinion des gens pour les asservir. Ensemble nous eussions pourtant entrepris de grandes choses. Ma beauté eût servi votre idée. Nous deviendrions une force, ensemble... Une force... Si vous étiez à la hauteur... Mais vous n'êtes pas à la hauteur, Ned...

— Non, dit Harry Weed, il n'a pas le courage de se dire une bête pareille aux bêtes.. .

Odette éclata de rire pendant que le visiteur d'âmes s'affaissait sur un banc. Tous trois ils l'entourèrent...

— Mon fiancé, je vous aime, insinuait Anne. Veuillez êlre une force avec moi. Voyez : par moi, on va remuer les empires. Vous remueriez les empires, et les peuples, et les foules... Je vous aime.

Elle se pencha.

— Laissez-le, laissez-le... cria Jack accourant. On dirait qu'il va mourir.

De fait, le château et les pelouses oscillèrent comme sous une eau, dans le regard de Dessling. Mille points d'or neigèrent contre le paysage. Il sentit la terre faillir sous lui; et la sueur lui humecta les tempes...

— Que les faibles meurent, dit Anne... Je l'aime cependant...

Il entendit les pas qui s'éloignaient en criant contre les petits cailloux.

— Oh! Jack, gémit-il, le peuple et la fille ont crié : « A mort ! » contre moi.

Il rouvrit les yeux. Au loin, il revit la robe de l'archange noir, la face de perle tournée vers lui, si éclatante entre les bandeaux, presque aussi éclatante que le brillant au col, où le soleil insista en fins rayons bleuâtres, en un foyer rouge.

L'Alsacien attendait avec l'ânon près des charmilles. Il tressait des guirlandes de roses et de chrysanthèmes. Les femmes en parèrent la bête, qui bientôt disparut sous une selle de fleurs roses et blanches, de feuillages roux. Leurs rires lui tranchèrent l'âme encore.

— Venez, dit l'ami, jusque votre chambre.

Il n'y reposa guère. Jack, cependant, dut le laisser seul pour accompagner ses hôtes chasseurs, Weed, M. Singer et Gœsarès. Mais les mêmes rires ne tardèrent pas à retentir plus près de Dessling, dans l'appartement contigu de l'évêque. Il se demanda la cause. Mgr de Palmyre y avait laissé son gros bagage. « Ned! » modula la voix tendre d'Anne. Odette riait grassement de la gorge, et Gorina Singer en garrulant, comme un petit oiseau qui essaye ses trilles. « Ned...! Venez voir... donc! » La face de perle éclaira l'ombre de la chambre. Anna glissa jusqu'au lit. Elle se pencha sur le visiteur d'âmes et l'effleura de la chaleur de ses seins, et lui posa un baiser sur la joue, un baiser, une fraîcheur.

— Ned... je vous le jure. Rien ne se passa entre le baron et moi. L'Alsacien a détaché la ceinture pendant qu'il le douchait. Seulement, j'ai arrangé la chose... Je suis entrée dans la salle de bains, par méprise... Il était laid... oh!... et pendant

qu'il s'excusait, et complimentait... et plaisantait... l'Alsacien a enlevé la ceinture, est parti. Le baron, je ne l'ai pas touché. Il me tenait les bras en s'approchant... pour me frôler; et je l'agaçais avec mon rire... et puis, c'était une sensation étrange d'être tenue par ce gros homme ruisselant... et dont les yeux luisaient d'une luxure qui implorait... Je le laissais tenir... Ned. Il m'enlaça...

— Taisez-vous... Taisez-vous, Anne...

Le démon de l'amour jaloux tordait le visiteur. Il râla sous le visage de perle penché vers sa face, sous les lèvres de sang et la fente du rire, et l'ombre azurée des yeux... Elle humait la douleur par quoi se crispait le corps mâle.

— Il m'enlaça seulement... Ned... un tout petit peu... un tout petit peu... Mais son désir semblait si fort que je m'émus... à mon tour.

— Anne!...

Il bondit de la couche, se leva. Son cœur grossissait et diminuait d'un double élan rapide...

— Ah! voilà, reprit-elle... Vous m'aimez pour mon corps, non pour moi. Il vous fâche qu'un autre se soit vautré sur mon corps toujours vierge...

— Anne, j'avais cru que vous étiez une autre... une autre; quand je vous vis chez mon oncle... Pourquoi m'avoir tendu le piège ?

— Parce que j'aime voir souffrir... moi... J'élève les âmes par la douleur... Le baron s'est vautré sur mon corps et il a du bonheur, Ned et son bonheur m'a valu du bonheur, Ned... Ned... Il était pareil à un porc, Ned. Il grognait sa joie comme un porc.

Robuste, elle le prit dans ses bras, le couvrit au visage avec la fraîcheur de sa face. Les bandeaux se délièrent et aveuglèrent l'amant. De son poids, elle le renversa sur le divan, et l'emplit de son corps jeune, de son souffle jeune, qui le brûla.

Sans âme, il se gardait de se mouvoir. Du feu criait dans sa tête. Son crâne craquait. Il la sentit qui l'entourait de ses jambes, de ses bras, de sa souplesse de serpent... Elle s'imprima toute en lui. Elle rajeunit par la malice astucieuse de sa face, devint une petite fille rouge et rieuse ; une écolière vicieuse au corps perdu dans le sarrau noir.

Et le mélange de la torture morale avec la joie, nerveuse, fut une douleur insensée, double. Le visiteur râlait à en mourir, de luxure et de chagrin. Des éclairs, les yeux d'Anne; et du sang ses lèvres • et la ruine de la force dans la volupté ; et la dérision du plaisir dans la chute de l'espoir.

— Ah ! soupirait-elle, se vautrer sur la pauvre Anne, se vautrer sur elle, voilà tout ce que vous

voulez, tout ce que vous cherchez autour de son cœur...; et vous vous étonnez si elle venge son esprit avec* sa chair;... si je hais, en aimant de mon corps toujours vierge...

Les rires et la félicité voisine tintèrent de nouveau dans l'appartement de l'évêque. Odette et Gorina traînaient avec elles. le long du corridor une chose très lourde, bruissante. Elles entendirent Anne parler. Elles entrèrent portant la vierge tutélaire que Mgr de Palmyre emmenait partout avec lui, entre ses bagages, la vierge espagnole aux robes de brocart, à la couronne de joyaux, aux mains ornées de bagues.

D'une mine, d'un doigt posé sur les gerçures de sa bouche, Odette ordonna l'attention. Elles déposèrent la statue de taille naturelle sur le lit de Dessling, et invitèrent la belle Anne, à lever la robe de l'image pieuse.

Pour le visiteur d âmes, la hideur du jeu se poursuivait. Il ne put éviter ni la colère, ni la fuite. Il restait immobile, avec l'attitude affable et indulgente, prescrite par les convenances. Une lassitude succédait à la tension de sa douleur . C'était presque une béatitude de moins souffrir. En pensant, il souriait à l'humble misère des âmes.

Anne retroussa le brocart de la robe sainte. La joie retenue de Gorina l'étranglait. L'image était

vêtue selon la mode hispanique, mais elle portait des bas noirs sous la dentelle des jupons. Plus relevés, les linges découvrirent une sorte parfaite de peau humaine. Du corsage ouvert par Odette, émergea une poitrine copieuse, aux pointes brunes... De la couronne ùtée un ruisseau de cheveux noirs et fins, humains, s'épancha. Alors toutes trois, joviales bacchantes, dénudèrent l'image, et ce fut une femme qu'on vit, aux proportions belles avec tous les signes les plus minutieux de la vie marqués sur le caoutchouc semblable, par suite de préparations savantes, à la douce peau d'une créature véritable. Elle était prête pour le baiser de l'amant, depuis les lèvres entrouvertes sur une bouche profonde, jusqu'au ventre accueillant.

Enchantées, elles accablèrent de médisances Mgr de Palmyre, dont la foi à la Sainte Vierge se révélait moins mystique ; puis sortirent toutes trois de la chambre, se tenant par la main, l'image au milieu d'elles, sans vêtements.

La pluie tomba. Les pelouses blanchirent sous

les stries de l'averse. Les statues brunirent. L'éclat

Heurs mourut. Les feuilles tournoyèrent

autour des branches dévêtues par la bourrasque...

Dessling éprouva l'affolante sensation de constater le néant de son être et de chercher le lien qui h. 14

unissait en faisceau les phénomènes pour constituer sa personne. 11 dut se dire épars aux choses, morcelé dans toutes les apparences. Les reflets du monde passaient au miroir de son âme, en l'usant, mais sans qu'il en pût prolonger ou restreindre le séjour. Il s'abattit sur une chaise, étudia la seule douleur matérielle de ses libres nerveuses qui vibraient.

Au loin, les fusils des chasseurs tonnèrent. Il entendit encore braire l'ânon. Par la fenêtre, il aperçut la bête échappée de l'étable et galopant folle, dans la pluie, dressée droite parfois, ou se roulant sur la pelouse. Les trois femmes la poursuivirent, malgré les eaux du ciel.

Machinal, le désolé alla jusqu'à la fenêtre. La liesse d'Anne et de ses" compagnes lui rendit plus dure l'angoisse. Il les vit qui entouraient l'animal dressé dans son poil brun. Leurs gestes tentaient de l'atteindre en évitant les ruades.

Et, comme l'ânon se tint tout droit, dans une surrection de son corps empalé de douleur; et comme il tentait de fuir en sautant ; certaines pierres rares, certains anneaux d'or des bracelets habituels, Dessling les reconnut autour de l'attribut gonflé du mâle. Mais Gorina Singer parvint à saisir l'animal aux oreilles, Anne le poussa, le fit s'agenouiller. Elles le roulèrent dans l'herbe, et, peu à peu, les

hurlements s'apaisèrent pendant que, pour une besogne mystérieuse, elles l'entouraient de leurs corps accroupis.

Après, elles repassèrent les anneaux d'or à leurs bras. Odette embrassait l'âne sur le front. La fille à la face de perle essuyait des taches à sa robe. Joyeuses et complices, elles le ramenèrent à l'étable d'acajou verni.

« Admirer dans le même moment', pensa Dessling, la douleur et le bonheur rayonner sur un être ! Aimer et haïr ensemble. Sur moi et sur l'ânon, la fille aux yeux-dieux l'expérimente avec l'approbation de ses compagnes. Et c'est la loi probable du bonheur que cet équilibre de forces contraires. Voulant de l'amour, le peuple hait ceux qui l'aiment pour leur plaisir d'une pensée. Anne nous haïssait aussi, parce que nous désirons son corps, le plaisir à tirer d'elle. Et ceux qui persuadent leur amour au peuple, l'exploitent pour les honneurs et les voluptés de la richesse que procure son suffrage. Qui établira jamais le règne de l'amour sans le secours de la haine? »

Les chasseurs rentrèrent.

Au soir, quand Dessling annonça qu'il partirait le lendemain pour Pont-Saint-Marc, Anne le rejoignit en un coin du salon.

— Je vous aime plus, Ned; mais vous me con-

naissez avec un mauvais jugement, et votre mépris me ferait souffrir. Rendez-moi ma parole de mariage... Nous nous savons trop pour nous aimer.

— Et même pour nous haïr... Yous êtes libre, Anne.

Il le dit. Ses lèvres, à la commissure, se tendirent sur un nerf qui s'arqua ; et tremblèrent malgré l'effort qu'il fit pour les tenir immobiles.

— Le peuple aussi me rendra ma parole... bientôt. N'étant pas élu, pourquoi m'eussiez-vous épousé ?

— Oui, pourquoi?...

Elle se détourna, entraînant sa robe aux mille plis noirs. Jack Lyrisse le prit aux mains, et lui parla de Dieu, pendant qu'il songeait à la fin de sa jeunesse.

A Pont-Saint-Marc, au milieu des forgerons en grève, il occupa la détresse de son esprit.

Les mains charbonneuses des hommes ne serraient plus que la chope ou la pipe. Des sentinelles ficelées dans leurs courroies de sac, leurs ceinturons, leurs jugulaires se promenaient au bout des rues. Les gendarmes se dégourdissaient les jambes devant les chevaux attachés aux bornes neuves di Marché aux-Bœufs.

Derrière les chaînes, quelques dragons aussi traînaient les basanes poussiéreuses de leurs lourdes jambes, ou restaient assis sur la margelh de la fontaine centrale en fumant.

La fureur du maire Alexandre et de ses amis parut d'abord assez comique à Dessling. Les troupes inauguraient le parvis au bétail que le conseil municipal communiste avait installé en vue de bénéfices propres au Syndicat des forgerons et qui leur permettrait le rachat des usines pour une exploitatiou coopérative. Les officiers se moquaient dès qu'ils voyaient Alexandre et Liverdun surgir près des postes militaires.

Des enfants distribuèrent aux soldats des petites notices leur démontrant l'absurdité de servir, eux, futurs ouvriers, l'oppression du capital contre les travailleurs. Glorieux de leurs casques, les gaillards rouges et bleus se tordaient de bonheur à la lecture du factum ; ils tapaient leurs sabres de façon significative, heureux de l'arme, du cheval, du galon, du pouvoir de meurtrir des hommes, sans encourir les représailles de la loi.

Aux forgerons s'indignant, Dessling rappela que, militaires, ils avaient, sans doute, connu le même cœur. Soldats réservistes, dans l'avenir, n'obéiraient-ils pas encore, incapables de se solidariser pour un effort d'émancipation?

— Et si l'un se révolte, les autres dénonceront, afin de paraître amis de ceux qui commandent. Vous vous haïssez plus entre vous que vous ne haïssez les maîtres. Vous tenez plus à

l'opinion des riches qu'à celle de votre conscience,

et cela marque votre infériorité réelle envers eux.

Ils vous commandent justement, puisque vous

acceptez.

Les visages rougeâtres prirent de la stupéfaction.

On reposa les chopes sur les tables. « Pas nous !...

pas nous !... » crièrent-ils. Ils frappaient du doigt

leurs poitrines.

Dessling s'amusait à devenir impopulaire. 11

leur parla durement. Il leur reprocha leur soit

éternelle qui les asservissait au blason de la Bière-

Bax. Tous, ils se prostituaient à la grande femme

blonde ; ils se troquaient contre la satisfaction des

gorges et du ventre.

La fureur de se voir maudits pour la première

fois par un orateur de révolte les secouait autour des tables, et dans la profondeur de la grande salle aux trophées tricolores.

« Libérez-vous de l'instinct, de la soif, et vous vous libérerez de tout... »

Mais ils ne voulaient pas. Ils ricanaient. Ils croisaient les bras avec des mines insolentes. Lui leur expliquait la force féodale de Ludovicus Bax, seigneur des vingt-deux bourgs, et qui achetait les votes, l'abdication de la liberté avec le salaire de quelques commis, avec celui des gratteurs de douves. La menace inexprimée mais sûre de ren-

voyer les uns, de retirer le travail aux autres le maintenait puissant, plus puissant que les vieux barons des âges périmés.

— Ayez le courage de ne boire, six mois, que selon la dose exigée par la nature, vous et les autres, tout le peuple, et ce maître tombe réduit à rien.

Ensuite, il lisait la dénonciation du batteur de cuivre, qui avait clandestinement fabriqué les doubles fonds des chaudières pour l'usine de Noironville. Ainsi, Ludovicus Bax peut soustraire à l'inspection du fisc un tiers de ses alcools. Si la fraude se découvre par l'imprudence d'un fonctionnaire plus méticuleux qu'avide, le docteur obtient toujours qu'on étouffe les poursuites, puisqu'il garde en main l'élection d'un parlementaire âpre à le défendre, et dévoué, en outre, au Pouvoir. La fraude lui vaut annuellement un demi-million. De ce gain, il dépense vingt mille francs de pétards au 14 Juillet, de petits souliers répartis à Noël entre les communes. « Et voilà les artifices misérables que vous servez de toute votre lâcheté, de toute votre nonchalance. Votre servilité excuse les exactions des maîtres... »

Rages et cris. Ils l'interrompirent, violents. Que pouvaient-ils faire eux, les socialistes de Pont-

Saint- Marc, contre les paysans des vingt-deux bourgs ?

— Ne plus boire, répondait Dessling. Faire la grève des consommateurs.

Alexandre haussa les épaules, cria :

— Vous conseillez de souffrir davantage, de peiner davantage, au lieu de nous offrir, selon vos promesses, les moyens de vivre avec moins de tourment !

On applaudit Alexandre dont la grosse face sanguine blanchissait aux lèvres de colère, pour son commerce menacé. Dessling le démasqua...

— Vous entreprenez la grève, une inutile grève pour boire à l'aise plus longtemps. Vous savez bien que la grève n'aboutira pas. Des ouvriers d'autres provinces vous remplaceront aux forges ; et vous aurez tout perdu afin qu'Alexandre seul prospère, devienne un bourgeois et coure davantage aux filles.

Les bras se levèrent au ciel par dérision. Des rires exagérés courbèrent en deux les travailleurs. Lui, Dessling, qu'était-il sinon un bourgeois cherchant l'élection?

— Je l'aurais sûrement, répliqua-t-il, en tournant au Pouvoir. Pourquoi viendrais-je vers vous, la minorité, au lieu de circonvenir les paysans de mon pays où ma famille domine? Pourquoi?

Il ne les calma point. L'immense salle aux trophées tricolores était pleine. Il y avait les forgerons de la grève aux faces rougeâtres, des maquignons à longue blouse qui excitaient l'opposition, des pauvres, venus de Saint-Epvre et des grandes routes, avec des visages barbus, noircis par le soleil, la crasse. Tous hurlaient et discutaient entre eux.

— Non, je ne vous flatterai pas, reprit l'orateur. Je vous dirai votre vice et votre erreur. Vous ne valez pas mieux que le bourgeois. Car vous l'attaquez, non pour remédier à la misère, mais pour vous venger de lui. Vous n'espérez pas la phalanstère, mais le massacre des riches, la fusillade ou la guillotine. Vous ne cherchez pas l'amour, mais la mort.

La huée et les rires montèrent en un coup de la masse, puante, et puis, aussitôt, elle s'apaisa, pour une attente, stupéfaite.

— Je dis que vous ne valez pas mieux que le bourgeois. Un exemple. L'ouvrier qui dénonce les doubles fonds des chaudières, il le fait, après avoir été quatre ans complice du vol. Pendant quatre années il a obtenu par la menace d'une révélation des sommes d'argent, et le jour seulement où le docteur Bax a résolu de ne se prêter plus au chantage, le bon ouvrier, le vertueux prolétaire, m'a

écrit la lettre... Et vos syndicats! Déjà vous en laites une chose fermée pour les bras vaillants et les courages sincères. Il faut, pour en être, partager vos vues de politique locale, tenir pour Alexandre contre Liverdun, ou pour l'affaire du marché au bétail.

Et si un s'introduit dans l'usine afin d'y travailler sans plus, vous l'excédez de vexations jusqu'à ce qu'il renonce ou s'enrôle sous les idées étroites du parti. Vous, des libertaires ! Quelle plaisanterie ! Vous accaparez le travail ainsi que les bourgeois accaparent le capital.

Il les touchait au cœur.

L'élément humain gronda dans la salle, battit les murs de lourdes oscillations. C'était une surface brunâtre, et bruyante comme le grand vent. Des clameurs vagues roulaient de flot en flot, montaient avec des souffles de bêtes surgies par-dessus les autres. Le ricanement de beaucoup imitait l'eau qui déferle sur les galets. Des vociférations imprécises déchiraient l'air... DessJing contempla le mystère, action obscure des cerveaux cherchant l'excuse des intérêts et des haines.

Hors de la salle, il goûtait une magnificence à penser l'écroulement de son espoir. Seul contre les chances, il s'attribuait une grandeur. « Mon orgueil intérieur, se répétait-il, l'emporte enfin sur mon

ambition. Voilà que j'eusse épousé Anne, pauvre, par dédain de la richesse. Il m'amuse que ce sacrifice même ne m'ait pas valu les joies de chair et d'esprit. Et me voici plus fort, perdant l'avenir, afin de rester devant ma conscience, décoratif et véridique... Je commence à être... »

Un matin, dans l'église de Pont-Saint-Marc, il avoua cette vanité à Pascal achevant la restauration des fresques.

Le doreur de saints le regarda, sourit...

— Quelégoïsme plus grand que le vôtre?

L'homme doux et ironique descendait de son échelle. Serrée sur les os la figure avait une teinte d'absinthe. La barbe à deux pointes allongeait le masque creusé pour les yeux douloureux. En sa longue blouse il sembla l'image d'un martyr au premier siècle.

Il déconcerta Dessling en lui montrant comme tout son rêve d'altruisme aboutissait à l'unique orgueil de se vanter parce qu'il avait vaincu de petites convoitises. « Pour être, il faut s'affirmer devant les hommes, en exemple... Il faut écrire sa loi avec le sang...»

« Oui, confessa Dessling, j'ai cru partir pour l'altruisme, pour la bonté, et mon œuvre fut vaine. J'aboutis à du pauvre orgueil; à du très pauvre orgueil! Et puis me suis-je révolté vraiment en fa-

veur de la bonté?... J'ai eu l'horreur de la Force, je me suis dressé contre la Force, par orgueil intérieur, et non par compassion envers les misérables... Je me suis menti, toute une jeunesse. Je n'ai su compatir aux vices de la fille nia ceux de la ville pour tenter leur transformation en vertu et en triomphe... Je me suis menti... »

Pascal répondit :

— Tous se mentent. 11 faut les en avertir par des signes terribles et qui marquent. Voilà le devoir.

-— Vous avertirez sans résultat pour ce temps. Dans des avenirs très éloignés, peut-être, on comprendra.

— C'est notre beauté, de peiner et de mourir, afin d'assurer le bonheur des temps où rien de nous n'existera plus.

Le doreur s'exalta, plus pâle. Ses mains diaphanes n'ombraient plus la lumière. Il dit encore.

—Le sacrifice du Christ était-il pour le temps du Christ?

Derrière lui, sur la fresque, le Sauveur distribuait à la foule, au bord du lac, les pains et les poissons multipliés par son miracle.

Mais Pascal fiévreux blâma violemment les hommes. Les religions s'étaient succédé sans que leur parole convertît. Il fallait faire surgir l'action.

Un exemple l'outrait. Dans ce milieu socialiste de Pont-Saint-Marc, en pleine grève, on se réjouissait parce que le bourreau exécuterait prochainement, à Saint-Epvre, un misérable accusé de plusieurs meurtres, sans preuves très sûres. Les gens se promettaient d'aller voir la gerbe de sang jaillir sous le couteau de la guillotine. « Et ils savent ceux-ci; ils savent; ils répètent que l'homme n'est pas responsable; que le milieu, la misère, l'éducation parmi des criminels, suffisent h déterminer le destin d'une volonté. Cependant ils espèrent le sang de ce pauvre. Ils attendent l'aube expiatoire, ainsi qu'une fête. »

Le visiteur d'âmes souffrit de le voir malheureux et haletant. Le souffle court abrégeait les paroles, les phrases, les mots qui s'éteignaient sous un sifflement. Gomme il le sentit épuisé par le discours, il voulut rejoindre l'auberge. Le doreur le retint.

— Vous avez désolé notre chère Anne, dit-il. Elle navre de cette rupture. Oh ! vous reculez devant

toutes les forces... Vous n'avez le courage d'aucune tentative pour dompter.

— Je n'ai pas ce courage. Je suis un miroir que les reflets violents ternissent. Je m'efface devant l'action.

— Allez..., et plaignez-vous.

Le doreur de saints se détourna; il gravit lestement la hauteur de l'échelle. Parvenu à l'échafaudage, il reprit les brosses et le travail, en chantant un air d'église.

La pluie stria l'air. Elle noircissait les uniformes des sentinelles. Les gendarmes réfugiés sous un porche* fumaient des pipes. 11 y eut un silence sur la petite ville aux rues d'abîme et de briques sombres, alors déserte.

Au moment où Dessling rentrait à l'auberge, le cœur tordu par le regret d'Anne, il se heurta contre des gens émus. Ils l'entraînèrent. Sur la table de l'arrière-salle, entre la pierre d'évier et la multitude des faïences, le gros Alexandre gisait, en gémissant.

Liverdun étanchait d'une serviette le sang qui souillait le ventre nu de l'aubergiste... Des forgerons se passèrent un rasoir gluant de rouge... Louise, maintenue par des mains brutales, criait : « Maintenant, père, tu n'iras plus avec tes saletés de femelles, tu ne leur porteras plus tout l'argent d'ici... hein!... J'ai bien fait, j'ai bien fait. N'est-ce pas, monsieur Dessling, j'ai bien lait de lui couper ça. Il donnera l'argent à sa famille maintenant I »

Pendant un sommeil d'ivresse, Louise avait mutilé son père. Le gros homme râlait dans

sa blouse bleue. L'averse battit les vitres. Les bras de l'hystérique dansaient, malgré l'étreinte des voisins. « J'ai bien fait, bien fait. » Coiffé d'un chapeau bas, un monsieur, fendit l'alfluence des curieux et bouscula les vestes de velours. Son caoutchouc ruisselait. Il se pencha, examina, murmura : « Il ne peut pas en mourir, toujours. » On écoutait le médecin pieusement, dont les doigts lourds et blancs palpèrent, rapprochèrent. Alexandre hurla. Un apprenti prit sa course vers le pharmacien. « J'ai bien fait!... J'ai bienfait! » répéta la voix rageuse de Louise. De ses semelles, elle frappait le carreau du sol. De petits enfants pleurèrent derrière la cloison.

Dessling se jetait au fond d'une berline. La voiture le cahota par les profondeurs de la pluie. Il gardait à la mémoire cette figure ronde de Louise, ronde est rouge, divisée par un nez minuscule perdu dans les joues fortes que cernait une épaisse et grosse chevelure noire.

i bienfait!... » La débauche du père avait engendré l'hystérie et le crime. Ah ! le peuple ! et l'homme ! et le péché originel !

Des nuées lourdes pesaient sur les cimes des . L'eau rayait tout.

Au château, Ludovicus Bax le salua.

Vous avez, mon cher monsieur, agrandi un

peu la légende de mes chaudières à double fond. Enfin, je ne vous en veux pas. C'est la petite guerre. Il paraissait radieux. Béatrice, presque amicale, persiflait au coin du feu flambant.

— Eh quoi, monsieur Dessling... vous semblez penaud... voyons?

Il conta son dégoût entier. Cœsarès accueillit sa plainte d'un rire que tous répétèrent.

— Vous attachez de l'importance à des choses qui n'en ont aucune. Ce Dessling ! Il faudrait qu'on lui apportât la tarte toute servie.

Anne sortit du salon voisin avec Odette. En glissant sur son pas céleste, elle s'approcha vivement du visiteur d'âmes, la main offerte. Il la toucha.

— Sans rancune, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

— Certes.

— Amis?

— Indulgents...

— C'est bien. . . Dites-moi tout ce que vous venez de faire.

Ainsi qu'au premier jour, elle l'écoutales mains jointes sous son menton, et les yeux attentifs. De la douleur s'étirait dans le corps de Dessling. Odette lui donna des fleurs monstrueuses pour sa boutonnière. On préparait une petite fête, un dîner ran afin, de fêter le retour de Mgr de Palmyre, le lundi suivant.

Jack Lyrisse arriva plus lunaire, plus malade, plus ridé. Il prit les mains du jeune homme dans ses mains soyeuses.

— Ah ! Dessling, j'ai trouvé.,, j'ai trouvé... Une surprise 1 Je tiens la raison de tout.

— Oui, lit Odette, il nous lira cela dès le dessert, lundi. Nous aurons la primeur de la seconde conférence sur l'Idée de Dieu. Jack recommence son

"four de France.

— Et nous aurons en plus une petite mobilisation dans le courant de la semaine à venir, annonça Béatrice, qui passa, majestueuse, impériale... traînant un sillage de soie parfumée. Ludovicus Bax, de son fauteuil, appuya la nouvelle :

— Nous aurons notre petite mobilisation. Robuste et trapu, il se leva, vint frapper l'épaule du visiteur d âmes.

— Voilà un jeune homme qui va revêtir l'unime.

— Pauvre garçon 1

Odette saisit Dessling au bras, le fit pirouetter, l'entraîna dans l'ombre de la bibliothèque mal éclairée. A la faveur de la nuit, elle le serra contre son corps chaud et glissa la langue entre les lèvres du jeune homme résigné.

— Méchant... I vous voilà délivré de la belle Anne, de la dangereuse Anne. Revenez à moi...

— Dessling ! appela doucement la voix de Jack.

Harry Weed aussi l'attirait hors de la bibliothèque. Odette s'éclipsait à travers l'ombre. Il resta entre les deux amis, car Gœsarès corrigeait les épreuves de ses premières affiches.

Cette nuit-là, entre Jack et Dessling, il y eut un délire de joies mentales, des étreintes forcenées de leurs esprits amants.

Les jours qui suivirent, leur intimité gagna. Le lunatique plus malade, souvent pris de vertiges, souvent congestionné par des afflux de sang vers le visage, chancelait au bras du visiteur d'âmes.

Ils jouirent ensemble des ciels délavés. Auj porches des fermes, les vignerons foulaient 1< raisin dans la cuve. Les chariots descendirent des collines, en criant sous le faix des grappes violettes. Des cortèges rustiques se profilèrent en ombres nobles contre la pourpre du couchant.

Souvent, JackLyrisse s'attardait au spectacle de l'automne; il gardait de longs silences, comme si la force lui eût manqué pour dire son émotioi Les feuilles, aux ceps, étaient d'or clair mêlées quelques-unes sanguines. Or et sang; Dessling 1< aima pendant que passaient entre elles Anne ei Odette, entourant la mince, la satanique allui d 'Harry Weed.

Le docteur, impatient, approuvait le grand

faune blond conduisant encore Gorina et Béatrice, qui riaient non moins qu'Odette.

Et c'était une lente bacchanale à travers les vignes. Les rires nerveux des femmes roulaient d'un satyre à l'autre. Les gestes secs de Weed marquaient des points au ciel, vers où elles levaient leurs yeux curieux.

Vidé de tout bonheur, Dessling se prenait d'une extrême compassion envers l'ami qui faiblissait à son bras. D'une étreinte tiède, le penseur se cramponnait, l'angoisse aux yeux; et la farandole des folles s'allongeait contre l'horizon indécisément vert.

Avant de rentrer au château, ils passaient devant la niche ménagée parla complaisance municipale sous l'escalier de la mairie, pour servir d'abri aux chemineaux. L'étable à pauvres contenait un bâtis en planches inclinées, et couvert de paille sale. Des misérables s'y épuçaient, à la faveur des rayons derniers de la lumière. D'autres comptaient les loques et les croûtes de leur bissac. Cela exigeait une attention de leurs êtres anxieux. Le bouc blond précédait alors les deux fillettes demeurées seules au bourg depuis que la Niquette habitait la prison de Saint-Epvre. Tondues et roussies comme le bois, les pauvresses galopaient sans autre gêne, de leurs fortes jambes nues, et poussaient à coups de gaule

les chèvres, la vache, l'ânon du château que l'on guérissait du dépérissement par la mise quotidienne au vert.

Elles ne manquaient pas de dire des moqueries aux chemineaux préparant leur paille et remuant parmi les haillons. Rien n'empêchait les sœurs de serrer leurs robes en toile à paillasse contre leurs grêles petits corps, pour les garer d'un contact avec les misérables. Après avoir égrené des injures en patois, elles se sauvaient et psalmodiaient vingt fois, sur un mode de mépris : « Crève-la-faim ! Grève-la-faim! » Puis disparaissaient au détour du chemin, dans l'odeur du bouc, avec la vache au trot.

Ceux de l'étable à pauvres s'en souciaient peu. Us s'accroupissaient sur soi et rongeaient leurs croûtes. Entre des vieilles sèches et des vagabonds barbus, des marivaudages commençaient vers la lueur de la première étoile.

Devant, Lyrisse et Dessling aimant le crépuscule, une femme sortit de sa grotte, son enfant au bras. La face furieuse, tendue vers le visiteur, elle marmonnait:

— Yous n'allez pas nous amener la guerre avec votre général, hein?

Il lui parla doucement. Elle se calmait. Sa gross< figure terreuse, prise dans un bonnet blanc, redevint timide, et s'ouvrit pour sourire. On lui avaii

dit que Dessling élu voterait aussitôt la guerre. Elle l'avait cru. Veuve, ses frères la nourrissaient. Elle les eût perdus, soldats.

Jack le consola.

— Pourquoi voulez-vous lutter avec les bêtes et les menteurs, Dessling?.. . Vous ne savez pas mentir utilement... Renoncez...

Il renonçait au peuple comme à la belle Anne, bien qu'elle feignît d'être attirée vers lui, afin de le tenter et de rire ensuite. Il la devina.

On préparait la fête. De Paris il arriva des caisses destinées à un repas de têtes. Chacun cacherait sa figure sous un bec de carton appartenant à l'animal qu'il jugerait le plus frère de sa moralité. Ccesarès choisit de suite Paigle; Weed une hure de sanglier ; le docteur Bax le museau d'un renard. Les dames firent un secret de leur choix, et se le chuchotèrent. Du rire grandit dans les corridors, vers les trumeaux peints surmontant les portes blanches. Les épinettes retentirent sous des doigts alertes. Béatrice ne cédait toujours point à l'obstination passionnée du docteur. En cinq séances, Gorina Singer parfit un portrait d'Harry Weed, représenté en pied, vêtu de l'habit noir, offrant aux spectateurs la calotte d'un crâne humain que débordaient des orchidées et des chrysanthèmes.

Un après-midi, dans l'appartement de Jack au travail, le silence tout à coup pesait sur le visiteur d'âmes. Le regret d'Anne l'affaissa. Il abandonna son livre.

La fraîcheurd'Anne, sa douceur, et le pas roulant sur une nue, et les mains jointes sous la face de perle attentive aux discours graves ; et la malice inviteuse des yeux-dieux, tout cela, Dessling le pensait, en souffrant.

Il se leva du fauteuil, glissa jusque la croisée, remplie par les courbes des pelouses ; et il vit la ronde des danses tournant. autour d'Harry Weed. Le spectacle s'effaça derrière la joaillerie d'un jet d'eau éparpillée sur Fair limpide.

Il ne partagerait donc pas, lui, l'insouciance des joies humaines? Pourquoi ne pouvait-il se résigner, comme Weed, cet intelligent, et Bax, cet actif, au bonheur de se sentir des bêtes bondissantes, tueuses et jouisseuses?

Des larmes noyèrent sa vue. Le paysage flotta.

— Laissons les bêtes aux bêtes ! lui murmura Lyrisse, dont la main soyeuse, mise sur son épaule, frôlait son cou. Nous sommes condamnés à penser, et peut-être sottement. Mais nous avons aussi les voluptés d'entrevoir la cause... Parlons des Forces.

Le lunatique l'entraîna; et ils s'exaltèrent ensemble vers l'idée nouvelle de Dieu.

Cependant, il y eut encore des instants intimes entre AnneetDessling. Elle l'embrassait avec force dans les sentes du parc, tout à coup, pendant qu'ils causaient. Le corps vigoureux de la vierge il le sentait se roidir et saillir vers lui. Les yeux-dieux prenaient plus de mystère, comme la fente du sourire.

— Je regrette, dit-elle une fois, non mes actes, mais que ces actes aient détruit l'espérance de m'accoutumer à votre vie, Ned.

— Et moi !

Ils se méiancolisèrent dans le tourbillon des feuilles en déroute, poursuivies par le vent. Le ciel gris se déroulait devant leur tristesse.

— Ah! fit-elle, à une autre heure; on manque tout. Je suis trop curieuse.

Dans cet instant-là, ils se trouvaient seuls, assis contre le feu du salon, monceau de coke en incandescence, trésor d'or rose et qui éblouissait. Sans quitter du regard le resplendissement de l'âtre, Anne détacha de son col la pierre du docteur, celle môme évaluée soixante mille francs, au lunch de l'heure précédente, par M. Singer.

Elle ne porta point les yeux sur le joyau, mais le projeta vigoureusement au cœur du feu. Des choses s'éboulèrent, et le diamant noircit vite.

Le visiteur d'âmes se garda de manifester par des paroles inutiles la puissance de son émotion

admiratrice. Elle l'aimait donc assez pour perdre une petite fortune, afin qu'il s'étonnât d'elle.

La force du feu engourdit leurs gestes. A voir se ternir la pierre, la fille au visage de perle resta songeuse, sans nervosité.

— Ainsi vous n'aurez plus de moi une opinion fausse, dit-elle en se levant. J'avais voulu expérimenter mon pouvoir sur les hommes. Voilà tout. Camarades ?

— Amis

Ils se tendirent des mains loyales et pleurèrent. Us pleuraient le mystérieux empêchement, le sort fatal, qui les écartait l'un de l'autre, malgré tant de sympathie. Us pleurèrent l'agencement du monde.

Ce fut leur rupture d'amants.

Dessling ne s'efforça plus ni pour son élection, ni pour enrichir encore son esprit, ni pour résister même à la luxure d'Odette se glissant à l'aune dans la chambre, et lui imposant sa lascivité silencieuse. Tous les courages le désertaient.

A une minuit, des rumeurs d'hommes s'élevèrent de la route. Il s'éveilla pour entendre se ruer l'élément des foules. On gratta contre la porte. « Entrez ! » Harry Weed, enveloppé d'un macfarlane, l'invitait à rejoindre les gens du bourg en marche vers Saint-Epvre. Un bruit s'était répandu. On exécuterait, au petit jour, l'assassin...

Passif, Dessling s'habilla, sortit... Du piétinement foulait la route. Le troupeau sombre des rustres s'acheminait, échangeait des paroles brèves et basses. Les casquettes cachaient les visages lourds que les ieux des cigarettes dénoncèrent par instants. Des plus jeunes riaient en affectation de joie simple. De la tête à la queue, on s'adressa des injures plaisantes. On se passait du tabac. Les commères trottaient, plus contentes encore, en assurant sur leurs oreilles les mouchoirs liés et bandeaux. De grandes maigres en mantes noires, le capuchon rabattu, semblèrent de démoniaques larves. On avait pris du café avant le départ, et des glorias. A côté de Weed, de Dessling, un vieil homme, desséché sur son ossature, remarquait :

— On leur z'y donne du veau, et puis du café encore, etpuis tout ce qu'ils veulent pour manger.. Y font la noce, quoi! avant qu'on leur coupe la chique.

A la fin du cortège, des filles chatouillées, crièrent, nerveuses.

Et puis, le silence dura. Il ventait dur. Les mantes se gonflèrent autour des femmes; et les foulards rouges claquèrent sur les joues des garçons. Le piétinement grondait dans la nuit brouillée. Des pays de nuages, anses, havres, côtes montagneuses se succédèrent contre la verte clarté

de la lune. Les peupliers nus se tordaient sous la rage de l'autan.

A la première maison de rencontre, les gaillards heurtèrent les volets du poing. « C'est ce matin qu'on lui coupe le. cou !... Viens donc, Ernest ! » Une tête en bonnet de coton qui sortit excita le rire unanime. Les casquettes se pressèrent contre la fenêtre. Une allumette pétilla vers une barbe rousse... « Pour sûr que j'y vais. Jamais, je n'ai vu ça... » Le piétinement reprit. Un gamin essaya des couplets.

D'autres voix s'unirent, On chanta contre le vent. Des essors d'oiseaux se trahirent dans les branches. Par-dessus les champs gris, des vols de pies s'affilèrent.

On atteignit le fleuve. Les pas gais du troupeau eurent un son plus sec sur le chemin de halage.

Des lumières tremblaient en longs reflets d'or vers la profondeur des eaux brumeuses. Alors on entendit d'autres voix et le roulement d'autres pas sur la rive adverse.

— Voilà ceux de Pont-Saint-Marc, dit quelqu'un. Ils sont en grève. Ils n'ont pas besoin de travailler demain, ils peuvent se fatiguer à c't'heure...

La rumeur se gonfla vite. De longtemps on ne les aperçut pas. Derrière les ombres opaques de l'autre rive, voies et talus, futaies, le chant s'exas-

péra en hurlée de révolte. Les cris des hommes contredisaient la paix grisâtre du fleuve.

Un pont de fer s'offrit. Les deux avant garde s'engagèrent. On se reconnut. Des cris saluèrent les cris. Ce fut une fraternité, des mains étreintes. « Tu vas le voir raccourcit?... Il roupille pour la dernière fois... Il peut ronfler... Il n'aura plus besoin de cravates... Ah ! ah ! ah !... » Le rire emplissait la nuit. L'espoir du sang mettait du bonheur h toutes les lèvres. Les uns se communiquaient leurs prévisions sur les affres du réveil. Peut-être êntendait-il la foule touchant la place du Mail. D'autres se montraient leurs victuailles, les bouteilles pleines émergeant des poches, les miches et le saucisson. On arrangea des pique-nique.

H irry Weed ne parlait pas à Dessling. Il se contenta de le pousser du coude, aux joies les plus saisissantes. « Oh ! murmura le visiteur d'âmes, pire que les bêtes. Les bêtes ne se réunissent pas afin d'en voir mourir une de l'espèce ». Il pensait à la fureur qui emporte ceux des réunions contre l'orateur vaincu, aux gestes mal contenus, aux désirs évidents de déchirer, d'abattre le faible sans dôfense. Comme ils jouiraient de voir mourir, avec l'approbation des lois.

A l'approche des faubourgs, la marée des foules grossit. Les lampes s'allumaient derrière les fenê-

très. Un géant marcha qui portait une petite fille à calilourchon sur sa nuque. Des femmes descendues en camisole communiquèrent des odeurs de sueur et de limaille. Le vin puait aux bouches gouailleuses. Les rues dégorgeaient sans cesse des gens en sombres vestes. Bientôt on gagna les quartiers de briques noires, où il fallut s'arrêter à plusieurs reprises. Les becs de gaz dardaient leurs lueurs jaunes sur du peuple mouvant et criard. Le vent du matin se leva. Les femmes échangèrent des châles de tricot. On releva les collets.

Sur les épaules du géant, la petite tille imita celle qui bat la grosse caisse. On rit. La nuit allait bleuir quand on atteignit le mail. Une clarté de métal blanchissait l'horizon.

«On la voit... On la voit. Elle est dressée, là; regardez entre la casquette du monsieur, et le feutre de son ami... » Les cous des femmes se tendirent. Boules blafardes, les yeux s'écarquillèrent. On la voyait effectivement. Deux poutres rouges, minces et hautes, unies à la cime par un étroit chapiteau ; et le triangle de la lame s'illuminait brusquement du feu des lanternes maniées en bas par les aides. Mais presque à la hauteur du couteau, les silhouettes, en files, des dragons cachaient la vue.

Les plus agiles avisèrent des places vacantes

aux maîtresses branches des marronniers. Les arbres plièrent sous le poids des hommes.

Les chants s'étaient tus. Du silence plana sur la foule rétrécie entre les haies de baïonnettes et les croupes de la cavalerie. Telle face rougeâtre de forgeron se haussait parfois, afin de reconnaître le bâti de la guillotine. Ceux qui ne pouvaient rien apercevoir débouchèrent des litres. On partagea du fromage.

La foule entière de Saint-Epvre était là, le peuple. Certains avaient apporté des échelles. Ils en louaient aux enchères les degrés. Beaucoup manœuvrèrent pour atteindre les hôtels bordant le mail, et grimpèrent sur les cimaises des façades. Les grilles furent chargées de spectateurs. Un seul murmure, immense, courait à travers les têtes. On attendait impatiemment la mort.

Au bas des maisons, et sur des murailles de jardin, le nom de Dessling répété par mille bandes électorales rouges et vertes n'attirait aucun œil, malgré les promesses de fraternité en exergue. L'appétit de voir tuer était autrement considérable. Dessling blâma sa vie naïve.

« Portez vos armes », gémit la voix lente et lugubre d'un commandant. « Portez armes ! » répétèrent les officiers.

Un friselis, comme du vent soudain dans des

branches, passa sur la surface du peuple. Le bruit mécanique des armes remuées ouvrit toutes les bouches, tendit les cous, haussa des corps. Contre le coude de Dessling, le sein mou et chaud d'une femme appuyée palpita très fort.

De sa figure amincie parla misère, elle regardait, en une horreur évidemment délicieuse pour sa chlorose, l'éclair stable du couteau.

Les casques des dragons immobiles laissaient en unefissure du rang, apercevoir plus de la machine. Elle se pencha davantage sur Dessling, lui saisit, inconsciente, le bras qu'elle serrait. Il vit les veines bleues gonfler dans la chair anémique. Gomme il détournait la tête, afin de ne pas savoir quand glisserait entre les rainures le triangle de mort, il reconnut, droit, les pieds sur deux branches d'un arbre fourchu, Pascal.

Très blême, le doreur de saints, en sa longue blouse, souriait amèrement à la masse de la foule... D'une maiu il s'attachait à la branche. L'autre se crispait sur une chose qu'il écartait de lui, par un geste de lanceur de disque.

En même temps, Dessling craignit la bombe de l'anarchiste et entendit crouler le couteau et grincer le râle de femelle amoureuse .que donna la femme penchée sur lui. A la fissure du rang de cavalerie, un jet rouge monta, retomba... et des

bravos s'envolèrent dans une rumeur hargneuse, et un soleil vert éclata devant Pascal, tourna, s'éteignit dans une fumée grande déchirée de cris de plaintes, de terreurs qui hurlaient.

Une femme courut, les yeux, voilés de sang... Des êtres s'effondrèrent en flaques. Un dragon baltit l'air de ses bras, du sabre... « Vive l'anarchie!... » lança la voix grêle du justicier...

Il sauta de l'arbre dans la foule aux mille griffes tendues. La blouse flotta sur le corps enlevé par les mains populaires. « A mort... à mort! » D'un seul mouvement la masse immense de la foule oscilla vers lui, le recouvrit. Des gens s'assommèrent pour atteindre et frapper. Les vagues humaines se pressaient, en afflux. La tête de Pascal parut une seconde, morte, violette, sur des mains velues qui étranglaient. Une canne se piqua dans l'orbite d'un œil... et le sang moussa, ruissela, rougit la barbe à deux pointes... le sourire amer et vert, la denture, serrée sur la langue noire, sortie...

Dessling et Weed suivirent la police ouvrant la foule... Les poings des agents scindèrent l'élan des massacreurs... A terre, au centre du peuple refoulé, Pascal gisait, cadavre, dans des lambeaux d'étoffes sanglantes... Sa jambe maigre, dénudée, du pantalon fendu, continua de remuer par spasmes.

Et sur le silence nouveau, retentit le galop de Pattelage emmenant au cimetière le corps du décapité : cela passa entre les sabres au clair, les figures martiales garrottées de jugulaires, les sauts lourds des chevaux.

Dessling leva les yeux. Le soleil écarlate émergeait de l'aube radieuse et rose. L'astre suivit au vasistas la voiture qui l'emportait avec Weed vers la campagne fraîche...

— Hein ! les bêtes? ricana l'Anglais, vieilli soudain par l'émotion.

Sa figure s'amollissait en poches et en ravines. « Hein? le rêve d'amour social?... et l'amour de la foule ? Etes-vous cocu ? »

En Dessling, les nerfs secoués se tendirent atrocement... Le sourire d'Anne et le mystère des yeux-dieux se dressèrent devant sa pensée... Il ne répondit rien... A la bouche, un goût saumâtre de sang avalé persista.

Gomme la bête traquée par les fauves et qui se tapit au creux de l'arbre, attendant l'angoisse suprême, le visiteur d'âmes se blottit en soi. Il n'éprouva nulle sensation à lire, dans les journaux, les articles indignés contre l'acte de Pascal, le récit de sa mort à l'hôpital, celui où l'on contait qu'une jeune fille était venue baiser aux lèvres le cadavre, avant la mise en bière. Il sourit même à cette co-

médie d'Anne, dont la tristesse se dissimulait trop facilement « pour le monde » sous le soin de finir les préparatifs de la fête prochaine. Elle l'évitait. Mais au hasard d'une rencontre, dans un escalier du château, il lui murmura en saluant :

— Pascal s'est vengé de la fille sur la ville.

— Vous ne le croyez pas?

— Vous avez secoué la mort de votre robe. Elle passa, fugitive, peut-être triomphante. Car

les gazettes menaient rapidement l'opinion au désir de la guerre. On releva les querelles de douaniers à la frontière, les rixes de matelots allemands et français dans les bouges des ports, en Asie. On amplifia la haine, avec science.

Ceux de l'opposition ne manquèrent pas de prétendre que le Pouvoir voulait étourdir au fracas des batailles l'esprit de justice éveillé dans les cerveaux du peuple. De sa grande voix caverneuse, Gœsarès le proclamait dans les réunions. Très sincèrement furieux de la traîtrise, Liverdun ameuta ceux de Pont-Saint-Marc, au lieu de clore la grève.

Mais Dessling s'obstinait à ne plus rien connaître. Il essaya d'abolir son initiative, et de s'intéresser seulement au travail de Jack Lyrisse qu'il ne quitta plus.

L'ami souffreteux s'épuisait en efforts vers la connaissance. Les complets de teinte pâle flot-

taient sur la maigreur des jambes et des bras ; la voûte du dos se courba davantage; et la tête lunaire parée de cheveux blonds, plats, exprimait la peine seule. Dessling consolait l'âme anxieuse.

Tout à coup, on revit le duc de Lorraine. Les conjonctures le rappelaient. Autrefois lieutenant de zouaves, après Saint-Cyr, il venait s'offrir aux traditions héroïques de sa famille. Gorina Singer de l'assiéger alors, aquiline et vigoureuse, vraiment passionnée peut-être pour ce fort garçon blond, après les excitations des jeux guidés par Harry Weed. Vite elle le reconquit. Devant le gentleman muet, ils formèrent un couple constant le long des allées jaunes.

Béatrice, Anne et madame Lyrisse s'affairaient parmi les têtes de bêtes en carton, venues de Paris, par colis quotidiens. Elles faisaient coudre des flots de rubans... L'Anglais s'enchanta de son idée : « J'aurai réellement mes bêtes », soufflai t-il à Dessling... . ,

Jack termina son étude, et Mgr de Palmyre revint le matin même où l'on annonça dans les journaux un essai de mobilisation pour cinq corps d'armée, un simple appendice, disaient les notes officieuses, aux grandes manœuvres d'automne.

Dans l'après-midi, le landau de Ludovicus Bax

passa les grilles du parc. Le docteur arrivait d'Allemagne. « Ils n'ont pas voulu céder. Ils auront la guerre ! L'honneur de la France est engagé ! » Et de rire, les mains à Taise approchées du grand feu flambant entre les cariatides de pierre.

Alors, questionna doucement Gœsarôs, l'empereur ne rachète pas les chemins de fer de Poméranie ?

— Après la guerre, on l'y obligera.

Vraiment, le docteur fut le maître admirable, ce

soir-là.

A la droite d'Odette, il présidait la richesse claire de la table; courtois envers la vertu de Béatrice, seule force plus grande que la sienne. Monseigneur réprima les blâmes légers que Cœsarès, Lyrisse et Lorraine insinuèrent à l'égard de celui qui allait ouvrir, pour un intérêt pécuniaire, les écluses du sang.

— Nous pochons trop par jugement téméraire, affirma l'évêque, dont la bonne figure d'enfant rose souriait indulgemment du haut de la simarre violette. Rappelons-nous les paroles de notre saint François de Sales : « Les jugements des enfants des hommes sont téméraires parce que la principale malice du péché dépend de l'intention et du conseil du cœur, et c'est le secret des ténèbres pour nous. »

Dans ses plumes, brunes et or, un faisan fut servi. La solennité des valets s'empressa vers les fleurs infléchies aux vases de vieux Saxe, les bouquets de bougies surgissant aux tiges en vermeil des flambeaux, les dentelles rares étalées sur la nappe et semées d'orchidées mauves, blanches, rampantes, les cristaux limpides, blasonnés d'or, les verres frêles, les lis de fine porcelaine contenant, au cœur, des ampoules électriques. Gela se reflétait dans les glaces des trumeaux et dorait le vernis blanc des boiseries.

Le visage lumineux de la belle Anne resplendissait entre les bandeaux sombres. Silencieuse et gracieuse, elle parait l'heure de son sourire de sang.

Pas un mot n'avait été dit d'abord sur Pascal.

Tous feignirent d'ignorer les anciennes fiançailles de la fille adoptive avec l'anarchiste mort. Cependant, Cœsarès plaisanta l'évêque sur son doreur de saints.

— Voilà, répondit M. de Palmyre, où mène le désir excessif de l'amour universel. Les Evangiles ont perverti cet excellent garçon qui les a mal entendus. A force d'ergoter, il a perdu la raison. Il faut se contenter d'être médiocres, et s'arranger humblement avec la vie. « Mon royaume n'est pas de ce monde », a dit Notre-Seigneur.

Gœsarès loua la sagesse de l'évêque. En faisant allusion à l'image de la Vierge couverte de brocarts et si femme en dessous, Harry Weed établit sa conclusion favorite : « Nous sommes des bêtes... » Odette riait. Gorina Singer murmurait des tendresses vers le duc de Lorraine heureux. On apporta des salades, un pudding flambant, des glaces à la fraise. Les mousses du Champagne blanchirent les coupes. Tout le monde se rangeait à l'avis de l'Anglais...

Seule, Béatrice réclama la démonstration de Jack Lyrisse sur l'idée de Dieu. « Nous pouvons ne pas être des bêtes. »

— C'est difficile, affirma Ludovicus Bax.

Il réclama cependant aussi l'idée de Lyrisse. Anne et Monseigneur pressèrent le lunatique.

— Je serai court, dit Jack.

Gorina faillit étouffer de rire. On but afin de se donner le courage du silence. Dessling se retira doucement de l'étreinte secrète où Anne le tenait mystérieusement par ses parfums de corps. Il se leva, il rejoignit Jack Lyrisse, afin de préparer les fiches, et de les lui passer.

Une dernière fois ils regardèrent les figures entourant la table, Gœsarès déjà caché dans ses mouchoirs, la belle Anne aux mains jointes sous le menton, Monseigneur grave et rubicond, Odette »• 16

admiratrice, Ludovicus résigné, Béatrice impériale et sévère, Lorraine et Gorina rapprochés. Le gentleman père essuyait ses lunettes d'or pour voir plus clair dans cette éloquence.

Ensemble les deux amis lurent leur découverte, l'un de sa voix inquiète, l'autre de ses yeux actifs... Debout, saisis par l'enthousiasme de leur conception, ils se transportèrent dans l'esprit, tout entiers, sans plus songer aux convives que leur cachaient les feuilles du vélin approchées de leurs visages. Car la démonstration était courte. Ils voulaient la rendre d'une haleine, afin qu'elle parût évidente sous les arguments pressés, nets, successifs.

A lire ainsi, côte à côte, ils goûtèrent toutes les voluptés de leurs propos, ce frémissement du cœur éperdu au seuil de la vérité. Leurs âmes s'étreignirent hors des corps, dans les mêmes spasmes de bonheur. Ils n'osèrent se frôler par peur de se trahir. Le miracle de croire les exalta. La voix de Jack tremblait de plus en plus, tant il s'épouvantait lui-même d'avoir conçu l'immensité de Dieu.

Un quart d'heure, ils connurent la suprême volupté, l'amour assouvi du savoir.

Quand Jack aborda la phrase dernière, Dessling qui l'avait devancé, leva les yeux sur les auditeurs. Un groin de porc en face de lui s'assurait

massif sur les épaules d'un homme en habit noir : Harry Weed. A côté un bec, un bec indéfini, prolongeant une tête à huppe, oscillait sur la gorge découverte d!Odette Lyrisse; et puis se succédaient la tête de renard rouge que portait le docteur, la hure de lice hirsute, achevant les miraculeuses épaules de Béatrice, la crête écarlate d'un coq batailleur sur la nuque blonde de Lorraine, les bois d'un cerf et son museau noir terminant le joli cou de Gorina Singer, l'aigle de Gœsarès, le crâne plat de crotale à écailles jaunes que haussait le col angélique de la belle Anne. Mgr de Palmyre se contentait d'un sourire bénin.

Monstrueuses et aveugles, ces choses artificielles, plus animales que la brutale nature des bêtes représentées, faisaient des signes épouvantablement farceurs, s'inclinaient, saluaient, se tournaient. Le bec d'Odette heurta le groin de Weed. Le crotale en baisa l'aigle. Les choses de carton se heurtèrent ; et toutes se tournèrent, à la dernière période tombant des lèvres de Lyrisse, vers la figure morte de l'orateur.

11 baya de toute la bouche en sa face ridée... Il tenta de rire. Le crotale saluait. Le porc grognait. Le renard ricana... Le bec du héron renversa un candélabre... Un voile de craie recouvrit la face de Lyrisse qui cria... « Oh ! »

— Nous sommes tous des bêtes, tous, je dis...

Le porc s'élançait de sa place sur la haute stature de Weed... Le crotale suivit, le corps perdu dans la robe aux mille plis, dans la robe d'archange... Odette roula sur ses hanches, poursuivant de son bec démesuré en bois verni la piste de Jack.

Le troupeau se pressa vers la porte. On grognait. On meuglait. On mugissait. On sifflait.

Par l'escalier seigneurial à larges degrés de pierre, la mince personne de Lyrisse descendit en chancelant. Les bêtes s'accoudèrent sur la rampe de fer fleuri. Elles sifflèrent, elles aboyèrent, elles mugirent. Il arriva que le bec d'Odette entraîna la huppe et tomba sur la dalle. La figure en bouquet, toute rouge, apparut dans la chevelure de soleil.

Alors, comme tous l'excitaient, elle se pencha plus sur la rampe. Les seins gonflèrent hors du corsage ; on vit un crachat mousser sur les gerçures delà bouche ivre... Ce fut une larme blanche qui fila, chut en une goutte lourde, claqua sut la nuque de Jack presque descendu, pendant que l'épouse hurlait :

— Tiens... voilà pour l'idée de Dieu !

La nuit mugissait à travers la ville émue de citoyens en hâte. Par fleuves, par torrents, par ruisseaux, sous sa rumeur immense et marine, la foule coulait dans les artères lumineuses jusque la place du Roi où la façade de la Préfecture ceinte de cordons de gaz flambait, de toutes les lampes intérieures, aux gracieuses fenêtres du siècle ancien.

Le peuple ne chanta ni n'acclama. Sur lui frissonnait la rumeur obscure. Et cela remontait vers les rues dégorgeant l'affluence des têtes sans rires.

L'attente de la guerre enveloppait de terreur l'agitation des hommes. L'heure était pesante. Les ondes des épaules pressées, à un moment, flottèrent. Des vieilles femmes, des mères, des amantes, haussèrent, par-dessus les statures voisines, des faces hagardes et tendues. D'une dépêche

montrée à un balcon, de quelques paroles proclamées, d'un « Vive la France ! » officiel que lançait l'avocat Déchoin, en brandissant une main formidable vers le drapeau flasque, la certitude de la mort se fixait dans les cœurs.

Dessling crut entendre les espoirs de paix retomber sur la foule avec un choc de vague qui s'affaisse s'étant levée vers les astres.

Quelques cris répondirent au cri officiel. Des dragons passèrent au trot derrière les grilles à lanternes couronnées d'or. Des courants divisèrent la masse. Une vieille femme montra le poing au drapeau. Des larmes roulaient au long de ses rides. En partant pour la frontière, son fils la laisserait mendiante, et elle déchira l'ombre de sa lamentation.

Le soir passait. Du silence s'étala sur les rues. Devant les affiches qui enseignaient au public les détails de la mobilisation, certains groupes s'attardèrent encore. Puis la place se vida doucement. Dessling restait attablé près d'une fenêtre, au restaurant. Le lendemain il gagnerait Langres, sa garnison de réserviste. Il ne ressentait ni frayeur, ni ennui. Plutôt tâchait-il de prévoir l'épouvante qu'il aurait au feu. De toutes les misères possibles, mort, blessures, marches, faim et froid, la peur de coucher dans les granges et de sentir passer un

rat sur son corps dominait les autres appréhensions.

Derrière lui il ne laissait rien que la lassitude d'avoir assisté au néant de vivre.

« Agir l » pensa-t-il. Tel qu'une brute préhistorique, il allait enfin bondir, l'arme au poing, contre l'inconnu. Une grande curiosité de lui-même et de ses attitudes au combat l'intriguait. Retrouverait-il les ivresses des époques barbares et la joie dès le sang répandu ?

Cependant il eût souhaité faire une visite à sa mère. Elle voyageait alors en Sicile. Ils échangeaient des télégrammes, depuis l'échec électoral. Sans doute elle ne pourrait revenir à temps. Toutes les lignes ferrées d'Autriche et d'Italie seraient prises par la mobilisation de la Triplice. En outre la brigade de Langres rejoindrait vite les premières lignes de défense. Aucun espoir ne subsistait de la revoir si virile dans sa chevelure poudrée.

Il s'attendrit doucement.

Ce. dernier repas, il le prenait un peu fin. La fiole d'authentique bourgogne se vidait. L'arôme u café se précisa sur l'odeur du cigare. Des chants

tirèrent son regard à la vitre.

Ce fut d'abord vers la place une ruée de jeunes hommes en blouse de maçon, se tenant par les bras et qui hurlaient :

Mourir pour la patrie,

C'est le sort d'un marlou

Qui s'est laissé mettre au clou !...

La police apparut et culbuta la bande, les poings levés.

De la cavalerie continuait à retentir par l'ombre de la ville entre les roulements lugubres des caissons d'artillerie. Gela se prolongeait comme le bruit d'un orage. Les troupes allaient prendre position sur les plateaux dominant la Moselle.

Seules des silhouettes rapides traversaient encore la place pour un affairement. Comme il apportait les liqueurs, le maître d'hôtel apprit à Dessling qu'une centaine de déserteurs avaient tenté de franchir le cordon d'infanterie enserrant les faubourgs.

Le dîneur se leva. Ce dernier soir il irait à Y Avenir de l'Est surveiller le tirage d'éditions supplémentaires. Des officiers, en bouclant leurs ceinturons, prenaient des allures fatales.

Au dehors le son d'un tambour lui fit trembler les entrailles. De l'animation renaissait. Les estaminets se remplirent de chants obscènes. Déjà les voix s'éraillaient sous la grosse femme blonde de la Bière-Bax versant sa chevelure dans le flacon tricolore. Malgré la lumière aux fenêtres, et les

feux du gaz, la ville semblait noire. Des nuages masquèrent le ciel. De porte à porte les voix s'appelaient. On s'attardait à de suprêmes visites. Certains qui avaient déjà revêtu leurs vieux uniformes et attaché en bandoulière des musettes pleines, serraient des mains, vidaient des verres.

Au journal, Dessling trouva Gœsarès, en carrick de voyage, et qui portait au bras sa couverture de wagon. Naturellement le député appartenait aux services auxiliaires. Il se rendait à Paris.

— Tout de même je m'engagerai dans un régiment de l'active ; mais j'espère bien qu'au dernier moment des amis me retiendront avec des raisons suffisantes et publiques.

Le sourire en lame de faux éclaira la face heureuse de l'homme à l'étoile. 11 fuyait Saint-Epvre, à cause des électeurs avides pour réclamer l'accomplissement de promesses, et qui le gênaient aux coudes.

Des nouvelles arrivèrent de Pont-Saint-Marc. A l'annonce de la mobilisation, les grévistes avaient envahi les magasins des Forges militaires, s'armaient.

Liverdun s'avança vers Gœsarès. Sa tête crépue, plus blême, menaça le voyageur : « Moi, j'y vais I » Il boita vers la porte et cria qu'on courût chercher une voiture pour le mener au milieu des forge-

rons. L'huissier, repliant sa serviette de maroquin sur ses paperasses, annonça qu'il l'accompagnerait. Personne ne devinait pourquoi les grévistes avaient pris les armes, ni leurs desseins. Cœsarès dit : « Vous ne savez pas ce qu'ils veulent. N'y allez pas ce soir. Attendez... c'est fou... »

Mais la salle de rédaction fut envahie. Le voltigeur de Grimée, travesti sous une antique capote militaire à deux chevrons, embrassa Cœsarès. L'Alsacien dansait, colossal, les yeux creux, en faisant tourner sa musette. Le boucher Crespelle, sergent-major, montra de la .gravité. Bleu et rouge, il était tout autre, très martial, par la petite moustache relevée sur sa figure fraîche.

« L'heure est grave », affirma-t-il, étreignant les mains.

Le commandant Desréaux annonça qu'il partait de suite. Pour lui c'était presque un bonheur. La banqueroute du Crédit Latin avait soulevé depuis une semaine les haines de la ville et des champs. Botté, éperonné, la Légion d'honneur dansant sur les brandebourgs aux moindres mouvements des bras en galons, il répondait à cette heure de la fortune nationale.

« Si la France entière n'a pas accueilli notre vœu politique, assura le commandant de territoriale, la main sur le cœur, si nous n'avons pas à notre

tête le général à qui notre confiance se donnait, si des ruines cruelles ont frappé la richesse de la ville grâce aux malversatious de quelques-uns, l'heure vient d'oublier tout cela, de mettre loin de notre mémoire la rancune des défaites particulières. Un petit oiseau s'est levé sur les sillons de France, mes amis. Unissons-nous pour défendre contre le Germain la vieille patrie gauloise. L'alouette a chanté ! »

On l'étouffa. Des applaudissements et des vivats montèrent des escaliers. L'enthousiasme s'exalta de la rue...

Allons, enfants de la patrie !

Le commandant fut au balcon et répéta son discours sous le transparent du journal. Le peuple haussait une moisson de têtes entre les hauteurs abruptes des maisons pleines de lumières. Des musiques éclatèrent. Des drapeaux saillirent aux fenêtres.

« L'alouette s'est levée du sillon de France... » cria la voix chaude du notaire...

Avec son feutre et son gourdin, le vieillard de 1848 se plantait à son côté. Le voltigeur les appuya de l'aspect de ses décorations et de sa barbiche.

— Je file, dit Gœsarès à Dessling. Venez-vous ?

Ils cherchèrent Liverdun pour des adieux. En vain. Violette aussi manquait.

L'enthousiasme rendait la foule tumultueuse. Les tavernes dégorgeaient des flots grouillants d'épaules, de figures exaspérées, sous l'enseigne de la grande femme versant sa chevelure blonde dans la bouteille tricolore.

— Tâchez de ne pas vous faire tuer, recommanda Gœsarès à la portière de sa voiture.

11 y entra parmi ses sacs de cuir fauve, son faisceau de cannes et de parapluies, ses piles de mouchoirs propres...

— Allons, adieu... Embrassons-nous.

Dessling l'embrassa cordialement. Il ne savait

plus. Tant de croyances s'étaient écroulées en son cœur. Après tout, l'habile comparse avait raison. Lui, du moins, ne fardait pas de mensonge la rigueur de son esprit positif.

Dessling songeait à la fille, image de la ville, au désastre de son amour, et de son ambition, et de son savoir.

— Vive Gœsarès ! 1 lança le peuple au nouveau député que la voiture rapide emporta. Parmî les mains se dressant sur l'agitation de ceux qui allaient mourir, vers les acclamations forcenées, le profil plat de médaille saluait aux portières.

Dessling s'émerveilla. Si habilement Gœsarès

avait compris ce qu'il fallait aux hommes de ce temps; la même chose qu'aux siècles antérieurs. Il se rappela les premières conférences où l'orateur, avec des phrases malicieuses, découvrait à un public délicat Sénèque, Ignace de Loyola, Henri Beyle, Napoléon professeur d'énergie. Il avait eu le courage de ne rien honnir, de ne rien déterminer, de ne dérouter personne, de réciter la leçon des collèges à des élèves oublieux qui pouvaient, à l'entendre, se dire facilement ses frères en esprit. Et ce l'amusa de voir le professeur d'énergie filant dans sa berline, sous un ballot de malles anglaises, pendant que le peuple, excité par lui au patriotisme, se préparait à mourir afin que triomphât la spéculation de Ludovicus Bax sur les chemins de fer de Poméranie.

— Vive Cœsarès!!...

La ville s'abandonnait. Les cloches sonnèrent pour que l'âme de Saint-Epvre le suivît encore.

— Le superbe animal, hein ! jugeait la voix d'Harry Weed qui atteignit Dessling. Quels ongles et quelle mâchoire et quels reins souples!

Tous deux s'écartèrent de la cohue. Un homme

en pantalon noir mais dont l'ossature flottait dans

une capote d'infanterie, oscilla devant eux, mal

étayé sur ses jambes. « Vive Cœsarès ! » cria la voix

il. 17

d'agonie. Ils reconnurent le typographe que rongeait le mal du plomb. Le visage n'était plus, autour d'yeux glauques, qu'une purulence. Bien qu'il s'appuyât aux murailles, il jurait d'accomplir son devoir.

— Une triste bête, pas de reins, pas de dents, pas de souplesse, jugea l'Anglais de nouveau. Elle sera dévorée par les forts.

Ils se rirent avec des airs d'augures. Ils parlèrent de Jack Lyrisse, en ce moment à Paris. Sans doute il se rendrait à Langres aussi, où son livret de réserviste le convoquait. On ne l'avait revu au château depuis le dîner des Bêtes.

— Vous prenez le train de huit heures et demie, dit Harry Weed. Ne vous couchez pas. Nous nous promènerons ensemble. L'excitation du peuple m'intéresse.

Ce fut une nuit de spectacles bas et farouches. Revêtue de ses lumières les plus intenses, Saint- Epvre fêtait son courage obligatoire, ses dernières heures de paix. Sur le Mont des Riches, les maisons à marquises blanches furent pleines d'agapes familiales. On y trinquait aux chances suprêmes et aux retours mal espérés.

A tous les coins de rue, dans les ombres aussi des portes, les amants scellaient leur histoire d'une étreinte indéfinie. Chair à chair, les couples

râlaient aux étages des hôtels clandestins. Partout s'enlacèrent des sanglots. Avant la mort, l'amour s'assouvissait.

Des quartiers de briques noires, les adolescentes descendirent par essaims, avec leurs nattes nouées de rubans clairs, et leurs lèvres prêtes, et leurs maigres seins dans les corsages bien gonflés. Elles rejoignirent les amoureux au fond des tavernes où les appelait la grande femme blonde emplissant de sa chevelure la bouteille tricolore.

Les lignes de prostituées s'établirent sur le Mail ' et quand les hommes remontèrent des brasseries du centre, les femmes les arrêtèrent dans les lacs de » leurs invites, avant les rues populaires. Et titubant d'ivresse ils leur versaient à la porte des bouges le pauvre argent enfoui dans leurs nippes pour les nécessités de la campagne.

Après minuit, les bandes de paysans arrivèrent, conduites par ceux pourvus d'un grade. Des querelles animèrent les rues à lupanars. Les trognes rouges et hâlées, les poings charbonneux, les gueules en salive éructèrent leurs cris de rut, et leurs chants ivres, et leur fureur, dans l'angle de lumière qu'ouvraient les portes des tavernes.

Vers le matin, Dessling et Weed s'arrêtèrent à la Rotonde, l'énorme cage de verre où les buveurs de la ville s'assemblaient. A travers la nue bleuâtre

des fumées, les blouses des paysans et des maquignons faisaient un amas portant des têtes saures, ahuries, résignées.

Les petits bourgeois, au contraire, exagéraient leurs vertus combatives, contre la plainte de cultivateurs. Mais ceux-ci, entre les bouffées de pipes, rappelèrent amèrement leur détresse, les champs vendus par licitation depuis la banqueroute du Crédit Latin, pour payer les appels de fonds que faisait le syndicat de la faillite auprès des détenteurs d'actions vendues à terme par Desréaux. Et les malédictions de pleuvoir sur le notaire. Les grosses mains couleur de fumier molestaient les tables. Nom de Dieu! la guerre maintenant tombait par surcroît et sans qu'on sût en l'honneur de quel saint !...

— En l'honneur de la France ! cria Déchoin qui se leva très rouge et corpulent en frappant sa poitrine médaillée.

Ils l'abominèrent. N'était-il pas au nombre de ceux qui avaient dit : « Le Prétendant c'est la guerre, mais la République c'est la paix I »

Et leurs vociférations montèrent, écrasant du même mépris les opportunistes et les révisionnistes. Un tout sec, très rasé, rappela plus tenacement sa douleur: « Desréaux m'en a f... pour trois mille francs dans les culottes, de votre sale

Crédit Latin... Trois mille francs !... » Il pleurnicha au milieu de sa colère, et, frappant sa pipe contre le marbre, il la cassa.

Alors dans la fumée plus opaque, où les grappes de globes à gaz illuminaient d'une manière diffuse, toute la rancœur des vies excita les paroles. Ils se reprochèrent des vilenies anciennes, monstrueuses. La menace des yeux se précisa. Ils mesuraient leurs statures, dédaigneusement, par survivance d'une très vieille précaution barbare.

Les rustres payèrent et se levèrent. Leurs propos assimilaient maintenant tous les citadins à ce voleur de Desréaux. Par sa faute, Baptiste Le Hussard s'était pendu, et la veuve de Braselot ramassait le crottin des routes avec ses quatre petites. Les huissiers avaient envahi les villages, déshonoré les noms probes. Leur haine les bouscula les uns sur les autres, ils sortirent en furibonde cohue bleue.

Weed et Dessling suivirent. Quelqu'un indiqua la demeure du notaire. Une flamme de gaz éclairait, en valsant, les cuivres des panonceaux. Deux persiennes se fermèrent sur la façade. A l'intérieur une vitre se brisa. Des jets de pierre éraflèrent la belle porte de chêne: « A mort Desréaux ! A mort les voleurs! A bas les amis de Gugenheiml » En effet, on avait arrêté, l'avant-veille, le svelte jour

naliste républicain, convaincu d'avoir escroqué huit cent mille francs à un industriel dont il gérait les affaires.

Brusquement, au milieu des tessons lancés, et sous le linteau du porche, la tête rase du fou Yauclerc se haussa, et son foulard, et le torse sanglé de brandebourgs. 11 agita son képi, montra les galons du dolman. « Vous êtes soldats. Je commande demi-tour!... Demi-tour... Arche... »

La huée couvrit tout. Une épluchure atteignit la face blême et ronde, un caillou le bras noblement tendu ; « A bas les voleurs!... A bas les amis de Gugenheim! »

Mais le fou doubla la force de sa voix : « Le commandant Desréaux est à la frontière... Il vous donne l'exemple du devoir... Tous les sentiments doivent se taire, sauf le courage, devant le péril de la Patrie... »

La huée jaillit plus forte sur le flot des épaules bleues... Cependant ils s'en allèrent... vers la rue aux lupanars où les bruits de rixes attiraient. Au moment de tourner l'angle des maisons, ils entonnèrent le refrain de dégoût:

Mourir pour la patrie

C'est le sort d'un marlou

Qui s'est laissé mettre au clou.

— Ils renâclent devant l'abattoir, remarqua Weed.

Mais le lendemain, après les ignominies du long voyage dans les box de troisième classe, parmi le troupeau ivre, buvant, vomissant et braillant, Dessling ne douta plus de leur docilité militaire. Sergent-major adorné de ses galons, Crespelle commandait le compartiment. Sec et frais, un peu pâle, mais fier de son autorité rude, il punit les plus ignobles de salle de police.

Cependant il n'empêcha point que les autres n'entonnassent du vin à l'aide d'un cornet dans la bouche d'un quasi-stupide qui le revomissait, le quart d'heure suivant, sur le pantalon des voisins ravis de se voir inondés. Ils plaquaient la rougeâtre puanteur sur le visage de l'idiot en l'injuriant; et lui, alors, de les embrasser, de frotter sa barbe souillée contre leurs figures, pour le délire des hommes congestionnés de joie, soudain oublieux de la. misère, de la guerre, de la mort, des familles. »

Dans l'étable roulante et jaune, peu à peu les brutes s'endormirent. Les paysages se dissipaient sous le crépuscule qui noya d'ombres les hanches des collines, les étendues des futaies, les blancs villages accroupis contre les bois.

Aux cahots, les dormeurs dodelinaient de la tête.

Le ronflement des roues chantait aux oreilles de Dessling des hymnes guerriers. Son imagination évoqua, selon ce bruit rythmique, le passage des hordes barbares agitant des armes et des huées, pour s'encourager à descendre vers les villes riches, les campagnes grasses. Il revécut les ruées des peuples à travers l'histoire, et les écrasements ensanglantés des nations en essor l'une vers l'autre par le jeu des Forces Inconnues.

En tous les temps des sages avaient honni le délire de la guerre, et en tous les temps la guerre avait enthousiasmé les foules, car enfin, là seulement, la rancœur de la peine humaine s'assouvit, après dé longues et cruelles patiences. Par la haine aussi les peuples se connaissent et s'aiment.

Parce qu'ils conquirent la Grèce, les Romains apportèrent à l'Europe le voile de science et de beauté tissé, dans l'ombre des vieux âges, par les civilisations d'Orient ; les Scandinaves surent le luxe d'Héliogabale et la philosophie du Christ.

Parce qu'ils conquirent le domaine étendu de Rome, les Germains, les Goths, les Francs créèrent les pensées actives des capitales d'Occident; et parce que les Turcs luttèrent contre Byzance, il y eut la splendeur savante des califes, l'empire orthodoxe de Pierre le Grand poursuivi

jusqu'aux pôles, avec le dogme de Sainte-Sophie et sa magnificence.

A ce moment Dessling eut la vision de la belle Anne, des yeux-dieux, ces yeux d'ironie supérieure où les contraires s'opposaient devant la pauvre raison de l'homme. Le mystère de la fille et de la ville l'exalta en adoration.

Le cadavre de Pascal, il le rappela, la figure du prophète trouée par le peuple, et l'action vécue près de lui. Pour imposer aux citoyens l'amour mutuel, Pascal avait tué, logique instrument de sa raison, de sa passion. Il avait reporté sur la ville sa haine du péché commis par la fille. Ainsi le peuple reportait sur l'Ennemi sa haine imprécise des maîtres.

Donc, le calcul du docteur Bax, épris de Béatrice, allait mouvoir des mers humaines. Parce que la jeune femme avait souri, le sémite déployait entre les peuples le voile de leur sang où se tisserait peut-être le nouvel avenir du monde.

Balancée sur la gerbe noire du corps admirable, le visage de perles resplendit aux yeux clos du rêveur. Dans l'ombre azurée des sourcils, les dures petites pupilles bleues imposèrent, avec la fente du sourire sanglant, l'inexorable ironie du mystère à l'esprit borné de l'homme.

Le visiteur d'âmes se réveilla en murmurant

« Il est un Dieu des dieux, une raison inconnue des forces I »

Et ce lui fut une douceur. Des certitudes rafraîchirent son espoir. Il crut à l'âme immortelle emportée, vers d'autres cycles de connaissance, h une âme faite de toutes les énergies de l'existence renforcées par la douleur, matées par la volonté, réunies par la conscience mâle.

Au flanc du wagon des trains filèrent, longs rubans stridents, crevés d'obscures lumières où des humains apparurent en groupes rapides de figures successives vite effacées par la course macabre, la fumée, la nuit bruyante que trouait le falot rouge, au dernier fourgon.

Ceux-là se précipitaient aussi vers la chance de mourir. Dessling aima presque ces chairs vautrées clans la coque du wagon. Il ne méprisa point le piétinement du troupeau, qui, après l'arrivée, escalada, vers le ciel noir, la montagne de Langres.

Dès les grilles de la citadelle, les hommes reprirent la mémoire du mécanisme militaire. Ils se mirent en ligne... Ils devinrent la chose articulée, rigide que le commandement meut au gré du caporal.

A l'un qui avait perdu son livret, l'adjudant brutal décerna des injures. Gomme le soldat s'indignait, le haro de tous lui échut. Les rangs rica-

nèrent et renchérirent sur l'apostrophe : « C'est plus l'heure de faire le malin, paquet... Ferme ta boite, et tais ta gueule... » Encore une fois, pour délassement de leur angoisse sourde, les hommes se consolèrent parce qu'un était accablé sous le nombre, vaincu, sans vengeance possible. Et c'était là, sans doute aussi, l'espoir soutenant leur courage pour la guerre. Vaguement ils entrevoyaient la gloire, un peuple injurié, blessé, sanglant, sans représailles à craindre, sur lequel s'assouvirait enfin la haine obscure des cœurs humbles.

Après ce furent des jours rapides. Les hommes s'engrenèrent dans l'escouade, les escouades dans la section, et les sections dans la compagnie. Rouges et bleus, ciel et sang, les citoyens évoluèrent sur les herbes pelées du polygone.

Les courroies s'adaptèrent aux épaules, à la taille, au menton. Bandé? de cuirs neufs, vêtus d'étoiles lourdes, les pans > la capote relevés aux boutons des poches, la n u*?tte pesant à gauche, le bidon tintant à droite contre le quart d'étain, le sac chauffant le dos, et la bise égratignant la face, les hommes, par un morne matin, quittèrent les murailles de la citadelle, franchirent les talus gazonnés, tournèrent un bastion, et saluèrent devant eux la libre route.

Dessling marchait entre Jack Lyrisse et Bérats retrouvés au premier soir parmi les odeurs de cuir, de pétrole dominant la chambrée.

Vieilli, plus ridé, en sueur aux premiers pas, Jack gardait un triste sourire dans la jugulaire, un sourire d'indulgence envers l'ennui d'exister tardivement.

Le tumulte de ces jours de caserne ne leur avait permis aucun propos significatif. Les choses ordinaires avaient disparu devant l'urgence de la mort h donner, à recevoir. Les rustres et les commis, tour à tour peureux et vantards, les ouvriers aux paroles capables, s'étaient, comme eux, résignés, dès le troisième midi, à une activité passive. Dans leur chambre, Bérats, Dessling avaient propagé cet axiome que le mieux semblait, pour chacun, de concourir à la réussite, afin que l'atroce besogne se terminât tôt. « Soyons d'excellents soldats; et la guerre finira vite, que la victoire nous aide ou que notre infériorité se marque aussitôt, malgré notre meilleure volonté, comme définitive. »

Bérats apportait aux soins militaires une attention méticuleuse de mécanicien. Lyrisse se fatiguait de tout son cœur afin que l'esquintement du corps tuât la faculté de penser, de souffrir.

Dessling, lui, ressentait une joie mystique. Le matin du départ, quand, après les maçonneries des

bastions, la campagne apparut, brune et verte, enflée vers les nues grises du ciel, il crut marcher du même pas que les ancêtres aux longues tresses, et aux bracelets de fer, sous le tournoiement des corbeaux.

Le sol mou cédait à sa chaussure, car l'infanterie s'avançait en plein champ pour offrir les routes à l'artillerie et aux convois. Lourdement, avec parfois des éclats de ferrailles, les sombres caissons grondaient au pas des attelages vifs. Juchés entre le sac à fourrage et le manteau roulé sur l'échiné des chevaux, les artilleurs, plus noirs, dominaient les compagnies fleurissant la plaine, comme des haies de coquelicots.

Des groupes de tambours, la caisse à la hanche, saillissaient en dehors des lignes. A la tête du bataillon mixte, le commandant Desréaux épais, «gesticulant, chevauchait près de Lorraine, capitaine de réserve, et dont la nuque blonde luisait hors du col d'astrakan, des brandebourgs de soie.

Autrefois sorti de Saint-Cyr, il avait accompli en Afrique ses années de devoir militaire, comme lieutenant; et il conservait, malgré sa corpulence, une allure de chef aux décisions rapides.

Sans quitter de la main le pommeau du sabre, le lieutenant Vauclerc, rond et gras, s'effarait pour qu'on ne rompît point l'alignement. Les bouts du

foulard claquaient à la brise, et il se retournait, et il encourageait, et il montrait du gant la route blanchissant d'une ligne sinueuse l'horizon de collines.

A côté de lui, le libraire, second soldat par la taille, fixait, d'un immuable regard, le point de direction, soucieux d'une mine sévère et hautaine. Le sergent Déchoin affectait aussi une allure tragique, roide ; tandis que Grespelle trottait d'un bout à l'autre de la colonne, dans sa capote bleu de faïence, pour compter ses hommes, le crayon à la main, et calculer d'avance le partage des rations à l'étape.

Caporal à deux chevrons, l'ancien voltigeur s'enlevait lestement sur ses jarrets de coq. Il souriait aux plaisanteries de Déotières dont la figure angélique dépouillée de ses boucles sembla une grosse lune de dessin humoristique.

Et la première section de la première compagnie, ainsi composée par la bienveillance amicale de Desréaux, se renforçait encore de hauts rustres très rasés, silencieux, de petits paysans essoufflés qui, dans le ficèlement des courroies, de la jugulaire, et avec le lacis de la capote bleue, semblaient de jeunes bonnes en bas rouges, à figure ronde, bise, un peu ahurie.

On ne parlait pas. On avait le sentiment que

« ça y était », que dans vingt-quatre heures peut-être la frontière serait atteinte, la mort frôlée.

Au premier rang, à côté du libraire, le plus grand soldat de la compagnie, gigantesque, rustre, avait un godillot trop court sans doute pour les orteils du pied gauche ; il allait à clique-talons, en montrant un peu de sa chaussette grise évidemment tricotée au coin de l'âtre par une vieille mère paysanne. Et le grand soldat boitait ainsi derrière le cheval coquet de Lorraine emmenant la colonne entière avec ses citadins railleurs ou graves, ses Bourguignons résignés, h tête bise, ses canuts de Lyon, pâles comme du mal blanc, ses Parisiens de La Yillette, loustics et barbares, ses ouvriers du métal, hâlés parles feux des hauts-fourneaux, bétail rouge et bleu pliant sous le faix du havre-sac.

Jusqu'au plus loin les colonnes rayaient la terre de leur crête garance et de l'étincellement des gamelles. Dans la lumière terne la toile des musettes faisait de pâles taches régulières aux flancs des soldats.

Le peuple de France marchait. Il en surgissait des sillons, des haies, entre les intervalles des maisons, au détour des coteaux, et à l'orée des bois. De la cavalerie se profila sur les cimes. Le

roulement de l'artillerie grondait à tous les échos.

On marcha.

Les champs se succédèrent, meubles ou secs ; on côtoya des rivières, on passa des ponts sonores, on espéra le repos à chaque flèche de clocher.

Et puis, à l'approche des villages, deux coups frappés sur une caissef aisaient éclater les sonneries. Le pas des hommes se rythmait. On jetait le fusil sur l'épaule droite. Alors les colonnes semblaient d'immenses chenilles poilues de dards qui serpentaient. Au passage dans le bourg, les enfants dansaient sur les bras des mères. Les vieux remplissaient des chopines au seuil des petites maisons blanches.

La fatigue vint. La bretelle du sac s'enfonça dans les chairs. La sueur coula de la bande du képi, le long des joues. Les cuisses s'échauffaient, et leur peau se râpa. Tout l'être s'alourdit, pesa sur l'ossature qui fléchissait aux rotules. On respira plus mal. Des écorchures cuisantes se révélèrent aux jointures du harnais. On se murmurait les uns aux autres : « 11 me semble que je tombe. Irai-je encore jusque l'arbre de là-bas? » Et puis l'orgueil viril, l'orgueil de bête forte faisait se roidir les muscles. En analysant sa douleur, on s'y accoutumait; et le garrulement bref du sifflet, le « halte ! » des sergents, figeait d'un coup l'élan du troupeau :

« A droite front. Formez sceaux! Par le flanc droit... droite... Sacs terre ! Rompez... »

Le torse débridé, on aspirait d'un soupir tout l'air possible. On s'écroulait dans la poudre ou dans la boue ; au hasard, avide, de s'effondrer. On décollait, en l'étirant, la capote, de la chair en sueur, on se passait sur le front la fraîcheur d'un mouchoir ; on remuait le pied à l'intérieur de la vaste chaussure pour que la plante se séparât de la semelle brûlante.

Dessling alors prenait compassion de Jack, si las, si faible. Mille perles de sueur étincelaient sur son crâne blond . Il avait des yeux vitreux et une bouche blême.

— Voilà, souriait-il ; nous nous exalterons l'âme par toutes les douleurs.

Farouche, Bérats pensait à sa femme laissée... Mendiait-elle? Seproslituait-elle? A quel vieillard avait-elle vendu son corps, ce jour-là?

— Je ne croyais pas vous voir parmi nous, Bérats, lui dit une lois Dessling.

— Quoi! Déserter? Où trouver de l'ouvrage ensuite?... L'anarchie? Voyez Pascal. Son sacrifice a-t-il suscité l'émeute dans Saint-Epvre, ouvert des yeux, éclairé des intelligences ? Ils veulent obéir et haïr, et ça durera des siècles encore. Le sacrifice est inutile, la révolte est inutile... Alors?

Ma femme se proslitue, et moi je tue. La loi, la patrie et l'honneur sont saufs... Voilà.

Il ricanait ouvertement ; il parcourait les lignes, interrogeait les canuts de Lyon, pâles comme des furoncles, les Bourguignons craintifs et qui s'écartaient de ses paroles par peur des chefs, les Parisiens de la Yillette qui lui crièrent : « T'as peur de ta peau, mon frangin ; voilà le fond de ton histoire. Ne jaspine pas tant et montre que t'en as, des... »

A part ceux-ci, les autres n'aimaient pas la bataille; mais les étudiants n'osaient le dire, asservis par l'éducation, et coulés au moule du citoyen exemplaire selon la tradition des siècles. Yauclerc citait à ses hommes les traits de l'histoire romaine : Gincinnatus et Fabius Gunctator. Le sergent Déchoin disserta : « Si vous souffrez, si vous avez dû abandonner à la misère vos femmes et vos enfants, c'est la menace éternelle de l'Allemand qui l'exige. Parce qu'ils nous ont battus en 1870, nous avons dû dépenser en armements fous l'or qui vous eût donné des améliorations sociales, des retraites ouvrières, du bien-être. Le traité de Francfort a contraint l'industrie à maintenir le taux bas des salaires ; et de cela vient toute notre peine, notre lourde peine. Un peu de courage. Levons-nous comme des hommes contre l'ennemi. Après nous

goûterons le repos, la prospérité ; bénéfices de la victoire... »

Et le coup de sifflet du capitaine remettait la compagnie sur les jambes. On rebouclait les courroies, on suspendait le fusil à l'épaule par la bretelle ; on donnait ce coup de reins qui hisse le sac jusque sur la nuque afin de déplacer la douleur du faix... « Rompez sceaux... Par le flanc droit... droite... En avant, arche ! »

Dessling et Lyrisse se disaient alors le rythme immuable des invasions, et la loi obscure des guerres, qui pousse éternellement les races contre les races, qui les mêle, les accouple dans un coït sanglant, et fait naître de leurs forces entrechoquées une intelligence plus grande pour concevoir la beauté du monde.

On marchait. Jack revint aux entretiens sublimes. De nouveau leurs âmes s'épousèrent en causant. Bérats écoutait, mal convaincu, à cause de la myopie de son âme positive.

Au soir, harassés, ils s'endormirent sur les paillasses des paysans, ou dans le foin des granges, après avoir mangé le pain dur de la musette, le pain frotté d'un oignon, accompagné de pommes de terre bouillies.

De la guerre on apprit peu de chose : des engagements de cavalerie, des gares incendiées, le

siège d'un fort. Les étals-majors attendaient la fin de laconcentration, toutes les tentatives pour l'empêcher, trop prévues, ayant été déjouées de part et d'autre. Au repos, dans un village, Dessling découvrit un journal. Il lut que « les traîtres de Pont-Saint-Marc » refusaient de rendre les armes, et prétendaient établir en ce pays frontière une commune neutre, dont ils défendraient les prérogatives contre Allemands et Français. Les grévistes se séparaient de l'Etat.

Mais on marcha. La fatigue excessive annihilait le désir de savoir. Peu à peu Dessling s'aperçut que tout l'intéressait moins que l'écorchure de ses pieds, la moiteur de son corps, son inextinguible soif qui l'obligeait à une sorte d'ivresse perpétuelle devant laquelle les plaisanteries de Déotières prenaient une importance énorme.

Avant lui le grand soldat boitait toujours à clique-talons; la chaussette grisâtre était devenue jaune à cause de la boue. On voyait encore le képi du libraire fixe vers le point de direction, et sa gamelle sanglée sur le petit fagot du sac; plus loin, la nuque brillante, blonde de Lorraine, sa pelisse d'astrakan sur le cheval coquet; le dos large de Desréaux découpé dans ciel immuablement gris. C'était ensuite la voix harcelante de Yauclerc, les brusques commandements de Dé-

choin, le trottinement de Grespelle qui comptait les hommes, les rations de conserves, qui mesurait les morceaux de pain dans les musettes, qui crayonnait sur son calepin ; et la pâleur de Lyrisse ; la sueur noirâtre aux tempes du canut voisin ; la physionomie souffreteuse du petit paysan qui eût bien voulu pleurer de ses gros yeux bleus; enfin sa douleur propre, la douleur de Dessling, les cailloux pointus sous les semelles collées aux pieds saigneux et qui se décollaient à chaque pas en déchirant l'épiderme, et la transpiration inondant son dos, et l'ignoble parfum de cuir, de cirage et de sueur émané des rangs... La face de lune humoristique que Déotières offrait se précisa bientôt seule, sur la boule rouge et bleue de la colonne, sur la poussière roulant avec les pas. A toute minute Dessling buvait un coup de vin blanc au litre enfoncé dans sa musette. Les pays défilèrent en tremblant pour sa fièvre, avec des arbres ridicules et grêles, des villages de camphre, des collines lointaines, des eaux d'étain. Les pommettes cuisaient. La corne de sa langue râpa son palais. Il lui parut que ses rotules éclateraient bientôt, serrées entre le tibia et le fémur. Ces os tentèrent de rentrer l'un dans l'autre, comme l'épée dans le fourreau, tant la lassitude des cuisses pesait au corps fourbu.

— Bon, disait Bérats, qui s'arrêta un jour au milieu d'une dissertation malaisément entreprise. Voilà qu'on devient idiot à présent ; ils nous font marcher ainsi pour nous abrutir, et nous avoir tout à fait dans la main. — Sûr...

— Probable, pensa Dessling.

Ils ne se parlèrent plus. Aux haltes ils mangeaient n'importe quoi, des saucissons innommables, des couennes de lard, des oignons crus, les viandes violettes de l'intendance à moitié pourries dans des appareils frigorifiques, et qu'on distribuait seulement si l'espoir de les conserver encore devenait vain.

On ne sut ni la route, ni le but. Chez tous ces hommes, une immense envie d'en finir s'affirma, de mourir ou de tuer, mais de finir par quelque chose de net, par une action, plutôt que de succomber ainsi à l'ivresse latente, à la fièvre, à la fatigue. Les courroies étranglaient, les sacs pesaient et chauffaient, la bretelle neuve du fusil sciait la phalange du doigt qui la tenait. « Ah ! les salops de Prussiens, marmottait le petit soldat qui avait une si grande envie de pleurer ; bon Dieu de bon Dieu, qu'il m'en tombe un... pour une fois... ah ! bon Dieu de bon Dieu... »

Et la nuit, dans les cours de fermes où les sections s'abattaient, sans se dévêtir même, entre

les ronflements des brutes effondrées sur un peu de paille, des appels sortaient des lèvres, des noms de femmes... « Maria !... Reine !... Louise !... Oh!... » Ce pour quoi d'autres, furieux du réveil, envoyaient une gamelle sur la tête du rêveur ! « Hé, tais-toi, cocu... Va, nous sommes tous cocus à cette heure. On lui fait un enfant à ta femme et ce n'est pas toi qui tiens la chandelle... »

Dans les rangs, aux halles, ceux capables encore de parole, se répandaient en lamentations sur l'absence des petites épouses. Ils se répétaient les mots de leurs enfants. Des larmes eussent ruisselé sur leurs joues, en rappelant la douceur des caresses, n'eût été l'honneur de la capote rigide troussée aux boutons des poches, de la musette pesant à droite, du bidon tintant à gauche contre le quart d'étain, du sac chargeant les épaules, du képi répandant la sueur noirâtre.

Depuis plusieurs jours on ne se lavait plus. Le pays manquait d'eau. On la réservait aux chevaux etpour la soupe. A chaque mare, les factionnaires, baïonnette au canon, en défendaient l'approche.

L'irritation croissait, folle, exaspérante, aux gorges sèches. Les dents s'agaçaient sur les grains de poussière qui entraient dans la bouche. Les paupières s'en flammaient pour la même cause... se bordaient de rouge. Le corps cuisait aux hommes

comme une seule plaie ; et l'ivresse exaltait l'instinct.

— Odette !... murmura Lyrisse une fois...

Dessling se retourna vers lui. L'ami ne sourit, ni ne se cacha, mais laissa pencher sa tête aux mille rides.

Au silence des récents jours, un délire de bavardage succéda. Tous rappelèrent les horreurs de l'existence, les humiliations à l'atelier, à l'école, les gifles des parents, les traîtrises des maîtresses, les jours de faim, les révoltes avortées. La haine, la bruyante, l'aveugle haine commença de fleurir intensément aux cœurs.

Lui-même le visiteur d'âmes échappait mal à ce délire. Il revit en hallucination le sourire pervers d'Anne, moquant sa vie ratée et son amour méconnu du peuple. Ah! la vertu dure de sa mère, qui l'avait exclu sans vouloir excuser l'amour envers sa cousine ; trahison du peuple de Paris à l'égard du vieil Averpan, en ce soir où s'était décidée l'action révisionniste ; bassesse du Général qui avait gâché la vie de ses fanatiques poursuivre une catin aux mains habiles, et se suicider enfin sur le tombeau de la gouge, en râlant de son instinct inassouvi ; fureur du peuple qui avait crié « à mort » contre l'apôtre, et hideur de la fille image de la ville, heureuse de lui dire une chute

ignoble pour qu'il souffrît plus de ses baisers !... Seules ces images venaient au décor de sa mémoire souvent lacérée par le geste de Pascal debout dans les branches d'arbres sur le Mail de Saint-Epvre, éparpillant le soleil vert de sa bombe vengeresse vers l'ignominie de la plèbe...

Et quelle consolation à venir, autre que la mort offerte afin de soutenir la spéculation du docteur Bax sur les chemins de fer de Poméranie l

On marchait et l'on souffrait, et l'on hurlait. Gomme des bagues rouges cernaient les yeux incolores. Les gueules se vouaient à la haine féconde, au grand coït de sang entre les deux races ; pour la conception d'un. temps meilleur.

Les canuts blêmes serraient leurs fusils en promettant qu'après la victoire, ils ne les lâcheraient pas sans s'être saisis du capital et des patrons ; les paysans à têtes rondes, à têtes bises, à laces de petites servantes s'exaltaient, sans savoir, en cris, en refrains, sous les képis rouges.

Le bataillon marcha. La fatigue était si grande qu'on ne la sentait plus. On vivait dans l'écorchure et la sanie. Onflottaitdans l'ivresse. La poudre des routes avait terni les uniformes. Les compagnies couvriraient toujours la campagne enflée vers le ciel gris, mais c'était un mouvement amorphe, une ascension de troupeaux indistincts vers les collines;

ii. 18

31 i LE MYSTERE DES FOULES

des descentes rapides dans les roches, à travers des bruyères... une avalanche de peuple fou, dévalant des plateaux, roulant sur le bord des fleuves, grouillant dans les villages, avec des chansons sauvages, et marchant rapide, plus rapide, vers un but ignoré, mais certain, vers la fin de souffrir.

Un midi, le caporal désigna, par-dessus le fleuve où l'on allait, une falaise énorme que surmontait la coupole à demi enterrée d'un fort.

— Pont-Saint-Marc !...

Des hurlées joyeuses saluèrent la frontière proche. L'allemand s'avançait vers cette place depuis la mobilisation, et ses mouvements stratégiques y convergeaient. On s'arrêterait peut-être.

Bientôt on entendit pétiller une fusillade lointaine... qui cessa... reprit... sans canon...

— C'est un combat d'avant-postes, dit encore le caporal. Quand ça reprend et ça cesse... ce n'est pas sérieux. Il faut que le canon parle . . pour que. . .

A la fourche d'une route on rencontra un général vieux, clignotant des yeux, et cassé sur son cheval. De la main il ordonna la halte, il apaisa de ce geste le bruit, le mouvement des conversions, comme si tout cela fatiguait son ouïe...

— Commandant... voyons... s'ilvous plaît... Il faut s'aligner sur le centre... parce que le centre c'est le milieu...

Dessling regarda Lyrisse.Déotières pouffa...

— Voyons, reprit le vieillard... à voix haute... on va descendre par colonnes de compagnie, et au pas gymnastique... Vous vous déploierez sur la gauche, commandant, d'ici, jusque-là. Tâchons que les lignes ne flottent pas... Soldats... je ne vous dis rien de plus. Le régiment a un drapeau... A vous de lui faire honneur...

Et le vieillard fit accomplir une pirouette à son cheval, lui caressa l'encolure. Il dit encore très haut en détachant les syllabes : « L'engagement n'est pas grave... Mais enfin vous allez voir le feu...»

Desréaux assurait son binocle... Les commandements retentirent. Lorraine galopa sur le front de la compagnie et fit rectifier les positions.

— Ouvrez un paquet de cartouches...

Les chefs de Section répétèrent l'ordre. Les

Lommes fouillèrent dans leurs sacs en cuir. Une ►aleur crayeuse passa sur tous les visages. Du ;ilence s'appesantit. Des oiseaux pépièrent... On itait sur la pente d'une route caillouteuse encaisse dans le terrain rougeâtre et ferrugineux. 'De iaigres arbustes s'étiraient contre le ciel, sans feuilles.

— Section à droite... droite... pas gymnastique., irche !...

Dessling ne distingua rien d'abord que les sursauts de )a carrure de Lorraine à cheval, et la boiterie du géant résigné, qui courut à clique-talons... Il s'attendit à tomber sans rien voir. A son côté la pâle figure de Lyrisse se tendait muette dans la jugulaire, parmi les dos bleus, alignés et dansant avec le tumulte des fourniments secoués. On n'entendait rien de la fusillade. Les pantalons rouges plongeaient dans le sol meuble d'un labour frais, qui rejaillissait en jets de terreau... Sourdement le bataillon courut vers le ciel de nuages que rayaient les fusils. Gela dura, les poitrines brûlèrent... « Halte !... »

A un ordre de front, Pont-Saint-Marc parut aux pieds de la colonne. Ses rues en abîme et pleines de fumée, où s'agitaient des ombres, penchaient vers le fleuve, bordé d'infanterie. Des coups de feu se succédèrent, isolés. Deux, strièrent de flammes brèves le volet vert d'une fenêtre ouverte.

La compagnie avança. On reconnut le marché aux bœufs d'Alexandre. On fit halte, et toutes les figures se rassurèrent. Nulle fusillade ne s'entendit plus.

Alors, des dernières maisons de la ville un groupe de soldats surgit, qui amena un civil nu-tête : Liverdun, sa chevelure en broussaille, et sa redingote minable.

— Oh ! fit Lyrisse.

Des yeux, Dessling étranglé chercha Lorraine, Desréaux. Il les aperçut loin, auprès du général qu'entouraient des lieutenants h pied, la canne à la main. Vers Desréaux le vieillard au képi feuillu d'or fit un signe de négation. « Je suis député, je suis le représentant du peuple, protesta de loin, la voix enrouée du patient. — Qu'est-ce que ça nous fiche, monsieur ? — Pas de comédie! — Voyons. — Soyez simple... soyez simple!... »

Des officiers conseillèrent ainsi la victime dont la tête blême se haussa, dès lors, silencieuse.

Ua adjudant, de jambes grêles serrées dans des molletières boueuses, commanda « trois pas en avant » à une section que ce mouvement plaça devant le tribun poussé tout à coup contre le mur aux belles pêches, celles volées par le bohémien, le jour de la fête patronale.

L'angoisse stupéfia Dessling qui sentit la main de Lyrisse s'agriffer à sa manche. De la sueur perla sur ses tempes, lui mouilla la face. Il ferma les yeux. La voix un peu tremblante de Vauclerc dit auprès de lui : « Les rebelles armés devant l'ennemi sont punis de mort. C'est la loi.. . Portez armes ! »

—Vive la sociale ! proféra nettement le condamné dont la parole lointaine se prolongea sur le bruit des fusils remués.

Excité par son cœur furieux, Dessling rouvrit les paupières. En une seconde, il aperçut le quadrilatère du marché aux Bœufs encadré par les lignes rouges et bleues, immobiles. Le groupe d'état-major entourait le vieux général derrière le peloton qui mit en joue l'être noir détaché du mur où des lambeaux d'affiches électorales persistaient, verts et jaunes.

— Vive la sociale !

La tête convulsée par un effort d'énergie, Liverdun concentra sa puissance de regard sur l'étatmajor, qui dominait à cheval.— Si petit, à cause de l'éloignement et de sa silhouette isolée contre le mur infini, il parut le seul homme, devant des choses.

— - Va-t'en faire ta conférence, dit d'une voix gouailleuse le lieutenant.

— Tu insulteras encore l'armée dans tes sales journaux! lança un autre.

A la seconde où Dessliûg refermait les yeux, le feu de section roula.

Aussitôt, des chevaux impatients piaffèrent. ..Les commandements retentirent. Par le flanc gauche !.

Baignant dans la sueur, les dents aux lèvres, Dessling leva les cils à peine, puis, automatique, il accomplit le quart de tour, vint s'encadrer à sa place entre Lyrisse et Bérats. « Arche ! »

Le bataillon marcha. Tout s'effaça dans le piétinement du troupeau. Ni le caporal, ni Dessling, ni Bérats n'osèrent se voir en leur lâcheté.

Gomme si un crime eût été commis entre eux, par eux, Desréaux et Lorraine n'osèrent non plus les rencontrer. Ils poussèrent leurs chevaux plus en avant des troupes, se firent deux silhouettes trapues en manteaux noirs, et coiffées d'écarlate <}ui oscillaient selon le dandinement des montures. Ni Déchoin, ni Vauclerc, ne triomphaient même.

Longtemps ils ne se parlèrent par crainte que le nom de Liverdun, se mêlant aux propos, ne les accusât.

La Force, l'ignoble Force contre laquelle Dessling s'était révolté toute une jeunesse, La Force l'accablait à son tour, engrenage inerte et maté dans l'immense machine militaire.

Toutefois, au soir, le petit paysan à la grande envie de pleurer, prononça : « C'est encore un feignant de moins, un qui nous a fait marcher, un ami des Prussiens qui nous font marcher... »

Personne ne répondit dans le rang. Il écarquilla les gros yeux bleus, et remarqua le regard mauvais de Bérats. Alors d'un coup de reins, l'enfant hissa le sac vers la nuque, baissa la tête, continua de marcher en silence, et en sueur.

Le surlendemain, quand la fatigue eût renforcé la haine dans les âmes, à une grande halte, Desréaux et Lorraine s'approchèrent du trou où flambait le fagot de l'escouade, en un champ.

— Liverdun ! fit Lorraine.

Il étendit ses mains gantées.

Desréaux rajusta son binocle en soupirant.

— Que faire?

— Et à quoi bon? reprit Bérats. Les sacrifices sont inutiles. Celui de Pascal, celui de Liverdun, tous les sacrifices au .nom du peuple. Il laisse périr qui le défend. Il aide au massacre de ceux qui pensent pour lui.

— Notre servilité excuse toutes les exactions. Grespelle tira de sa capote des journaux. Il leur

montra le compte rendu delà Chambre. Interpellé par les gens du centre et sommé de dire s'il se solidarisait avec Liverdun, et les traîtres de Pont- Saint-Marc, Gœsarès avait répondu : « Eu ce moment nous ne pouvons que redire le mot de Gœthe : J'aime mieux une injustice qu'un désordre. » L'habile comparse s'était tiré d'affaire. Us admirèrent son génie, capable de dire sans dire, de blâmer en honorant, de nier en afQrmant. « Oui, murmura Lyrisse, il identifie les contraires. Il est le reflet noir de Dieu. Aussi il triomphe. »

Vauclerc, Déchoin, le libraire s'approchaient

encore du groupe; et les anciens ennemis fraternisèrent.

— Nous aurons bataille, après demain, sans doute, annonça Desréaux.

Le notaire dépensait une action autour des hommes. Il encourageait les canuts de Lyon pâles comme des furoncles. Il soignait les paysans aux figures rondes et bises; et les petits soldats de l'active pareils à de jeunes servantes, et les ouvriers métallurgistes rougeâtres pour avoir extrait le fer.

Le bataillon bivouaquait sur la pente d'une emblavure déjà verdoyante. Accroupis autour des flammes léchant l'air terne, les corps rouges et bleus jonchaient au loin l'espace, boisé des lignes de faisceaux aux bouquets de lames claires. Les chevaux des officiers pâturaient l'herbe d'un talus, s'émouchaient avec la queue. Un petit tambour caressa leur poil; il riait en les excitant à dresser les oreilles, à rouler la bille de leur œil calme.

Appuyés sur leurs sabres, et vêtus de leurs manteaux noirs, Yauclerc, Desréaux et Lorraine étudièrent la carte. On avait atteint le lieu de concentration. Là, le reste de la brigade rejoindrait. D'une crête, ils contemplèrent l'étendue du pays encore désert et descendant vers la hâte argentée du fleuve. Les bois bleus à l'horizon coiffaient les

collines. Tout le sol était brun avec des taches d'un vert tendre; et cela se bornait à peine par l'ondulation des terrains.

— Nous traverserons les bois, dit Lorraine, et alors on abordera l'ennemi.

Le grand rustre écrasa le café de l'escouade enfermé dans un mouchoir à carreaux, en frappant avec la crosse d'un fusil. Pour la halte, il avait défait ses chaussures, et le corps s'affermissait sur deux pieds énormes, informes, tas de boue, de laine, de sang.

Bérats coupa une mince tartine dans sa boule réduite à rien... La faim harcelait les hommes. Les cantines s'étaient perdues. On fuma. Jusqu'au loin les soldats couchés sans dormir, les pieds nus à côté des godillots ôtés^soulflaient machinalement la fumée bleuâtre des pipes. La poussière et la sueur masquaient les visages. Les Parisiens de Belleville chantonnaient seuls autour de leur haute marmite en fer-blanc, des romances sentimentales. Sur cette plaine où gisait l'esquintement de huit cents corps, un son montait vers le galop des nues violâtres...

Ma gigolette elle est perdue!

A s' sera fait chauffer dans la rue... ue... ue...

La tristesse résignée du refrain, avec sa finale

presque joyeuse, frappèrent le cœur de Lyrisse. « Toute la peine, de ce peuple, est immense, mais il se sait esclave pour deux ou trois vies encore de générations. On dirait qu'il a la divination du destin, et qu'il ne veut rien tenter pour sa libération avant une date prescrite, marquée en quelque loi inconnue mais certaine. Il n'en est pas un, parmi ces huit cents hommes, qui nemaudisse son sort et n'appelle le meilleur avenir. Il suffirait qu'ils se lèvent et disent, le fusil aux mains : « Nous voulons!» pour que tout changeât à leur bénéfice. Cependant ils ne bougent pas, ils obéissent en haïssant. Ils se contentent de la tristesse d'une romance qui aifirme leur soumission aux riches et aux forts, la traîtrise de tout; et leur ironie de le savoir... En vérité, Dessling, ils entendent une voix autre que celles par nous connues, ils entendent au fond de soi, le verbe de Dieu, et ils acceptent l'attente par son ordre. Sans quoi ils agiraient. L'idée de Dieu guide le mystère des foules... »

Dans l'ampleur de la capote bleue et sous le rouge diadème du képi, le lunatique se transfigura comme aux bons soirs d'étreintes intellectuelles. D'ailleurs il se portait mieux. Les maux physiques et la vigueur brutale de l'air avaient rajeuni les muscles, calmé l'excessive trépidation des nerfs. Il se levait, pâle, fort et beau...

— Nous ne sommes pas que des bêtes... non... puisque nous savons qu'il faudra mourir tout à l'heure afin qu'un obscur amour lance les deux races l'une à l'autre dans l'étreinte sanglante; et que du baiser tragique, naisse la nouvelle conception du bonheur.

— Oui, dit Dessling, le vrai sacrifice doit se consommer pour l'avenir des races.

Ils allaient alors, de rang en rang; et ils parlaient ainsi, et quelques-uns les écoutaient, et d'autres s'endormirent, et ceux-ci reprirent leur chanson, et ceux-là leurs croûtes de pain.

Bientôt, la plaine sous leurs pieds fut envahie par la brigade... Ils virent des troupeaux semblables à eux, roussis par la poussière, plies sous le havresac, interminables tarasques rampant sur la route derrière les montures des chefs. La cavalerie défila sur des chevaux humides, long velus, couverts de bave, dans des nuages de poudre où éclairaient les casques de cuivre, les fourreaux stridents des sabres, les flammes des lances droites sur les escadrons. Ensuite ce fut le roulement orageux des caissons, les artilleurs harassés, les convois lents d'ambulance signalés par la croix écarlate. Et encore les rampements de l'infanterie rouge et bleue, pliée sous le sac, roussie de poudre.

Gela se répandit au loin jusque sur la berge du fleuve argenté. Partout fumèrent les flammes. Le pays se boisa de faisceaux à bouquets de baïonnettes claires. Les états -majors galopaient derrière les vieillards aux képis feuillus d'or. Les fanions palpitèrent au bout des hampes.

Lorraine fit lever les soldats. Ils durent sortir du havresac les brosses, les éponges et les cirages. Dessling et Lyrisse tendirent la bretelle d'un fusil, et ils la frottaient, en riant, d'un petit bâton de cire. Une activité reprit les hommes qui raclèrent avec des couteaux les basanes de boue séchée sur les pantalons. Le champ se para soudain de blancheurs, parce que les hommes, en chemise, dépouillés de leurs capotes, fourbissaient le cuivre des boutons. D'autres, à genoux, ciraient les sacs et les souliers. Le soir, on coucherait dans une ville. L'espoir de lits véritables, de boissons fraîches, de viandes solides, réconforta les sœurs.

— J'ai faim, avoua Lyrisse.

— Et moi donc...

Ils sourirent de se voir confondus dans l'instinct

le la foule.

Les soldats flairaient la bataille. Ils s'excitèrent. Ensuite on se reposerait. La marche fut gaie et chantante.

Bon cantonnier, Bon cantonnier, Mets les cailloux Dans ton panier.

Les voix s'unirent en un même essor. Elles s'échappèrent aux faces bises des paysans, aux bouches blêmes des canuts, enfouirent le bruit régulier du piétinement. Sur toute la plaine le chant joyeux gagna; il enveloppa les rampements de l'infanterie, les roulements des caissons, le trot des cavaliers.

Bon cantonnier,

Bon cantonnier,

Ménage le pied,

Epargne le pas,

Ménage le pied

Du soldat l !

Ah ! ah ! ah ! ah !.. .

Les sons de la finale s'exaltèrent. Toute la vigueur de la foule s'élançait au ciel gris. Le caporal de Grimée ouvrait une bouche hardie dans la moustache. Et il se révéla des sons jeunes, des voix vierges, des trilles savants aussi de quelque gaillard des villes.

Un caillou, Deux cailloux, Trois cailloux, Tu mettras tout

Bon cantonnier, Bon cantonnier, Dans ton panier...

Pour Lyrisse et Dessling l'ingénuité puérile de la chanson valait une fraîcheur à leurs esprits. Ils entonnèrent même le refrain. Les rides du lunatique disparurent dans la peau tendue par le cri.

Dix cailloux, Onze cailloux, Douze cailloux, Tu mettras tout...

Les têtes s'enivrèrent de chanter. Le son montait vers le ciel terne, s'enfilait par les chemins creux» s'épanchait sur la plaine, grimpait aux inclinaisons des coteaux, avec le peuple fou, piétinant et chevauchant. Toute l'âme était dans la gorge des six mille hommes jetés sur le pays comme la masse d'un liquide dense se divisant par coulées rouges et bleues, s'assemblant par lacs, montant par houles, glissant par nappes, selon les courbes de l'espace, et vers la pâle vitre du firmament.

Mets tes cailloux Dans un panier.

Les enfants barbares oubliaient leur ruine et les familles laissées, et la plaie du corps, et la misère du fossé pour se ravir de l'âme ancestrale reconquise, celle des envahisseurs, Goths, Vandales, Celtes, Germains et Francs, dont ils gardaient aux veines, malgré l'atrophie des générations, l'ardeur aveugle et superbe.

Cent cailloux, Cent un cailloux, Cent deux cailloux, ïu mettras tout.

Et ce fut une lutte des larynx, lutte amicale de coqs rivaux, s'annonçant à l'étendue couverte par le tumulte de la nation.

Les chefs se retournèrent sur la croupe des montures ; ils levaient aussi leurs mains, pris par l'enthousiasme.

Quelque chose de fort enleva les cœurs dans un hosannah vers la mort heureuse des batailles.

— Oh fit Lyrisse, je sens tous les ancêtres en moi.

— Nous n'avons pas épuisé le sang des vieux germes, ni la puissance mise aux muscles des hordes que redouta Byzance.

Certes la chanson les emporta plus légers. Les mille pointes de feu perçant la plante du pied

à chaque pas pose sur la terre ne détournaient plus leur courage. Le fou Vauclerc brandissait sa canne, vociférait.

Mille cailloux, Mille un cailloux, Mille deux cailloux, Tu mettras tout.

Les diphtongues, sur la dernière note, s'amplifièrent, aussi vastes que la plaine ; et le beau Bérats redressé en son armure bleue, de sa bouche grande et rouge dans la jugulaire, criait le plus fort du rang.

Bon cantonnier, Bon cantonnier, Epargne le pied, Ménage le pas, Epargne le pied

Du soldat !

Ahlah! ah! ah 1

Ainsi le peuple en armes s'amassa vers la ville grise apparue soudain entre deux collines. Alors l'éruption des musiques qui, sur le même air, saisit la voix des hommes, renforça dans une tourmente de sonneries la joie de la haine prête à férir. Les cloches de l'église sonnèrent en accueil. Des mains se tendirent au seuil des portes. Les vieux se découvraient pour l'élan de la forte race qui

escalada les rues abruptes entre les petites jnaisons de briques et de plâtre. Il y eut une halte sur la place. Crespelle distribua les logements. On éclairait les boutiques.

— Eh bien, Bérats, vous avez chanté ?

- Oh, maintenant je me f... delout. Pascal est mort. Nous avons laissé tuer Liverdun. Nous sommes des brutes, voyez-vous, comme les autres. Que ma femme se prostitue ou crève ! Je m'en f... Puisque je ne suis qu'une bête, j'agis comme une bête. Allez, ça m'amuse. Jamais de ma vie, je ne fus aussi content!

Il rit, magnifique et haut.

On rompit les rangs. Les soldats envahirent les cabarets, trainant les crosses de leurs fusils sur les dalles. On défonçait des tonneaux à la porte des maisons. Dans l'un, tout ouvert, le cheval d'un dragon s'abreuva. Sans quitter la selle, l'homme se pencha avec son casque parmi les fantassins pour boire au creux de sa main le vin violet.

Sur les places les canons s'alignaient derrière les caissons, les forges roulantes, les voitures d'ambulance. Le long des cordes tendues d'arbre à arbre, les chevaux étaient lavés par des dragons en képi ; des escouades pliaient sous les bottes de fourrage. Les officiers, pour guetter leurs ordonnances, se postèrent aux angles des rues, les jambes

écartées dans les bottes, heureux de ne plus sentir le roulis du cheval.

En apaisant toujours de la main, les choses, le bruit, l'armée, le vieux général passa. Les bêtes s'ébrouèrent, des étincelles jaillirent sous les fers d'un alezan que montait le porte-fanion.

La nuit se ferma sur la ville en lumières, pleine de stridences, de fer et d'appels.

A l'étage d'un restaurant, autour d'une table bien chargée, se retrouvèrent Dessling et Lyrisse, Bérats, le sergent-major Crespelle, le caporal, le libraire, le lieutenant Vauclerc, Lorraine et Desréaux. Contrairement à leur attente ils se dirent peu de chose. Ils étaient frères, simplement, après tant de fureurs politiques . La mort de Liverdun, ils la déplorèrent selon des philosophies. Lorraine conta la cruauté des vainqueurs à Pont-Saint-Marc. Les cadavres de forgerons emplissaient les charrettes. Il avait reconnu le malheureux huissier, dans une ruelle. Hors du crâne décalotté la cervelle s'était répandue sur la paperasse du portefeuille.

— Cependant, par des voies diverses, ne cherchions-nous pas la même félicité, dit Lorraine ?

Des silences fréquents les navrèrent. Ils se reconnaissaient mal sous la tunique sombre de l'officier ou dans les larges capotes des soldats. Grespelle dut sortir avec le caporal, au deuxième plat.

La paille manquait pour le coucher de la première compagnie cantonnée dans la salle du bal. Il n'y avait qu'une botte pour sept hommes.

Eux sortis, on commenta les chances de la bataille. La division formait l'extrême aile droite. Elle devait surprendre l'ennemi à six heures du matin et le rabattre sur le centre après la prise d'un village, Wûrtz, situé sur le territoire allemand. On franchirait avant l'aube les bois et le fleuve.

— Demain, donc, nous verrons la mort, prononça gravement Déchoin.

Les convives mangèrent peu, malgré les exhortations de Lorraine. Il avertit qu'on ne distribuerait qu'une demi-boule à chaque homme. L'intendance ne pouvait plus faireparvenir ses convois. Des uhlans en reconnaissance avaient fait sauteries rails avec des pétards. Il fallait douze heures pour réparer la voie. Dans douze heures, la division serait loin.

A l'heure des fruits son ordonnance lui apporta une lettre de la jeune femme, Gorina Singer, si récemment épousée. Ils le plaignirent de risquer sa vie, la science, sa richesse et son amour.

Le gros garçon blond sourit sur son cigare mâchonné ; haussa les épaules, et se résigna du geste. « Les essences nous mènent. Nous sommes les humbles organes de la pensée universelle. »

Alors ils le plaisantèrent Sûrement il portait

un pantacle pour le préserver des balles. En effet il tira de sa tunique une médaille de verre creux où du mercure tremblait. Dans le verre des caractères hébreux signifiaient des choses mystérieuses.

Mais on entendit les fers des chevaux sur la place, les jurons des hommes, et le fracas des sabres traînés contre le pavage.

— L'artillerie part la première. Les dragons ont ouvert la route. A cause des caissons elle fait un détour avec les ambulances, dit Lorraine.

Au dehors les falots des brigadiers éclairèrent l'ombre et les boucles des harnais. De lourds tombereaux retentirent.

— Séparons-nous, si nous voulons reposer, conseilla Desréaux.

Il avait toujours ses bagues, sa corpulence, son lorgnon tenu par un fil devant ses yeux railleurs, des bajoues cramoisies et un crêpe au bras, rappelant sa fille morte. Lorraine s'amusait à le contredire :

« Savez-vous ce que nous a recommandé le général, tout à l'heure, à Vétat-major? Voici : Il nous a dit : En Grimée, notre grand avantage sur l'adversaire était que nos troupes, ignorant le pays, n'osaient pas fuir de peur de tomber dans l'ennemi au détour d'un chemin. Au contraire les Russes

connaissaient bien les routes, et ils s'en allaient dès que ça commençait à devenir dur, certains de se mettre à l'abri. Voilà pourquoi une armée envahissante possède toujours des chances considérables de vaincre. Ses soldats ne savent où fuir, et alors ils avancent. En 1870, la même chose a perdu nos armées de la Loire où j'étais. Les mobiles devinaient trop quel chemin les éloignait de l'ennemi. Ils le prenaient dès que la surveillance se relâchait sur l'étendue des lignes de combat. Par conséquent ayez soin, messieurs, de déployer le plus possible vos unités en plein champ. Cachez aux soldats la position de l'adversaire. Dites toujours qu'il occupe les routes, la droite etlagau.che, sauf le point vers où vous marcherez. Ainsi vos hommes se précipiteront au combat pensant le fuir, et c'est la meilleure garantie de leur courage.»

— Hé! dit Lyrisse, ce général me semble avisé, sinon confiant.

Ils sortirent. Les ivrognes commençaient à vomir, le front appuyé sur les murs, en insultant le bon Dieu.

La plupart chantaient, assis dans les tavernes, autour des tables jaunes. On brandit les verres ; les capotes restaient ouvertes sur les cravates bleues pendantes. Au fort du tumulte, d'aucuns écrivirent des lettres pour s'attrister.

Par bandes, se tenant aux bras, les plus jeunes envahirent les rues ; ils pourchassaient des servantes qui criaient, folles, éperdues. Des rires énormes, faux, se répondirent. Sous le gaz de la plus belle brasserie, un réserviste, debout, modulait, avec une affectation d'art, l'air de l'opéra :

Gloire immortelle De nos aïeux, Sois-nous fidèle, Efc mourons comme eux !... »

Une cohue en capotes bleues se pressait autour du baryton. D'une table, il lançait les notes vers les ondes de fumée émergeant des pipes. Des bravos le remercièrent. Ilentreprit alors Haydée;

Buvons à la défaite Des musulmans, Des musulmans.

Un sergent tapait le piano, avec de Jolis doigts arqués, une fine figure sertie de barbe courte et dégagée de la coiffure rouge mise à la nuque.

Mais les clairons couvrirent la rumeur de la ville. Le son des tambours ébranla les entrailles. La retraite passa, suivie de la section de police, qui, baïonnette au canon, vida les tavernes.

De toutes les rues, les escouades de garde débouchèrent et firent place nette. Les volets se fermèrent sur les lueurs des maisons.

Bousculés par la police, Lyrisse et Dessling ne purent gagner les chambres retenues pour la nuit chez une boutiquière. Il leur fallut rejoindre le cantonnement de la compagnie, une salle de bal très vaste, à colonnes vertes décorées d'arabesques multicolores.

On avait jonché de paille le sol de l'alcazar. Le bétail rouge et bleu ronflait déjà vers les angles, à rencontre du tapage que faisaient les ivrognes réunis sous le lustre dont brûlait un seul bec. Autour d'une gamelle de campement, ils se poussaient. Dessling vit un rat au fond du vase. Ils s'amusaient à le noyer en vomissant. L'un après l'autre se fourrait les doigts aux profondeurs de la gorge jusqu'à ce que tombât sur le cri aigu de la bête le jet violâtre qui la submergeait.

Les amis s'écartèrent de l'acre puanteur. Un dormeur réveillé jeta sa chaussure dans le tas des ivrognes qui s'écroula. D'un coin d'ombre, une voix autoritaire menaça de corvée aux avantpostes. Les cris de la bête noyée s'espacèrent, s'affaiblirent, se turent. On n'entendit presque plus vomir.

Ni Jack, ni Dessling, ni Bérats ne dormirent.

L'appréhension du combat augmentait leur fièvre habituelle. Le mécanicien alla chercher un seau d'eau froide ; et ils se lavèrent pour obtenir du délassement. Après la douche, ils s'étendirent sur la paille sans souliers. Muets, la gorge étroite, les pommettes chaudes, ils attendirent.

Dehors, les caissons ne cessèrent de rouler, ni les chevaux de claquer le pavage, ni les ferrailles de retentir. La foule en armes s'écoulait vers les champs, sous sa rumeur immense et marine.

Dès le premier signal du clairon rompant leur somnolence qui commençait, ils sursautèrent* Aussitôt l'escouade de police entra. Ces visages parurent étrangement féroces et hagards entre les jugulaires serrées. Les caporaux éveillèrent les dormeurs au hasard des coups de pied dans la litière. Les hommes dessoûlèrent du coup. Brutal et pâle, le sergent Déchoin pressa l'habillement. Yauclerc surgit à la porte. Il avait sa pèlerine, le capuchon, le revolver et le sac de cuir en sautoir... « Dépêchons ! »

Dessling s'aperçut du tremblement de ses mains lorsqu'il boutonna sa capote.

Autour des flammes allumées dans la cour, il avala le café de l'escouade, une eau chaude sucrée et puis sur la place, sans artillerie maintenant, s'aligna.

Silencieuse et lente fat la marche à travers la nuit humide des bois. Les buissons arrêtaient les pans des capotes. Le grand soldat portait une lanterne au bout de sa baïonnette, et la lueur guidait la colonne en branlant sur la claudication de l'homme. La couche des feuilles mouillées étouffa le piétinement. Parfois le trot sourd d'un cheval s'annonçait en arrière. On se serrait à cause de l'étroite sente. Un dragon passait, droit dans son manteau, tel qu'une ombre casquée de métal et armée d'une lance. Au passage on aspirait la vapeur chaude entourant la monture du fantôme.

Des lumières coururent à droite et à gauche, par l'épaisseur du taillis. En avant il y avait la voûte d'ombre, la lueur pendue à la baïonnette, les deux silhouettes pointues du capitaine et du commandant encapuchonnés sous les branches gouttantes, le moutonnement noir des épaules, une saillie luisante de gamelle.

Les « chut » des officiers s'imposaient eux-mêmes à voix basse. Voisins, on se distinguait mal. De la peur s'immisça dans le corps.

On marcha. Les courroies coupèrent. Les pieds brûlèrent. La sueur coula, en petits filets froids, le long des tempes. On but sans obtenir l'ivresse. Toutes lesheures la colonne s'arrêtait, pour le repos réglementaire de dix minutes. Mais le garru-

lement du sifflet ne prévenait plus. On percevait le ralentissement de ceux qui précédaient, et l'on sentait un frisson courir, des pas se fixer dans la boue et les feuilles, des soupirs s'étendre, un étirement des poitrines délacées.

A plusieurs reprises des arrêts inattendus pénétrèrent d'inquiétude. Était-on cerné? On prêtait l'oreille. Un fusil heurtait un quart. Le trot d'un dragon passait en frôlant; des branchettes se cassaient sous une main maladroite ; et l'on remarchait plus aise de n'avoir pas senti venir la mort.

Passé les bois, la colonne suivit les palissades fermant une voie ferrée. On pataugea dans de la boue liquide. Une fine pluie commença. La nuit allait bleuir. Il y eut un long arrêt encore pendant lequel on reconnut à distance les roulements de caissons, des piétinements prolongés d'infanterie. L'idée que d'autres colonnes précédaient, donna de l'assurance. Et tout à coup, le bruit de l'eau frappant les piles d'un pont atteignit les oreilles.

Pour le franchir, on divisa la colonne.

L'ouvrage suspendu par des barres de fer eût pu se rompre sous un défilé compact. Deux hommes traversèrent à la fois.

Ensuite le bataillon fit halte contre le plâtre blafard d'un très long mur. L'eau invisible clapotait vers la berge. Dessling appuya son sac sur le

canon du fusil posé derrière lui, en terre, à la manière des porteurs de hotte qui l'étayent d'un bâton.

Gomme la nuit s'éclairait, l'attente se fit plus frissonnante. L'heure du combat allait venir. Des reflets de vague scintillèrent dans le bruit du fleuve. L'ombre de la colonne était indéfinie derrière et devant. Rien ne bougeait de la file de fantômes. Des remous se trahirent sur les eaux.

Une ligne bleue contourna le faîte d'une colline. La façade d'une maison, sur l'autre rive, vint à pâlir. On attendait.

De la fraîcheur passa avec du vent et sécha les visages. Dessling distingua le doux sourire de Jack, la maussade allure de Bérats, l'ahurissement du petit rustre. Un frisson naquit sur les têtes précédentes, le' piétinement reprit, lugubre et lourd dans la boue gluante. Le fleuve fut laissé.

Les maisons aveugles d'un hameau déserté, l'arcade d'un pont de chemin de fer, mal éclairé en sa maçonnerie de briques par l'unique flamme d'un lampadaire à huile que suspendait une potence, rendirent l'écho de la soudaine détonation d'un fusil. Elle roula. « Halte ! »

Le grand rustre amena sa lanterne et l'éteignit : « Ouvrez un paquet de cartouches ! » commanda Lorraine. Il n'y eut que le bruit du papier déchiré

et celui des douilles roulant dans la poche de cuir. « A droite front! chargez arme... » Les batteries grincèrent. On remplit les magasins du fusil à répétition.

Et ce fut encore l'attente, l'angoisse, l'imagination de se sentir étourdi par un coup, de se voir à terre, et sanglant...

— On va tout de- même y passer, dit Bérats.

— Peut-être, soupira Ly risse... Mais quoi, la vie! hein Dessling?

— Moi, puisque j'ai souffert, j'ai eu ma part de beauté...

— Chut, grogna le caporal.

Et la marche reprit coupée d'arrêts, d'attentes. Enfin dans la ligne bleu-sombre couronnant les hauteurs, l'orage de l'artillerie roula. Par-delà le bataillon et le village, très loin sur l'autre rive du fleuve, sans doute, il y eut un bruit de démolition, de pierres croulantes. Cinq ou six fois, sur la foule solennelle, la mort, en tonnant, vola...

Puis survint une accalmie. L'aube désigna des vallons, des haies, un amphithéâtre de collines.

— Vous voyez, ce n'est rien, conclut le caporal en lissant sa moustache grise.

Le fait de se voir saufs après l'algarade première ragaillardit les cœurs. Déotières lança un calembour.

« Pas accéléré ! marche ! »

On n'avait presque plus peur. Alerte, la colonne s'élança, sur la route nouvelle. Les bâtisses d'un village blanchirent encore sous un clocher dont la flèche portait un coq.

— Nous sommes en Allemagne ici, annonça Desréaux.

Une joie gagnait les bouches; des rires sonnèrent. Il fallut^es« chut» des officiers, et la présence du vieillard lauré d'or, de son fanion, de son cheval pacifique, de son geste qui apaisait la marche, l'agitation, l'élan.

— Du silence ! je vous en prie, du silence ! Là. Derrière lui son escorte de chasseurs aux plumes

coquettes, aux petits chevaux gentils, était en parade. 11 reprit, de sa vieille bouche, en agitant les mâchoires visibles dans les plis de peau :

— Commandant, vous monterez droit à l'église. Vous rencontrerez là le 127e, le 275e mixte. Vous prendrez la tête, vous tournerez à droite, pour vous déployer dès la sortie, en tirailleurs, et marcher dans la direction nord, là -Jusqu'à ce que vous ayez atteint la crête de la première hauteur. Vous ferez arrêter un peu avant et ferez coucher les hommes. Surtout du calme, pas de désordre, et du silence. L'artillerie de l'ennemi n'a pu régler son feu. Il faut en profiter pour prendre position... Allez.

Rien n'eût rassuré mieux que le calme du vieillard sec, parlant comme dans un bureau, et assis à l'aise en selle avec des cartes étendues sur les fontes qu'éclairait le falot d'un joli chasseur bleude-ciel.

« Pas gymuastique ! » ordonna Lorraine.

Dessling saisit son fourreau de la main gauche. Les fusils se mirent à l'épaule « Marche ! » Le rythme de la course battit la route ; et l'on aborda la perspective d'une rue à petites maisons, contre lesquelles d'autres troupes, l'arme au pied, demeurèrent immobiles.

La première enseigne allemande « Wirtzhaus », une autre «Kirchestrasse» attirèrent les yeux contents. Mais au parvis de l'église, une troupe venue en sens inverse ne s'arrêta point. Les « halte » se croisèrent. Le parvis s'engorgea. Des jurons furent rugis. Desréaux furieux demandait la place à un major pansu, qui vociféra du haut de son grand cheval.

Face à face les deux têtes de colonne occupaient tout l'espace avec des officiers à voix aigre se disputant au milieu.

— Je dois prendre la tête, répétait Desréaux frénétique.

— Mais, commandant... il faut bien que je déploie mon bataillon.

— C'est un peu fort!...

— Laissez moi former ma colonne, voyons... Un cataclysme, trombe de poussière et de pierres,

s'abattit. Des nuages de plâtre s'élevèrent entre des flammes brèves. L'orage d'artillerie lointaine roula. Le clocher de l'église s'écroulait dans le cimetière.

La stupeur fit frissonner les hommes. Il y eut du recul que Yauclerc arrêta de la canne. Un galop se précipitait. La voix acide du général perça le tumulte. De son cheval mal arrêté, il se pencha, saisit au col le grand rustre... « C'est le 243e, ici... eh bien alors, qu'est-ce que vous foutez là... commandant ? »

— Mon général...

Un second cataclysme s'appesantit sur une grêle de gravats, assourdit la brusque peur des chevaux qui ruèrent dans l'escorte. L'orage de l'artillerie lointaine s'ébranla, lourd, prolongé...

— Pour le 243e, cria la voix acide du vieillard. Par le flanc droit...

— Par le flanc droit, pas gymnastique... arche... D'un essor, la troupe s'enleva, prompte à quitter

lelieu depéril, où dégringolaient les pierres. Béante, l'église, tranchée en deux, ne dressait plus contre le matin blafard qu'un seul mur ébréché, l'ogive d'un vitrail en pièces, à lames rouges et jaunes.

On foula le sol glaiseux de la campagne. Sur la gauche, un mont à vignes, planté d'échalas, protégeait. Les détonations se succédèrent en hâte, au loin. Instinctivement Dessling, Lyrisse et Bérats se serrèrent. Le joli cheval isabelle de Lorraine allongeait le trot dans les flaques. De la pâleur occupait le visage du petit paysan; et le grand rustre courait à clique-talons, essuyant la forte égratignure d'un gravât qui ensanglantait sa joue.

Les ordres changèrent la marche. En tirailleurs, l'arme à la main, on gravit lents, le vignoble, sous le poids du sac, la poitrine cuisante à cause de la course.

A chaque pas, le soulier leva des kilos de glaise. La rosée des plantes folles mouilla les jambes, glaça les pieds. Des cailloux se dérobaient sous les semelles. Une clameur fit que les soldats se retournèrent.

Rasé sur l'axe d'un cycle quelqu'un de gris, avec un fusil au dos, fila dans la craie de la route.

« Feu donc ! feu I » Grespelle ajusta son revolver... La fumée et la détonation furent. Rien ne tomba.

L'éclaireur ennemi n'était plus visible.

L'incident égaya. Gomment avait-il passé les lignes? Sans doute, caché derrière un buisson, il s'était levé tout à coup. « Chut, » crièrent les

serre-file. Yauclerc commandait de la canne. On monta péniblement à travers le froid du matin. L'orage de l'artillerie ne s'apaisait plus. Alors sur les hauteurs, laissées en arrière du fleuve, le canon français tonna, au suprême horizon.

Dessling se plut à voir les jets brefs du feu rougir la brume. Machinalement, il calcula la distance, d'après le temps qui séparait la vue de la flamme et le bruit perçu. Aucune crainte ne le troublait alors, ni lui, ni les autres. Le tir ennemi démolissait le village vide. La pente du vignoble garantissait les marcheurs. Silencieuse, la ligne d'hommes montait, lente, solennelle, à travers le terrain pierreux, fleuri de chardons, d'herbes mauvaises.

Le matin grandit au ciel malgré le tissu fin de la pluie. Les rouges et les bleus des uniformes éclatèrent contre le sol blanc et entre les tiges d'orties. Après la ligne, le clairon cueillait des feuilles, soldat plus brillant entre les manteaux sévères des officiers. La tête hagarde du lieutenant fou embellissait de toute une ardeur interne. Impassible et blond, Lorraine pesait sur son cheval, à la robe claire, lui, le front haut, le poing à la hanche, l'œil au péril attendu. Plus voûté, Desréaux s'abandonnait au pas de sa monture pacifique, mais obstinément désireuse de brouter, pendant que le notaire nettoyait son lorgnon.

Et en bas, sur la route de tout à l'heure, les bataillons hérissés de leurs fusils, crêtes de rôuge, couraient au rythme du pas vers le détour de droite, afin d'étendre la ligne, d'enserrer d'un cordon de feu tout un pays qu'on devina dévalant après la crête vers où l'on s'efforçait.

Séparé d'eux par quelques mètres d'intervalle, Dessling regardait tour à tour Bérats et Lyrisse. Ils se sourirent. La boue jaunit les pantalons rouges ; et, sous les sacs, tous les hommes courbés semblèrent une série de coléoptères à carapace noire, à tête rouge, à élytres bleues, rampant entre les mauvaises plantes. « A genoux ! »

D'un seul coup, la ligne s'enfonça dans les chardons. Il n'y eut plus, à travers les verdures, que Tétincellement des gamelles surmontant les petits fagots serrés par les courroies du sac.

La douleur cruelle du soulier droit plié et supportant sur le talon le poids total du corps, celle aussi du genou mordu par les arêtes des cailloux, occupaient autantl'espritquelacraintedel'ennemi, sans doute entrevu par le capitaine. Dessling se contraignit à soupirer fortement pour imposer son assurance mentale à la folle palpitation du cœur saisi par l'ordre brusque.

L'harmonica de la pluie chantait goutte à goutte sur les dures pierres, et les détails du chardon

voisin gardèrent l'attention de Dessling. Une bande de ciel violâtre, un passage de nuées persistèrent entre la visière du képi et l'ondulation du sol.

L'immense calme de la campagne coïncidait avec la solitude de la compagnie, maintenant perdue, isolée de tout, entourée de canonnades sourdes roulant derrière les nuages. La peur s'appesantit sur la poitrine; elle alourdit les viscères; elle combla de plomb la gorge et l'estomac. Le cœur dormait.

« Lyrisse!... Bérats!... préparez-vous à faire feu de deux cartouches. Vite. Ne tirez pas les autres ! Que je n'entende pas d'autre coup de feu ! » murmura la voix oppressée de Yauclerc... « Là, reprit-il, les voyez-vous... derrière le paquet d'échalas... c'est une patrouille en reconnaissance... Gomment, vous ne voyez pas... Lyrisse... devant vous... les pointes des deux casques... derrière le paquet d'échalas, je vous dis... Ah! La hausse à trois cents mètres... Pour Bérats et pour Lyrisse seulement : Feu! »

La double détonation creva l'air successivement. Le son dégringola. « Feu encore, nom de Dieu ! Ils foutent le camp I... Où avez- vous visé tous les deux... Dans les nuages?... »

Dessling pensa que ses amis n'avaient pas voulu tuer des hommes, car Bérats était un tireur remarquable. Evidemment, Yauclerc, d'esprit posi-

tif, ne concevait point que l'on acceptât de mourir sans accepter aussi de tuer. Ce fut, pour le visiteur d'âmes, une félicité, de sentir auprès de soi, et devant la mort, des cœurs qui ne mentaient pas à leur esprit.

Vauclerc jurait, grognait. Il prétendit que grâce à cette maladresse, la patrouille indiquerait à l'ennemi la position reconnue. « Vous êtes des traîtres ! oui, des traîtres ! » Le fou gesticula, s'excitait. « Chut... » siffla Lorraine, dont le cheval polkait, prudemment maintenu. « Lieutenant, dit-il, vous avez mal choisi vos tireurs... voilà tout. — J'ai choisi ceux qui étaient juste en face de la patrouille. — C'est bon. Silence... »

Des heures, Dessling souffrit au genou scié par les arêtes des cailloux, à la jambe humide, au pied droit atrocement plié en deux dans le cuir dur et supportant le poids total du corps. La pluie tombait toujours ; mais la canonnade s'apaisa dans les nuages. Le silence devint absolu sur les hommes, sur les champs, h travers le ciel.

Le pli du cuir faisait lame sur le pied droit, et coupa vraiment la chair. Dessling sentit des larmes lui poindre, tant il souffrait. Il déplaça un peu le genou, sans réussir.

« Eh bien, quoil fit Lorraine, on nous oublie. »

Desréaux était à l'autre bout du bataillon, près h. 20

du colonel. Sans doute, la formation de la ligne de tirailleurs ne s'accomplissait pas vite. Il s'agissait d'étendre une division entière. Mais, de la canonnade cessée derrière eux, devant, ils purent déduire que l'adversaire déplaçait les batteries rendues muettes par le feu des nôtres.

' Alors, et a cause de la sonorité de l'atmosphère en certaines heures de pluies douces, on entendit retentir les caissons. Dessling tourna la tête. Sur les routes enlaçant, d'un ruban plus clair,, l'amphithéâtre des collines laissées avant le fleuve, l'artillerie défilait au galop, lointaine et très petite, pareille à celle des boîtes de soldats que l'on offre pour jouet.

Descendu de son cheval, dont le clairon prit la bride, Lorraine remarqua cette ressemblance gaie. La vitesse les émerveilla.

Une cavalcade bondissante surgit près d'eux, à un pli de talus. Le vieillard lauré d'or reparut parmi ses petits chasseurs aux chevaux vifs. Il arrêta net sa bète. « Capitaine, faites relever la compagnie, et en place... repos. Vous resterez tranquilles ici, une heure environ. Les hommes peuvent fumer pendant cette heure-là... Sur quoi avez-vous tiré tout à l'heure?... Hein?... A quoi bon ? je vous le demande ? En supposant que vous ayez supprimé les éclaireurs, vos coups de feu in-

cliquaient aussi bien la position... Pas tant de bruit, mon Dieu... pas tant de bruit... » Il précisa de sa main, gantée en brun, le geste qui apaisait tout... « La victoire n'est pas à ceux qui tirent, mais à ceux qui avancent.,. Enfin, la division est réunie. Dans une heure, les formations seront achevées, et alors nous marcherons. L'artillerie va couvrir encore notre mouvement. Nous devons, à midi, si tout le monde s'y prête, tenir les hauteurs qui sont le but de notre marche en avant... Puisque les batteries allemandes sont délogées, ce ne sera pas terrible. Une simple manœuvre ! A. condition d'être précis et calme, capitaine. Là... tout va bien... Et pas de feu, sans ordre !... car ici vous tenez l'extrême pointe de la division. Sauf urgence, bien entendu... »

Simple, le vieillard leva vers son képi deux doigts, dontles os lins et noueux bosselaientle gant.

Certes, il aimait dire ainsi, posément, des choses sages. La guerre lui semblait une œuvre paisible. Il continua, pour l'entourage d'officiers d'état-major, sa dissertation. A l'entendre, le pays n'était plus qu'une projection au lavis de la carte. Ses yeux sceptiques, sous la broussaille grise des sourcils, se clignaient. La main traçait des lignes à travers l'espace. Planté sur les quatre fines jambes, le cheval encensait en le secouant, sans qu'il y prît

garde, ou arrêtât les explications. Dans sa courte pelisse au col d'astrakan, le squelette se cassait, laissant voir un maigre derrière rouge. Il écartait aussi jusque les étriers des jambes si minces, que la double bande noire de la culotte les habillait à demi. Il repartit au pas, la main prête pour le geste d'apaisement, de calme, et, suivi des fougueux chasseurs, des officiers à binocle, importants à cause des aiguillettes d'or, du brassard, des jambes haut levées de leurs bêtes, et des buffleteries neuves, Contre le ciel gris frissonnaient les plumes de coq au schako des petits chasseurs bleus.

Dessling se rappela ce même geste las dont il avait repoussé la requête tardive de Desréaux en faveur deLiverdun au mur. Evidemment, sans malice, il avait effacé une vie forte, comme le jardinier émonde la branche importune à la floraison régulière de son arbre.

Et ce général lui sembla un être pareil à son oncle, ce Mgr de Palmyre, qui donnait à l'instinct la part obligée de la Madone, et à l'esprit l'adoration nécessaire de Dieu, et aux gens l'indulgence méprisante de son sourire : « Les jugements des enfants des hommes sont téméraires, dit François de Sales, parce que la principale malice dépend de l'intention et du secret du cœur, et c'est le secret des ténèbres pour nous. »

Et lui-même, Dessling, et Bérats, et Lyrisse, et le caporal, et le sergent-major Grespelle, unis à cette heure, le fusil à la bretelle, unis en un groupe d'allumeurs de cigarettes, de buveurs au bidon, de coupeurs de pain, avaient-ils risqué leur vie pour sauver le tribun? Ne pouvaient-ils pas courir sus au peloton d'exécuteurs eux, qui, pendant une année, avaient dit leur mépris du peuple parce qu'il ne secouait pas le joug séculaire? Et maintenant, voici qu'ils abordaient tous la mort, afin de soutenir les spéculations du docteur Bax, dont ils avaient flétri, en maint et maint discours, la morale aventureuse.

— C'est tout de même drôle, leur assura-t-il.

— Ah ! on sent que la patrie, dit le caporal, c'est une chose, là.

Il montra une place sur sa capote entre les courroies croisées, et près du rang de boutons à grenades de cuivre.

— Oui, dit Lyrisse... car nous subissons la survivance de ce que pensèrent, durant cinq mille ans, les ancêtres. L'individu ne rompt pas ainsi avec les coutumes de la race, avec l'idée des dieux.

Au plus loin, les canuts de Lyon si pâles et vergogneux en paroles, les Bourguignons pacifiques, les Parisiens de la Villette, et le sergent Déchoin,

tous sous le sceau rouge et bleu, blason de la race, blaguaient, en buvant à leur quart d'étain, « le coup de la mort ! » Le mot franchissait les intervalles des tirailleurs, accueilli par des sourires un peu graves. ,

Alors Lyrisse et Dessling remarquèrent le grand rustre, assis à terre. L'intendance n'avait trouvé décidément dans les fourgons nulle chaussure assez vaste. De sa demi-boule, il restait pour son formidable appétit un tout petit croûton, qu'il regardait et palpait, religieux, avec la peine de n'oser point l'entamer à. cette heure. L'air humide, la marche de nuit avaient accru la faim. Un peu plus riches que le grand pauvre, les autres mordaient à pleines mâchoires dans les charcuteries achetées la veille.

Les amis allèrent poser sur la musette vide du malheureux une tranche considérable de pâté. Ils lui dirent de tendre son quart, et le remplirent de rhum. Sans répondre, l'homme mastiqua gloutonnement la tranche et puis une autre, une encore, avec la furie dévoratrice d'un de ce peuple que l'on ne rassasie jamais. Il vida ses deux quarts de rhum, et alors :

— C'est la première fois de ma vie que je mange si bien...

Dans sa tête brune coupée d'une estaQlade sai-

gneuse, les mâchoires édentées s'écartèrent pour un rire d'enfant heureux ; et deux larmes rondes, deux larmes reconnaissantes roulèrent en même temps sur la face de la brute. Le sifflet du commandement les sépara.

— Il a connu du bonheur, conclut Bérats.

Après la crête, le pays découvert se creusait en une immense cuvette de terre meuble rayée, par les sillons du labour, jusque l'horizon de nuages. Vers la gauche, des bois montaient et descendaient les courbes.

Des dragons galopèrent le long des lignes, d'officier en officier. Lorraine cria des ordres pour une marche oblique. En file indienne, les tirailleurs coururent vers les bois. La pluie prit une consistance métallique, crépita sur les gamelles, pleura, froide, le long des visages. Les pieds plongèrent dans le labour. Les quarts et les bidons tintèrent au flanc droit. On tournait; on obliquait; on faisait front; on repartait, pris dans l'essoufflement de mille hommes, les jurons des caporaux, les signes qu'indiquait avec le sabre le capitaine, dès lors muet, et désignant les directions de sa pointe claire, pour les yeux attentifs des sergents qui galopaient derrière les sections, rapprochaient les intervalles, poussaient les tardifs , arrêtaient les prompts, maintenaient la ligne

avec le geste, la crosse du fusil, l'œil et la voix.

De nouveau, la douleur abêtit les hommes. Baignés de sueur et d'eau, ils butaient contre les mottes ou tombaient dans le creux des sillons ; ressurgissaient. Un feu intérieur corroda les poitrines sifflantes. Dessling ne pensa plus, désireux seulement de ne pas accroître par un faux-pas la brûlure aux pieds.

Néanmoins, il admira sur la page illimitée du labour la ligne indéfinie des soldats espacés unissant d'une guirlande rouge et bleue les nuées de droite aux bois de sapins très verts à gauche. Et la terre grasse s'élevait entre le ciel et les bois, partout. Gomme il la regardait, la sensation lui fut d'un feu subit qui projeta en cercle des mottes de terre, des pierres, un tonnerre fracassant l'air et le décor. Les mottes retombèrent éparpillées autour d'un trou vaste. L'orage de l'artillerie reprenait plus formidable.

« Ah! ah! » Lyrisse avait levé la face. Le petit paysan montrait un visage tel qu'une lèpre blanche. « Pour un obus, c'est un bel obus », blagua le caporal. « En avant... les hommes..en avant !... » cria Lorraine. On s'écarta pour ne pas tomber dans le trou si profond qu'on le vit noir, avec un peu de fumée blanche en flocons dans le stroom de terre brune. Toutes les faces

eurent la lèpre blanche du petit rustre, sous la sueur, malgré l'ombre du képi...

« Oblique à gauche », commanda Déchoin. Le sabre de Lorraine désignait le bois de sapins... Un galop de cheval s'étouffait dans le labour. Le colonel, pansu, gueula, droit sur les étriers, en s'accompagnant d'un geste énorme : « Capitaine, appuyez à gauche... Menez la compagnie sur le bois... Marche... marche. » Les ordres se croisèrent. Les caporaux poussaient les hommes. On entendait dans le silence relatif le sifflet des poitrines plus fort que les tonnerres de l'artillerie...

En arrière, l'air se fracassa de nouveau après une trajectoire sonore passée sur les têtes. Ceux qui se retournèrent virent le sergent Déchoin contre le sol. A la place du dos, une flaque de sang clair inondait les débris du sac. Ses ongles raclaient l'humus : « Droit devant vous. Regardez devant vous... Nous allons sortir de la zone de feu... làhaut, après la pierre blanche... encore un effort... » cria Lorraine.

Dessling chercha Vauclerc. On ne voyait plus le fou... Bérats aussi avait la lèpre blanche sur la face, et le grand rustre, et le caporal chevronné en dépit de sa barbiche martiale et de sa jugulaire à la lèvre.

Encore une fois, la trajectoire sonore sillonna l'espace, et devant la ligne, laboura le labour.

Dessling reçut de la terre au visage. Une pluie de sable fin retomba en crépitant avec l'eau du ciel sur les gamelles et les capotes. En même temps, vers la droite, tout se fracassa... On n'osa môme point regarder.

Les hommes fléchirent. « En avant... en avant... » Mais le petit -rustre tomba sur ses genoux... Bérats s'essuyait avec son mouchoir... Lorraine siffla la halte...; et les officiers sifflèrent, jusqu'au loin, par la pente remontante du labour.

Le coquet cheval isabelle du capitaine, alors, passa le rang. Dessling vit le mage admirable, blanc et solide dans sa corpulence, qui tenait un mouchoir sur sa joue en sang. Il enfonça les éperons au ventre de sa bête épeurée, clama : « Moi, j'ai trois cent mille livres de rente, je suis marié depuis quinze jours, je m'appelle le duc de Lorraine el je marche tout de même... Allons-y... » Pour siffler, il retira son mouchoir, jeta cette loque r^ugie. On aperçut la joue ouverte comme par un couteau, et ses dents dans la fente... «Marche! » Un jet de sang ruissela sur la fourrure du col, et les brandebourgs.

Le petit rustre se releva. On avait repris haleine. « Pas gymnastique ! marche... » On se lança dans l'océan de terres brunes en trébuchant. On apercevait une crête. Peut-être tout finirait-il là. Dessling

s'estimait aux abois, prêt à mourir, brûlé aux poumons, brûlé aux pieds, baigné de sueur et d'eau, garrotté de cuirs durs, enveloppé dans du drap mouillé collant aux chairs.

Au pas coquet de sa fine bête, Lorraine les devança, le sabre en signal. De son col, les fils liquides d'une épaulette de sang descendaient, brandebourg à brandebourg.

Enfin les sifflets arrêtèrent la compagnie» On haleta. Desréaux galopa derrière le colonel. Ils montraient, au faîte de la gauche, l'artillerie allemande s'éloignant, par attelages minuscules et irréels ; un dessin de menus traits noirs qui s'effacèrent sous le rideau de pluie.

Entre les verts sapins et les nuages, la mer de labour s'illimitait encore sous le ciel. Ge fut une déception. Les têtes s'abaissèrent. Le canon tonnait plus lointain. Les chefs repassaient derrière le rang. Avec le contenu d'un quart, le clairon lavait l'épaule du capitaine qui réclamait du taffetas d'Angleterre ou un timbre-poste. De fait, le sang s'arrêta dès qu'il eut lié sous son képi une mentonnière pour maintenir le pansement dont chaque homme portait un rouleau dans la giberne.

Une minute, les soldats aspirèrent de la fraîcheur pour l'incendie des poitrines. Ils secouèrent

le terreau logé aux plis du pantalon que cuirassait la boue. Dessling sourit à Lyrisse. Ils eussent voulu se parler. Leurs mains désignèrent seulement l'angoisse de la gorge. L'averse crépitait toujours sur les gamelles. Les sifflets des chefs se répondirent On replongea dans le labour.

Ils subirent la torture. A chaque seconde, Dessling croyait choir. Sa chair, il la sentait pendre de l'ossature telle qu'une guenille lourde. Quand il cédait au poids, le sifflet des chefs, pour une minute, fixait la ligne. Un peu de fraîcheur venait alors aux poumons avec le soupir. La main étanchait le front. D'un coup de rein, on hissait le sac jusque la nuque. On décollait du corps le drap fumant de la capote, et, aussitôt, le sifflet rejetait les tirailleurs sur les sillons.

Le labour ne se terminait pas. Seulement, les soldats espérèrent la bataille finie pour eux. Lorraine ne suivait plus, ni Yauclerc. Son gros sabre à la main, Grespelle menait la compagnie avec l'adjudant de l'active, homme roux et féroce, qui poussait les dos, injuriait dans sa moustache : « Les cochons d'hommes... ohl les cochons d'hommes... hue, donc. Tu veux nous faire crever ici, toi... Tu ne vois pas qu'on est dans la zone de feu... Qu'est-ce qu'on peut faire derrière des cochons comme ça... »

Afin de ne pas encourir le contact de la brute, Dessling marchait plus vite. « Oblique à gauche », commanda Crespelle, écarlate de fièvre dans sa jugulaire dorée.

Un bouquet de sapins coupa la ligne. Deux sections, cent hommes, se virent séparés, en flancgarde, sur la gauche, à la lisière du bois. « N'ayez pas peur. Les dragons explorent par là. Nous sommes couverts. »

On s'écartait du centre. Une déclivité abrupte du terrain rejeta les deux sections en contre-bas, dans une combe. A peine y furent-elles, que, sous des sapins, se projetèrent des cavaliers au galop. Dessling devinait aussitôt les schapskas des uhlans. Us accoururent le long des arbres, la lance basse, au vol ras des chevaux aigus comme des dards. On le dit à Crespelle. Le sergent-major discernait mal, crut à des dragons. Écarlate, il blanchit du visage. On perdit du temps. La flamme colorée d'une lance dénonça franchement l'ennemi. « Halte... Rassemblement... Feu rapide !!! » Crespelle leva son sabre très haut, et ouvrit une bouche de terreur. Des deux bouts de la ligne les hommes s'élançaient. Ils se massèrent. Ils formèrent autour de lui une demi-couronne. « Feu de salve... A trois cents mètres... Section, arme ! »

Redoutant la trombe de cavalerie et sa tête tendue par le sabre, Dessling connut une angoisse bien plus faible que devant l'obus. 11 put détailler les harnais aux naseaux des bêtes soufflantes, compter douze chevaux, voir les jets de terre sous les sabots... Des uhlans, couchés contre l'encolure, on ne percevait que la schapska cirée, les basanes. « Ne bougeons pas, cria-t-il au petit rustre, prêt à fuir... Si nous bougeons, nous sommes morts... » Dix secondes d'attente accumulèrent la sueur de la fièvre. Grespelle mesurait la distance. Tout dépendait de la première décharge. On distingua les seaux de toile plies sur le sac à fourrage, puis les parements aux manches ; enfln le pompon des schapskas... « Joue!... » Dessling visa, pensant : « Je suis attaqué... ici... » Son regard passa dans le cran de la hau sse et suivit lucidement la ligne de mire. L'arête du guidon s'emboîta dans le cran. Au bout il percevait une plaque de poils blancs, entre les gros yeux en saillie d'un cheval; et une face de paysan épouvanté. «Feu... » Au tonnerre qui roula, la tache de poils blancs disparut. Les oreilles tintaient ; mais, les fusils rabattus, on manœuvra les extracteurs d'un seul cri mécanique sur les sections. Des chevaux se débattaient, brusques ; un uhlan resté en selle tenait sa tête à deux mains et la bête continuait de courir.

«Joue!...» Dans le cran de sa hausse Dessling aperçut une poitrine de chef demi tourné et hurlant contre ses hommes qu'il menaçait du sabre. « Feu !... » Dessling fit dévier son canon, et remit l'arme à la hanche pour faire sauter la douille vide. Les uhlans s'arrêtaient, dans un désordre de bétail ruant, d'hommes démontés qui tirèrent par la bride les chevaux à genoux. . .

Finalement, remis en selle, tous, ils détalèrent au feu de la troisième salve... Rouge et bleu, le renfort se dressa en haut du talus.

— J'ai péché, dit Lyrisse à Dessling... J'ai visé, j'ai voulu tuer.

— Et moi aussi.

— Et moi, affirma Bé rats...

— Et nous sommes, au fond, heureux d'avoir tiré et mis les hommes en fuite... Le rythme de la foule nous enivre, Dessling. Nos individus sont noyés.

Le caporal s'enchanta. La pâleur disparut des visages. Joyeux, de n'être pas mort, le petit paysan criait : « Je suis sûr que j'en ai saigné un, de ces salauds... je suis sur! » Et le grand rustre sauta en l'air, les pieds nus. Décidément il avait jeté les godillots à la faveur du combat. Il allait heureux, s'agrifîant de ses orteils énormes aux cimes des sillons.

On marcha. Le halètement des hommes domina tous les bruits. Alors on ne craignit plus de mourir. La chaleur du canon aux doigts communiquait du courage. Pendant les minutes de halle, on s'interpellait. La pluie diminua. Mais, s'il ne pouvait plus s'accroître, l'éreintement persistait. Le râle des soldats donnait le cri de mille soufflets de forge. Et les draps, collés par la pluie, piquaient la peau d'une inflammation cruelle. La chair étaitcomme sous une râpe avivant sans cesse l'écorchure.

Entre les sapins verts et le ciel, la merde labours monta.

— Il est dix heures, annonça Lyrisse.

— Encore deux, alors...

— En ce moment, je souhaite de mourir, avoua Lyrisse, pour échapper à la torture de la fatigue.

Le masque du lunatique, enflammé par la lièvre, et strié de rides, épouvantait. Ils burent, cherchant à flotter dans l'ivresse, comme au cours des marches. Après le coup de sifflet, ils embrassaient la gourde. Les autres se grisèrent vite. Semblable à un peau-rouge, le grand rustre dansait sur les pieds nus, en agitant son fusil. Son sac ne lui pesait plus. Il enleva de sa dure poigne le petit paysan qui trébuchait, et le remit en aplomb, avec un rire de fou.

On marcha ; on continua de plonger dans la terre molle des labours. Desréaux reparut sur son cheval pacifique, essuya son lorgnon. «Nous y sommes, » dit-il...

Cependant le râle de la troupe ronflait de plus en plus rauque. Des canuts de Lyon tombèrent. Les Parisiens farouches leur criaient: «Tu n'as donc rien au ventre?... Tu ne peux te tenir pour en crever un du moins... »

De nouveau la douleur exaspéra les haines. Bérats ditàDessling : «Tant pis ! la prochaine fois... garel »

Le râle agrandit toutes bouches. Le colonel et Desréaux échangèrent leurs jumelles. Après avoir lu la carte dépliée dans leurs mains, ils piquèrent des deux et annoncèrent le but de la marche. Un clocher de village s'allongea par-dessus les sapins, à l'horizon. Les sifflets arrêtèrent la ligne. « Wiirtz ! »

Cette fois, la halte fut moins brève ; car les officiers attendirent que le râle des bataillonscessât. Ils galopaient avec affairement; se montraient des directions. On revit le vieillard lauréd'or. Ilnefitque passer entre ses jolis chasseurs, et son fanion. Sa main fatiguée apaisa les lignes... En se dressant par-dessus les têtes du peloton au trot dans les jets de terre, il discourait : « Ça va finir... Allons,

ça va finir... Yoicila dernière crête... Nous gagnerons la journée... Très bien... très bien... De bonnes troupes... C'était dur... »

Aux paroles encourageantes du général, paysans, Parisiens et Lyonnais se redressèrent, orgueilleux, dans leurs capotes boueuses.

La ligne des tirailleurs se prolongeait, très mince, s'écrasait à l'horizon entre l'angle du ciel el du sol. Il cessa de pleuvoir. Dessling élargit les tours de sa cravate. Le' sifflet avertit. « Oblique à gauche. »

On monta vers le clocher, en une file indéfinie. Le râle reprit et ronfla.

A une crête et sous les nuages déchirés par un pâle soleil, la division entière apparutà Dessling... ligne rouge et bleue, dont sa compagnie, couronnant la suprême hauteur, formait la gauche, et qui s'abaissait depuis sa main droite, sur l'inclinaison du pays, à travers le touffes de saules, les courbes du fleuve, les plantations télégraphiques. L'artillerie longea les routes... Delà cavalerie sortait des sapinières. Les casques étincelèrent. Le peuple de France grouilla sur l'espace brun, s'avançant vers un pays monlueux, vert, coupé de bois nus, et plein de villages blancs, où crépita dès lors la fusillade ennemie.

L'air vibra toi qu'une corde de lyre touchée par

d'invisibles doigts. Dessling crut qu'un diapason gigantesque était ému par un archet, au-dessus de sa tête... autour de ses oreilles. La musique des balles commençait.

Et ce fut extraordinaire de magnificence. Le râle immense du peuple épousait la vibration mélodieuse de l'air sur toute la ligne, ciel et sang, au loin étendue et marchante, que suivirentles bataillons de réserve, hérissés de fusils, les processions de cavalerie aux routes enlaçant les coteaux, les batteries retentissant par les chemins creux. Devant Dessling, tout à coup surgit le poitrail d'un cheval, ses naseaux blancs de bave; l'animal s'accrocha au rebord du talus que les fantassins côtoyaient. D'un sursaut, il s'y jucha portant un artilleur à barbe noire, qui attirait de la bride le cheval de sous- verge. Entre les cordes tendues tout l'attelage se hissa. Les fouets claquèrent. Des brigadiers bondirent sur de souples montures. Le caisson cahoté franchit l'arête ; le quadrige au galop enleva le canon avec les servants pendus aux courroies et qui enjambaient l'espace, près de tumultueuses ferrailles.

De même façon un autre attelage gagna la hauteur, trois, quatre... Les chevaux s'arrêtèrent dociles, tournèrent. Actifs, des hommes décrochèrent, déclanchèrent. Les avant-trains se sépa-

rèrent. Quatre pièces furent prêtes, gueules bées, vers les maisons blanches où crépitait la fusillade... Noir et rouge, un officier poussa son cheval frémissant, le retint dans les rênes écumeuses, l'arrêta, se roidit : « Première pièce, feu. » Une ficelle fut tirée par le servant. Du tonnerre ébranla les Ghoses, et puis la mélodie de l'air percé par les balles reprit l'importance sur les sons, avec le râle de l'infanterie qui dévala une côte rapide, en trébuchant.

— Ça y est! cria Bérats à Dessling...

Mais ils tombèrent dans un creux abrité, ne virent, derrière un talus, qu'un bataillon à genoux, immobile comme une plantation de végétaux rouges et bleus. Près d'une maison, à demi cachée par la touffe de son jardin, stationnaient les voitures à la croix de Genève. Autour une compagnie d'infirmiers manœuvrait déjà les civières.

« Marche... les cochons d'hommes... Vous allez la danser maintenant... On va voir si les balles vous flanquent le feu au...»

L'adjudant roux ébranla Lyrisse, le remit d'aplomb, rejeta Bérats d'une bourrade dans la ligne... « Quoi! caporal. Flanquez-leur-en à ces cochons-lù... Hue donc... les rosses... » La ligne regrimpa la pente adverse. Quand il l'eut gravie, Dessling reconnut très bien, devant les voi-

tures d'ambulance, le docteur Bax, avec sa bandoulière de cuir rouge, sa courte barbe grisonnante, et son beau profil sémite. Du haut d'un cheval noir, il examinait la ruée rouge et bleue, parla verdure de la plaine... Le bandeau de velours pourpre au képi du major cerclait d'un diadème réel la tête antique, type de la grande race royale, maîtresse de la terre autrefois promise, maintenant conquise.

Le bataillon s'élança. Il poussa son râle de toutes les bouches ouvertes aux visages de lèpre blanche. Car les doigts de la mort ne cessaient plus de toucher mélodieusement les cordes invisibles de l'air.

Sous les feux d'infanterie la plaine entière sembla frire. L'orage de l'artillerie éclata. Les yeux redevinrent vitreux dans des bagues de paupières rouges. « Couchez-vous ! »

Dessling s'abattit et pantela sur la puanteur d'un tas de fumier; Bérats s'écroula dans la boue du purin. Lyrisse haussa la lune triste de son visage au bout de son torse bleu, afin de voir. Comme Déotières, brave, accourait vers eux en grimaçant pour prendre place, son corps décrivit un quart de cercle sur l'axe des talons. Il tombait à la renverse, les mains en croix. Lyrisse rampa vers lui sur les coudes.

— Ne me touchez... pas, supplia le blessé.

On déboucla le sac... Au moment où Dessling défaisait le premier bouton de la capote, la bouche du patient verdit et se tordit; les poings se crispèrent. Il s'étira dans une rigidité définitive... Ses mauvaises dents bleuâtres parurent entre les lèvres.

Revenus au fumier, ils ne détournèrent plus leurs yeux de cette masse humaine, caparaçonnée de boue, en croix au milieu du champ, les yeux regardant un ciel qu'ils ne reflétaient plus.

Une heure ils demeurèrent ainsi. Du vent se leva, et il agitait les bouts de la cravate bleue dénouée sur le cadavre. La ligne, derrière le hérissement des fusils, ne bougeait point; peut-être, sans terreur, heureuse certes de respirer, de ne plus courir, de se vautrer dans l'odeur grasse et nourrissante, et chaude, après tant de froid, de fatigue. « Nous sommes des bêles, oui, » pensa Dessling.

Des glissements rapides passèrent dans la paille autour de lui. Des coups de fétus coupés net se redressèrent. Un émiettement de crottin vola. Non loin de là, un canut de Lyon se leva les mains vides, hurla de toute salace de furoncle; et il resta une minute ruisselant de purin, et puis retomba, tiré par sa capote, entre les camarades. On l'entendit gémir. Les dents de Dessling claquèrent.

Les balles glissaient toujours dans le fumier. Alors Lorraine reparut. Sa face était une boule emmaillotée de loques rouges, pourpres, roses, Seuls, les yeux gris et clairs sortaient des bandes. La mousse bordait les cuirs du harnachement sur le joli cheval isabelle. De son sabre, à la muette, le duc montra la direction. On se releva, on courut, baissés, moins lourds.

Et ce fut une marche de trappeurs. Courbés, gibbeux sous le sac, l'arme à la main, les hommes galopaient dans les espaces découverts. Vifs, ils couraient à l'orage de l'artillerie, à la mélodie des balles, au crépitement. Un rideau de chênes roux cacha la bataille. A la moindre crête, à un sillon plus haut, le sabre du capitaine s'abaissait, et la ligne, d'un seul coup s'effondrait à terre, longue trace bleue.

Vauclerc aussi reparut, sans képi. La cuisse velue dépassait la déchirure du pantalon rouge, malgré le mouchoir lié autour. Sa tête ronde était toute dans le regard visant, comme celui du libraire, la direction.

Il y eut un chemin creux, où le rang se laissa rouler le long du .talus, tel que des pierres... « Halte ! » L'adjudant repoussa dans le petit fossé les hommes, et les colla debout contre l'herbe de la pente. Au milieu de la chaussée une tromba

roula : chevaux, caissons, artilleurs noirs, fouets claquants, jets de boue. Les roues tournantes des affûts, touchèrent la moustache de Dessling. L'avalanche des batteries, des canons, et du galop dura. A la menace de l'écrasement Dessling s'adossait, immobile et plat. Au-dessus de sa silhouette, les glissements sournois des balles continuèrent.

Et la peur vibra dans les os.

Il se rappelait Liverdun contre le mur; il compara les minutes. Par flics, par flocs, les minces projectiles piquaient la boue, un peu au-dessus de son képi. A chaque élaboussure qu'envoyaient les attelages, il se pensa mort, enfin reposé sous la figure d'Anne, sous les yeux-dieux ironiques dans l'azur des sourcils ombreux, sous la fente étroite du sourire. Il sejugeapresque calme. Il acceptait, faible.

Les derniers caissons roulèrent, la forge avec son grand soufflet monté sur quatre roues, les artilleurs d'arrière-garde jaunes de boue, loques humaines pendantes, harassées, au gré des chevaux pareil? à de gros chiens dociles.

« En avant !... » La chaussée franchie, on s'arrêta parce que l'autre talus s'opposait droit comme un mur, presque. Le suprême caisson s'éloigna, emportant sa roue de rechange clouée à l'arrière. Alors on vit dans le creux du chemin, des corps

bleus affaissés sur eux-mêmes, des visages masqués par le képi et surplombés par le sac. Il y avait des rictus définitifs sous les moustaches. Un artilleur quadragénaire et complètement chauve s'était assis nu-tête pour examiner sa jambe dont l'os, taillé par un éclat de fer, perçait, entre deux cerises de sang, la peau. Il se mit à frapper son crâne de coups de poing, et sa poitrine, en appelant : « Ah ! ah! Louise... ah! ah! Louise!... » et il tirait aussi de toutes ses forces sur les tiges du sous-pied pour retrousser le cuir de la basane.

Dessling se sentit empoigné au col de sa capote. La brutalité de l'adjudant le hissa à travers les ronces, le long du talus. Les rides de Lyrisse parurent. Lui grimpait avec les mains. D'une détente de jarrets, le cheval isabelle, soulevant le duc à tête rouge, couvrit les hommes de terre.

En haut, ce fut une verte prairie, des pommiers bas, contournés, et un crépitement de visibles étincelles entre les branchettes, derrière les démolitions.

Le clocher, tout proche, à gauche, annonçait la fin. Encore une fois, Dessling eut à sa droite le spectacle de la division entière, seule ligne forte qui ondulait de toute sa ciête rouge depuis les rides de Lyrisse jusque les nues. Elle avançait à travers les herbes sous l'orage du canon ; bleue

de corps, blanche aux musettes, étincelante aux gamelles...

« Feu rapide ! ! »

En marchant, Dessling chercha le pommeau de sa baïonnette, tira d'un coup la clarté, et la ficha au bout du canon. Le bruit du cran se répercuta sur les bataillons, soudain bandés, dans leur étendue, par une couronne de métallique lumière. Alors la cervelle du marcheur chavira. Il n'y avait pas de fumée dans l'air, mais des stries, des vapeurs ténues et diaphanes qui grisaient à être vues. Le crépitement et les étincelles se rapprochèrent. Les ordres hurlés, le feu se déroulant sur la ligne, le recul du fusil choquant l'épaule à grands coups durs, les doigts pinces dans le mécanisme de l'arme, le saut des douilles vides et fumantes hors de l'extracteur, les pans bleus, les képis rouges, les faces attentives, éclairées, la verte terre, élastique et ferme, repoussant enfin le pas, l'imminence du péril, le fracas des détonations, la dégringolade des pierres... tout cela étourdit Dessling, saisi dans le stroom d'un élan fort, dans la puissance d'un essor obscur. Le sabre nu de Vauclerc l'éblouit. Il tourna la face vers l'ennemi, et vit très loin encore quelques hommes debout, sombres de couleur, qui, sous le porche d'une ferme, visaient...

Tout manqua soudain et il heurta rudement le sol, se dit mort.

Les rides de Lyrisse se penchèrent sur lui... Par vergogne, il se releva sur les genoux, et ne perçut aucune douleur. Debout, il remarcha. Lyrisse dit : « Une balle a traversé votre gamelle, et le choc... » L'adjudant roux fondit sur eux : « En avant !... en avant !... »

Ils se séparèrent aussitôt, avides de courir, de tirer encore, de participer au feu et au fracas- La simplicité de l'émotion, à la seconde de se croire tué, le ravit par son insignifiance. Il ne craignit plus rien. Il agit, heureux de se sentir sain, fort, au milieu de gens sains, forts, victorieux.

Les maisons du bourg grandirent. On distingua des empilements de paillasses, et des planches, un chariot de fourrage, des tonneaux, le défilé lointain déjà du bataillon allemand, aux rondeurs noires des casques. Il restait encore quelques têtes blêmes sur des collets rouges, derrière un poteau télégraphique s'élançant par-dessus les toitures, avec sa portée de fils obliques.

A la droite, le peuple de France avançait rapide par l'étendue verte; lui, bandé de lumière, dardant des feux courts, en sa ligne indéfinie rouge et bleue. Desréaux du Crédit Latin, et Vauclerc le

persécuteur des paysans, et le duc-mage à la tête de sang, et le libraire, maigre, droit, et le grand rustre qui agissait par coups brusques, et le petit paysan hagard, et les canuts de Lyon moins pâles qui beuglaient, et les Parisiens farouches, et l'adjudant de l'active, muet tout à coup, le sabre à la main, et Grespelle qui apprêtait son revolver. Un seul essor, une seule âme enlevait les corps dans une joie de peuple, dans un rythme maître.

Ivre d'orgueil, Dessling ne résista plus. Il ne visait pas en tirant. Les clairons sonnèrent... Une immense huée s'envola des lignes. Un corps voisin culbuta sans qu'il voulût savoir. Le duc leva son sabre; Vauclerc bondit nu-tête; le grand rustre poussait déjà dans le vide sa baïonnette, en bramant.

La huée enleva tout, les raisons et les forces. Un peuple se rua, hérissé de 1er, dans le tonnerre et le feu. Quelque chose, une force, gonfla le corps de Dessling, dilata ses viscères, se fraya la voie dans sa gorge, sortit en un mugissement de joie : « Ah ! ah ! ah ! » Gela le lançait. Il courut contre le tremblement du paysage, parmi la cohue bleue, avec le délire de l'adolescent qui se rue sur une chair de femme. Des ombres s'enfuirent. D'un saut il franchit, leste, une barrique, trouva une figure fauve

sous un casque de cuir « Anne! » En même temps qu'un éclair de fusil jaillissait à sa tempe, il poussa son arme dans une mollesse qui s'écroula; et tira, d'une résistance à terre, sa baïonnette. « Oh! Anne! » sanglota son instinct heureux. Il bondit. Une haie l'arrêta. 11 tourna. Il trouva une rue vide en démolitions. Sur la hauteur d'un mur la grande femme blonde emplissait de sa chevelure une bouteille aux couleurs allemandes. Bax- Bier.

Il s'arrêta : « J'ai tué, pensa-t-il, ahuri. » Lyrisse se dressait aussi, resplendissant, plein de vie pour la première fois. Parmi les baïonnettes embuées de vermeil, Vauclerc, nu-tête, une cuisse nue, hurla : « En avant ! !» On repartit.. Le grand rustre galopait sans bruit sur ses orteils, plus vite que le cheval de Lorraine, dont les fers sonnaient la charge à travers la rue déserte.

D'une maison coupée en deux par les obus, le second étage excita le rire des soldats glorieux, car une table, de nuit sur un pan de plancher, portait encore un bougeoir de porcelaine culminant à la montagne de débris.

Agiles, ils marchèrent plus vite. Une minute entière le bruit du canon cessa. Une autre. La paix de l'air les étonnait. Contre les murailles le vent claqua des persiennes ballantes. Il se révélait par

les portes ouvertes de foyers vastes achevant de s'éteindre, des morceaux de meubles, de la fiente humaine entre les tessons et les corps étendus chaussés de grosses bottes à clous, les corps de ceux qui étaient venus pour l'agonie dans les maisons. Taches et mares, le sang épouvantait moins que les bouches bées des morts.

Sans émotion ils reconnurent le cadavre colossal de l'Alsacien, jardinier d'Odette. Le casque du dragon enfermait hermétiquement le visage sévère. Il n'avait plus ses doigts, coupés sans doute à cause des bagues, mais des moignons salis de viande rouge autour d'os rompus.

En quelle pointe folle, le patriote avait-il risqué, seul, sa vie instinctive? Le grand sabre gisait avec la dragonne de cuir sous les basanes pleines de boue croûteuse.

Après, ce fut une place. Un abreuvoir attira leur soif. En se ruant, Dessling donna de l'épaule au ventre du grand rustre pour ménager la place de Lyrisse. Ils s'abattirent avec leurs armes. Les baïonnettes en plongeant rougirent la surface, et ils burent délicieusement le liquide affadi par les urines du bétail.

Successifs, les autres vinrent culbuter sur eux qui gisaient à plat ventre. Une pile d'hommes s'entassa, se battit. Le petit paysan poussé par les

forts roula de la pyramide vivante dans la mare, en éclaboussant. Il resta jusqu'aux hanches, pour boire à Taise.

Dégagés les uns des autres ils s'assirent sur le sol, et frottèrent leurs cuisses qu'ankylosait la courbature, Toute lafatigue les ressaisit. Cependant ils demeuraient rieurs et ivres. Ils s'appelaient, se retrouvaient en vie, avec des liesses, des cabrioles. Au-dessus d'un cabaret aux volets clos, la grande femme blonde de l'affiche versait sa chevelure dans le flacon aux couleurs allemandes. Bax-Bier.

— Et l'idée de Dieu?... demanda brutalement Dessling à Lyrisse dont il frappa le dos solide.

— Nous sommes des bêtes, Hary Weed avait raison, dit le lunatique en souriant. Nous sommes des bêtes pour des siècles encore; cependant il est beau que si bas, nous tentions de monter si haut, par l'idée.

A un angle de rues, le vieillard lauré d'or se présenta parmi son escorte de jolis chasseurs. De la main, il apaisa les cris de ceux qui enfonçaient les portes à coups de crosse... pour rien, pour se réjouir.

« On va vous donner un beau cantonnement, dit sa voix paisible, puisque nous avons réussi. Seulement il faudra partir tout de suite, et en bon ordre, Nous sommes en pays ennemi, souve*

nez-vous-en. Il s'agit d'imposer aux populations, par votre tenue, une idée de force qui les engage à se soumettre le plus vite... Voyons, il y a sur la carte, capitaine, là... un endroit qu'on appelle Stittburg... c'estàcinqkilomètres, une promenade. Les troupes de la première division y ont passé sans s'arrêter. Par conséquent il y aura de quoi manger. Les convois de l'intendance arriveront à six heures. Allez... formez vous... Baïonnette au fourreau, voyons ! »

D'abord les soldats se regardèrent, navrés de la marche nouvelle... Mais Lorraine fit un geste ; Yauclerc haussa le sabre : « Rassemblement ! »

La ligne se bouscula, s'arrangea sur deux rangs. Bérats manquait à la droite de Lyrisse. Ils s'interrogèrent. « Voyons, du silence... du silence! » commanda le général, qui lisait la carte étalée sur ses fontes afin de prescrire l'itinéraire à Desréaux. « Chut... » lit Vàuçlerc. Il avait ramassé un képi de soldat, trop petit pour sa grosse tête, et planté comiquement sur l'oreille.

Mais quand les tambours du bataillon eurent pris place, que l'avant-garde fut partie suivie par les hommes de communication, Bérats se montra, solide et magnifique, avec le feu de ses beaux yeux noirs. Deux casques de cuir étaient pendus aux courroies du sac.

LE MYSTÈRE DES FOULES 3Si

— C'est pour ma femme!... dit-il en riant... Je cherche M. Cœsarès. Maintenant que la besogne est faite, on devrait le voir.

— Nous avons vu le docteur Bax, répondit Ly^ risse.

Et ils se rirent.

Les tambours battaient ; les clairons sonnèrent. Le grand rustre et le libraire formèrent le premier rang de quatre avec deux canuts de Lyon. On marcha.

Passé le bourg, le pays se déploya riche, vert en prairies, plein de pommiers. De blancs villages fumaient dans les combes, au milieu d'arbres forts. Les montagnes à l'horizon étaient de pentes douces. Les routes contournaient en rubans lâches les hauteurs. Dans un angle de soleil, une ville brilla, très loin, après un pont et une voie de fer, et l'argent élargi du fleuve.

Eh bientôt, par tous les chemins, l'armée descendit, ciel et sang. Les trains d'artillerie retentirent. La cavalerie aux têtes d'or avança sur les minces jambes des bêtes agiles. Du soleil éclaira les compagnies aux crêtes rouges. Tel un liquide gigantesque et dense, le peuple armé s'épancha sur le pays riche, coula par toutes les ravines, envahit les champs, les prés. Les flots de cavalerie roulèrent. L'orage de l'artillerie fuyait

vers le ciel de droite et le centre de la bataille.

Sur le sol le grand rustre laissait une empreinte rouge à chaque pas. L'épiderme de ses pieds n'était plus. « Courage, lui dit Grespelle, on se reposera. »

Le caporal répétait :

— Hein? La voilà finie la bataille. En Crimée tout de même c'était moins dur. Mais vous verrez, vous verrez, quand on entre dans les villes sous le drapeau, et avec les musiques... c'est beau; ah ! on pleure.

Et comme le soleil gagnait sur le firmament nu il donna une bourrade au petit paysan.

— Eh bien t'es pas mort... toi, chante un peu pour voir.

Le chant s'envola de toute la colonne, emporta l'ivresse heureuse des vainqueurs, l'espoir des massacres futurs, des gloires, des déroutes poursuivies... D'un pied ferme, les pas frappaient la route rocheuse , et le chant était clair sur les hommes.

Mets tes cailloux, Dans un panier, Ménage le pied, Epargne le pas, Ménage le" pied du soldat Ah... ah. .. ah...

Lyrisse, un Ly risse nouveau, un Lyrisse fort et content, ouvrit la bouche pour chanter. Dessling se laissa gagner par les délires de la foule. La même chose mystérieuse et puissante, gonfla en lui, se fraya passage dans la gorge, sortit en une chanson vigoureuse. Et tout s'eifaçait de sa jeunesse : les utopies sociales, les beautés du rêve, l'horreur de la Force, car maintenant il était aussi la Force et la victoire, le rythme enthousiasmant le troupeau fou des brutes. 11 chantait l'ivresse du meurtre, celle qui console de toutes peines, de toutes trahisons, de toutes obéissances, de toutes hontes, de toute vie.

Le général passa, cassé sur son cheval fin et suivi de son fanion ; les plumets des chasseurs frissonnèrent contre le ciel limpide. Sa main n'apaisait plus le bruit. Couronné par le feuillage d'or au képi, il regardait l'étendue. Et les voix de la race, plus ferventes, redoublèrent de force derrière le duc à la tête de sang, menant la gloire française.

Ménage le pied, Epargne le pas, Ménage le pied du soldat.

Ah... ah... ah...

— Ah ! ah I ah ! cria Dessling.

— Quelle beauté, dit Lyrisse. Six mille, nous sommes un.

Vers le pays de conquête, avec la foule, ils descendirent, barbares.

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