V. Apologétique
nombre des combinaisons tentées, depuis l'ère nouvelle, entre la doctrine évangélique intégrale et d'autres, d origine et de nature plutôt païennes. U y a dans Platon, nous l'avons montré, assez de christianisme anticipé pour que des âmes chrétiennes en qui survit et proteste un fond de paganisme, soient inclinées par lui vers ce mysticisme idéaliste ambigu que nous avons signalé, et qui peut les porter, de degré en degré, jusqu'à des amours inconciliables avec la plus tolérante des morales. En un sens donc, Jésus et Platon s'opposent jusqu'à la contradiction, et toute mystique chrétienne qui n'est point la stricte reproduction ou bien l'exagération de la doctrine évangélique, est une synthèse illégitime de christianisme et de platonisme. Il existe un platonisme abstrait, qui peut éclore en l'àme des moins érudits ; mais nous pouvons parler ici, presque sans restriction, de platonisme historique, car les Pères grecs étaient nourris des doctrines de l'Académie, et, par le canal de S. Augustin surtout, dont l'influence fut si vite prépondérante dans l'Eglise latine, la philosophie alexandrine transporta, dans la théologie de celle-ci, tout le platonisme assimilé par Plotin.
Or, parmi tous les essais de conciliation qui furent tentés de l'esprit évangélique et de cet esprit platonicien, qui rendait au monde visible tant des charmes et de l'importance qu'il faisait pourtant profession de lui dénier, parmi ces essais, aussi nombreux et divers que les tendances naturelles de l'homme, il en est un, plus curieux, plus ample,plus puissant que les autres, c'est celui que vécut, chanta et commenta Dante à peu près depuis son enfance jusqu'à sa mort, 11 nous faut, avant de scruter en détail l'âme du grand florentin, définir brièvement son cas, afin de justifier le rang que nous lui attribuons parmi les mystiques, entre ceux qui méritent absolument le nom d'évangéliques, et ceux, plus ou moins complètement déchristianisés, qui ne pratiquent au fond d'autre religion que « la religion de la beauté ». Des traces de cette forme atténuée de mysticisme, où le paganisme se teinte de sentimentalité catholique, on en trouve dans les œuvres de tous les grands imagina-
tifs modernes, fussent-ils olympiens comme un Goethe, parce que leur génie même les contraint de mêler quelque idéalisme à leurs sentiments les plus naturels, parce qu'en tout idéalisme il y a un arrière-fond religieux, et qu'enfin le christianisme, auquel depuis des siècles nul n'échappe tout à fait dans le monde civilisé, s'est irrévocablement teinté d'une mysticité spéciale, de nature catholique, qui lui est devenue comme essentielle dès Taube de la première Renaissance ; la Réforme elle-même ne le dépouilla nulle part absolument de ce caractère.
Peut-être sont-ce uniquement des idées qui nous mènent; mais les seules qui nous peuvent mener loin et longtemps sont celles qui nous peuvent passionner, de sorte qu'où nous paraissons obéir, il est plus vrai de dire que nous avons été tout d'abord séduits. Si cette thèse est juste, c'est à l'analyse de la sensibilité de Dante qu'il nous faudra demander le principal secret de sa pensée. Les pensées sont, chez certains êtres surtout, comme une musique intérieure ; elles sont les unes pour les autres des appels ; de leurs mé« lodies et de leurs harmonies, la logique a sa source à la fois dans le goût, le cœur et les sens, autant que dans Tintelligence de chacun. Cependant, la sensibilité de Dante est d'une simplicité relative dans sa complexité, comme celle de tous les hommes originaux, éminents dans Tordre spéculatif ou dans l'ordre pratique. Dante aima ardemment Dieu, une femme, sa patrie, un idéal politique, les idées abstraites, la nature, la poésie, la gloire, enfin le bonheur que tant d'hommes, en dépit de l'apparence, désirent si mollement. Tous ses amours se fondirent en trois amours, conformément à cette loi de simplification et de hiérarchisation qui gouverne l'affectivité, dont la dispersion, chez l'homme normal du moins, a des limites. Ses trois passions maîtresses furent pour Dieu, pour Béatrice et pour l'Empire. Mais s'il pouvait lui être relativement facile de concilier une passion politique, une philosophie politique, même gibelines, avec sa foi religieuse, il n'en était pas de même de sa passion pour Béatrice ! Toutefois, comme chacun de ses sentiments rivalisait d'intensité avec les autres et qu'il
était aussi un logicien et un poète, il s'appliqua à cette triple fin, qu'il dut avoir l'illusion d'atteindre : grandir assez Béatrice pour pouvoir continuer sans aucun scrupule à Taimer avec une suprême ardeui; ; justifier l'idéal impérial assez pour en pouvoir poursuivre l'apologie et la réalisation même sans devenir l'ennemi des successeurs de Pierre ; enfin se créer de Dieu et du bonheur céleste une vision assez raisonnable, en même temps qu'assez sensible au cœur et assez accessible aux sens, pour qu'il pût s'élancer vers l'un et l'autre avec son être tout entier. En outre, il sut utiliser ou inventer un système de symboles qui lui permit d'assimiler la belle jeune fille florentine, dont le regard le faisait défaillir d'amour \ l'idéal politique où il croyait voir le salut des peuples souffrants, et la divine Sagesse parée déjà, par les Livres Saints, d'une si glorieuse séduction. Mais le grand effort, le paradoxe de sa vie demeure la conciliation qu'il tenta de son sentiment religieux et de son culte pour Béatrice : il eut, en plus de cette audace, qui a des pareilles, et qui consiste à diviniser une créature, cette autre audace, sans analogues^ d'attacher le Christ au char de Béatrice, de le prétendre faire sans sacrilège, et d'y réussir presque. Il illumina la terre de la beauté du ciel, mais il projeta aussi, sur le ciel, toute la beauté de la terre. Il entendit jouir, dans le ciel même, en même temps que de Dieu, de l'amour tout humain; oh ! très pur, mais humain, de la fille de Portinari dont la salutation faisait, dans les rues de Florence, toute sa béatitude. En aucun temps, rien de tel ne fut osé. Dante ne veut rien sacrifier de ce que son âme contient d'humainement pur et d'humainement noble : il le peut sans renoncer à l'idéal chrétien ; mais lorsqu'il oublie le primat de la loi et du surnaturel, lorsqu'il devient inapte à se distraire de Béatrice en aspirant vers Dieu, lorsqu'il se flatte de monter alors même qu'il se complaît dans le fini sans regarder en même temps plus haut que ce qui enchante ses yeux et son cœur^ son mysticisme n'est plus rigoureusement chré-