‹ Le mysticisme catholique et l'âme de DanteChapitre 29 sur 29 · Le château de VAme · texte numérisé non relu

Le château de VAme

toute la compensation qu'il peut offrir à Dieu pour les oublis et les offenses qu'il voudrait racheter : Técrivain veut faire pénitence pour Thommequi ne la fait point, mais l'écrivain, c'est encore l'homme, qui ne peut être complètement chrétien. Le pur christianisme, dans la vaste synthèse qui constitue la religion de Dante, est loin d'être cependant un élément négligeable ; il réagit sur le reste, mais il n*est point prépondérant ; le plus important de son action réside dans la force qu'il communique à sa mysticité générale dont l'emploi, on l'a vu, est plutôt profane.

En résumé, le sentiment religieux proprement dit est, de tous les éléments qui composent la religion de Dante, le moins central, le moins vivant, le plus subordonné ; Dante est manifestement plus théologien que chrétien. De plus, sa théologie véritable, intime, très influencée par ses passions et ses goûts personnels, l'emporte sur le fond théologique qu'il reçoit de la tradition. Enfin, son attachement même à renseignement orthodoxe de l'Eglise est fait en grande partie de son amour de poète pour les thèmes pittoresques de Thistoire sacrée et de son amour intellectuel pour les savoirs profanes qui se fondaient alors avec la théologie, savoirs qu elle rendait, en les pénétrant, plus esthétiques et plus relevés. Chez les saints, la religion engendre la théologie ; chez Dante, ce fut à peu près le contraire, et la religion n'obtint pour elle-même que ce que laissèrent l'amour, la politique, la curiosité et la poésie dans celte âme merveilleusement habile à se servir de la religion pour parer d'un charme plus délicat et d'une noblesse plus haute les fins qui séduisent rhomme naturel. A toute époque Dante eût été, d'une manière ou d'une autre, un mystique ; mais il est certain que le ton spécial de sa mysticité tient plus encore à son temps qu'à son caractère. Son christianisme ne lui est pas, à vrai dire, organique ; trop vivace pour périr, il dut s'altérer pour durer.

Nous possédons maintenant toutes les raisons explicatives de ce rôle étrange que joua la passion religieuse dans l'âme

de Dante. En dépit de la force qu'elle conservait (et noua savons pourquoi elle dévia sans s'éteindre), elle put être réduite au rôle de servante par deux passions plus impérieuses encore, parce qu'elle portait en elle-même une cause de faiblesse qui la mettait dans leur dépendance, avec la complicité de passions secondaires toujours directement ou indirectement au service des plus exigeantes, des plus constantes. La béatrisation du divin et la divinisation de Béatrice, la pénétration de la théologie par le souci de Timpérialisme et Teffort pour élever Timpérialisme à la dignité d'un dogme catholique, tout cela ne fut possible que grâce à un singulier christianisme dont la formule est celle-ci : sanctification de tout le naturel et de tout Thumain, en vue d'une sorte de naturalisation et d'humanisation du divin. Oui, ravir à Dieu le divin pour Tadorer et en jouir en dehors de Dieu, c'est là le vœu inconscient de l'âme de Dante toute entière : elle le forme encore aux heures mêmes où Ton peut croire que ce n'est plus l'amant ou le gibelin qui pense et qui sent, mais le chrétien seul. Et ce vœu, radicalement païen dans son fond, bien qu'il affecta, grâce au temps où vécut Dante, une forme chrétienne, exprime la tendance principale de notre poète, si l'on fait abstraction de ce qui relève plutôt de son tempérament. Autant son culte pour Dieu est dominé par deux autres cultes plus humains, autant son culte pour le divin domine ses passions les plus fortes : ce dernier culte présida à leur premier épanouissement et influa sur leur cours plus encore que ne firent son tempérament et les circonstances de sa vie. — La beauté, la noblesse et l'amour, bref tout ce qu'il y a de plus divin dans le créé, voilà les trois fins suprêmes, distinctes mais inséparables pourtant, de toutes ses aspirations. La parenté de ces fins dont la seconde, la plus assimilable peut-être à ridée du divin, semble avoir été pour lui la dominante, explique l'identification croissante qui se fit à ses yeux entre les objets en lesquels se précisa son idéal: Béatrice, l'Empire et Dieu ; elle explique la fusion formelle, puis matérielle des passions qui correspondent à chacun de ces objets; elle explique l'unification relativement parfaite de samen-

talité dans un état d'âme extrêmement aristocratique et dédaigneux, celui que nous révèle, en particulier, la fin du Convilo; il nous apprend lui-même que jusqu'à la vertu, tout ce qui est désirable Test pour sa noblesse, qu'il s'agisse des occupations humaines, des sentiments ou des formes visibles ; il n'est pas jusqu'à Béatrice dont à la fin la noblesse n'éclipse les autres mérites. La destinée de Dante était d'aimer ce qu'il aima, de chanter ce qu'il chanta, en opérant la transvaluation de toutes la plus féconde en poésie, mais aussi la plus opposée à l'esprit du christianisme. C'est pour avoir préféré à Dieu le divin sous toutes les formes où il peut se mêler au créé pour l'ennoblir, que Dante fut à la fois, très harmonieusement, cet amant, ce gibelin et ce chrétien que nous avons essayé de définir.

S'il restait au lecteur quelque doute sur l'exactitude de nos appréciations, bien que la partie analytique de ce livre en confirme la partie synthétique et systématique, nous le prierions de considérer encore trois choses. D'abord la vie de Dante ne fut point celle d'un saint. Et puis, l'expression de ses passions, qui semblent parfois au plus haut point spiritualisées et sanctifiées, se rapproche étrangement aussi, d'autres fois, de celle qu'affectent des passions moins exceptionnelles et moins hautes. Qu'on relise ce sonnet où il rêve un éternel voyage sur une petite barque avec Béatrice et deux de ses amis accompagnés de leurs amies ! * A quoi donc s'occuperait-on ? On causerait indéfiniment d'amour sans souhaiter jamais rien de moins pur, mais rien non plus de plus élevé. Laissons l'amant ; il est impossible de n'être pas frappé jusqu'au scandale, de voir Dante si partial pour ses amis politiques, si haineux contre ses adversaires. Comme il est homme en tout cela ! Enfin, combien il est peu chrétien de se complaire ainsi en pur artiste dans la description des vices, dans celle d'atroces souffrances, dans celle de l'aspect subjectif des joies célestes ? Est-il d'un saint, ou même d'un simple chrétien, de transformer la méditation de la vie éternelle en un moyen de mieux chanter une

1, Guido, Yorrei che ta, e Lapo, ed io (Sonnet),

femme, un idéal politique, et de donner carrière à ses goûts littéraires dans un domaine qui devrait être seulement celui deTextase ou des larmes ? Enlevons de la Divine Comédie tout ce qui revient à Tamant de Béatrice et de TEmpire, tout ce qui est comédie, satire, idylle, tragédie, épopée, rhétorique, tout ce qui y fut introduit pour la satisfaction des sens, de Tintelligence du cœur et de Timagination de Dante ; il devient évident pour tout le monde que son poème, que son œuvre entière n'existe plus. Mais il est démontré par là même que le plus grand poète du christianisme n'est point l'âme chrétienne que l'on a tant décrite et vantée. Et c'est pour cela peut-être qu'il est poète, car il faut dire delà religion ce que Ton dit de la morale et de la science : comme le vrai positif et comme le bien, le vrai divin est en dehors et au-dessus de Testhétique ; la beauté ne commence qu'où le rêve peut commencer.

Fixer la place de Dante parmi les mystiques catholiques était la question principale de ce livre. Un premier coup d'œil sur sa vie et sur son œuvre nous Tavait montré très proche de ceux qui modifièrent Tidéal chrétien jusqu'à le rendre méconnaissable ; puis, des études plus approfondies nous le firent distinguer, avec une netteté croissante, des mystiques radicaux qui ne savent trouver Dieu qu'en se détournant de ses œuvres, et des mystiques fidèles au pur esprit de TEvangile qui évitent cet écueil sans verser dans le naturalisme. Au terme, il nous apparaît manifestement comme le premier de ceux qu'il faut classer dans cette série descendante de mystiques que nous avons signalée entre Técole la plus ascétique et Técole vraiment évangélique. Sa foi et son sentiment chrétiens sont assez altérés, sa préférence pour le divin visible et sensible sur le Dieu caché auquel il faut des sacrifices est assez marquée, pour qu'il soit exclu de cette dernière école comme il doit l'être de la première ; mais il est encore trop chrétien d'intention et souvent même de fait, pour appartenir sans réserve à la série descendante dont nous avons parlé. 11 est, de tout ceux qui la composent avec lui, le plus chrétien ; il est avec eux, mais un peu à part ; bref, il est, avec quelque restriction,

le premier de leur liste. Aucun philosophisme déguisé n'apparaît encore en ses écrits; aucune tendance panthéistique précise ; seulement une sorte de polythéisme poétique et sentimental où Béatrice et l'Empereur, ainsi que les dieux païens et les héros, projettent un éclat au sein duquel le Dieu suprême cesse d'apparaître comme le Dieu unique, comme TEtre à qui aucun autre n'est comparable. Ce polythéisme très spécial est le premier degré d'une divinisation plus hardie du créé, d'un mysticisme mortel à toute religion monothéiste, et particulièrement au christianisme : c'est la voie ouverte à cette religiosité qui tend à se perdre en une sensualité raffinée, ou encore en ce rationalisme athée qui souvent succède à une telle religiosité. En somme, lorsque Platon soutenait qu'une âme parfaite ne devait plus considérer les choses que du point de vue du Souverain Bien, il avait été plus près du christianisme que Dante, malgré sa théologie et ses ferveurs, ne le fut d'ordinaire,

C'est cette attitude, peut-être unique en son genre, en tous cas unique par son ampleur, qui fait l'intérêt principal de l^étude de Dante pour le psychologue et pour l'historien. Elle constitue l'un de ces phénomènes dont Bacon devait recommander l'étude parce qu'ils instruisent à la fois sur, les germes de vie et de mort, et font assister en quelque sorte au devenir même de deux choses dont celle qui apparaît continue, en la transformant,ce!le qui disparaît. Il n^est rien d'humain qui ne se puisse mêler à la religion, rien de religieux qui ne se puisse mêler à l'humain; les causes profondes et les modes divers de ces deux sortes de synthèses mentales ne sauraient apparaître plus clairement qu'en une âme comme celle de Dante,dans laquelle les forces qui s'unissent sont d'une intensité si grande, et s'unissent à une époque où la mentalité humaine était encore relativement simple, où ce qui se combinait en elle n'était pas déjà le résultat de combinaisons trop compliquées. En décrivant le mécanisme de la mysticité de Dante, nous avons décrit le premier passage, au xiii^ siècle, du sentiment purement chrétien à la première de ses formes altérées, et sans doute aussi le mode suivant lequel une âme chrétienne de quelque époque

que ce soit tente un premier compromis entre la règle de vie qu'elle voudrait suivre et le bonheur qu'elle voudrait pourtant goûter sans attendre la félicité éternelle,'trop calme, trop pure, trop lointaine.

CONCLUSION

CONCLUSION

Peu d*auteurs illustres furent plus étudiés que Dante ; peu le furent aussi d'une manière plus constamment subjective. Les lettrés, sous prétexte que Dante est un écrivain de tout premier rang, s'obstinent trop souvent à voir en lui un pur artiste. L'au-delà Tobsède et il le chante avec enthousiasme ; cela suffit pour que des âmes pieuses le revendiquent comme un maître en spiritualité, le tiennent pour une sorte de saint. La théologie est mêlée à son œuvre entière ; les théologiens en font volontiers un des leurs, le rangent à côté des grands scolastiques, le transforment en apologiste. La politique le passionne ; Thistorien le déclare préoccupé de l'Empire là même où il traite d'autres sujets. Mais Thomme, qu'en fait-on ? — Parce qu'il vécut en un temps où l'amour n'était souvent qu'un motif à développer en vers ou en prose élégants et subtils, faut-il douter de la profondeur de son amour, et le soupçonner d'artifice à cause de la dialectique dont il s'embarrasse ? Autant vaudrait prétendre que S. Thomas était dépourvu de toute mysticité parce que sans cesse il raisonne et parce qu'il spécule sur Dieu. S'imaginerait-on, par hasard, que les tourments d'une passion réelle et durable étaient chose impossible au xiii" et au xiv® siècles? Ou bien, à l'exemple du naiff chanoine qui trouvait peu digne de Dante d'avoir aimé une femme réelle, jugerait-on qu'un génie où il y a tant d'intellectualité ait dû être à l'abri des atteintes de Tamour ? Pour la sainteté, qu'on ne trouve point dans la vie de Dante, quelles en sont donc les traces dans son œuvre ? La sainteté, c'est la vie intérieure profonde, le sacrifice héroïque de nombreuses affections ou du moins de nombreuses manières d'aimer ce que l'on aime parmi les choses créées, c'est un élan continuel vera

le Dieu personnel dont jamais la pensée ne vous quitte, dont la loi demeure votre premier souci. Ces traits ne peuvent servir à peindre Dante. Enfin, celui-là même qui mêle le plus de théologie ou de politique à ses écrits n'est pas forcément un théologien ou un politique avant tout. La source de toutes les erreurs qui ont cours sur Dante, c'est l'extrême complexité de son âme, et c'est aussi le genre d'unité qui règne a\i sein de cette complexité. Aspirant à ne rien sacrifier de ses multiples tendances, il les unit toutes,ou plutôt elles s'unissent en lui suivant un ordre hiérarchique qui n'apparaît pas tout d'abord aux yeux du critique et du psychologue ; chacune se teinte plus ou moins des couleurs des autres ; par suite, un commentateur préoccupé de retrouver sans cessé telle ou telle d'entre ces tendances, réussit assez bien à la voir partout : chacune est en effet partout, mais pas toujours avec la valeur et l'importance qu'il est disposé à lui accorder. Si les mystiques sont arrivés, plus facilement encore que les littérateurs eux-mêmes, à rendre vraisemblable le paradoxe d'un Dante asservi à une seule passion, c'est que, comme nous lavons montré, une certaine mysticité, consistant surtout en l'adoration et en l'amour, non point précisément de Dieu, mais du divin et du divin répandu dans le créé qu'il ennoblit, fait le fond le plus constant de son émotivité. Pour parler en termes techniques, Dante est un auditif, un visuel et un émotif complet servi par une intelligence très vive ; étant donné à la fois la prédominance de l'élément sensitif dans sa mentalité, le degré néanmoins remarquable de son intellectualité, et, comme conséquence fatale de ces deux caractères , son manque presque absolu de volonté, il devait être, non point un sensuel ou un ambitieux de marque, mais un esthète incapable de jamais cesser tout à fait de l'être, un artiste inhabile à se mouvoir dans la sphère de la pure spiritualité et des sacrifices héroïques. La qualité de son émotivité le prédisposait à la recherche de la noblesse en toutes choseâ, et la religion lui offrait alors les plus merveilleux moyens de grandir et de parer ce qui pouvait Tenchanter dans ce monde et au delà de ce monde. C'est ainsi que la poé^e du divin;

visible et sensible se substitua insidieusement,dans son âme, à la religion véritable ; si cette religion intime, moins ardente que son culte pour Béatrice et pour TEmpire, est encore si intense, c'est pour mieux servir Texaltation de l'amant et du gibelin ; elle demeure une religion pour ravir à la religion le principe d'un enthousiasme à la fois plus relevé et encore réaliste ; elle est poésie pour demeurer humaine et terrestre, pour ne point renoncer aux joies du rêve, pour donner à Dante l'illusion de vivre comme il n'a pu vivre, amant heureux, gibelin satisfait et même chrétien parfait. Son œuvre littéraire, dans sa totalité, procède de sa vie qu'elle achève et qu'elle domine ; de cette œuvre, bien que la poésie et la piété paraissent d'abord les caractères les plus importants, la poésie n'est que l'enveloppe, comme la religion n'en est que le principal accessoire.

Ce n'est donc point à la littérature, ni à la religion, ni à la théologie, ni à la politique que Dante appartient surtout ; il appartient premièrement à l'humanité. Ce qu'il y a en lui de plus intéressant, c'est Thomme qui a joui et souffert, aimé et haï plus que la plupart de ses semblables ; c'est cette mentalité si complexe et si une pourtant qui se présente à la fois comme très exceptionnelle par des traits nombreux, et comme éminemment représentative au point de vue psychologique et au point de vue historique ; c'est que cet homme eut le don de dire et de chanter d'une façon géniale ce qui s'agitait dans le fond de son âme unique ; c'est qu'il était plus apte que d'autres à développer son originalité essentielle, et que son originalité grandissait et se précisait à mesure qu'il exprimait ses pensées et ses sentiments ; c'est enfin que,; grâce à son milieu et aux circonstances de sa vie, il se trouva dans les conditions les plus propres à réaliser, au prix de douleurs infiniment fécondes, les plus précieuses des virtualités qu'il portait en lui.

Notre étude analytique de Dante a confirmé en les complétant les résultats de notre étude systématique ; la synthèse détaillée a rejoint la synthèse immédiate et spontanée.

Nous avons établi que la caractéristique essentielle de Dante était une mysticité subordonnée à une énîotivité toute humaine et naturelle ; que sa place, parmi les mystiques catholiques, est au commencement de la longue série de ceux qui s'éloignent du vrai esprit chrétien et s'opposent, d'une part aux mystiques radicaux, de Tautre aux purs évangéliques. Il se tient le plus souvent à Torigine du chemin par où Ton retourne vers tout ce que le christianisme néglige ou réprouve ; il y fait même, parfois, d'assez longs voyages mais il revient toujours vers son point de départ que jamais il ne perd de vue tout à fait. — Pour achever de remplir notre dessein, il ne nous reste plus qu'à présenter quelques .considérations générales sur le mysticisme.

La plus rationaliste des religions contient encore quelque mysticité, car autrement elle ne se distinguerait point des philosophies ; ne proposât-elle qu'une métaphysique rudimentaire, elle est mystique par là-même qu'elle affirme ce qui ne saurait se percevoir, qu'elle enseigne la possibilité et la nécessité, pour l'homme, de s'unir à l'Absolu par l'esprit et par l'action, ainsi que l'existence, non sensible mais cependant réelle, d'un lien entre tous ceux qui reconnaissent et réalisent la volonté inconsciente ou consciente de TAbsoIu. Il en est manifestement ainsi des religions athées* elles-mêmes, ou encore des plus individualistes. Les premières ne sont jamais tellement en deçà ou au delà des théologies proprement dites qu'elles ne projettent, surTarrièrefond du réel, quelque image de la mentalité humaine, et qu'elles dédaignent de munir l'homme de quelque idée ou de quelque recette propre à le socialiser, en quelque sorte,

1. Les religions athées types sont le Bouddhisme et le Confucianisme. Il serait intéressant de comparer avec elles la religion positiviste d*A. Comte et ses transformations actuelles. On tirerait peut-être d'une telle étude, menée avec la prudence qui convient, des renseignements précieux sur ce qui ne relève ni de Tinvention mythologique ni de la spéculation intellectueUe dans la formation du sentiment reU* gieuz.

avec ce qui le dépasse ; là même où la religion est le plusf naturaliste et le plus positive, quelque chose de transcendant se fait encore admettre et révérer, et il s'établit, entre plusieurs êtres humains, une certaine communauté intellectuelle et morale, qui se double plus ou moins du sentiment: d'une union métaphysique. Dans les secondes, la force de la passion intérieure qui soutient l'effort de Tâmè, tend à s'accroître en raison directe de l'isolement qu'on recherche ; l'on s'élance avec d'autant plus d'ardeur à la conquête de certitudes supérieures et intuitives que l'on se sent plus seul en face de l'Absolu ; toutefois, la contemplation d*un objet au sein duquel on voit d'ordinaire s'évanouir les oppositions dont ce monde offre le spectacle,donne, sinon toujours le goût des vertus sociales, du moins Tidée d'une fraternité essentielle entre les êtres capables d'une telle contemplation, ou même entre tous ceux qui peuvent exister.

Mais les diverses religions, ou les mêmes à des époques différentes de leur évolution, ont été très inégalement mystiques, donc très inégalement des religions au sens véritable de ce mot. Si en effet on les considère à un point de vue purement humain, leur raison d'être n'est autre que d'aider l'homme à vivre, avec une certitude parfaite, quelque conception métaphysique, et à la vivre à plusieurs en se conformant aux impératifs qui en découlent. Des cultes les plus spi ri tua listes aux plus grossiers d'une part, et à l'occultisme de Tautre, qui devient une religion par cela même qu'il se propose d'expérimenter en métaphysique, ce fait se vérifie. Il suit de là que la seconde forme de mysticisme que nous distinguions au début de ce livre, celle qui consiste dans le désir d'une union très intime avec l'être divin, pourrait être appelée la perfection même de la religion.

Soit^ maintenant, une religion où circule un mysticisme ^ssez intense pour qu'elle mérite pleinement son nom. Bien des cas peuvent se présenter, mais nous omettons ceux dont l'examen est ici sans importance pour nous. — Si cette religion renferme un grand nombre d'éléments rationnels et si ses fidèles sont en majorité des hommes naturelle-

m^nt $aiDS «t droits, leur mysticité, endiguée et réglée par leur iatellîgence, demeurera normale ; au plus grand av^oi^ tage de leur dignité personnelle et de la société demt ils sont membres, elle ne leur inspirera d'autres mouvements que le désir enthousiaste de toujours mieux connaître et pratiquer les vérités bienfaisantes qu'ils admettent; ici, mysticité et zèle pour le vrai et le bien sont synonymes. Un péril cependant guette ceux dont le mysticisme est de meil-^ leur aloi, celui de s'absorber en Dieu au point d'oublier ce qu'ils doivent aux autres et à eux-mêmes. Ils peuvent devenir antisociaux par piété et chercher, sans toujoura s'en rendre bien compte, moins la gloire de leur Dieu que Torgueilleuse exaltation de leur moi. Tel est le cas de ces ascè*tes dont les exagérations nous ont paru si contraires à Tcrprit de TEvangile.

Mais si cette religion est de qualité inférieure, ou si, malgré sa valeur intrinsèque, elle ne rencontre que des serviteurs dont Tâme et dont Porganisme présentent des tares, qu'arrivera-t-il ? Chez les uns, le désir, légitime et noble en soi, de s'unir à l'essence divine, dégénérera simplement en idées et en pratiques superstitieuses ; chez d'autres, il enfantera des imaginations folles, avec la complicité d'une foule de sentiments morbides qu'elles contribueront ensuite à accroître ; Dieu sera en partie ou même tout à fait oublié peut-être pour des êtres surhumains dont le culte excessif rappellera le polythéisme ou même le fétichisme ; d'autres encore, incapables des grandes exaltations, mais préservés par leur culture d'une superstition trop grossière demanderont à quelque théurgie, ou bien au spiritisme, ce qui revient au même, l'équivalent pseudo-scientifique des exta-^ ses qui leur sont refusées. — Il existe enfin, dans le même genre, deux catégories d'âmes très différentes des premières bien que souvent on les voit aboutir, par des détours, à des aberrations analogues ou même identiques. Inaptes à se maintenir fermement dans la croyance à un divin transcendant, elles n'entrevoient Dieu, même quand elles tiennent le plus à l'honorer d'un culte personnel, qu'à travers un divin immanent dont leur imagination découvre la pré-

séiice au sein du créé : le fond deieur relîgioïi, mêmequMdi elle vise à la plus grande pureté, se mélange inévitableDà«â<î de poésie. Le symbolisme dont se repaît leur pîété,ne diffèreque par une nuance de celui des poètes professionnels, et, par; une autre nuance, de celui de nombreux rêveurs qui ne sont point des poètes. De ces âmes, les unes iront seulement, plus^ ou moins, vers une religion de la beauté qui pourra ne. se discerner deieur religion explicite qu'au moyen d'une minutieuse analyse, ou même remplacera tout à fait l'orthodoxie dont ils sont partis. Les autres aboutiront, à travers des états d'âme progressivement plus profanes, à un sensualisme raffiné qu'ils dépasseront peut-être encore, ainsi que font d'ailleurs les mystiqueiS trop ascétiques qui rejettent subitement un joug trop dur, ou ceux qui ont ambitionné de transposer, en des ardeurs célestes, des ardeurs tout humaines en leur source. On reconnaît ici les diverses formes de cette mysticité dégénérée qui a fait l'objet d'une section spéciale de notre première partie, et dont l'existence n'est guère possible qu'à partir d'un temps où, d'une part, la culture intellectuelle est assez avancée, où, de l'autre, la foi a perdu sa vigueur et sa simplicité originelles. C'est à cette sorte de mysticisme qu'il faut rattacher le cas de Dante, en se souvenant qu'il demeure encore, toujours d'intention, et jusqu'à un certain point de fait, avec les véritables chrétiens.

Combien ces diverses tendances peuvent réaliser de combinaisons inégalement intéressantes et parfaites ! Les distinctions tout schématiques proposées dans ce livre poui raient servir de fil conducteur à leur étude historique détaillée ; mais ici comme ailleurs, des classifications trop nettes, prises trop à la lettre, conduiraient à méconnaître le sens des faits. Quoi qu'il en soit, une idée paraît propre à permettre déporter, sur tout le mysticisme, un jugement d'ensemble. Partout et toujours, il est, en même temps que Texpression suprême de la religiosité, quelle qu'elle soit, l'effort suprême de l'individualisme en religion. Mais cet individualisme peut, d'une manière générale, affecter deux modes très différents. Ou bien l'àme rentre en elle-même

pour s'élancer tout entière vers Dieu lui-naêrne, pour s'unir à lui sans retour sur soi, décidée à tous les sacrifices ; alors son exaltation peut être digne et bienfaisante socialement. Mais un tel mysticisme suppose santé et sainteté ; il n'est possible qu'où la raison et la volonté dominent l'imagination, le cœur et les sens ; il favorise le. sentiment religieux sous son aspect le plus noble ; il en est même Tépànouissement normal, puisque la fin de la religion est de nous mettre en communion directe avec Dieu, de rendre comme inutile tout intermédiaire, tout secours extérieur, et de nous jeter à lui unifiés, en voyants libérés de toute dialectique, à qui même il est superflu que Téthique parle le langage du commandement. Mais qu'un tel idéal est dangereux à poursuivre pour les âmes faibles et peu éclairées ! Ce vin est trop fort pour elles. Qu'elles se contentent de suivre de loin, d'imiter petitement les grands modèles ! — L'autre individualisme peut paraître, à première vue, plus triomphant et plus libérateur que le premier, car il tend à favoriser, à absoudre, à sanctifier tant de nobles ivresses ! Il substitue volontiers à Dieu le concept moins exigeant du divin, et volontiers se perd dans la contemplation amoureuse de l'univers visible ; le moi, devenu l'écho infiniment complaisant de tout ce qui peut séduire en cet univers, se semble à lui-même enrichi de toute la splendeur, de toute la vie du macrocosme. On ne va pas toujours aussi loin. Si Ton reste attaché à une orthodoxie, on s'efforce du moins d'anticiper, dès ce monde, sur la gloire, la joie et les clartés ultra-terrestres. L'est-on peu ou ne l'est-on plus ? On recherche franchement dans le monde présent, une gloire, une joie, des clartés équivalentes à celles que le vrai croyant espère pour une autre vie. Cet individualisme trouve un terrain tout préparé dans les âmes atteintes de quelque faiblesse et dont l'excitabilité, par suite, est considérable. Quand la raison et la volonté sont dominées par l'imagination et le sentiment, cet individualisme peut prendre racine. Gomme l'autre garantit la véritable religion, ce dernier laltère ou même la détruit peu à peu. Là, le danger était seulement d'aimer Dieu jusqu'à l'aimer mal ; ici le danger

est de perdre jusqu'au sentiment du divin et même de rhonnête. 11 n'est pas sans exemple qu'un certain scepticisme, accompagné par la peur des méfaits de l'invisible, ait donné pour cortège, à telle ou telle catégorie de mystiques, des âmes très peu religieuses, mais accessibles à la superstition ; car la tendance à dogmatiser ou le sentiment de rinfmi mystérieux qui nous entoure, ne sont pas les seules dispositions qui conduisent à la foi, et même à la crédulité.

Si, pour terminer, nous prenions le mysticisme au sens le plus large que peut avoir cette expression, le sens où il embrasse depuis la vague appréhension de tout ce qui se cache jusqu'à l'enthousiasme religieux le plus caractérisé, nous y rattacherions aussi la croyance à la métaphysique chez le philosophe et l'équivalent d'une telle croyance chez le savant qui généralise avec hardiesse, ainsi que tout élan moral ou esthétique de Tâme.

Certes, nul ne peut contester que ce soit le droit de l'esprit, de se concentrer en lui-même pour chercher à communiquer avec tout au-delà, proche ou lointain, pour s'unir intellectuellement ou même réellement avec le grand tout, avec ce fond des choses dont nous sommes détachés, avec ce centre dont nous avons la nostalgie ! Mystique est le métaphysicien qui cherche à connaître la chose en soi ou quelqu'un de ses succédanés ; mystique, le savant qui poursuit l'unité des lois du monde sous la diversité des phénomènes ; mystique, le poète qui demande à la nature des paroles et lui prête une âme ; mystique l'homme de devoij? qui croit pratiquement à une règle éternelle de la conduite ! Et tous ont raison de l'être, car ils ont raison de s'unifier, de chercher en soi la vérité, d'être affamés de certitudes éblouissanteSjde réalités authentiques, d'Absolu en un mot. Chacun de ces mysticismes a ses écueils, et ils se font plus ou moins obstacle les uns aux autres, tant nous sommes prompts à dépasser en tout la mesure. Et pourtant, le vouloir-être qui fait notre essence ne saurait réaliser sa fin que par l'union de tous ces élans, sans dangers si la raison et la volonté gardent l'autonomie et la puissance qui leur appartiennent en droit. ^ ^

A notre époque, la lutte n'est plus seulement entre la chair et ce qu'on nommait autrefois Tesprît, L'esprit, dans le langage d'autrefois, c'était le cœur et la bonne volonté ; mais aujourd'hui, à côté de la chair, dont l'antiquité avait le culte, et du cœur qui triompha avec le christianisme, il y a Tintelligence enfin révélée à elle-même par la science. « Qui nous sauvera de la bête ? » disait l'âmç de jadis ? Nous pouvons ajouter maintenant : « Qui nous sauvera de l'abus de la critique ? » Le problème par excellence, ô pauvre humanité, reste toujours le même. Comment faut-il faire pour tout ensemble garder notre point d'appui en Pieu *, nous développer nous-mêmes de la façon la plus complète, et nous donner aux autres sans aucun mensonge comme sans aucune folie ? Le plus sûr des moyens est peut-être de ne point perdre le sentiment de notre faiblesse et du mystère qui nous enveloppe. Déjà, et c'est heureux, nous ne doutons plus guère du devoir social, et jamais on n'a guère douté, pratiquement, que l'on doive faire de soi-même quelque chose de grand. Le péril est ailleurs. Ce qui importe peut-être le plus, de nos jours, c'est de se persuader que le savoir et l'action elle-même ne nous suffiront jamais pour nous unifier, pour nous élever d'un seul bond vers ces hautes régions où tout est paix, sérénité, pureté, ordre, unité et certitude, vers ce que notre pensée et toutes nos activités naturelles ne nous donnent ni assez vite ni assez bien et dont, cependant, nous avons sans cesse besoin. C'est dire qu'un élément de mysticité doit s'ajouter â notre vie affective et à notre vie intellectuelle tout entière, que nous soyons ou non des croyants. Pourvu que nous ne nous laissions point aller à chercher le vrai en abandonnant les méthodes positives et les voies tracées par la logique à la dialectique, pourvu que nous ne prétendions ni acquérir la perfection sans agir, ni devenir heureux par des procédés hors nature, notre mysticisme sera sans reproche et sans dangers. Il nous complétera ; mais, en l'absence

1. Lire, à oe sujet, la conclusion du Pascal de M. Boutroux, chap. IX, chez HacheUe ; et, du même auteur, une brochure intitulée : La Psychologie^du Mysticisme^ 1903, étude p^ue dans la Renue àleue:\

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