Wahrheii und Dichtung, passim
— telles impressions quUl en recevait, que des matériaux de choix pour se composer une vie intérieure toujours plus riche, plus harmonieuse et plus rare, mais aussi toujours tendue vers l'enfantement d'œuvres d'art propres à le soulager d'avoir trop vivement senti, et à rétablir en son âme une sérénité toute olympienne. Dante, lui, n'envia d'égaler les poètes antiques les plus fameux que pour mieux goûter, en les rimant, ses douleurs et ses joies réelles ; il écrivait pour les vivre des vers dont la beauté et le pathétique provenaient de l'intensité de ses sentiments autant que de son art. L'art fut, pour lui, un moyen plutôt qu'une fin. Et ce qui est vrai de sa poésie, l'est de sa prose. Le souci littéraire y est toujours subordonné à l'intérêt du fond, à l'établissement de quelque vérité politique ou religieuse. Quand la perfection du style ou de l'idiome est son but immédiat,il s'agit encore pour lui d'atteindre des fins plus hautes : donner à ritalie nouvelle le moyen de parler au monde aussi bien que le faisait l'Italie antique, ou se créer un langage digne de servir à la glorification de Béatrice.
Que si l'on contestait encore à la théologie la place que nous lui avons assignée parmi les préoccupations de Dante, pour lui substituer la poésie, sous prétexte qu'il est plutôt poète en théologie même qu'il n'est théologien, nous répondrions d'abord que le poésie ne fournit à son âme que la forme dont il peut revêtir ses sentiments, tandis que les motifs théologiques fournissent â son besoin de contemplation enthousiaste une matière, et la plus conforme à la nature particulière de sa sensibilité, puisque les plus humaines d'entre ses tendances affectent spontanément une forme mystique. C'est pour mieux servir deux autres passions, que celle des choses divines se développe en lui, nous l'avons dit et le redirons encore ; mais, par là même, il est prouvé que celle-ci doit les dominer toutes, ces deux exceptées. Au reste, ses instincts poétiques ne devaient-ils pas eux-mêmes le porter vers la théologie ? Ce poète était poète surtout parce qu'il était affamé de joies réelles et d'action ; il s'enchantait de ses paroles parce qu'elles lui donnaient l'illusion de vivre la vie que les circonstances lui
avaient refusée ; ses visions touchent à Thallucination ;-ce n'est pas de lui qu'on pourrait dire, comme de tels écrivains contemporains, qu'il s'enchante de belle prose ou de beaux vers parce qu'il y goûte le charme d un exercice infiniment délicat ! Or, c'est précisément pour cela qu'il devait s'attacher à la théologie de son temps jusqu'à pouvoir paraître y faire figure de théologien professionnel. En effet, les doctrines sacrées alors en honneur, comme la philosophie et la science scolastiques tout entières, ont, en dépit de leur subtilité extrême, un caractère si accusé de réalisme, pour ne pas dire de sensualisme, que l'on comprend aisément qu'un homme d'un tempérament si bouillant, et dont les regards se portaient avec tant d'avidité sur les chosesconcrètes, s'accommodait à merveille de ces doctrines : leur réalisme lui convenait, comme il convenait à ces temps féconds en guerriers rudes, en jouisseurs éperdus qui savaient, à Poccasion, se délecter de la nourriture intellectuelle élaborée par les docteurs dans le silence de leurs monastères. La spéculation la plus abstraite du Moyen Age, sans trace de subjectivisme, sans idéalisme, en un sens, malgré le raffinement des idées qu'elle agitait et des sentiments quelle favorisait, cette spéculation, dont la base indiscutée était la croyance à un monde tel que les sens le révèlent et à un au-delà modelé sur ce monde, un au-delà supérieur à l'univers visible, mais d'une nature analogue, et seulement plus délicieux ou plus tragique, pouvait faire l'intermède des jeux sanglants et des orgies charnelles. On allait encore presque de plain-pieddu phénoménal au métaphysique, du sensible au suprasensible, du naturel au surnaturel. Quelles ressources, dans une telle science, pour un poète, pour un Dante * !
Bien que n'ayant point le dessein d'énoncer, sur la question du christianisme dantesque, des conclusions complè-
1. Y. parmi les ouvrages récents, le livre si documenté et si vivant de M. £. Gebhart intitulé: Les origines de la Renaissance en Italie^ chez Hachette.
tes, nous devons d'abord en considérer Textrême complexité, sauf à n'insister que sur les points dont Texamen importe à l'achèvement de notre étude. Quand même on ferait abstraction des actions et réactions réciproques de sa mentalité proprement religieuse et des deux passions dominantes précédemment décrites, quelle complexité est encore celle de sa religion ! Ne pénètre -t-elle pas le domaine entier de ses pensées comme de ses sentiments ? Sa science, sa philosophie, sa psychologie, son éthique et sa théologie se distinguent aussi peu de sa religion qu'elles se distinguent les unes des autres, ou de ses rêves politiques, ou de ses aspirations vécues ; tout cela se mêle et se » fond en lui, comme l'histoire et la légende, comme la vérité démontrée et l'hypothèse. Son tempérament, son caractère, son temps, les circonstances de sa vie, tout concourt à faire, de son âme entière, la proie de chaque idée, de chaque émotion qui la traverse ; il est tel qu'un creuset où rien ne s'analyse que pour se recombiner aussitôt, plus ou moins parfaitement, en des synthèses nouvelles, étranges parfois, toujours belles, et qui sont tout ensemble des sentiments, des visions, des concepts. En particulier, il y aurait lieu de noter la série des influences exercées par sa religion et sa théologie l'une Bur lautre, exercées par toutes deux sur la manière dont il s'initia à diverses disciplines profanes, qui à leur tour influèrent sur sa religion et sur sa théologie où il faut voir le centre de sa mentalité intellectuelle.
Il existe de nombreux travaux sur le système des idées de Dante. Leur détail et leurs connexions ont été exposés maintes fois, par ceux qui crurent naïvement à la valeur définitive de son savoir encyclopédique, puis par ceux qui découvrirent en lui le représentant le plus compréhensif de l'une des époques les plus intéressantes qu*ait traversées l'humanité au cours de son évolution. Mais à quoi bon refaire leur œuvre ou la résumer, puisqu'il ne s'agit, pour nous, que de caractériser Dante parmi les mystiques du catholicisme ?
D'autre part, l'homme moderne n'a guère de leçons à
lui demander, car Toriginalité spéculative de Dante, remarquable en politique, fut médiocre partout ailleurs. Pourquoi cette exception ? En politique, la passion qui le poussait, exigeait qu'il innovât dans la sphère des idées, tandis que ses deux autres passions principales ne le portaient qu'à instituer, en son for intérieur, des modes inédits de jouissance ou de souffrance , et à inventer un style , une langue à lui pour raconter son âme. Il est possible que, s'il eût vécu plus tard, il se fût révélé créateur d'idées , car son esprit était très aiguisé , très ingénieux , très fécond ; et son imagination, bien que mue par une sensibilité individualiste à l'extrême, se plaisait pourtant aux conceptions générales. Mais il est plutôt, notre dernière remarque l'explique, personnel qu'original. Très capable d'être le plus ouvert des auditeurs, il est aussi, en un sens, le plus passif, parce qu'il pense en un temps où prévaut partout la méthode d'autorité, et que le jeu pittoresque des idées et des images qui s'éveillent en lui spontanément à toute parole entendue, à tout souvenir évoqué, l'emporte vers le commentaire subtil et merveilleux avant qu'il ait eu le temps de critiquer froidement son point de départ. Tous ses contemporains, sans en excepter les plus illustres, sont comme lui pour des causes plus ou moins analogues. Quand ils font preuve d'originahté véritable, c'est qu'à force d'être personnels dans la méditation du traditionnel, ils ont rencontré l'idée neuve, qu'ils auraient eu la tentation d'étouffer s'ils l'avaient aperçu naissant librement des profondeurs de leur propre esprit.
Que furent la science, la philosophie, la psychologie, et ce qu'on peut appeler l'éthique et la théologie explicites de Dante? Quand nous les connaîtrons, ainsi que son éthique et sa théologie implicites, nous aurons à peu près pénétré sa religion, dont l'aspect le plus intime n'est intelligible que pour qui n'oublie pas quelles passions tout humaines régnaient en son cœur, passions trop belles, trop hautes, trop vivaces pour jamais rester longtemps sans se mêler aux plus intellectuelles, aux plus spirituelles des autres ardeurs qu'il pouvait ressentir.
Dante eut en poète quelques intuitions scientifiques que Tavenir justifia plus ou moins*, mais qui ne méritent point les louanges enthousiastes qu'on lui décerna de ce chef. Sa gloire est ailleurs : elle ne peut que perdre aux exagérations de ses admirateurs. Le plus souvent, il suit avec docilité les voies frayées par la bizarre et obscure dialectique des savants du Moyen Age. — Sa philosophie générale n'offre aucun intérêt spécial. Elle se rattache aux doctrines d'Aristote telles qu'on les comprenait au xiii® siècle, et aux doctrines néoplatoniciennes introduites dans la spéculation chrétienne par les Pères, par S. Augustin surtout^ ; elle est analogue, à peu près dans toute son étendue, à la philosophie dominicaine, avec quelques emprunts à la mystique franciscaine.
Sa psychologie générale a- t-elle plus d'originalité ? Si Ton néglige les descriptions imagées, d'une vérité saisissante mais toute littéraire, qu'il fait de ses sentiments ou de ceux d'autres personnages, sa psychologie consiste, en partie dans la simple réédition de la psychophysiologie des anciens Grecs ; en partie dans l'adaptation des cadres aristotéliciens de la matière et de la forme, de la puissance et de l'acte, à l'explication des pensées, des émotions et des déterminations telles qu'elles se présentent à l'observation du sens commun ; il les envisage de préférence sous l'aspect qui intéresse le moraliste.il se plaît aussi à développer des lieux communs chers aux poètes provençaux ou italiens de son temps. Les premières pages de la Vila Nuova, un certain nombre de passages du Convilo et quelques chants du Purgatoire exposent l'essentiel de cette psychologie, que l'on retrouve appliquée dans l'œuvre entière, à moins que l'état surnaturel des âmes dépeintes n'oblige le poète à forger des mentalités de pure fantaisie.
1 . Par exemple, l'idée de la loi de rattraction et celle de la formation des montagnes par le soulèvement deTécorce terrestre. V. le traité De aquaet terra, p. XXII.
2. V. sur le Néoplatonisme de la Scolastique, le récent ouvrage de M. Picavet, Esquisse d'une Histoire comparée des Philosophies médiévales, 11K)5, Alcan.
La doctrine la plus curieuse que renferme sa psychologie, dont on ne peut séparer une partie de son éthique, concerne Texplication de l'amour *, qui lui semble la force suprême, celle qui constitue l'essence de toute activité et de tout effort, soit en nous, soit en dehors de nous.Une métaphysique mystique, encore que semi-laïque, et pour laquelle il oublie souvent d'être le pur péripatéticien qu'il se croit, domine toute cette explication où se fondent harmonieusement quatre notions : le dogme chrétien d'un Dieu qui créa toutes choses à sa ressemblance et appelle l'homme, à travers les créatures qui l'environnent, vers une éternité do perfection et de joie ; le concept aristotélicien de l'acte pur, principe et fin de tout attrait, de tout changement, de tout progrès ; l'Idée suprême de Platon, archétype de toute bonté et de toute beauté, source de toute vertu ; enfin la notion scolastique d'un gouvernement général des choses par les anges, ministres immédiats d'un Dieu qui sans cesse agit par eux sur le monde, et aux sollicitations de qui la créature répond toujours inconsciemment ou consciemment, bien ou mal, par un mouvement qui est, en son fond, obéissance et amour. Ce Premier Amour, qui s'étend en se communiquant et détermine en nous les mouvements initiaux de l'appétit, du cœur et de l'intelligence, aussi bien qu'il préside à ceux dont dépendent la vie nutritive et la vie sensitive, nous porte irrésistiblement vers toute image de l'infinie félicité et de Tinfinie beauté. C'est ainsi que l'amour humain, même sous les formes où il mérite la réprobation, procède encore d'une origine divine. Est-il d'un ordre élevé ? Il a surgi, dans une âme noble, unie à un corps bien organisé, sous l'action d'une beauté visible, image de l'autre, qui a ému le cœur en parlant aux yeux. Cette beauté, qu'on ne peut distinguer de l'amour, opère, en celui qu'elle frappe de ses rayons, un changement merveilleux ; elle le rend semblable à la cause qui agit sur lui, et Pattire vers elle en lui inspirant le désir d'une union sans fin. Un tel sentiment suppose donc la vertu,
1. Vita nuova, § II-VI, surtout; ConvUo, III» tratt ; IVotraU. VII, XV-XXX, passim; Divine Comédie, surtout Purg. XV-XVIIl; et alias assim .
ou du moins sa condition prochaine, la noblesse, sânsi que Guîdo Guinizelli l'avait proclamé déjà danslacélèbrepoésie tant admirée de Dante, qui commence ainsi i Al cor gentil ripara sempre A more ; ce sentiment conseille la persévérance dans la vertu, qui rend propre à l'éprouver. Mais Dieu respecte notre libre arbitre ; il ne se révèle pas complètement en ce monde, même dans la plus magnifique de ses œuvres ; et l'esprit n'est pas toujours assez prompt ; et la chair est toujours faible ; et la joie présente, fût-elle de qualité inférieure, est pour nous une bien forte tentation ! De là nos égarements ;nous hésitons à suivre jusqu'au bout la direction qui nous vient d'une impulsion divine, dont la force est limitée parla volonté même du Créateur qui respecte notre liberté. Le mal n'est point d'aimer les créatures et de s'aimer soi-même, mais de ne point respecter la vraie hiérarchie des êtres en les aimant ; c'est d'oublier le symbolisé pour le symbole, c'est d'omettre et surtout de blasphémer ou de mépriser l'Etre auquel on doit le suprême hommage. Tout péché vient de l'amour, et en un sens profond est un péché contre l'amour.
Cette théorie reçoit sa pleine confirmation de la possibilité même de la compléter en restant d'accord avec l'observation des faits et avec la morale universellement acceptée. Bien que libres, nous sommes pourtant soumis à deux nécessités. La première est de ne pouvoir nous haïr vraiment nous-mêmes ; comment le ferions-nous ? Mais il suit de là, une fois encore, que le devoir ne saurait être de se renoncer sans réserves aucunes, d'assimiler, à ce qui éloigne positivement de Dieu, tout ce qui porte à se complaire en quelque joie personnelle, en quelque commerce avec les êtres créés. La seconde de ces nécessités est de ne pouvoir vraiment haïr Dieu, puisqu'il est la raison même, la cause et l'objet au moins indirect de toute affection. En fait, nous ne pouvons haïr que notre prochain ; mais nous pouvons aussi l'aimer trop, ou pas assez, et cela soit pour nous aimer trop nous-mêmes, soit pour n'aimer pas assez Dieu, deux défauts qui s'appellent naturellement l'un l'autre. Comme notre malice, notre faiblesse, nos déceptions et nos souf-
frances s'expliquent bien ainsi I Comme cette théorie permet de juger exactement de la valeur de nos sentiments et de nos actes ! En particulier, nous voyons avec évidence que le mal est en réalité contraire à la nature autant qu'à la volonté divine, et que celui qui sait lire en la nature et la suivre, vit selon Tordre qui plaît à Dieu.
Toute cette doctrine, à la fois psychologique, métaphysique et morale, est très humaine, et même naturaliste à sa manière, en dépit de la sévérité qu'elle garde ; elle est très chrétienne, à peu près orthodoxe ; pour un peu, elle rejoindrait exactement la mystique de S. François d'Assise, c'està-dire, en somme, la mystique conforme à l'Evangile. Mais, qu'on ne l'oublie pas : l'éthique ici exposée est seulement l'éthique explicite de Dante,celle qu'il croit et veut professer, et que lui impose sa qualité de catholique orthodoxe informé ; ce n'est pas tout à fait celle qui pénètre sa vie ; il en a une autre qui consiste à plier la première aux exigences de ses passions naturelles.Le souci de cet amour tout humain qui remplit son existence, ne fut point pour rien sans doute dans l'ardeur avec laquelleil célébra TAmour engénéraljdansl'enthousiasme intellectuel que cette idée lui inspira, enfin dans son involontaire préoccupation d'atténuer l'ascétisme des maîtres mystiques dont il pensait reproduire l'enseignement.
Considérons enfin sa théologie, dont l'éthique résumée plus haut fait déjà partie à vrai dire. Ici aussi, il faut distinguer l'explicite de l'implicite. Dante prétend être un catholique rigoureusement orthodoxe ; et il a paru tel à la plupart des commentateurs, à tous ceux qui ont attribué, soit au poète, soit à l'amant, soit au politique seuls, les passages où d'autres, moins clairvoyants, ont soupçonné des intentions hérétiques, Dante hérétique 1 Mais eût-il même jamais des prétentions à la théologie ? S'il spécule parfois sur quelques points de science,par exemple lorsqu'il compose le traité De Aqua et terra^ presque toujours il ne songe qu'à enseigner ce qu'il a appris, ou trouvé en réfléchissant sur ce qu'il a appris. Qu'il s'agisse ou non de théologie, les mets qu'il dispense dans le Convito sont seulement accommodés par lui,et le pain qu'il pétrit pour le;
faire manger avec ces mets, est celui d'un simple commentaire ; il nous en avertit longuement. Il procède de même dans la Divine Comédie tout entière. Nul n'est plus éloigné de se confier au sens individuel, et de l'estimer par-dessus tout. Avoir compris les théologiens et les Pères, être jugé par les Saints en parfaite union avec l'Eglise enseignante, voilà son idéal intellectuel de croyant. — Aussi nous est-il inutile d'exposer en détail la théologie explicite de Dante ; c'est celle même qui régnait à son époque, et qui est assez connue ; c'est elle en ce qui n'a pas changé depuis, avec ce qui est tombé en désuétude on a été peu à peu remplacé. On y retrouve tous les dogmes essentiels du catholicisme, des plus doux aux plus terribles, et cet alliage de superstitions et de légendes qui avaient cours alors ; la division scolastique des passions en concupiscibles et irascibles, celle des vertus en contemplatives et actives, et l'affirmation de l'infériorité de ces dernières. On y retrouve la désignation des fautes contre Dieu comme les plus graves de toutes ; et la thèse traditionnelle d'une justice divine en-partie incompréhensible, en même temps que la conception, également traditionnelle, d'un Justicier aimant et haïssant à la façon des mortels ; l'idée, très anthropomorphique aussi, d'une cour céleste et d'une cour diabolique analogues à celles des royaumes terrestres ; la croyance à la réalité de joies et de souffrances physiques avant même la résurrection des corps ; la croyance à l'éternité des peines comme des récompenses, à la révolte sans fin du damné, à l'impossibilité pour Télu de souhaiter plus de félicité qu'il n'en mérita. Bref, toute la théologie du Moyen Age, dogmatique et morale, est contenue en abrégé dans l'œuvre dantesque. Conformément au précepte de S. Augustin, qui recommandait la lecture des Saintes Lettres comme une autre sorte de communion, et ne reconnaissait de travail littéraire légitime que celui dont la fin est la gloire de Dieu et la prédication des vérités divines, Dante veut ou croit vouloir ne rien écrire que pour s'édifier lui-même, louer Dieu et servir les intérêts spirituels de ses lecteurs. C'est un apostolat par la littérature qu'il s'imagine exercer.
Il a pourtant une autre théologie, qui est comme une déformation delà première et en fait souvent l'intérim. Elle comprend une partie dogmatique, et une partie éthique assez différente de cette éthique explicite que nous avons exposée plus haut. Aucune des deux parties de cette théologie ne se présente, chez Dante, sous une forme didactique. Elle n'est, en quelque sorte, que pour son usage personnel. Nous l'appelons « implicite >> parce que, pour la formuler, il faut la dégager de ce qui la voile, et la voile aux yeux mêmes de Dante,qui jamais n'entendit substituer, aux propositions que le chrétien doit affirmer, d'autres propositions. Et pourtant,cellesqui expriment les préférences de son cœur et de son imagination sont souvent assez différentes des premières. Ici, il est original, mais il l'est en poète, en amant, en fanatique de l'idéal impérial, en homme dont une foule de passions tendent à modifier les idées sans toutefois rincliner à devenir vraiment un novateur. Et nous ne parlons point de tout ce qui est pure fiction dans son œuvre, ni de ce mélange constant de mythologie païenne et de merveilleux chrétien qui scandalisa tant d'anciens commentateurs ; il n'est pas dupe des fantaisies descriptives qu'il prodigua. — Mais, par exemple, rien n'est moins orthodoxe que cette pitié attendrie de Dante pour les âmes entraînées au mal par les passions amoureuses ; que son admiration persistante pour les pécheurs qui ont brillé parleurs talents ou par des vertus purement humaines : que cette importance exorbitante accordée aux mérites acquis par les défenseurs de l'idée impériale ; que cette exagération du rôle joué par la volupté ou par la douleur physiques dans l'état heureux ou malheureux des âmes après la mort *. Dans la Divine Comédie^ la hiérarchie des peines, celle des purifications et celle des félicités ne sont pas entièrement conformes aux principes de sa théologie explicite ;
1. Nous ne reprenons point ici en détail ce qui a été dit dans la section précédente de cette partie, sur le gibellinisme de la théologie de Dante. D'ailleurs, il faut bien distinguer ses opinions de tendance hétérodoxes, de celles qui pouvaient simplement heurter le catholicisme étroit des guelfes.
elles ne sont même pas toujours très intelligibles, ni même constamment concordantes entre elles ; elles paraissent établies, au moins en partie, en vue surtout d'un effet épique ou dramatique très saisissant, ou bien dominées par les amours et les haines, quand ce n'est point par la pure fantaisie de Dante ; de sorte que le souci d'une orthodoxie très précise disparaît souvent de son œuvre principale, et cela a pu suffire pour faire suspecter l'intégrité et la vivacité de sa foi. Cette foi ne se relâche guère, en général, qu'où le dogme se rattache intimement à la morale ou la rejoint, ce qui est très naturel puisque Dante est plus encore un émotif qu'un intellectuel, et que l'éthique est, de toutes les préoccupations humaines, la plus solidaire de l'émotivité. — Aussi, combien son orthodoxie devient plus douteuse encore, si l'on formule les préceptes que, malgré lui, le poète nous invite à tirer de son œuvre ? Il nous enseigne à voir Dieu surtout dans le divin répandu sur la face de ses œuvres les plus belles, à le goûter surtout dans les joies intenses et rares qui peuvent nous venir immédiatement de l'emploi de nos facultés naturelles ou du commerce des créatures ; et il nous assure que cela peut suffire pour nous porter à la vertu, que cela ne risque point de nous détourner du bien suprême, de rendre à l'Etre souverain l'hommage spécial et personnel qui lui est dû. 11 nous conseille, par son exemple, d'exalter en nous des passions tout humaines, qu'il choisit parmi les plus susceptibles de nous rendre heureux, forts et grands devant le siècle. Sans doute, il professe que l'on doit subordonner tout mouvement de l'âme à l'amour de Dieu ; mais est-il bien convaincu de ce devoir, puisqu'il semble méconnaître, en général, qu'un certain oubli de soi, en quoi consiste pourtant toute l'essence du christianisme, est indispensable pour être vraiment religieux, pour Têtre avec la certitude de le demeurer ?
Bref, l'éthique qu'il nous recommande par son exemple et dont l'esprit anime une grande partie de son œuvre, l'éthique qu'il essaya sans grand succès de pratiquer (puisqu'il eut à pleurer tant de défaillances), consiste à vouloir faire coexister, avec la loi chrétienne intégrale,
qu*il lui arrive d'exposer explicitenaent, une théorie où aucun véritable sacrifice du fini à l'infini n'est exigé de notre nature, où le moi et le monde restent sur le même plan que Dieu. Que cherche-t-il en ce Dieu vers lequel il s'élance? C'est Béatrice, c'est la justification de son rêve politique, c'est sa propre grandeur, sa propre joie, c'est la satisfaction de son besoin d'exaltation poétique, de sa curiosité d'esprit. Sa mysticité est enquête de moyens propres à lui permettre, non de vaincre, mais de sanctifier les trois concupiscences, en les purifiant juste assez pour s'y pou voir livrer sans remords. Le sens profond de la doctrine évangélique était, nous l'avons montré, l'affirmation d'un divin qui déborde de toute part la personnalité divine ; mais l'Evangile ne divinisait point le créé et n'égalait point le divin à Dieu. Il y a donc bien, che^ Dante, un hérétique, mais qui s'ignore, et dont les facultés intellectuelles se sont employées à servir des désirs convergeant tous, directement ou non, vers la satisfaction de passions tout humaines, et qui se pénètrent de religion pour s'exalter davantage, pour devenir elles-mêmes plus augustes et plus belles. C'est pour Dieu qu'il crut travailler, mais c'est pour son bonheur et pour sa gloire, comme c'est pour Béatrice et pour l'Empire qu'il travailla surtout. — S'il fût né en des temps plus rapprochés de nous, il aurait été sans doute moins catholique. A l'époque de la seconde Renaissance, il aurait pu être entraîné par ce mouvement panthéistique, à la fois mystique et naturaliste, dont le développement, avant Bacon et Descartes, rappela l'âge héroïque de la philosophie grecque, celui qui finit àSocrate ; et sa morale eût été très pénétrée de naturalisme, comme sa métaphysique, ku xix® siècle, on l'imagine exposant en un langage magnifique des théories pareilles aux poétiques cosmogonies d'un Schelling, avec quelque tendance vers l'occultisme, ou bien encore collaborant, avec les Rossetti et les Ruskin, à l'institution d'une Religion de la Beauté.
Nous avons décrit les éléments plutôt intellectuels de la religion de Dante, et montré comment leur nature et leur force s'expliquent, en grande partie, par les sentiments
tout humains dont ils procèdent ou qui les sous-tendent. Pourtant, dans une certaine mesure, il y a chez lui un sentiment religieux indépendant de toute influence profane ou semi-profane. Nous avons relevé dans la Divine Comédie, et Ton retrouve souvent dans le Canzoniere, des cris d'amour divin et de repentir comparables à ceux qui éclatent à chaque ligne de ses Psaumes. Oui, il y a des moments où Dante est rigoureusement chrétien, uniquement chrétien, et parle le langage des saints. Mais ne nous y trompons pas. D'abord, c'est principalement lorsqu'il traduit les Livres Saints, ou des prières liturgiques, qu'il apparaît sous ce jour. Et puis, l'hyperbole et Tenthousiasme sont dans le ton de la poésie sacrée ; une âme séraphique n'est pas la seule qui puisse rencontrer des accents inspirés dans la prière rimée, dans la louange de Dieu ou l'expression des saints désirs. Tout poète, étant tel précisément parce qu'il a la propriété de bien ressentir et de bien exprimer un grand nombre d'émotions, de s'exciter presque à volonté sur tous les sujets susceptibles de revêtir une forme poétique, peut donner aux autres et se donner à lui-même l'illusion qu'il n'a jamais senti autrement qu'il ne sent lorsqu'il chante au gré de sa disposition du moment. Et cependant, que de fois cette disposition est artificielle, passagère, prête à disparaître pour faire place à une autre également sincère, mais différente ou même contraire ! Enfin, quel est le chrétien infidèle qui n'a eu ses moments de fugitive sainteté ? Pour qui parcourt sans s'arrêter l'ensemble de l'œuvre dantesque, le pur christianisme, quand il y apparaît, y détonne toujours un peu. Non point qu'il soit douteux que Dante ait eu des velléités de sainteté ; le contraire est visible d'un bout à Tautre de son œuvre ; mais sa nature, à laquelle il cédait toujours en rusant avec le Dieu qu'il voulait néanmoins servir, lui interdisait l'entrée du domaine où sont les sept châteaux que devait décrire Ste Thérèse *. Sa mysticité la plus chrétienne est épuisée par les vers éloquents qu'elle lui inspire quelquefois; c'est