‹ Le Nain jaune réfugiéChapitre 65 sur 88 · DE L'HOSPITALITE · texte numérisé non relu

DE L'HOSPITALITE

Qu*e3t'Ce donc, cher lecteur^ que cette hospitalité dont on parie tant ?

C'est à la fois un dr^it et un devoir. Un droit par lequel sans être connu , un individu réclame d'un homme qu'il ne connaît pas , une place sous son toit , à son loyer , "k sa table \ un devoir par lequel , non seulement ces avantages des fils de la famille ne sont pas refusés ^ l'étranger qui les réclame ^ mais en observation duquel ils lui sont offerts.

L'hospitalité est sans doute la plus sainte des pra-» tiques philautropiques.

N'est -il pas sins;u}ier qu'elle dAe des premie%^ ftgô

de U société ? qu'on la trouve en vigueur chez tous

les peuples neufs, chez les peuples barbares en qui elle

s'aille au Lrij^audage ; chez les sauvages même , dont

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•Ut tempère quelquefois la férocité F N'est-il pas.sin-» gulier que l'exercice des vertus hospitalières , loin d« ae fortifier par la civilisation , semble marcher en raisoa inverse, et qu'un peuple devienne d'autant moins hos* pitalier qu'il devient plus poli.

Toutefois cela s'explique facilement*

L'exercice de l'hospitalité est fondée sur ies besoins réciproques* Dans les tems comme dans les lieux oh les villes étaient moins rapprochées , oîi , dans les champs , les habitations étaient séparées par de grandes distances ^ chacun avait intérêt à accorder •, au voyageur , l'asyle et les secours dont lui-même au premier jour pouvait avoir besoin. '

Lorsque la population se fut accrue , lorsque les champs défrichés se furent couverts d'habitations , ce besoin se fit moins sentir. Les villes , séparées par de moins longues distances , permirent au voyageur de revenir à son gîte. Les voyages devenus plus fréquents , les hôtelleries s'établirent \ de plus , le cultivateur ayant la facilité d'exporter le superflu de sa consommation , ce superflu lui devint nécessaire ^ il s'en montra économe , et dans ce superflu devenu matière de commerce , il engloba jusqu'à la part autrefois réservée à l'hospitalité.

Voilà pourquoi on est beaucoup moins hospitalier dans les tems modernes que dans les tems antiques ; , voilà pourquoi on est beaucoup moins hospitalier en Suisse ou en Angleterre, qu'en Arabie, ou en Laponie.

Allez réclamer les droits de l'hospitalité à la porte d'un Landaman ou d'un Chancelier de V Echiquier ^ les laquais vous la fermeront en vous riant au nez ; bien heureux si le maître ne vous fait pas appréhender et déporter en conséquence de Calien-bill ou de quelques autres lois tout aussi l^spitalières ! Et que serait-ce , si vous alliez heurter à la porte de maître Bellard ?

Présendez-vous au contraire à l'entrée de la tente 4'an Arabe ou de la hutte d'un Lapon ; l'une et l'autre

^ons «cront ouvertes. L'Arabe tous jlraitèra prese(tiè aussi bien que ses chevaux , et le Lapon tout aussi bien que lui-même ^ car il vous forcera de partager avec lui les bonnes grâces de Madame. La civilité ne va pai plus loin !

L'hospitalité règne sur-tout chez les peuples pasteurs. Quand des anges ou des hommes s'arrêtaient chez Loth ou chez Abraham , quel accueil n'en recevaient-ils pa^ f Pendant que le festin se préparait sous le chêne dé iîambré'^ que les serviteurs choisissaient , pour couvrir la table , dans l'élite du troupeau \ que le veau gras , pUulum saginatum ^ rôtissait à la cuisine^ et que M flenr de froment , paitrie des mains noléme de Sata ., cuisait en pain sous la cendre , ceint d'une écharpè de lin , à genoux devant ses hôtes , le patriarche lavait leurs pieds dans un bassin et les remerciait de la grâct qu'ils lui faisaient en goûtant son vid , et acceptant s6à souper. Non seulement Thôte jouissait chez ces anciens des mondes des droits du fib de la maison ^ mais il leur était encoi'e plus sacré que leur jjt'opre enfant; probablement en conséquence de la confiance dont cet hôte fesait preuve , en se livrant à eux. Dans une circonstance excessivemeht délicate , Loth proposa à set concitoyens qui portaient un peu trop loin la philantropie , de racheter la pudicité de ses hôtes au prix de l'honneur de ses iiltes.

Les Romains qui avaient été pasteurs avant que d'être brigands ou conquérants , au faîte de la grandeur , avaient encore retenu de leur pauvreté Thabitude dft 1 hospitalité. Chez eux on ne se mettait pas en vain sous la protection des dieux Lares : chez eux , l'hospitalité était un droit et un devoir tellement consacrtf par l'usage , qu'il fallait des loix pour en interdire la pratique à Tégard des proscrits : loix souvent plus faibles que l'usage. Mariits h qui un décret avait interdit le feu et Veaa , trouva des asjlcs jusques chez les gens qu'il avait condamnés aux jours de sa puissance. Chea les Volsques , dont ks moeurs étaient celles des Romains ^

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Çoriùlan ^ vainqueur de TuUus , ne fat plus consid^r4 par TuUus que comme un ami , dès qu'il se fut assit % son foyer. Chez le peuple roi , les droits de l'étranger , les devoirs du maître de la maison , étaient non seu-> lement gravés dans tous les cœurs , mais ils étaient même écrits sur le pavé de tous les vestibules ; on ne pouvait entrer dans une maison , sans que celui qui en ouvrait la porte , sans que celui à qui elle était ouverte , ne lussent ces paroles tracées en mosaïque sur le seuil : SALVE HOSPES : paroles que j'ai retrouvées dans plus d'une maison de Pompeïa : salut que leurs maîtres ensevelis comme elle depuis dii-sept cents ans sous les cendres du Vésuve, adressent encore au voyageur qui visite leurs ruines.

On sait ce que c'était que Thospitalité chez les Grecs. Les liens qu'elle formait, ne leur étaient ni moins ohers ni moins sacrés que les liens du sang » sur-tout dans les temps héroïques*

L*hospitalité par laquelle un étranger jouissait dans une maison de tous les droits de membre de la famille , imposait à celui envers qui on rexercait, If s devoirs d'un membre de la famille. S'il eût été barbare de ne pas remplir envers lui les devoirs de l'hospitalité , il eût été atroce î)i Un d'en violer les droits vis-à-vîs de son hôte. Rien de plus juste. Mais où tend cette dissertation ? Patience , ami lecteur , vous allez le savoir.

Scricz-vous assez ignorant des choses qui se passent autour de vous pour ne pas connaître les reproches qui nous ont été adressés par plusieurs hommes publics , par des sénateurs , par des journalistes. Les uns dans des discours où ils nous ont presque aussi maltraités, que des ministres , nous reprochent d'avoir violé les droits de l'hospitalité parce que nous avons usé de la liberté de la presse •, les autres nous adressent la xncme imputation , dans leurs feuilles qui peuvent biea différer des nôtres sous quelques rapports; mais du moins êous tout antre que celui de la n^o'U'ration» Nous voua le demandons y lecteur, y a-til justice ?

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Non» croyons avoir assez exactement expliqué ce qnft c^est que rhospitalite\ En nous recevant dans un pays oh les loix nous autorisent à résider , et par cela même nous appellent , le gouvernement a-t-il exçrcé Thospitalité envers nous ï est-il un seul réfueié , à qui sans lui ofïrir ce qu'il trouverait chez un Lapon ^ il ait odfert ce qu'il trouverait chez un Arabe ? »

Quelques agens. de Tautorité se sont fort occupés , il est vrai , de quelques réfugiés; il n'a pas tenu à eux, nous l'avouons , que ces voyageurs n'aient trouvé dans des maisons publiques un asyle oîi on leur oflrait gratis le couvert , la table et le lit ; mais est- il bien prouvé que ces offres^ leur aient été faites dans des vues purement hospitalières , que s'ils se fussent rendus à l'invitation , on les eût renvoyés avec des présens , ainsi qu'on en usait dans les temps antiques , après leur avoir lavé les pieds et les avoir régalés avec lé ifilidiun saginatum ? La vérité veut aussi que nous convenions qu'on a proposé, avec quelques instances, des compagnons de voyage k certains réfugiés qu'on croyait décidés à voyager ; mais est -il bien prouvé qu'il n'entrait que de Tobligeance dans ces politesses , et que cette escorte ^u^u militaire fut une garde d'hon— neur ?

Parlons franchement : vivre dans un pays sous la protection des loi.i^ en observant les loix , ce n'est pas y vivre en hôte , mais en régnicole. Si l'on .y paie ce que l'on y consomme , on n'est pas l'obligé de Tétat ; si l'on y importe des capitaux , des talens , une industrie , Pétat devient votre obligé. Si tous les réfugiés ne sont pas dans cette dernière classe , du moins n'en est -il pas un seul qui ne soit dans la première. Après tout que reproche-t-ony avec tant d'acharnement, à ces réfugiés ? d'avoir usé de la faculté d'écrire que la loi leur accordait. Si les écrits qu'on leur impute leur appartiennent; si, comme celui-ci, ils ne sont pas partis de la France , de la capitale , du centre même de la tyrannie et du désespoir ^ des réfugiés auraient , j'en

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«onviens , tls^ de la presse avec quelque énergie , soit pour démontrer leur innocence , soit pour démontrer Tin justice de leurs persécuteurs ; mais est-ce là violer les droits de l'hospitalité f Ce serait , dites-vous , avoir abusé de la liberté de la presse* Mais , messieurs les sénateurs , messieurs les folliculaires , user de toute la latitude que donne une loi , est-ce en abuser ? La loi permet ou défend. Faire ce que la loi défend , c'est se rendre coupable «Tun délit ^ et dans ces cas les tribu* nauz prononcent. Faire ce que la loi permet , c'est user d'un droit \ est - ce donc aux hommes qui en usent comme nous , qu'il convient de nous en faire un crime ?

Non , Belges , ce n'est pas un crime que de se défendre sur un territoire étranger , des contre-attaques qui vous poursuivent jusque sur ce territoire. Les réfugiés , les exilés , sont journellement diffamés dans les journauit français ,• qui viennent les calomnier jusque dans le sein de vos villes ; ils le sont même dans vos villes par des journaux qui ne sont pas français : et Ton reproche l'emploi de la médisance à ceux contre lesquels on abuse de la calomnie ! et l'on reproche à ceux que l'on persécute par le mensonge , de se venger par la vérité ! II ne leur est pas défendu de repousser avec l'arme qu'ils ont sous la main , le brigand , qui , le pistolet au poing , les attaquerait sur vos grandes routes ^ on applaudirait même au coup par lequel ib feraient justice d'un pareil attentat î Dans le cas oîi nous sommes , la défense n'est-elle pas aussi de droit naturel i est-ce TÎoler votre territoire que d'y traiter le calomniateur comme on y traiterait l'assassin ? veut-on nous réduire h la condition de ces autres proscrits que poursuit le chasseur ? animaux pacifiques , que l'on qualifie du nom de féroces , si dans la juste rage que leur donne la douleur , ils se retournent et se vengent une seule fois avec les armes naturelles , du monseigneur qui les à blessés t

Cela serait aussi par trop absurde ? Mais revenons à l'hospitalité. Le ^uveraemeut Néerlandais ne nous

l'a pas donnée ; il n'a pu ni n'a du le faire ; mais nous sommes bien loin d'en conclure que cette terre ne soit pas la patrie des vertus hospitalières. Que de codso-* lations , que de secours , que de bienfaits de tous genres ont été prodigues , par des particuliers , à tant d'infortunés qui n'ont pas eu le tems de les désirer. Les proscriptions qui jadis ont aussi désolé cette terre , j ont enseigné la pitié. Cette admirable sentence de Virgile , Nqn ignora mali mUerU succurrem disco , Qui ne sait comp&tir aux maaz quUl a «oufiertf ,

VOLTAIKB.

est gravée ici dans bien des cœurs par la main du malheur même ; et cette autre sentence non moins admira^* ble , cette sentence de Térence ,

Homo sutn , humani nihil a me aUermm puio , Homme , chez les humains rien ne m^est étranger.

CHèniEE.

Elle y est inscrite aussi des mains de la nature , dans les cœurs que le malheur n'a pas instruits. C'est envers ces individus , assez nombreux pour faire une nation , que nous ne voudrions pas avoir blessé les droits de l'hospitalité , dont ils ont véritablement rempli les devoirs. Nous serions ingrats si nous ne rendions pas ici hautement témoignage ii leur vertu ; si nous ne déclarions pas que le souvenir de leurs bienfaits ne périra en nous , qu'avec nous *, si nous ne les recommandions ici , à la mémoire , It l'imitation de l'âge futur 'j si nous ne nous déclarions ainsi que nos enfans à qui nous léguons cette dette sacrée , solidaires pour ceux de nos frères qui ont été . qui sont encore l'objet de leur infatigable philantropie.

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