CHAPITRE ni
Ceci ressemblait si fort à l'idée qu'il s'était faite des mouvements d'une apparition , que Hobbie Ëiliot s'arrêta subitement ; ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et il dit tout basa son compagnon s « C'est la vieille Ailie, c'est elle-même! lui tirerai-je un coup de fusil, au nom de Dieu ?
— N'en faites rien, pour l'amour du ciel ! » dit son compagnon en retenant l'arme qu'il se préparait à mettre enjoué ; « pour l'amour du ciel ! n'en faites rien ; c'est quelque pauvre créature qui a perdu la raison.
— Vous la perdez vous-même , en voulant vous en approcher autant, » dit Elliot, retenant à son tour Earnscliff qui se disposait à avancer. « Nous aurons le temps de faire une courte prière avant qu'elle vienne jusqu'ici : si je pouvais seulement m'en rappeler une... Ah, mon Dieu ! elle n'est pas très-pressée, » continua-t-il, devenant plus hardi en voyant le calme de son compagnon et le peu d'attention que l'apparition semblait faire à eux. « Elle marche comme une poule sur une grille brûlante. Je vous en prie, Earnsclifif, » ajouta-t-il d'un ton de voix très-bas, « prenons un détour comme pour mettre le vent contre un chevreuil. Nous n'enfoncerons pas dans le marais au-dessus du genou , et mieux vaut encore terrain mou que mauvaise compagnie. »
Earnscliff néanmoins, en dépit de la résistance et des remontrances de son compagnon , continua à avancer par le sentier qu'ils avaient primitivement suivi, et se trouva bientôt en face d^ l'objet qui flxait toute leur attention.
La taille de cet être , qui même semblait décroître à mesure qu'ils s'en approchaient, paraissait être au-dessous de quatre pieds, et son corps, autant que la lumière imparfaite du jour leur permettait d'en juger, était presque aussi large que long, ou plutôt d'une forme sphérique, ce qui ne pouvait être occasionné quç. par quelque étrange difformité personnelle. Le jeune chasseur appela deux fois cet être extraordinaire , qui ne leur fit aucune réponse ; et. sans s'occuper de son compagnon , qui le pinçait continuellement pour lui faire comprendre qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de continuer leur route, ni s'inquiéter davantage d'une créature d'un extérieur si singulier et tellement hors de la nature, il répéta une troisième fois ses questions : K Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure de la nuit ? » Aussitôt une voix lui répondit, dont le son aigu , sauvage et discordant, fit faire à Elliot deux pas en arrière et fit même tressaillis JfAIlf JVOIB. 3
lir son compagnon : « Passe? votre chemin et ne demandez rien à ceux qui ne vous disent rien. »
^ Que faites-vous dans un endroit aussi éloigné de tout abri ? ajouta Earnscliff. La nuit vous a-t-elle surpris en route? voulezvous venir chez nous? (Dieu nous en préserve! s'écria Hobbie involontairement.) Je vous donnerai un logement.
— J'aimerais mieux habiter seul le fond du Tarras-Flour , » murmura de nouveau Hobbîe.
te Passez votre chemin, » répéta cet être étrange, d'un ton que la colère avait rendu plus rude ; « je n'ai besoin, ni de votre logement, ni que vous me serviez de guide ; cinq ans se sont écoulés depuis le jour où ma tête ne s'est reposée sous le toit de Thàbitation des hommes, et j'espère que ce sera le dernier.
— Il est fou, dit Earnscliff.
— Il a quelque chose du vieux Humphrey Ettercap , le chaudronnier ambulant^ qui périt justement dans cet endroit-ci , il y a en^ron cinq ans , » répondit son superstitieux compagnon ; « mais Humphrey n'était pas d'une grosseur au^i épouvantable.
— Passez votre chemin^ » répéta de nouveau l'objet de leur curiosité ; « Thaleine des hommes empoisonne l'atmosphère qui m'environne ; le son de vos voix entre dans mes oreilles comme des aiguilles pointues.
*- Que le bon Dieu nous bénisse ! » dit tout bas Hobbie ; est-il possible que les morts portent une aussi grande haine aux vivants? Son ftme doit être en proie à de grandes soufifhmces.
— Tenez , mon ami , dit Earnscliff; vous paraissez éprouver quelque grande affliction. L'humanité, et nous ne consultons qu'elle seule, ne nous permet pas de vous laisser ici.
— L'humanité ! » s'écria l'être inconnu en poussant un éclat de rire de mépris qui se fit entendre comme un cri perçant ; «< où avez-vous pris ce vain mot , ce lacet à bécasses, ce voile derrière lequel sont les trappes à prendre les hommes. L'insensé qui se laissera prendre à cet appât reconnaîtra bientôt qu'il n'a servi qu'à voiler un hameçon dont les pointes sont dix fois plus aiguës encore que celles que vous présentez aux animaux que vous destinez à augmenter le luxe de vos tables I
— Je vous dis , mon ami , » répliqua de nouveau EamscHff , <t que vous êtes hors d'état de juger de votre propre situation ; vous périrez dans cet endroit sauvage , et nous devons , par véritaUe compassion , vous forcer à venir avec nous.