CHAPITRE m
— Je ne m*en mêle pas du tout , dit Hobbie ; pour Tamour de Dieu ! laissez donc l'esprit agir comme il l'entendra.
— Que mon sang retombe sur ma tête , si je péris ici ! » dit le petit homme qui, remarquant qu'Earnscliff avait l'intention de se saisir de lui , ajouta : « Mais n'accusez que vous seul de votre mort -, si vous aviez le malheur de toucher le bord de mes vêtements, ils seraient inrectés du poison de la mortalité ! »
La lune brilla de tout son éclat au moment où il prononçait ces paroles , ce qui fit remarquer à Earnscliff qu'il tenait à la main une arme ofTenâiVe , qu'il crut être une longue lame de couteau , ou un canon de pistolet. C'eût été une folie de vouloir persister dans ses tentatives à l'égard d'uil être qui était ainsi armé et tenait un langage aussi déterminé , voyant surtout qu'il avait bien peu de secours à attendre de la part de son compagnon , qui l'avait abandonné , lui laissant le soin de se débattre comme il le pourrait avec rêtre mystérieux , et qui avait déjà repris le chemin de sa maison. Earnscliff se tourna donc et suivit Hobbie , en jetant derrière lui un regard sur celui qu'il regardait comme un maniaque , et qui , comme si cette entrevue l'eût poussé jusqu'à la frénésie, continuait son étrange promenade autour de la colonne, et s'épuisait à pousser des cris aigus et à vomir des imprécations prolongées qui retentirent dans toute la vaste étendue de ce désert.
Les deux chasseurs se retirèrent en silence , jusqu'à ce qu'ils n'entendissent plus ces sons désagréables, c*est-à-dire jusqu'à ce qu'ils fussent bien éloignés de la colonne qui avait donné son nom à l'endroit où elle était élevée. Chacun fit ses commentaires particuliers sur la scène dont il venait d'être témoin, et Hobbie Elliot rompit enfin le silence en s'écriant tout à coup : « Eh bien ! je soutiens que cet esprit , si toutefois c'en est un , a fait et souffert beaucoup de mal lorsqu'il était en vie, puisqu'il est obligé d'errer ainsi après sa mort.
— C'est , à mes yeux , la vraie rage de la misanthropie , » dit Earnscliff, en continuant le cours de ses propres réflexions.
« Tous n'avez donc pas cru que ce fût un e^rit ? demanda Hobbie.
— Qui 7 moi ? non, assurément, répondit le jeune laird.
— Eh bien ! moi , je crois que ce pourrait bien être une créature vivante. Et cependant , je n'oserais l'aflîrmer , car je n'ai jamais rien vu qui ressemblât si fort à un revenant.
— Quoi qu'il en soit , dit Earnscliff , je reviendrai ici demain pour voir ce qu'est devenu ce malheureux.
— En plein jour ? dit le fermier ; alors, s'il plaît à Dieu, je vous accompagnerai. Mais nous sommes ici à deux milles plus près de Héugh-Foot que de votre maison ; et ne vaudrait-il pa^s mieux que vous vinssiez chez nous ? Nous enverrons le garçon sur le petit cheval avertir que vous êtes à notre ferme, quoique je croie fort que vous n'avez personne qui vous attende, excepté vos domestiques et le chat.
*- Eh bien, soit, mon ami Hobbie ; mais, comiqe je n'aimerais pas que mes domestiques fussent inquiets , ou que mon absence privât minet de son souper , je vous serai obligé d'envoyer votre garçon, ainsi que vous me le proposez.
— Ah , ma foi ! c'est avoir réellement de la bonté , répliqua Hobbie ; vous venez donc à Heugh-Foot ; on sera, je vous assure, bien charmé de vous y voir. »
Cette affaire ainsi réglée, ils accélérèrent leur marche jusqu'au sonmiet d'une colline un peu escarpée : « Voyez-vous, Earnscliff, dit Hobbie , je suis toujours content lorsque j'arrive dans cet endroit-ci. Distinguez-vous cette lumière là-bas , à la fenêtre de la salle où ma bonne vieille grand'mère est assise, Qlant à son rouet ? Et voyez-vous cette autre lumière qui va et vient d'une fenêtre à l'autre ? c'est celle de ma cousine , Grâce Armstrong: Elle fait dans la maison deux fois autant d'ouvrage que mes sœurs ; et elles en conviennent elles-mêmes, car ce sont les meilleures filles du monde ; mais elles sont forcées d'avouer , ainsi que ma grand'mère , qui ne peut plus agir elle-même maintenant , que c'est elle qui est la plus active , qui fait le mieux les courses en ville. Quant à mes frères , l'un est parti avec la suite du chambellan , et l'autre est à Moss-Phadraig, notre principale ferme ; il peut surveiller les travaux tout aussi bien que moi.
— Tous êtes heureux , mon ami , d'avoir des parents aussi es* timables, dit le jeune laird.
— C'est vrai, grâces en soient rendues au ciel ! je puis dire que je le suis ; mais voudriez-vous bien me dire, Earnscliff, vous qui tvez été au collège et à la grande école d'Edimbourg , et qui y avez été à même d'acquérir toutes sortes de connaissances, voudriez-vous bien me dire une chose , quoiqu'elle ne me regarde pourtant pas personnellement ; mais j'ai entendu le prêtre de Saint-John et notre ministre discuter à ce 3ujet à la foire de