CHAPITRE IV
main et son panier rempli de truites sur l'épaule. Il s'assit sur une pierre , presque en face du Nain , qui , familiarisé avec sa présence, ne fit d'autre.attention à lui qu'en levant sa grosse tête difforme afin de fixer ses regards sur lui, et la laissant ensuite retomber sur sa poitrine, comme s'il eût été occupé de profondes méditations. Earnscliff regarda autour de lui et remarqua que Termite avait augmenté ses possessions , en construisant un hangar pour servir d'abri à ses chèvres.
« Vous travaillez beaucoup, Elshie, » dit-il, en cherchant à engager une conversation avec cet être singulier.
« Travailler, répéta le Nain , c'est le moindre des maux attachés à un sort aussi misérable que celui du genre humain ; mieux vaut travailler comme moi que s'amuser comme vous.
— Je ne soutiendrai pas qu'il y a de l'humanité dans nos amusements ordinaires de la campagne , Elshie, dit Earnscliff, et cependant....
— Et cependant , interrompit le Nain , ils valent mieux que votre occupation ordinaire \ il vaut mieux exercer votre folle et vaine cruauté contre des poissons muets que contre vos semblables. Et néanmoins^ pourquoi parlerais-je ainsi ? Pourquoi ne pas laisser tout le troupeau des hommes se buter les uns contre les antres, s'entr'égorger et s'entre-dévorer, jusqu'à ce qu'ils soient tous détruits, à l'exception d'un énorme et bien gras Betemoih ; et que celui-ci, après avoir étranglé tous ceux de son espèce et en avoir rongé les os, sa proie venant à lui manquer , il rugisse des jours entiers, parce qu'il n'aura plus de nourriture, et finisse par mourir , pouce par pouce , dans les horreurs de la faim ? ce serait une comommaiion digne de cette race.
— Vos actions, Elshie, valent mieux que vos paroles ; cependant vous cherchez à conserver une race que votre misanthropie calomnie.
— C'est vrai y répliqua le nain ; mais pourquoi ? Écoutez-moi : vous êtes un de ceux que je vois avec le moins de dégoût , et je veux bien, contre mon usage, perdre quelques paroles , par pitié pour votre aveugle infatuation. Si je ne puis envoyer la maladie dans les familles , ou la mortalité parmi le bétail, puis-je mieux arriver au même but qu'en prolongeant la vie de ceux qui peuvent servir à opérer la destruction d'une manière tout aussi efficace? Si Alix de Bower était morte l'hiver dernier , le jeune Ruthwin aurait-il été tué le printemps suivant pour l'amour d'elle ? Qui
avec une fureur continuelle, engloutissant tout vaisseau qui s^ap* prêcherait de ses limites : il serait un tremblement de terre , capable de bouleverser même son pays, et de rendre tous ses habitants délaissés, proscrits et misérables. . . comme moi ! »
L'infortuné avait à peine prononcé ces dernières paroles qu'il rentra précipitamment dans sa cabane, dont il ferma k porte avec la plus grande violence, tira deux verroux^ Tun après Tautre, comme pour en défendre l'entrée à tout être de cette odieuse racé , qui avait ainsi irrité son âme jusqu'à la frénésie.
EarnsclifT s'éloigna du Moor avec un sentiment mêlé de pitié et d'horreur, cherchant à deviner quelle pouvait être la cause étrange et désastreuse qui avait réduit à un aussi triste état l'esprit d'ua homme dont les discours faisaient voir qu'il était d'un rang et d'un genre d'éducation au-dessus du commun du vulgaire. Il était également surpris qu'un homme qui habitait le pays depuis si peu de temps, et d'une manière aussi retirée , eût pu recueillir autant de renseignements précis sur le caractère et les affaires privées de ses habitants.
« Il n'est pas étonnant, disait- il en lui-même^ qu'avec une information aussi étendue, une pareille manière de vivre, une jBgure aussi difforme , et des sentiments d'une misanthropie aussi virulente , cet infortuné passe généralement pour avoir fait un pacte avec l'ennemi du genre humain. >»