CHAPITRE IV
était seal, et que, des hauteurs qui dominent au loin sur le Moor, des voyageurs découvraient souvent une personne qui était à l'ouvrage avec cet habitant du désert, et qui disparaissait toujours dès qu'on s'approchait de plus près de la cabane. On voyait de temps en temps cette personne assise à côté de lui àrla porte , se promenant avec lui dans la plaine, ou l'aidant à aller chercher de reauà la fontaine. Earnscliff expliquait ce phénomène en pensant que c'était l'ombre da Nain.
« Du diable s'il a une ombre ! » répliqua Hobbie, zélé défenseur de l'opinion générale ; « il est trop avant dans l'intimité du vieux Satan pour avoir une ombre. B'ailleurs , argumentait-il plus logiquement, qui a jamais vu une ombre entre le corps et le soleil 7 Et cette chose , que ce soit ce qu'on voudra , est plus mince et plus grande que le corps lui-même ; On Ta vue plus d'une fois et de deux aussi, s'interposer entre le soleil et lui. »
Ces soupçons, qui , dans d'autres parties du pays , auraient pa donner lieu à des recherches un peu désagréables pour le prétendu sorcier, ne servirent ici qu'à remplir les écrits d'un mélange de oainte et de respect. Le solitaire paraissait éprouver une sorte de jdaisir en voyant les marques de timide vénération avec lesquelles le voyageur que le hasard conduisait sur cette route^ s'approchait de sa demeure , le regard d'étonnement avec lequel i) examinait sa personne et sa retraite, et la promptitude avec laquelle il s'éloignait de ce lieu d'épouvante. Les plus hardis ne s'arrêtaient que le temps nécessaire pour jeter à la hâte un coup d'œil sur les murs dé la cabane et sur le jardin, et pour s'excuser par un salut de politesse auquel le Nain daignait quelquefois répondre par un mot ou un signe de tête. EarnsclifTpassait souvent par là, et rarement sans s'informer de la santé du solitaire , qui paraissait maintenant avoir fait tous ses arrangements pour le reste de sa vie.
Il était impossible de l'engager dans aucune conversation sur ses affaires personnelles. Il n'était , d'ailleurs , ni communicatif» ni abordable sur aucun sujet, bien qu'il parût avoir considérablement perdu de l'extrême férocité de sa misanthropie , ou plutôt tomber plus rarement dans des accès d'aliénation mentale , dont cette férocité était un des principaux symptômes. Aucun raison*^ nement ne pouvait le déterminer à accepter quelque chose audelà du strict nécessaire, bien qu'Earnscliff lui flt beaucoup d'autres offres par charité, et ses plus superstitieux voisins par d'au-
très motifs. Il récompensait les bienfaits de ces derniers par les conseils qu'il leur donnait , lorsqu'il était consulté par eux , ainsi qu'il finit peu à peu par l'être, sur leurs maladies ou celles de leurs bestiaux. Souvent aussi il leur fournissait des remèdes, et paraissait possédei; non seulement les simples qui croissaient dans le pays, mais aussi les drogues qui venaient des pays étrangers. Il donnait à entendre à ces personnes que son nom était Elshender le Reclus ; mais bientôt le peuple ne l'appela plus que Curny Elshie, ou le sage hère de Mucklestane-ltloor. Il y avait des personnes qui ne se bornaient pas à l'interroger sur leurs maux corporels , mais qui lui demandaient encore des conseils sur d'autres sujets , et il les leur donnait avec ce ton de finesse digne d'un oracle, ce qui confirmait à un haut degré l'opinion où l'on était qu'il était doué de connaissances surnaturelles. Ceux qui le consultaient laissaient ordinairement quelque offrande sur une pierre â quelque distance de la cabane. Si c'était de l'argent, ou quelque chose qu'il ne trouvait pas à propos d'accepter, ou il le jetait loin de lui, ou le laissait à Uendroit où il était sans en faire usage. Dans toutes les occasions^ ses manières étaient rudes et insociables, et ses paroles en nombre justement sufiisant pour exprimer sa pensée aussi brièvement que possible, et il coupait court à toute communication qui allait à une syllabe de plus que n'en exigeait l'affaire dont il était question. Lorsque l'hiver fut passé et que son jardin lui fournit des herbages et des végétaux , il se borna presque exclusivement à ce genre.de nourriture. Il accepta néanmoins deux chèvres que lui donna Earnscliff ; elles se nourrissaient sur le Moor et lui fournissaient du lait.
Lorsque Earnscliff vit que son présent avait été accepté, il alla bientôt après faire une visite à l'ermite. Le vieillard était assis sur une large pierre plate, à la porte de son jardin ; c'était le siège de la science , qu'il occupait ordinairement lorsqu'il était disposé à recevoir ses malades ou ses clients. Il tenait l'intérieur de sa hutte et celui de son jardin aussi sacrés et aussi inaccessibles à tout mortel que les naturels d'Otahiti tenaient leur Moraï \ probablement il les aurait crus souillés par les pas d'une créature humaine. Lorsqu'il se renfermait dans son habitation , aucune prière ne pouvait le déterminer à se rendre visible, ou à donner audience à qui que ce fût.
Earnscliff avait passé uiie partie de la journée à pêcher dans une petite rivière à quelque distance de là. Il avait sa ligne à la