‹ LE NAIN NOIRChapitre 20 sur 99 · CHAPITRE V. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. m

séder, OU du moins ce que Ton croit qu'elles possèdent , beauté , riefaesse, rang, talents.

— Permettez- moi de suivre mes compagnes, bon père, dit miss Tère, je suis à Tépreuve de la flatterie et de la bonne aventure.

— Un instant, » continua le Nain en saisissant la bride du cheval ; « je ne suis ni un devin ordinaire ni un flatteur. Tous les avantages que je viens de vous détailler , tous , et chacun d'eux , ont des maux qui leur correspondent ; un amour malheureux, des affeetionis contrariées, la sombre tristesse d'un couvent ou un mariage odieux. Moi, qui souhaite du mal à tout le genre humain ^i général, je ne puis vous en désirer davantage, tant le cours de votre Yie est assiégé de malheurs.

— Eh bien, mon père ! dit miss Vère , laissez-moi jouir de la prospérité qui est à ma portée, comme d'un adoucissement à l'adversité dont vous me menacez. Vous êtes vieux, vous êtes pauvre -, yotre habitation est loin de tout secours humain, dans le cas où vous seriez malade ou dans le besoin ; votre situation vous expose, sous plusieurs rapports , aux soupçons du vulgaire ^ qui n'est que trop disposé à se port^ à des actes de brutalité. Laissez-moi le plaisir de penser que j'ai adouci le sort d'une créature humaine. Acceptez le secours qu'il est en mon pouvoir de vous offrir; acceptez-le pour l'amour de moi, si ce n'e^ pas pour l'amour de vous-même, afin que, lorsque jaurai à endurer les maux que vous ne m'annoncez peut-être que d'une manière trop certaine , je n'aie pas la douleur de réfléchir que les heures d'un temps plus propice auront été tout à fait perdues. »

Le vieillard répondit d'une voix entrecoupée, et presque sans s'adresser à la jeune dame :

H Oui, c'est ainsi que tu devrais penser... c'est ainsi que tu devrais parler, si jamais les discours des hommes étaient d'accord avec leurs pensées, ils ne le sont pas... non , ils. ne le sont pas... Hélas! ils ne peuvent pas l'être. Et cependant... Attendez ici un instant... ne bougez pas jusqu'à mon retour. » II alla à son petit jardin, et revint avec une rose à moitié épanouie.

— Tu m'as fait verser une larme , la première qui ait mouitlé ma paupière depuis bien des années. Reçois ce gage de ma reconnaissance pour un tel bienfait. Ce n'est qu'une rose ordinaire ; conserve-la cependant» et ne t'en sépare point ! Viens me troiiver à l'heure de l'adversité. Montre-moi cette rose, ou même une seule feuiHe; fût-elle aussi flétrie que mon cœur... fût-oe dans les ac-

eO LE NAIN NOIR.

ces les plus violents et les plus terribles de ma rage contre uq monde que j'abhorre, elle fera renaître dans mon sein des pensées plus douces, et dans le tien peut-être Tespoir d'un avenir plus heureux. Mais pointde message. .. point d'intermédiaire.Yiens toi-même, et mon cœur et ma porte, qui sont fermés pour tou t au tre humain,' s'ouvriront pour toi et tes chagrins. Maintenant tu peux partir. »

Il lâcha la bride, et la jeune dame s'éloigna , après avoir témoigné ses remercîments à cet être singulier , autant que put le lui permettre la surprise que lui avait causée un discours aussi extraordinaire ^ se tournant fréquemment pour regarderie Nain', qui restait toujours à la porte de son habitation , et observait sa course à travers le Moor vers le château de son père EUieslaw , jusqu'à ce que le revers de la colline la dérobât à ses yeux ainsi que toute la compagnie.

Cependant les dames se mirent à plaisanter avec miss Yère sur rétrange entrevue qu'elles venaient d'avoir avec le très-renommé sorcier de Mucklestane-Moor. Le bonheur est pour Isabelle seule partout où elle se trouve ; son faucon abat le coq noir de la bruyère ; ses yeux blessent le cœur de l'amant; il ne reste plus aucune chance pour ses compagnes et ses cousines ; le magicien lui-même n'a pu résister au pouvoir entraînant de ses charmes. Par pitié, ma chère Isabelle, vous devriez cesser d'accaparer à ce point-là, ou du moins établir un magasin et vendre à l'une et à l'autre tout ce que vous n'avez pas l'intention de garder pour votre propre compte.

« Je vous céderai tout, répliqua miss Yère, et le magicien avec» à très-bon marché.

— ^ Non, Nancy aura le magicien, dit miss Ilderson , pour suppléer au déficit ; elle n'est pas tout à fait sorcière elle-même, vous savez bien.

— Ah ! bon Dieu, ma sœur, dit la jeune miss Ilderson, que ferais-jed'un monstre aussi effroyable? J'ai fermé les yeux, après lui avoir jeté un seul regard , et je vous proteste qu'il me semblait que je le voyais encore , bien que je tinsse mes paupières aussi serrées que je le pouvais.

— C'est dommage, répondit sa sœur ; souvenez-vous toujours^ Nancy, de choisir un admirateur dont les défauts disparaissent en fermant les yeux dessus. Eh bien ! dans ce cas, je m'imagine qu'il faut que je le prenne moi-même, et que je le mette dans le cabinet où maman tient ses curiosités du Japon, afin de montrer que

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