CHAPITRE V
l'Ecosse peut produire un spécimen d'argile mortelle , façonnée de manière à lui donner une forme dix mille fois plus affreuse que celles que les imaginations de Canton et de Pékin , toutes fertiles qu'elles sont en représentations de monstres , ont immortalisées sur la porcelaine.
— Il y a quelque chose de si triste dans la situation de cet boimne, dit miss Yère, que je ne puis, ma chère Lucy, partager votre gaieté aussi volontiers que de coutume. S'il est sans ressources, comment pourra-t-il subsister dans ce vaste désert, éloigné comme il l'est de tout secours humain ? Et s'il parvient à s'ea procurer quelques-uns accidentellement , le seul soupçon qu'il a ces moyens ne l'exposera-t-il pas à ôtre pillé et assassiné par quelqu'un des brigands qui sont dans le voisinage ?
— Mais vous oubliez que l'on dit que c'est un sorcier, dit Nancy; nderson.
— Et si sa magie diabolique venait à lui manquer , répliqua sa sœur , je lui conseillerais de se 6er à sa magie naturelle , et de présenter subitement son énorme tête et son visage hors de na* ture en dehors de la fenêtre , justement en vue des assaillants. Je doute que le plus hardi voleur voulût se hasarder à lui jeter un second coup d'œil. Quant à moi , je voudrais avoir à ma disposition cette tête de Gorgone , seulement pendant une demi-heure.
—Pourquoi foire , Lucy ? demanda miss Yère.
— Oh ! je ferais fuir du château ce sombre , raide et pompeux sir Frédéric Langley , qui est si fort dans les bonnes grâces de votre père , et si peu dans les vôtres. Je vous proteste que je serai toute ma vie reconnaissante envers le sorcier , seulement pour la demi-heure pendant laquelle nous avons été débarrassées de la compagnie de cet homme, en nous écartant de la route pour aller rendre visite à Ëlshie.
— Que diriez-vous donc?» dit miss Vère à voix basse , et de manière à ne pas être entendue de la plus jeune sœur , qui marchait en avant , le sentier étant trop étroit pour admettre trois personnes de front, « que diriez-vous, ma chère Lucy, si l'on vous proposait de joindre sa compagnie à la vôtre pour la vie?
— Ce que je dirais ? réponditelle ; je dirais : Non , non , non , trois fois non, et chaque fois plus haut que la précédente , jusqu'à ce qu'on m'ait entendue à Carliste.
— Et sir Frédéric dirait alors que dix-neuf refus sont un demi* consentement , dit miss Yère.
m LE NAIN NOIR.
-- Cria dépend entièrement, répliqua miss Luey, de la manière dont ees refus sont exprimés. Je vous déclare que les miens se* raient absolument péremptoires.
-^ Mais , reprit miss Y^^, si votre père vous disait : Consentez, ou...?
•— Je eourrais le risque de toutes les eonséquenoes de son ou , ftttril le père le plus eruti dont les légendes fassent mention, pour remplir le blanc de Taltemative , répondit^elle sur'^^le-chaœp.
« Mais , » dit miss Yère en insistaaC , « ffil vous menaçait d'une tante catholique , d'une abbesseet d'un clottre ?
«^ Alors , répondit miss Ilderson , je le menacerais d'un gendre protestant et serais charmée de trouver quelque occasion de lui désobéir en acquit de ma conscience. Gt maintenant que Nancy ^ hors de portée de nous entendre , je vous dirai sérieusement que je pense que vous seriez excusable devant Dieu et devant les hommes , si vous refusiez de donner votre consentement à un mariage aussi absurde par tous les moyens en votre pouvoir. Un homme orgueilleux ^ caché , ambitieux , cabalant contre l'Etat , infâme par son avarice et sa cruauté , mauvais frère^ dur et inhumain envers ses parents.... Ma chère Isabelle, plutôt la mort que deTépouser!
— Faites en sorte que mon père ne sache pas que vous me donnez un semblable conseil^ dit miss Yère, ou bien, ma chère Lucy, il faudrait dire adieu au château d'Ellieslaw.
— Je dirais adieu au château d'Ellieslaw de bon cœur, dit son amie, si je vous en voyais une fois dehors et placée sous Tégide d'un protecteur plus tendre et {^os rempli de bonté que celui que la nature vous a donné. Ah ! si mon pauvre père jouissait de son ancienne santé, avec quel plaisir il vous aurait reçue et v^ousau* rait donné un asile , jusqu'à ce que cette ridicule et cruelle persécution eût entièrement cessé !
— Ah ! plût à Dieu que cela fût , répondit Isabelle ; mais je crains que votre père , avec sa santé si faible , ne soit absolument hors d'état de me protéger contre les moyens que l'on emploiera tout de suite pour ramener la pauvre fugitive.
— Je le crains en efifet , répliqua miss Ilderson ; mais nous réfléchirons là-dessus et nous aviserons à quelque moyen. Maintenant que votre père et ses hôtes paraissent sérieusement occupés de quelque complot mystérieux, à en juger par le nombre des messagers qui vont et viennent, et par les figures étrangères qui