‹ LE NAIN NOIRChapitre 51 sur 99 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

— Laîssez*moi... laissez-moi, monsieur Ratcliff, dit Tinfortanée Isabelle.

—Je ne dois pas vous laisser. J'ai plusieurs fois demandé la permission de vous faire mes adieux , et Ton m'a Teftisé , jusqu'à ce que votre père lui-même m'ait envoyé chercher. Ne m'en voulez point, si je prends la hardiesse de vous importuner; j'ai un devoir à remplir qui me servira^ d'excuse.

— Je ne puis vous écouter... je ne puis vous parlw^ monsieur Ratcliflfe , dit Isabelle ; recevez mes vœux les. plus sincères , et , pour l'amour de Dieu , laissez-moi.

— DitesHcnoi seulement, répliqua Ratcliffe, s'il est vrai que ce mariage monstrueux doive se faire, et ce soir même ? J'ai entendu les domestiques en parl^ ouvertement pendant quefe montais le grand escalier ; j'ai entendu xlonner Tordre dedébarrasser lactuh pelle.

•—Epargnez-moi , m<msieurRatcliffe , répliqua la malheureuse fiaocée ; et par l'état où vous me voyez, jugez de la cruauté de ces questions.

— Mariée ? à air Frédéric Langley ? et ce soir ? s'écria M. Ratcliffe. Gda ne doit pas être... ne peut pas être... et ne sera point.

— II faut cependant que cela soit , monsieur Ratcliffe , ou mon përe^t perdu.

^ Ah ! j'entends , répliqua M. Ratcliife ; et vous vous sacrifiez pour sauver celui qui... ; mais que la v^tu de la fille serve de réparation pour les fautes du père ; ce n'est pas le moment.de les montrer à découvert. Que peut-on faire? Le temps presse... Je ne connais qu'un moyen... dans l'espace de vingt^quatre heures j'en trouverais plusieurs... Miss Yëre, il faut que vous imploriez la protection du seul être humain qui ait le pouvoir d'empêcher le cours des événements qui menacent de vous précipiter dans le malheur.

-- Et quel est l'être humain qui a ce pouvoir , demanda miss Vère.

— Ne vous effrayez pas lorsque je vous le nommerai , » répondit Ratcliffe en se rapprochant d'elle ; puis il ajouta à voix basse , mais distincte : « C'est celui qu'on appelle Elshender , le Reclus de Mucklestane-Moor.

— Vous êtes fou , monsieur Ratclifib , dit Isabelle , ou voitô voulez insulter à mon malheur par une plaisanterie déplacée.

— J'ai autant mon bon sens que vous, jeune dame , répliqua

lit LE NAIIf NQZR.

«m eoBseilter , ]b n& platsaate point sariies choses ÎBififf&iSBtes, encore moins sur le maHieur , et bien moins encore sur la vôtoe. Je TOUS jure qae cet étpe » qui est toot autre que ee ^'il pwait , possède réellement les moya» d^enpdcbnrictt odkmi muriagOw

*^ Et cTassurer les jours de mon fière ? lieMftnda Xsabelte.

*« €ai, même cela, r^imidit JftaldiflEe, si nsils phidaes sa eaosf auprès de lui... Mais cependant eomneat obtepir d^étiio regae par le Reclus ?

~ Que oda ne vous inquiète pas ^ »dîtinissVère,,SBjappdaiit tout à coup l'aventure de la rose ; « je raefiMTtefis qu'il mTa «npgée à atler rédamer son «Bomradans mon eoDMiMdétittsse, et âl m'a émné cette fleur pour gage de la aineérito de ses ptutïtea Avant qu^elte suit fanée y m'a^t*ti dit, Yoaa 4urez hosoin de mat assislanoe. Bst»il possible qoe ses «fisoeurs d»t été aatce oboar que le délire d'un esprit en démence 7

~ N'en éoatez pas... lie le craignez put ^ Mais anvtaut^ dit B»tcUBb^ ne perdons pas de temps.. . fites^vnos lilnre ? é^eiskvous à l'abri des surveillants ?

•^ Je le crois, dit IsalieUe ; mais que voulei-vous que je fasse?

'T-^ Que vous sortiez .du^etiftteau à l'instant, répondit Ratdifié; que vous alliez vous ^er aux pieds de cet b@aiiiie<iKtmordinaire, qui, dans un état qui semble annoncer l'excès de la psArvieté li plus afajeete, a néanmoins une inOuence presqm^ absolue isur votre destinée. Les convives et les domestiques sont plongés dans te débaucbe ; les chefs sdot en grande conférence sur leurs planade trahison ; mon cheval est prât dans Técurie ; je vais en seller ua autre pour vous, et vous attencbai à la petite porte du jardin. Oh! qu'aucun doute sur ma prudence et ma fidélité ne vous empêche de faire la seule démardie qui soit en votre pouvoir pour vous soustraire au sort afïreux qui ne peut manquer d'accabler l'é* pouse de sir Frédéric Langley !

— Monsieur RatcliiTe, dit miss Vère, vous avez toujours passé pour un homme d'honneur et de probité, et le malheureux qui se fioie est toujours prêt à saisir le plus faible rameau... Je mets en vous toute ma confiance; je venx suivre vos conseils... je me rendrai à la porte du jardin, v»

Elle tira les verroux de la porte extérieure de son appartement aussitôt que M. RatclifTe l'eut (piittée^ et descendit dansie jardin par un escalier qui communiquait à son cabinet de toilette. Dans «a mciFche, elle seseivtit portée à rétracta le consentemeiU quelle

aiAPITRfi XV. 143

mSi m précipitamfDeDt donné à une démttche aussi hasardée et aussi extravagante. Mats, dans ce moinent où en descendant elte passaitdevant une porte partîculi^ qui donnai! dans la cbapelle, eHe enteitâit la vois dès servantes occupées à la noettre en état.

« Mar^ ! et è un homme aussi détestable! ah, grand Dieu ! tovt au monde plutôt c^'un tel mariage ! »

«Biles disent vrai... elles ont raison , dit miss Tère', tout au monde plutôt... »

EHe traversa rapidement le jardin. M. Katdiffe fut exact au fendez^vous ; les chevaux se trouvèrent prêts à la porte du japdb, et quelques minutes après les deux voyageurs se trouvèrent en marcfce vers lahutte du solitaire.

Tant qu'ils n'eurent qu'une plaine à parcourir , la rapidité é&, h course leur oflHt peu d'occasions de se communiquer leurs idées; maia lorsqu'un terrain escarpé les oUigea à ralentir leur narehe, un nouveau motif de crainte vmt se présenter à reprit de miss Vère.

« Monsieur Ratcliffe, « dit-elle en tnrant la bride de son cheval, « ne poussons pas plus loin un voyage que rien que l'extrême agitation démon esprit ne peut me laver du reproche d'avoir entrepris. Je n'ignore pas que cet homme passe, dans le bas peuple, pour être doué d'une puissance surnaturelle, et qu'il a des liaison» avec les habitants d'un autre monde ; mais je veux' que vous sachiez aussi que je ne crains pas de pareilles folies, et que , quand même il en serait ainsi^ je n'oserais, avec les sentiments religieux qui m'animent, m'adresser à cet être dans l'état malheureux où je me trouve.

— J^aurais cru , répliqua Rateliffe, que mon caractère et ma manière de penser vous étaient trop connus pour vous imaginer que j'ajoute foi à de telles absurdités.

— Mais de quelle autre manière, dit Isabelle, un être aussi misérable en apparence peut-il posséder le pouvoir de me secourir ?

— Miss Tère, » répondit Ratcliffe après un moment de silence, « un serment solennel m'empêche de parler ^ il faut que, sans autre explication, vous vous contentiez de l'assurance que je vous donne qu'il a ce pouvoir si vous pouvez lui en inspirer la volonté, rt c'est ce dont je n'ai pas le moindre doute.

^ M. Ratcliffe , vous pouvez vous tromper , vous exigez de ïïK)i une confiance Sans bornes.

— Souvençz-vous, miss Tère , que, lorsque, par un sentiment

d'homanité, vous me prifttes d'intercéder auprès dé votre père en faveur de Hastwell elde sa malheureuse famille; lorsque vous m'engageâtes à tâcher d'obtenir de lui la chose qui répugnait le plus à son caractère, le pardon d'une o£fense et la remise du châtiment, je convins avec vous qu'il ne me s^ait fait aucune question sur la cause de mon influence. Tous n'e(Hes alors aucun motif de me refuser votrç x^onOance ; pourquoi me la refuser aujourd'hui ?

— ' Mais soa genre de vie extraordinaire, dit miss Yère , sa retraite, sa .figure, cette sombre misantiiropie que l'on dit qu'il expriofe dans son langagd I... Monsieur Ratcliffe, que dois-^je p^ser de lui , s'il possède réellement le pouvoir que yous lui attribuez?

— Cet honune , miss^ a été élevé dans la religion catholique, secte qui fournit miHe exemples de personnes qui (mi renoncé à une vie de luxe etde société^ pour se condamner à des privations plus cruelles que celles qu'il s'est imposées.

— Mais il n'allègue aucun motif religieux.

— Non, le dégoût du monde a été la cause de sa retraite, sans la CG^uvrir du voile de^la superstition. Tout ce que je puis vous dire , c'est qu'il était né avec une grande fortune que son père et sa mère se proposaient d'augmenter en lui faisant épouser une parente.que, dans ce dessein, ils élevaient sous leurs yeux. Vous connaissez sa figure; jugez ce que devaitpenser la jeune personne du sort qu'on luidestinait. Néanmoins, habituée à le voir , elle ne montrait aucune répugnance , et les amis de. .. de la, personne dont je parle ne doutaient point que l'excès de son attachement, la culture variée de son esprit, les nombreuses et aimables qualités de son cœur, n'eussent surmonté l'horreur naturelle qu'ua extérieur aussi repoussant devait lui inspirer.

— Et se trompaient-ils dans leur jugement ? demanda Isabelle.

— Tous allez l'apprendre, continua Ratcliffe. Lui, du moins, connaissait parfaitement ses défauts corporels , et cette idée le poursuivait comme un fantôme..: Je suis, c'est ainsi qu'il s'exprimait en me parlant... Je veux dire à la personne^qui possédait sa confiance. .. je $uis, malgré tout ce que vous pounriez me dire^ un pauvre misérable proscrit, qu'il aurait mieux valu étouffer au berceau que le laisser vivre pour épouvanter le monde dans lequel je rampe. La personne à laquelle il parlait s'efforçait, mais en vain, de lui inspirer cette indifférence pour les formes extérieu-

Page 1