‹ LE NAIN NOIRChapitre 52 sur 99 · CHAPITRE XV. UU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV. UU

res, qui est le résultat naturel de la philosq)hie, ou de rengager à considérer que les qualités de l'esprit sont bien supérieures à celles qui sont plus attrayantes sans doute , mais qui sont purement personnelles. Je vous entends, disait-il ; vous parlez le langage d'un froid stoique, ou du moins celui d'une partiale amitié. Mais voyez tous les livres que nous avons lus , à l'exemple deceuKqui traitent de cette philosophie abstraite qui ne saurait se faire entendre de nos sentiments naturels. L'extérieur de la personne, tel au moins que l'on puisse le voir sans horreur et sans dégoût, n'est-il pas toujours représenté comme partie essentielle de l'idée qne nous nous faisons^ d'un ami, à plus forte raison d'un amant? Un monstre dififorme tel que moi n'est*il pas exclu, par la volonté même de'la nature , des plus belles jouissances qu'elle nous offre ? Qu'y a-t-il, excepté mes richesses, qui empêche tout le monde, peut-être même Letitia , ou vous de me fuir, ccHoame un être étranger à votre nature , inspirant même l'horreur par cette informe ressemblance avec l'humanité que nous observons dans les tribus d'animaux qui sont insupportables aux yeux de rhomme, parce qu'ils semblent en être la caricature?

— Ce sont làles discours d'un insensé, dit miss Yère.

^Non, répliqua Ratcliffe, à moins qu'on ne puisse regarder comme démence une sensibilité aussi grande. Je ne nierai pas cependant que ce sentiment et cette crainte qui le dominent ne l'aient entraîné à des écarts qui annonçaient une imagination dérangée. Il paraissait croire qu'il était nécessaire qu'il cherchât, par des actes extraordinaires, et quelquefois peu r^échis, de générosité et même de profusion, à se rattacher au genre humain, <luquel il se regardait comme naturellement séparé. Les bienfaits ^u'il répandait, par suite de son caractère extraordinairement philanthropique , étaient exagérés par l'effet de la réflexion poignante qu'il était nécessaire qu'il fît plus que les autres, en sorte qu'il priodiguait ses trésors comme un moyen de corruption propre à engager les hommes à l'admettre parmi eux. Il est presque inutile de dire que sa générosité , qui avait une source dvissi capricieuse, fut souvent trompée, et que sa confiance fut plus d'une fois trahie. Ces désappointements, qui arrivent plus ou moins à tout le monde, et surtout à ceux qui répandent leurs faveurs sans discernement, son imagination malade les attribuait * la haine et au mépris inspirés par sa difformité corporelle... Mais je vous fatigue , miss Vère ?

«10 t£ NAIN NOIR.

*- Non 9 p«s dii tout , répoDdît-eUe *, car je vous écoute avee tine religieuse attentkHi ; cootinuez, je vous prie.

-^ A la fin , poursuivit Ratcli&e , il devint l'être le plus iogé* nieux à se tourmenter dont j'aie jamais entendu parler; les nàr leries de la haute dasse, et le ris moqueur du vulgaire encore plus brutal de son naturel , étaient pour lui ce qu'éprouve lia criminel agcmisant sur la roue. Il regardait k» moqu^ies du ba$ peuple lorsqu'il était dans la rue , et le rire contraint, ou ce qui était plus cruel encore, la terreur des jeunes personnes auprès desquelles il se trouvait en compagaie, comme autant de preuves que le monde le considérait réellement comme un monstre nullement fait pour être admis dans la société, et comme autant de motifs qui justifiaient le projet qu'il avait de s'en s^rer. U n'y avait que deux personnes sur la bonne foi et la sincérité des* quelles il paraissait compter sans réserve ; la jeune personne qui lui était promise en mariage, et un ami , doué d'éminentes qua* iités personnelles, qui paKûssait lui être sincèrement attaché, et qui rétait probablement; il le devait du mokts, car il l'avait sans cesse comblé de bienfaits. Les parents de l'infortuné héros de mon histoire moururent à peu d'intervalle l'un de l'autre. Letir mort fit différer le mariage, dont le jour avait été fixé. La jeune personne ne parut pas très^afiligée de ce délai... peut-être ne devait-on pas trop s'y attendre; mus elle ne témoigna aucun changement d'intention , lorsqu'apnès un laps de temps convenable on indiqua ua autre jour pour la céléèration. L'ami dont je vous ai parlé résidait ak:»^ constamment dans la maison. Un jour, il eut le malheur de céder aux instances que lui fit cet ami de l'accompagner à un lieu de rendez-vous oà se trouvèrent des persmines de diverses opinions politiques, et où l'on but largement. Une querelle survint ; l'ami du reclus tira l'épée çornooe les autres, et fut renversé et désarmé par un antagooiste plus vigoureux. Dans la lutte, Hs tombèrent tous deux aux pieds du reclus, qui, tout estropié et mutilé qu'il le paratt , a néanmoins une grande force, aussi bien que des passions violentes. Il ramassa, une ^ée, et perça le cœur de l'antagoniste de son ami. On lui fit son procès, et ce ne fut pas sans peine qu'on obtint qu'il ne fût condanmé qu'à un an d'empriscHineaient , conmie coupaUe d'homicide sans préméditation. Cet événement l'aiEecla vivemaat , etd'autant phis que la personne qu'il avait tuée josifisait d'une excellente réputation , et ava^t ^é grossièrement in-

GHAPITIE XV. ffty

MltéiB et prOToquée avant de tirer Tépéê. Je cras remarqoer dès ce moment... pardon... Depuis ee moment, les aceès de cette erwiile sensSnttté, qui avait fkit le tourment de cet homme mal* heureux, furent rendus plus pénibles par le remords, sentiment aaquel de tons tes hommes du monde il était le moins capable de s'exposer, ou qu'il avait te moins la force de supporter, lorsque son malheureux destin le condamna à l'éprouver. Oo ne put empêcher ' qne sa future ne fût instruite da ces paroxysmes de douleur, et il faut avouer qu'ils étaient d'une nature extrême** m^Ett alarmante. Il S0 consolait en pensant qu'à l'expiration de son année d'emprisonnement il pourrait form^ avec son épouse, et son ami une société dws Imiuelle il se renfermerait comme dans un cercle, bùn duquel il pourrait se dispenser d'étendre ses communications avec le monde .^11 se trompait ; avant que ce terme fàt écoulé, son ami et sa fiancée étaient devenus mari et femme. Les effets d'un coup aussi terrible sur un tempérament aussi ardent, sur un caraet^;^ déjà aigri par l'am^tume da remcHrds,«et détaché du reste des hommes par son abandon aux folles birarreries d'une sombre imagination, ne sauraient se décrire. C'était comme si le càMe de la dernière des ancres sur lesquelles son navire était afiburché se fût rompu, et l'eût abandonné à toute la fureur de la tempête. Il fut placé dans une maison rigoureusement surveillée par le médecin. Gomme mesure temporaire, cette sorte de détention pouvait être justifiée; mais son barbare ami, qui, par son mariage, était devenu son pliGS proche allié, prolongea sa détention pour conserver la jouis^ sance de son immense fortune. Il y avait un homme qui devait tout à cette victime infortunée, ami peu important, mais recoin naissant et fidèle. A force de démarches, à force d'invoquer la justice, il réussit enfin à obtenir la liberté de son bienfaiteur, et à le rétablir dans la possession de ses propriétés , auxquelles ise joignirent bientôt celles de la personne qu'il avait dû éf)0user, parce qu'étant moite sans enfants mMes, ses biens lui revenaient par droit de substitution. Mais ni la liberté, ni la fortune, ne purent réiaUh* l'équilibre de son esprit ; son chagrin to rendait indifférent pour là première, et la dernière n'avait de prix à ses yeux qu'autant qu'elle lui fournissait les moyens de satisfaire les étranges et bizat^res caprioes de son imagination. Il avait renoncé à la religion catholique ; mais peutnêtre quelques-unes de ses dœtrines contiûMie9it*^nes i exercer leur influence sur son esprit,

qai paraissait en môme. temps dominé presque despotiqu^inent par le remords et la misanthropie. Sa vie a depuis lors été alternativement celle d'un pèlerin et d'un ermite, s'imposant les plus sévères privations, non par principe d'exercice ascétique, mais d'horreur pour le genre humain. Cependant jamais homme n'a présenté une aussi grande différence entre sa manière de parler et d'agir, et jamais misérable hypocrite n'a été plus ingénieux à assigner les meilleurs motifs à ses actions les plus viles que ne l'est cet être infortuné à attribuer à ses principes abstraits.de misanthropie une conduite qui prend sa source dans sa générosité naturelle et dans ses sentiments de bienveillance.

— Encore une fois, dit Isabelle , encore une fois, vous me détaillez les absurdités d'un être dépourvu de raison.

-^ Nullement , répliqua Ratcliffe. Que Timagination de cet homme soit un peu en désordre, c'est ce que je ne prétf^ds pas disputer ; je vous ai déj^ dit qu'elle a parfois éprouvé des crises qui indiquaient une sorte d'aliénation mentale; maisc'est de l'état habituel de son esprit que je parle; il est irrégulier, maif non pas dérangé ; les teintes en sont aussi graduellement distinctes que ceUes qui divisent la lumière de midi d'avec celle de minuit. Le courtisan qui sacrifie toute sa fortune pour obtenir un titre qui ne lui rapporte rien, ou un pouvoir dont il ne peut flaire un usage qui lui procure honneur et crédit, l'avare qui entasse des trésors qui lui sont inutiles, et le prodigue quiies dissipe, sont tous entachés d'une légère teinte de démence . La même observation s'applique aux criminels qui se rendent coupables d'énormes forfaits, tandis qu'aux yeux d'un homme qui est dans son bon sens , la tentation n'est aullement proportionnée à l'horreur du crime, ou à la probabilité de la découverte et du châtiment ; et toute passion violente, aussi bien que la colère, peut être appelée une courte démence.

— Tout cela peut fort bien être de la bonne philosophie, monsieur Ratcliffe; mais pardon, je vous prie, elle ne me donne pas le courage de visiter, à une heure comme celle-ci, une personne dont vous ne pouvez vous-même que pallier l'extravagance.

-r Eh bien donc, dit Ratcliffe, recevez plutôt, l'assurance solennelle que je vous donne que vous ne courez pas le moindre danger. Mais ce que jusqu'à présent je n'ai point voulu vous dire, dans la crainte de vous alarmer, c'est que maintenant que nous approchons de sa retraite, car je la découvre à ta faveur de la lu-

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